Deux frères, deux tombes : la guerre d’Espagne et le procès de sa mémoire
Quatre-vingt-dix ans après le soulèvement de juillet 1936, Le Figaro Histoire rouvre l’un des dossiers les plus brûlants du XXe siècle européen : la guerre d’Espagne. Roberto Villa García, Stanley Payne, Julius Ruiz, Arnaud Imatz et plusieurs autres historiens entreprennent de revisiter la lente désagrégation de la République, les violences des deux camps et, surtout, cette bataille commencée après la bataille : celle de la mémoire. Le numéro entend faire œuvre d’histoire en contestant certains récits devenus, selon ses auteurs, des vérités morales presque intangibles.
Pour le Franc-Maçon, la lecture mérite pourtant d’être prolongée au-delà de ce que dit le dossier.
Car cette guerre ne fut pas seulement celle de deux Espagnes : elle fut celle d’une fraternité humaine retournée contre elle-même. Et parce que le régime franquiste plaça bientôt la Franc-Maçonnerie au cœur de son imaginaire persécuteur, son absence presque totale de ces cent trente-deux pages devient, à elle seule, une question historique.
Buenaventura Durruti
Deux frères, deux tombes
Marciano Durruti
Le 22 novembre 1936, deux cent mille personnes accompagnent à Barcelone le cercueil de Buenaventura Durruti. Neuf mois plus tard, à León, son frère cadet Marciano tombe sous les balles d’un peloton franquiste et rejoint la fosse commune du cimetière municipal. Tous deux avaient partagé l’engagement anarchiste ; leurs chemins finirent pourtant par diverger jusque dans la mort. Buenaventura était tombé en défendant Madrid ; Marciano fut exécuté après avoir reproché à Franco d’avoir absorbé la Phalange dans une organisation unique.
Julius Ruiz ouvre son étude de la terreur par cette fratrie fracassée
Il aurait été difficile de trouver métaphore plus terrible. Car une guerre civile ne sépare pas seulement des peuples : elle fracture les familles, les fidélités, les mémoires et jusqu’au langage commun permettant encore de nommer l’autre comme un frère. La paix peut arrêter les armes ; elle ne referme pas nécessairement la blessure.
Une histoire sans nom
La formule choisie pour la couverture vaut programme. Nommer la guerre d’Espagne, c’est déjà entrer dans la bataille de ses interprétations. « Croisade » pour les vainqueurs, prélude à la Seconde Guerre mondiale pour les vaincus, premier grand combat de l’antifascisme pour une part considérable de l’intelligentsia européenne : chaque désignation transporte avec elle une généalogie politique.
Dans son éditorial, Michel De Jaeghere remonte de Sylla à la Vendée pour rappeler ce qui donne aux guerres civiles leur cruauté particulière. L’ennemi extérieur nous est souvent désigné par le hasard de notre naissance ; dans une guerre civile, l’ennemi est celui qui fut hier notre voisin, notre compagnon, parfois notre frère. C’est précisément cette proximité qui rend la haine inexpiable.
Vient ensuite la guerre des récits
Le dossier soutient qu’après 1945 une lecture largement antifasciste aurait progressivement transformé le conflit espagnol en récit moral opposant presque mécaniquement le Bien et le Mal. On reconnaît là l’une des interrogations familières à Michel De Jaeghere : dans Les Derniers Jours comme dans La Compagnie des ombres, la chute des sociétés importe autant que la manière dont elles racontent ensuite leur propre effondrement.
ca. 1930, Gal Franco
Là où le milieu fut broyé
La contribution de Roberto Villa García est sans doute l’une des plus stimulantes, mais aussi l’une de celles qui appellent le plus naturellement la discussion. L’historien ne commence pas véritablement en juillet 1936 ; il cherche les racines de l’effondrement dans les cinq années précédentes. La Constitution de 1931, l’insurrection d’octobre 1934, les élections de février 1936 et la radicalisation progressive des camps constituent les différentes stations d’un même chemin vers la rupture.
Certaines de ses conclusions demeurent débattues dans l’historiographie espagnole, notamment celles concernant le scrutin de février 1936. Il faut donc les lire comme des éléments d’un débat et non comme son dernier mot.
Mais une idée traverse ces pages avec une force singulière : entre 1931 et 1936, ceux qui auraient pu maintenir un espace politique commun furent progressivement marginalisés. Niceto Alcalá-Zamora, Alejandro Lerroux, José Ortega y Gasset, Miguel de Unamuno : autant de figures bientôt privées de cette terre médiane où une République aurait encore pu être habitable par tous.
Le Franc-Maçon ne peut lire cela sans songer au niveau, à la perpendiculaire et à cette recherche de l’équilibre qui n’est jamais mollesse mais architecture. Une maison bâtie contre la moitié de ceux qui doivent l’habiter finit toujours par devenir une forteresse ; et toute forteresse prépare son siège.
Une foi laïciste contre une foi
L’ancien dictateur espagnol Primo de Rivera (à droite) et le roi Alphonse d’Espagne
La question religieuse constitue l’un des passages les plus inconfortables, et donc l’un des plus nécessaires.
Roberto Villa García décrit une République dont certains courants auraient voulu substituer au catholicisme dominant une forme de communion civique et laïque promue par l’État. Manuel Azaña, président du Conseil puis président de la République et Franc-Maçon, prononce la célèbre formule : « L’Espagne a cessé d’être catholique. »
Suivent les incendies de couvents de mai 1931, les violences antireligieuses et, une fois la guerre commencée, le massacre de milliers de membres du clergé. Le dossier rappelle cette terreur avec raison. Mais la persécution d’une croyance ne saurait davantage devenir la fille de la laïcité que l’Inquisition ne saurait être tenue pour l’accomplissement de l’Évangile.
Voilà précisément ce que le Franc-Maçon français peut retenir de ces pages.
La liberté de conscience n’est pas l’organisation de l’incroyance contre la croyance. Elle est ce fragile espace dans lequel le croyant possède le droit de croire, l’athée celui de ne pas croire et chacun celui de changer d’avis.
Madrid, proclamation de la Deuxième République espagnole
Le camp nationaliste ne fut évidemment pas indemne de cette confusion du politique et du sacré. En transformant sa guerre en « croisade », il fit à son tour de Dieu un auxiliaire de la violence des hommes. Georges Bernanos, pourtant catholique et monarchiste, sut regarder cette horreur en face dans Les Grands Cimetières sous la lune. Sa grandeur demeure justement d’avoir refusé de laisser son camp disposer de sa conscience.
L’arithmétique du malheur
Julius Ruiz entreprend de démonter deux commodités mémorielles. D’un côté, la thèse des seuls « incontrôlables », qui permettrait d’exonérer les institutions républicaines d’une partie des violences commises dans leur zone ; de l’autre, celle d’un plan d’extermination entièrement prémédité qui suffirait à résumer toutes les violences nationalistes.
Flag_of_the_International_Brigades
Tchekas révolutionnaires, patrouilles du Comité central des milices antifascistes, Paracuellos, services de police réorganisés : la violence républicaine ne fut pas seulement un surgissement anarchique. En face, Emilio Mola réclamait avant même le déclenchement du conflit qu’une atmosphère de terreur fût installée.
Mais l’arithmétique finit elle-même par parler.
Les contributeurs cités dans le numéro peuvent défendre l’idée d’une relative proximité du nombre des victimes durant la guerre ; l’équilibre se brise dès lors que la victoire rend l’un des deux camps maître des prisons, des tribunaux et des pelotons d’exécution. Le dossier indique lui-même que, sur les quelque 150 000 victimes de la répression entre 1936 et 1945 qu’il retient, environ 90 000 sont imputées aux vainqueurs.
La symétrie tient tant que les deux camps se combattent ; elle cesse lorsque l’un d’eux possède seul le pouvoir de punir.
Le cri de la Madone catalane
Il faut alors quitter un instant les statistiques et regarder les visages.
Le portfolio réuni par Luc-Antoine Lenoir rappelle ce que les tableaux et les sculptures peuvent parfois atteindre lorsque les archives ne suffisent plus. Le Visage de la guerre de Salvador Dalí, dont les orbites contiennent d’autres visages morts ; la Femme qui pleure de Picasso, visage disloqué par une douleur devenue géométrie ; le Masque de Montserrat criant de Julio González, où le métal paraît lui-même hurler : chacun porte quelque chose que les comptabilités de victimes ne pourront jamais contenir.
Guernica devint naturellement l’un des lieux majeurs de cette bataille des représentations. Picasso lui-même concevait son œuvre comme une arme.
Et pourtant, lorsque les idéologies s’effacent devant ces figures broyées, il n’existe plus tellement de morts de droite ou de gauche. Il ne demeure que cette vieille matière humaine défaite par sa propre violence.
L’art devient alors le seul territoire espagnol où les douleurs ennemies peuvent encore se rencontrer.
Pour l’initié, habitué au silence de l’atelier, ces bouches ouvertes disent peut-être aussi ce paradoxe : il existe des cris que seule une œuvre silencieuse parvient à faire entendre.
G.-Orwell
Ce qu’Orwell comprit à Barcelone
George Orwell est naturellement présent. Engagé auprès du POUM sur le front d’Aragon, il découvre bientôt que ceux avec lesquels il combattait peuvent être transformés, au gré des nécessités politiques, en agents supposés du fascisme. De cette expérience naîtront Hommage à la Catalogne, puis une réflexion qui conduira jusqu’à 1984.
La leçon dépasse l’Espagne : le totalitarisme ne cherche pas seulement à gouverner le présent ; il doit posséder le passé pour rendre l’avenir impossible à contester.
Louis-Xavier Ardillier retrouve cette fracture chez les écrivains, de Maurras à Brasillach, de Malraux à Hemingway. Alfonso Bullón de Mendoza, revenant sur l’épisode fameux de l’Alcázar de Tolède, rappelle quant à lui quelque chose d’encore plus élémentaire : devant une légende, l’historien doit revenir au document.
Et le Franc-Maçon devrait en faire autant.
Car une preuve vaut mieux qu’une conviction, surtout lorsque la conviction nous arrange. Le doute méthodique n’est pas une faiblesse initiatique : il est l’un des instruments du dégrossissement de la pierre.
Le procès du conformisme et ses angles morts
Francisco Franco Bahamonde (1892-1975) « Caudillo »
Stanley Payne revient sur sa propre évolution intellectuelle et sur les ruptures historiographiques intervenues en Espagne depuis plusieurs décennies. Le dossier consacre notamment une large place à Pío Moa et à la contestation des récits historiographiques dominants.
La critique des lois mémorielles espagnoles de 2007 et 2022 pose alors une question essentielle : jusqu’où un État peut-il légiférer sur la mémoire ?
Pour un Franc-Maçon attaché à la liberté absolue de conscience, la réponse ne peut être simple.
Une démocratie peut évidemment reconnaître des victimes, ouvrir des archives, réparer des injustices et condamner des crimes. Mais l’histoire cesse d’être libre dès lors que le pouvoir prétend lui dicter non seulement les faits qu’elle doit connaître, mais le sens qu’elle doit leur donner.
Franco, chef de l’État espagnol, armoiries
Il reste pourtant au dossier une difficulté. En dénonçant le conformisme historiographique, il rassemble pour l’essentiel des auteurs partageant une même volonté de révision du récit dominant. Paul Preston apparaît principalement comme contradicteur à réfuter ; Santos Juliá est évoqué pour son refus de certaines discussions.
C’est là que le miroir devient intéressant.
Franco comandante – Primera_Bandera Legión
Dénoncer la fabrique d’un mythe en réunissant un chœur trop homogène expose toujours à ouvrir, sans s’en apercevoir, l’atelier du mythe voisin.
Le nom que ces pages ne prononcent pas
Et voici peut-être, pour nous, l’étrangeté majeure de ce numéro.
La Franc-Maçonnerie n’y apparaît pratiquement qu’à travers Manuel Azaña. Puis presque plus rien.
Or le régime né de la victoire franquiste fit précisément de l’antimaçonnisme l’un des piliers de son système d’interprétation du monde. Le décret du 21 décembre 1938 ordonne la disparition des symboles maçonniques, y compris dans les cimetières. La loi du 1er mars 1940 réprime conjointement la Franc-Maçonnerie et le communisme. Un Tribunal spécial pour la répression de la Franc-Maçonnerie et du communisme fonctionnera pendant plus de vingt ans.
Franco lui-même consacrera sous le pseudonyme de Jakim Boor des dizaines d’articles à cette obsession. Et jusque dans son dernier grand discours public, en octobre 1975, quelques semaines avant sa mort, la conspiration maçonnique demeure l’un des fantômes qu’il convoque pour expliquer les malheurs de l’Espagne. Les archives confisquées aux Loges furent quant à elles concentrées à Salamanque, où elles constituent aujourd’hui une documentation majeure pour les chercheurs.
Comment consacrer un dossier entier aux mythes de la guerre d’Espagne sans s’arrêter davantage sur celui-là ?
Car voici précisément l’une des grandes leçons de cette histoire : le franquisme transforma un ennemi fantasmé en justification de persécutions parfaitement réelles.
Et c’est là que Le Figaro Histoire, malgré la richesse de son dossier, laisse peut-être dans l’ombre l’un des exemples les plus saisissants de cette « fabrique du récit » qu’il entreprend pourtant de démonter.
Et lorsque les frères ne se reconnaissent plus…
Quelque chose demeure cependant après avoir refermé ces cent trente-deux pages. La guerre d’Espagne n’a pas seulement opposé deux Espagnes. Elle a détruit le lieu même où deux Espagnes auraient encore pu se parler.
Les Loges furent précisément, malgré leurs propres engagements et contradictions, de ces lieux où des hommes issus d’univers différents avaient appris à se reconnaître sous le nom de Frères. Elles furent donc parmi les premières à devoir disparaître lorsque vint le temps où l’adversaire ne pouvait plus être un contradicteur mais devait devenir un traître, un comploteur, un ennemi absolu.
Michel De Jaeghere écrit que les légendes entourant cette guerre « concernent chacun d’entre nous ». Il a raison, peut-être même davantage que son dossier ne le laisse entendre.
Car aucune époque n’est définitivement vaccinée contre la tentation de transformer sa mémoire en dogme, son opinion en vérité sacrée et son contradicteur en ennemi. Il suffit que le dialogue cesse pour que les pierres destinées à construire le Temple commencent à servir à dresser des barricades.
Alors reviennent les deux frères du commencement : Buenaventura dans l’immense cortège de Barcelone, Marciano abandonné dans la fosse commune de León. Deux engagements, deux morts, deux mémoires que tout semblait condamner à ne plus jamais se rencontrer.
Le Franc-Maçon devrait pourtant refuser de choisir lequel mérite ses larmes.
Republican Woman 1936
Car lorsque vient l’heure de compter les morts, il n’existe plus de victoire initiatique possible. Il n’y a que des hommes qui n’ont pas su demeurer frères.
Fin de la guerre
Et peut-être est-ce finalement cela que la guerre d’Espagne nous demande encore, quatre-vingt-dix ans plus tard : non pas de renoncer à juger, encore moins d’oublier les bourreaux et leurs victimes, mais de conserver assez de lumière pour empêcher que l’Histoire ne recommence à fabriquer des ennemis là où vivaient encore des hommes.
Lorsque les Frères cessent de se reconnaître, le Temple ne s’écroule pas d’un seul coup : il s’éteint pierre après pierre.
Et il appartient à chaque génération de décider si elle veut entretenir les fosses communes de ses certitudes ou, envers et contre tout, rallumer les étoiles de la Voûte.
Le Figaro Histoire n° 87, « 1936-1939. La guerre d’Espagne. Une histoire sans nom », sous la direction de Michel De Jaeghere, Société du Figaro, août-septembre 2026, 132 pages, 11,90 €. Disponible en kiosque ou Maison de la presse.
¡No pasaran! (français ST) Chanson Républicaine de la Guerre Civile Espagnole
Rolando Alarcon Ay Carmela Viva la Quinta Brigada
Chansons de la Guerre d’Espagne : El paso del Ebro
C’est une histoire que les Anciens ne racontent pas dans les rituels, mais qui circule sous le manteau, entre deux colonnes, après l’agape. Celle du Vénérable Maître qui, cet été, a décidé de prendre des vacances. Pas des vacances ordinaires. Non. Il a pris son bateau.
Un beau voilier, ciré, astiqué, avec un compas en laiton, une équerre gravée sur la barre et un pavillon à l’effigie de la loge. Sur la coque, en lettres dorées : « Lumière III ». Parce que « Lumière I » et « Lumière II » avaient déjà coulé lors de précédentes sorties en mer, mais ça, c’est une autre histoire.
Le départ triomphal
Le Vénérable Maître était parti en fanfare. Il avait fait un discours sur le quai, devant les Frères et Sœurs venus l’applaudir.
« Frères et Sœurs, avait-il déclaré, je pars en quête de nouveaux horizons initiatiques. Je vais naviguer vers des rivages inconnus, découvrir de nouveaux rites, rencontrer d’autres obédiences, peut-être même trouver le mot perdu… ou au moins un bon restaurant de poissons. »
Les applaudissements avaient été nourris. Les Sœurs avaient agité leurs mouchoirs. Les Frères avaient levé leurs verres. Et le Vénérable, fier, avait hissé les voiles en direction de l’horizon.
Sauf que l’horizon, lui, n’avait pas attendu.
La tempête initiatique
Trois jours plus tard, le vent avait tourné. Une tempête s’était levée. Pas une tempête ordinaire. Une tempête symbolique. Avec des vagues en forme de maillets, des éclairs en forme de compas et des nuages qui murmuraient des mots de passe à l’envers. Le Vénérable, seul à bord, avait tenté de garder son calme. Il avait sorti son rituel de navigation, consulté les cartes marines, vérifié les coordonnées. Mais le GPS, lui, affichait un message étrange : « Destination inconnue. Veuillez entrer le mot sacré pour continuer. »
Le Vénérable avait essayé « J… ». Le GPS avait répondu : « Incorrect. » Il avait essayé « B… ». Le GPS avait répondu : « Encore incorrect. » Il avait essayé « Liberté, Égalité, Fraternité ». Le GPS avait répondu : « Trop long. »
Finalement, le bateau avait dérivé. Et le Vénérable s’était retrouvé perdu en mer, entre deux courants, avec pour seule compagnie un perroquet qui ne répétait que : « À l’ordre ! À l’ordre ! »
Pénélope, gardienne du camping
Pendant ce temps, loin de la mer, dans un camping de la côte, Pénélope, l’épouse du Vénérable, attendait.
Elle n’était pas partie en croisière. Elle n’était pas partie en séminaire. Elle était restée au camping, dans un petit bungalow décoré de symboles maçonniques en plastique. Sur la table, un compas en bois, une équerre en carton et un tablier de plage.
Chaque matin, Pénélope sortait de sa valise les gants du Vénérable. Des gants blancs, impeccables, qu’elle passait des heures à repriser.
« Il faut qu’ils soient parfaits pour son retour », disait-elle aux voisines du camping.
Les voisines, elles, ne comprenaient pas très bien. « Mais pourquoi tu passes tes vacances à repriser des gants ? » demandait l’une.
« Parce que c’est mon devoir », répondait Pénélope avec une gravité digne d’une Grande Maîtresse.
Et chaque soir, elle défaisait ce qu’elle avait fait dans la journée, pour recommencer le lendemain. Parce que dans le mythe, Pénélope tissait et détissait sa toile. Ici, elle reprisait et déreprisait ses gants. C’était moins poétique, mais tout aussi absurde.
Les prétendants du parking
Comme dans l’Odyssée, des prétendants avaient commencé à tourner autour de Pénélope. Pas des princes, non. Des Frères du camping.
Il y avait le Trésorier, qui lui proposait de gérer ses finances de vacances.
Il y avait le Secrétaire, qui lui lisait des procès-verbaux de loge à voix haute.
Il y avait l’Orateur, qui lui faisait des discours sur la vertu conjugale.
Et il y avait l’Hospitalier, qui lui apportait des soupes en boîte en lui disant : « C’est pour votre bien-être spirituel. »
Pénélope les écoutait poliment. Puis elle leur disait : « Je vous répondrai quand mon mari sera revenu. »
Les prétendants insistaient. « Mais il est peut-être mort ! » « Ou pire », répondait Pénélope, « il est peut-être en séminaire de formation continue. »
Les aventures du Vénérable en mer
Pendant ce temps, le Vénérable vivait des aventures digne d’un récit initiatique raté.
Il avait rencontré des sirènes, mais elles ne chantaient pas. Elles faisaient des appels Zoom pour lui proposer des formations en ligne sur « Comment devenir un meilleur Vénérable en 10 leçons ».
Il avait croisé un cyclope, mais ce n’était pas un géant. C’était un contrôleur des douanes qui lui avait demandé ses papiers en le fixant d’un seul œil, parce que l’autre était caché derrière une paire de lunettes de soleil. Il avait même failli être aspiré par un tourbillon, mais ce n’était pas Charybde. C’était le siphon d’une baignoire de luxe sur un yacht de milliardaire qui avait confondu son bateau avec un jouet.
À chaque épreuve, le Vénérable tentait de garder son calme. Il sortait son rituel, récitait des formules, faisait des signes. Mais rien ne fonctionnait. La mer, elle, ne connaissait pas les grades. Elle se contentait de ballotter le bateau, indifférente aux titres et aux décorations.
Le message codé
Un jour, le Vénérable réussit à envoyer un message. Il l’avait écrit sur une feuille de palmier, mis dans une bouteille, et lancé à la mer.
La bouteille avait été retrouvée par un pêcheur, qui l’avait apportée au camping. Pénélope l’avait ouverte. Le message disait :
« Chère Pénélope, Je suis perdu. Le GPS ne fonctionne pas. Le perroquet me répète sans cesse “À l’ordre !”. J’ai essayé de naviguer à l’étoile, mais il y a des nuages. Je pense que je suis quelque part entre la colonne J et la colonne B, mais je ne suis pas sûr. Si tu me retrouves, promets-moi de ne plus jamais me laisser prendre un bateau. Ton Vénérable bien-aimé. »
Pénélope avait lu le message. Elle avait souri. Puis elle avait repris son aiguille et continué à repriser les gants.
« Il reviendra », avait-elle dit. « Ils reviennent toujours. »
Le retour triomphal (ou presque)
Plusieurs semaines plus tard, un matin brumeux, un bateau est apparu à l’horizon. Ce n’était pas « Lumière III ». C’était un canot de sauvetage, avec à bord un Vénérable Maître trempé, épuisé, mais toujours digne.
Il portait encore son gilet de sauvetage, son compas autour du cou, et son perroquet sur l’épaule.
Les Frères et Sœurs du camping l’ont accueilli avec des cris de joie. Les prétendants ont décampé. Le Trésorier a rangé ses tableaux Excel. Le Secrétaire a fermé son registre. L’Orateur a arrêté son discours. L’Hospitalier a caché ses soupes en boîte.
Pénélope, elle, n’a pas bougé. Elle est restée assise, tranquillement, en train de repriser un gant.
« Tu es enfin revenu », a-t-elle dit, sans lever les yeux.
Le Vénérable, ému, s’est approché. « Oui. J’ai vécu des aventures incroyables. J’ai affronté des tempêtes, des sirènes, des cyclopes… »
Pénélope a coupé un fil. « Et tu as trouvé le mot perdu ? »
Le Vénérable a hésité. « Non. Mais j’ai trouvé quelque chose d’important. »
« Ah oui ? »
« Oui. J’ai compris que les vacances, c’est bien. Mais que le camping, avec toi, c’est mieux. »
Pénélope a souri. Elle a posé son aiguille. Et elle lui a tendu un gant enfin parfait.
« Alors rentre », a-t-elle dit. « Et la prochaine fois, prends juste un parasol. »
Morale de l’histoire
Cette légende moderne nous enseigne plusieurs vérités profondes :
Le Vénérable Maître peut diriger une loge, mais il ne sait pas toujours naviguer.
Pénélope, elle, sait repriser les gants, mais aussi attendre avec une patience digne d’une initiée de haut grade.
Les prétendants sont toujours là, mais ils partent toujours quand le vrai Maître revient.
Et surtout : les vraies aventures initiatiques ne se vivent pas en mer, mais au camping, entre deux gants à repriser et un barbecue mal allumé.
Ainsi s’achève l’Odyssée du Vénérable. Qu’il revienne parmi nous, sain et sauf, et qu’il nous épargne, l’été prochain, les croisières initiatiques.
Car après tout, la vraie lumière ne se trouve pas au large. Elle est ici, dans le camping, entre les rires, les gants reprisés et les Frères et Sœurs qui, malgré tout, continuent de construire le Temple… même en vacances.
Le 13 août 2026, le Saint-Siège a annoncé la nomination de trois historiens au Comité pontifical des sciences historiques*. Parmi eux, l’Italien Umberto Longo, directeur de l’Istituto Storico Italiano per il Medio Evo et professeur d’histoire médiévale à l’Université La Sapienza de Rome. Quelques heures plus tard, plusieurs médias catholiques ont révélé que son nom apparaissait dans des documents maçonniques italiens, déclenchant une polémique sur la compatibilité entre cette appartenance et une fonction au sein d’un organe pontifical.
Une nomination officielle discrète
La nouvelle a d’abord circulé de manière très classique, dans le cadre des communications habituelles du Vatican. Le 13 août, le bulletin de la Salle de presse du Saint-Siège a publié une liste de nominations, dont celle des membres du Comité pontifical des sciences historiques. Trois noms y figuraient : Umberto Longo (Italie), Francesco Cesareo (États-Unis) et Anna Barańska (Pologne).
Nomination Umberto Longo
Ce comité, créé en 1954 par le pape Pie XII, a pour mission de promouvoir la recherche historique sur l’Église, de favoriser les relations entre historiens catholiques et institutions académiques, et de veiller à la conservation et à l’étude du patrimoine documentaire ecclésial. Ses membres sont des universitaires reconnus, choisis pour leurs compétences scientifiques.
Dans un premier temps, rien ne distinguait cette nomination des autres. Umberto Longo y était présenté comme un historien spécialisé dans le Moyen Âge, dirigeant un institut de recherche important à Rome. Sa présence dans un organe consultatif du Saint-Siège semblait donc relever de la logique académique.
La révélation des liens maçonniques
C’est dans les heures qui ont suivi que plusieurs médias catholiques, notamment LifeSiteNews, Infovaticana et Crisis Magazine, ont attiré l’attention sur un élément troublant : le nom d’Umberto Longo apparaissait à plusieurs reprises dans des publications liées à la franc-maçonnerie italienne.
Selon ces sources, des documents officiels du Rite Écossais Ancien et Accepté (REAA) en Italie mentionnent Umberto Longo comme membre actif. Dans la revue LOGOS, publiée sur le site du REAA italien, on trouve ainsi, pour l’année 2013, la mention « Fr. Oratore Umberto Longo 4° » dans la liste des responsables de la Loge de Perfection « Maestri Segreti Giano », à l’Orient de Rome. Dans un numéro suivant de la même revue, un article est signé « Fr. U. Longo 9° », l’auteur y parlant en première personne de « notre tradition » et des rituels maçonniques.
D’autres éléments ont été avancés :
Rome,-Palais-Giustiniani-GOI
Une conférence donnée le 9 juillet 2014, organisée par le Grand Orient d’Italie (GOI), la principale obédience maçonnique italienne, portant exactement le même titre qu’un texte signé par « Fr. U. Longo 9° ».
Une apparition publique en décembre 2022, lors d’un événement patronné par la Fondazione Scozzese Triveneta, où le programme indique « Prof. Umberto Longo, Professore ordinario di Storia Medievale, Sapienza », et où les saluts finaux sont prononcés par le Souverain Grand Commandeur du REAA, qui s’adresse à lui en l’appelant « Frère Professeur Longo ».
Ces éléments, repris par plusieurs sites d’information catholique, ont conduit à la conclusion que Umberto Longo avait appartenu, au moins pendant plusieurs années, à la franc-maçonnerie italienne, et qu’il y avait occupé des responsabilités (orateur de loge, membre d’une Loge de Perfection, 9e grade du REAA).
La question de la compatibilité avec une fonction pontificale
La polémique ne porte pas tant sur le passé universitaire de Longo que sur la compatibilité entre une appartenance maçonnique avérée et une nomination dans un organe dépendant directement du Saint-Siège.
Le droit canonique et la doctrine catholique sont très clairs sur ce point. La franc-maçonnerie est considérée comme incompatible avec la foi catholique. En 1983, la Congrégation pour la doctrine de la foi, sous la direction du cardinal Joseph Ratzinger, avait publié une déclaration réaffirmant que « les fidèles qui appartiennent aux associations maçonniques sont en état de péché grave et ne peuvent pas accéder à la sainte communion ».
Les statuts du Comité pontifical des sciences historiques vont dans le même sens. Selon l’article 5 de ses statuts, les membres doivent être des « historiens catholiques hautement qualifiés ». La question qui se pose donc est double :
Umberto Longo est-il toujours franc-maçon en 2026 ?
Si oui, comment sa nomination a-t-elle pu être validée par le Saint-Siège, alors que les statuts exigent des membres catholiques et que l’Église interdit l’appartenance à la franc-maçonnerie ?
Plusieurs commentateurs ont souligné que les documents les plus solides datent de 2013 et 2014, et que le nom de Longo n’apparaît plus dans les listes de responsables de cette loge en 2014. Cela ne prouve pas qu’il ait quitté la franc-maçonnerie, mais cela empêche aussi d’affirmer avec certitude qu’il en est toujours membre en 2026. Aucune déclaration publique de sa part, ni renonciation formelle à la franc-maçonnerie, n’a été rendue publique à ce jour.
Les réactions dans les médias catholiques
La révélation a rapidement fait le tour des cercles catholiques conservateurs et traditionalistes. LifeSiteNews, média catholique international basé aux États-Unis, a été l’un des premiers à publier l’information, le 14 août, sous le titre : « BREAKING: Pope Leo XIV appoints Freemason to Vatican committee ».
Infovaticana, site d’information catholique en plusieurs langues, a consacré plusieurs articles et billets de blog à l’affaire, en publiant des extraits des documents maçonniques et en posant la question de la responsabilité du Saint-Siège dans cette nomination.
Crisis Magazine, autre publication catholique américaine, a également relayé l’information, en insistant sur le caractère symbolique de la situation : un historien lié à la franc-maçonnerie nommé dans un comité chargé des sciences historiques, un domaine où, selon certains critiques, « l’historiographie inspirée par la franc-maçonnerie a son propre agenda bien connu concernant le Risorgimento, les États pontificaux ou les processus historiques de l’Église ».
Des vidéos et des analyses ont circulé sur les réseaux sociaux, certaines appelant à une clarification rapide de la part du Vatican, d’autres dénonçant une « nouvelle brèche » dans la discipline ecclésiale.
La position du Vatican : silence pour l’instant
À ce stade, le Saint-Siège n’a pas publié de communiqué spécifique sur cette affaire. La nomination d’Umberto Longo figure toujours dans le bulletin officiel du 13 août, sans mention de ses éventuels liens avec la franc-maçonnerie.
Selon les statuts du Comité, les membres sont nommés sur proposition du président du Comité, puis approuvés par le pape. Cela signifie que la procédure de vérification des profils relève d’abord du président du Comité, avant d’être validée au niveau de la Secrétairerie d’État ou de la Section pour les relations avec les États.
Plusieurs observateurs ont noté que le Vatican est actuellement engagé dans de nombreux dossiers (synode, réformes curiales, questions diplomatiques, etc.) et que cette affaire, bien que symboliquement forte, pourrait être traitée en interne avant toute communication publique. D’autres estiment que le silence pourrait être interprété comme une forme de tolérance ou, au minimum, comme une absence de volonté de sanctionner une telle situation.
Un débat plus large sur la franc-maçonnerie et l’Église
L’affaire Umberto Longo s’inscrit dans un contexte plus large de tensions récurrentes entre l’Église catholique et la franc-maçonnerie. Depuis le XVIIIe siècle, plusieurs papes ont condamné l’appartenance des catholiques à des loges maçonniques, en raison de conceptions philosophiques et religieuses jugées incompatibles avec la foi catholique (naturalisme, relativisme, secret, conception de la vérité et de la révélation).
Siège du GOI
En Italie, la situation est particulièrement sensible. Le Grand Orient d’Italie (GOI) est l’une des obédiences les plus importantes d’Europe, et ses relations avec le monde catholique ont toujours été complexes. Des historiens, des politiques, des intellectuels italiens ont parfois navigué entre ces deux mondes, suscitant régulièrement des controverses.
La nomination d’un historien lié à la franc-maçonnerie dans un comité pontifical ravive donc un vieux débat : jusqu’où l’Église peut-elle collaborer avec des personnalités ayant des liens, même anciens, avec la franc-maçonnerie ? Faut-il une rupture publique et formelle ? Ou une simple absence d’activité maçonnique actuelle suffit-elle ?
Les questions qui restent en suspens
À ce jour, plusieurs points demeurent incertains :
Statut maçonnique actuel d’Umberto Longo : Les documents les plus solides datent de 2013-2014. Rien ne prouve qu’il soit toujours franc-maçon en 2026, mais rien ne prouve non plus qu’il ait officiellement quitté la franc-maçonnerie.
Connaissance du Vatican : Le Saint-Siège était-il informé de ces éléments avant la nomination ? La procédure de vérification des profils a-t-elle été correctement appliquée ?
Réaction future : Le Vatican va-t-il publier une clarification, demander des explications à Longo, ou simplement laisser passer l’affaire sans commentaire officiel ?
Impact sur le Comité : Cette nomination pourrait-elle affecter la crédibilité du Comité pontifical des sciences historiques, notamment dans les milieux catholiques les plus attachés à la doctrine anti-maçonnique ?
Sous titrages en français sur demande
Conclusion… une affaire à suivre
L’affaire Umberto Longo n’est pas seulement une question de nomination individuelle. Elle touche à des enjeux doctrinaux, disciplinaires et symboliques importants pour l’Église catholique. Elle pose la question de la cohérence entre les normes canoniques, les statuts des organes pontificaux et les pratiques réelles de nomination.
Armes de la Cité du Vatican
Pour l’instant, le Vatican n’a pas réagi officiellement. Les médias catholiques continuent de publier des analyses et des documents. Les réseaux sociaux s’emballent par vagues. Et au centre de la tempête, un historien du Moyen Âge, un comité pontifical, et une vieille question jamais vraiment close : celle de la place de la franc-maçonnerie dans le monde catholique contemporain.
*Comité pontifical des sciences historiques – Créé le 7 avril 1954 par Pie XII, le Comité pontifical des sciences historiques (Pontificium Consilium de Scientiis Historicis) succède à la Commission cardinalice pour les études historiques, instituée en 1883 par Léon XIII dans le contexte de l’ouverture des Archives vaticanes aux chercheurs.
Papa_Leone_XIII
Il n’est pas indifférent de rappeler que ce même Léon XIII publia, dès le 20 avril 1884, l’encyclique Humanum genus, l’un des réquisitoires les plus virulents jamais prononcés par le magistère romain contre la Franc-Maçonnerie. Prolongeant la condamnation fondatrice formulée par Clément XII dans la constitution apostolique In eminenti apostolatus specula de 1738, Léon XIII fut sans doute l’un des papes les plus constamment et systématiquement antimaçonniques de l’époque moderne. L’ironie historique mérite d’être relevée : le pontife qui ouvrit largement les archives de l’Église aux historiens referma presque simultanément la porte doctrinale sur les Francs-Maçons. Le Comité encourage aujourd’hui la recherche historique, la coopération scientifique internationale et la confrontation critique des sources ; il représente également le Saint-Siège auprès du Comité international des sciences historiques.
Il est des proverbes qui semblent avoir été directement tirés d’un sous-bois après la pluie. « Pierre qui roule n’amasse pas mousse » appartient à cette famille d’images simples, presque enfantines, dont la portée dépasse pourtant largement l’observation de la nature. Derrière la pierre déplacée par le vent, l’eau ou la main de l’homme se dessine le portrait d’un individu qui change sans cesse de métier, de lieu, de projet ou de manière de vivre, au risque de ne rien construire durablement.
Mais ce proverbe, devenu familier en français, possède une histoire bien plus ancienne que notre langue. Il a voyagé de la Grèce au monde latin, des recueils humanistes de la Renaissance aux dictionnaires français, avant de connaître, dans le monde anglo-saxon et la culture populaire, une étonnante réinterprétation.
Une image née de la nature
La scène est aisément observable : une pierre immobile, placée dans un endroit humide et ombragé, peut se couvrir peu à peu de mousse. À l’inverse, celle qui roule, qui est déplacée ou qui dévale une pente demeure nue. Le mouvement empêche la mousse de s’installer.
Cette constatation concrète est devenue une métaphore de la vie humaine. La pierre représente celui qui ne s’établit jamais ; le mouvement évoque l’instabilité, les changements successifs et l’absence d’enracinement ; la mousse symbolise ce qui s’accumule avec le temps : les biens, l’expérience, la réputation, les relations ou encore une forme de sagesse.
Dans son sens traditionnel, le proverbe signifie donc qu’une personne qui change constamment de situation ne parvient pas à s’enrichir ni à bâtir une existence stable. Le dictionnaire de l’Académie française le définit ainsi : « Un homme qui change souvent d’état, de profession, ne s’enrichit pas. »
Une origine antique discutée
La formule est généralement rattachée à l’Antiquité grecque et latine. Elle aurait été employée dans la tradition grecque, notamment par Lucien de Samosate, écrivain né au IIe siècle de notre ère, avant d’être transmise ou adaptée en latin. La version latine la plus connue est : Saxum volutum non obducitur musco, que l’on peut traduire par : « La pierre roulée ne se recouvre pas de mousse. »
Toutefois, l’histoire de cette attribution mérite une certaine prudence. Le proverbe a parfois été présenté comme une sentence de Publilius Syrus, auteur latin du Ier siècle avant notre ère. Une version proche, Musco lapis volutus haud obducitur, figure effectivement dans certaines collections de ses sentences, et des éditions anciennes l’ont associée à son nom. Mais les spécialistes discutent encore de l’authenticité de cette attribution : la formule telle qu’elle nous est habituellement citée ne se retrouve pas de manière certaine dans les textes originels de Publilius Syrus.
Il est donc préférable de parler d’une sentence antique attribuée à plusieurs traditions, plutôt que de désigner un inventeur incontestable. Comme beaucoup de proverbes, celui-ci a sans doute été transmis, traduit, remanié et popularisé au fil des siècles.
Le rôle décisif d’Érasme
Érasme, par Quentin Metsys, 1517.
Le proverbe doit une grande part de sa diffusion européenne à l’humaniste Érasme de Rotterdam. Dans ses Adages, vaste recueil de proverbes et de sentences antiques publié à partir de 1500, Érasme rassemble des expressions grecques et latines, les commente et les remet en circulation auprès des lettrés de la Renaissance.
La formule apparaît alors sous des formes proches de « la pierre roulée ne recueille pas d’algues » en grec et « la pierre roulée ne se couvre pas de mousse » en latin. Cette entreprise d’Érasme joue un rôle essentiel : elle transforme un motif ancien en un véritable proverbe européen, appelé à circuler dans les langues vernaculaires.
En Angleterre, l’expression devient A rolling stone gathers no moss. Le dramaturge John Heywood la reprend au XVIe siècle dans son recueil de proverbes. Elle prend alors une valeur morale assez sévère : l’homme qui vagabonde, change sans cesse de condition et refuse de s’enraciner ne gagne ni considération ni prospérité.
L’entrée dans la langue française
En français, le proverbe apparaît d’abord sous des formes différentes de celle que nous employons aujourd’hui. Au XVIe siècle, on rencontre notamment la tournure : « Pierre souvent remuée, de la mousse n’est vellée », c’est-à-dire : « Pierre souvent remuée, de mousse n’est pas revêtue. » Le verbe vêler ou veller, aujourd’hui disparu dans cet emploi, signifiait alors recouvrir ou revêtir.
La langue populaire simplifiera progressivement cette formulation difficile à comprendre. Au XVIIe siècle, les formes « pierre qui se remue n’accueille point de mousse » puis « pierre qui roule n’amasse point de mousse » se rapprochent de la version actuelle. Le Dictionnaire français-anglais de Cotgrave attestait déjà, en 1611, l’association entre la pierre constamment en mouvement et l’idée du vagabondage. En 1688, Antoine Oudin ou Guy Miège contribuent à fixer une formulation plus proche de celle que nous connaissons aujourd’hui.
La version « Pierre qui roule n’amasse pas mousse » finit par s’imposer grâce à son rythme, sa rime interne et sa grande simplicité. Elle possède cette efficacité propre aux proverbes : quelques mots suffisent à produire une image immédiatement compréhensible.
La mousse : richesse ou vieillissement ?
Le sens du mot « mousse » n’est pas totalement univoque. Dans l’interprétation traditionnelle, elle représente ce que l’on accumule avec le temps. Une pierre immobile « amasse mousse » comme un individu établi accumule progressivement un patrimoine, une clientèle, un savoir-faire ou une réputation.
Il ne faut cependant pas oublier que la mousse pouvait aussi évoquer la vieillesse, l’abandon ou la négligence. Dans certaines interprétations anciennes, être couvert de mousse ne constituait pas nécessairement une image positive. La pierre immobile pouvait être assimilée à un objet oublié, figé, voire inutilisé.
Cette ambiguïté explique pourquoi le proverbe peut être compris de deux façons :
dans son sens classique, il condamne l’instabilité et recommande la constance ;
dans une lecture plus moderne, il peut suggérer que le mouvement protège de l’immobilisme et de la stagnation.
Le sens premier demeure néanmoins celui de la prudence : on ne bâtit pas durablement en changeant sans cesse de direction.
Une morale de l’enracinement
Pendant longtemps, le proverbe a servi à recommander la stabilité sociale. Il s’adressait à celui qui changeait trop souvent de profession, abandonnait un commerce avant qu’il ne prospère ou quittait régulièrement une région pour une autre.
Dans les sociétés rurales et artisanales, la réussite dépendait en grande partie du temps long. Il fallait cultiver une terre plusieurs années, développer une clientèle, transmettre un métier, gagner la confiance d’un voisinage. Celui qui partait constamment recommençait tout à zéro. Il ne laissait à aucune activité le temps de porter ses fruits.
Le proverbe rejoint ainsi une idée que l’on retrouve dans de nombreuses traditions : la persévérance est une forme de richesse. Le talent ne suffit pas toujours ; il faut encore la durée, la répétition et l’attachement à une œuvre. Un artisan qui change chaque année de métier ne devient pleinement maître d’aucun savoir-faire. Un commerçant qui abandonne toujours son entreprise au premier obstacle ne bénéficie jamais des fruits de son expérience.
La même logique pouvait être appliquée à la vie politique. Une société qui change trop souvent de lois, d’institutions ou de gouvernement risque de perdre ses repères et son efficacité. La stabilité n’est pas forcément synonyme d’immobilité, mais elle permet à une œuvre collective de s’inscrire dans le temps.
De la pierre aux Rolling Stones
Rolling Stones (Source : Jim Pietryga)
Le destin du proverbe ne s’est pas arrêté aux dictionnaires. Sa version anglaise a connu une étonnante métamorphose dans la culture populaire du XXe siècle.
En anglais, a rolling stone désigne d’abord un vagabond, un homme sans attaches, auquel la tradition reproche son instabilité. Mais l’expression va progressivement devenir un symbole de liberté, de mouvement et de refus des conventions.
En 1950, le bluesman américain Muddy Waters enregistre la chanson « Rollin’ Stone », dont le titre reprend directement cette ancienne image proverbiale. Quelques années plus tard, le groupe britannique The Rolling Stones s’inspire de cette chanson pour choisir son nom. Le vieux proverbe, autrefois utilisé comme avertissement moral, devient alors l’emblème d’une jeunesse mobile, rebelle et indépendante.
La trajectoire est remarquable : ce qui signifiait autrefois « ne pas réussir à s’établir » finit par évoquer l’énergie, l’aventure et la liberté de ne pas se laisser enfermer.
Que signifie-t-il aujourd’hui ?
Dans la conversation courante, « Pierre qui roule n’amasse pas mousse » peut encore être employé pour conseiller à quelqu’un de se fixer. Il peut s’agir d’un salarié qui change régulièrement d’emploi, d’une personne qui déménage sans cesse ou d’un entrepreneur qui abandonne trop rapidement ses projets.
Mais le monde contemporain invite à nuancer cette morale. La mobilité professionnelle est parfois une nécessité. Changer de ville, de métier ou de pays peut permettre de progresser, de découvrir d’autres cultures et de rompre avec une situation insatisfaisante. La stabilité, quant à elle, ne garantit ni la réussite ni le bonheur.
Le proverbe ne doit donc pas être compris comme une condamnation absolue du voyage ou du changement. Il rappelle plutôt qu’aucune construction durable ne peut se passer d’un minimum de continuité. On peut rouler, partir, recommencer ; mais il faut, à un moment donné, accepter de s’arrêter suffisamment longtemps pour laisser une œuvre, un lien ou un projet prendre racine.
Une pierre entre mouvement et enracinement
« Pierre qui roule n’amasse pas mousse » raconte finalement une tension universelle entre deux aspirations humaines : le désir de partir et celui de s’établir. La pierre qui roule représente l’aventure, l’inconstance et l’inquiétude ; la mousse incarne le temps, l’accumulation et la patience.
Le proverbe nous vient d’un monde qui valorisait fortement l’enracinement. Notre époque, davantage attachée à la mobilité et à la liberté individuelle, tend parfois à célébrer la pierre qui roule. Pourtant, l’ancienne sentence conserve toute sa force : il ne suffit pas de bouger pour avancer, ni de changer pour progresser.
La véritable sagesse serait peut-être de savoir quand rouler et quand demeurer immobile. Car une pierre qui ne bouge jamais peut se couvrir de mousse sans rien construire, tandis qu’une pierre qui roule éternellement ne laisse aucune trace durable sur son chemin.
Vingt-cinq chants, quatre siècles, plusieurs continents. Julien Blottière, Étienne Augris, Jean-Christophe Diedrich et Véronique Servat ont réuni dans Siamo tutti antifascisti (Nous sommes tous antifascistes) les paroles intégrales et l’histoire de vingt-cinq chansons nées sous la contrainte, dans les geôles, les ghettos, les maquis, les ateliers et les places occupées.
Julien-BLOTTIÈRE
Étienne-AUGRIS
Leur enquête déborde largement l’histoire de la musique populaire. Elle interroge ce que la voix humaine oppose à la force, ce que la parole tenue debout conserve de dignité lorsque tout le reste a été confisqué, et par quel mystère quelques mesures suffisent à souder des inconnus en une communauté fraternelle. La lectrice et le lecteur y trouveront une réflexion sur la mémoire, sur la transmission et sur le prix payé par celles et ceux qui ont chanté.
Une formule italienne des années vingt revenue dans la rue française
À l’été 2024, entre les deux tours des élections législatives, des poings se sont levés et des mains se sont accordées pour scander Siamo tutti antifascisti.
La formule venait de l’Italie de Benito Mussolini, de ces années où les squadre imposaient leur loi aux bourgs ouvriers de la plaine du Pô. Les quatre auteurs prennent ce cri au sérieux et en remontent le fil jusqu’à la Révolution française. Leur conviction tient en peu de mots. Les régimes oppressifs ne constituent pas la spécificité de notre temps, et la contestation, depuis des siècles, emprunte la voie du chant.
Historiens de formation et professeurs d’histoire-géographie, ils animent ensembleL’histgeobox, ce carnet numérique où ils explorent depuis des années les liens entre la chanson et l’événement. Véronique Servat, docteure en histoire culturelle du contemporain, Jean-Christophe Diedrich, qui enseigne également à l’Université de Lorraine, Étienne Augris, auteur de Philippe Rondot, maître espion, et Julien Blottière avaient déjà signé ensemble En lutte ! Carnet de chants en 2022. Le présent volume en prolonge la démarche et en déplace la focale, des luttes sociales vers la confrontation frontale avec l’autoritarisme.
L’architecture du recueil mérite attention, car ses cinq mouvements portent des titres empruntés au répertoire même de la chanson protestataire, de « Fight the power » à « Je rêvais d’un autre monde ». Le livre se construit avec les matériaux qu’il étudie, et cette cohérence formelle vaut mieux qu’une déclaration d’intention. De « La contre-révolution » de 1791 au « Barayé » de Shervin Hajipour, né des réseaux iraniens en 2022, le corpus traverse les régimes personnels, les dictatures militaires, la ségrégation raciale, l’apartheid et la théocratie de Téhéran.
Le couplet et le refrain, ou la mémoire faite corps
L’analyse la plus féconde du volume porte sur la forme même de la chanson. Si le chant sert la contestation, c’est d’abord par sa structure, cette alternance du couplet et du refrain qui autorise la mémorisation et le partage. Un texte imprimé se saisit, se brûle, se confisque. Un refrain logé dans la mémoire de mille poitrines échappe à la perquisition. Les quatre auteurs insistent sur la pratique chorale, qui rompt l’isolement, soude un bloc dans l’adversité et permet d’affronter la peur. Cette observation touche à une expérience que les maçonnes et les maçons connaissent bien, celle où des voix séparées se rejoignent sans se confondre et forment une chaîne dont aucun décret ne vient à bout.
Véronique Servat
Jean-Christophe-DIEDRICH
Le revers de cette efficacité, c’est la surveillance
Les pouvoirs autoritaires contrôlent, censurent, interdisent. Et lorsque l’autoritarisme devient dictature, quelle que soit la bannière sous laquelle il prétend gouverner – extrême droite fasciste ou extrême gauche totalitaire –, la mécanique finit trop souvent par être la même : surveiller, intimider, emprisonner, torturer, faire disparaître, assassiner.
Les dictatures ne supportent ni les voix libres ni les consciences debout.
Les artistes ripostent alors par la métaphore, l’allusion et le double sens, et le livre suit avec finesse cette ruse ancienne, de Pierre-Jean de Béranger à Chico Buarque et Lluís Llach. À l’ère des réseaux sociaux, la viralité complique la tâche des censeurs sans désarmer pour autant la répression. Les auteurs rappellent sans détour que les bourreaux au service de Bachar Al-Assad et d’Augusto Pinochet ont assassiné Ibrahim Qachouch et Victor Jara. D’autres régimes, sous d’autres couleurs politiques ou religieuses, ont pareillement brisé des artistes, des écrivains, des opposants et des hommes libres.
Car la chanson n’est pas seulement une métaphore de la lutte : elle en fait partie. Et, face aux tyrannies, elle se paie parfois du prix du sang.
Anna Marly, ou la mélodie qui franchit les frontières
Anna Marly sur son laisser-passer des Forces françaises libres (1942).
Quelques notices atteignent une densité remarquable. Celle qui accompagne « La complainte du partisan » restitue la fabrique d’un chant de résistance loin du sol occupé. À Londres, en 1943, Emmanuel d’Astier de la Vigerie écrit les paroles, Anna Marly compose la musique et la porte de sa voix. La même Anna Marly avait donné la mélodie du « Chant des partisans ». Deux œuvres jumelles, deux destins inégaux, puisque la première demeura longtemps dans l’ombre de la seconde avant que Leonard Cohen ne lui offre, en 1969, une existence anglophone qui la conduisit bien au-delà de la France. Les auteurs nomment cette notice l’autre chant de la résistance, formule qui dit une vérité que l’histoire officielle oublie volontiers, à savoir que la mémoire collective sélectionne, hiérarchise et parfois efface.
Bella ciao, ou la révolte devenue marchandise
L’une des plus belles audaces du livre tient dans le traitement réservé à Bella ciao. Le titre retenu pour cette notice, « Le business de la révolte », annonce sans détour une lecture désenchantée. Le chant italien de 1944, devenu emblème mondial de la lutte antifasciste, a connu une trajectoire qui interroge. Ses origines demeurent disputées, sa consécration fut tardive, et sa diffusion planétaire doit aujourd’hui beaucoup aux écrans. Examiner un mythe n’est pas le profaner. C’est le rendre à l’histoire, ce qui constitue la forme la plus haute du respect que nous puissions lui accorder.
Les tondeurs de drap et le béret rouge
The Cropper Lads
« The Cropper Lads » remonte à l’Angleterre de 1812, au temps où les tondeurs de drap du Yorkshire brisaient les machines qui les jetaient à la rue. Ce chant luddite, dont l’auteur demeure inconnu, rappelle que la colère ouvrière précède de beaucoup les doctrines qui prétendront ensuite la représenter. À l’autre extrémité du volume, « Parachutiste » ramène en 1972, sur l’album Mon frère de Maxime Le Forestier, dans une France où l’antimilitarisme s’exprimait avec une virulence que notre époque a désapprise.
Maxime Le Forestier
L’auteur de « San Francisco » y prête sa voix à un jeune soldat, et le rapprochement du tondeur anglais du début du XIXe siècle avec le chanteur français de l’après-Mai est judicieux. La domination change de visage, la protestation se réinvente, la question demeure inchangée.
Un peuple uni, quelques semaines avant les bombes
La notice consacrée à « El pueblo unido jamás será vencido » touche au tragique. Sergio Ortega compose ce chant en 1973, Quilapayún le crée, et le Chili l’entonne peu avant que les avions ne bombardent la Moneda. Aucun refrain n’a jamais empêché un putsch. Le chant ne sauve pas les corps. Il sauve autre chose, qui tient à la station debout, à la mémoire des morts, à la certitude que l’humiliation n’aura pas le dernier mot. Victor Jara, torturé puis abattu dans un stade transformé en prison, avait chanté jusqu’au bout, et son silence forcé pèse plus lourd, dans la conscience du monde, que tous les discours de ses assassins.
La voix, le souffle et la chaîne
Une lecture maçonnique s’impose ici sans qu’il faille la plaquer sur l’ouvrage. Ce qui se joue dans ces vingt-cinq chants relève de la parole donnée et tenue. Chanter sous la contrainte, c’est engager sa vie sur une phrase, comme le fait celui qui prononce un serment. Hirsch Glik compose dans le ghetto de Vilnius, en 1943, l’hymne des partisans juifs, au milieu de l’anéantissement, et y affirme que la route ne s’achève pas là. Cette affirmation ne repose sur aucune preuve. Elle relève de la foi la plus nue, celle qui refuse de tenir les ténèbres pour définitives. Le passage des ténèbres à la Lumière, que nos rituels mettent en scène, se rejoue dans ces pages en des circonstances où il ne relève plus du symbole mais de la survie.
Le volume touche encore à la liberté de conscience, ce bien que les régimes évoqués s’acharnent à détruire, et à la dignité de la personne, que le chant restitue à qui le pouvoir voulait réduire au silence. Il touche enfin à la transmission, puisque chaque notice raconte comment une mélodie passe d’une génération à l’autre, d’une langue à l’autre, d’un combat à l’autre. « L’Estaca », écrite par Lluís Llach en 1968 contre le franquisme, deviendra sous le titre « Mury » l’hymne de Solidarność en Pologne. Voilà exactement ce que nous nommons transmission, ce mouvement par lequel une parole reçue est reprise, transformée et rendue vivante ailleurs. Le « Barayé » de Shervin Hajipour pousse cette logique à son terme, puisque le jeune Iranien a mis en musique des phrases écrites par des inconnus, chacune commençant par le même mot. Une chaîne de voix anonymes devenue chanson, et son auteur arrêté pour cela.
Ce que le volume laisse dans l’ombre
Toute entreprise choisit, et tout choix produit des absences. Le corpus retenu penche fortement vers l’Europe et les Amériques. L’Asie et l’Afrique subsaharienne y tiennent une place mince, et le seul chant lié à l’apartheid, « Gimme Hope Jo’Anna », fut composé par Eddy Grant, artiste britannique né en Guyane, alors que la révolte sud-africaine possédait ses répertoires. Le format lui-même, une notice par chanson, impose une progression par juxtaposition qui atténue parfois la démonstration d’ensemble.
Une autre absence retiendra l’attention des lecteurs de notre journal
Les régimes que le livre combat ont dissous les loges, saisi les archives et déporté les frères. L’Italie de 1925, l’Espagne de Francisco Franco, la France de Vichy, le Portugal d’António de Oliveira Salazar ont tous inscrit la Franc-Maçonnerie au rang de leurs ennemis. Aucun chant du recueil ne porte cette mémoire, ce qui ne saurait être reproché aux quatre auteurs, mais mérite d’être relevé, car la persécution des maçonnes et des maçons appartient pleinement à l’histoire des libertés dont ce livre entend restituer la clameur.
Allégorie de Donald Trump version 2.0 du fascisme
La position politique du volume s’affiche enfin sans détour
Qualifier la présidence de Donald Trump de version 2.0 du fascisme procède d’un choix polémique que des historiens contesteront, et cette qualification aurait gagné à être argumentée plutôt qu’énoncée. La franchise a néanmoins un mérite. Elle épargne au lecteur l’hypocrisie d’une neutralité feinte et lui laisse la liberté entière de discuter.
Nul ne sait quand le siège commence
Un code à flasher ouvre la playlist des vingt-cinq chants, et le geste est heureux. Un livre sur la chanson qui laisse entendre les chansons accomplit sa promesse, et cette circulation entre la page et la voix rend au texte imprimé sa destination première, qui fut d’être dit et chanté avant d’être lu.
Reste la question que ce recueil dépose en nous et qu’aucune notice ne referme. Que chanterions-nous, nous-mêmes, si le silence nous était imposé demain ?
La réponse ne s’improvise pas. Elle suppose un répertoire déjà appris, une mémoire déjà constituée, des mots depuis longtemps tenus pour vrais. Les vingt-cinq chants rassemblés ici ne valent pas seulement comme documents d’histoire. Ils forment une provision, au sens où les Anciens parlaient de provision de bouche pour les temps de siège.
Nul ne sait quand le siège commence.Mieux vaut connaître ses chansons avant.
Siamo tutti antifascisti – Chantons contre l’oppression
« Les anciens Grecs savaient que la vie a une face de nuit et une face de soleil et ils savaient que l’homme doit tenir les yeux fixés en même temps sur cette lumière et sur cette térèbre afin de rester fidèle à sa condition. Et une civilisation se juge toujours à la façon dont elle a su surmonter cette contradiction dans une synthèse supérieure »
Albert Camus (« Sommes-nous des pessimistes ? Mai 1946)
Avec un optimisme exagéré, vous pensiez en avoir fini avec les services de renseignements, après les aventures sordides d’Athanor ? Et bien non ! Au-delà de ce crasseux fait divers, il convenait de regarder, avec discernement, la présence chez nous, de fonctionnaires du renseignement, loin des images bariolées dont on les déguise, pour en saisir leur humanité, doublée parfois de l’appartenance à la Maçonnerie. L’un des modèles, haut en couleur selon la formule consacrée, sera celui de Pierre Marion (1921-2010), qui fut à la tête de la DGSE (Direction Générale de la Sécurité Extérieure) et Franc-Maçon. Alors, invitons-nous à piquer une tête dans la « piscine ».
I-UN HOMME DE BUISNESS DANS L’AERONAUTIQUE AVANT-TOUT ET PATRON DES BARBOUZES PAR SURPRISE
Vue aérienne de Notre Dame de la Garde à Marseille
Pierre Marion était originaire de Marseille, il en avait cet amour du verbe qui sert à dire ce que l’on pense, sans ménager les interlocuteurs, si les choses doivent avancer. Il débutait sa vie déjà sous un signe prémonitoire : son grand-père maternel, adjoint au maire de Marseille, appartenait au Grand Orient de France (GODF) durant 21 ans, puis à la Grande Loge Nationale Française (GLNF).
Si l’on veut décrire la personnalité de Pierre Marion nous pourrions utiliser deux vocables : obstination et goût du travail. A cela il faut ajouter une intelligence hors normes : il passera, avec succès, en 1939 (jour de la déclaration de guerre avec l’Allemagne !) son concours d’entrée à Polytechnique. Il va vivre, dans la colère devant la défaite de la France qui, faute de compétences politiques et militaires, va se retrouver honteusement vaincue, l’afflige. Il va terminer Polytechnique en s’orientant de plus en plus vers l’aéronautique, qui devient chez lui une véritable passion.
Logo Air-France
Sa première et décevante rencontre avec le renseignement, ce fameux « monde du secret », se passera en 1955, durant la guerre d’Algérie, où il est mobilisé comme chef de bataillon. Il se retrouve à Marseille, dans l’état-major de la IXe région militaire, dans la fonction de chef en second du Deuxième Bureau ! Son imagination sur cette fonction est bien sûr délirante, comme il se doit, « Mais à la vérité, je passe mon temps derrière un bureau à engager des poursuites contre les appelés qui sautent du train pour ne pas aller au feu. Je suis chargé, tâche ô combien passionnante, de classer des instructions entassées dans un coffre, vite remplacées par d’autres qui les annulent, puis de les brûler en veillant bien « à brûler d’abord puis remplacer après » comme me l’indique ma consigne ! ». C’est là où il prendra conscience du retard du renseignement français, avant de regagner, avec joie, la vie civile et enfin s’intéresser à l’économie aérienne avec Air-France. Les années suivantes vont être sous le signe de la découverte du monde, tant sur le plan économique que culturel : en 1956, il est en Asie, où il acceptera de devenir « honorable correspondant », c’est à dire informateur bénévole des services de renseignement. En 1973, il est aux USA, pays qu’il adore et où il avait envisagé de s’installer avec sa famille.
Charles Hernu
En 1981, se passe une surprise de taille : Charles Hernu (Franc-Maçon lui aussi) nouveau ministre de la défense nationale du gouvernement de François Mitterrand, et à sa demande, veut le nommer directeur général du Service de Documentation Extérieure et de Contre-Espionnage (SDECE). Il succéderait à Alexandre de Marenches, très hostile au Président de la République. Pierre Marion n’est guère tenté par ce poste dit « de prestige » et préfère de loin ses activités industrielles. Mitterrand fera confidence plus tard, que sa candidature l’avait intéressé pour ne pas renouveler la confrontation comme avec de Marenches. En fait, il a besoin d’un technocrate aux ordres, qui lui laisse le pouvoir d’agir seul ! Erreur totale : le dynamisme et l’éthique de Marion sont des garde-fous contre toute tentative de pouvoir sur le service qu’il va finalement accepter. Son exigence morale se manifestera aussi dans le cadre de la Franc-Maçonnerie d’ailleurs…
II- FRANC-MACON PAR CONVICTION MAIS EXIGENT SUR LE RESPECT DE L’ETHIQUE.
Pierre Marion
La Maçonnerie ne pouvait pas rester étrangère longtemps à Pierre Marion, tant par héritage familial, convictions républicaines, que par sens du vécu d’une éthique rigoureuse. Dans l’un de ses livres, il va évoquer tout ce plan de sa vie (1) qu’il est intéressant de reproduire ici, pour notre réflexion : « C’est à cette époque, en 1953, que je décide de rejoindre la Franc-Maçonnerie grâce à un ami qui deviendra un parlementaire de droite. Il est vrai que ce n’est pas une nouveauté dans ma famille, puisque mon grand-père et mon oncle maternels étaient membres du Grand Orient de France (GODF). Ainsi, après avoir subi les différentes visites d’acceptation et d’admission, je rejoins cette loge où je resterai vingt et un an. Je passerai ensuite à la Grande Loge Nationale Française (GLNF) qui correspond mieux à mes convictions, et où je suis encore affilé aujourd’hui. Elles diffèrent en vérité sur un point fondamental : le GODF exige l’athéisme, tandis que la GLNF impose la croyance en Dieu, comme la presque totalité des obédiences étrangères.
Grande Loge Nationale Francaise GLNF Siege social 12 rue Christine de Pisan Paris 17e
Ce que je viens chercher, en maçonnerie, c’est un milieu d’hommes liés par une fraternité généreuse et désintéressée, animée d’une éthique civique, et un lieu de débats dépassionnés sur les grands ou moins grands sujets de société, une sorte d’église laïque. Je suis évidemment surpris par la part d’ésotérisme et de symboles que je trouve moins convaincante, moins profonde et plus légère que prévu.
Mon sentiment, après quarante-six ans de pratique, est contrasté : on trouve dans les loges, à la base, une ambiance sans conteste fraternelle, représentée par des hommes de qualité. Mais il n’en va pas de même dans les hauts grades et les instances centrales, qui sont secoués par des luttes de pouvoir, d’influence et versent parfois dans la corruption. Car, malheureusement, la fraternité peut se transformer en connivence, voire en complicité, afin de décrocher des avantages professionnels ou matériels, comme cela apparaîtra publiquement pour certains élus du Sud-Est. J’ai toujours refusé, quant à moi, de mélanger les genres ».
Texte lucide et prémonitoire ! Pierre Marion rédigera d’ailleurs l’un de ses derniers ouvrages pour critiquer positivement la Franc-Maçonnerie à laquelle il reste fidèle indéfectiblement. De son analyse, émergent des aspects qui sont encore largement discutés aujourd’hui :
– Le choix de la GLNF est dicté, non par l’athéisme supposé du GODF, car il est trop intelligent pour avancer une telle fausse supposition, mais par ses sympathies pour les USA, qui vont jusqu’à des déclarations qui ne peuvent que nous faire sourire aujourd’hui, avec Donald Trump (2) ; « Elle (L’Amérique) est riche d’un fonctionnement politique aussi harmonieux que possible, d’une économie compétitive, d’une innovation technologique permanente, d’une force militaire incomparable, d’un pouvoir judiciaire solide à tous les niveaux et d’une culture conquérante. En plus, elle y ajoute le respect d’une éthique morale, un attachement profond à la patrie et aux institutions, une grande sensibilité à l’affirmation nationale et un sentiment de plus en plus répandu, notamment parmi les élites, d’un rôle universel à jouer ». L’anticommunisme de la guerre froide, touchait, à cette époque toutes les obédiences, le GODF étant suspecté par la Maçonnerie américaine d’être peu ou prou dans la mouvance soviétique. Vision parfaitement exagérée !
– Pierre Marion nourrissait aussi une méfiance, voire une hostilité déclarée, pour les hauts grades dont il se moquait allégrement de leurs inventions historiques et d’une dangereuse dérive sectaire. De plus, des affaires judiciaires, nombreuses et interobédientielles, entachaient leur très risible arrogance.
– Il eut, en revanche, pour les loges bleues, beaucoup de tendresse, et y voyait une vraie pratique maçonnique, tout en percevant déjà à son époque un déclin de la Maçonnerie venant de la multiplication des obédiences, ou leur rejet par la création accélérée de loges libres.
La reconstruction du Temple amène parfois de vives discussions de chantier !
III- SE CRAMPONNER A L’ETHIQUE QUOI QU’IL ADVIENNE.
François de Grossouvre
Pierre Marion va faire une entrée en fanfare dans le renseignement : tout d’abord, il se sépare de trois collaborateurs qu’il juge incompétents, dont l’administrateur des finances de la DGSE qui faisait fuiter des informations vers le ministère des finances ! Mis au courant par François de Grossouvre de l’existence de la deuxième famille du Président et de l’existence de sa fille Mazarine Pingeot, Pierre Marion se refuse, en 1982, en tant que service d’État, de veiller à sa protection et de celle de son père, cette mission ne relevant pas des tâches du renseignement qui avait d’autres besognes plus importantes à l’époque. Choqué, il refusera également, de répondre à la demande présidentielle de mettre sur écoute un certain nombre de personnes qui ne relevaient absolument pas du contre-espionnage, mais de la curiosité du Président : à titre d’exemple, nous pouvons citer l’écrivain Jean-Edern Hallier, directeur de « L’idiot International » et qui, connaissant comme beaucoup l’existence de Mazarine, voulait en parler à la presse, ou la curiosité sur la vie sentimentale de l’artiste Carole Bouquet ! Furieux, Mitterrand va créer un groupe de sécurité de la Présidence de la République, qu’il confiera au gendarme Christian Prouteau. Le Président, pour reprendre totalement les choses en main crée aussi la DGSE (Direction Générale de la Sécurité Extérieure), le 2 avril 1982. Pierre Marion dirige l’ancien SDEC jusqu’en novembre 1982. Son mandat sous l’ancienne appellation sera le plus court de l’histoire du service depuis 1946 : 5 mois !
Le président Hubert Maga de la République du Dahomey et madame rendent une visite à une école de Torcy. À gauche sur la photo, Jacques Foccart, secrétaire général à la présidence de la République pour les affaires africaines et malgaches. À droite, monsieur Guy Chavanne, maire de Torcy. (Crédit photo : Soniqueboum)
Cela ne l’empêche pas de poursuivre son travail dans la nouvelle structure, malgré l’appui que Mitterrand met en place pour contrebalancer le travail de réorganisation de Pierre Marion, y compris en s’appuyant sur les groupes constitués par Jacques Foccard, dans le cadre de la « France-Afrique » ! Marion continue, malgré tout, la modernisation du service, encore enlisé dans les suites de la scandaleuse affaire Ben Barka. Il va envoyer des agents à l’est, afin de percevoir les visées stratégiques du bloc soviétique. Il crée une direction du renseignement économique et informatise au maximum les services. De son point de vue, les combats souterrains de l’espionnage ne sont plus de nature purement militaire, comme par le passé, mais de nature économique. C‘est pourquoi il va orienter le recrutement des agents vers des spécialistes de l’économie et de l’informatique, plus que vers les militaires, à leur grand détriment ! Pierre Marion comprend que, demain, les guerres et les « coups tordus » se dérouleront dans le domaine de l’économie. Il n’hésitera pas, malgré ses sympathies, à utiliser des taupes au sein d’entreprises américaines, ce qui déclenchera une crise diplomatique que rattrapera Michel Roccard, qui partage aussi ses convictions sur la guerre économique que jouent les américains au détriment de l’Europe, et de la France en particulier.
Sur le terrain politique, Pierre Marion est totalement affligé par les erreurs grossières et les « affaires » qui montrent l’amateurisme et souvent un « machiavélisme de bazar » du gouvernement, aux yeux du monde entier, mais le pire interviendra plus tard, après le départ de Pierre Marion, avec la calamiteuse affaire « Green Peace ». Excédé par les blocages constants et l’hostilité du Président, il va donner sa démission et quitter le service fin juin 1982. Il est remplacé par Pierre Lacoste, dès juillet 1982. Le sens de la droiture et de la rigueur morale, associées à l’éthique maçonnique vont pousser Pierre Marion à émettre sur François Mitterrand, qu’il qualifie de « Souverain usé » (et que le Général de Gaulle nommait, lui, « l’arsouille » !), l’une des plus dures critiques de ses adversaires contemporains. Il écrira (3) :
François Mitterrand
« L’observation attentive de ses réactions au cours de mes entretiens avec lui m’a permis de former mon jugement. Son approche des problèmes internationaux se lit à travers le prisme de la politique politicienne : il a une mauvaise connaissance du monde extérieur, sur lequel il ne semble avoir aucune culture historique. Il comprend mal les questions économiques et financières, est mal à l’aise face aux faits scientifiques ou technologiques, ne semble pas avoir de réelles expériences du fonctionnement d’organismes complexes… Il est certes très habile en manipulations politiciennes et en manœuvres électoralistes. Mais sa principale force réside dans un gigantesque égocentrisme qui n’est tempéré par aucun sens moral. Aucune éthique ne vient le guider dans ses choix dès lors que son ambition ou son bon plaisir sont en jeu. Il est doué d’un mépris sans fond pour son prochain, montre une propension à juger les hommes au gré de ses seules humeurs, détestations ou sympathie, et à les instrumentaliser cyniquement. S’il est en position de force, il est capable d’écraser sans aucune retenue ; sinon, il est très habile à travestir ou dissimuler son jugement. Je le trouve en outre méfiant, méchant, vindicatif, rancunier. Bref, un savoureux cocktail au goût amer qui me confirme dans ma décision de quitter mes fonctions, dont je fais part à Hernu ». Ecrit confondant, courageux, voire téméraire face à un homme dont le mépris de l’autre était patent et qui conduiront certains de ses proches au pire : suicides de Pierre Bérégovoy et François de Grossouvre, par exemple …
A sa démission, il sera nommé président du groupe des aéroports de Paris, le 1er janvier 1983, et y demeurera jusqu’en 1986, tout en ayant fait face à l’attentat terroriste à Orly, du 15 juillet 1983. Quelle leçon pouvons-nous en tirer ?
Pierre Marion nous conforte dans un souci de fidélité et de vérité. Deux éléments qui sont parfois difficiles à concilier. Il fut, dans son appartenance maçonnique et celle de haut fonctionnaire parfaitement loyal et actif, mais en restant fidèle, il ne cachera pas, cependant, son regard critique, dès que les institutions étaient menacées de dérives. Si impossibilité il y a, ne pas se compromettre avec l’inacceptable devient alors impératif. Ce qu’il fit…
Bel ordre du jour
NOTES
(1) Marion Pierre : Mémoires de l’ombre. Un homme dans les secrets de l’État. Paris. Ed. Flammarion. 1999. (Pages 67 et 68).
(2) idem (Page 147).
(3) ibidem (Pages 227 et 228).
BIBLIOGRAPHIE
– Atali Jacques : C’était François Mitterrand. Paris. Librairie Générale Française. 2007.
– Favier Pierre et Martin Rolland : La décennie Mitterrand. Paris. Ed. Du Seuil.1995.
– Guisnel Jean : Histoire secrète de la DGSE. Paris. Ed. Robert Laffont. 2010.
– Lacoste Pierre : Un amiral au secret. Paris. Ed.Flammarion. 1997.
– Marion Pierre : La mission impossible ; à la tête des services secrets. Paris. Ed. Calman-Levy. 1991.
– Marion Pierre : Le pouvoir sans visage : le complexe militaro-industriel. Paris. Ed. Calman-Levy. 1994.
– Marion Pierre : Mémoires de l’ombre : un homme dans les secrets de l’Etat. Paris. Ed. Flammarion.1999.
– Marion Pierre : Mes bien-aimés frères. Histoire et dérive de la Franc-Maçonnerie. Paris. Ed. Flammarion. 2001.
C’était un matin comme les autres sur le chantier du Temple de Salomon. Les colonnes J et B se dressaient fièrement, les équerres cliquetaient, les compas s’ouvraient avec élégance, et les maçons taillaient la pierre avec la rigueur que l’on attend d’un projet architectural de cette envergure. Sauf que ce matin-là, quelque chose avait changé.
Les compagnons ne portaient plus leurs tabliers traditionnels. Ils arboraient tous, fièrement, un gilet jaune fluorescent. Certains avaient même ajouté un petit badge : « Victime mais debout ».
La révolte des opprimés du maillet
Tout avait commencé par une rumeur. On disait que le Maître Architecte, un certain Hiram Abbif, gardait pour lui un secret si précieux qu’il permettait de devenir riche sans travailler, célèbre sans talent et sage sans effort. Le genre de secret qui, dans notre époque, ferait immédiatement l’objet d’un thread viral, d’un podcast et d’un stage à 2 000 euros.
Les compagnons, jusque-là occupés à tailler des pierres et à respecter des proportions géométriques, ont soudain pris conscience d’une vérité accablante : ils travaillaient.
Or, dans la nouvelle spiritualité du chantier, travailler est devenu suspect. Mieux vaut manifester.
Ils ont donc déposé leurs outils, sorti leurs porte-voix et organisé un rassemblement devant la colonne J. Pancartes à l’appui :
« Plus de pierres, moins de maîtres ! »
« Hiram, rends-nous le mot de passe ou on bloque tout le parvis ! »
« La pierre brute, c’est de l’exploitation ! »
« Je suis victime, donc j’existe ! »
Un compagnon particulièrement motivé a même déclaré à la radio du Temple : « Nous ne sommes pas violents, nous sommes juste profondément blessés par la structure pyramidale du chantier. »
Le Maître Assassin… en version soft
Dans l’ancienne version du mythe, trois mauvais compagnons, frustrés de ne pas obtenir le secret du Maître, l’assassinaient purement et simplement. Un coup de règle, un coup d’équerre, un coup de maillet, et hop : Hiram au sol, secret volé, carrière terminée.
Non, désormais, on assassine symboliquement. On organise des assemblées générales. On vote des motions. On publie des tribunes. On crée des hashtags : #HiramToo, #MeTooMaître, #GiletsJaunesDuTemple.
Le Maître n’est plus tué ; il est « déconstruit ». On ne lui vole plus son secret ; on exige qu’il le partage immédiatement, sans effort, sous peine d’être accusé de « gardiennage toxique de la connaissance ».
Et surtout, on ne cherche plus à devenir Maître en travaillant. On cherche à être reconnu comme victime du Maître. Car dans notre époque, la victimisation est devenue une forme de capital symbolique. Être victime, c’est avoir raison sans avoir besoin de preuves. C’est obtenir une légitimité morale sans avoir à la mériter.
La nouvelle richesse : être victime
Les trois mauvais compagnons d’autrefois voulaient s’enrichir sans travailler. Nos compagnons modernes ont compris quelque chose de plus subtil : aujourd’hui, la vraie richesse, c’est d’être reconnu comme victime.
Celui qui se déclare victime obtient :
de l’attention ;
de la compassion ;
des plateformes pour s’exprimer ;
des excuses publiques ;
parfois même des dédommagements.
Travailler ? Trop dur. Tailler la pierre ? Trop long. Devenir victime ? Immédiat, gratifiant, et surtout très médiatique.
Alors les compagnons ont troqué leurs outils contre des porte-voix. Ils ne veulent plus apprendre le mot de passe ; ils veulent que le Maître leur donne le mot de passe, en direct, en live, avec sous-titres inclusifs.
Et si le Maître refuse ? Alors il devient automatiquement un oppresseur. La preuve ? Il refuse de partager. Donc il est coupable. La logique est imparable.
Hiram, entre stupeur et résignation
Pendant ce temps, Hiram Abbif, le Maître Architecte, observait la scène avec une certaine perplexité. Lui qui avait passé des années à étudier les proportions, les nombres et les symboles, se retrouvait accusé de « privilège maçonnique ».
Il tenta bien d’expliquer que le secret ne se transmettait pas comme un fichier PDF, qu’il fallait le mériter par un travail intérieur, une discipline et une transformation personnelle.
Mais ses explications furent immédiatement qualifiées de « discours de dominant ». Un compagnon lui lança même : « Ton secret, c’est notre oppression ! »
Hiram comprit alors qu’il ne pourrait plus jamais expliquer quoi que ce soit. Dans le nouveau monde, la nuance est suspecte. La complexité est élitiste. Et celui qui détient un savoir est automatiquement un exploiteur.
La fin du chantier ?
L’histoire ne dit pas si le Temple de Salomon fut jamais achevé. Certaines sources affirment que les colonnes J et B sont restées inachevées, faute de tailleurs de pierre. D’autres prétendent que Salomon a fini par embaucher une entreprise extérieure, moins revendicative et plus efficace.
Ce qui est certain, c’est que les compagnons, eux, ont obtenu quelque chose d’important : ils sont devenus des victimes reconnues. Ils ont des porte-voix, des pancartes, des interviews et des followers.
Ils n’ont peut-être pas le secret du Maître. Mais ils ont quelque chose de plus précieux dans notre époque : ils ont raison. Et dans le monde contemporain, avoir raison, c’est déjà une forme de richesse.
Morale de l’histoire (si tant est qu’il en reste une)
Autrefois, les mauvais compagnons tuaient le Maître pour voler son secret. Aujourd’hui, ils ne le tuent plus : ils le transforment en coupable idéal.
Autrefois, il fallait travailler pour devenir Maître. Aujourd’hui, il suffit de se déclarer victime pour obtenir une forme de maîtrise morale.
Autrefois, le secret se méritait. Aujourd’hui, il se revendique.
Et le Temple ? Eh bien, le Temple attend toujours. Mais les compagnons, eux, ont déjà gagné : ils ont un gilet jaune, un porte-voix et un statut de victime. Dans notre époque, c’est peut-être ça, le vrai secret maçonnique.
Sous un vieux cèdre du Japon, un homme s’endort quelques minutes. Lorsqu’il ouvre les yeux, il vient pourtant de vivre vingt-trois années : un mariage princier, sept enfants, l’exercice du pouvoir, le bonheur, puis la mort de celle qu’il aime. Quelques pelletées de terre lui révéleront bientôt que son royaume tout entier tenait dans une fourmilière.
Recueilli par Lafcadio Hearn dans Kwaidan, le Rêve d’Akinosuke appartient à ces légendes qui traversent les siècles parce qu’elles touchent à l’une des plus anciennes inquiétudes humaines : sommes-nous certains de savoir distinguer la vie du rêve ? Pour le Franc-Maçon, qui prétend passer des ténèbres à la Lumière, la question devient plus troublante encore : qu’appelons-nous exactement s’éveiller ?
Lafcadio Hearn, passeur entre les mondes
Lafcadio Hearn
Il existe des écrivains qui racontent un pays et d’autres qui réussissent à en entendre les fantômes. Lafcadio Hearn appartenait à cette seconde famille. Né en 1850 sur l’île grecque de Leucade, élevé en partie en Irlande, journaliste aux États-Unis avant de gagner le Japon en 1890, il finit par adopter sa nouvelle patrie, sa nationalité et même un nom japonais, Koizumi Yakumo. Le Japon qu’il donne à lire aux Occidentaux n’est pas seulement celui des temples, des estampes ou des samouraïs ; c’est un monde encore habité par les morts, les métamorphoses, les esprits des arbres et cette présence continuelle de l’invisible derrière les choses les plus ordinaires.
Lorsqu’il publie en 1904 Kwaidan: Stories and Studies of Strange Things, quelques mois avant sa mort, Hearn réunit des récits puisés pour beaucoup dans d’anciens textes japonais. Il prend d’ailleurs soin de signaler que certains possèdent une origine chinoise et cite précisément The Dream of Akinosuké comme provenant « certainement » d’une source chinoise, tout en soulignant combien les conteurs japonais avaient su naturaliser ces emprunts.
Voilà déjà une première beauté de la légende : elle n’appartient véritablement à personne.
Venue probablement de Chine, devenue japonaise, recueillie par un écrivain né grec et offerte ensuite au monde occidental, elle a voyagé comme voyagent les symboles lorsqu’ils sont assez puissants pour survivre aux langues, aux religions et aux frontières.
Sous le cèdre, une porte s’ouvre
Dans l’ancienne province de Yamato – l’actuelle préfecture de Nara –, vivait selon Hearn un certain Miyata Akinosuke, appartenant à cette catégorie de petits propriétaires guerriers que le Japon féodal appelait gōshi. Dans son jardin se dressait un cèdre immense et très ancien. Un après-midi d’une chaleur accablante, Akinosuke s’y installe avec deux amis. On bavarde, on boit du vin et, lentement, cette torpeur particulière des jours d’été vient alourdir ses paupières. Il s’excuse, s’allonge contre les racines et s’endort.
Tout pourrait s’arrêter là. Mais les légendes savent que les arbres ne sont jamais tout à fait innocents.
Depuis Yggdrasil jusqu’à l’Arbre de Vie, depuis l’arbre de la connaissance biblique jusqu’au figuier sous lequel le Bouddha atteignit l’Éveil, l’arbre relie ce que l’homme ordinaire sépare. Ses racines appartiennent aux profondeurs, son tronc au monde des vivants et ses branches à l’espace céleste. Il est verticalité, passage et médiation.
Akinosuke ne le sait pas encore, mais en fermant les yeux au pied de son cèdre il vient de franchir un seuil.
Un cortège somptueux apparaît bientôt dans son rêve. Un envoyé du souverain de Tokoyo vient le chercher. Hearn précise que ce nom possède une signification volontairement incertaine : Tokoyo peut désigner une contrée inconnue, le pays dont nul voyageur ne revient ou encore cet autre monde merveilleux que l’imaginaire extrême-oriental rapproche du royaume de Hōrai.
Le voyage peut commencer.
Vingt-trois années pour quelques minutes
Conduit dans un palais d’une splendeur inimaginable, Akinosuke découvre une cour où les dignitaires semblent immobiles comme les statues d’un temple. Le souverain lui annonce qu’il a décidé de lui donner sa fille en mariage. Les cérémonies commencent, les vêtements précieux apparaissent, les révérences se multiplient et Akinosuke, qui quelques instants auparavant buvait tranquillement sous un arbre, devient le gendre d’un roi.
On lui confie bientôt le gouvernement de Raishū, île située au sud-ouest du royaume. Il y fait œuvre de bon administrateur, réforme les lois, gouverne avec sagesse et connaît cette prospérité dont les contes aiment parfois gratifier leurs héros avant de leur rappeler que rien ne demeure. Les années se succèdent. Sa femme lui donne sept enfants – cinq garçons et deux filles – et pendant vingt-trois ans aucune ombre ne semble troubler son bonheur.
Vingt-trois années !
Il faut laisser un instant ce nombre entrer dans l’imagination. Ce ne sont pas quelques scènes fugitives entrevues pendant un somme : c’est presque le tiers d’une existence humaine. Akinosuke a connu les saisons, vu grandir ses enfants, gouverné, aimé, probablement vieilli. Pour lui, rien n’était irréel parce que tout avait exactement la consistance que nous accordons aujourd’hui à ce que nous appelons notre propre vie. Puis la princesse tombe malade. Elle meurt.
Avec une remarquable économie de moyens, la légende fait alors entrer la véritable pierre de touche du réel : le deuil. On peut douter d’un palais, soupçonner une illusion dans des honneurs ou une dignité ; il est beaucoup plus difficile de déclarer imaginaire une douleur qui vous déchire.
Akinosuke fait ensevelir son épouse au sommet d’une colline et dresser sur sa sépulture un magnifique monument. Sa peine est telle qu’il ne désire plus vivre. Le roi décide alors de le renvoyer dans son pays d’origine, tandis que ses sept enfants resteront auprès de leur grand-père.
La mer s’ouvre devant lui. Raishū s’éloigne lentement, devient bleue, puis grise dans la distance avant de disparaître.
Et Akinosuke ouvre les yeux. Il est toujours sous le cèdre. Ses deux amis continuent à boire et à parler. Il n’a dormi que quelques minutes.
Le papillon de Zhuangzi vient rôder autour du cèdre
D’autres auraient arrêté leur conte sur ce réveil. Ce serait déjà suffisamment beau. Mais le génie de cette histoire réside dans les quelques pelletées de terre qui vont suivre.
Les amis d’Akinosuke lui racontent qu’au cours de son sommeil ils ont aperçu un petit papillon jaune voltigeant près de son visage. L’insecte s’était posé au pied du cèdre lorsqu’une grosse fourmi l’avait saisi et entraîné dans son trou. Peu avant le réveil d’Akinosuke, le même papillon était ressorti de terre et avait tourné de nouveau près de son visage avant de disparaître. L’un de ses compagnons se demande même s’il ne s’agissait pas de son âme.
À cet instant, toute personne familière de la pensée chinoise entend presque battre les ailes d’un autre papillon.
Celui de Zhuangzi.
Le philosophe chinois raconte qu’il rêva un jour être un papillon, volant librement sans savoir qu’il était Zhuangzi. Lorsqu’il s’éveilla, une question demeura : était-il Zhuangzi qui venait de rêver qu’il était papillon, ou le papillon qui rêvait maintenant être Zhuangzi ?
Il ne s’agit nullement d’une plaisanterie philosophique. Sous son apparente légèreté se cache l’une des plus redoutables questions posées à notre certitude d’exister : sur quoi fondons-nous la conviction que cet état-ci est plus réel que l’autre ?
Le Rêve d’Akinosuke appartient profondément à cette famille spirituelle. Ce qui nous semble immense peut devenir minuscule dès que change le point depuis lequel nous regardons.
Et c’est précisément ce qui va arriver.
Quand les palais deviennent fourmilières
Intrigués par le comportement du papillon, les trois hommes commencent à creuser sous le cèdre. Ils découvrent alors une prodigieuse colonie de fourmis dont les galeries, les chambres, les constructions de paille, d’argile et de brindilles composent quelque chose qui ressemble à une ville miniature.
Soudain Akinosuke reconnaît les lieux.
Voici le palais. Voici Tokoyo. Voilà même le roi de son rêve sous l’apparence d’une grande fourmi ailée.
Et, vers le sud-ouest, exactement là où elle devrait se trouver, voici Raishū.
Il cherche alors fébrilement la colline où son épouse avait été enterrée. Sous un petit monticule surmonté d’un caillou ressemblant à un monument bouddhique, il découvre finalement le cadavre d’une fourmi femelle.
Il y a quelque chose de prodigieusement cruel et tendre dans cette image.
Vingt-trois années d’amour et de gouvernement viennent de retrouver leurs véritables dimensions.
Le palais tenait entre quelques racines. Le royaume dans quelques mètres carrés de terre.
Le monument funéraire était un caillou. Et la princesse tant aimée, une fourmi morte. Pourtant, avant de sourire de cette disproportion, encore faudrait-il être certain que nous-mêmes ne sommes pas les fourmis d’un univers dont nous ignorons l’échelle.
Tout pouvoir finit sous un cèdre
C’est ici que le Franc-Maçon commence à entendre la légende autrement.
Car Akinosuke avait obtenu exactement ce que les hommes convoitent depuis qu’ils organisent leurs sociétés : le rang, le pouvoir, la reconnaissance, le cérémonial et la dignité. Il avait été introduit dans une cour, revêtu d’habits prestigieux, placé parmi les grands, marié à une princesse puis élevé au gouvernement d’un territoire.
Et que reste-t-il de ces honneurs au réveil ?
Une fourmilière.
Nous autres Francs-Maçons aurions tort de regarder cette leçon avec trop de condescendance, comme si elle ne concernait que les princes d’autrefois. Le monde maçonnique connaît lui aussi ses ambitions minuscules, ses susceptibilités de préséance, ses batailles de charges, ses passions pour les titres, les offices, les cordons ou les tabliers que certains finissent parfois par considérer moins comme des symboles provisoires que comme des quartiers de noblesse.
Akinosuke pourrait alors être invité à toutes nos Tenues pour déposer silencieusement sa fourmilière au milieu du Temple.
Elle rappellerait opportunément qu’un office n’est jamais un degré d’être.
Que celui qui porte aujourd’hui le maillet le rendra demain.
Que le siège le plus élevé d’une Loge demeure une simple chaise lorsque les Frères sont partis.
Et que la véritable dignité initiatique ne consiste pas à monter plus haut que les autres, mais à descendre plus profondément en soi.
Descendre dans la terre avant de retrouver la Lumière
Le vieux cèdre prend dès lors une autre dimension. Akinosuke s’endort contre ses racines ; son âme, si l’on accepte l’image du papillon, descend sous terre ; il y reçoit une nouvelle identité, traverse les honneurs, l’amour, la paternité, le pouvoir et enfin la mort avant de revenir parmi les vivants.
Il est difficile pour un Franc-Maçon de ne pas reconnaître dans ce mouvement quelque chose de la géographie initiatique.
Descendre avant de remonter.
Le Cabinet de Réflexion place déjà symboliquement le candidat dans les entrailles de la terre. Le vieux précepte hermétique repris dans le V.I.T.R.I.O.L. lui commande de visiter l’intérieur de cette terre afin d’y trouver, en rectifiant, la pierre cachée. L’enseignement est moins géologique que spirituel : il existe en nous des profondeurs que la lumière ordinaire ne visite pas.
Akinosuke descend précisément dans ce monde intérieur.
Il y apprend surtout que l’attachement aux formes est une illusion.
Voilà qui rapproche sa légende de la pensée bouddhique de l’impermanence : non pas prétendre que rien n’existe, mais comprendre que rien n’existe de la manière stable, définitive et possédable dont notre désir voudrait disposer.
Sa princesse n’était pas « rien » parce qu’elle était une fourmi. Son amour n’était pas mensonger parce qu’il s’était déroulé pendant un rêve. Sa douleur n’était pas fausse.
Ce qui était illusoire, c’était de croire que tout cela pouvait durer.
Et peut-être est-ce également ce que le rituel essaie obstinément de nous enseigner lorsque, de mort symbolique en renaissance, il rappelle que l’on ne possède véritablement que ce que l’on a appris à laisser mourir.
Calderón, Shakespeare, Borges… nous avions été prévenus
L’Orient n’a d’ailleurs aucun monopole sur cette inquiétude.
Toute la grande littérature semble parfois conspirer contre notre tranquille certitude d’être éveillés.
Calderón de la Barca
Calderón de la Barca en fera au XVIIe siècle le cœur de La vie est un songe. Shakespeare, dans La Tempête, fera vaciller à son tour la frontière entre le théâtre, le rêve et l’existence. Borges bâtira des bibliothèques, des labyrinthes et des mondes où un homme peut découvrir qu’il est lui-même rêvé par un autre.
Shakespeare
Et bien avant eux, Platon avait déjà installé ses prisonniers dans une caverne où ils prenaient les ombres pour le réel.
Voilà finalement pourquoi cette petite légende japonaise possède la grandeur des mythes véritables : elle ne donne aucune réponse mais déplace la question.
Akinosuke s’était cru éveillé pendant vingt-trois ans alors qu’il dormait.
Que savons-nous donc de notre propre réveil ?
Le Franc-Maçon s’est-il vraiment éveillé ?
On répète volontiers que l’initiation fait passer des ténèbres à la Lumière. La formule est si familière qu’elle risque parfois de devenir confortable. Elle ne devrait pas l’être.
Car être initié ne signifie probablement pas avoir ouvert les yeux une fois pour toutes.
Cela devrait signifier apprendre à soupçonner ses propres sommeils. Le sommeil des certitudes.Le sommeil de l’ego.
Celui des ambitions dérisoires, des préjugés confortables, des vérités reçues, des titres dont nous nous parons et des petites puissances que nous prenons parfois pour des royaumes.
Akinosuke a eu la chance qu’un cèdre le réveille.
Le Franc-Maçon, lui, possède le symbole, le rituel, le travail et le regard des autres pour essayer de comprendre qu’une bonne partie de ce qu’il croit être lui-même n’est peut-être qu’une construction provisoire.
Encore faut-il accepter de se réveiller.
Car voici peut-être ce que murmure finalement la fourmilière d’Akinosuke : ce n’est pas parce qu’un homme a les yeux ouverts qu’il ne dort plus.
Sous le vieux cèdre, les fourmis continuent leur ouvrage. Elles construisent des palais, élèvent leurs reines, parcourent leurs routes et défendent avec le plus grand sérieux quelques poignées de terre. Nous les observons d’en haut et leur agitation nous paraît minuscule.
Avant de nous en amuser, levons cependant les yeux vers la voûte étoilée.
Puis demandons-nous, avec toute l’humilité qu’un véritable travail initiatique devrait nous avoir enseignée, qui, de là-haut, pourrait bien être en train de regarder notre propre fourmilière.
Le Rêve d’Akinosuke – Conte du Japon Ancien à écouter avant de dormir
nota :Ce texte n’engage que son auteur (Yug O’Fank), membre du GODF depuis 1990 et observateur attentif des IA depuis 10 ans dans son univers professionnel.Ce plaidoyer ne prétend ni porter la parole de l’obédience ni être un article scientifique. C’est un outil mis au service de l’indispensable réflexion que doivent mener les citoyens vigilants.
« La question n’est plus de savoir si l’IA va transformer notre monde, elle le fait déjà. La question est de savoir si nous allons gouverner cette transformation ensemble, ou la laisser nous gouverner ? »
António Guterres, Secrétaire général des Nations Unies
Ce texte dessine une éventuelle transition civilisationnelle radicale : le passage d’une économie de marché, d’états de droit et d’états-nation à une technocratie algorithmique. Dans ce futur-là, la richesse ne se mesure plus en capital financier, mais en capacité de traitement de l’information, et le pouvoir politique glisse des gouvernements vers les détenteurs d’infrastructures d’intelligence artificielle.
La maçonnerie se caractérise historiquement par son engagement dans la cité, sa défense de la République et de l’émancipation humaine, elle s’oppose à toutes les formes de dogmatisme.
À l’heure où les outils que l’Homme a forgés pour s’affranchir menacent de devenir les chaînes d’une nouvelle servitude, il convient de porter notre regard au-delà des apparences. Une nouvelle transcendance menace nos Temples et la Cité donc les humains qui leurs donnent vie, celle de l’algorithme roi et de la féodalité du calcul : la fluidité.
Envisager « l’Effondrement par la Fluidité », ce n’est pas céder à une quelconque peur du progrès, c’est d’abord regarder l’état du monde sans ciller puis, c’est appliquer notre méthode :
Mobiliser les repères symboliques et sociétaux qui nous structurent,
Rester vigilants et attentifs
Sonder la verticalité de notre condition humaine,
… afin de mesurer le danger d’une société où, en l’occurrence, le citoyen ne serait plus défini par ses droits intangibles, mais par son allocation de bande passante…
Comme il nous faut absolument maintenir la Lumière de la Raison face à l’aveuglement de cette fluidité sans conscience, ce texte sera aussi porteur d’espoir et de propositions !
Quelques définitions de concepts communément admis :
Universal Basic Compute : c’est un concept analogue au Universal Basic Income (UBI), mais au lieu de ressources financières, il fournit à chaque individu un niveau de base de puissance de calcul.
Mesh Network : c’est un réseau sans point central où chaque appareil sert aussi de relais pour ses voisins, ce qui le rend beaucoup plus robuste et résistant aux pannes qu’un réseau classique. Il est inécoutable, inattaquable et incopiable.
Intelligence (voir plus bas Banque Centrale d’Intelligence) = Token (portion de mot à venir) + Processeur + énergie + Argent = Pouvoir Suprême.
Frontier models : ce sont les modèles d’IA les plus puissants du monde à un instant donné, la pointe absolue de ce que la technologie permet à cet instant-là.
Fluidité : c’est l’idée que tout circule sans obstacle : l’information, le calcul, les décisions, l’argent. Plus rien ne ralentit, ne bloque, ne résiste. C’est le monde où l’IA traite tout à une vitesse inhumaine, sans les pauses, les doutes ou les vérifications que les humains s’imposaient naturellement (la « friction humaine »), ce temps de pause nécessaire pour réfléchir, vérifier, juger éthiquement une décision.
C’est précisément cette « friction » que la fluidité fait disparaître.
Compute-Diplomacy : (ou diplomatie du calcul) est un concept géopolitique apparu avec la course à l’IA : l’idée est que la puissance de calcul (les puces, les processeurs, les serveurs, les data centers) est devenue une ressource stratégique au même titre que le pétrole ou les armes nucléaires, les États s’en servent comme levier de pouvoir dans leurs relations internationales. C’est donc l’art pour les États (mais pas que…) d’utiliser le contrôle des puces et de la puissance de calcul comme une arme diplomatique pour gagner la course mondiale à l’IA.
Banque Centrale d’Intelligence : bien sûr cette institution n’existe pas encore mais, à l’instar d’une Banque centrale (BCE, FED, etc.) qui décide des taux d’emprunts, de la masse monétaire en circulation, celle-ci jouerait un rôle équivalent pour la pensée et l’information. La ressource ne serait plus l’argent, mais l’accès à l’intelligence, la capacité de calcul et donc, indirectement, la capacité de penser, décider et créer.
Architecture de mémoire unifiée : c’est quand CPU & GPU (le cœur de l’ordinateur) partagent le même espace mémoire, évitant des copies de données lentes et coûteuses entre les deux et autorisant un accroissement significatif des vitesses de calcul.
Architectes du discernement : Son rôle n’est pas d’analyser le code en temps réel ou de rivaliser de vitesse, c’est perdu d’avance. Son rôle est de valider ou d’invalider la direction que prend la machine : juger si un résultat a du sens ou s’il est absurde (même produit avec une parfaite efficacité technique) et de décider s’il est pertinent de continuer dans cette direction ou pas. Cela n’a rien de naturel, cela se construit avec méthode et doit se transmettre.
Agent IA : c’est un programme qui peut agir tout seul, en autonomie, pour atteindre un objectif, pas seulement répondre à une question. Il comprend une mission, choisit des étapes, utilise parfois des outils, puis exécute des actions. Par opposition à un simple chatbot, il ne fait pas que discuter : il peut enchaîner plusieurs tâches pour obtenir un résultat.
Sommaire
vers quoi semblons-nous aller ou plutôt, vers quoi nous fait-on aller ?
3 Typologies de Réactions face à ce Nouveau Paradigme
vers un Totalitarisme Virtuel ou une Renaissance Critique ?
nous francs-macons, où nous retrouvons-nous ?
une instance internationale de veille
Quelques sujets auxquels cette instance pourrait s’interresser
état des lieux des institutions et initiatives internationales
Synthèse et conclusion
Références
Vers quoi semblons-nous aller ou plutôt, vers quoi nous fait-on aller ?
1. L’État-Plateforme et la « Compute-Diplomacy »
Le concept d’État-Nation s’effondre au profit de l’État-Plateforme !
Sans doute un bégaiement de l’histoire si l’on songe aux différentes compagnies de commerces avec l’Asie dont bien sûr les « Compagnies des Indes ». A une différence près, la nano seconde a remplacé le courrier de l’époque dans la circulation des informations… Les frontières géopolitiques s’effacent devant l’accès à la puissance de l’intelligence.
La Compute-Diplomacy : Les relations internationales ne se jouent plus sur des traités territoriaux ou des accords commerciaux classiques, mais sur l’accès aux ressources computationnelles. Les alliances se nouent et se dénouent autour de l’approvisionnement en semi-conducteurs et en énergie. Des entités comme OpenAI, Anthropic ou Microsoft agissent comme de super-États.
La féodalité algorithmique : Le citoyen est dépouillé de ses attributs politiques traditionnels. Le « contrat social » se résumerait bientôt à l’octroi d’un Universal Basic Compute (un minimum vital de puissance de calcul). L’inégalité alors ne se mesure plus en revenus, mais en allocation de bande passante donc, d’accès à l’intelligence.
La Crise de la Complexité et le Sacre du Discernement
L’automatisation totale du développement logiciel par des réseaux d’agents IA crée un paradoxe. En éliminant la « friction humaine » (le temps de pause nécessaire à la conceptualisation, à l’éthique et à la vérification), les machines empilent des abstractions logiques à une supra vitesse de la lumière.
La défaillance par excès de fluidité : Les systèmes deviennent des boîtes noires absolues, impossibles à débugger ou à auditer, même par leurs concepteurs.
Le grand renversement de valeurs : La production de lignes de code, de contenus, subit une déflation totale (sa valeur marchande tend vers zéro).
À l’inverse, l’esprit critique, la capacité de prendre du recul et de dire « Je » deviennent la ressource la plus rare et la plus chère du marché. Ainsi, les «Architectes du Discernement » – appelons-les ainsi – deviennent les nouveaux gardiens de la viabilité du monde numérique.
3. La Résistance matérielle par l’architecture de mémoire Unifiée
Face à la centralisation du Cloud Computing (un modèle gourmand en énergie, fragile et hautement surveillé par les Banques Centrales d’intelligence), une fracture technologique s’opère :
La résilience et la liberté de pensée ne dépendent plus d’un droit abstrait, mais d’un rempart physique : le matériel local. L’accès à une IA open source, auto-hébergée, communautaire et/ou personnelle.
L’utilisation d’architectures de mémoire unifiée de pointe permettra de faire tourner des modèles d’IA massifs, hyper-optimisés et totalement souverains directement chez soi.
C’est l’apparition d’un maquis technologique où la déconnexion du Cloud étatique, centralisé devient l’unique moyen de préserver une pensée autonome, hors des boucles de contrôle et de redistribution des monopoles privés.
Attention, parler de « résistance » ou de « maquis » n’est pas considérer avoir perdu, c’est simplement regarder le monde avec considération.
Nos valeurs humanistes nous interdisent d’un côté la stagnation de la pensée et de l’autre d’ignorer ce reste de l’humanité totalement hermétique au bouleversement anthropologique en cours. La fracture numérique est un des nombreux freins identifiés dont il faut tenir compte.
3 Typologies de Réactions face à ce Nouveau Paradigme
Cette mutation systémique fragmenterait la société en trois grands groupes, définis par leur niveau de conscience et leur rapport au pouvoir technologique.
Les Assimilés : L’acceptation passive et connectée (Ceux qui acceptent sans se poser de questions)
Ce groupe représente la majorité de la population. Pour eux, la transition se fait sans douleur apparente, car elle s’habille du confort de la fluidité technologique.
Leur quotidien : Ils consomment l’accès à l’IA comme l’électricité ou l’eau courante. Ils acceptent le Universal Basic Compute comme une évolution naturelle et gratifiante des aides sociales.
Leur psychologie : Ils ne perçoivent pas la perte de leurs droits civiques traditionnels, car leur quotidien est grandement facilité par des agents algorithmiques qui gèrent leur santé, leur éducation et leurs loisirs.
Ils troquent volontiers leur souveraineté intellectuelle contre du confort et une bande passante optimisée.
Leur réaction probable : Face aux pannes ou aux crises de complexité du système, ce groupe réagira par une demande accrue de centralisation. Ils exigeront des États-Plateformes des correctifs encore plus automatisés, quitte à accepter des restrictions biométriques ou comportementales pour maintenir leur accès au Universal Basic Compute. Leur dépendance se transformera en un réflexe de protection à tout prix de l’infrastructure.
Le risque ultime : Un effondrement invisible, où la société devient hyper-fluide mais totalement « a-critique », prisonnière d’une complexité algorithmique que plus personne ne pilote.
Les Lucides Anxieux : La conscience impuissante (Ceux qui comprennent et s’inquiètent)
Ce groupe est composé de cadres, d’intellectuels, de techniciens de niveau intermédiaire et de citoyens éduqués qui comprennent parfaitement les rouages de la Compute-Diplomacy et de l’effondrement par la fluidité.
Leur quotidien : Ils subissent une angoisse existentielle permanente. Ils voient les Banques Centrales d’Intelligences dicter le coût de la pensée et assistent, impuissants, à l’obsolescence de leurs compétences traditionnelles.
Leur psychologie : Ils oscillent entre cynisme et dépression fonctionnelle. Ils tentent de se positionner, sans grand succès, comme des « architectes du discernement » au sein des entreprises ou des organisations, mais se sentent piégés par le système Cloud. Ils s’inquiètent de la perte de l’humanité profonde, mais restent dépendants du système pour leur subsistance économique, n’ayant ni les moyens ni l’audace de basculer dans la dissidence matérielle.
Leur réaction probable : Pour surmonter leur angoisse sans basculer dans la clandestinité, ils développeront des stratégies de contournement psychologique et professionnel. Dans leurs milieux professionnels, ils se battront pour la création de chartes éthiques, de comités de conformité et de labels « IA Responsable » – mesures hélas cosmétiques et proche du « vœu pieux » face à la puissance de la Compute-Diplomacy.
Sur le plan personnel, ils tenteront de sanctuariser des espaces de « détox numérique », cherchant à préserver leur santé mentale sans jamais couper le cordon matériel avec le Cloud.
Les Réfractaires : La résistance matérielle et active (Ceux qui comprennent et sont suffisamment inquiets pour s’y opposer)
Ce groupe rassemble des ingénieurs système de haut niveau, des philosophes technocritiques, des cyber-activistes et des partisans de la décentralisation absolue. Ils ont compris que la seule réponse à un totalitarisme virtuel est une barricade physique.
Leur quotidien : Ils boycottent activement les services Cloud des États-Plateformes. Ils investissent massivement dans des infrastructures de hardware locales, construisent des réseaux maillés (mesh networks) indépendants et accumulent des puces graphiques à bande passante extrême.
Leur psychologie : Ils adoptent une posture de combat et de sécession politique. Ils se considèrent comme les derniers dépositaires d’une pensée humaine libre et non formatée. Pour eux, la « Compute-Diplomacy » est une déclaration de guerre ; ils y répondent par une guérilla matérielle, protégeant leurs serveurs locaux comme des forteresses de l’esprit critique.
Leur réaction probable : Ce groupe basculera dans une sécession active et logistique. Ils bâtiront des « Zones Autonomes Computationnelles » (ZAC), déconnectées des réseaux centraux.
Pour espérer un certain succès ils n’ont d’autre choix que d’analyser l’échec en leur temps des partisans des « Logiciels libres ».
VERS UN TOTALITARISME VIRTUEL OU UNE RENAISSANCE CRITIQUE ?
La vérité s’avère être brutale : la technologie n’est plus un outil au service de l’humanité, mais à celui du nouveau milieu politique dans lequel elle évolue.
Cette transition marque la fin de l’anthropocentrisme politique tel que nous le connaissions depuis les Lumières. Nous assistons à une redéfinition radicale des rapports de force, articulée autour de deux trajectoires opposées et dictée par les réactions concrètes de forces en présence :
D’un côté, le scénario de l’aliénation systémique (porté par les « assimilés ») : C’est le triomphe de l’État-Plateforme. La masse des Assimilés abdique toute souveraineté contre le confort d’une bande passante garantie, tandis que la Compute-Diplomacy fige le monde dans une féodalité d’un nouveau genre, où la pensée humaine est indexée sur le cours du token.
Le risque ultime : l’effondrement invisible : un monde hyper-fluide, mais devenu totalement « a-critique » et par voie de conséquences impossible à auditer, prisonnier d’une complexité algorithmique que personne ne pilote.
De l’autre, le scénario de la dissidence lucide (menée par les « réfractaires ») : C’est la réponse du hardware et de l’esprit critique. La liberté ne se joue plus dans les urnes, mais dans l’architecture des processeurs. Face à la centralisation du Cloud, la résistance s’organise en local. Concrètement, ils organiseront des marchés noirs de serveurs et de puces graphiques de haute technologie, ils développeront des protocoles de communication cryptés de pair-à-pair. En s’alliant aux « Architectes du Discernement » (précédemment évoqués comme étant ceux ayant conservé lucidité et savoirs), ils devraient parvenir à créer des universités et des banques de données physiques clandestines pour préserver les savoirs humains de l’altération algorithmique. Peut-être alors deviendraient-ils les derniers gardiens d’une pensée humaine authentique, non médiatisée par les Banques Centrales d’Intelligences.
Vœu pieu ?
La véritable frontière de ce monde futur ne séparerait pas les riches des pauvres, ni le sud du nord, mais ceux qui subissent la fluidité algorithmique et ceux qui possèdent la puissance matérielle de la questionner. Dans cette perspective un peu « cyberpunk », préserver notre capacité de discernement et notre autonomie technologique n’est plus un luxe intellectuel, mais la condition sine qua non de notre survie philosophique et politique.
nous francs-maçons, où nous retrouvons-nous
Si le monde profane glisse vers la « Compute-Diplomacy » et que les chaires politiques se transforment en banques centrales, nos devoirs de Francs-Maçons au 1er rang desquels se trouve la dignité humaine est d’accompagner voire, de devenir ces Architectes du Discernement. Le véritable outil de résistance face à un cloud potentiellement totalitaire réside dans notre méthode traditionnelle. Le vrai secret maçonnique, notre saine friction intellectuelle, nos débats exigeants, attentifs à tous et à l’abri des bruits du monde, sont les prototypes mêmes de cette pensée souveraine et déconnectée des divers flux.
Ne laissons pas les agents algorithmiques détruire le lien social et la fraternité réelle. Face à la fluidité qui aliène, opposons la saine résistance de la pensée critique. Sachons posséder nos outils plutôt que d’être possédés par eux.
Rappelons-nous que la liberté ne se quémande pas, elle se bâtit, pas à pas, à l’équerre et au compas, dans le sanctuaire de nos consciences éveillées…
Surtout, prenons garde à nous-mêmes et au plaisir parfois que nous avons à lire ou entendre les beaux mots ronflants de la maçonnerie, ils nous endorment pour accepter sans distance des déclarations générales, molles, et sans rigueur, et les voter.
Souvenons-nous du miroir ! Oui, nous sommes bien notre pire ennemi…
Si belle soit notre méthode, la lucidité s’impose. Face à une IA qui calcule en nanosecondes en déployant des millions de variables à la fois, la délibération humaine, qu’elle soit maçonnique, parlementaire ou philosophique s’appuie sur une ridicule capacité de stockage des informations et une capacité d’analyse d’une lenteur désespérante. Sans aucun doute est-ce là que le bât blesse ! Il convient urgemment de l’accepter afin d’aller plus loin.
Confronter la volonté de résistance de certains humains à la vitesse exponentielle de l’IA, nous oblige à poser un diagnostic lucide et une question : si notre méthode traditionnelle est dépassée en vitesse, reste-t-elle pour autant indispensable ?
Quelques arguments :
A- Sur le plan de l’action immédiate : L’illusion du contrôle
Soyons clairs : l’humain a perdu la course de la vitesse et du stockage.
Si la résistance consiste à vouloir analyser le code d’une IA en temps réel pour décider si on l’accepte ou non, l’échec est garanti. Les « Lucides Anxieux » qui pensent pouvoir réguler l’IA par des comités Théodule d’éthique ou des lois (comme l’AI Act européen ou le cacochyme RGPD) font fausse route : le temps qu’une loi soit votée, l’IA a changé dix fois de génération.
Face à la vitesse, la réaction « rationnelle » et réaliste n’est pas politique, elle est technologique et structurelle. Une réponse à la vitesse du Cloud serait une sorte de sabotage : la sécession matérielle. On ne ralentit pas l’IA, on se retire de sa boucle de contrôle mais encore faut-il en faire le choix conscient et en avoir la possibilité « technique » et « financière ».
B- Le paradoxe de la « Friction » : la lenteur est une arme
« L’inefficience signifiante », c’est le concept clé. La vitesse absolue de l’IA produit de la fluidité, mais cette fluidité mène à l’absurde (des bugs systémiques que personne aujourd’hui ne comprend).
L’IA est une excellente exécutante, mais elle est encore incapable de vouloir ou de comprendre le sens de ce qu’elle produit, cela viendra vite. Aujourd’hui elle optimise sans fin, quitte à optimiser un désastre.
C’est là que la « lenteur » maçonnique ou philosophique redevient réaliste : non pas comme un frein (ce qui n’est plus possible), mais comme une instance de rupture. L’humain est encore celui qui a le pouvoir de dire « ce résultat est absurde », ou de redéfinir le cap. C’est le rôle de l’Architecte du Discernement : Sans être plus rapide que la machine, il est, encore aujourd’hui, celui qui valide ou invalide la direction de la machine.
La question se pose de savoir combien de temps durera cet état…
Si nous réfléchissons en termes de rapports de force réels, la conclusion ne devient pertinente que si elle se traduit par une « Guerre Asymétrique ». Il faut donc d’ores et déjà l’envisager comme une option pragmatique.
L’IA est centralisée, massive et dépendanted’une infrastructure titanesque (énergie, data centers). C’est sa vulnérabilité, laquelle est vite devenue celle de notre espèce (humaine) tant il semble que nous ne pouvons / pourrons plus nous en passer.
La pensée humaine est décentralisée, locale et sobre.
Pour un franc-maçon ou pour tout citoyen engagé, être réaliste aujourd’hui, ce n’est pas espérer que l’Homme vote des lois pour encadrer l’IA (en dehors d’amuser la galerie, quel en serait le sens quand par essence même, les IA sont Multi / Trans / A / Pan nationale ?) C’est comprendre et admettre que la société pourrait (va ?) se diviser et que la seule façon de rester libre est de bâtir et d’offrir des structures parallèles : sanctuariser des espaces de décision où l’IA n’a pas voix au chapitre, et utiliser des IA locales, bridées mais souveraines, pour ne pas être écrasé par la vitesse des IA des États-Plateformes. Là, le risque est grand d’être distancé…
La résistance est une utopie si elle refuse le progrès technique.
La résistance est réaliste si elle se transforme en logistique : utiliser la vitesse de l’IA locale pour se protéger de l’IA centrale. La vitesse sans boussole ne mène nulle part ; l’humain doit accepter d’être plus lent, à condition d’être toujours celui qui tient la boussole.
Comme 8 milliards d’êtres humains ne vont pas tenir la boussole ensemble, se pose la question de savoir quel est cet « humain » auquel nous confierions tous nos vies et le destin de nos descendants.
Notre espèce dispose de modèles ONU, AIEA, GIEC, OIAC (armes chimiques) pour ne citer qu’eux dont, sans naïveté ni candeur, nous pourrions nous inspirer pour poser les bases d’une Instance Internationale Indépendante de Veille sur les Intelligences Artificielles.
Avant toute projection il convient de partager les 1ères limites évidentes :
L’Europe est un nain en l’occurrence.
En septembre 2025, Mistral AI était valorisée à 11,7 Milliards d’Euros quand Open AI l’était à 852 Milliards de dollars en juin 26, Anthropic à 956 Milliards de dollars en mai 2026 et nvidia (concepteur de puces) à 5.100 Milliards de Dollars le 18 juin 2026…)
A l’inverse du nucléaire (AIEA) dont les développements et installations techniques sont visibles et du climat (GIEC) dont le dérèglement est subi par la planète tout entière à l’exception de quelques tordus au pouvoir outrancier, rien n’est visible des IA…
Comme rien n’est visible des IA, la question de la vérification se pose immédiatement. De plus, est-il raisonnable d’espérer qu’une instance internationale ait un jour le pouvoir de perquisitionner le code source d’un État souverain ou d’une méga-corporation ? Cela tient de l’angélisme le plus benêt. Cependant, n’y sommes-nous pas arrivés avec l’atome ? Et puis, les freins doivent être identifiés et résolus.
… De l’usage au XXIème siècle de la nanoseconde en diplomatie… La logique de guerre froide cognitive : Construire une instance internationale s’appuie sur le « temps long », des années parfois pour ratifier un texte. Les modèles d’IA quant à eux, doublent leur puissance et modifient leurs architectures en quelques semaines… Nous le savons et pourtant :
… « Temps long » et « souplesse d’analyse » sont sans doute une piste méthodologique puissante…
Quelques années de pratiques confèrent aux Francs-Maçons une expertise identifiable
et puis, l’extrême urgence rend agiles tous les Hommes de bonne volonté.
Un traité international aurait-il déjà empêché une grande puissance de développer une arme. Si les USA, la Chine ou des blocs privés ralentissent leurs IA pour des raisons humanistes, ils savent qu’ils perdront la primauté de la Compute-Diplomacy. La régulation internationale devient alors un théâtre de bienséantes façades au-devant desquelles on signe le jour des chartes éthiques tout en finançant divers clusters la nuit.
Le tableau est sombre mais ne pas imaginer la lumière mènerait l’humanité au désespoir et à la folie
Ce qu’une instance internationale indépendante de veille sur les ia pourrait faire
Tout le monde aujourd’hui l’a compris, l’IA n’est sensible ni aux lois ni aux frontières. Exactement comme le nucléaire dans les années 50 a nécessité l’AIEA, ou les armes chimiques l’OIAC, l’IA nécessite urgemment un cadre qui dépasse les États. Cette idée existe, l’UNESCO et les Nations Unies s’en sont déjà emparés et ont organisé les 6 et 7 juillet 2026 à Genève puis organisent en mai 2027 à New York le Dialogue Mondial sur la gouvernance de l’IA. La Chine également qui a organisé du 17 au 20 juillet 2026 le WAIC (World Artificial Intelligence Conference and High-Level Meeting on Global AI Governance) lors duquel le 17 juillet, le président Xi Jinping a appelé à une coopération mondiale sur l’IA, avec une approche « centrée sur l’humain ». En agissant ainsi, le président chinois adoucit son image aux yeux du monde quand celui-ci se souvient encore que les USA avec le « soutien » d’Anthropic visèrent une école de petites filles iraniennes.
Le monde a changé… le président Eisenhauer a proposé en décembre 1953 la création d’une agence de contrôle du nucléaire, elle a vu le jour en juillet 57 et ce n’est qu’en 1968 avec le Traité de Non-Prolifération qu’elle a acquis ses pouvoirs de vérification et nous aujourd’hui, l’assurance qu’une telle organisation est possible.
Cependant, 15 ans dans les années 1950/60 = une éternité à l’ère des IA.
Une Instance Internationale Indépendante de Veille sur les IA serait une organisation indépendante, vive et agile et souple. Pas de règles contraignantes, juste une structure pour centraliser les évaluations de risques, les incidents, les audits volontaires des grands modèles. Immédiatement utile, peu coûteuse et peu menaçante pour les États.
Si elle ne peut ni stopper ni ralentir la vitesse de développement des IA, cette Instance Internationale Indépendante de Veille sur les IA ne serait pas pour autant inutile. Par exemple, un espace diplomatique où états, entreprises, mais aussi des éthiciens, des philosophes, des scientifiques, des sociologues, (liste non exhaustive) peuvent délibérer et converger sur des règles communes.
Élaborer des accords, bilatéraux d’abord pour les, élargir progressivement. Ainsi ont commencé les accords sur le nucléaire civil, entre quelques pays avant de devenir universels
Fixer des standards communs minimaux sur l’interopérabilité et la compatibilité des approches, la sécurité, la transparence, la traçabilité et certains usages à hauts risques.
Établir une veille cartographique en réunissant un groupe d’experts internationaux indépendants (Énergies, Puces, Cloud, Développements, etc.) à même d’alerter valablement les gouvernements sur le franchissement de certains seuils critiques (perte d’auditabilité des agents logiciels, niveau d’inflation cognitive menaçant la stabilité démocratique, etc.).
Produire une expertise scientifique indépendante pour distinguer le vrai risque du simple discours politique ou commercial.
Alerter sur les usages les plus dangereux, notamment en matière militaire, de surveillance de masse ou de désinformation.
Ce ne sont que quelques mesures techniques concrètes, ni partisanes, ni idéologiques. À moyen terme, les principes de régulations et de contraintes pourraient être envisagés par les états associés, par exemple et sur le modèle de l’AIEA en se mettant sur ce point sous l’ombrelle du Conseil de sécurité de l’ONU. Elle pourrait un jour, jouer un rôle d’intermédiaire pertinent auprès des grandes organisations internationales.
ALERTE : L’UNESCO a produit plusieurs rapports remarquables (éthique par exemple) à destination des états. Ils semblent n’avoir eu qu’une audience relative… Comment y remédier ?
PAS EN PRODUISANT UN TEXTE DE PLUS, MAIS EN S’ATTACHANT À IDENTIFIER, À FORMER DES HOMMES ET DES FEMMES CAPABLES DE LE FAIRE VIVRE, DES ACTEURS PéDAGOGUES.
À CET ENDROIT, NOS ARCHITECTES DU DISCERNEMENT SERAIENT-ILS PERTINENTS ?
Quelques sujets auxquels cette instance pourrait s’intéresser :
Désinformation – Manipulation à grande échelle (01/08/26, 24/07/26, 11/06/26, 06/03/26).
Deepfakes, faux articles générés en masse, bots qui inondent les réseaux sociaux avant une élection, ces outils sont déjà opérationnels et accessibles. Une instance internationale pourrait imposer des standards de traçabilité (watermarking des contenus IA, registres d’usage) que les plateformes et les états seraient tenus de respecter au risque sinon de … (de quoi d’ailleurs ?)
Sécurité – Cyberattaques (01/08/26, deepfakes, SALA (Systèmes d’Armes Létales Autonomes),
Sans Instance Internationale de Veille sur les IA, aucun pays ne peut savoir ce que les autres développent. Une Instance Internationale de Veille sur les IA permettrait des audits croisés, de la même manière que les inspecteurs de l’AIEA vérifient les installations nucléaires.
Emploi mondial – Automatisation versus main d’œuvre salariée
Inutile de détailler l’ampleur de la catastrophe annoncée…
Course aux IA et mise sur le marché international – éviter que la compétition prime sur la prudence
Sans régulation commune, chaque pays est tenté de relâcher ses propres règles pour ne pas être distancé. Comme l’OMC pour le commerce ou l’OMS pour la santé, une instance internationale de Veille sur les IA casserait cette logique en fixant un plancher commun.
Il semble par exemple que soit actuellement en réflexion une proposition de loi visant à instaurer une procédure générale d’Autorisation de Mise sur le Marché des systèmes d’Intelligence Artificielle (AMM-IA), applicable à tous les secteurs, selon le modèle d’autorisation des médicaments fondé sur l’évaluation du rapport bénéfices-risques. Y a-t-il une pertinence à ce que des Francs-Maçons participent à son élaboration ?
Concentration des pouvoirs – Peu d’entreprises mais qui contrôlent tout !
Aujourd’hui, 4 ou 5 entreprises non européennes contrôlent l’essentiel de la puissance IA mondiale. C’est un niveau de concentration de pouvoir sans précédent dans l’histoire, plus fort et plus rapide que les monopoles industriels du 20ème siècle. Une Instance Internationale de Veille permettrait de représenter les intérêts des 180 autres pays qui n’ont aujourd’hui, pas leur mot à dire.
Inégalités – Mise à disposition internationale des avancées technologiques
Comme le font partiellement certains accords climatiques, une Instance Internationale de Veille sur les IA aurait une légitimité (car sous son égide) à rendre possible le partage technologique et le transfert de compétences.
état des lieux des Institutions et Initiatives internationales :
Ce chapitre recense les principales institutions et initiatives internationales de gouvernance de l’IA, avec pour chacune : date de création, organisateurs/membres, objectifs, état d’avancement et liens utiles.
Aucune ne dispose actuellement d’un pouvoir d’inspection ou de contrainte comparable à celui de l’AIEA.
1. Independent International Scientific Panel on AI (IISPAI)
Date de création : 26 août 2025 (résolution A/RES/79/325 de l’Assemblée générale de l’ONU)
Organisateurs / Membres : ONU (Assemblée générale). 40 experts nommés à titre personnel. Co-présidents : Yoshua Bengio (Canada) et Maria Ressa (Philippines). Secrétariat au sein de l’Office des Nations Unies pour les technologies numériques et émergentes.
Objectifs : Produire un rapport annuel d’évaluation scientifique indépendante sur les opportunités, risques et impacts de l’IA (modèle inspiré du GIEC). Servir de base factuelle au Global Dialogue on AI Governance. Pas de pouvoir réglementaire ni d’inspection.
État d’avancement (juillet 2026) : Opérationnel. Membres nommés en février 2026. Premier rapport préliminaire présenté en juillet 2026. Mandat jusqu’en février 2029.
Date de création : 26 août 2025 (même résolution ONU que l’IISPAI)
Organisateurs / Membres : ONU. Co-présidence tournante d’États membres. Secrétariat conjoint : ITU + UNESCO + Office des technologies numériques + Cabinet du Secrétaire général. Ouvert à tous les États et parties prenantes.
Objectifs : Plateforme inclusive de discussion sur la gouvernance de l’IA, partage de bonnes pratiques et coopération internationale. Le Panel scientifique y présente son rapport annuel.
État d’avancement (juillet 2026) : Lancé en septembre 2025. Première session tenue à Genève les 6-7 juillet 2026. Prochaine session prévue à New York en mai 2027. Forum de dialogue uniquement, sans pouvoir de décision ni de contrainte.
3. UNESCO – Recommandation sur l’éthique de l’IA + RAM
Date de création : Novembre 2021 (Recommandation) ; 2023 (outil Readiness Assessment Methodology – RAM)
Organisateurs / Membres : UNESCO (193 États membres).
Objectifs : Premier cadre normatif mondial sur l’éthique de l’IA. La RAM aide les pays à évaluer leur préparation institutionnelle, juridique et technique, et à identifier les réformes nécessaires.
État d’avancement (juillet 2026) : Plus de 75 pays ont engagé ou terminé une RAM. Premier rapport consolidé présenté en 2025. Observatoire mondial opérationnel. MOOC et toolkits lancés. Instrument soft-law : pas de contrainte.
4. Global Partnership on Artificial Intelligence (GPAI)
Date de création : 15 juin 2020
Organisateurs / Membres : Initialement 15 pays + UE (Australie, Canada, France, Allemagne, Inde, Italie, Japon, Mexique, Nouvelle-Zélande, République de Corée, Singapour, Slovénie, Royaume-Uni, États-Unis, UE). Aujourd’hui environ 46 membres + UE. Intégré à l’OCDE depuis juillet 2024. Centres d’expertise à Montréal, Paris et Tokyo.
Objectifs : Promouvoir un développement responsable et centré sur l’humain de l’IA. Groupes de travail sur l’IA responsable, la gouvernance des données, l’avenir du travail et l’innovation.
État d’avancement (juillet 2026) : Actif, fusionné avec les travaux de l’OCDE. Produit des rapports et recommandations. Pas de pouvoir réglementaire.
Date de création : 21 novembre 2024 (San Francisco), suite aux sommets de Bletchley et Séoul
Organisateurs / Membres : Australie, Canada, Commission européenne, France, Japon, Kenya, République de Corée, Singapour, Royaume-Uni, États-Unis (et extensions en cours).
Objectifs : Coordonner la recherche technique et l’évaluation des risques des modèles avancés (frontier AI). Partage de méthodes de test et d’évaluation.
État d’avancement (juillet 2026) : Actif. Réseau de coopération technique entre instituts nationaux. Pas d’autorité centrale ni de pouvoir d’inspection global.
Lien de référence : Informations disponibles via les sites des instituts nationaux (UK AI Security Institute, US CAISI/NIST, etc.) et les communiqués des sommets.
6. Série des AI Safety / Action Summits
Dates : Bletchley Park (1-2 nov. 2023) → Séoul (21-22 mai 2024) → Paris (10-11 fév. 2025) → Delhi / India AI Impact Summit (fév. 2026)
Organisateurs : Pays hôtes successifs (Royaume-Uni, Corée du Sud, France, Inde).
Objectifs : Reconnaissance des risques des frontier models, engagements volontaires des États et des entreprises, lancement du International AI Safety Report.
État d’avancement (juillet 2026) : Processus continu. A produit des déclarations non contraignantes, des engagements d’entreprises (Frontier AI Safety Commitments) et le rapport international de sécurité. Aucun mécanisme permanent d’inspection ou de contrainte.
7. Council of Europe – Framework Convention on Artificial Intelligence
Date de création : Adoptée le 17 mai 2024, ouverte à la signature le 5 septembre 2024
Organisateurs / Membres : Conseil de l’Europe (ouvert aussi aux non-membres). Premiers signataires : plusieurs États européens + États-Unis, Israël, Union Européenne, etc.
Objectifs : Premier traité international juridiquement contraignant sur l’IA, les droits humains, la démocratie et l’État de droit.
État d’avancement (juillet 2026) : En cours de ratification. Premier instrument légalement contraignant sur le sujet, mais encore en phase de signature/ratification. Portée plus large que la seule « veille ».
8. World Artificial Intelligence Cooperation Organization (WAICO)
Date de création : 16 juillet 2026 (cérémonie à Shanghai)
Organisateurs / Membres : Chine + 28 autres pays (dont Russie, Brésil). États-Unis, UE, Royaume-Uni, Japon et Corée du Sud absents.
Objectifs : Définir des normes et une régulation de l’IA, réduire le fossé de capacités, orientation développement. Positionné comme alternative aux initiatives occidentales.
État d’avancement (juillet 2026) : Tout juste créé. Stade très initial.
Aucune de ces institutions ne dispose aujourd’hui du pouvoir d’inspection, d’audit forcé ou de contrainte comparable à celui de l’AIEA. La plupart restent dans le registre du dialogue, de l’expertise scientifique ou de la soft-law.
Type d’instrument
Exemples principaux
Pouvoir réel
Avancement
Soft-law / Dialogue
UNESCO, GPAI, Global Dialogue, Sommets
Faible
Opérationnel
Expertise scientifique
Independent Scientific Panel (ONU)
Aucun (conseil)
Opérationnel
Traité contraignant
Council of Europe Framework Convention
Moyen (ratification)
En cours
Initiative géopolitique
WAICO (Chine+)
À définir
Tout juste créé
Réseau technique
Network of AI Safety Institutes
Technique uniquement
Actif
Conclusion :
Une instance internationale valide les règles du jeu, mais c’est dans une société consciente que se joue le libre-arbitre et la liberté de penser.
L’Instance Internationale Indépendante de Veille sur les IA sera imparfaite, comme le fut l’AIEA à sa création, comme le demeure le GIEC. Elle arrivera trop tard, comme tout cadre institutionnel face à la vitesse de la lumière. Elle ne pourra perquisitionner ni un État souverain ni un data center privé. Les modèles qu’elle prétendrait auditer auront changé dix fois avant qu’elle publie un rapport…
Nous le savons et pourtant !
Le vide laissé par son absence est plus dangereux que chacune de ses failles. Sans espace commun de veille, de cartographie et d’alerte, quelques géants fixent seuls le cap d’une transformation qui engage l’espèce humaine. Sans ce lieu, la compute-diplomacy n’a d’autre arbitre que la loi du plus rapide.
C’est précisément ici que se rencontrent l’utilité de l’instance et la vocation de notre méthode. L’inefficience signifiante, cette lenteur humaine capable de dire « ce résultat est absurde » ne peut s’exercer dans le vide. Elle a besoin d’une tribune, d’un cadre. L’instance internationale est cet espace et les Architectes du Discernement ceux qui l’animeront pour peser face aux États-Plateformes et maintenir le dialogue entre les nations et les peuples.
L’Instance Internationale Indépendante de Veille sur les IA est indispensable mais elle arrive sur un champ de bataille dont les armes et les outils évoluent à la vitesse de la lumière. Pour l’humaniste réaliste, compter sur cette seule instance pour sauver le discernement humain peut paraître illusoire !
Nous le savons et pourtant !
S’engager dans cette voie est essentiel, vital !
La maçonnerie, seule ou avec d’autres grandes associations Humanistes, Citoyennes, Républicaines, Françaises et/ou étrangères, ne serait-elle pas légitime à initier, porter, accompagner, cette mise en mouvement que l’urgence impose à l’humanité ?
Comme le mentionne son titre, ce document est un « plaidoyer ».
Un plaidoyer n’est pas un vœu, c’est un acte, un espoir, une 1ère pierre !
Références
1. Citation d’Antonio Guterres & gouvernance mondiale de l’IA
20 Minutes : « Antonio Guterres appelle à une gouvernance mondiale de l’IA à Genève » (6 juillet 2026).
Communiqué officiel ONU (SG/SM/22776, 26 août 2025) – Création du Groupe scientifique international indépendant et du Dialogue mondial sur la gouvernance de l’IA.
Le document puise sa richesse, ses propositions et sa complexité des nombreux et fructueux échanges avec : Alain, Brigitte, Célestin, Christian (X2), Claude-Emmanuel, Emmanuel, François, Guy, Jean-Pierre, Jean-Yves, Lionel, Michel, Philippe,
Remerciement particulier à Georges qui permit de solidifier la structuration du document
Il est des phrases que l’Histoire ne détruit pas mais qu’elle ensevelit, comme si certaines paroles, trop fortes pour leur temps ou devenues trop gênantes pour les suivants, devaient attendre qu’un chercheur vienne soulever la pierre sous laquelle elles reposent. Celle que Jean-Sylvain Bailly prononce à Paris le 13 août 1789 appartient à cette famille de sentences dormantes :
« La publicité est la sauvegarde du peuple. »
Edwy Plenel en fait le fil d’Ariane d’une enquête où se croisent la Révolution française, la naissance du journalisme moderne, la souveraineté populaire, le droit de savoir, les pouvoirs qui aiment le secret et ces symboles de vigilance – l’œil, la lumière, le serment – dont le Franc-Maçon reconnaît immédiatement la profondeur. Car derrière cette phrase perdue se cache peut-être une question qui, elle, n’a jamais disparu : comment un peuple pourrait-il être souverain s’il ne sait pas ce qui est accompli en son nom ?
Une phrase enterrée vivante
Certaines phrases traversent le temps à la manière de graines dormantes, ensevelies sous des couches de silence jusqu’à ce qu’une main patiente vienne remuer la terre et leur restituer l’air et la lumière. Celle de Jean-Sylvain Bailly est de celles-là. Prononcée devant les représentants de la Commune de Paris, dans ces semaines prodigieuses où l’Ancien Régime se défait tandis qu’une nation cherche encore les mots avec lesquels elle pourra se nommer elle-même, elle formule avec une netteté presque minérale ce que deux siècles de constitutions, de lois et de proclamations démocratiques n’ont pas toujours su dire avec autant de simplicité : ce qui concerne le peuple doit pouvoir être connu du peuple ; ce qui se décide en son nom doit pouvoir être vu de lui ; ce qui procède de sa souveraineté ne saurait s’accomplir durablement derrière une porte close.
Il faut évidemment restituer au mot « publicité » son sens de 1789, bien éloigné de nos réclames contemporaines.
La publicité est alors l’acte de rendre public, de faire sortir une décision de l’obscurité des cabinets pour l’exposer à cette lumière commune qui constitue l’espace politique. Tout l’intérêt de l’enquête d’Edwy Plenel naît précisément de ce déplacement du vocabulaire : un mot qui désignait autrefois la visibilité due au citoyen en est venu à nommer le commerce de son attention, comme si notre époque avait conservé le regard tout en oubliant ce qu’il devait regarder.
Edwy Plenel suit donc une disparition
Edwy Plenel
Non celle d’un homme, d’un manuscrit ou d’une archive clandestine, mais celle, beaucoup plus étrange, d’une parole publique qui fut connue, imprimée, gravée, reprise, puis progressivement effacée de notre mémoire civique. Son enquête avance moins comme une démonstration académique que comme une archéologie, à travers des médailles, des journaux, des frontons, des emblèmes et des images où demeure quelque chose de l’élan révolutionnaire, autant de pierres dispersées dont il entreprend de retrouver l’ordonnancement.
Lorsque le droit de savoir devient une souveraineté
L’une des forces de La sauvegarde du peuple consiste à déplacer la question de la liberté de la presse hors de la seule profession journalistique. La presse n’est pas libre pour assurer aux journalistes un privilège particulier ; elle doit l’être parce que la souveraineté populaire demeurerait une fiction si le citoyen était tenu dans l’ignorance de ce qui est décidé pour lui et parfois contre lui. Le journalisme n’est dès lors qu’un instrument, certes essentiel, d’un droit plus fondamental : le droit de savoir.
Cette intuition surgit presque en même temps que la Révolution elle-même, lorsque des centaines de journaux, de feuilles, de pamphlets et de proclamations envahissent Paris, transformant la parole imprimée en véritable circulation sanguine de la cité nouvelle. La France révolutionnaire découvre simultanément qu’elle peut parler d’elle-même, discuter ses lois, contester ses représentants, exposer les actes de ses gouvernants et faire entrer la politique dans cet espace public où nul ne devrait pouvoir exercer durablement un pouvoir sans avoir à en rendre compte.
Il y a là quelque chose qui résonne singulièrement avec l’idéal maçonnique.
La Lumière n’est jamais reçue pour être enfermée dans un coffre ; elle n’existe véritablement que lorsqu’elle permet de discerner. De même, le citoyen n’est souverain que lorsqu’il est capable de voir, de comprendre, de juger et, le moment venu, de demander raison à ceux auxquels il a confié une part de son pouvoir.
Verviers, Hôtel de ville, fronton
Bailly, l’astronome qui cherchait déjà une lumière perdue
Jean-Sylvain Bailly n’est pas seulement le premier maire de Paris ni l’homme auquel l’Histoire révolutionnaire réserve une destinée tragique. Il est d’abord un savant, astronome, académicien, homme des Lumières au sens presque littéral du terme, qui passa une partie de son existence à observer le ciel et à interroger l’origine des savoirs. Son Histoire de l’astronomie ancienne et ses Lettres sur l’origine des sciences témoignent de cette fascination pour l’idée d’une connaissance primitive dont les civilisations auraient conservé des fragments épars. Plenel souligne ainsi une étrange correspondance : celui qui chercha toute sa vie les traces d’une science engloutie devait lui-même prononcer une phrase appelée à connaître un semblable ensevelissement.
La dimension maçonnique apparaît alors sans qu’il soit nécessaire de la forcer.
Jean-Sylvain Bailly appartient à la Loge Les Neuf Sœurs
Jean_Sylvain_Bailly,_Maire_de_Paris
Son appartenance est probable et traditionnellement admise mais sans qu’une preuve documentaire directe, du moins nous semble-t-il. L’abbé Augustin Barruel, dans ses écrits antimaçonniques, inclut Bailly parmi les membres présumés et Louis Amiable, historien de la franc-maçonnerie française, classe ensuite ces noms entre « avérés » et « probables », Bailly tombant dans la seconde catégorie…
Cet atelier prestigieux où se rencontrent savants, artistes et philosophes, et où Voltaire est reçu au début de mars 1778, passant à l’Orient Éternel le 30 mai suivant, soit environ douze semaines après son initiation.
Jeton gravé par Bernier et frappé en 1783 par la loge les Neuf Soeurs en l’honneur de Benjamin Franklin
Une telle appartenance ne suffit évidemment pas à expliquer sa pensée, mais elle éclaire l’univers symbolique dans lequel elle s’inscrit : le passage de l’obscurité vers la Lumière, la recherche de la vérité, la circulation des connaissances, la responsabilité de celui qui sait envers celui qui ne sait pas encore.
Le 20 juin 1789, dans la salle du Jeu de paume, Bailly préside encore à l’un des grands moments fondateurs de notre imaginaire politique, celui du serment par lequel les députés s’engagent à ne pas se séparer avant d’avoir donné une Constitution à la France. Jacques-Louis David entreprendra d’en fixer la scène dans son célèbre dessin de 1791. Pour le Franc-Maçon, difficile de demeurer indifférent devant une telle image : des hommes debout, réunis dans un espace clos devenu soudain sacré par la parole qu’ils y donnent, transformant une réunion politique en obligation morale.
L’œil du peuple, ou le delta descendu dans la cité
L’iconographie sur laquelle s’appuie l’ouvrage est probablement l’un de ses aspects les plus troublants pour un lecteur maçon.
L’œil apparaît à plusieurs reprises : sur une affiche de 1793, en tête d’un journal, dans les emblèmes associés à la vigilance populaire ; il demeure encore visible sur certaines rambardes du vieux Palais de justice de Paris et dialogue, dans sa forme rayonnante, avec cet œil inscrit dans le triangle que les Francs-Maçons connaissent sous le nom de delta lumineux. L’ouvrage évoque également le fronton de l’hôtel de ville de Verviers, où la devise relative à la publicité et à la sauvegarde du peuple a survécu dans la pierre, ainsi qu’une médaille de colporteur et le dessin du Serment du Jeu de paume de David.
La proximité symbolique est féconde à condition de ne pas céder aux raccourcis
L’œil maçonnique relève d’une longue généalogie religieuse, philosophique et iconographique, tandis que celui de la Révolution devient explicitement l’image d’une vigilance civique. Pourtant, le déplacement est magnifique : l’œil qui, dans le Temple, rappelle au Maçon qu’il travaille sous le regard d’un principe supérieur semble descendre ici dans la cité et passer entre les mains du peuple.
Le regard change alors de direction
Portrait de Voltaire (1694-1778) en 1718. Huile sur toile. Musée Carnavalet, Histoire de Paris.
Pendant des siècles, les gouvernés furent observés, recensés, surveillés, classés et administrés ; avec l’idée révolutionnaire de publicité, ce sont les gouvernants qui doivent accepter d’être regardés. La souveraineté cesse d’être seulement un principe juridique pour devenir une faculté de vigilance. Ainsi comprise, la phrase de Bailly pourrait presque recevoir une traduction maçonnique : la Lumière n’a pas seulement vocation à éclairer celui qui la reçoit, elle lui confère le devoir de regarder.
Deux secrets qui ne se ressemblent pas
Cette exaltation de la publicité pourrait sembler placer le Franc-Maçon devant une contradiction, puisque l’Ordre maçonnique a construit une partie de son imaginaire autour du secret, de la discrétion et de l’accès progressif à ce qui ne saurait être donné indistinctement. Mais la contradiction se dissipe dès lors que l’on distingue deux réalités que le même mot recouvre abusivement.
Le secret initiatique ne dissimule aucun fait intéressant la cité et ne saurait servir à soustraire une responsabilité au contrôle démocratique. Il protège avant tout une expérience, une parole donnée, un espace intérieur, parfois même ce qui ne peut être transmis autrement que par le vécu. Le secret du pouvoir, lorsqu’il devient système, procède exactement à l’inverse : il conserve des informations, retire certains actes au jugement collectif, entretient l’asymétrie entre celui qui sait et celui auquel on interdit de savoir.
C’est ici que les lanceurs d’alerte prennent dans l’ouvrage une place essentielle, car leur geste se situe précisément sur cette frontière où deux fidélités entrent en conflit : celle que l’on doit à l’institution et celle que l’on doit à la communauté humaine. Pour le Franc-Maçon, la question est moins étrangère qu’il n’y paraît. Toute initiation authentique finit par demander à l’individu où se trouve, en dernière instance, son obligation première : dans l’obéissance à une structure ou dans la fidélité à la conscience ?
La lumière elle-même peut produire des ombres
Tablier-dit-de-Voltaire
Le livre n’échappe pourtant pas à quelques limites, et elles méritent d’être dites précisément parce que son sujet appelle cette liberté du regard. Deux cents pages peinent parfois à contenir simultanément l’enquête historique, la réflexion politique et le plaidoyer pour le journalisme d’investigation, d’autant qu’Edwy Plenel n’est évidemment pas un observateur extérieur au combat qu’il décrit. Cofondateur de Mediapart et ancien directeur de la rédaction du Monde, il parle depuis une pratique, une conviction et une histoire professionnelle qui donnent à son texte sa force mais aussi son angle mort. À certains endroits, le lecteur peut éprouver le sentiment que la presse se célèbre elle-même là où Bailly, lui, confiait symboliquement l’œil à l’ensemble du peuple.
Une autre question affleure et aurait peut-être mérité d’être poussée plus loin
Depuis 1789, la « publicité » a changé non seulement de sens mais de direction. Les individus se trouvent aujourd’hui exposés comme jamais auparavant : leurs opinions, leurs déplacements, leurs relations, leurs habitudes et jusqu’à leurs erreurs anciennes peuvent être conservés, croisés, diffusés. Parallèlement, les grandes organisations disposent de moyens considérables pour préserver leurs propres zones d’ombre.
La transparence risque ainsi de devenir une obligation imposée aux faibles tandis que l’opacité demeure un privilège des puissants.
Voilà sans doute l’un des paradoxes les plus saisissants de notre modernité : jamais autant de choses n’ont été visibles et jamais il n’a été aussi difficile de savoir exactement qui regarde qui.
Une lumière que le peuple doit apprendre à porter
Reste alors l’essentiel, celui qui fait de La sauvegarde du peuple – Presse, liberté et démocratie bien davantage qu’un ouvrage sur le journalisme. La phrase de Bailly parle de presse, certes, mais plus profondément encore elle parle du rapport que toute société entretient avec la vérité, le pouvoir et la lumière. Elle rappelle que la démocratie ne repose pas uniquement sur des institutions, des élections ou des textes constitutionnels ; elle suppose des citoyens capables et désireux de savoir, autrement dit des hommes et des femmes refusant de déléguer jusqu’à leur regard.
Le Franc-Maçon reconnaîtra ici une étrange correspondance avec son propre cheminement
Avant de recevoir la Lumière, il entre dans l’obscurité du cabinet de réflexion, non pour y apprendre à soupçonner les autres mais pour découvrir les zones obscures qui sont en lui. Le travail sur la pierre brute commence toujours par cette confrontation avec ce que nous préférerions parfois laisser invisible. La démocratie pourrait bien relever d’une ascèse comparable : demander la lumière sur les actes des gouvernants exige aussi de devenir capable de soutenir cette lumière lorsqu’elle dérange nos habitudes, nos partis pris, nos appartenances et jusqu’à nos propres certitudes.
Edwy Plenel a donc raison de ressusciter la phrase de Bailly.
Car elle ne constitue ni une curiosité lexicale ni une relique de 1789. Elle demeure une injonction à la vigilance et peut-être même, pour qui sait lire les symboles, une invitation initiatique : le peuple ne se sauve pas seulement parce qu’on lui donne la Lumière ; il se sauve lorsqu’il apprend à ouvrir les yeux et à ne plus consentir qu’on les lui ferme.
Et c’est peut-être finalement tout le sens de cet œil révolutionnaire qui ressemble si étrangement à celui de nos Temples : la Lumière ne vaut que si quelqu’un accepte de la regarder, puis d’en répondre.
La sauvegarde du peuple – Presse, liberté et démocratie
Edwy Plenel – Éditions La Découverte, 2020, 208 pages, 14 € – version numérique 8,99 €