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Planegg, près de Munich : une loge maçonnique qui ouvre ses portes aux femmes et au public

De notre confrère allemand merkur.de – Par Nicole Kalenda

Dans une petite commune de la banlieue munichoise, une loge maçonnique fait le pari d’une franc-maçonnerie à la fois libérale, mixte et ouverte sur la cité. Installée à Planegg depuis l’automne 2025, la loge « Hugo de Paganis » accueille hommes et femmes, organise des réunions régulières et invite le public à des soirées d’information. Un modèle qui tranche avec le cliché tenace d’une franc-maçonnerie secrète, masculine et fermée.

Une loge récente, ancrée dans une tradition libérale

Fondée en 2018 à Mannheim, la loge « Hugo de Paganis » porte le nom d’Hugues de Payens (vers 1070–1136), chevalier et cofondateur de l’ordre du Temple. Selon son site, ses membres se définissent comme des francs-maçons qui entendent « relier les valeurs de la franc-maçonnerie avec les idéaux d’une chevalerie moderne ».

La loge est rattachée au « Souverain Grand Orient d’Allemagne » (Souveräner Großorient von Deutschland), une grande loge libérale. Ovidiu Bretan, membre fondateur et maître de la loge de Planegg, a récemment été élu grand maître de cette juridiction pour deux ans.

À Planegg, la loge compte aujourd’hui quatorze membres actifs : douze hommes et deux femmes. Le plus jeune a une vingtaine d’années ; le doyen, Ovidiu Bretan, 73 ans. Les frères et sœurs se réunissent une fois par mois dans leur local de la Bahnhofstraße et organisent en moyenne tous les trois mois des soirées ouvertes aux personnes extérieures.

« J’ai toujours été franc-maçon, toute ma vie »

Roumain d’origine, installé depuis de nombreuses années à Germering, en banlieue de Munich, Ovidiu Bretan décrit son parcours comme une longue familiarité avec la franc-maçonnerie avant même d’y entrer concrètement. « J’ai toujours été franc-maçon, toute ma vie », dit-il, expliquant avoir beaucoup lu sur le sujet et s’y être identifié, sans jamais vraiment chercher activement à rejoindre une loge.

Deux freins l’ont longtemps retenu : d’un côté, les théories du complot présentant les francs-maçons comme les manipulateurs secrets de la politique mondiale ; de l’autre, le doute sur l’existence même de loges vivantes, jusqu’à ce qu’un boulanger l’invite à visiter une loge munichoise. Il y devient membre, puis rejoint plus tard « Hugo de Paganis », attiré par son esprit.

Ce qui le choque, alors, c’est la place faite aux femmes. « Je trouvais inacceptable que les femmes soient souvent exclues et que les loges qui les acceptent soient qualifiées d’“irrégulières” », raconte-t-il. Pour lui, « il n’existe aucune loi dans la franc-maçonnerie qui dise que seuls les hommes peuvent être membres. Cela ne figure dans aucun statut. »

Une loge « régulière et libérale », mixte par principe

La position de Bretan est claire : « Nous considérons notre loge comme régulière et libérale. » Cette affirmation peut surprendre dans un paysage maçonnique où la « régularité » est souvent associée, dans la tradition anglo-saxonne, à l’exclusion des femmes. Mais dans le courant libéral et continental, la mixité est depuis longtemps une réalité, notamment en France avec des juridictions comme le Droit Humain ou la Grande Loge Mixte Universelle.

À Planegg, la présence de deux femmes parmi les quatorze membres actifs n’est pas présentée comme une exception, mais comme une évidence. « Dans notre grande loge, nous mettons l’accent sur des valeurs libérales, ancrées dans la Déclaration des droits de l’homme et l’humanisme, ouvertes à tous les êtres humains, indépendamment du sexe, de l’origine ou de la confession », explique Bretan.

L’installation de la loge à Planegg tient, selon lui, à un « heureux hasard » : la disponibilité de locaux adaptés dans cette commune du Würmtal, au sud-ouest de Munich.

GRAND CONSEIL DU GOUVERNEMENT, ÉLECTIONS DU 18.07.2026

« Le Temple, c’est vous » : la franc-maçonnerie comme travail sur soi

Pour Bretan, la franc-maçonnerie se définit d’abord par « le désir de liberté et la soif de connaissance ». « C’est pourquoi nous cherchons la lumière, entendue comme vérité. Et cette quête de vérité, on la fait en soi-même, dans le temple. Le temple, c’est moi, le temple, c’est vous en tant qu’individu. »

Le travail maçonnique, tel qu’il le décrit, tourne autour de questions existentielles : « Comment trouver mon chemin vers moi-même ? Comment reconnaître mes erreurs ? Où suis-je trop fort ? Trop fort pour les autres, parce que je les rabaisse ? Et où se situent mes faiblesses ? »

Parce que tout cela doit s’apprendre, le premier grade de la franc-maçonnerie est celui d’apprenti. « Quel que soit le grade que j’occupe, j’apprends toute ma vie, car l’immobilisme, c’est la mort, et je n’en ai pas besoin », insiste-t-il.

La loge travaille sur trois axes : culture, connaissance et spiritualité, chaque membre étant libre d’aborder ces thèmes selon sa propre perspective. Ce qui unit les membres, c’est un projet commun : « se rappeler chaque jour que l’on veut vivre librement et œuvrer pour la démocratie, la liberté et la fraternité entre tous les êtres humains. Ce n’est pas quelque chose qui va de soi, c’est quelque chose que l’on doit apprendre. » Un apprentissage qui exige, selon lui, « une grande humilité ».

Engagement citoyen et service aux autres

Pour Ovidiu Bretan, l’engagement bénévole est une composante centrale de la démarche maçonnique. Lui-même est membre du conseil d’administration d’une association fédérale dédiée au burn-out et à la dépression. « Si je ne m’engage pas pour les autres, je fais quelque chose de travers », dit-il.

Cette dimension de service se traduit aussi par l’ouverture de la loge au public. Lors d’une soirée organisée à la mi-juin dans le local de la loge, une demi-douzaine de personnes ont répondu à l’invitation. Bretan y a donné une conférence intitulée « L’alchimie de l’être humain – la croyance au miracle de la fraternité intérieure ».

L’annonce présentait la soirée comme « une soirée conviviale avec conférence, au cours de laquelle nous, frères et sœurs, vous guiderons un peu dans la “royale science” ». La franc-maçonnerie est en effet parfois désignée, dans certaines traditions, comme « art royal » ou « royale science ». « Il nous tient à cœur de la préserver, de l’entretenir et de la transmettre. Femmes comme hommes sont les bienvenus », précisait l’invitation.

Une franc-maçonnerie « moderne » face à un monde accéléré

« Dans un monde qui devient de plus en plus rapide, les gens cherchent des points d’ancrage, du sens commun et un “nous” plus large », observe Bretan. « Nous misons sur une forme moderne de franc-maçonnerie. »

Cette modernité se décline en plusieurs traits :

  • Mixité hommes-femmes assumée.
  • Ouverture au public via des soirées d’information régulières.
  • Ancrage dans les valeurs humanistes et les droits humains, sans exclusion liée au sexe, à l’origine ou à la croyance.
  • Insistance sur le travail intérieur, la connaissance de soi et l’engagement concret.

Pour la loge de Planegg, il ne s’agit pas de créer un cercle fermé, mais un lieu où des personnes différentes peuvent se rencontrer, travailler sur elles-mêmes et contribuer, chacune à leur manière, à un idéal de fraternité.

Comment en savoir plus ?

Les personnes intéressées par la franc-maçonnerie et la loge « Hugo de Paganis » peuvent demander des informations sur la prochaine soirée ouverte en écrivant à : contact@hugodepaganis.de.

À travers cet exemple bavarois, c’est une certaine idée de la franc-maçonnerie qui se dessine : ni société secrète toute-puissante, ni club privé réservé à une élite masculine, mais une petite communauté de travail spirituel et éthique, qui cherche à articuler tradition symbolique, mixité réelle et ouverture citoyenne.

05-06/09/26 : Cahors – 28e Salon du Livre Ancien et Moderne, Sophie Dufor est « Au cœur à l’ouvrage »

Les 5 et 6 septembre 2026, l’Espace Valentré de Cahors accueillera plus de 30 000 ouvrages anciens, modernes, curieux ou rares. Parmi la vingtaine de libraires réunis pour cette 28e édition, Sophie Dufor, de la librairie-bouquinerie luchonnaise « Au cœur à l’ouvrage », proposera un remarquable ensemble consacré à la Franc-Maçonnerie, au compagnonnage, à la métaphysique, aux Rose-Croix, à l’alchimie et au catharisme. Une halte presque obligée pour les Sœurs et les Frères désireux d’agrandir leur bibliothèque – et peut-être leur Temple intérieur.

05-06/09/26 : Cahors – 28e Salon du Livre Ancien et Moderne, Sophie Dufor est « Au cœur à l’ouvrage »

À Cahors, les livres reprennent la parole

Il est des Salons où l’on vient chercher un titre précis. Il en est d’autres où l’on accepte d’être trouvé par un livre. Le Salon du Livre Ancien et Moderne de Cahors appartient à cette seconde famille : celle des rendez-vous où la bibliophilie cesse d’être une discipline de collectionneur pour redevenir une aventure.

Les samedi 5 et dimanche 6 septembre, de 10 heures à 18 heures, l’Espace Valentré réunira libraires, bouquinistes, artisans du papier et amoureux des éditions singulières. L’entrée sera libre. Entre reliures patinées, ouvrages épuisés, documents insolites et éditions devenues introuvables, chacun pourra éprouver cette émotion particulière : ouvrir un volume que d’autres mains ont tenu avant les nôtres.

Sophie Dufor, une libraire qui connaît le chemin du Temple

05-06/09/26 : Cahors – 28e Salon du Livre Ancien et Moderne, Sophie Dufor est « Au cœur à l’ouvrage »

Parmi les exposants, les visiteurs retrouveront Sophie Dufor, fondatrice à Bagnères-de-Luchon de la librairie-bouquinerie indépendante « Au cœur à l’ouvrage ». Issue d’une famille d’antiquaires, de libraires en ancien et de marchands d’art, elle ne se contente pas d’aligner des livres : elle compose des rencontres.

05-06/09/26 : Cahors – 28e Salon du Livre Ancien et Moderne, Sophie Dufor est « Au cœur à l’ouvrage »

Depuis plusieurs années, Sophie Dufor accompagne notamment les Estivales maçonniques en Pays de Luchon. Beaucoup de Sœurs et de Frères connaissent son stand, ses conseils et cette manière bien à elle de faire surgir, au détour d’une pile, le livre que l’on ne cherchait pas encore. Sa librairie dispose d’ailleurs d’un fonds substantiel consacré à la Franc-Maçonnerie et à l’ésotérisme.

À Cahors, elle viendra donc réellement le cœur à l’ouvrage, avec une sélection pensée pour les francs-maçons et autres initiés.

05-06/09/26 : Cahors – 28e Salon du Livre Ancien et Moderne, Sophie Dufor est « Au cœur à l’ouvrage »

Mais le stand de Sophie Dufor ne se laissera pas enfermer dans les seules terres de l’ésotérisme. Les bibliophiles pourront également y découvrir des ouvrages portant les dédicaces de Colette, Blaise Cendrars et Salvador Dalí, une édition originale d’un carnet de dessins d’Hokusai, ainsi qu’une première édition des Châtiments de Victor Hugo.

05-06/09/26 : Cahors – 28e Salon du Livre Ancien et Moderne, Sophie Dufor est « Au cœur à l’ouvrage »

Du trait souverain du maître japonais aux foudres de l’exilé de Guernesey, de la sensualité de Colette aux voyages de Cendrars et aux extravagances surréalistes de Dalí, le stand composera ainsi une bibliothèque sans frontières. De quoi rappeler que tout livre rare est davantage qu’un objet de collection : il conserve la trace d’une main, d’une voix et parfois d’un éclair de génie.

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De la métaphysique au Petit Prince, plusieurs portes à franchir

Pour la part philosophique et mystique, Sophie Dufor présentera un ouvrage devenu rare : Initiation à la métaphysique et mystique de l’homme, de Guy Kehrig, publié en 1946 par La Jeune Presse. Écrit au sortir de la guerre, ce livre interroge l’Homme, sa spiritualité et les valeurs capables de relever une civilisation qui vient de contempler son propre désastre. Une lecture qui n’a rien perdu de son acuité.

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La pensée rosicrucienne sera représentée par la Cosmogonie des Rose-Croix de Max Heindel, dans une édition de 1959. L’auteur y entreprend de rapprocher révélation spirituelle, cosmologie et science – ambition caractéristique d’un temps où l’occultisme cherchait encore à dresser des ponts entre le laboratoire et l’oratoire.

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L’année 2026 marquant les quatre-vingts ans de la publication française du Petit Prince, Sophie Dufor apportera également L’Ésotérisme du Petit Prince de Saint-Exupéry, d’Emmanuel-Yves Monin. La Rose, le Désert, le Puits, le Renard et le Serpent y sont approchés comme autant de figures d’un voyage initiatique. Car ce qui est invisible pour les yeux n’est pas nécessairement absent : encore faut-il avoir appris à regarder.

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L’outil transmet ce que la parole ne suffit pas à enseigner

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Le compagnonnage trouvera naturellement sa place avec Le Compagnonnage en France de Jean-Pierre Bayard et L’Outil et le Compagnon de Henri Peretz. Sans confondre deux traditions distinctes, le Franc-Maçon reconnaîtra dans ces ouvrages un langage familier : celui de la main, de la matière, de la transmission et de l’œuvre menée jusqu’à son accomplissement.

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Au rayon alchimique figurera Aspects de l’alchimie traditionnelle. Textes et symboles alchimiques de René Alleau, dans son édition de 1977. Préfacé par Eugène Canseliet, l’ouvrage rappelle que l’alchimie ne se réduit ni à la fabrication de l’or ni aux rêveries d’un laboratoire enfumé. Elle est aussi une grammaire de la transformation : matière première, Soufre, Mercure, dissolution et recomposition. Autant d’opérations dont l’Homme demeure, en définitive, le véritable athanor.

Déodat Roché, un cathare au siècle des idéologies

Dans ce Sud-Ouest profondément travaillé par la mémoire cathare, le stand présentera enfin Un cathare au XXe siècle – Déodat Roché, 1877-1978, sa vie, son œuvre, sa pensée, de José Dupré.

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Surnommé « le pape des cathares », Déodat Roché traversa presque un siècle de courants spirituels : les Amitiés spirituelles de Sédir, l’Église gnostique, la Franc-Maçonnerie, puis l’anthroposophie de Rudolf Steiner. En 1948, il fonda la Société du Souvenir et des Études cathares. À la fin de sa vie, comme s’il avait voulu se dépouiller des systèmes, des doctrines et des rites accumulés, il se retira au col du Paradis. Origène et Évagre le Pontique devinrent alors les compagnons silencieux de son ultime méditation.

Son parcours pose une question familière à tout initié : que reste-t-il lorsque les décors sont retirés, les titres abandonnés et les mots rendus au silence ?

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De l’écuelle aux étoiles

La gastronomie sera le thème général de cette 28e édition, organisée à l’occasion du bicentenaire de la disparition de Jean Anthelme Brillat-Savarin. Le dimanche 6 septembre à 15 heures, le sociologue Jean-Marc Stébé donnera une conférence intitulée « De l’écuelle aux étoiles », retraçant l’évolution de la gastronomie française jusqu’aux grandes tables contemporaines.

Le passage de l’écuelle aux étoiles ne manque pas de sel symbolique. La table est elle aussi un lieu de transmission, de mesure et de partage. Brillat-Savarin savait que manger ne consiste pas seulement à nourrir le corps : c’est inscrire la nécessité dans la culture et transformer un besoin en art de vivre ensemble.

Bagnères-de-Luchon sera d’ailleurs doublement représentée, puisque Jean-Louis Mittou, de la librairie Le Livre de sable, participera lui aussi au Salon.

Agrandir sa bibliothèque, déplacer ses frontières

Gambetta, par É. Carjat
Gambetta, par É. Carjat

Cahors, ville natale de Léon Gambetta, initié en 1869 à la Loge « La Réforme » de Marseille, possède une tradition maçonnique ancienne et toujours vivante. D’ailleurs, en 2017, une troisième Loge du Grand Orient de France (GODF) à l’Orient de Cahors, porte le nom de Gambetta.

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Il serait donc étonnant que les Sœurs et les Frères du Quercy et des Orients voisins ne viennent pas parcourir les tables de l’Espace Valentré.

Ils y trouveront des livres pour documenter une planche, éclairer un symbole, nourrir une recherche ou simplement éprouver cette joie presque enfantine de repartir avec un ouvrage inattendu sous le bras.

Car un livre ancien n’est jamais tout à fait vieux. Il demeure fermé jusqu’au jour où un lecteur devient prêt à l’ouvrir. Alors la poussière se change en mémoire, le papier en passage, et la bibliothèque – pierre après pierre – devient un autre nom du Temple.

Informations pratiques

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28e Salon du Livre ancien et moderne de Cahors

05-06/09/26 : Cahors – 28e Salon du Livre Ancien et Moderne, Sophie Dufor est « Au cœur à l’ouvrage »

Dates et horaires : samedi 5 et dimanche 6 septembre 2026, de 10 h à 18 h
Lieu : Espace Valentré – All. des Soupirs, 46000 Cahors
Entrée : libre et gratuite

Plus de 30 000 ouvrages et documents anciens, modernes, curieux ou rares seront proposés par plus d’une vingtaine de professionnels : libraires de livres anciens et d’occasion, bouquinistes, éditeurs et vendeurs de livres neufs soldés.

Enseigne Le Livre de >Sable – création artistique Sophie Dufor » class= »wp-image-132346″ style= »width:372px;height:auto »/><figcaption class=Enseigne Le Livre de >Sable – création artistique Sophie Dufor
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– Bagnères-de-Luchon sera doublement représentée par « Au cœur à l’ouvrage » de Sophie Dufor et « Le Livre de sable » de Jean-Louis Mittou.

Thème de l’édition 2026 : la gastronomie, à l’occasion du bicentenaire de la disparition de l’écrivain et gastronome Jean Anthelme Brillat-Savarin, auteur de la célèbre Physiologie du goût.

Conférence du sociologue Jean-Marc Stébé : dimanche 6 septembre à 15 h, sur le thème

« De l’écuelle aux étoiles : une sociologie gourmande ». Un parcours à travers deux millénaires de cuisine française, de la marmite médiévale aux grandes tables étoilées.

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Jean Anthelme Brillat-Savarin
Jean Anthelme Brillat-Savarin

Métiers du livre : démonstrations de reliure artisanale, de fabrication du papier et de marbrure, présentation de gravures et atelier artistique ouvert à tous les âges.

– Les visiteurs pourront également obtenir gratuitement des conseils et des estimations concernant les ouvrages anciens ou curieux conservés dans leur bibliothèque.

Cinq marque-pages en édition limitée, créés pour le bicentenaire de l’avocat, magistrat, homme politique, et connu comme gastronome Jean Anthelme Brillat-Savarin (1755-1826), seront à collectionner gratuitement sur les différents stands.

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Un tirage au sort permettra de gagner 100 euros en bon d’achat, à dépenser auprès des exposants du Salon.

La librairie-bouquinerie « Au cœur à l’ouvrage » est également à suivre sur son site Internet et sur Facebook, où Sophie Dufor présente ses nouveautés, ses découvertes bibliophiliques et ses prochaines participations aux Salons du livre et aux manifestations maçonniques.

05-06/09/26 : Cahors – 28e Salon du Livre Ancien et Moderne, Sophie Dufor est « Au cœur à l’ouvrage »
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Yvette Roudy est passée à l’Orient Éternel

La révolte pour viatique, l’égalité pour œuvre !

Yvette Roudy est passée à l’Orient Éternel

Première titulaire en France d’un ministère des Droits de la femme, figure majeure du féminisme français et Sœur de la Grande Loge Féminine de France depuis 1968, Yvette Roudy est passée à l’Orient Éternel ce mardi 18 août 2026, à Cabestany, dans les Pyrénées-Orientales. Elle avait 97 ans. De la traduction de Betty Friedan au Manifeste des 343, du remboursement de l’IVG à la loi sur l’égalité professionnelle, elle transforma l’indignation en droits et les droits en instruments d’émancipation. Une Sœur a quitté la Chaîne d’Union ; l’ouvrage qu’elle nous laisse demeure entre nos mains.

Elle ne consentit jamais à la place assignée

Yvette Roudy est passée à l’Orient Éternel

Jean-Pierre Saldou, son neveu, a annoncé à l’AFP qu’Yvette Roudy était décédée mardi matin dans la résidence médicalisée de Cabestany où elle vivait depuis trois ans. Avec elle disparaît l’une des grandes voix du féminisme politique français, mais aussi une femme dont la trajectoire démentit obstinément les frontières sociales et symboliques que son époque prétendait lui imposer.

Née Yvette Saldou le 10 avril 1929 à Pessac, dans une famille très modeste, elle perdit sa mère à l’âge de douze ans. Son père, ouvrier métallurgiste revenu invalide de la Grande Guerre, refusa qu’elle poursuive ses études au lycée. Elle obtint son certificat d’études, apprit la sténographie et devint, à dix-sept ans, secrétaire-comptable dans une conserverie de poisson bordelaise. L’injustice sociale, pour elle, ne fut donc jamais une abstraction étudiée dans les livres : elle fut d’abord une limite rencontrée dans sa propre existence, une porte fermée qu’elle passa sa vie à rouvrir pour les autres.

Dans son enfance revenait une phrase de résignation : « Ça, ça n’est pas pour nous »

Elle en fit l’adversaire intime de toute une vie. Ce refus du destin assigné constitue peut-être la première pierre de son engagement : ne jamais accepter que la naissance, le sexe ou la condition sociale décident à la place d’un être humain de l’étendue de son horizon. Mariée en 1951 à Pierre Roudy, qui l’accompagna avec une rare discrétion, elle vécut trois ans à Glasgow, perfectionna son anglais, revint en France, passa le baccalauréat en 1955 et s’installa à Paris l’année suivante. La jeune dactylographe avait commencé à reprendre possession de son propre récit.

Traduire un livre, c’était déjà déplacer le monde

Colette-Audry
Colette-Audry
Yvette Roudy est passée à l’Orient Éternel

La rencontre avec Colette Audry fut décisive. Ancienne résistante, écrivaine, éditrice et féministe, celle-ci confia à Yvette Roudy la traduction de The Feminine Mystique, l’essai retentissant que l’Américaine Betty Friedan venait de publier en 1963. Fondé sur une enquête commencée six ans plus tôt auprès d’anciennes étudiantes du Smith College, le livre mettait au jour ce que son auteure appelait « le problème qui n’a pas de nom » : le malaise profond de femmes souvent instruites, mariées, mères de famille et matériellement favorisées, mais enfermées dans une existence domestique qui ne leur permettait ni de se réaliser ni de déployer toutes leurs facultés.

Betty Friedan démontait avec vigueur la fabrication de cette « mystique féminine » qui présentait l’épouse et la mère au foyer comme l’accomplissement naturel, exclusif et nécessaire de toute femme. Derrière cette image prétendument heureuse, entretenue par les magazines féminins, la publicité, certains discours psychologiques et une lecture conservatrice de la psychanalyse, elle révélait une véritable assignation sociale. Le mariage, la maternité et le confort domestique ne pouvaient suffire à combler une existence privée d’autonomie, d’éducation véritable, de travail choisi et de reconnaissance.

Betty_Friedan_1960
Betty_Friedan_1960

Publié en français dès 1964, sous le titre La Femme mystifiée, l’ouvrage devint l’un des textes fondateurs de la deuxième vague féministe. Ses limites seront plus tard soulignées, notamment parce qu’il décrivait surtout la condition des femmes blanches, diplômées et appartenant aux classes moyennes américaines. Mais sa force de rupture demeura considérable : il transformait une souffrance vécue dans l’isolement en question collective, puis en combat politique.

Yvette Roudy est passée à l’Orient Éternel

Yvette Roudy ne se contenta donc pas de transporter des mots d’une langue à l’autre. Elle fit franchir une frontière à une conscience. Traduire devint ici un acte de dévoilement, presque une première insurrection contre l’ordre établi. Bien avant de porter l’égalité dans la loi, elle avait commencé par lui donner une langue.

Elle rejoignit le Mouvement démocratique féminin en 1964, puis fonda, à l’automne 1965, le bimensuel La Femme du XXe siècle, qu’elle dirigea jusqu’en 1971.

François_Mitterrand_1968
François_Mitterrand_1968

Aux côtés de Colette Audry et de Marie-Thérèse Eyquem, autre rencontre majeure, elle apprit à unir la pensée et l’action. Elle soutint François Mitterrand dès 1965, rejoignit avec le MDF la Convention des institutions républicaines, puis le Parti socialiste au congrès d’Épinay, en 1971.

Yvette Roudy est passée à l’Orient Éternel

Cette même année, Yvette Roudy apposa son nom au Manifeste des 343, publié le 5 avril dans Le Nouvel Observateur. Rédigé par Simone de Beauvoir, le texte réunissait des femmes célèbres et des anonymes qui déclaraient publiquement : « Je déclare avoir avorté. » Dans une France où l’interruption volontaire de grossesse demeurait illégale, une telle affirmation constituait bien davantage qu’une pétition. Chaque signature devenait un aveu, chaque nom une provocation adressée à la loi, chaque femme s’exposant à l’opprobre, à la perte de son emploi et, théoriquement, à des poursuites pouvant conduire à l’emprisonnement. Ce fut un acte collectif de désobéissance civile : les signataires opposaient à l’ordre moral la souveraineté des femmes sur leur propre corps.

L’expression injurieuse de « Manifeste des 343 salopes » ne figurait pas dans le texte initial.

Yvette Roudy est passée à l’Orient Éternel

Elle naquit une semaine plus tard, sous le crayon de Cabu, à la une de Charlie Hebdo. L’insulte, retournée contre ceux qui l’avaient proférée, devint bientôt un signe de défi et presque une décoration militante. Mais derrière la provocation demeurait une réalité tragique : l’avortement clandestin frappait d’abord les femmes les plus pauvres, tandis que celles qui en avaient les moyens pouvaient partir à l’étranger ou bénéficier de conditions médicales moins dangereuses. Le manifeste arrachait ainsi l’avortement au secret, à la honte et à la solitude pour en faire une question politique, sociale et sanitaire.

Son retentissement fut immense. Il contribua à ouvrir la séquence qui conduisit à la création de l’association Choisir, au procès de Bobigny en 1972, au Manifeste des 331 médecins en 1973, puis à l’adoption de la loi Veil en 1975. Yvette Roudy dira plus tard avoir rejoint ces femmes afin de dénoncer « l’hypocrisie d’une société » qui refusait de reconnaître la gravité et l’archaïsme de la situation.

Yvette Roudy est passée à l’Orient Éternel

Sa signature ne relevait donc ni de l’affichage ni de la posture. Elle engageait une femme qui, onze ans plus tard, devenue ministre des Droits de la femme, ferait voter le remboursement de l’IVG par la Sécurité sociale. Il existe dans cette continuité quelque chose de profondément révélateur : avant de disposer du pouvoir de changer la loi, Yvette Roudy avait accepté de défier celle qui opprimait les femmes. Le féminisme ne serait jamais pour elle un supplément d’âme du socialisme, mais l’un des critères de sa vérité.

Faire entrer les droits des femmes dans la maison de l’État

Pierre Mauroy, 1982
Pierre Mauroy, 1982

Élue au Parlement européen en 1979, Yvette Roudy réclama dès la première session une commission consacrée aux femmes. Simone Veil, alors présidente du Parlement, soutint cette demande ; la commission fut créée en octobre 1979. Après l’élection de François Mitterrand, Pierre Mauroy lui confia, le 21 mai 1981, le ministère chargé des Droits de la femme. La nuance des mots était déjà un programme : il ne s’agissait plus d’administrer une prétendue « condition féminine », mais de reconnaître et de garantir des droits.

Son ministère fut celui du « déconditionnement »

Yvette Roudy est passée à l’Orient Éternel

Dès 1981, une campagne nationale d’information sur la contraception entra dans les foyers, avec notamment un court métrage confié à Agnès Varda. Le 8 mars 1982 devint, pour la première fois en France, une journée officiellement célébrée par l’État – non une fête galante où l’on offrirait des fleurs, rappellera-t-elle plus tard, mais une journée de lutte et de mémoire. Elle soutint les centres d’information sur les droits des femmes, la recherche universitaire, la création artistique et le Centre audiovisuel Simone-de-Beauvoir. Elle fit aussi installer une commission de féminisation des noms de métiers, grades et fonctions, présidée par Benoîte Groult : nommer autrement, c’était rendre visible ce que la langue maintenait dans l’ombre.

La loi comme outil de taille

Yvette Roudy est passée à l’Orient Éternel

Deux textes demeurent attachés à son nom. La loi du 31 décembre 1982 organisa la prise en charge par la Sécurité sociale des frais liés à l’interruption volontaire de grossesse. Yvette Roudy dut convaincre jusqu’au sommet de l’État qu’il s’agissait d’une mesure de justice sociale : un droit théorique reste un privilège lorsque seules peuvent l’exercer celles qui ont les moyens de le payer.

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Puis vint la loi du 13 juillet 1983 sur l’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes. Elle étendit le principe de non-discrimination à l’ensemble du parcours professionnel, consacra l’égalité de rémunération pour un travail de valeur égale, institua le rapport de situation comparée dans les entreprises et créa le Conseil supérieur de l’égalité professionnelle. La loi ne fit pas disparaître les inégalités ; Yvette Roudy elle-même en déplora les insuffisances coercitives. Elle fixa néanmoins un niveau, au sens du maçon opératif comme au sens républicain du terme : une règle à laquelle mesurer l’écart entre les proclamations et les faits.

Elle connut aussi l’échec. Son projet de loi antisexiste, qui entendait combattre les représentations dégradantes à l’instar de la législation contre le racisme, souleva une tempête venue des milieux publicitaires, médiatiques et politiques. Abandonnée par l’exécutif, elle dut reculer. Un projet de quota électoral fut également censuré. Ces défaites ne relèvent pas de l’anecdote : elles montrent la résistance du vieux monde lorsque l’égalité menace de quitter les discours pour entrer dans les structures. Yvette Roudy ne masquait ni ses colères ni ses déceptions. Elle en faisait du combustible.

À Lisieux comme au Parlement, construire dans la durée

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Après 1986, elle poursuivit le combat dans les institutions : députée du Calvados de 1986 à 1993 puis de 1997 à 2002, secrétaire de l’Assemblée nationale durant son dernier mandat, elle présida aussi, de 1992 à 1993, la commission spéciale chargée des projets de loi relatifs à la bioéthique. Maire de Lisieux de 1989 à 2001, la laïque convaincue gouverna avec un certain sourire cette ville associée à sainte Thérèse. Elle y laissa notamment une rocade, le centre aquatique Le Nautile et le chantier d’une médiathèque : là encore, son verbe préféré aurait pu être construire.

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Fondatrice, en 1992-1993, de l’Assemblée des femmes, elle œuvra sans relâche pour la parité. En juin 1996, elle réunit autour d’un même manifeste dix anciennes ministres de droite et de gauche, parmi lesquelles Simone Veil, Édith Cresson, Michèle Barzach et Catherine Tasca. Limitation du cumul des mandats, financement des partis conditionné au respect de la parité, réforme constitutionnelle : beaucoup de ces propositions annonçaient les transformations de 1999 et 2000. Chez elle, la fraternité civique ne consistait pas à nier les différences politiques, mais à discerner les combats dont l’urgence oblige à franchir les cloisons.

Depuis 1968, une Sœur de la Grande Loge Féminine de France

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Yvette Roudy entra en Franc-Maçonnerie en 1968, au sein de la Grande Loge Féminine de France. Elle assuma publiquement cette appartenance sans la transformer en décoration profane. La Maçonnerie relevait pour elle de la sphère intime, d’un travail qui ne se proclame pas à chaque carrefour. Elle y voyait une « remarquable école de démocratie » et disait qu’elle lui donnait des forces pour se construire et trouver le courage de décider. Après certaines défaites électorales, la Loge fut pour elle un lieu de ressourcement et de recommencement.

Il serait réducteur de faire de son action publique la simple projection d’un programme maçonnique. Mais il serait tout aussi aveugle de ne pas reconnaître une profonde consonance entre son parcours initiatique et son œuvre civique : travailler sur soi pour agir plus justement dans la Cité faire de la liberté une discipline, de l’égalité une exigence concrète, de la laïcité une garantie d’émancipation.

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En décembre 2016, le Grand Chapitre Général du Rite Français du Grand Orient de France lui remit son Prix de la Laïcité. La GLFF lui décerna alors une médaille en hommage à son indéfectible attachement à l’Obédience et à ses valeurs.

En 2021, pour le quarantième anniversaire de son entrée au gouvernement, la Grande Loge Féminine de France rappelait qu’elle avait toujours fièrement revendiqué son appartenance et saluait « la force de son indignation et de sa révolte ». Les Sœurs concluaient par ces mots simples : « Merci, Madame la Ministre, notre T∴C∴S∴ Yvette. » Ils prennent aujourd’hui la gravité d’un adieu.

Elle lègue moins une statue qu’une tâche

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Aujourd-hui-les-Femmes, site Jugeote
Aujourd-hui-les-Femmes, site Jugeote

Décorée du grade d’officière de la Légion d’honneur et commandeure de l’ordre national du Mérite, auteure de plusieurs essais – de La Femme en marge à Mais de quoi ont-ils peur ?, d’À cause d’elles à Lutter toujours –, elle aurait pu se contenter de l’inventaire de ses conquêtes. Elle choisit encore de transmettre. En 2014, elle contribua à créer le prix Pierre-et-Yvette-Roudy, consacré au théâtre et à l’émancipation par l’expression. En 2018, elle fonda sous l’égide de la Fondation de France une fondation destinée à soutenir les droits des femmes. À près de quatre-vingt-dix ans, elle avait toujours des projets.

Son décès intervient dans un temps où les droits que l’on croyait acquis se révèlent fragiles, où l’égalité professionnelle reste inachevée et où les intégrismes font partout du corps des femmes un territoire à contrôler. Le plus juste hommage ne sera donc pas d’embaumer son œuvre, mais de la poursuivre.

Une Chaîne d’Union ne supprime pas l’absence ; elle empêche que l’absence devienne rupture.

« Que voulez-vous, je suis une perpétuelle révoltée. »

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Le communiqué du TSPGV Philippe Guglielmi

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Les termes de table des banquets maçonniques

Les banquets maçonniques, appelés banquets d’ordre (obligatoires aux fêtes solsticiales de la Saint-Jean d’été et d’hiver) ou agapes fraternelles(plus informels après les tenues), remontent aux origines spéculatives de la franc-maçonnerie au XVIIe-XVIIIe siècle.
Dès les Constitutions d’Anderson (1723), les repas collectifs sont mentionnés comme moments de fraternité, mais c’est en France, au XVIIIe siècle, qu’ils se ritualisent fortement sous le nom de « Loge de Table » ou « Travaux de Table ».⁠

Les termes de table des banquets maçonniques

L’inspiration militaire est décisive : de nombreuses loges étaient composées de militaires (surtout sous l’Ancien Régime et l’Empire napoléonien), avec des loges « de campagne » ou « régimentaires » mobiles près des champs de bataille. Le vocabulaire emprunte à l’artillerie Comme l’expliquent plusieurs sources, ce langage martial permettait de maintenir une discipline et une symbolique guerrière même à table, tout en évitant un vocabulaire trop profane.

Parallèlement, les termes renvoient aux outils du maçon opératif (truelle, tuile, pierre brute, dégrossir) et à l’alchimie : les « poudres » de différentes couleurs (faible, forte, jaune, rouge, fulminante, noire) évoquent les phases du Grand Œuvre (œuvre au noir, au blanc, au rouge, etc.). Manger et boire deviennent une transmutation : on « dégrossit » la pierre brute (pain) et les matériaux (mets) pour une élévation spirituelle personnelle. Ce triple héritage (militaire + opératif + hermétique) fait du banquet un prolongement rituel de la tenue en loge.⁠
Au XIXe siècle, ces termes deviennent codifiés dans les tuileurs et rituels imprimés. Ils varient légèrement selon les rites (Rite Français, REAA, etc.) ou les degrés.

Voici la correspondance telle qu’elle est instituée dès le XVIIIe siècle et encore utilisée aujourd’hui dans de nombreuses loges :

Table → Plateforme, Atelier ou planche à tracer : la table devient le lieu de travail symbolique, comme le tableau de loge ou l’établi du maçon.
Nappe → Voile ou Grand Drapeau : évoque le voile du Temple ou le drapeau militaire.
Serviettes → Drapeaux : chaque frère « déploie » son drapeau (serviette) selon son grade (sur le bras pour l’Apprenti, épaule pour le Compagnon, cou pour le Maître).
Plats → Plateaux : simples supports des matériaux.
Assiettes → Tuiles ou Platines : référence à la tuile maçonnique (signe de reconnaissance) ou à la pierre plate.
Chaises → Stalles : comme les stalles d’une église ou d’un chapitre, soulignant le caractère sacré du repas.
Couteau → Glaive : arme symbolique, rappel du glaive de justice ou de l’épée du Chevalier.
Cuillère → Truelle (ou Pelle) : outil du maçon par excellence, pour « étaler » ou « lier ».
Fourchette → Pioche : outil de terrassement, pour fouiller ou extraire.
Découper → Dégrossir : action initiatique par excellence (passer de la pierre brute à la pierre taillée).
Eau → Poudre faible : diluant minimal, opposé aux poudres actives.
Cidre ou bière → Poudre jaune : couleur intermédiaire alchimique.
Liqueur → Poudre fulminante : explosive, puissante, évoquant la fulguration alchimique.
Lumières (bougies) → Étoiles : rappel de la voûte étoilée de la loge.
Manger → Démolir les matériaux ou Mastiquer : travail de déconstruction/reconstruction symbolique.
Les mets → Matériaux : tout ce qui est travaillé comme de la pierre ou du mortier.
Pain → Pierre brute : matière première à dégrossir, symbole central de l’initiation.
Poivre → Sable jaune ou Ciment (parfois moutarde = ciment).
Sel → Sable ou Poivre blanc (sel = sable blanc dans certaines listes) : élément de conservation et de liaison.
Verre → Canon : à charger et à décharger par une « canonnée ».
Vin blanc → Poudre forte (ou poudre blanche).
Vin rouge → Poudre rouge.
Bouteille → Barrique (forte ou faible selon le contenu).
Boire → Tirer une canonnée ou Charger (le canon). Une remarque : «lors de la venue de Charles VI (1368 – 1422) à Lyon, on installa à l’entrée de la ville des fontaines à vin qui prenaient la forme de quatre canons, relate Gérard Truchet. D’où l’expression «tirer (boire) une canonnée».
Tirer une santé →  toast rituel.
Participation financière → Triangle (chacun.e paie son triangle)

Ces termes transforment le repas profane en œuvre maçonnique : chaque frère ou sœur, armé de son glaive, pioche et truelle, « dégrossit » la pierre brute et les matériaux sur sa tuile, sous le voile de la plateforme, éclairé par les étoiles, avant de charger son canon de poudre forte ou fulminante pour tirer une santé.

Le RER insiste sur la sobriété et la frugalité (contrairement à certains banquets plus pantagruéliques d’autres rites) comme  l’invite le Vénérable à la fin des travaux :« Je vous invite tous à un banquet frugal et fraternel ; venez y goûter, dans une société de Frères, les charmes de l’égalité ».

Les termes de table sont plus spécifiques au grade Rose-Croix.

Les termes de table des banquets maçonniques

Voici la correspondance la plus couramment employée lors des agapes équinoxiales ou des banquets capitulaires (souvent célébrés autour de la fête de Pâques ou des solstices)
Table → Autel (ou parfois Autel du Sacrifice) : la table n’est plus une simple « plateforme » ou « planche à tracer », mais l’autel du Temple mystique. Elle est souvent disposée en forme de croix grecque ou croix latine (tête à l’Orient), rappelant le réfectoire des communautés monastiques ou la table de la Cène.
Nappe → Tapis (ou Tapis de l’Autel) : évoque le linge sacré qui recouvre l’autel.
Serviettes → Écharpes : chaque Chevalier porte son écharpe (rouge ou blanche selon les rites) sur l’épaule gauche ou autour du cou ; à table, les serviettes sont pliées et disposées comme des écharpes symboliques.
Verres (à pied) → Calices : le verre profane devient le calice eucharistique, symbole du Graal et du sang du Christ (ou de la rosée alchimique).
Bouteilles et carafes → Amphores : référence aux vases antiques du Temple ou aux amphores de la liturgie primitive.
Porter une santé / toast → Exécuter une libation : le toast rituel n’est plus une simple « canonnée », mais une libation solennelle, geste sacrificiel et d’offrande.
Pain → conserve souvent Pierre brute ou devient Pain de Vie (ou Agneau mystique dans la Cène).
Vin → conserve Poudre forte (rouge ou blanche), mais prend une dimension eucharistique : sang du Christ ou vin de la Nouvelle Alliance.
Couteaux → Glaives ou parfois Coutelas (dans certains rituels, ils restent sur la table comme symboles de vigilance).
Lumières / chandelles → Étoiles (terme commun) ou Flambeaux ; un grand candélabre à sept ou neuf branches occupe souvent le centre de l’autel.
Manger / repas → Cène ou Troisième Point du Rose-Croix : le banquet entier est élevé au rang de cérémonie sacrée.

Ces termes sont précisément décrits dans les rituels des Chapitres REAA du XIXe et XXe siècles. Par exemple, dans les agapes équinoxiales du 18e degré, on précise clairement : « La table s’appelle AUTEL. La nappe, TAPIS. Les serviettes, ÉCHARPES. Les verres à pied, CALICES. Les bouteilles et carafes, AMPHORES. Porter une santé s’appelle EXÉCUTER UNE LIBATION. »
Les autres éléments (plats, assiettes, couverts) conservent souvent les termes classiques (plateaux, tuiles, glaives, truelles, pioches) ou sont adaptés discrètement pour ne pas rompre avec la solennité. L’eau reste poudre faible, les liqueurs poudres fulminantes, mais tout est prononcé avec une gravité plus grande.
Le banquet Rose-Croix n’est pas un simple prolongement de la tenue. Cette cérémonie transforme le repas en véritable sacrement maçonnique : le Chevalier Rose-Croix ne « démoli[t] plus les matériaux » de façon guerrière, mais participe à une communion fraternelle et spirituelle. Comme le soulignent plusieurs auteurs, le Rose-Croix est  véritablement original : le banquet y prend une dimension spirituelle profonde, rappelant à la fois les réfectoires mystiques et l’eucharistie. Ces termes reflètent l’esprit du grade :
alchimique : le calice et l’amphore évoquent le vase hermétique où s’opère la transmutation (rose = matière parfaite sur la croix = matière première) ; chrétien ésotérique : autel, calice, libation, cène renvoient directement à la liturgie ; chevaleresque : l’écharpe et le glaive maintiennent le lien avec les hauts grades militaires.

Dans certains rites (Rite Français, rites philosophiques), on retrouve les mêmes adaptations, parfois avec des variantes mineures (ex. : verres = coupes). Aujourd’hui, toutes les obédiences n’utilisent pas systématiquement ce vocabulaire (certains Chapitres préfèrent une simplicité plus moderne), mais il reste vivant dans les loges et chapitres traditionnels, surtout lors des fêtes solsticiales ou pascales.

Dans la maçonnerie d’adoption (pour les sœurs), on trouve des variantes.

Ici, la table se nomme Atelier; la serviette, Tablier; les assiettes, Patères; les plats, Auges; la cuillère, Truelle; la fourchette, Pince; le couteau, Glaive; la bouteille, Jane; la carafe, Cruche; le verre, Lampe; boire, c’est souffler une lampe; le pain s’appelle Manne ou Pierre blanche; le vin, Huile rouge ou blanche; l’eau, Huile faible; le vin de liqueur, Huile forte; la liqueur, Huile fulminante; le sel, Eau sèche

Le Rite forestier (ou Rite des Bons Cousins Charbonniers) : un vocabulaire parallèle et complémentaire

Le Rite forestier (ou rites forestiers) désigne un ensemble de traditions initiatiques liées aux métiers de la forêt : fenderie (fendeurs de bois) et surtout charbonnerie (charbonniers). Souvent qualifié de « franc-maçonnerie des bois », il est parallèle à la maçonnerie spéculative, avec des influences réciproques au XVIIIe-XIXe siècle (notamment via le Carbonarisme italien). Les « Bons Cousins Charbonniers » se réunissaient en « ventes » (assemblées) dans la forêt, avec des grades (Fendeur, Charbonnier, Forgeron, parfois Maître des Passages) et un symbolisme centré sur le bois, le feu, la charbonnière et la solidarité.
Leurs termes de table (utilisés lors des banquets ou agapes qui suivaient les cérémonies) sont encore plus ancrés dans le métier :
Table → Place à charbon.
Verres → Vans (récipients de vannage).
Bouteilles → Masses (outils de frappe).
Plats et assiettes → Ételles (copeaux de bois).
Nappe et serviettes → Linge.
Chandeliers / chandelles → conservent souvent leur nom, ou cierges.
Lumières → Étoiles (commun avec la maçonnerie).
Moucher la chandelle → Donner le feu.
Cuillères → Pelles.
Fourchettes → Arcs (outils courbés ?).
Couteaux → Haches.
Chaises → Troncs.
Miche de pain → Meule ou pierre à affiler.
Crouton de pain → Mouchoz ou mouchon.
Pain → Charbon.
Mie de pain → Éponge.
Morceau de pain → Coin.
Vin → Bonfazi (ou « bon fraizi » en termes charbonniers).
Eau → Mauvais Fazi.
Eau de vie → Fazi ardent.
Liqueur → Excellent Fazi.
Poivre et sel → Terre.
Estomac → Banne (panier ou hotte).
Les mets (quel qu’ils soient) → Remplissage.
Ici, tout renvoie au cycle du charbonnier : le bois devient charbon (pain = charbon), le feu et la fumée sont centraux (Fazi = feu/fazi), la table est le lieu de la carbonisation. Le banquet devient une célébration de la transformation par le feu, parallèle à la transmutation alchimique des maçons.

Les termes de table ne sont pas anodins : ils inversent le sacré et le profane.

La table devient atelier, le repas travail maçonnique. Manger = démolir / mastiquer les matériaux pour les transformer ; boire = tirer une canonnée avec des poudres qui évoquent les quatre éléments et les couleurs alchimiques. Le pain (pierre brute) et le vin (poudre forte) rappellent le pain et le vin eucharistiques, mais aussi le partage fraternel des agapes primitives.⁠

Aujourd’hui, toutes les obédiences n’utilisent plus systématiquement ce vocabulaire (certains le jugent folklorique), mais il reste vivant dans de nombreuses loges traditionnelles, surtout lors des banquets d’ordre annuels.

Les termes de table des banquets maçonniques, qu’ils soient de la Maçonnerie « de la pierre » ou du Rite forestier « des bois », incarnent la capacité de la Franc-maçonnerie à ritualiser le quotidien pour en faire un vecteur de transformation intérieure. Du canon chargé de poudre forte à la place à charbon où l’on partage le Bonfazi, tout converge vers la même idée : fraternité, travail symbolique et transmutation. C’est un héritage vivant du XVIIIe siècle qui continue de nourrir la convivialité maçonnique.

Les termes de table des banquets maçonniques

Menu du Banquet d’Ordre en 1847
de la Respectable Loge Les Amis Réunis

Orient de Paris – Fête solsticiale de la Saint-Jean d’Été Année de la Vraie Lumière 5847

Ouverture des Travaux de Table (Les FF.·. Servants chargent les colonnes et alignent les canons)
Premier Service – Dégrossissage des Matériaux d’Entrée
Pierre brute (pain frais et miches) accompagnée de sable (sel) et ciment (poivre)
Potage à la maçonne (potage aux légumes et herbes, symbolisant le mortier)
Matériaux de terrassement : Terrine de foie gras et pâté en croûte (dégrossis au glaive)
Pioches (fourchettes) et truelles (cuillères) à disposition sur chaque tuile (assiette)
Deuxième Service – Démolition des Matériaux Principaux
Plateau de poissons : Saumon ou truite pochée à la sauce blanche (poudre faible diluée)
Matériaux de volaille : Poulet ou dinde rôtie, dégrossie au glaive
Matériaux de boucherie : Gigot d’agneau ou rôti de bœuf (très courant dans les banquets du XIXe)
Accompagnement : Légumes de saison (pommes de terre, haricots, carottes) en « matériaux de liaison »
Barriques (bouteilles) de poudre forte blanche (vin blanc d’Alsace ou de Bourgogne) et poudre forte rouge (vin de Bordeaux ou de Bourgogne)
Troisième Service – Raffinage des Matériaux
Fromages (plateau de fromages affinés, symbolisant la pierre polie)
Salade verte (feuilles « rafraîchissantes » pour équilibrer les poudres)
Quatrième Service – Matériaux Sucrés et Clôture
Pièce montée ou gâteau maçonnique (souvent en forme de temple, obélisque ou pyramide)
Poudres fulminantes (liqueurs : chartreuse, cognac, armagnac)
Café (parfois appelé « poudre noire » ou simplement servi en fin)
Fruits de saison et confiseries
Boissons tout au long des travaux :
Poudre faible (eau) pour les frères tempérés
Poudre jaune (cidre ou bière) en option
Champagne (poudre pétillante) pour les santés importantes

Les termes de table des banquets maçonniques

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La Franc-maçonnerie russe en exil : Paris comme refuge pour les loges entre révolution et diaspora

La franc-maçonnerie russe en France de 1918 à 1939 est un phénomène politique et culturel extraordinaire. Les cadres libéraux et radicaux qui étaient les plus influents lors de la Révolution de février 1917 ont ramené cette communauté à Paris lorsqu’ils ont été évincés du pouvoir par la révolution d’Octobre.

La prise de pouvoir bolchevique en 1917 a mis fin à la franc-maçonnerie en Russie. Avant cette date, et à la suite des événements de 1905, les loges de Russie étaient basées sur les élites réformistes : universitaires, membres de la Douma et cadres du Parti constitutionnel démocratique. Le but de ces ateliers n’était pas de renverser l’État mais de le transformer en un État constitutionnel où chacun savait qu’il y avait une place pour la tolérance et la liberté.

Le nouveau pouvoir soviétique a interdit les loges et de nombreux maçons ont fui le pays lors de la grande migration de 1919 à 1922. Selon André Combes et Serge Theakstone, la plupart des maçons émigrés étaient issus du Grand Orient des Peuples de Russie, un groupe secret qui avait été actif avant 1917. Les ailes conservatrice et spiritualiste affiliées à la Grande Loge de France et radicale et athées affiliées au Grand Orient de France n’avaient pas la même sociologie. Vitali Stratsev montre comment la capitale française était devenu le centre névralgique de cette diaspora.

Alors que l’espoir d’un retour rapide en Russie s’amenuisait, l’activité maçonnique s’est tournée vers l’histoire et l’étude des rituels dans les années 1930.

 Les loges ont été ravivées grâce aux liens forts de l’émigration et à l’intervention des figures clés. Vassili Maklakov, l’ancien ambassadeur bien connu, a agi comme un pont entre les Français et la communauté d’émigration, et Léonce Kandaourov avait la charge de l’organisation administrative et du réseau fraternel en exil. Homme avec un « pouvoir dictatorial » et une grande perspicacité, Kandaourov a utilisé sa position consulaire pour filtrer et recruter les candidats parmi les réfugiés. Il était en charge depuis décembre 1918 du premier comité pour la restauration de la maçonnerie russe.

Dans l’entre-deux-guerres, plusieurs ateliers russes avec des identités très fortes ont été créés à Paris :

Les principales loges (1922-1939).

ObédienceLoges PrincipalesOrientation / Caractéristiques
Grande Loge de France (Rite Écossais)L’Astrée, L’Aurore Boréale, Hermès, Jupiter, Lotos ou LotusMajoritaire. Plus conservatrice, maintient la référence au « Grand Architecte de l’Univers ». Recrute parmi les officiers et la noblesse libérale.
Grand Orient de FranceL’Étoile du Nord, La Russie Libre, Les JalonsPlus radicale, démocratique et athée. Rassemble des anciens membres des partis socialistes et des radicaux.
Le Droit HumainAuroreLoge mixte (hommes et femmes).
La loge Lotos essaimera en 1993 à Moscou sous l’égide de la GLNF et participera à la création de la Grande Loge de Russie en 1995. Après-guerre la Loge La Russie Libre changera de nom et portera le nom de « Les jalons ». Létoile du Nord se maintiendra jusque dans les années 1960 et sera réveillée à Moscou par le GODF en 1991 de façon clandestine. (Cf. André Combes, pp. 83-84)

 Dans les années 1920, l’activité était dominée par l’activisme antisoviétique. Les membres se considéraient comme un « cadre sûr » pour une administration démocratique de la Russie sous la future administration de l’URSS, selon Nicolas Lebourg.

Mais en 1930, le régime soviétique était fermement établi et la mort de Kandaourov avait conduit à une crise. Les intérêts se sont tournés vers l’histoire maçonnique. La loge Lotos, fondée en 1933, illustre cette transition politique et philosophique du politique au philosophique. Au début des années 1930, le recrutement a également changé. Ainsi, bien que les nobles libéraux et les hauts fonctionnaires dominaient initialement, il y avait beaucoup de maçons juifs. Selon Nina Berberova, sur 408 nouveaux initiés en France, 182 étaient juifs.

Les femmes ont également pu rejoindre ce mouvement car l’Ordre Maçonnique Mixte International avait aidé à créer la loge Aurore en 1927. Cet atelier à dominante féminine était consacré à la théosophie et accueillait les combattantes de la liberté intellectuelle Ariadna Tyrkova-Williams et Alexandra Holstein.

Ces loges ont dû faire face à des campagnes anti-maçonniques. Les monarchistes et les Cent-Noirs, par exemple, accusaient les maçons d’être responsables de l’effondrement de la monarchie et d’être des agents « judéo-maçonniques » liés aux bolcheviks. Comme l’a dit Viazemski (cité par Irina Babich) : « Les monarchistes l’avaient fait de manière beaucoup moins rusée mais plus bruyante : ils avaient convaincu les émigrés effrayés que nous étions des bolcheviks, ni plus ni moins que les dirigeants bolcheviques : Lénine, Trotski, Zinoviev. »

Le métropolite Antoni, lui aussi, a publié une proclamation en 1932 contre la maçonnerie comme une chose anti-chrétienne et anti-orthodoxe. Enfin, selon Irina Babich, citant le témoignage de Viazemski, les bolcheviks ont également tenté de pénétrer les loges pour s’y opposer.

L’occupation allemande a été dévastatrice. Environ 200 maçons russes ont été arrêtés, beaucoup d’entre eux sont morts dans les camps de la mort (juifs et anciens socialistes) ou ont rejoint la Résistance. La libération a suscité de brefs espoirs de retour en Russie. Certains maçons ont rejoint le camp des activistes antisoviétiques de la guerre froide. Le nombre de membres a progressivement diminué en raison de la mort ou de l’apathie. Certaines loges ont survécu jusqu’aux années 1960. Les membres survivants de la loge Aurore du Droit Humain n’ont pas été autorisés à réintégrer leur loge en raison de l’opposition de la direction du Droit Humain. La plupart de ces membres survivants se sont affiliés à d’autres loges du Droit Humain.

Bibliographie

  • Babich, Irina, « Émigrés caucasiens dans les loges maçonniques russes en France (1922-1939) », The Caucasus & Globalization, vol. 8, numéro 3-4, pp. 92-109, 2014.
  • Berberova, Nina, Francs-maçons russes du XXe siècle : Hommes et loges, traduit du russe par Lilia Slobodskoy, Éditions Noir sur Blanc / Actes Sud, 1990.
  • Combes, André, « Les relations entre les franc-maçonneries russe et française (1905-1945) », Chroniques de l’histoire maçonnique n° 85, 2020/1, pp. 64-84, 2020.
  • Gousseff, Catherine. « Chapitre 5. Les Russes à Paris dans les années vingt, une présence notable. » L’exil russe, Éditions du CNRS, pp. 123-153, 2008.
  • Hassell, James E., Les réfugiés russes en France et aux États-Unis entre les deux guerres mondiales, Transactions de la Société philosophique américaine, vol. 81, partie 7, 1991.
  • Lebourg, Nicolas. Les émigrés blancs et l’anticommunisme international en France (1918-1939). IERES Occasional Papers, n° 9, décembre 2020.
  • Startsev, Vitali « Les francs-maçons émigrés russes en France (1918-1939) », Slavica Occitania, n° 24, 2007, pp. 413-426.
  • Theakstone, Serge, « La franc-maçonnerie russe en France entre l’exode de 1919 et la guerre de 1940 », Travaux de la Loge Villard de Honnecourt, volume VIII, 1972.
  • Vautel, Lila. « Nina Nikolaïevna Berberova, entre exil et résilience, une peintre inattendue de la franc-maçonnerie. » La Chaîne d’Union, 94(4), pp. 57-63, 2020.

S. MORIN

Pierre Douglas « Vite, avant que j’oublie ! » : une vie de rencontres, de fidélités et de transmission

Le 12 août dernier, la rédaction de 450.fm vous offrait un entretien exclusif avec Pierre Douglas à l’occasion de son dernier ouvrage, Vite, avant que j’oublie !. Aujourd’hui, nous sommes heureux de prolonger cette rencontre par notre note de lecture. Derrière ces 360 pages menées tambour battant, des studios de radio aux scènes parisiennes, des routes du Tour de France aux déjeuners de l’Élysée, se dessine bien davantage qu’une galerie de souvenirs : le portrait d’un homme qui n’a cessé d’apprendre, de transmettre, de rencontrer et de recommencer. Une existence placée sous le signe du mouvement, du rire et de la fidélité, mais dans laquelle le lecteur maçon découvrira aussi, en filigrane, une remarquable leçon sur le travail de soi.

Pierre Douglas « Vite, avant que j’oublie ! » : une vie de rencontres, de fidélités et de transmission
Pierre Douglas

Le serment des sept ans

À sept ans, devant les bougies de son gâteau d’anniversaire et une famille qui ne mesure guère la portée de la déclaration, un enfant annonce qu’un jour il montera sur une scène pour faire rire. Près de quatre-vingts ans plus tard, la promesse demeure. Vite, avant que j’oublie ! raconte ainsi moins une carrière qu’une fidélité : celle d’un homme qui n’a jamais vraiment appris à s’arrêter et pour qui l’immobilité paraît presque une faute contre la vie.

Pierre Douglas « Vite, avant que j’oublie ! » : une vie de rencontres, de fidélités et de transmission

Tout est mouvement dans ces mémoires. Le reportage sous les balles de Belfast, Europe 1, France Inter, la télévision, le Don Camilo, le Caveau de la République, les Deux Ânes, les rencontres avec Mitterrand, Chirac, Anquetil, Ventura, Verneuil, Piat, Le Luron, les voyages, le théâtre, la musique, jusqu’à ce Requiem de Mozart dirigé le 20 avril 1995 sous les voûtes de Saint-Germain-des-Prés. Pierre Douglas traverse les métiers comme d’autres traversent les paysages, avec cette curiosité insatiable qui est peut-être le véritable fil d’Ariane du livre.

Une parole donnée devant un gâteau d’anniversaire

Né en août 1941 à Saint-Germain-en-Laye, Pierre Douglas grandit rue de Vaugirard entre une mère choriste, qui chante chaque dimanche à Saint-Sulpice, et un père professeur d’allemand, amoureux de littérature et de musique, capable d’entraîner ses quatre enfants en patins à roulettes jusqu’au parvis de Notre-Dame pour leur raconter Quasimodo. Chez les Douglas, les pierres de Paris parlent avant même que les livres ne soient ouverts : Notre-Dame devient Victor Hugo, le Louvre appelle Dumas, la ville entière se transforme en bibliothèque.

Pierre Douglas « Vite, avant que j’oublie ! » : une vie de rencontres, de fidélités et de transmission

Son patronyme se prêtant aux plaisanteries, l’adolescent adoptera comme nom de scène son second prénom, reçu de l’admiration paternelle pour Douglas Fairbanks. Ce détail pourrait sembler anecdotique ; il dit pourtant beaucoup de l’homme qui s’annonce : changer de nom sans cesser d’être soi, emprunter des voix sans perdre la sienne, traverser les personnages pour mieux revenir à son propre visage.

Le récit avance ensuite par détours, bifurcations et coups d’audace

Un baccalauréat manqué, une école de commerce, quatre années passées chaque soir auprès de jeunes délinquants d’un foyer parisien, puis une soirée de fin d’études devant trois cents personnes, José Artur dans la salle, France Inter, Limoges, enfin Europe 1 conquis après des mois d’obstination. Chez Douglas, le hasard n’existe guère qu’à condition d’être provoqué. La chance est une porte, encore faut-il avoir suffisamment frappé pour qu’elle s’ouvre.

Les pères qu’un homme se choisit

Le père réel, Horace, occupe dans ces mémoires la place d’une blessure qui ne s’est jamais entièrement refermée. Homme cultivé, passionné de Goethe, de musique et de littérature, il fut aussi incapable de donner à son fils cette reconnaissance que celui-ci attendait. Certaines pages sont d’une cruauté presque sèche, justement parce que Douglas refuse le pathos.

Pierre Douglas « Vite, avant que j’oublie ! » : une vie de rencontres, de fidélités et de transmission

Après la mort du père, l’appartement familial est retrouvé presque entièrement vidé : meubles, tableaux, vaisselle, albums ont disparu. Il ne reste à Pierre que ce qu’aucun héritier ne peut vendre ni aucun déménageur emporter : les souvenirs conservés dans sa tête. Tout le titre du livre pourrait tenir dans cette scène, car écrire devient alors sauver de l’effacement ce qui ne possède plus d’autre demeure que la mémoire.

Face à cette filiation douloureuse se dessine une autre généalogie, librement choisie, et c’est ici que le regard initiatique devient particulièrement fécond.

Pierre Douglas « Vite, avant que j’oublie ! » : une vie de rencontres, de fidélités et de transmission
Frédéric Pottecher
Pierre Douglas « Vite, avant que j’oublie ! » : une vie de rencontres, de fidélités et de transmission
Thierry Le Luron

Jean Gorini apprend au jeune reporter à dire l’essentiel en soixante secondes ; Frédéric Pottecher lui enseigne l’art de faire parler un procès ; Thierry Le Luron l’appelle sur scène et lui donne sa chance ; Lino Ventura lui apprend l’économie du geste devant une caméra ; Jean-Claude Harteman l’initie patiemment à la direction d’orchestre ; Jean Piat, enfin, accepte de le faire travailler sur Prof, mais lui recommande de ne surtout pas devenir son imitateur.

La leçon dépasse largement le théâtre : transmettre n’est jamais fabriquer une copie. Le véritable maître n’exige pas que l’élève reproduise son geste ; il lui donne les outils nécessaires pour découvrir le sien. Tout Franc-maçon reconnaîtra là quelque chose de la chaîne initiatique : recevoir, travailler, transformer, puis transmettre à son tour sans jamais prétendre posséder ce que l’on transmet.

Treize ans pour une heure de rire

Pierre Douglas « Vite, avant que j’oublie ! » : une vie de rencontres, de fidélités et de transmission
Jean PIAT, 2007

L’une des plus belles anecdotes du livre pourrait presque constituer une petite parabole compagnonnique. Dans un club de vacances, un jeune animateur se désole de voir Pierre Douglas provoquer en une heure les rires qu’il tente d’obtenir depuis toute une saison. Douglas lui répond qu’il ne lui a pas fallu une heure pour arriver à ce résultat, mais treize années.

Pierre Douglas « Vite, avant que j’oublie ! » : une vie de rencontres, de fidélités et de transmission
Pablo Picasso

Et il lui raconte Pablo Picasso répondant à une dame qui s’étonnait du prix demandé pour un dessin exécuté en quelques instants : ces quelques minutes avaient nécessité cinquante années d’apprentissage.

Voilà peut-être l’une des clefs du livre

Pierre Douglas apprend les claquettes à quarante ans pour l’Alcazar, entre en cours de direction d’orchestre alors qu’il déchiffre difficilement une partition, reprend plus tard le piano depuis le commencement. Rien ne lui semble définitivement acquis, parce que tout métier, comme tout art, doit être remis sur l’établi.

Le Franc-maçon reconnaît immédiatement cette logique. La pierre que l’on croyait polie révèle toujours une nouvelle aspérité. L’ouvrage humain n’est pas achevé ; il ne saurait l’être. Dans l’entretien accordé à 450.fm, Pierre Douglas emploie lui-même la formule : qu’il écrive ou qu’il travaille en Loge, il s’agit toujours de « tailler la pierre ». Toute son existence semble confirmer cette intuition : l’inachèvement n’est pas l’échec de l’œuvre, mais sa condition.

Féroce, jamais bas

Pierre Douglas « Vite, avant que j’oublie ! » : une vie de rencontres, de fidélités et de transmission

De cette longue fréquentation du chansonnier se dégage également une véritable éthique de la parole. Douglas se réclame volontiers des troubadours, des pamphlétaires et de tous ceux qui payèrent parfois cher le droit de rire du pouvoir. Mais la liberté du chansonnier n’est pas, chez lui, licence de tout dire.

Il pose lui-même ses limites : ne pas s’attaquer à la vie privée, ne pas sombrer dans la bassesse, ne jamais conduire le public à regretter d’avoir ri. Il préfère quitter un établissement plutôt que d’accepter qu’un directeur lui dicte ce qu’il doit dire, refuse certaines facilités du métier et conserve de ses années de journaliste cette méfiance instinctive à l’égard d’une information fabriquée.

Pierre Douglas « Vite, avant que j’oublie ! » : une vie de rencontres, de fidélités et de transmission

C’est ici qu’apparaît Henri Verneuil et, avec lui, l’une des pages intellectuellement les plus stimulantes du livre. Le cinéaste raconte à Pierre Douglas l’importance qu’eut pour lui l’expérience de Stanley Milgram lorsqu’il conçut I comme Icare. Sous l’autorité d’un cadre jugé légitime, environ soixante pour cent des sujets de l’expérience acceptent d’aller jusqu’aux décharges électriques maximales ; lorsque le contact physique avec la prétendue victime est rétabli, cette proportion tombe fortement.

Pierre Douglas en retient une conviction qui traverse toute son existence : le contact humain constitue l’un des remparts contre la déshumanisation.

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Le Maçon y entend aussitôt autre chose.

La liberté de conscience n’est pas une décoration placée au fronton de nos Temples ; elle ne vaut que lorsqu’un homme accepte de répondre personnellement de ses actes. L’obéissance ne dispense jamais du jugement. L’autorité n’abolit pas la conscience. Et le Niveau rappelle obstinément que la célébrité, le pouvoir, les honneurs ou les titres ne changent rien à l’essentielle égalité des êtres humains.

La longue correspondance entretenue par Douglas avec des détenus relève de cette même philosophie : un homme ne se réduit jamais à sa faute, pas davantage qu’un autre ne se résume à sa réussite.

Ce qui tombe et ce que les hommes relèvent

Pierre Douglas « Vite, avant que j’oublie ! » : une vie de rencontres, de fidélités et de transmission
Temple de Bel, L. Vignes,1864

Deux images de pierre traversent le volume et se répondent à vingt années de distance.

En 1995, sur le Mermoz, Pierre Douglas joue à Palmyre, au pied du temple de Bel. Le ciel, les colonnes, les pierres antiques et le désert composent un décor tellement prodigieux que, raconte-t-il en substance, n’importe quelle apparition mythologique semblerait soudain vraisemblable. Puis l’Histoire est passée. Les destructions, les supplices, la barbarie ont profané ce paysage de mémoire.

Pierre Douglas « Vite, avant que j’oublie ! » : une vie de rencontres, de fidélités et de transmission
Temple de Bel détruit par l’État islamique en 2015

À l’autre extrémité du livre surgit le 15 avril 2019 et la flèche de Notre-Dame qui s’incline dans les flammes.

La page que Pierre Douglas consacre à sa reconstruction mérite d’être méditée dans nos Ateliers. Il imagine les talents des bâtisseurs retrouvés en chacun, selon sa spécialité, tous réunis autour d’un même objectif : réparer. L’auteur ne convoque ni l’Équerre, ni le Compas, ni le Maillet. Pourtant, il écrit là une authentique page d’Art royal : la pierre relevée devient promesse pour ceux qui la relèvent.

Pierre Douglas « Vite, avant que j’oublie ! » : une vie de rencontres, de fidélités et de transmission

Cette intuition rejoint magnifiquement son aventure musicale. Le 20 avril 1995, atteint depuis plusieurs semaines d’une douloureuse névralgie cervico-brachiale, Pierre Douglas prend la baguette à Saint-Germain-des-Prés pour diriger le Requiem de Mozart. Sous les voûtes du sanctuaire où sa mère avait elle-même chanté, la douleur finit par s’effacer dans la musique, emportée, écrit-il, avec le Dies irae.

Le Franc-maçon sait ce que Mozart signifie dans notre imaginaire.

Mais l’essentiel est ailleurs : dans cette expérience presque alchimique où la douleur devient musique, la mémoire présence et le deuil œuvre commune. Ce qui était subi se transforme. Et n’est-ce pas, au fond, l’une des définitions possibles du travail initiatique ?

Pierre Douglas « Vite, avant que j’oublie ! » : une vie de rencontres, de fidélités et de transmission
Mozart

Une autre lumière sur le parcours

À ce point du récit, quelque chose change dans la lecture. Derrière l’homme de scène, le journaliste, le chansonnier, l’ami des artistes et des puissants, se dessine un autre Pierre Douglas, plus intérieur, plus attentif à ce que l’expérience dépose lentement en nous. Son parcours maçonnique, commencé en 1984, éclaire alors rétrospectivement bien des pages du livre sans qu’il soit nécessaire d’en faire un commentaire séparé.

Notre entretien du 12 août en donnait une clef essentielle. Pierre Douglas y distinguait sa « vie avant » et sa « vie depuis », évoquant la Loge comme un lieu où l’on ne vient pas jouer un personnage, mais au contraire se déprendre peu à peu des rôles que la vie profane nous impose. Lui qui a passé son existence à parler, à imiter, à raconter et à faire rire confiait aussi avoir appris en Loge à écouter davantage. Le contraste est suffisamment beau pour être médité.

Pierre Douglas « Vite, avant que j’oublie ! » : une vie de rencontres, de fidélités et de transmission

Car tout, dans Vite, avant que j’oublie !, parle finalement de transmission, d’apprentissage, de fidélité et de transformation. L’enfant devenu artiste demeure l’élève de ceux qu’il admire ; le journaliste apprend de Gorini, le comédien de Ventura, le musicien d’Harteman, l’acteur de Jean Piat. Chacun lui transmet quelque chose sans jamais lui demander de devenir une copie. Cette pédagogie du geste juste, du travail repris, de la parole éprouvée et de l’écoute pourrait presque servir de définition profane du compagnonnage initiatique.

Le lecteur maçon y reconnaîtra volontiers une vieille leçon du Temple : nous ne recevons jamais une forme achevée de nous-mêmes. Nous recevons des outils, des exemples, parfois des blessures, et il nous appartient ensuite d’en faire une œuvre.

Lorsque le rire rencontre la profondeur

La loyauté d’une note de lecture oblige cependant à regarder également ce qui résiste. Vite, avant que j’oublie ! est d’abord un formidable livre de rencontres, de métiers, de scènes et d’aventures. Pierre Douglas raconte le monde qu’il a traversé avec gourmandise, précision, humour et une mémoire prodigieuse. Il est moins naturellement porté vers l’autoportrait introspectif.

Pierre Douglas « Vite, avant que j’oublie ! » : une vie de rencontres, de fidélités et de transmission
Pierre Dac – droits Studio Harcourt

Dès l’avant-propos, lorsqu’il reprend la célèbre question de Pierre Dac – « Qui suis-je ? D’où viens-je ? Où vais-je ? » –, il répond par une pirouette. Ce réflexe lui ressemble : lorsque la gravité approche, l’humour surgit presque aussitôt, comme s’il fallait empêcher la pesanteur de gagner tout à fait.

Mais certaines pages franchissent pourtant cette frontière

C’est particulièrement vrai lorsqu’il revient sur son père et sur Horace M., la pièce conçue avec son épouse autour de cette figure familiale douloureuse. Là, le récit change de registre. Le chansonnier cesse un instant d’observer le monde extérieur ; il accepte de descendre dans une mémoire autrement plus dangereuse, celle des blessures anciennes, des fidélités empêchées et des héritages qui pèsent davantage que les objets.

Pierre Douglas « Vite, avant que j’oublie ! » : une vie de rencontres, de fidélités et de transmission
Jean-François Balmer

Jean-François Balmer donnera notamment voix à ce personnage lors d’une lecture. Et quelque chose de saisissant se produit alors : le père réel devient personnage de théâtre, la douleur devient matériau, le souvenir devient œuvre.

Voilà, cette fois, une transformation presque alchimique.

Ce qui fut subi n’est pas effacé : il est travaillé.

Le Franc-maçon ne peut qu’être sensible à cette métamorphose.

Descendre en soi ne consiste pas à contempler indéfiniment ses propres ténèbres, mais à tenter d’y découvrir une matière susceptible d’être transmutée. La pierre brute n’est jamais niée ; elle est travaillée.

Pierre Douglas « Vite, avant que j’oublie ! » : une vie de rencontres, de fidélités et de transmission

Dans ces pages consacrées à Horace, Pierre Douglas apparaît peut-être sous son jour le plus profondément humain. Le rire demeure, bien sûr, mais il ne protège plus tout à fait. Et c’est précisément lorsque le saltimbanque accepte de quitter un instant la lumière de la scène que son portrait gagne en profondeur.

Pierre Douglas écrit comme il vit : en mouvement, dans l’urgence du récit, porté par cette conviction que la vie doit d’abord être saisie avant d’être classée.

Le livre lui-même aura connu une singulière traversée.

Achevé une première fois en 2020, il devait paraître lorsque la pandémie interrompit brutalement son chemin. La première maison d’édition ne survivra pas à cette période et, dans le même temps, son épouse traverse une grave épreuve. Cinq années passeront avant que ces mémoires ne trouvent finalement leur lecteur.

Cette histoire éditoriale ressemble presque à son auteur : contrariée, retardée, bousculée, mais jamais véritablement arrêtée.

Pierre Douglas « Vite, avant que j’oublie ! » : une vie de rencontres, de fidélités et de transmission
Cimetière du Montparnasse

Le dernier chapitre nous conduit alors au cimetière du Montparnasse, vers l’allée C2, lieu que Pierre Douglas évoque depuis longtemps comme celui d’un repos futur, bien qu’il n’y possède aucune concession. Arrivé, selon ses propres mots, dans la « dernière ligne droite », il regarde le chemin parcouru avec une sérénité qui tranche avec l’homme pressé rencontré au début du livre.

Mais Pierre Douglas serait-il encore Pierre Douglas s’il acceptait réellement de conclure ?

Après cet ouvrage, après les studios, les théâtres, les voyages, les Présidents, les amis disparus, les éclats de rire, les blessures, Mozart, Notre-Dame, le vélo, la scène et la famille, le livre refuse le point final.

Et viennent simplement deux mots : À suivre…

Tout Pierre Douglas est là.

Un homme qui a passé sa vie à prêter sa voix aux autres refuse encore de prononcer le mot de la fin.

Pierre Douglas « Vite, avant que j’oublie ! » : une vie de rencontres, de fidélités et de transmission

Aux Imaginales maçonniques d’Épinal, il avait justement consacré son intervention à la recherche d’un mot : « Un MOT !!! Vite, avant que j’oublie… »

Nous autres Maçons connaissons cette histoire. Nous savons quelque chose d’un Mot perdu, d’un mot que l’on cherche sans jamais pouvoir prétendre le posséder tout entier, d’un mot qui se transmet précisément parce qu’il demeure inachevé.

Pierre Douglas « Vite, avant que j’oublie ! » : une vie de rencontres, de fidélités et de transmission

Pierre Douglas court contre l’oubli. L’initiation nous apprend peut-être, elle aussi, que vivre ne consiste pas seulement à accumuler des souvenirs, mais à transformer l’expérience en conscience, la rencontre en transmission et le temps reçu en œuvre à poursuivre.

C’est peut-être là que Vite, avant que j’oublie ! devient, sans jamais en avoir l’air, un livre profondément initiatique.

Car après 360 pages et une vie menée tambour battant, Pierre Douglas nous laisse finalement devant la seule question qui vaille :

qu’aurons-nous, à notre tour, appris, transformé et transmis avant de passer le témoin ?

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Pierre Douglas « Vite, avant que j’oublie ! » : une vie de rencontres, de fidélités et de transmission

Vite, avant que j’oublie !
Pierre Douglas – Éditions L.O.L., 2025, 360 pages – 17,50 €

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La Lumière des Solstices : Une Dialectique Initiatique entre cycle solaire et Logos johannique

Au sein de la Loge, l’invocation de la Lumière n’est jamais un acte anodin. Elle constitue l’essence même de notre démarche. Lorsque le Vénérable Maître et les surveillants, à l’ouverture des travaux allument les étoiles des Loges de Saint-Jean, ils ne se contentent pas de reproduire un geste rituel : ils réinscrivent la Loge dans un mouvement cosmique dont l’origine se perd dans l’aube de l’humanité. Cette lumière, source de toute vie, est célébrée avec une intensité particulière lors des solstices d’été et d’hiver.

Une question fondamentale émerge alors pour le maçon en quête de Vérité : cette lumière est-elle la même, ou bien l’alternance des saisons nous impose-t-elle une approche différenciée ?
Pour répondre à cette interrogation, il convient d’analyser la nature profonde des solstices, non plus comme de simples curiosités astronomiques, mais comme les moments charnières d’un éternel retour, transcendé par l’héritage johannique qui structure en particulier le Rite Écossais Ancien et Accepté.

Le rythme du cosmos : la loi des cycles et la mémoire des âges

L’observation des solstices constitue le premier « rite » de l’humanité. Avant que les calendriers ne se figent dans le papier, ils étaient inscrits dans la pierre. La trajectoire de la Terre, cette ellipse décrite autour de l’astre solaire, impose une inclinaison de l’axe de rotation qui ne cesse de varier. Ce n’est pas une fatalité mécanique, mais une opportunité spirituelle.

Comme le démontrent les sites mégalithiques de Stonehenge à Baalbek, les bâtisseurs anciens comprenaient que le Soleil était le moteur du vivant. Le solstice n’est pas une fin, c’est un point de bascule. Au zénith de l’été, le jour triomphe, marquant l’épanouissement de la nature ; au creux de l’hiver, la nuit atteint son paroxysme, invitant au retrait et au silence.

Ces cycles étaient intimement liés au mythe de la fertilité et de la mort, tel celui du dieu sumérien Tammuz. Tammuz, dieu pasteur et symbole de la végétation, subissait chaque année l’épreuve de la descente aux Enfers. Sa mort symbolique n’était que le prélude nécessaire à son retour. Ce schéma «  mort et renaissance, extinction et ranimation » constitue la trame de fond de toute existence.

Pour le franc-maçon, ces feux de joie solsticiaux ne sont pas de simples vestiges païens, mais le rappel que la lumière ne disparaît jamais ; elle change simplement de plan de manifestation.

En France, la persistance de ces feux dans la tradition populaire, malgré les tentatives ecclésiastiques de les réguler, témoigne d’une nécessité profonde : celle de célébrer, au milieu de la nuit, la permanence de la Lumière. C’est ici que le symbole rejoint l’astronomie, transformant une variation orbitale en une leçon métaphysique.

L’édifice symbolique : les deux Saint-Jean comme piliers

L’Église a, par pragmatisme autant que par souci de continuité, intégré ces célébrations dans son propre calendrier, en y accolant la commémoration des deux Saint-Jean.

Cette appropriation est, pour nous, une richesse symbolique. Elle permet de distinguer deux modalités de la Lumière. Saint Jean-Baptiste, célébré le 24 juin, est le précurseur. Dans son prénom, Johanan, résonne la grâce divine. Il est le dernier prophète de l’Ancien Testament, celui qui prépare le terrain, qui baptise dans l’eau pour purifier les âmes. Il est l’annonciateur : son message est un message d’action, de repentir actif, de préparation à la venue de la Lumière.

À l’opposé, Saint Jean l’Évangéliste, dont la fête suit le solstice d’hiver (le 27 décembre), incarne une dimension tout autre. Si le Baptiste est l’homme du désert et de l’action, l’Évangéliste est l’homme du Prologue. « Au commencement était le Verbe (le Logos), et le Verbe était avec Dieu, et le Verbe était Dieu. […] En lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes ; la lumière luit dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont pas reçue. » (Jean 1:1-5) . Ce texte, ouvert sur l’autel de la Loge, lors de l’allumage des feux, n’est pas un texte dogmatique, mais une clé d’interprétation du monde. Il définit la Lumière non comme un objet physique, mais comme une vibration fondamentale, une Parole qui crée le réel.

Cette dualité johannique, le Baptiste pour la rigueur et l’action, l’Évangéliste pour la sagesse et la compréhension du Logos, permet au maçon de structurer sa propre progression. Le solstice d’été devient une fête de la jeunesse et du travail accompli, tandis que le solstice d’hiver devient le temps du recueillement et de la gestation intérieure.

L’unité de la Lumière : au-delà de la dualité

La question demeure : est-ce la même lumière ? En maçonnerie, la réponse est affirmative par essence, mais dialectique par existence.

La Lumière est une, inaltérable, elle est le Fiat Lux originel.

Cependant, nous vivons dans un monde soumis à la dualité. Comme le suggérait Janus, le dieu romain aux deux visages que la tradition chrétienne a su intégrer à travers les deux Saint-Jean, l’année est un cycle qui regarde à la fois vers le passé et vers l’avenir. La Lumière d’été est une lumière manifestée. Elle illumine la nature, elle permet à l’édifice extérieur de croître. C’est la lumière de « l’exotéricité » (caractère de ce qui est extérieur), celle que nous projetons dans le monde pour bâtir une société plus éclairée. À l’inverse, la Lumière d’hiver est une lumière subtile. Elle est celle qui ne se voit pas dans les reflets du monde, mais qui brûle dans la profondeur de l’Initié. C’est la lumière de « l’ésotéricité » (caractère de ce qui est intériorisé), celle que l’on trouve en se retirant en soi-même, après avoir vaincu l’obscurité de la matière.

Le maçon ne choisit pas entre ces deux lumières. Il les intègre. L’erreur serait de croire que l’une est supérieure à l’autre. Sans la Lumière du solstice d’été, l’action maçonnique devient stérile, isolée. Sans la Lumière du solstice d’hiver, la recherche de Vérité devient superficielle, déconnectée de la source.

En somme, les solstices nous enseignent que le temps n’est pas une ligne droite, mais une spirale. Chaque solstice est un retour, mais un retour à une octave supérieure. Nous ne revenons jamais exactement au même point ; nous revenons vers la même source, mais avec une conscience enrichie par les travaux effectués durant le cycle écoulé. La fête des Saint-Jean n’est pas seulement une célébration calendaire, c’est une célébration de notre propre devenir.

Que le feu des Saint-Jean, allumé dans nos loges, demeure le guide de nos pas. Que la lumière rayonnante de l’été nous pousse à l’action généreuse dans la Cité, et que la lumière recueillie de l’hiver nous apporte la profondeur nécessaire à notre édification personnelle.
En unifiant ainsi ces deux lumières, le franc-maçon se fait, à l’image du Logos, le reflet conscient de la Lumière primordiale, porteur de cette lumière, d’un solstice à l’autre.

Comment faire fructifier son héritage maçonnique ? : vision moderne entre talents, anthropie et palingénésie

La franc-maçonnerie contemporaine se trouve à un carrefour : conserver un héritage centenaire ou le faire fructifier pour qu’il reste vivant. Mais pour cela, il faut impérativement le mettre en danger, ou du moins lui faire prendre des risques. C’est là que tous les maçons ne sont pas d’accord. La parabole des talents, lue à la lumière des principes d’anthropie/néganthropie et du troisième degré où est étudié la palingénésie, offre une grille puissante pour penser une maçonnerie qui ne soit ni musée ni rupture, mais chantier permanent de renaissance.

La parabole des talents : un capital symbolique à investir

Dans la parabole, le maître confie des talents « selon les capacités » de chacun. Deux serviteurs les font fructifier ; le troisième, par peur, les enterre. Le reproche n’est pas la perte, mais la stérilité.

Transposée à la franc-maçonnerie, cette histoire dit ceci : les « talents » sont le rituel, les symboles, l’architecture des grades, les méthodes de travail sur soi, la mémoire collective. Ce capital n’est pas un dépôt à sceller, mais un fonds à investir. La question n’est pas « combien avons-nous reçu ? », mais « que faisons-nous de ce que nous avons reçu ? ».

Deux attitudes s’opposent alors :

  • Faire travailler l’héritage : questionner, adapter, mettre en dialogue avec les sciences, les arts, les enjeux contemporains ; accepter le risque de l’essai et de la réforme. Repenser les structures de Loges… et d’Obédiences.
  • Enterrer l’héritage : répéter sans comprendre, sacraliser la forme, refuser toute modification sous prétexte que « c’est ainsi depuis toujours ».

La fidélité maçonnique n’est donc pas la conservation pure, mais le courage de faire vivre, questionner et multiplier.

Anthropie et néganthropie : la maçonnerie comme machine à ordonner le sens

Dans un univers tendu entre anthropie (désordre, dispersion, perte de sens) et néganthropie (ordre, organisation, production de sens), la franc-maçonnerie peut être comprise comme une pratique néganthropique : elle transforme le bruit du monde en langage, le chaos des passions en travail éthique, l’opinion en réflexion.

  • Le rituel est un dispositif de néganthropie : il canalise l’attention, structure le temps, impose une discipline de la parole et du silence.
  • Le symbole est un opérateur de sens : il condense des réalités complexes en figures lisibles, ouvrant des chemins de compréhension plutôt que de simples croyances.
  • La loge est un milieu ordonné : elle crée un espace où la fraternité n’est pas un slogan, mais un exercice concret de confiance, de responsabilité et de rectitude.

Dans cette perspective, « faire fructifier les talents », c’est refuser que le rituel devienne automatisme, que le symbole devienne décor, que la loge devienne un club. C’est exiger que chaque geste, chaque mot, chaque silence produise du sens et de la transformation intérieure.

Le troisième degré et la palingénésie : mourir pour renaître, encore et toujours

Le troisième degré (Maître Maçon) est le plus profond des trois grades symboliques. Il met en scène la légende d’Hiram Abif, architecte du Temple, dont la mort et la « résurrection » symbolique structurent l’enseignement du grade. La palingénésie — du grec palin (à nouveau) et genesis (naissance) — désigne la renaissance, la régénération, le retour à un état supérieur d’existence. En franc-maçonnerie, elle n’est pas un événement unique, mais un principe permanent :

  • L’initiation elle-même est une palingénésie : on « meurt » à un état profane pour renaître à une vie maçonnique.
  • Chaque grade est une étape de transmutation : Apprenti (naissance/youth), Compagnon (construction/manhood), Maître (réflexion, mort symbolique, renaissance). Ainsi, le Temple de Salomon est lu comme le Temple de l’âme : chaque pierre brute taillée est une régénération morale et spirituelle.

Le troisième degré enseigne notamment à ne pas craindre la mort comme une fin, mais à la comprendre comme passage entre deux états, et à identifier son travail intérieur à celui du Maître, devenant ainsi, dans une certaine mesure, « immortel » par l’œuvre accomplie. La palingénésie maçonnique n’est donc pas une résurrection lointaine au sens de l’apocatastase chrétienne qui est prise comme un rétablissement initial, mais une renaissance permanente : du temps, des cellules, de la vie, de la nature, de la pensée. Elle dit que rien de vivant ne reste identique à lui-même sans transmuter dans une suite de moment que nous nommons « le présent ».

Une vision moderne : la loge comme laboratoire de renaissance permanente

Croiser la parabole des talents, l’anthropie/néganthropie et la palingénésie conduit à une vision moderne de la franc-maçonnerie : la loge comme laboratoire de renaissance permanente, où l’on fait fructifier un héritage en le soumettant à l’épreuve du présent.

1. Du rituel répété au rituel interrogé

Un rituel qui n’est jamais questionné devient un musée. Un rituel interrogé devient un chantier. La question n’est pas « faut-il changer le rituel ? », mais « ce rituel dit-il encore quelque chose aujourd’hui ? ».

  • Là où la forme sert encore le travail sur soi, il faut approfondir.
  • Là où elle l’entrave, il faut oser transformer, sans trahir l’esprit.
2. Du symbole décoratif au symbole opératoire

Le symbole n’est pas un ornement, mais un outil. Dans une lecture moderne, il doit :

  • Parler à des esprits formés par la science, l’histoire, la psychologie, la philosophie.
  • S’ouvrir à de nouvelles lectures (anthropologiques, sociologiques, écologiques, numériques).
  • Rester exigeant : un symbole qui ne transforme plus est un symbole enterré.
3. De la loge fermée à la loge ouverte (sans se livrer)

La franc-maçonnerie est passée, ces dernières décennies, d’une culture du secret à une culture de la communication, notamment via les outils numériques et les plateformes participatives.

Une vision moderne suppose :

  • Une discrétion maintenue sur les aspects initiatiques, mais une parole publique sur les valeurs, les engagements, les réflexions.
  • Un dialogue avec la société : sciences, arts, enjeux écologiques, questions de justice, mutations du travail et du lien social.
4. De la transmission passive à la co-création active

Faire fructifier les talents, c’est aussi changer de posture face à la transmission :

  • Ne plus considérer les jeunes générations comme de simples réceptacles, mais comme des co-auteurs de la tradition.
  • Accepter que chaque époque reçoive les talents « selon ses capacités » et les multiplie à sa manière.
Alchimiste dans son laboratoire

La tradition n’est pas un trésor à enfouir, mais un capital à investir.

Le courage de l’inachevé : mieux vaut tenter et échouer que préserver intact… et mort

La parabole est sans ambiguïté : ce qui est reproché, c’est l’inaction. Mieux vaut avoir tenté de faire fructifier et avoir partiellement échoué que d’avoir tout préservé intact… et mort. Appliqué à la franc-maçonnerie, cela signifie :

  • Accepter que des essais ne donnent pas tous leurs fruits.
  • Reconnaître que certaines réformes seront imparfaites, certaines lectures contestées.
  • Mais refuser la paralysie de la peur : la peur de perdre l’emporte sur le désir de faire croître.

Un art centenaire ne reste grand que s’il continue à grandir.

Palingénésie du temps maçonnique : renaître dans l’histoire, avec l’histoire

La palingénésie n’est pas seulement individuelle ; elle est aussi collective et historique. La franc-maçonnerie a connu des phases de floraison, de repli, de recomposition. Chaque crise, si elle est assumée, peut devenir une occasion de renaissance :

Chronos et son enfant, par Giovanni Francesco Romanelli, Musée national de Varsovie, est une représentation du XVIIe siècle du Titan 
Cronos en tant que « Père Temps » brandissant la faux de la moisson.
  • Renaître face aux dérives sectaires ou médiatiques en revenant à l’exigence éthique et intellectuelle.
  • Renaître face à la sécularisation en approfondissant le sens du sacré sans dogme.
  • Renaître face à la fragmentation sociale en faisant de la loge un lieu de fraternité réelle, pas seulement déclarée.

Le « Père Temps » (détachant patiemment les boucles de la Vierge pleurante) rappelle que temps, patience et persévérance permettent d’accomplir l’œuvre et, un jour, d’obtenir le « Mot Vrai », symbole de la Vérité divine.

La palingénésie maçonnique est donc une renaissance dans le temps : chaque génération reprend l’œuvre, la transforme, la transmet.

Une maçonnerie pour le XXIe siècle : exigences concrètes

Pour incarner cette vision moderne, quelques exigences concrètes se dégagent :

Parabole des talents, d’Andrei Mironov.
1. Exigence intellectuelle
  • Travaux de loge ancrés dans la recherche sérieuse (philosophie, sciences sociales, histoire, arts).
  • Lectures croisées : textes fondateurs, auteurs contemporains, débats de société.
2. Exigence rituelle
  • Rituels vécus, pas seulement exécutés : temps de préparation, de silence, de retour sur l’expérience.
  • Espaces pour interroger, en loge d’étude, ce qui fonctionne et ce qui s’use.
3. Exigence éthique
  • Fraternité vérifiée dans les actes : entraide, vigilance contre les abus, attention aux plus fragiles.
  • Responsabilité publique : engagement discret mais réel dans la cité, sans instrumentalisation.
4. Exigence symbolique
  • Symboles expliqués, discutés, réactualisés sans être vidés.
  • Ouverture à de nouveaux champs symboliques (écologie, numérique, corps, genre, globalisation) sans folklorisation.

Conclusion ouverte : la loge comme temple en chantier

La parabole des talents, lue avec les lunettes de l’anthropie/néganthropie et de la palingénésie, dessine une franc-maçonnerie qui ne se contente pas de durer, mais qui choisit de vivre.

  • Elle refuse d’enterrer ses talents sous la peur de perdre.
  • Elle assume le risque de faire travailler l’héritage, sachant que toute renaissance passe par une forme de mort symbolique.
  • Elle accepte d’être un temple en chantier, où chaque génération taille sa pierre, interroge ses outils, et transmet un capital accru de sens.

La véritable fidélité à l’art maçonnique n’est pas la conservation pure et simple. C’est le courage de le faire vivre, de le questionner, de le multiplier. Un art centenaire ne reste grand que s’il continue à grandir et germer.

La symbolique des bestiaires dans la progression initiatique en alchimie

Cahiers alchimiques d’un Cherchant laborieux

Le bestiaire alchimique, langage du Grand Œuvre

Artistes, Philosophes et Alchimistes ont toujours dissimulé derrière des allégories et des images les phases et les opérations du Grand Œuvre. Le bestiaire alchimique n’est donc pas un décor. Il est un langage. Tantôt l’animal désigne une matière, tantôt un état de cette matière, une opération, une phase de l’Œuvre ou encore une propriété qu’il convient à l’Artiste de reconnaître : volatilité, fixité, putréfaction, maturation, renaissance.

Dans les Travaux présentés ici, je retiendrai particulièrement Roger CARO, connu aussi sous le nom de Kamala Jnana, filiation dans laquelle je m’inscris depuis plusieurs années dans la voie du cinabre — Temple Philosophique du Soleil et FAR+C — sous la conduite de son successeur Michel C. ; Michael MAIER ; Altona ; et LAMBSPRINCK.

Plusieurs de ces auteurs emploient les animaux pour représenter le Soufre, le Mercure ou le Sel et pour illustrer le processus de réalisation de la Pierre Philosophale. Rappelons les cinq grandes phases retenues ici : la pré-préparation, la préparation, Solve, Coagula et les Multiplications.

Planche du Tripus aureus de Michael Maier, 1618
Michael MAIER, Tripus aureus, 1618.

Le Tripus aureus : huit animaux, une grammaire opérative

Cette planche dessinée de Michael MAIER, datée de 1618, fait la synthèse des matières premières et de plusieurs opérations majeures en utilisant des animaux. Le Tripus aureus — tripode ou trépied doré — se retrouve dans le cylindre posé sur l’athanor. La lecture n’est pas uniforme : le premier bandeau ne suit pas un ordre strict ; le deuxième se lit de droite à gauche ; le troisième de gauche à droite.

  • Le serpent représente le Sel Philosophique, sous sa forme liquide. Il résulte de la phase de préparation, lors de laquelle l’Artiste constate que le Sel des Philosophes se trouve en quantité infinitésimale.
  • L’aigle représente le Mercure des Philosophes, ici encore non volatil, mais appelé à le devenir grâce à l’action du cinquième feu énergétique.
  • Le lion représente le Soufre des Philosophes.
  • Le paon représente les différentes couleurs de Solve et sa queue le phénomène coloré qui irise la partie supérieure du flacon au dernier stade de la Putréfaction.
  • Le corbeau représente la putréfaction et la fin de Solve, soit l’Œuvre au noir.
  • Le dragon représente le liquide surnageant la putréfaction, rouge sang auréolé d’or, dénommé Sang du dragon.
  • Le cygne représente la fin de Coagula, l’Œuvre au blanc et la Pierre au blanc fixe.
  • Le phénix représente la fin de l’Œuvre au rouge et la multiplication de la Pierre afin de la rendre fixe, par trois fois remise sur l’ouvrage — les trois oisillons.

Ce premier parcours fait apparaître huit animaux, dont cinq appartiennent au monde des oiseaux. Ce choix n’est pas indifférent : l’oiseau dévoile, à qui sait le comprendre, que la matière, la phase ou l’opération représentée est liée à la volatilité.

Mons Philosophorum d’Altona
Altona, Mons Philosophorum, extrait de Figure secrète des Roses-Croix, 1785/88.

Le Mont des Philosophes : lire l’Œuvre de la base au sommet

Nous retrouvons dans le Mons Philosophorum, ou Mont des Philosophes, extrait de Figure secrète des Roses-Croix par Altona, les opérations du Grand Œuvre réunies en une seule planche. Les animaux y dissimulent tantôt des matières premières, tantôt le résultat de leur amalgame, tantôt encore une phase ou un procédé.

Cheminons depuis la base jusqu’au sommet.

  • Le lièvre gris représente la matière tri-une qu’il faut extraire de la mine — là où le lièvre gîte —, c’est-à-dire le cinabre à l’état de minerai.
  • Le lièvre blanc représente l’éthiop minéral, le minerai de cinabre reconstitué : Soufre et Mercure, le Sel des Philosophes ayant été ôté.
  • La poule couvant enseigne le feu constant et modéré. Trop fort, le feu — Sel — brûlera les fleurs — Soufre ; trop faible, il ne permettra pas la cuisson.
  • Le dragon représente le Sang du Dragon, obtenu après avoir coupé la tête au corbeau et qu’il faudra conserver à l’abri de la lumière.
  • Le corbeau représente la putréfaction et la vase noire et glaiseuse dans laquelle se trouvent la granulation et les terrestréités.
  • Le lion représente ici le Sel Philosophique utilisé pour laver puis blanchir les granules.
  • L’aigle représente la Pierre au blanc, fixe ; ses ailes déployées rappellent toutefois son caractère volatil et fusible.
Le Lion vert de Johann Daniel Mylius
Johann Daniel MYLIUS, Philosophia reformata, 1622.

Un même animal, plusieurs sens : du lion vert au lion rouge

Il faut ici poser une règle essentielle : un même animal peut représenter plusieurs matières ou plusieurs opérations. Il n’existe donc pas de dictionnaire zoologique mécanique qui permettrait de traduire une image sans tenir compte de la phase de l’Œuvre, de sa couleur, de sa position ou des autres symboles figurés.

Dans le dessin du Lion vert de Johann Daniel MYLIUS, le lion représente le Sel Philosophique qui permet l’agression du Soufre — le Soleil — afin de l’ouvrir pour l’unir ensuite au Mercure — la Lune.

Ce lion vert — que l’on pourrait écrire verd, ancienne graphie rapprochant le mot de ce qui n’est pas mûr — est le premier Sel utilisé dans l’Œuvre, au cours de Solve. Les sept étoiles rouges indiquent les sept doses de ce Sel des Philosophes nécessaires pour aboutir au mariage des matières premières et à la putréfaction.

Par la suite, le lion vert laisse place au lion rouge ; le Sel Philosophique laisse place au Sel « rouge », savoir le Sceau d’Hermès.

Deux lions et un aigle blanc dans la gravure de Giovanni Lacinio
Giovanni LACINIO, Pretiosa margarita…, référence utilisée dans le Travail source.

Les deux lions, l’arbre et l’aigle blanc

Nous retrouvons cette succession dans la gravure de Giovanni LACINIO : deux lions se dressent sur leurs pattes arrière et griffent de leurs pattes avant un arbre coupé, certainement un chêne pourri. Dans les Traditions ici mobilisées, ce végétal fait partie de ceux dont on peut extraire un bon Sel Philosophique ; le Sel des Philosophes n’étant présent qu’en dose infinitésimale dans le minerai de cinabre, il convient d’en produire un.

Pour découvrir la signification de l’aigle blanc, il faut d’abord lire ce sur quoi il repose. Kamala Jnana indique que le Kermès, en alchimie, n’est autre que le Mercure des Philosophes, parce qu’il est rutilant et apparaît surtout en avril-mai, au moment où il est le moins évaporé. L’aigle ne vole donc pas dans les airs : il a les ailes déployées.

« Tout bois n’est pas fait pour faire un bon Mercure. » Ce passage du rituel d’initiation du Rite Ecossais Primitif doit ici être compris comme désignant un Sel qui prend la forme du Mercure, c’est-à-dire une forme liquide.

Le Kermès minéral est décrit dans le texte de référence comme un oxy-sulfure d’antimoine, rouge cerise, fusible et volatil. Or l’aigle blanc repose sur le symbole de l’antimoine, lui-même placé au sommet du tronc, sur lequel sont indiqués les symboles des trois matières premières.

Les quatre éléments appliqués au Sel Philosophique : Feu, communication de son énergie vitale au Soufre et au Mercure ; Terre, forme solide ; Eau, état liquide après absorption de l’humidité radicale ; Air, vapeur.

La lecture de la gravure est alors la suivante : les métaux — Sel, Soufre et Mercure — alimentent le végétal par ses racines et sont présents en lui. Ils constituent une double force, figurée par les deux lions, capable de fixer ou de rendre volatiles les matières.

La planche décrit une opération de pré-préparation : l’Artiste doit d’abord obtenir le Sel des Philosophes sous une forme solide. Ce Sel des Philosophes, parfois appelé « Dents du dragon », permet de recueillir, à la bonne saison, l’humidité radicale de l’air et de la fixer en lui. Le Sel Philosophique étant volatil, son contenant doit être bouché.

Première planche de Lambsprinck
LAMBSPRINCK — première planche de la séquence.

LAMBSPRINCK : le bestiaire devient récit

Nous retrouvons cette histoire racontée autrement, cette fois chez LAMBSPRINCK. Je replacerai plusieurs planches dans un ordre de progression opérative, car les Artistes ont souvent modifié l’ordre de leurs dessins ou de leurs textes afin que seuls les Initiés puissent comprendre les procédés — et le Vulgaire uniquement souffler ou s’essayer à interpréter.

Ce qui suit n’est qu’une partie des phases ou opérations. Il s’agit d’une sélection d’images destinée à compléter le bestiaire alchimique.

Deuxième planche de Lambsprinck
LAMBSPRINCK — deuxième planche de la séquence.

Une lecture séquentielle, non un catalogue

La seconde planche prolonge la même logique : l’image n’est pas un item isolé. Elle s’insère dans une chaîne d’opérations où une matière se prépare, se transforme, se volatilise ou se fixe.

C’est ce fil opératif qui permet de replacer les figures suivantes dans une progression intelligible : le chien et le loup gris, le cerf et la licorne, le dragon, les remora, les deux aigles, l’ouroboros et enfin la salamandre.

Le chien et le loup gris chez Lambsprinck
LAMBSPRINCK — le chien et le loup gris.

Le chien et le loup gris : laver pour obtenir le Sel

Le chien et le loup gris représentent une opération de la phase de pré-préparation. Le loup gris représente la cendre — Cendrillon, Peau d’âne… pouvant en être des substituts symboliques — qu’il faudra utiliser et laver pour obtenir le chien, c’est-à-dire le filtrat nécessaire à la réalisation du Sel des Philosophes.

On voit ici que l’animal n’est pas seulement un emblème. Il devient l’indice d’une manipulation précise, d’un passage d’un état brut à un état exploitable.

Le cerf et la licorne chez Lambsprinck
LAMBSPRINCK — le cerf et la licorne.

Du cerf à la licorne : le Sel prêt à recevoir l’humidité radicale

Il s’agit ici d’une opération de la phase de préparation. Le cerf est l’équivalent du chien de l’image précédente : il est un Sel qui n’est pas encore prêt à se transformer, c’est-à-dire à passer d’un état solide à un état liquide.

La licorne représente le Sel solide des Philosophes prêt à l’action. La corne est le média permettant l’attraction et le recueil de l’humidité radicale de l’air, en certaines périodes. Comme le laisse percevoir l’arrière-plan, le Sel solide se transformera en Sel liquide, le Sel Philosophique, translucide — « l’eau qui ne mouille pas les mains » — et dans lequel flottent encore quelques parties solides cristallines.

Le dragon chez Lambsprinck
LAMBSPRINCK — le dragon.

Le dragon : fixer après la tête du corbeau

Nous retrouvons le dragon, doté d’ailes qui rappellent que, comme le Sel Philosophique, le Sang du dragon, la Quintessence ou l’Huile de Saturne parmi quelques-unes de ses dénominations, le Sang du dragon est un Sel. Il sert à fixer, donc à Coagula.

Le Philosophe l’obtient en coupant la tête du corbeau. Il doit se protéger lors de son utilisation. La figure animale n’est lisible qu’en relation avec l’étape qui la précède et celle qu’elle ouvre.

Les poissons échinéis ou remora chez Lambsprinck
LAMBSPRINCK — les poissons échinéis ou remora.

L’écheneis ou remora : quand le vaisseau s’arrête

Les poissons échinéis ou remora indiquent que l’Artiste a atteint la granulation blanche. La phase Solve est terminée et Coagula peut débuter. Il n’est alors plus besoin d’utiliser le ballon.

Kamala Jnana rappelle que ces petits poissons, réputés par les Anciens capables d’arrêter les plus gros navires, ont donné leur nom aux granulations blanches ressemblant à des limaces : à ce stade, le « vaisseau de terre » est arrêté et disparaît.

Le duel des deux aigles chez Lambsprinck
LAMBSPRINCK — le duel des deux aigles.

Le duel des deux aigles : du blanc au rouge

Le duel des deux aigles exprime le passage de la Pierre au blanc à la Pierre au rouge. Il faut que l’un meure pour que l’autre vive. Ce sont deux aigles différents, mais de même nature.

Leur volatilité rappelle à l’Artiste que la Pierre n’est pas encore fixe et qu’il doit s’armer de précaution lors de ces opérations de coloration de la Pierre — et surtout lors de son renforcement.

L’ouroboros chez Lambsprinck
LAMBSPRINCK — l’ouroboros.

L’ouroboros : la Pierre se nourrit d’elle-même

L’ouroboros est représenté par un serpent, un dragon ou un reptile semblable, lové et se mordant la queue. Les Philosophes en ont fait le symbole de la Pierre.

En se mordant la queue, le serpent illustre que la Pierre se suffit à elle-même pour croître dans toutes les phases de l’Œuvre : Solve, Coagula et les Multiplications. Il symbolise aussi le cinquième feu énergétique : le feu de roue, qui n’est définitivement pas un feu vulgaire.

« La tête du Dragon représente l’esprit mercuriel, qui dissout le fixe, c’est pourquoi les Sages disent que le dragon mange sa queue. »

La salamandre chez Lambsprinck
LAMBSPRINCK — la salamandre.

La salamandre : vivre, mourir et renaître du feu

La salamandre est « la Pierre Philosophale qui naît, prend force, vit, meurt et ressuscite du feu ».

Les étoiles qui parcourent son dos permettent à l’Artiste de connaître le nombre minimum de doses de Sel qu’il devra administrer à chacune des étapes de l’Œuvre. La planche indique qu’il faut cuire et recuire la Pierre, à l’aide des cinq feux, afin de la parfaire et de la rendre fixe.

La salamandre, capable de vivre dans le feu, enseigne enfin que rien ne s’ajoute et rien ne se retranche pour aboutir à la réalisation finale : la Pierre Philosophale. L’Artiste travaille toujours à partir des mêmes matières.

Qu’est-ce qu’une « bête » pour l’Alchimiste ?

Un bestiaire se compose d’abord de bêtes. J’emprunterai une fois encore à Kamala Jnana la définition qu’il donne de ce mot dans son Dictionnaire Philosophique et Alchimique.

Dans Solve, la bête mâle, ou Soufre des Philosophes, est appelée lion rouge par contraste avec le Sel Philosophique, nommé lion vert — non à cause de sa couleur, mais par la vertu acide qu’il possède et qui rappelle quelque chose de non mûr. Quant à la bête femelle, ou Mercure des Philosophes, elle est dénommée aigle en raison de sa volatilité.

Parfois aussi, le Soufre et le Mercure sont appelés dragons, et le Sel, chien d’Arménie. De leur combat à mort naît la Quintessence, ou Sang des Innocents.

Enfin, à la fin de Solve, la granulation prend parfois le nom de Phénix parce qu’elle semble renaître des cendres du compost, dont elle a la même origine.

Ainsi, les animaux du bestiaire alchimique servent leurs Maîtres respectifs et dissimulent leurs secrets selon la symbolique que ceux-ci leur assignent. Il faut donc toujours les lire dans un ensemble : une couleur, une orientation, une attitude, un élément voisin ou une place dans la séquence peuvent modifier le sens de l’animal.

Le bestiaire de l’Artiste

Arrivés au terme de ce parcours, regroupons les animaux rencontrés par grandes familles. Ce classement ne remplace pas leur lecture opérative : il en constitue une synthèse.

Oiseaux

  • Aigle — partie volatile de la matière ; toute l’opération du Grand Œuvre consiste à volatiliser le fixe et à fixer le volatil.
  • Coq et poule — le coq peut signifier la partie volatile de la terre ; la poule couvant enseigne le feu constant et modéré.
  • Corbeau — compost au noir très noir ; putréfaction.
  • Cygne ou ibis — granulation arrivée au stade de la Lune, c’est-à-dire la Pierre au blanc.
  • Paon — couleurs de Solve et irisation de la queue de paon.
  • Pélican — les trois corps, Sel, Soufre et Mercure des Philosophes, réunis dans une seule minière : trois en un.

Mammifères terrestres

  • Chien
  • Cerf
  • Lièvre
  • Lion
  • Loup

Reptiles

  • Lézard — animal mercuriel ; à rapprocher du serpent.
  • Serpent — lorsqu’un hiéroglyphe ne représente qu’un seul serpent, il symbolise le Mercure des Sages à cause de sa venimosité.

Amphibiens

  • Crapaud
  • Salamandre

Poissons et mammifères aquatiques

  • Dauphin
  • Écheneis ou remora — granulations blanches qui marquent l’arrêt et la disparition du « vaisseau de terre ».

Insectes

  • Scarabée — symbole de la Pierre parfaite : à l’instar de celle-ci, il se suffit à lui-même.

Créatures mythiques

  • Dragon — peut désigner le Soufre des Philosophes et son feu interne ; selon le contexte, le Sang du dragon prend aussi place dans la progression opérative.
  • Griffon — à rapprocher du lion, mais ailé.
  • Licorne.
  • Phénix — la Pierre ou la granulation qui semble renaître des cendres du compost.
  • Sphinx — emblème de l’Agent primordial par analogie avec les quatre éléments : Eau, Terre, Air et Feu ; il exprime aussi ce qui est secret, confus et énigmatique.

Le présent bestiaire rassemble ainsi vingt-six dénominations animales si l’on distingue les appellations alternatives retenues dans le classement. Chaque Artiste, Sage ou Philosophe peut néanmoins le compléter à sa guise.

Lire l’animal, c’est lire une transformation

Le bestiaire alchimique n’est pas une ménagerie figée. Le lion n’est pas toujours le lion, l’aigle n’est pas toujours l’aigle et le dragon peut changer de fonction au fil de l’Œuvre. C’est précisément ce déplacement du sens qui interdit une lecture superficielle des planches.

L’animal vaut par sa nature, mais aussi par ce qu’il fait : il vole ou demeure au sol ; il combat ou couve ; il meurt ou renaît ; il se mord la queue ; il résiste au feu ; il arrête le vaisseau. Il vaut également par sa couleur, par les autres figures qui l’accompagnent et par la place qu’il occupe dans la progression.

Le Cherchant laborieux ne doit donc pas seulement demander : « Que signifie cet animal ? » Il doit demander : à quelle étape suis-je, quelle matière est ici en travail, que devient-elle et quelle opération l’image m’enseigne-t-elle ?

C’est alors seulement que le bestiaire cesse d’être une collection d’allégories pour devenir ce qu’il est dans l’Art : une cartographie cryptée de la transformation.

Références principales mobilisées dans le Travail source : Roger CARO / Kamala Jnana, Dictionnaire Philosophique et Alchimique ; Michael MAIER, Tripus aureus (1618) ; Altona, Mons Philosophorum, extrait de Figure secrète des Roses-Croix (1785/88) ; Johann Daniel MYLIUS, Philosophia reformata (1622) ; Giovanni LACINIO, Pretiosa margarita… ; planches de LAMBSPRINCK.

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B et B enquêtent à salon chez Nostradamus

La Fare, 20 décembre 1868

Nos deux amis le docteur Batson et Berlock le grand détective parisien, après leur dernière aventure à Marseille lors du retentissant procès des trois empoisonneuses *qui avait défrayé la chronique judiciaire de la cité phocéenne, avaient décidé de prendre quelques jours de vacances bien méritées. L’affaire avait été particulièrement éprouvante, mêlant intrigues bourgeoises, jalousies familiales et secrets d’alcôve dans un imbroglio criminel qui avait tenu en haleine tout le Midi. Les longues heures passées à démêler les fils de cette sombre affaire avaient laissé leurs traces, même sur le visage imperturbable de Berlock.

* cf : B et B Les Empoisonneuses de Marseille

Car désormais Batson allait écrire les aventures de Berlock dans les journaux, faisant passer les événements pour imaginaires, mais où chaque lecteur pouvait retrouver un peu de sa vie quotidienne. Ces récits, publiés dans Le Petit Provençal sous le pseudonyme transparent de « Docteur B. », connaissaient un succès grandissant auprès des bourgeois marseillais et des notables aixois qui se délectaient de ces mystères résolus par la logique pure.

Berlock et le Dr Batson

Le docteur Batson, fidèle à ses habitudes et à sa clientèle, continuait néanmoins ses consultations matinales dès six heures, recevant dans son cabinet les habitants du village et des alentours venus chercher remèdes et conseils.

 La salle d’attente, avec ses chaises de paille et son odeur caractéristique d’éther et de camphre, voyait défiler paysans aux mains calleuses, femmes en coiffe traditionnelle tenant leurs enfants fiévreux, et vieillards courbés par les rhumatismes.

Mais certains après-midis leur appartenaient, et ils profitaient de cette liberté retrouvée pour explorer les environs de La Fare.

Par cette radieuse journée de début janvier après avoir fêté noël à la provençale, alors que la lumière dorée de Provence caressait les collines couvertes de quelques chênes verts, pinèdes et garrigue, ils entreprirent une longue marche vers les ruines majestueuses du Castellas, perchées sur les hauteurs dominant le village. Le mistral s’était tu depuis la veille, laissant place à cette douceur de l’arrière-saison où l’air semble vibrer d’une clarté cristalline.

Le sentier muletier serpentait à travers les senteurs encore entêtantes de thym et de romarin, où bourdonnaient encore les dernières abeilles de la saison, butinant les fleurs mauves de la lavande tardive. Le sol caillouteux crissait sous leurs pas, et par moments, le cri rauque d’un geai troublait seul le silence majestueux de ces collines éternelles.

Chemin faisant, Batson, dont l’érudition n’avait d’égale que sa passion pour l’histoire locale, entreprit d’éclairer son compagnon sur les mystères de cette forteresse en ruines. Son regard brillait de cette excitation particulière qu’il manifestait toujours lorsqu’il pouvait partager ses connaissances historiques.

Mon cher Berlock, commença-t-il, en essuyant la sueur de son front avec un mouchoir de batiste en toile de lin sous le soleil encore ardent de l’arrière-saison provençale, le Castellas de La Fare que nous approchons est un témoin millénaire de notre histoire provençale. Cette ancienne forteresse médiévale plonge ses racines dans les brumes du XIème ou XIIème siècle. Sa première mention officielle figure dans le testament de Raymond des Baux, ce puissant seigneur des Alpilles dont le nom seul faisait trembler les vassaux, daté de septembre 1170.  

Le Castellas

« À cette époque reculée, poursuivit-il en désignant les vestiges qui se profilaient au-dessus d’eux comme une couronne de pierres blondes, la population était si clairsemée qu’une charte nous apprend qu’en cas d’alerte, tous les habitants du hameau pouvaient trouver refuge dans la grande citerne du castrum, située au pied du château proprement dit. Imaginez cette communauté réduite, blottie dans l’obscurité humide de cette réserve d’eau, les enfants étouffant leurs pleurs contre le sein de leurs mères, guettant anxieusement le départ des pillards ou des routiers, ces soldats démobilisés qui écumaient les campagnes comme des loups affamés ! »

Construit selon les règles de l’art militaire sur un éperon rocheux de la chaîne calcaire d’Éguilles, le château dominait majestueusement la fertile vallée de l’Arc et possédait toutes les caractéristiques d’une forteresse médiévale digne de ce nom : accès malaisé par des sentiers escarpés où deux hommes ne pouvaient marcher de front, plusieurs enceintes successives se chevauchant comme autant de pièges pour l’assaillant téméraire, un imposant donjon carré aux murs épais comme des remparts dont les pierres portaient encore les stigmates du temps, et une tour de guet d’où la vue portait jusqu’aux lointaines Alpilles, se découpant sur l’horizon comme des vagues pétrifiées.

 « Sa fonction, voyez-vous, était avant tout militaire et stratégique, expliquait Batson en gravissant les dernières marches taillées dans le roc, polies par le passage de générations de guetteurs. De ce poste d’observation privilégié, les guetteurs surveillaient les voies d’accès à la vallée et participaient à un ingénieux système de signalisation qui permettait de prévenir les invasions grâce à des feux allumés la nuit ou des fumées le jour. Un véritable télégraphe optique avant la lettre ! Imaginez ces hommes, dans le froid mordant de l’hiver ou sous le soleil écrasant de l’été, scrutant inlassablement l’horizon, prêts à donner l’alerte au moindre nuage de poussière suspect. »

 La légende de la Cabre d’Or

Une légende tenace, transmise de génération en génération par les veillées d’hiver où les anciens filaient la laine près du feu, rapporte que les habitants utilisaient un mystérieux flambeau, qui figure d’ailleurs toujours sur le blason communal, pour circuler dans un souterrain secret reliant le château au Pavillon, et aussi pour alerter la population lors d’arrivées ennemies.

 Ce souterrain, selon les croyances populaires qui ont la vie dure dans ces contrées superstitieuses, pouvait abriter la fabuleuse Cabre d’Or.

 « La légende de la Cabre d’Or, traduisit Batson avec un sourire amusé qui plissait les coins de ses yeux, est une célèbre histoire provençale que l’on retrouve associée à nombre de sites historiques ou mystérieux de notre Midi. On raconte qu’une chèvre aux cornes et aux sabots d’or pur garde jalousement un trésor inestimable caché dans les grottes, les ruines, ou parfois même dans les oubliettes de châteaux comme celui-ci, que l’on nomme génériquement « Castellas » dans notre langue d’oc.

Selon cette antique légende qui remonte sans doute aux cultes païens de l’Antiquité, seuls les plus audacieux et les cœurs purs pourraient apercevoir la Cabre d’Or, et certains soirs de pleine lune, les bergers prétendent voir des fils d’or accrochés aux genêts et aux lavandes des collines, preuve tangible de son passage nocturne. Ma vieille gouvernante, qui tient ces histoires de sa grand-mère, affirme que son propre aïeul aurait aperçu la bête mystique, dont les yeux brillaient comme des escarboucles dans la nuit, mais qu’il n’osa point la suivre, craignant quelque sortilège. »

Batson poursuivit après un long silence :

 « Lors de la grande peste de 1348, ce fléau terrible qui décima l’Europe entière en emportant près d’un tiers de sa population dans une danse macabre sans précédent, la maigre population fut cruellement frappée. En 1471, les chroniques poussiéreuses conservées dans les archives d’Aix mentionnent que le village est entièrement déserté, ses derniers habitants ayant fui vers des cieux plus cléments, abandonnant leurs maisons aux rats et aux corbeaux. Par la suite, la résidence seigneuriale fut transférée du Castellas vers le Pavillon, dans le bourg naissant, plus accessible et moins isolé, mieux protégé aussi des miasmes que l’on croyait alors responsables des épidémies. »

Berlock écoutait son ami avec cette attention soutenue qui le caractérisait, ses yeux gris acier perdus dans le vague, comme s’il contemplait déjà mentalement les siècles écoulés se déroulant devant lui tel un parchemin ancien.

Sa prodigieuse mémoire, ce « palais mental » comme il l’appelait avec une pointe d’orgueil, enregistrait et classait méthodiquement toutes ces données historiques dans les innombrables rayonnages de sa bibliothèque cérébrale. Chaque détail, chaque date, chaque anecdote trouvait sa place logique dans cette architecture mentale d’une complexité fascinante, tel un bibliothécaire invisible rangeant chaque livre dans sa section appropriée.

Berlock

Ce soir-là, dans la quiétude bourgeoise de la demeure ancestrale du Dr Batson, cette bastide du XVIIe siècle aux murs épais et aux volets de bois peint, ils dégustèrent avec délectation un magnifique loup de mer aux chairs nacrées pêché dans l’étang de Berre tout proche, cette merveille naturelle où les eaux salées de la Méditerranée se mêlent harmonieusement aux apports d’eau douce des fleuves et rivières dans un équilibre écologique subtil et fragile.

Marie, la gouvernante dévouée, déjà âgée, avait préparé le poisson selon une recette familiale jalousement gardée : grillé aux herbes de Provence sur un lit de fenouil sauvage, accompagné d’une ratatouille aux légumes du potager et arrosé d’un vin blanc de Cassis aux reflets dorés. Ces nobles poissons s’attardent dans l’étang au printemps et à l’automne, avant de migrer vers la mer ouverte pour leur reproduction hivernale, dans un ballet naturel perpétuel que connaissent bien les pêcheurs locaux.

Les bûches de chêne vert crépitaient joyeusement dans l’âtre monumental, répandant leur chaleur réconfortante dans la salle à manger aux poutres apparentes, tandis que les ombres dansantes projetées par les flammes bondissantes animaient les murs blanchis à la chaux de figures mouvantes qui évoquaient des personnages fantastiques.

Berlock avait sorti sa pipe de bruyère St Claude de la célèbre maison Gambier, cette manufacture réputée pour la qualité de ses fourneaux, qu’il bourrait consciencieusement de son tabac favori Caporal français mélangé avec des tabacs d’origine orientale aux arômes subtils et épicés, qu’il se faisait composer spécialement par un tabletier de la rue Saint-Honoré, quand Batson poussa un petit gémissement de contrariété en ouvrant son courrier du jour.

Il venait de découvrir une lettre de son confrère et ami, le docteur Saint-Germain de Salon-de-Provence, homme réputé dans toute la région pour sa compétence médicale et son flegme britannique hérité de lointains ancêtres écossais qui avaient suivi les Stuart en exil.

La missive était troublante car le docteur Saint-Germain y sollicitait l’aide de son confrère sans plus de précision, mais sur un ton d’une urgence inhabituelle, presque fiévreux, qui contrastait étrangement avec son caractère posé. Les lignes semblaient avoir été tracées dans la hâte, avec cette nervosité qui trahit une profonde inquiétude. Que pouvait-il bien lui vouloir ? Aucune indication n’était donnée dans cette lettre si laconique qu’elle en devenait énigmatique.

Tendant la lettre à Berlock d’une main légèrement tremblante, Batson observa son ami parcourir les lignes d’un œil exercé, ce regard perçant qui semblait radiographier les mots pour en extraire leur substance cachée. Le détective remarqua immédiatement l’écriture nerveuse, précipitée, où transparaissait une agitation certaine.

 « Voyez cette calligraphie, mon cher Batson, fit-il observer en brandissant la lettre vers la lumière du feu, révélant par transparence le filigrane du papier. Ces lettres tremblées, ces mots griffonnés à la hâte avec des ratures… Pourtant, vous m’avez dit qu’il était un homme d’un calme exemplaire, affable, expérimenté, pondéré dans ses jugements. Cette écriture fébrile ne correspond nullement au caractère décrit. Observez particulièrement ce « p » dont la hampe descendante dévie vers la gauche… signe d’anxiété profonde et ces points sur les « i » qui sont à peine marqués, preuve d’une précipitation extrême. Il se passe certainement quelque chose de grave à Salon. »

Sans hésiter, ils prirent la décision de partir pour Salon dès le lendemain, après les consultations matinales de Batson. L’amitié confraternelle et le devoir professionnel commandaient cette démarche, même si le mystère de cette demande d’aide restait entier et pesait sur leurs esprits comme une menace indistincte.

Batson était un homme qui ne pouvait laisser sans secours un confrère manifestement en détresse. Berlock, de son côté, sentait son instinct d’enquêteur s’éveiller devant cette énigme qui promettait de nouvelles découvertes.

Le lendemain matin, après avoir confié les patients du docteur Batson à un confrère de Coudoux, village tout proche venu exceptionnellement assurer la permanence dans sa carriole tirée par un âne placide, nos deux compagnons prirent la route de Salon-de-Provence dans la diligence de 8 h heures.

Le trajet, d’une trentaine de kilomètres à travers la campagne provençale dorée par le jour naissant, leur permit de méditer sur l’étrange appel à l’aide du docteur Saint-Germain.

 La diligence cahotait sur les ornières du chemin, soulevant des nuages de poussière ocre qui retombaient lentement dans l’air immobile du matin.

Salon-de-Provence les accueillit dans toute sa magnificence, cité prospère nichée au cœur de la Crau, connue pour ses savonneries réputées dont les parfums embaumaient les ruelles, et ses moulins à huile où tournaient inlassablement les meules de pierre écrasant les olives noires et charnues, mais aussi pour avoir abrité le plus célèbre des astrologues, Michel de Nostredame, dit Nostradamus, dont la maison était devenue un lieu de pèlerinage pour de nombreux curieux venus parfois d’aussi loin que Paris ou même de l’étranger.

 « Voyez-vous, mon cher Berlock, dit Batson en désignant une imposante façade de pierre blonde, cette imposante bâtisse va bientôt abriter une nouvelle savonnerie. Le savon de Marseille que nous produisons déjà depuis l’édit de Colbert de 1688 qui réglemente strictement la production du véritable savon de Marseille et celui qui ne doit contenir que des huiles végétales, sans aucune graisse animale. Ce fut d’abord une fabrique royale fondée en 1747, initialement consacrée à la production de soie, ces précieux tissus chatoyants qui firent la richesse de nos provinces méridionales et alimentèrent les métiers à tisser lyonnais.

Mais les temps changent, et avec l’arrivée prochaine du chemin de fer qui révolutionnera le commerce, elle va bientôt se reconvertir dans le négoce de l’huile d’olive dorée de nos collines et dans la fabrication du véritable savon de Marseille, celui qui embaume déjà nos foyers de son parfum si caractéristique. »

Docteur Saint Germain

Les deux hommes, le cœur serré par l’appréhension, allaient bientôt découvrir la véritable nature de l’urgente requête de leur confrère…

Le docteur Saint-Germain était un colosse impressionnant, dont la stature imposante commandait immédiatement le respect. Approchant la cinquantaine, il arborait une chevelure rousse encore épaisse, striée de quelques fils d’argent aux tempes, et une barbe flamboyante soigneusement taillée qui encadrait un visage buriné par l’expérience et marqué par mille veilles au chevet de malades. Sa voix grave et bien timbrée résonnait avec l’autorité naturelle de celui qui a l’habitude d’être écouté et obéi, sans jamais avoir besoin de hausser le ton.

 « Pas un homme à s’émouvoir facilement », pensa Berlock en jaugeant d’un coup d’œil cette personnalité qui dégageait une force tranquille et une assurance née de longues années de pratique médicale. Ses mains larges et puissantes, aux doigts étonnamment délicats, portaient les cicatrices discrètes de celui qui a pratiqué mille dissections et suturé mille plaies.

Son cabinet médical était judicieusement situé au pied du majestueux Château de l’Empéri, cette forteresse séculaire qui veillait sur la cité depuis les hauteurs du rocher du Puech, telle une sentinelle de pierre défiant les siècles.

Son cabinet de consultation, véritable écrin de la médecine moderne, occupait l’étage noble d’une majestueuse demeure bourgeoise de la rue principale de Salon-de-Provence. Cette bâtisse du XVIIIe siècle, aux pierres dorées par les siècles et aux ferronneries d’époque finement ouvragées, témoignait non seulement de sa réussite professionnelle exceptionnelle, mais aussi de son goût raffiné pour les belles choses et l’art de vivre provençal dans ce qu’il avait de plus traditionnel.

L’antichambre, où patientaient ordinairement les malades, était meublée avec une élégance sobre mais chaleureuse : des bergères Louis XVI recouvertes de tapisserie d’Aubusson aux tons passés, une console en marqueterie supportant quelques revues médicales européennes soigneusement rangées, et aux murs, une collection de gravures botaniques représentant les plantes médicinales de Provence, chacune accompagnée de notices manuscrites détaillant leurs propriétés thérapeutiques.

Le cabinet proprement dit révélait l’âme d’un homme de science autant que celle d’un esthète accompli.  Les meubles de noyer ciré, patinés par les années et entretenus avec un soin attentionné, reflétaient les rayons dorés du soleil provençal qui pénétraient par les hautes fenêtres à petits carreaux. Sa bibliothèque médicale, véritable trésor de l’art de guérir, s’étendait sur trois murs entiers : les reliures de cuir fauve, certaines marquées aux armes de leurs précédents propriétaires, contenaient les œuvres complètes d’Hippocrate dans l’édition grecque de Littré, les traités d’anatomie de Vésale avec leurs planches gravées d’une précision saisissante, les découvertes de Harvey sur la circulation sanguine, et les travaux les plus récents de Pasteur sur les fermentations.

Dans des vitrines d’acajou aux ferrures de bronze, ses instruments de chirurgie reposaient dans des écrins de velours rouge sang, chaque outil étant un petit chef-d’œuvre d’orfèvrerie médicale : bistouris au manche d’ivoire sculpté, forceps aux branches parfaitement ajustées, seringues en argent massif de Seeley & Son de Londres, et même un stéthoscope de Laennec en ébène véritable, relique précieuse des premiers temps de l’auscultation moderne.

Église Saint-Michel de Salon

Sur son bureau d’apparat trônaient une balance de précision pour peser les poudres médicinales, un microscope de Zeiss récemment acquis à grands frais, et quelques spécimens anatomiques conservés dans des bocaux de cristal emplis d’alcool éthylique. Tout concourait à créer cette atmosphère de compétence rassurante et de science éprouvée que recherchaient instinctivement les patients venus confier leurs maux au praticien le plus réputé de la région.

Non loin de là, à ses pieds, s’élevait la silhouette gothique de l’Église Saint-Michel de Salon, édifiée au XVe siècle, dont les pierres dorées par le temps et patinées par les pluies d’hiver témoignaient du style architectural de cette époque de ferveur religieuse et d’expansion urbaine. Ses vitraux, miraculeusement préservés, jetaient des taches colorées sur les dalles usées du parvis quand le soleil les traversait.

Pourtant, dès qu’ils furent introduits par une domestique d’un certain âge au tablier froissé qui évitait leurs regards et dont les mains tremblaient légèrement en manipulant la poignée de porcelaine, ils avaient découvert un homme littéralement métamorphosé par une inquiétude profonde et corrosive.

Le docteur Augustin Saint-Germain qu’ils rencontrèrent ce matin-là n’avait plus rien de ce personnage serein, maîtrisé et débonnaire que leur avait dépeint Batson. L’homme qui se tenait devant eux, encore imposant par la stature mais visiblement rongé par un mal invisible, présentait tous les signes d’une détresse morale intense : ses traits habituellement pleins étaient tirés par une fatigue évidente qui creusait des sillons inaccoutumés autour de ses yeux ; ces derniers, ordinairement pétillants de bonhomie et d’intelligence, apparaissaient maintenant cernés de bistre, trahissant des nuits d’insomnie passées à ressasser quelque terrible préoccupation.

Ses gestes, d’ordinaire mesurés et précis comme il convient à un chirurgien expérimenté, étaient devenus nerveux et saccadés, contrastant de façon saisissante avec ce calme légendaire que lui connaissaient tous ses patients et confrères de la région. Il portait ce matin-là une redingote de drap noir qui semblait avoir perdu de sa prestance habituelle, comme si elle s’adaptait à l’état d’âme de son propriétaire, et sa cravate de soie, généralement impeccablement nouée, témoignait d’une négligence inhabituelle qui en disait long sur son état intérieur.

 « Mes amis, commença le docteur Saint-Germain en les accueillant dans son cabinet aux murs tapissés de rayonnages débordant d’ouvrages savants où on distinguait les œuvres complètes d’Hippocrate, les traités de Galien, les travaux récents de Pasteur, permettez-moi de vous rappeler que ce Château de l’Empéri qui nous domine de sa masse imposante est bien plus qu’une simple fortification. Cette citadelle médiévale, construite dès le IXe siècle sur ce piton rocheux qui contrôle toute la plaine de la Crau comme un rapace surveille son territoire de chasse, fut jadis la résidence des puissants archevêques d’Arles et même des empereurs germaniques…d’où son nom d’Empéri », qui signifie empire dans notre belle langue provençale, cette langue d’oc que les troubadours ont immortalisée. Son histoire est jalonnée d’événements marquants, notamment lors de la terrible peste noire de 1348, quand le pape Grégoire XI y chercha refuge pour fuir l’épidémie qui décimait la chrétienté, transformant les rues de Rome en charniers à ciel ouvert. »

Il marqua une pause, le regard soudain assombri, ses sourcils broussailleux se fronçant :

 « Mais l’histoire de ce château n’est pas aujourd’hui ma principale préoccupation, hélas. »

 « Mon cher confrère », commença-t-il en s’adressant à Batson d’une voix altérée par l’émotion, où perçaient des accents de supplication, « je vous remercie du fond du cœur d’avoir répondu si promptement à mon appel. Croyez bien que ce n’est pas sans une profonde réflexion et après avoir épuisé toutes mes ressources personnelles que je me suis résolu à faire appel à vous. »

Le docteur Saint-Germain leur expliqua alors, d’une voix où perçait l’inquiétude malgré son effort pour rester calme, la raison de son appel à l’aide. Un de ses patients, un certain Edmond Lassile que l’on appelait familièrement Ed dans le quartier où il était connu comme une figure érudite et inoffensive, lui posait depuis quelques semaines de très sérieux problèmes. Cet homme, érudit respecté et spécialiste reconnu des œuvres de Nostradamus dont il possédait plusieurs éditions rares et précieuses, se mettait désormais à délirer par périodes, de façon inquiétante, prétendant avoir découvert la clé secrète de certains quatrains prophétiques, cette pierre philosophale de l’interprétation de Nostradamus que tant de savants avaient cherchée en vain depuis trois siècles.

Ces accès d’excitation, d’une intensité croissante qui s’aggravait de semaine en semaine, s’accompagnaient de comportements de plus en plus erratiques qui alarmaient son entourage et même il apostrophait les passants dans la rue, parlait seul, négligeait son apparence autrefois soignée.

 « Je vous propose de vous conduire auprès de lui demain matin, conclut Saint-Germain en se passant une main lasse sur le visage. Mais auparavant, permettez-moi de vous offrir l’hospitalité provençale dans les règles de l’art ! Vous devez être affamés après ce voyage, et un estomac vide ne saurait nourrir une réflexion efficace. »

Et quelle hospitalité ! Le docteur les invita à sa table pour un festin digne des plus grands banquets, servi dans une salle à manger aux poutres apparentes où brillaient des cuivres ancestraux. L’apéritif débuta par une somptueuse tapenade, cette purée onctueuse d’olives noires de Nyons, d’anchois salés de Collioure, de câpres piquantes de Sicile et d’huile d’olive première pression à froid, servie sur des croûtons de pain grillé encore tièdes. Suivit une brandade de morue d’une finesse remarquable, cette crème crémeuse obtenue en cuisant longuement de la morue salée dessalée pendant trois jours avec des herbes aromatiques dans du lait parfumé à l’ail, puis en la transformant par l’ajout progressif d’huile d’olive dorée comme de l’ambre liquide, battue avec la patience d’un orfèvre jusqu’à obtenir cette texture veloutée et aérienne qui fondait sur la langue en libérant ses saveurs marines.

Le plat de résistance fut une daube provençale mémorable, ce ragoût de bœuf mijoté avec un art consommé pendant six heures au moins dans du vin rouge corsé de Châteauneuf-du-Pape et tout un bouquet d’herbes aromatiques : thym, romarin, laurier, sarriette, qui embaumaient la salle à manger de leurs parfums entêtants. La viande, confite par des heures de cuisson lente dans sa cocotte en fonte, se détachait à la fourchette et révélait des saveurs d’une profondeur extraordinaire, accompagnée de carottes fondantes et d’oignons caramélisés.

Ce repas pantagruélique, arrosé des meilleurs crus locaux dont un rosé de Provence frais comme une source de montagne et un rouge puissant aux arômes de fruits mûrs, expliquait aisément l’embonpoint confortable du docteur Saint-Germain, qui semblait considérer la gastronomie comme l’un des piliers essentiels de l’art de vivre provençal, au même titre que la conversation et l’amitié.

Le lendemain matin, après un petit-déjeuner copieux composé de café d’Arabie fraîchement torréfié, de croissants dorés sortant du four de la boulangerie voisine, de confitures maison aux fruits du jardin et de miel de lavande des ruches familiales, Saint-Germain les guida à travers le dédale pittoresque des ruelles pavées de galets du vieux Salon, bordées de maisons aux façades colorées et aux volets décolorés par le mistral.

Maison de Nostradamus

Ils cheminèrent ainsi pendant une dizaine de minutes dans cette atmosphère si particulière des villes provençales au petit matin, croisant quelques habitants matinaux, boulanger portant ses pains chauds, lavandières se dirigeant vers le lavoir public, berger allant mener ses chèvres vers les collines environnantes jusqu’à une petite artère discrète et ombragée, située à quelques rues seulement de la célèbre maison de Nostradamus, devenue au fil des siècles lieu de pèlerinage quasi religieux pour tous les amateurs d’ésotérisme, de prophéties et de sciences occultes venus de toute l’Europe.

Cette proximité géographique avec la demeure du grand prophète n’était évidemment pas le fruit du hasard : Edmond Lassile avait délibérément choisi de s’établir dans ce périmètre chargé d’histoire et de mystère, espérant sans doute puiser dans cette ambiance particulière l’inspiration nécessaire à ses travaux de recherche.

La demeure d’Edmond Lassile se dressait là, modeste façade de pierre claire aux volets verts délavés par le soleil et écaillés par les années.

Sans la présence rassurante du docteur Saint-Germain et sa réputation établie dans tout le quartier – car chacun connaissait et respectait le bon docteur -, la porte de chêne massif aux ferrures anciennes serait assurément restée obstinément close, tant Edmond Lassile paraissait habité par une méfiance croissante et une inquiétude permanente qui le rendaient de plus en plus inaccessible aux visiteurs, fussent-ils animés des meilleures intentions.

L’homme qui leur ouvrit finalement, après de longues minutes d’attente ponctuées de bruits de verrous que l’on tire et de chaînes que l’on décroche, était dans la force de l’âge, la quarantaine avancée, mais son visage émacié par les veilles studieuses et les jeûnes volontaires témoignait d’une existence entièrement dédiée à la recherche intellectuelle au détriment des plaisirs terrestres et du soin de sa personne.

Sa barbe, ordinairement soignée selon le témoignage du docteur Saint-Germain, avait poussé de façon anarchique, donnant à sa physionomie un aspect négligé qui contrastait avec l’élégance naturelle que lui connaissait son entourage. Ses vêtements, bien que de bonne qualité, portaient les traces de nuits passées à étudier sans prendre le temps de se changer : taches d’encre sur les manchettes, plis dus à des sommeils pris dans un fauteuil plutôt qu’au lit.

Mais c’était surtout son regard qui frappait : des yeux ordinairement vifs et pétillants d’intelligence s’étaient transformés en organes constamment aux aguets, jetant en permanence des regards furtifs et inquiets autour de lui, scrutant chaque recoin de la rue, chaque fenêtre des maisons environnantes, comme s’il craignait perpétuellement d’être épié, suivi, ou pire encore, d’être la cible de quelque machination ténébreuse.

Ses mains aux ongles légèrement négligés mais aux doigts tachés d’encre témoignant d’une activité calligraphique intense, tremblaient légèrement, d’un tremblement nerveux plutôt que sénile, quand il les fit entrer dans son cabinet de travail.

Cette pièce extraordinaire, véritable caverne d’Ali Baba, était littéralement encombrée de livres anciens aux reliures patinées, de parchemins jaunis par les siècles, de manuscrits couverts d’une écriture serrée, de cartes astronomiques aux calculs complexes, d’instruments de mesure et de calcul – astrolabes, boussoles, règles de proportion -, tous objets qui témoignaient de longues années de recherches passionnées et méthodiques dans le domaine des sciences prophétiques et de l’interprétation des textes.

L’air sentait le vieux papier aux fibres de chiffon, l’encre ferrogallique aux reflets violacés, cette poussière particulière des bibliothèques d’érudits qui ont concentré en un lieu des siècles de savoir humain, mais aussi, plus subtilement, une odeur de cire de bougie et d’herbes séchées qui évoquait les vieilles pratiques alchimiques et les veillées studieuses prolongées jusqu’aux premières lueurs de l’aube.

Après de longues hésitations et force encouragements de la part du docteur Saint-Germain qui usait de toute sa persuasion bienveillante, Edmond Lassile consentit enfin à leur montrer un parchemin froissé, manifestement ancien et jauni par le temps, sur lequel étaient transcrits et rassemblés des quatrains de Nostradamus dans une calligraphie soignée mais tremblée par l’émotion. Il s’agissait d’un papier velin, froissé par de nombreuses manipulations et marqué par le temps, sur lequel étaient transcrits dans une calligraphie soignée mais rendue tremblée par l’émotion et l’excitation, plusieurs quatrains de Nostradamus soigneusement sélectionnés et rassemblés selon une logique mystérieuse :

Cette pièce extraordinaire, véritable caverne d’Ali Baba, était littéralement encombrée de livres anciens aux reliures patinées, de parchemins jaunis par les siècles, de manuscrits couverts d’une écriture serrée, de cartes astronomiques aux calculs complexes, d’instruments de mesure et de calcul – astrolabes, boussoles, règles de proportion -, tous objets qui témoignaient de longues années de recherches passionnées et méthodiques dans le domaine des sciences prophétiques et de l’interprétation des textes.

L’air sentait le vieux papier aux fibres de chiffon, l’encre ferrogallique aux reflets violacés, cette poussière particulière des bibliothèques d’érudits qui ont concentré en un lieu des siècles de savoir humain, mais aussi, plus subtilement, une odeur de cire de bougie et d’herbes séchées qui évoquait les vieilles pratiques alchimiques et les veillées studieuses prolongées jusqu’aux premières lueurs de l’aube.

Après de longues hésitations et force encouragements de la part du docteur Saint-Germain qui usait de toute sa persuasion bienveillante, Edmond Lassile consentit enfin à leur montrer un parchemin froissé, manifestement ancien et jauni par le temps, sur lequel étaient transcrits et rassemblés des quatrains de Nostradamus dans une calligraphie soignée mais tremblée par l’émotion.

Il s’agissait d’un papier velin, froissé par de nombreuses manipulations et marqué par le temps, sur lequel étaient transcrits dans une calligraphie soignée mais rendue tremblée par l’émotion et l’excitation, plusieurs quatrains de Nostradamus soigneusement sélectionnés et rassemblés selon une logique mystérieuse :

 Berlock ne put s’empêcher de réciter dans sa tête que le vélin, parchemin de luxe était fabriqué à partir de la peau d’un veau mort-né, bien que le papier vélin moderne soit produit à partir de fibres comme le coton, le lin ou le chiffon.

Berlock sourit mentalement aux images qui parcouraient son cerveau et au nom de l’imprimeur John Baskerville, qui cherchait autrefois à produire un support plus lisse pour ses impressions.

D’une voix chevrotante d’excitation contenue, comme celle d’un homme qui détient un secret trop lourd à porter, Edmond Lassile leur expliqua sa découverte troublante et selon ses calculs minutieux et ses recoupements historiques qu’il avait vérifiés cent fois, ces quatrains prophétiques couvraient précisément la période s’étendant de 1852 à 1870…. c’est-à-dire leur époque actuelle. Et ce qu’il y lisait le remplissait d’une terreur grandissante qui transparaissait dans chacun de ses gestes nerveux…

Les mains tremblantes au point que le parchemin frémissait entre ses doigts, Edmond Lassile entreprit de décrypter pour ses visiteurs médusés le sens caché de ces vers énigmatiques :

 « « De terre faible el pauvre parentèle (III, 28) », commença-t-il d’une voix fiévreuse où perçait une exaltation maladive.

 « Voyez-vous, messieurs, cela désigne clairement l’Empereur actuel ! Napoléon III n’était point riche avant son avènement au trône impérial, et les princes, ses parents, avaient encore moins de fortune. La famille Bonaparte était dans un dénuement relatif lors de son exil, contrainte de vivre de la charité de quelques fidèles et de l’hospitalité précaire de gouvernements étrangers… » »

Il poursuivit, les yeux brillants d’une lueur inquiétante qui trahissait son obsession :

 « « Viendra errer neveu du grand… (VI, 82) ». N’est-ce point là une description saisissante de la vie errante de Louis-Napoléon avant 1852 ? Son évasion spectaculaire du fort de Ham, déguisé en ouvrier avec une planche sur l’épaule, ses voyages à travers l’Europe tel un fantôme poursuivi, ses séjours à Rome, à Londres, en Suisse, cette existence de conspirateur en fuite, toujours à un pas de la prison ou de l’exil… »

L’érudit marqua une pause dramatique, comme un acteur ménageant son effet, avant de reprendre d’une voix vibrante :

 « Ce vers se termine par le mot « pontife ». On aurait naturellement tendance à lier les mots et à penser qu’il s’agit d’un « neveu du grand pontife ». Mais attention ! L’obligation de constituer les six mots indispensables dans un vers… car Nostradamus était rigoureux dans sa métrique et commandait de diviser en deux l’expression « pontife », et, ensuite, la pratique hermétique du texte fait écrire « ponti fæx » – plusieurs auteurs latins comme Cicéron et Virgile ont écrit « fex » au lieu de « foex » – ce qui signifie littéralement « résidu du pont », ou plus précisément ce qui reste après que le pont a été franchi. »

Berlock, dont l’érudition classique égalait celle de leur hôte grâce à ses années d’études à Cambridge, où il avait été envoyé jeune étudiant pour parfaire son cursus et sa connaissance approfondie du latin et du grec ancien, ne put s’empêcher d’intervenir avec une précision savante, son regard s’animant de cet éclat particulier qui le saisissait lorsqu’une énigme intellectuelle stimulait son esprit :

 « En fait, il s’agirait plutôt du « tablier de pont », cette pièce d’assemblage essentielle qui relie les deux rives et permet la transition, l’élément crucial sans lequel l’ouvrage ne tiendrait pas… »

Il ajouta, captivant l’attention de ses auditeurs par la profondeur de son savoir :

 « Le pont est un nombre mystérieux que Nostradamus n’a pas spécifié dans son testament crypté, mais que l’on doit découvrir par raisonnement logique et déduction mathématique, une fois la figure géométrique du sépulcre établie selon les principes de la géométrie sacrée pythagoricienne, pour souder harmonieusement les Centuries avec les Présages et les Sixains et former ainsi un cercle complet et parfait, symbole de l’éternité et du retour cyclique des événements. C’est précisément ce qui manque aux 1680 vers pour être divisibles par douze, selon les calculs hermétiques traditionnels hérités des néo-platoniciens de la Renaissance. »

Edmond Lassile contempla Berlock avec une admiration non dissimulée, presque avec vénération, car bien peu de gens, même parmi les érudits les plus réputés de la Sorbonne ou de l’Académie, maîtrisaient ces subtilités ésotériques de l’œuvre. Ses yeux brillèrent d’une lueur nouvelle, celle de l’homme qui trouve enfin un interlocuteur capable de comprendre ses recherches.

Il reprit alors la parole avec une ardeur croissante, sa voix s’élevant progressivement :

 « Les autres vers sont d’une clarté cristalline pour qui sait les lire avec les yeux de l’initié ! « Neveu du grand occupera le règne (VIII, 43) » – ce qui précise et confirme le vers précédent de façon indubitable. Le grand dont il est question ne peut être que Napoléon Ier, le conquérant de l’Europe, celui dont le nom seul faisait trembler les monarchies, et son neveu Louis-Napoléon a effectivement occupé le trône de France, restauré l’Empire dans toute sa pompe ! « Qui deviendra en si haute puissance (V, 74) » – n’est-ce point là le portrait exact de notre Empereur actuel, maître de la France, arbitre de l’Europe, dont la parole fait et défait les alliances ? »

Puis sa voix se fit plus sombre, presque prophétique, chargée d’une angoisse palpable qui fit frissonner ses auditeurs :  « Mais voici le plus terrible, messieurs, le plus effroyable : « Pleurs, cris et sang, onc nul temps si amer, Sept mois grand guerre mort de gens maléfice (IV, 100) ». Ces vers annoncent des temps d’une noirceur effroyable, une période de souffrances inouïes… Sept mois de guerre, messieurs ! Sept mois pendant lesquels le sang coulera à flots, où les pleurs des mères et des veuves monteront vers le ciel indifférent, où la mort fauchera les hommes par milliers… »

Edmond Lassile se dirigea alors, d’une démarche soudain plus assurée comme si la proximité de ses recherches lui redonnait confiance, vers une grande carte de France méticuleusement épinglée au mur de son cabinet, véritable palimpseste géographique sur laquelle étaient tracées d’étranges lignes géométriques aux couleurs variées – rouge pour les lignes de force, bleu pour les influences lunaires, vert pour les correspondances terrestres – ainsi que des calculs mystérieux couverts d’une écriture serrée qui débordait dans tous les espaces libres.

Cette carte, œuvre de longues années de labeur obstiné, ressemblait à quelque document cabalistique sorti des officines des mages médiévaux. Des points de différentes couleurs marquaient les villes importantes, reliés entre eux par un réseau complexe de droites, de courbes et de spirales qui semblaient obéir à quelque logique supérieure échappant au profane.

 « Observez attentivement, messieurs, continua-t-il en pointant du doigt diverses régions avec une intensité troublante. Si l’on superpose l’aigle impérial, cet oiseau de proie qui est l’emblème de Napoléon, symbole de puissance et de conquête à la carte de France, en appliquant la méthode des cycles nostradamiques à raison de neuf ans par trente degrés astronomiques selon le zodiaque hermétique, l’aigle effectue sa rotation céleste dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, suivant le mouvement rétrograde des planètes… En 1870, mes calculs qui ne peuvent mentir indiquent qu’elle arrivera à présenter sa tête à la flèche des inversions astrales, ce point critique où les énergies cosmiques se renversent…….Et c’est alors qu’elle sera frappée de mort par la lance invisible du destin, et le Second Empire s’écroulera dans le chaos et la désolation, comme un château de cartes balayé par le souffle de l’Histoire ! »

Le docteur Batson, homme pragmatique formé à l’école de la médecine rationnelle et peu enclin aux spéculations ésotériques, ne put s’empêcher d’exprimer son scepticisme avec une pointe d’ironie dans la voix :

 « Encore une année seulement, dites-vous ? C’est bien peu, monsieur Lassile, pour un empire qui semble si solidement établi, avec son armée réputée invincible, ses alliances diplomatiques, sa prospérité économique… L’Empereur vient d’achever la restructuration de Paris, l’Exposition Universelle a été un triomphe, les chemins de fer s’étendent, la France rayonne sur l’Europe entière…Où voyez-vous les signes précurseurs de cette catastrophe annoncée ? »

Berlock, dont l’esprit analytique et déductif s’était immédiatement saisi de l’aspect le plus préoccupant de cette affaire, laissant de côté les questions métaphysiques pour se concentrer sur la réalité tangible du danger, posa alors la question cruciale qui changerait le cours de leur enquête, ses yeux gris fixant intensément leur interlocuteur :

 « Monsieur Lassile », dit-il d’une voix posée mais chargée d’une autorité naturelle qui imposait l’attention,  » laissons provisoirement de côté ces considérations sur l’avenir de l’Empire pour nous concentrer sur votre situation personnelle, qui me paraît autrement plus préoccupante et urgente. À qui avez-vous parlé de ces travaux prophétiques ? Qui d’autre que nous trois, ici présents, connaît l’existence précise de vos découvertes et leur contenu ? « 

Le visage d’Edmond Lassile se décomposa instantanément, passant de l’excitation fiévreuse à une pâleur mortelle, et sa voix se réduisit à un murmure tremblant, à peine audible, celui d’un homme terrorisé :

 « Hélas, messieurs, j’ai commis l’imprudence impardonnable d’envoyer mes travaux au ministère de l’Intérieur à Paris, pensant dans ma naïveté d’érudit cloîtré dans ses livres que ces révélations prophétiques pourraient être utiles à l’État, qu’elles permettraient peut-être d’éviter le désastre annoncé si l’on prenait les mesures appropriées… Suite à quoi j’ai reçu, il y a quelques semaines de cela, la visite de deux hommes en redingote noire, au regard froid et au visage impassible, qui se sont présentés comme des policiers impériaux de la Sûreté. Ils m’ont « conseillé », avec une courtoisie glaciale mais ferme qui ne laissait planer aucun doute sur la nature de leur avertissement, d’observer la plus grande discrétion concernant mes recherches, de ne plus écrire à personne, de ne plus en parler… L’un d’eux, un grand maigre aux yeux de rapace, a même effleuré de sa main gantée mes manuscrits en murmurant qu’il serait dommage qu’un accident survienne à un érudit si précieux pour la science… »

Il jeta un regard craintif vers la fenêtre aux volets entrouverts, comme s’il s’attendait à voir surgir une silhouette menaçante, avant de poursuivre d’une voix à peine audible :

 « Depuis cette visite qui a fait basculer ma vie dans le cauchemar, j’ai la conviction absolue d’être surveillé en permanence, jour et nuit. Il me semble apercevoir les mêmes silhouettes dans la rue quand je sors faire mes courses, toujours à distance mais toujours présentes, changeant de côté de rue quand je change moi-même… Et j’ai de fortes raisons de croire, des certitudes même, que mon appartement a été fouillé durant mes absences, avec une habileté qui trahit la main de professionnels.

Sa voix n’était plus qu’un souffle haletant :

 « Mes manuscrits ont été déplacés car je les range toujours selon un ordre précis que je suis seul à connaître… certains documents semblent avoir disparu, des notes que j’avais prises ont été recopiées, j’en suis sûr…Je vis dans une angoisse perpétuelle, messieurs, une terreur de chaque instant ! Je n’ose plus sortir le soir, je vérifie dix fois mes serrures, je sursaute au moindre bruit.. ».

La gravité de la situation apparaissait désormais dans toute son amplitude inquiétante. Edmond Lassile n’était pas seulement un érudit obsédé par ses prophéties, un doux rêveur perdu dans ses spéculations ésotériques : il était devenu, bien malgré lui, un homme dangereux aux yeux du pouvoir impérial, une menace potentielle pour la stabilité du régime qu’il fallait neutraliser par tous les moyens…

Berlock, dont l’esprit méthodique et rigoureux ne laissait jamais rien au hasard, chaque détail étant pour lui une pièce potentielle du puzzle, reprit alors l’interrogatoire avec la précision implacable d’un horloger suisse assemblant les rouages infinitésimaux d’un mécanisme complexe :

 « Monsieur Lassile », dit-il en se penchant légèrement vers l’érudit terrorisé, « laissons momentanément de côté ces questions de surveillance politique, sur lesquelles nous reviendrons en temps utile, et parlons maintenant de ces crises mystérieuses qui ont tant intrigué notre ami le docteur Saint-Germain au point qu’il a cru nécessaire de demander conseil à son confrère Batson. Pouvez-vous m’expliquer leur nature exacte, leur fréquence, leurs manifestations précises ? »

Le visage d’Edmond Lassile se crispa d’incompréhension, ses traits se creusant encore davantage :

 « Je ne comprends pas moi-même ce qui m’arrive, monsieur, et c’est ce qui m’effraie le plus. Ces épisodes surviennent de façon totalement indépendante de ma volonté, sans signe avant-coureur. Je me trouve soudain pris de visions si intenses, si vivaces qu’elles me paraissent plus réelles que la réalité même qui m’entoure. Les prophéties de Nostradamus s’animent devant mes yeux comme un théâtre d’ombres, les événements futurs se déroulent avec une netteté hallucinante, je vois les armées en marche, j’entends le fracas des canons, les cris des mourants… C’est terrifiant et fascinant à la fois, une expérience qui vous arrache à vous-même. Ensuite, je me réveille épuisé, tremblant, sans savoir combien de temps s’est écoulé… »

 « Ces crises surviennent-elles à des moments particuliers de la journée ? » s’enquit Berlock avec cette acuité d’observation qui le caractérisait et lui permettait de déceler les détails les plus significatifs.

 « En effet, toujours après le coucher du soleil, généralement vers la tombée de la nuit, quand les ombres s’allongent et que la ville s’assoupit. Jamais pendant la journée, jamais quand le soleil brille. »

Le regard perçant du détective, ces yeux gris acier qui semblaient radiographier la réalité pour en extraire la vérité cachée, balaya la pièce avec une lenteur calculée et s’arrêta sur une pipe élégante en écume de mer sculptée, posée sur la cheminée de marbre :

 « Je vois que vous fumez la pipe, monsieur Lassile. »

 « Oui, mais seulement le soir, devant la cheminée, pour me délasser après mes longues journées de recherche qui me laissent les yeux brûlants et l’esprit fiévreux. C’est l’un de mes rares plaisirs, avec la lecture des anciens… »

 « Puis-je sentir votre tabac ? » demanda Berlock avec cette courtoisie exquise qui masquait toujours ses intuitions les plus aiguës et ses soupçons les plus graves.

 « Bien sûr, je vous en prie, faites donc. »

Berlock se dirigea vers la commode Louis XV dont le bois sombre luisait faiblement dans la pénombre, et prit délicatement la blague à tabac, ce petit sac de cuir tanné patiné par l’usage quotidien. Toujours enclin à partager son savoir encyclopédique même dans les moments les plus tendus, il ne put s’empêcher de commenter d’un ton professoral :

 « Ce terme de « blague », savez-vous, vient du mot néerlandais « balg » qui signifie « enveloppe » ou « sac ». Un bel exemple de l’évolution linguistique à travers les échanges commerciaux entre les Pays-Bas et la France au XVIIe siècle, quand les marins hollandais importaient le tabac du Nouveau Monde… »

Avec une concentration extrême qui fit taire toute conversation, Berlock enfouit son nez dans le petit récipient de cuir et huma lentement, longuement, les yeux mi-clos, analysant chaque nuance aromatique avec la méticulosité d’un parfumeur expérimenté de Grasse ou d’un sommelier dégustant un grand cru. Ses narines frémissaient imperceptiblement tandis que son cerveau prodigieux décomposait et cataloguait chaque effluve, comparant les arômes perçus avec les milliers de senteurs stockées dans sa mémoire olfactive.

 « Je vois… », dit-il au bout d’un long moment qui sembla une éternité aux autres, d’une voix qui trahissait une satisfaction certaine, celle du chasseur qui vient de repérer la trace de sa proie.

 « Monsieur Lassile, pourriez-vous me confier ce tabac afin que je l’analyse plus précisément dans un laboratoire équipé des instruments nécessaires ? En attendant, permettez-moi de vous offrir le mien, d’excellente qualité je vous l’assure, qui vous procurera le même délassement sans… effets secondaires indésirables. »

Les trois hommes prirent rapidement congé d’Edmond Lassile, qui les reconduisit jusqu’à sa porte avec force courbettes et remerciements effusifs, les mains jointes comme un naufragé remerciant ses sauveurs. Une fois dans la rue pavée où résonnaient les pas des passants et les cris des marchands ambulants, Berlock demeura étrangement muet, le front plissé par la concentration, comme chaque fois que son fantastique cerveau se mettait en branle, établissant des connexions que nul autre n’aurait pu concevoir, reliant des faits apparemment disparates en une chaîne logique implacable.

 « Docteur Saint-Germain, demanda-t-il soudain en s’arrêtant net au milieu de la chaussée, connaîtriez-vous un laboratoire dans cette ville ? J’ai besoin de procéder à certaines vérifications chimiques qui ne souffrent aucun délai. Le temps joue contre nous, et chaque heure compte. »

 « Mais certainement ! Mon ami Yves Sinkeau apothicaire tient une boutique remarquablement équipée non loin d’ici, rue de l’Horloge. C’est un homme de science rigoureux, ancien élève de l’École de Pharmacie de Paris, qui pourra vous fournir toute l’aide nécessaire et qui dispose des réactifs les plus modernes. »

Quelques minutes plus tard, après avoir traversé au pas de course les ruelles tortueuses du vieux Salon, Berlock était conduit chez ce pharmacien, homme affable d’allure sportive malgré ses soixante ans bien sonnés, aux cheveux blancs soigneusement peignés et aux lunettes cerclées d’or qui brillaient dans la lumière de sa boutique. Il mit immédiatement son laboratoire à la disposition du célèbre détective dont la réputation était parvenue jusqu’à lui par les journaux.

Berlock s’y enferma aussitôt, refusant toute compagnie, et l’on ne le revit plus de tout le reste de la journée, absorbé par ses manipulations chimiques délicates, ses observations microscopiques minutieuses, ses tests au bec Bunsen et ses réactions colorées dans des éprouvettes qu’il agitait avec une dextérité qui trahissait une longue pratique de laboratoire.

Le soir venu, alors que les premières étoiles scintillaient dans le ciel provençal d’un noir de velours, ils se retrouvèrent tous les trois dans le confortable salon du docteur Saint-Germain, meublé de fauteuils profonds en cuir de Cordoue, où un feu de sarments de vigne crépitait joyeusement dans l’âtre, répandant son parfum caractéristique et sa chaleur bienfaisante.

 Berlock était d’humeur riante, presque joyeuse, comme chaque fois qu’un mystère se dissipait sous les coups de boutoir de sa logique implacable et de sa méthode scientifique.

Au coin du feu, confortablement installé dans un fauteuil Voltaire dont le cuir patiné reflétait la danse des flammes,avec un verre de cognac à portée de main, il prit la parole devant ses deux amis impatients qui se penchaient vers lui, savourant visiblement ce moment de révélation théâtrale qu’il maîtrisait comme un metteur en scène accompli ou un prestidigitateur dévoilant le secret de son tour le plus spectaculaire :

 « Mes chers amis, commença-t-il en bourrant soigneusement sa propre pipe de bruyère avec des gestes lents et précis, je ne puis, en toute honnêteté intellectuelle et scientifique, juger rationnellement la validité des travaux prophétiques de notre infortuné Edmond Lassile, ni la pertinence de ses conclusions apocalyptiques sur la chute plus ou moins prochaine de l’Empire. Ces questions dépassent le cadre de mes compétences qui se limitent à la déduction logique et à l’observation des faits tangibles, et relèvent davantage de l’Histoire future que de la science déductive que je pratique. Nostradamus avait-il réellement des dons de voyance ? Ses quatrains sont-ils des prophéties authentiques ou de simples jeux de mots suffisamment ambigus pour s’appliquer à n’importe quelle époque ? Je l’ignore et n’ai aucun moyen de le savoir. »

Il marqua une pause théâtrale, tirant quelques bouffées de sa pipe qui dessinaient des volutes bleutées dans l’air tiède du salon :

 « Cependant, son histoire personnelle, son cas médical si vous préférez, s’est considérablement éclaircie depuis que l’analyse minutieuse et systématique de son tabac, menée selon les méthodes les plus modernes de la chimie analytique, a révélé la présence indubitable et inquiétante de traces significatives de champignons hallucinogènes, plus précisément des fragments de Psilocybe, finement broyés et mélangés avec un art consommé au tabac ordinaire. »

Les deux médecins se redressèrent simultanément dans leurs fauteuils, captivés par cette révélation inattendue qui éclairait soudain toute l’affaire d’un jour nouveau.

 « L’utilisation de ces champignons remonte à des millénaires  » poursuivit Berlock avec cette érudition impressionnante qui ne cessait de surprendre même ceux qui le côtoyaient depuis longtemps.  » On trouve des traces très anciennes de leur usage dans diverses cultures du monde, notamment en lien avec des pratiques chamaniques et religieuses destinées à entrer en contact avec les esprits ou les divinités. En Amérique latine, ils sont encore utilisés de nos jours dans des rituels ancestraux transmis de génération en génération et sont qualifiés de « champignons sacrés » ou « chair des dieux » et les Aztèques les nommaient « teonanácatl » dans leur langue náhuatl, et leurs prêtres en consommaient pour recevoir les visions des dieux. »

Il se pencha vers ses auditeurs, les yeux brillants dans la lumière dansante du feu, comme pour leur confier un secret millénaire :

Extrait du livre I du Codex de Florence avec la colonne de gauche en espagnol et celle de droite en nahuatl

 « Le Codex de Florence, également connu sous le nom d’Historia General de las Cosas de Nueva España, rédigé entre 1547 et 1569 par le franciscain espagnol Bernardino de Sahagún qui séjourna longtemps au Mexique, constitue l’un des premiers textes européens à décrire avec précision l’usage rituel de ces champignons par les civilisations précolombiennes. Mais plus proche de nous dans le temps et l’espace, la première mention documentée en Occident d’une ingestion non intentionnelle de ces substances date de 1799, lorsque le London Medical and Physical Journal rapporta avec force détails une intoxication collective survenue dans une famille londonienne ayant consommé des Psilocybe semilanceata cueillis imprudemment dans le Green Park de Londres, provoquant des crises de fou rire incontrôlables, des visions colorées et une confusion mentale temporaire chez les malheureux consommateurs qui crurent devenir fous. »

Le docteur Batson fronça ses sourcils, commençant à entrevoir les implications terrifiantes de cette découverte :

 « Vous voulez dire que les visions prophétiques de notre pauvre Lassile… ? »

 « Exactement, mon cher Batson ! Je vous annonce avec certitude que les crises hallucinatoires de notre pauvre Edmond Lassile sont dues à son tabac, dans lequel quelque malveillant personnage y a délibérément et méthodiquement mélangé des fragments microscopiques de ces champignons psychotropes. Et je soupçonne fortement, pour ne pas dire avec une quasi-certitude, que les mystérieux visiteurs du ministère de l’Intérieur qui se sont présentés comme des policiers impériaux ne sont pas étrangers à cette manipulation diabolique, à cet empoisonnement insidieux et progressif destiné à faire passer notre érudit pour un aliéné dangereux. »

Berlock se leva d’un bond, soudain agité par l’indignation, et arpenta le salon de long en large, les mains croisées dans le dos comme à son habitude quand il réfléchissait intensément, développant sa théorie avec une logique imparable qui s’imposait comme une évidence mathématique :

 « Réfléchissons ensemble, messieurs, appliquons notre raison à cette affaire et n’auraient-ils pas voulu faire passer Edmond Lassile pour aliéné en provoquant artificiellement ces crises de « folie prophétique » qui le discréditeraient totalement ? C’est d’une habileté diabolique ! Depuis la loi de 1838 en France, cette fameuse « loi sur les aliénés » concernant les personnes atteintes de troubles mentaux, nous savons que le système d’internement peut être arbitraire et abusif, un instrument de pouvoir redoutable entre les mains de l’administration. Cette législation a, en pratique, donné un pouvoir considérable et inquiétant à l’administration, notamment aux préfets, d’ordonner le placement des personnes considérées comme aliénées dans des asiles dont certains ne sont guère mieux que des prisons, sans toujours garantir un contrôle judiciaire strict ni le droit de se défendre. Une véritable épée de Damoclès suspendue au-dessus de tous ceux qui dérangent l’ordre établi, qui critiquent le pouvoir, qui voient trop clair ! Combien d’opposants politiques, d’héritiers gênants, de témoins embarrassants ont ainsi disparu derrière les murs épais des asiles d’aliénés ? »

Il s’arrêta devant la cheminée monumentale, le visage éclairé par les flammes dansantes qui projetaient son ombre gigantesque sur le mur blanchi à la chaux :

 « Heureusement pour notre ami Lassile, j’ai quelques relations de haut niveau au ministère de l’Intérieur à Paris, notamment mon frère Patrick chef de la sécurité et qui sauront faire entendre raison aux zélés fonctionnaires responsables de cette machination honteuse. Après mon intervention épistolaire qui partira dès demain, je puis vous assurer qu’Edmond Lassile ne sera plus inquiété, ni surveillé, ni menacé.

Ses prophéties, vraies ou fausses…et personnellement je penche pour une interprétation erronée de vers délibérément ambigus, ne regardent que lui et l’Histoire qui sera seule juge. La liberté de penser, messieurs, même si cette pensée nous semble erronée ou fantaisiste, est un droit sacré qu’aucun gouvernement, fût-il impérial, ne devrait pouvoir violer. »

La soirée fut encore une fois riche en mets délicieux et en conversations passionnées qui se prolongèrent tard dans la nuit. Le docteur Saint-Germain, visiblement soulagé de voir cette affaire résolue et son patient sauvé d’un destin terrible, se montra un hôte généreux et expansif, multipliant les plats régionaux les plus raffinés et les vins de pays soigneusement sélectionnés dans sa cave qui réchauffèrent les cœurs autant que les corps. On parla de médecine, de politique… prudemment, de la modernisation de la Provence, des progrès de la science, de l’avenir du chemin de fer qui allait transformer le monde.

Le lendemain matin, après avoir pris un solide petit-déjeuner aux saveurs authentiques de Provence avec des figues fraîches gorgées de soleil, miel de lavande liquide et parfumé, fromage de chèvre onctueux du pays et pain de campagne croustillant tout juste sorti du four du boulanger voisin, les deux amis prirent congé de leur hôte avec force poignées de main viriles et promesses sincères de se revoir bientôt, peut-être pour des circonstances plus joyeuses.

La route du retour vers La Fare leur parut plus courte qu’à l’aller, leurs esprits apaisés par la résolution de cette énigme qui avait failli coûter sa liberté, voire sa raison et sa vie, à un innocent érudit coupable seulement d’avoir trop cherché la vérité dans les arcanes de l’Histoire. Le paysage provençal défilait sous leurs yeux avec cette beauté immuable et sereine que nul complot humain ne saurait ternir – les collines ondulantes couvertes de garrigue, les villages perchés sur leurs pitons rocheux, les champs d’oliviers centenaires aux troncs tordus par le temps et le mistral –, et ils savourèrent ces instants de paix retrouvée en songeant que, parfois, la science rigoureuse et l’amitié sincère suffisent à triompher des plus sombres machinations du pouvoir et de la raison d’État.

Berlock, tirant pensivement sur sa pipe en regardant défiler le paysage par la fenêtre de la diligence, ne put s’empêcher de murmurer à son ami :

Castellas vu par Gauguin

 « Savez-vous, mon cher ami, ce qui m’inquiète le plus dans cette affaire ? Ce n’est pas tant la manipulation dont Lassile a été victime, aussi méprisable soit-elle. C’est que ses prophéties, pour fantaisistes qu’elles puissent paraître, reposent néanmoins sur une interprétation cohérente des textes. Et si, par le plus grand des hasards, il avait raison ? Si 1870 devait effectivement marquer la chute de l’Empire ?

 Batson : « L’Histoire nous le dira, et nous serons peut-être encore là pour en être témoins… »

Batson frissonna malgré la chaleur du soleil qui inondait l’habitacle de la diligence. Parfois, les prophéties ont cette faculté troublante de se réaliser, non parce qu’elles prédisent l’avenir, mais parce qu’elles révèlent des failles cachées dans le présent…

Au détour d’un virage en arrivant, ils aperçurent enfin, dressé sur sa butte rocheuse comme un phare de pierre blonde, le castellas dominant La Fare, ce château médiéval qui depuis des siècles veillait paisiblement sur la vallée et ses habitants, symbole rassurant de continuité et de permanence dans un monde en perpétuelle mutation.

Note tardive du Dr Batson :

 A l’heure où je relis cette histoire consignée dans mon petit carnet rouge, de nombreuses années ont passé et le 20 ° siècle est déjà bien entamé.

La république a depuis longtemps remplacé l’Empire et je ne peux m’empêcher de penser à la prophétie de Monsieur Ed Lassile à Salon.

L’Empire s’est effectivement écroulé une bonne année après notre rencontre et la guerre de 1870 a duré environ six mois et dix jours, du 19 juillet 1870 au 29 janvier 1871. Le conflit avait commencé avec la déclaration de guerre de la France à la Prusse le 19 juillet 1870 et s’est terminé avec la capitulation de Paris le 28-29 janvier 1871, suivie par des négociations et la signature du traité de Francfort le 10 mai 1871 qui officialise la fin des hostilités.

Nostradamus avait t-il raison ? Hasard ou clairvoyance ? et j’ai effacé bien des certitudes au cours de mes nombreuses enquêtes avec Berlock.

Mais me restent en mémoire ces merveilleux moments passés à Salon de Provence.

 Batson