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Le Monde au compas – Ce que la presse révèle de notre époque

Quatre hebdomadaires passés au crible du regard maçonnique ou quand l’actualité cherche encore ce qui peut nous relier

Le Monde au compas

Cette semaine, le kiosque ne forme pas un carré parfait. L’Express et Valeurs actuelles ayant publié des numéros couvrant une période de quinze jours, ils ne reparaissent pas aujourd’hui. Leur absence momentanée ouvre une place dans notre atelier de lecture : nous y accueillons Franc-Tireur, petit format par le nombre de pages, mais journal à forte densité polémique. Autour de lui, Le Point, Le Nouvel Obs et Marianne composent un tableau où reviennent, sous des formes différentes, les mêmes interrogations : que faisons-nous de la vérité, de la parole, de la puissance, de l’argent commun, de l’eau qui manque et des générations qui nous suivent ?

Sous des couvertures qui semblent parler de sujets éloignés – De Gaulle, la Chine, Adèle Haenel, une affaire d’emplois présumés de complaisance –, se dessine une question plus profonde : qu’est-ce qui tient encore debout lorsque les institutions, le langage et la confiance se fissurent ? Le Franc-Maçon n’attend pas de la presse une parole révélée. Il lui demande des matériaux. À lui de les éprouver, d’en vérifier l’aplomb, d’écarter les gravats de la propagande et de chercher, derrière le fracas des opinions, ce qui peut encore servir à bâtir la Cité.

Franc-Tireur, la raison comme arme de poing

Caroline Fourest
Raphael Enthoven

Lancé en novembre 2021 et publié chaque mercredi, Franc-Tireur revendique un format presque ascétique : huit pages serrées, vendues deux euros et conçues pour être lues vite. Imaginé sous l’impulsion de Denis Olivennes, puis façonné éditorialement par Caroline Fourest et Raphaël Enthoven, il appartient à CMI France, filiale de l’ensemble médiatique contrôlé par Daniel Křetínský. Caroline Fourest en assure aujourd’hui la direction éditoriale, Valia Breitembruch la rédaction en chef et Raphaël Enthoven le conseil éditorial.

Sa devise, « La raison est un combat », dit son projet : résister aux populismes, au complotisme, au racisme, à l’antisémitisme, aux intégrismes et aux fièvres identitaires. Sa ligne républicaine, universaliste et laïque se veut hostile aux radicalités des deux bords. Elle est modérée dans ses principes, offensive dans son expression. C’est sa force et sa limite : la raison y avance volontiers baïonnette au canon, et le goût de la formule raccourcit parfois la complexité. Le lecteur maçonnique peut entrer dans cette arène à condition de conserver ses outils : le compas pour limiter l’emportement, l’équerre pour rectifier l’argument, le fil à plomb pour distinguer la conviction du fait.

Quand les incendies brûlent aussi la confiance

Dans son éditorial, Caroline Fourest part des incendies qui ont ravagé la France, souligne la proportion élevée des départs de feu criminels et évoque prudemment l’hypothèse d’opérations étrangères de déstabilisation. La Russie a déjà utilisé en Europe des intermédiaires pour semer le désordre ou commettre des sabotages ; rien ne permet pourtant d’attribuer les feux français à Moscou. Entre naïveté et paranoïa s’étend le domaine difficile du discernement : suspendre le jugement sans suspendre la vigilance.

Nora Bussigny

Le numéro mène ensuite une charge parallèle contre certaines pratiques d’élus insoumis et contre les violences de l’extrême droite envers les journalistes. Sous le titre « Hargneux et cumulards », Nora Bussigny revient sur Bally Bagayoko, maire de Saint-Denis soupçonné d’avoir concilié ses responsabilités électives avec un emploi à plein temps à la RATP, ainsi que sur Aly Diouara, maire de La Courneuve et député demeuré locataire d’un logement social.

Quelques colonnes plus loin, le journal rappelle l’agression de journalistes par des militants ou élus liés à l’extrême droite. Le message de couverture – LFI et RN, même combat contre la presse – ne prétend pas que les deux formations sont identiques ; il souligne un réflexe commun : disqualifier le messager lorsque le message gêne.

Pour un Franc-Maçon, la presse est un contre-pouvoir imparfait mais nécessaire. On peut contester une enquête, en démontrer les erreurs, réclamer un droit de réponse ; on ne peut transformer toute critique en complot ou en persécution. Le miroir peut être mal poli : ce n’est pas une raison pour le briser lorsqu’il renvoie une image désagréable.

L’enfant volé n’est pas une matière première

L’article le plus saisissant de Franc-Tireur est peut-être « La fabrique du mal ». Il raconte le destin d’Oleksandr, jeune Ukrainien disparu après l’invasion russe, retrouvé sous l’uniforme de l’armée de Moscou, dressé contre son propre pays. Derrière son cas apparaissent les milliers d’enfants ukrainiens transférés, russifiés, dotés de nouveaux papiers, soumis à un nouveau récit national et parfois préparés à servir la puissance qui les a arrachés à leur monde.

Le crime vise les souvenirs, la langue et l’appartenance : refaire l’être humain à la mesure de l’Empire. L’initiation véritable accomplit le mouvement inverse : elle ne programme pas, elle libère. L’enfant n’est jamais une pierre que l’État aurait le droit de tailler pour son monument. Lorsqu’un pouvoir fabrique les consciences, il n’élève pas un Temple : il édifie une caserne intérieure.

L’enquête sur Guillaume Pley et sa chaîne YouTube Legend vise ensuite un modèle économique de la confusion, où experts, négationnistes, complotistes et marchands de paranormal occupent le même fauteuil. Plus une affirmation choque, plus elle attire et rapporte. La Loge enseigne l’écoute, non l’équivalence de toutes les paroles. La tolérance n’est pas la renonciation au vrai. Sans méthode, preuve et contradiction, le débat devient un marché où le mensonge bien maquillé se vend plus cher que la connaissance.

YouTube Legend

De Gaulle : le chef, le collectif et la tentation du mythe

Le grand entretien avec l’historien britannique Julian Jackson, dont la biographie a inspiré les deux films de La Bataille de Gaulle, apporte une respiration plus ample. Jackson rappelle que la France libre ne fut pas l’œuvre solitaire d’un homme providentiel. Autour de De Gaulle se tenaient Pleven, Muselier, Kœnig, Leclerc et tant d’autres, hommes de droite et de gauche, militaires et civils, unis par la blessure de la défaite et le refus du déshonneur.

Une œuvre collective a besoin d’une direction, mais le chef n’existe que par ceux qui se mettent librement à l’ouvrage. Le Vénérable Maître ne possède pas la Loge ; il en ordonne provisoirement les travaux. De même, le De Gaulle de 1940 se transforme au contact des circonstances et des compagnons de lutte. Julian Jackson se méfie donc des « leçons de l’Histoire » qui font parler les morts. Invoquer De Gaulle ne suffit pas à devenir gaullien, pas plus que porter un tablier ne suffit à devenir Maçon. Le symbole n’agit que s’il transforme celui qui le reçoit.

Le Point : la Chine, ou la puissance sans la lumière

La couverture du Point annonce : « Chine : vous n’avez encore rien vu ». Le dossier conduit le lecteur à Shenzhen, Canton et Hongkong, dans cette « Greater Bay Area » où se mêlent laboratoires, usines, capitaux, universités, robots humanoïdes, véhicules électriques, drones et intelligence artificielle. La Chine ne se contente plus d’être l’atelier du monde ; elle veut en devenir le laboratoire et, demain, l’architecte technologique.

Shenzhen, passée en quelques décennies du statut de zone périphérique à celui de mégalopole, fonctionne comme un chantier permanent. Les laboratoires restent ouverts jour et nuit, les ingénieurs raccourcissent les cycles de conception et la ville entière devient un banc d’essai. L’ambition : dépasser les États-Unis dans les technologies critiques et atteindre l’autosuffisance scientifique et industrielle.

Mais l’autre versant du dossier est à Hongkong, où « l’argent compte plus que la démocratie ». Les opposants rasent les murs, les paroles se font prudentes, la loi sur la sécurité nationale étend son ombre jusque dans les universités et les musées. Le dynamisme des affaires demeure, mais l’espace intérieur de la liberté se rétrécit. La prospérité tient lieu de réponse à ceux qui regrettent les droits perdus.

Shenzhen_city_montage

Une société peut élever des tours, programmer des robots et accumuler des brevets ; si elle réduit l’homme à une fonction productive et la parole à un risque politique, elle bâtit sans fenêtre vers l’Orient. Le Point ne dissimule d’ailleurs pas l’envers social du miracle : ateliers éprouvants, droit du travail brutal, ingénieurs écartés trop tôt, surveillance scolaire. Un édifice se juge moins à sa façade qu’à la condition de ceux qui portent ses pierres.

Apprendre à lire, c’est apprendre à ne pas être lu par les autres

Dans un tout autre registre, l’entretien avec Céline Alvarez mérite une attention particulière. La pédagogue soutient que les enfants peuvent entrer dans la lecture dès la maternelle, à condition de respecter leur rythme, de leur faire entendre les sons des lettres et de transformer le décodage en découverte joyeuse plutôt qu’en exercice académique. Sa thèse ne consiste pas à précipiter le CP, mais à donner davantage de temps à un apprentissage rendu difficile par l’opacité orthographique du français.

Céline Alvarez – FB

La proposition doit être examinée sans enthousiasme aveugle ni conservatisme réflexe. L’éveil précoce ne vaut que s’il ne devient pas une nouvelle compétition entre familles ou un dressage aux performances. Mais son intuition centrale est forte : l’enfant éprouve une joie profonde lorsqu’il découvre qu’il peut déchiffrer seul ce qui lui était fermé.

Toute initiation commence par une lecture : une lettre, un mot, un symbole, puis le monde derrière le signe. Celui qui lit dépend moins de ceux qui prétendent lui traduire la réalité. Apprendre à lire, c’est déjà apprendre à résister. Rendre à l’enfant la lente souveraineté du texte est l’un des gestes républicains les plus décisifs.

Jérôme Guedj

Le même numéro publie un entretien avec Jérôme Guedj sur la laïcité, l’antisémitisme, l’immigration et l’universalisme, ainsi qu’un portrait sévère de François Ruffin. La campagne de 2027 affleure partout. Plus directement encore pour les lecteurs de 450.fm, une brève affirme que Thomas Guénolé a été suspendu pour un an de ses droits et qualités maçonniques au Grand Orient de France, après une saisine du Conseil de l’Ordre. Le Point relie cette sanction à son soutien à la Jeune Garde, à une intervention houleuse en Loge sur la flottille pour Gaza et à sa proposition d’un débat avec Alain Soral.

Ces éléments sont rapportés par l’hebdomadaire et doivent être présentés comme tels. Une décision interne n’est pas un spectacle, mais le secret maçonnique ne saurait servir de paravent à l’irresponsabilité. La justice maçonnique doit rester contradictoire, motivée et indépendante des emballements profanes. Le fil à plomb s’applique aussi aux récits concernant les Frères. Le carnet du magazine annonce par ailleurs la mort d’Yvette Roudy sans rappeler son appartenance, depuis 1968, à la Grande Loge Féminine de France : une dimension que 450.fm se devait, lui, de restituer.

Le Nouvel Obs : retrouver sa voix, partager l’eau

Avec Adèle Haenel en couverture, Le Nouvel Obs choisit la parole retrouvée. L’actrice, éloignée du cinéma mais non de la création, publie Viser juste, un texte où l’écriture devient enquête sur la disparition et la réapparition de soi. Elle revient sur les violences subies, le déni des adultes, le prix de la parole, la philosophie découverte comme une joie et l’art conçu comme moyen de rendre visible ce qui avait été effacé.

On peut discuter ses analyses politiques ou ses engagements. Mais le cœur de l’entretien dépasse les camps : une victime reconquiert par la parole le droit d’être le sujet de sa propre histoire. La Franc-Maçonnerie connaît la valeur du silence, mais elle doit distinguer le silence fécond du silence complice. Le premier prépare la parole juste ; le second protège l’abuseur, le groupe ou l’institution. La paix obtenue au prix de la vérité n’est qu’un couvercle posé sur la violence.

L’éditorial du magazine nous ramène ensuite au plus élémentaire : un verre d’eau. Cinquante-deux ans après l’avertissement de René Dumont lors de la présidentielle de 1974, l’eau abondante n’est plus une évidence française. Sécheresses, nappes fragilisées, rivières à sec et conflits d’usage obligent désormais à décider qui peut prélever, arroser, produire ou laver.

Le reportage sur la « police de l’eau » montre des agents confrontés à un lacis de règles : un terrain de football jaunit tandis que les greens d’un golf bénéficient de dérogations ; un lavage automobile peut être interdit ici et autorisé plus loin selon la provenance de l’eau. Or l’eau, matière de purification et de renaissance dans tant de traditions, rappelle que le bien commun ne se partage pas comme un privilège. Gouverner la rareté exige une règle compréhensible, proportionnée et acceptée.

Quand les Apprentis instruisent les Maîtres

Le dossier « Comment nos ados nous éduquent » est sans doute le plus inattendu de la semaine. Il décrit une transmission inversée : des enfants et de jeunes adultes amènent leurs parents à revoir leurs habitudes alimentaires, leur rapport au climat, au travail, au couple, au consentement, au genre et à la diversité. Le magazine rappelle que l’anthropologue Margaret Mead avait déjà pensé cette éducation « du bas vers le haut ».

La jeunesse n’a pas toujours raison parce qu’elle est jeune, pas plus que l’âge ne détient naturellement la sagesse. L’enseignement tient dans la réciprocité. Le Maître transmet un rituel, une mémoire et des outils ; l’Apprenti révèle parfois, par sa question, ce que l’habitude avait rendu invisible. La Chaîne d’union ne classe pas les mains selon l’ancienneté : une tradition vivante permet au passé de dialoguer avec ceux qui ne lui ressemblent pas encore.

Think tanks qui influencent la présidentielle de 2027

Une enquête sur les think tanks qui influencent déjà la présidentielle de 2027 complète ce tableau. À mesure que les partis cessent de produire des idées, des laboratoires privés leur fournissent concepts, chiffres et programmes. Certains enrichissent le débat ; d’autres empruntent les codes de la science pour dissimuler un combat idéologique ou leurs financeurs. Le secret protège une démarche intérieure ; l’opacité protège trop souvent un intérêt.

Marianne : la facture climatique et la morale des comptes

La couverture de Marianne s’ouvre sur l’affaire Bally Bagayoko, mais son grand dossier porte sur l’été de feu et de sécheresse. Le magazine évalue entre 10 et 15 milliards d’euros le coût des incendies, de la baisse des rendements agricoles, des bâtiments fragilisés, des infrastructures endommagées et du ralentissement économique. Les tomates ont flambé, les récoltes souffrent, les assurances augmentent et les collectivités découvrent qu’elles pourront bientôt devenir difficilement assurables.

La question n’est plus de savoir si le dérèglement climatique nous coûtera quelque chose, mais qui paiera, selon quelle règle et pour protéger quoi. Marianne rappelle l’impôt sécheresse de 1976 et décrit trois visages de la vulnérabilité : Dunkerque gagnée sur l’eau, Arles menacée par les crues comme par la chaleur, Royan dont les plages et les nappes se fragilisent.

Nous avons longtemps traité la nature comme un décor autour de l’édifice humain. Elle redevient la condition de sa stabilité. Nos Temples intérieurs ne dispensent pas de prendre soin de la maison commune : il n’y a pas d’élévation spirituelle sur une terre rendue inhabitable.

L’éditorial d’Hadrien Mathoux ajoute à cette question écologique celle de l’équité entre générations. Les retraites absorbent une part immense de la dépense publique tandis que l’école, l’hôpital et la justice se dégradent. Sa démonstration est volontairement abrupte, mais elle pose une question que toute société vieillissante doit regarder en face : comment honorer ceux qui ont travaillé sans faire porter aux plus jeunes une charge devenue insoutenable ? La solidarité n’est pas l’addition des droits acquis. Elle est une recherche permanente d’équilibre entre la dette due aux anciens et la promesse faite à ceux qui viennent.

Deux traitements d’une même affaire

Le dossier de Marianne sur Bally Bagayoko est particulièrement intéressant lorsqu’on le compare à celui de Franc-Tireur. Les deux titres appartiennent au même groupe, mais leurs manières diffèrent. Franc-Tireur charge, ramasse les faits et frappe par la formule. Marianne remonte les réseaux locaux, l’histoire de la banlieue rouge, les liens entre mairie, sport, syndicats et RATP, tout en rappelant que le cumul d’un mandat local et d’un emploi salarié n’est pas illégal en soi.

Le vrai sujet porte sur la réalité du travail effectué, les facilités accordées et l’éventuelle existence d’un système d’emplois de complaisance. Des plaintes ont été déposées ; les faits doivent donc être établis. Le même dossier revient sur Aly Diouara et son logement social, situation là encore présentée comme juridiquement régulière, mais politiquement embarrassante.

La loi fixe le seuil de la faute sanctionnable. L’éthique demande davantage : ce que je peux faire est-il ce que je dois faire ? Sans réclamer une perfection inhumaine, on peut demander aux responsables publics de ne pas transformer le service de la Cité en système d’accommodements personnels.

Même contraste autour de la proposition de Jean-Luc Mélenchon d’effacer quelque 600 milliards d’euros de dette publique détenus par la Banque de France. Franc-Tireur choisit le registre du prestidigitateur et dénonce une pirouette dangereuse. Marianne explique le mécanisme, reconnaît qu’il ne s’agit pas de spolier directement les épargnants, puis en montre les obstacles comptables, institutionnels et surtout européens. L’un combat ; l’autre démonte. Le lecteur gagne à lire les deux, car la vivacité alerte, mais la précision instruit.

Enfin, Marianne consacre un portrait acide à Léna Situations, écho presque parfait de l’enquête de Franc-Tireur sur Guillaume Pley. Dans les deux cas, l’existence, l’émotion et la prétendue proximité sont transformées en produits. L’influenceur ne vend plus seulement un objet ; il commercialise une relation. Notre époque a fait de l’intime une vitrine et de l’authenticité une stratégie de marque. Or ce qui est continuellement exposé finit paradoxalement par devenir opaque : tout est montré, mais rien n’est véritablement donné.

Quatre hebdos, une même question : que faisons-nous de l’autre ?

À la fin de cette lecture, les désaccords demeurent. Franc-Tireur croit à la raison combative ; Le Point scrute la puissance et ses basculements ; Le Nouvel Obs privilégie les voix, les transformations sociales et la réparation ; Marianne traque les contradictions de la République, de l’argent public et du modèle économique. Aucun de ces journaux ne possède le centre du cercle. Chacun se tient sur un point de sa circonférence.

Mais leurs dossiers se répondent. L’enfant ukrainien volé par la Russie, le citoyen de Hongkong contraint de mesurer ses mots, la victime qui reconquiert sa parole, l’adolescent qui enseigne à ses parents, l’élu sommé de rendre compte, le paysan qui manque d’eau et l’internaute livré aux entrepreneurs du complot posent tous la même question : considérons-nous encore l’autre comme une fin, ou déjà comme un matériau ?

Matériau électoral, économique, idéologique ou numérique ; conscience à conquérir, peur à exploiter, clic à monétiser. Le regard maçonnique ne consiste pas à distribuer de bons points fraternels ni à plaquer un symbole sur chaque événement. Il rappelle que bâtir suppose de refuser l’instrumentalisation de l’être humain.

Ainsi se referme provisoirement cette revue des revues. Non comme une clôture, mais comme une veille mise en réserve. La semaine prochaine déplacera les sujets, les colères et les unes. Le travail restera le même : lire sans se soumettre, douter sans sombrer dans le soupçon, confronter sans haïr et chercher, au milieu des fractures, la pierre encore capable de nous relier.

Disponible en kiosque, rayon presse en grandes surfaces ou en Maison de la presse

Cuba : une nouvelle mesure de contrainte vise José Ramón Viñas

De notre confrère cubain fr.cibercuba.com

La pression exercée par les autorités cubaines sur la franc-maçonnerie indépendante connaît un nouvel épisode. José Ramón Viñas Alonso, Souverain Grand Commandeur du Suprême Conseil du 33ᵉ degré pour la République de Cuba, affirme avoir été soumis à un interrogatoire par la Sécurité de l’État avant de se voir imposer une nouvelle mesure de contrainte. Il devra se présenter chaque mercredi devant les autorités, ne pourra pas circuler librement et se voit interdit de quitter le territoire cubain.

José Ramón Viñas Alonso
José Ramón Viñas Alonso, grand secrétaire général du Conseil suprême de Cuba

Cet épisode s’inscrit dans un conflit qui oppose depuis plusieurs années la direction maçonnique cubaine au ministère de la Justice. Au-delà d’un différend administratif, cette affaire révèle une lutte plus profonde autour de l’autonomie d’une institution historique, implantée dans la société cubaine depuis des générations et considérée comme l’une des rares organisations civiles à avoir conservé une marge d’indépendance face à l’État.

Une mesure de contrainte après un interrogatoire

Selon le récit de José Ramón Viñas Alonso, diffusé dans une vidéo relayée par CubaNet et repris par CubaNet/CiberCuba, l’interrogatoire a été mené par un instructeur pénal du Département des crimes contre la Sécurité de l’État. Les autorités lui reprocheraient un présumé délit de « désobéissance ».

À l’issue de cette audition, une mesure de contrainte lui aurait été notifiée. Elle comporte plusieurs obligations :

  • Une présentation hebdomadaire devant les autorités, chaque mercredi à 14 heures.
  • Des restrictions concernant ses déplacements.
  • Une interdiction de quitter Cuba.
  • Le maintien d’un contrôle policier sur ses activités et ses mouvements.

À sa sortie du commissariat, le dirigeant maçonnique a déclaré : « Ils viennent de me mettre une mesure de précaution. De chez moi, je ne peux pas sortir, au niveau du genou, tout est pareil. » Cette déclaration, rapportée par le média, traduit la dimension concrète de la mesure : au-delà de sa qualification juridique, celle-ci limite directement la liberté de déplacement de l’intéressé.

Le terme de « mesure cautelaire » ou de mesure de précaution désigne, dans ce contexte, une restriction imposée avant l’issue définitive de la procédure. Elle ne constitue donc pas, en elle-même, une condamnation pénale. Mais elle place le dirigeant maçonnique dans une situation de surveillance et de vulnérabilité particulièrement lourde.

D’un litige administratif à une affaire de Sécurité de l’État

Le point central soulevé par José Ramón Viñas Alonso concerne la compétence des services de sécurité dans cette affaire. Le conflit initial opposerait le ministère cubain de la Justice, le MINJUS, au Conseil suprême maçonnique. Il s’agirait donc, à l’origine, d’une question administrative portant sur la représentation et la direction de l’institution.

Le dirigeant s’interroge publiquement : « Nous ne comprenons pas comment un litige administratif entre le ministère de la Justice et le Conseil suprême est devenu un intérêt pour la Sécurité de l’État. »

Cette question est au cœur du dossier. Elle exprime l’incompréhension de la direction maçonnique face à la transformation progressive d’un conflit institutionnel en affaire pénale et sécuritaire. L’intervention d’un instructeur relevant du Département des crimes contre la Sécurité de l’État donne à l’affaire une dimension qui dépasse largement le simple désaccord de gouvernance.

Pour Viñas Alonso, l’explication résiderait dans le poids historique de la franc-maçonnerie cubaine : « La seule idée que l’on pourrait avoir est le prestige, l’appel, l’histoire de la franc-maçonnerie. Il doit toujours y avoir une préoccupation à propos de l’institution maçonnique. »

Autrement dit, ce ne serait pas seulement la personne du dirigeant qui attirerait l’attention des autorités, mais l’existence même d’une organisation disposant d’une mémoire, d’une influence sociale et d’une capacité de mobilisation autonome.

Un conflit ancien avec le pouvoir cubain

L’épisode actuel ne constitue pas un événement isolé. Il s’inscrit dans une séquence de pressions qui aurait commencé au moins en juillet 2021. À cette époque, José Ramón Viñas Alonso avait été convoqué pour la première fois par la Sécurité de l’État après avoir signé une lettre critique à l’égard du président Miguel Díaz-Canel et de la répression consécutive aux manifestations du 11 juillet.

Grand Maître de la Grande Loge de Cuba, Ernesto Zamora Fernández - Photo © Facebook / Grande Loge de Cuba / Ernesto Zamora Fernández
Grand Maître de la Grande Loge de Cuba, Ernesto Zamora Fernández – Photo © Facebook / Grande Loge de Cuba / Ernesto Zamora Fernández

Les manifestations du 11J ont constitué l’un des mouvements de contestation les plus importants connus par Cuba depuis plusieurs décennies. Dans ce contexte, toute prise de position publique émanant d’une institution disposant d’une légitimité historique pouvait être perçue par le pouvoir comme un acte de défiance politique.

La signature de cette lettre semble avoir marqué une rupture. Depuis lors, la relation entre les autorités et la direction maçonnique s’est progressivement détériorée. Le conflit ne se limiterait plus à la liberté d’expression d’un responsable, mais concernerait désormais le contrôle de la structure dirigeante et de son autonomie juridique.

La tentative de remplacement de 2025

Grande-Loge-de-Cuba – Foto © Cibercuba

En mai 2025, le ministère de la Justice aurait tenté d’imposer Lázaro Faustino Cuesta Valdés comme dirigeant intérimaire, en remplacement de José Ramón Viñas Alonso. Cette initiative aurait été accompagnée de menaces concernant le retrait de la reconnaissance officielle de l’organisation et le gel de ses fonds.

La question de la reconnaissance administrative revêt une importance décisive pour toute organisation légalement enregistrée. Elle conditionne notamment :

  • La capacité à disposer de locaux et de biens.
  • La gestion de comptes et de ressources.
  • La reconnaissance des représentants légitimes.
  • La possibilité d’exercer publiquement ses activités.
  • Les relations officielles avec les institutions de l’État.

Dans un système fortement centralisé, le retrait de la reconnaissance ou le gel des ressources peuvent constituer des instruments de pression particulièrement efficaces. Une organisation peut continuer à exister symboliquement, mais perdre les moyens matériels de fonctionner.

La tentative de remplacement est donc apparue, aux yeux de la direction maçonnique, comme une intervention directe dans ses affaires internes. Elle posait une question essentielle : qui désigne les dirigeants d’une institution maçonnique ? Les membres, selon leurs propres règles et procédures, ou l’administration, par le biais d’une validation imposée ?

Des procédures pénales contre les dirigeants maçonniques

Le 30 juillet 2025, les autorités cubaines auraient engagé des procédures pénales contre José Ramón Viñas Alonso et Juan Alberto Kessel Linares, Grand Maître de la franc-maçonnerie cubaine. Quelques jours plus tard, Viñas Alonso aurait été interrogé par la Sécurité de l’État dans le cadre d’un présumé délit de trafic de devises.

Cette succession d’accusations et d’auditions a contribué à faire basculer le conflit dans un registre pénal. Le dossier n’est plus seulement celui de la reconnaissance d’une direction ou du fonctionnement administratif d’une association. Il devient une affaire dans laquelle les dirigeants sont personnellement exposés à des poursuites.

L’utilisation d’accusations pénales dans un conflit institutionnel est un élément particulièrement préoccupant pour les observateurs et les membres de l’organisation. Elle peut avoir un double effet :

  • Affaiblir les responsables contestataires en les plaçant sous la menace d’une condamnation.
  • Dissuader les autres membres de prendre publiquement position ou de soutenir la direction en place.

Le soupçon pénal devient alors un moyen de pression, indépendamment de l’issue finale de la procédure.

Le rassemblement du 7 août 2026

Le 7 août 2026, des francs-maçons cubains se sont réunis à La Havane pour apporter leur soutien à leur dirigeant, confronté à une nouvelle tentative d’intervention du MINJUS.

Cette mobilisation est importante à double titre. D’une part, elle montre que le conflit ne se joue pas uniquement entre un responsable isolé et les autorités. D’autre part, elle suggère qu’une partie significative de la base maçonnique entend défendre ses propres mécanismes de représentation.

Dans un contexte où les rassemblements indépendants sont étroitement surveillés, la réunion de maçons autour de leur dirigeant constitue un acte de solidarité, mais aussi une affirmation de l’existence d’une communauté organisée. Elle rappelle que la franc-maçonnerie cubaine ne se résume pas à ses responsables administratifs : elle repose sur des loges, des membres, des traditions et une mémoire collective.

La question n’est donc pas seulement de savoir qui occupe une fonction. Elle porte sur le droit d’une communauté à définir elle-même ses règles et ses représentants.

« Légalement, pour vous, je ne le suis pas ; fraternellement, mes frères me reconnaissent »

José Ramón Viñas Alonso résume le paradoxe auquel il est confronté par une distinction entre légalité administrative et reconnaissance fraternelle : « Légalement, pour vous, je ne le suis pas et nous l’acceptons pour ne pas désobéir. Mais fraternellement, mes frères me reconnaissent comme tel. »

Cette phrase est particulièrement révélatrice du fonctionnement d’une institution initiatique. La fonction de Souverain Grand Commandeur ne relève pas uniquement d’une nomination administrative. Elle procède aussi d’une reconnaissance interne, liée à des règles, à des votes, à une tradition et à l’acceptation par les membres.

Le pouvoir de l’État peut contester la validité juridique d’une fonction. Il lui est plus difficile d’effacer instantanément la reconnaissance symbolique et fraternelle accordée par les membres de l’institution.

Deux légitimités entrent ici en tension :

Légitimité administrativeLégitimité maçonnique
Découle de la reconnaissance de l’État.Découle des règles internes et du vote des membres.
Peut être retirée ou suspendue par une autorité publique.Se construit dans la continuité de l’institution et la confiance fraternelle.
Définit le statut juridique de l’organisation.Définit la légitimité symbolique et initiatique de ses responsables.

Cette opposition est au cœur de la crise. La direction maçonnique accepte de se conformer aux décisions légales afin de ne pas être accusée de désobéissance, mais elle affirme que cette conformité ne suffit pas à effacer la reconnaissance accordée par les frères.

Des élections attendues en septembre

Concernant l’avenir de la direction, José Ramón Viñas Alonso rappelle qu’il ne lui appartient pas de décider seul, pas plus qu’il ne revient à l’État de le faire. Il annonce qu’en septembre, la Haute Chambre devra examiner la question et déterminer si des élections pourront être organisées.

« Toutes les décisions que nous prenons au Suprême Conseil sont par vote », affirme-t-il.

Cette précision est fondamentale. Elle oppose une logique de gouvernement interne, fondée sur la délibération et le vote, à une logique de nomination ou de substitution imposée de l’extérieur.

La question des élections ne sera donc pas seulement une question de calendrier. Elle déterminera la capacité de la franc-maçonnerie cubaine à maintenir un espace d’autogouvernement. Si les autorités imposent une direction intérimaire, elles prennent le risque de créer une fracture durable entre la structure reconnue par l’État et celle reconnue par les membres.

La crise pourrait alors produire une double représentation :

  • Une direction administrative reconnue par les autorités.
  • Une direction fraternelle reconnue par les loges et les membres.

Une telle situation fragiliserait durablement l’unité de l’institution.

Pourquoi le pouvoir s’intéresse-t-il à la franc-maçonnerie ?

La franc-maçonnerie cubaine regrouperait des dizaines de milliers de membres et aurait historiquement constitué l’une des rares organisations civiles disposant d’une certaine autonomie à l’égard de l’État. Cette caractéristique expliquerait, selon José Ramón Viñas Alonso, l’acharnement des autorités à vouloir la contrôler.

Dans un régime politique fortement centralisé, l’existence d’une organisation :

  • Ancienne et structurée.
  • Dotée de réseaux locaux.
  • Capable de réunir des milliers de personnes.
  • Porteuse d’un langage moral et civique.
  • Organisée autour de règles internes.
  • Susceptible de s’exprimer sur la situation du pays.

peut être perçue comme une source potentielle d’indépendance.

La franc-maçonnerie ne constitue pas nécessairement un parti politique ni une organisation d’opposition. Mais elle peut représenter un espace de sociabilité autonome, avec ses propres références, ses cérémonies, ses élections et ses formes de solidarité. Dans un contexte autoritaire, cette autonomie suffit parfois à susciter la méfiance.

Le pouvoir ne contrôle pas seulement les partis ou les médias ; il peut chercher à surveiller toutes les institutions susceptibles de produire un lien social indépendant.

Le prestige historique d’une institution

La franc-maçonnerie cubaine possède une histoire ancienne. Elle a participé à la formation de sociabilités urbaines, à la circulation d’idées politiques et à l’organisation de solidarités. Son existence ne se résume pas aux seules pratiques rituelles. Elle s’inscrit dans un patrimoine institutionnel qui a traversé plusieurs périodes politiques.

C’est précisément ce que souligne José Ramón Viñas Alonso lorsqu’il évoque « le prestige, l’appel, l’histoire de la franc-maçonnerie ».

L’histoire peut devenir une force politique indirecte. Une institution ancienne bénéficie d’une mémoire, d’un langage et d’une légitimité que le pouvoir ne peut pas créer artificiellement. Elle peut survivre aux changements de régime, aux crises économiques et aux transformations sociales.

Pour les autorités, cette profondeur historique peut être rassurante lorsqu’elle est contrôlée. Elle devient préoccupante lorsqu’elle permet à une organisation de revendiquer une identité propre.

La franc-maçonnerie cubaine face au dilemme de l’autonomie

Le dossier met en lumière un dilemme classique pour les organisations civiles dans un État très centralisé :

  • Pour exister officiellement, elles doivent obtenir une reconnaissance administrative.
  • Pour rester fidèles à leur vocation, elles doivent conserver une autonomie interne.
  • Mais cette autonomie peut être interprétée comme une contestation du monopole institutionnel de l’État.

La franc-maçonnerie cubaine se trouve précisément dans cet espace de tension. Elle ne revendique pas nécessairement une confrontation politique directe. Elle défend d’abord son droit à choisir ses dirigeants, à appliquer ses propres règles et à préserver sa structure.

Ce qui est en jeu dépasse donc la personne de José Ramón Viñas Alonso. L’affaire porte sur le droit d’une organisation historique à disposer d’une vie interne indépendante.

Une affaire qui dépasse les frontières cubaines

L’évolution de ce dossier est suivie par de nombreux francs-maçons à l’étranger. La franc-maçonnerie fonctionne en effet comme un réseau international de relations, de correspondances et de solidarités. Lorsqu’une obédience ou une institution maçonnique est confrontée à des pressions politiques, les autres juridictions peuvent s’interroger sur la manière de réagir.

La situation cubaine renvoie à plusieurs préoccupations internationales :

  • La liberté d’association.
  • La liberté de conscience.
  • La protection des organisations civiles.
  • L’indépendance des institutions non gouvernementales.
  • Le droit de choisir ses représentants.
  • La protection des responsables soumis à des poursuites contestées.

Elle rappelle aussi que la franc-maçonnerie, souvent perçue en Europe comme un réseau de sociabilité et de réflexion, peut prendre une dimension beaucoup plus risquée dans certains contextes politiques. Là où toute autonomie est suspecte, l’existence même d’une loge indépendante peut devenir un acte de résistance civile.

Une nouvelle étape dans un feuilleton qui dure

Sur 450.fm, les développements de cette affaire ont déjà été suivis à plusieurs reprises. Le nouvel épisode concernant José Ramón Viñas Alonso confirme que la crise n’est pas résolue. Au contraire, elle semble entrer dans une phase plus tendue, marquée par :

  • L’intervention directe de la Sécurité de l’État.
  • L’imposition d’une mesure de contrainte.
  • La limitation des déplacements du dirigeant.
  • La perspective de nouvelles décisions judiciaires.
  • L’incertitude concernant l’organisation d’élections.
  • La mobilisation de membres en soutien à leur responsable.

Le calendrier de septembre pourrait constituer un moment déterminant. La décision de la Haute Chambre dira si le processus électoral pourra se dérouler selon les mécanismes internes de l’institution ou si les autorités maintiendront leur contrôle sur la direction.

Dans les deux cas, la crise laissera des traces. Elle a déjà mis en évidence une fracture entre la légalité imposée par l’État et la légitimité reconnue par les membres.

La liberté maçonnique comme enjeu de société

L’affaire cubaine pose finalement une question plus large : une société peut-elle être pleinement libre si les organisations qui la composent ne peuvent pas s’administrer elles-mêmes ?

La liberté ne se réduit pas au droit de voter à intervalles réguliers. Elle existe aussi dans la capacité des citoyens à se réunir, à créer des associations, à débattre, à élire leurs représentants et à défendre leurs traditions sans subir de pression politique.

À Cuba, la franc-maçonnerie apparaît comme l’un des lieux où cette liberté résiduelle se manifeste encore. Le conflit autour de José Ramón Viñas Alonso ne concerne donc pas uniquement une dignité maçonnique ou un différend administratif. Il touche à la question fondamentale de l’autonomie de la société civile.

Lorsque le pouvoir cherche à déterminer qui doit diriger une institution qui possède ses propres règles, il ne contrôle pas seulement une organisation : il cherche à maîtriser la capacité des citoyens à s’organiser en dehors de lui.

Conclusion : une fraternité sous surveillance

La nouvelle mesure imposée à José Ramón Viñas Alonso marque une étape supplémentaire dans la pression exercée sur la franc-maçonnerie cubaine. Interrogatoire par la Sécurité de l’État, obligation de présentation hebdomadaire, restrictions de déplacement et interdiction de quitter le pays : la situation du dirigeant maçonnique illustre le degré de tension atteint entre le pouvoir et une institution historique.

Le dossier demeure évolutif et les informations disponibles proviennent principalement du récit de l’intéressé, relayé par des médias indépendants. Les accusations évoquées par les autorités devront donc être distinguées des faits établis et des interprétations politiques.

Une chose apparaît néanmoins clairement : à Cuba, la franc-maçonnerie ne défend pas seulement la continuité d’un responsable. Elle tente de préserver une autonomie institutionnelle, une mémoire collective et le droit de ses membres à décider de leur propre avenir.

Dans ce face-à-face, la question essentielle n’est peut-être pas de savoir qui occupera demain la fonction de Souverain Grand Commandeur. Elle est de savoir si une institution civile ancienne pourra encore choisir librement ses dirigeants, délibérer selon ses propres règles et transmettre son héritage sans l’autorisation permanente du pouvoir.

À l’approche de l’examen annoncé pour septembre, la franc-maçonnerie cubaine demeure donc suspendue à une décision qui pourrait engager bien davantage qu’un mandat. Elle pourrait déterminer la place future de toute organisation indépendante dans la société cubaine.

Lewis Carroll pose la question : Faut-il doubler la vitesse du rituel pour rester au même endroit ?

La Reine rouge, de Lewis Carroll au filtre de la franc-maçonnerie

Dans De l’autre côté du miroir (1871), suite d’Alice au pays des merveilles, Lewis Carroll fait courir Alice aux côtés de la Reine rouge dans une course effrénée qui ne les fait pas avancer d’un pouce. « Ici, vois-tu, on est obligé de courir tant qu’on peut pour rester au même endroit. Si on veut aller ailleurs, il faut courir au moins deux fois plus vite que ça ! » Cette scène, à la fois absurde et lumineuse, a donné naissance à un concept scientifique et managérial : l’hypothèse, le syndrome ou la théorie de la Reine rouge. Elle décrit une situation où il faut évoluer sans cesse, non pas pour progresser, mais simplement pour ne pas régresser dans un environnement lui-même en mouvement.

portrait posthume de Lewis Carroll par Hubert von Herkomer, à partir de photographies

Transposée à la franc-maçonnerie, cette métaphore ouvre une lecture philosophique et spirituelle particulièrement féconde. Car la loge, elle aussi, est un lieu où l’on « court » : on travaille sur soi, on répète des rituels, on étudie des symboles, on affronte ses propres limites. Et pourtant, il n’est pas rare d’avoir le sentiment de « rester au même endroit ». La Reine rouge permet alors de penser cette dynamique non comme un échec, mais comme la condition même d’une transformation profonde : courir pour ne pas reculer, et parfois, à force de courir, découvrir qu’un autre lieu est devenu accessible.

La Reine rouge chez Lewis Carroll : une course dans un monde qui bouge avec vous

Dans De l’autre côté du miroir, le monde est structuré comme un jeu d’échecs. Alice, partie en tant que pion, aspire à devenir reine en traversant le plateau. La Reine rouge, elle, se déplace avec une rapidité déconcertante. Au chapitre 2, les deux personnages se lancent dans une course folle à travers un paysage qui semble se déplacer avec elles.

Alice, essoufflée, constate : « On arriverait généralement à un autre endroit si on courait très vite pendant longtemps, comme nous venons de le faire. » La Reine lui répond alors la célèbre formule : « Ici, vois-tu, on est obligé de courir tant qu’on peut pour rester au même endroit. Si on veut aller ailleurs, il faut courir au moins deux fois plus vite que ça ! »

Cette scène condense plusieurs idées :

  • Un monde où les règles de la physique ordinaire ne s’appliquent plus.
  • Une course qui n’est pas un moyen de transport, mais une condition de maintien.
  • L’idée que l’environnement évolue en même temps que le coureur, annulant l’effet apparent du mouvement.wikipedia+1

La Reine rouge incarne ainsi une logique de compétition et d’adaptation permanente, où le statu quo n’est déjà plus un acquis, mais le résultat d’un effort constant.

Le syndrome de la Reine rouge en biologie évolutive : une course aux armements entre espèces

Alice et la Reine Rouge

Dans les années 1970, le biologiste Leigh Van Valen s’empare de cette image pour formuler l’« hypothèse de la Reine rouge » en biologie évolutive. Il observe que la biodiversité actuelle résulte d’interactions incessantes entre organismes qui luttent dans des « courses évolutives » permanentes.

L’idée centrale est la suivante :

  • Une espèce doit constamment s’adapter et évoluer pour survivre face aux changements de son environnement ou de ses rivaux (prédateurs, proies, parasites, compétiteurs).
  • Elle doit le faire non pas pour « progresser » en absolu, mais simplement pour maintenir sa position relative et ne pas disparaître.

Un exemple classique est la « course aux armements » entre prédateurs et proies :

  • Si la sélection naturelle favorise les prédateurs les plus rapides, elle favorise aussi les proies les plus rapides.
  • Chaque avancée d’un côté appelle une contre-adaptation de l’autre.
  • Le résultat est une évolution continue sans « victoire » définitive : chacun court pour ne pas être éliminé.

Les spécialistes surnomment parfois cette dynamique le « paradoxe de l’évolution » : on évolue sans cesse, mais souvent pour conserver un équilibre précaire plutôt que pour atteindre un état supérieur stable.

Cette hypothèse a été popularisée par des auteurs comme Matt Ridley, qui l’a appliquée à la sélection sexuelle et à l’évolution de la nature humaine. Elle est aujourd’hui un outil conceptuel majeur en écologie, en génétique et en théorie de l’évolution.

Du vivant à l’entreprise : la Reine rouge dans le monde de l’IT et des organisations

Le concept a rapidement essaimé hors de la biologie. Dans le monde de l’entreprise et des technologies de l’information, la « théorie de la Reine rouge » décrit une situation où les organisations doivent innover en permanence, non pas pour croître, mais simplement pour survivre.

Quelques illustrations :

  • Dans le jeu vidéo, des titres de plus en plus exigeants poussent les fabricants de processeurs et de cartes graphiques à produire du matériel toujours plus puissant. Les joueurs doivent régulièrement changer de machine pour « rester à niveau ».
  • Dans l’IT d’entreprise, la croissance exponentielle des systèmes d’information, la course aux CPU, la guerre entre outils de Business Intelligence (Qlik, Tableau, Power BI) créent une dynamique où chaque acteur doit ajouter des fonctionnalités, de la puissance, de l’expérience utilisateur… sous peine d’être dépassé.
  • Dans les organisations, l’adaptation face à la concurrence historique, aux nouveaux entrants et aux bouleversements du marché devient vitale. Kodak, Nokia : les exemples d’échecs cuisants pour défaut d’adaptation ne manquent pas. La pandémie de COVID a accéléré cette logique, éliminant rapidement les entreprises incapables d’évoluer.

Le « marketing Red Queen » désigne même une pratique où une marque lance sans cesse de nouveaux produits pour remplacer les échecs passés, tandis que les ventes globales restent statiques ou ne croissent que marginalement. On court pour ne pas perdre de terrain.wikipedia+1

Trois clés sont souvent proposées pour appliquer cette théorie au quotidien :

  • Adopter une mentalité d’amélioration continue.
  • Rester à l’écoute des tendances du marché.
  • Encourager la flexibilité et l’adaptabilité au sein des équipes.

Être un « théoricien rouge », c’est accepter que la transformation soit un marathon couru à la vitesse d’un sprinter, et que la résilience passe par l’embracement du changement, même exténuant.

La franc-maçonnerie comme course de la Reine rouge : courir sur soi pour ne pas reculer

Cosplay de la Reine rouge telle qu’elle est représentée dans le film de Tim Burton. Cosplay de la Reine rouge à la Japan Expo. (Crédit Wikipedia : ManoSolo13241324)

Transposons maintenant cette grille à la franc-maçonnerie. La loge n’est pas une entreprise, ni une espèce biologique. Mais elle est un milieu humain où s’articulent transmission, transformation intérieure et vie collective. La métaphore de la Reine rouge y résonne à plusieurs niveaux.

1. Le travail sur soi : courir pour ne pas retomber

En loge, le franc-maçon « travaille sur lui-même ». Il revient régulièrement, participe aux tenues, écoute les travaux, médite les symboles, confronte ses propres certitudes. Et pourtant, il n’est pas rare de ressentir une forme de stagnation : « Je fais le même rituel, j’entends les mêmes paroles, je pose les mêmes questions… Est-ce que j’avance vraiment ? »

La Reine rouge offre une réponse : dans un monde intérieur lui-même mouvant (émotions, habitudes, contextes de vie, nouvelles épreuves), « rester au même endroit » spirituel est déjà un exploit. Ce qui semblait acquis hier (patience, humilité, maîtrise de soi) peut être perdu demain si l’on cesse de « courir ».

  • Le rituel répété n’est pas une simple redite : il est un dispositif de maintien et de réajustement.
  • La régularité des tenues n’est pas un luxe : elle est la condition pour ne pas laisser le « moi profane » reprendre le dessus.
  • Le sentiment de stagnation n’est pas nécessairement un signe d’échec, mais la marque d’un environnement intérieur et extérieur qui évolue en même temps que le travail maçonnique.

Courir pour ne pas reculer, c’est accepter que la transformation intérieure n’est pas linéaire, mais exige une discipline continue.

2. La transmission : une course entre générations

La franc-maçonnerie est une tradition vivante. Chaque génération reçoit un héritage (rituels, symboles, usages, textes) et doit le transmettre à son tour. Mais le monde change : langages, sensibilités, rapports à l’autorité, à la spiritualité, à la société.

La Reine rouge décrit bien cette dynamique :

  • Si la loge ne fait que « conserver » sans adapter, elle risque de devenir un musée : les formes restent, mais le sens se perd.
  • Si elle adapte trop vite, sans enracinement, elle risque de se diluer dans l’air du temps.
  • La juste posture est une course permanente : réinterpréter sans trahir, transmettre sans figer, innover sans rompre.

Les anciens « courent » pour transmettre un héritage vivant ; les nouveaux « courent » pour s’approprier un langage symbolique qui les précède. La transmission réussie n’est pas un état, mais un mouvement continu.

3. La loge face au monde : adapter sans se dissoudre

La franc-maçonnerie n’est pas un monde clos. Elle est traversée par les évolutions sociales, politiques, culturelles. Questions de genre, place du sacré, rapport à la science, engagement citoyen, diversité des profils : autant de défis qui obligent la loge à « courir ».

  • Les loges qui refusent toute évolution risquent de se marginaliser, de devenir des cercles fermés, déconnectés des réalités contemporaines.
  • Celles qui épousent toutes les modes risquent de perdre leur spécificité, de se dissoudre dans un spiritualisme indifférencié ou un activisme sans profondeur.
  • La voie de la Reine rouge est celle d’une adaptation constante, mais ancrée dans un noyau dur : rituel, symboles, exigence éthique, travail sur soi.

Courir pour ne pas reculer, c’est ici accepter que la fidélité à la tradition passe par une réinvention permanente.

La Reine rouge et les degrés maçonniques : une initiation en mouvement perpétuel

La structure graduelle de la franc-maçonnerie (apprenti, compagnon, maître, puis hauts grades selon les rites) peut elle aussi être lue à travers la lentille de la Reine rouge.

Apprenti : apprendre à courir

L’apprenti découvre un univers symbolique nouveau. Il doit apprendre un langage, des gestes, des postures, des silences. Il court pour « rester au niveau » :

  • Comprendre les bases sans se décourager.
  • Accepter de ne pas tout saisir immédiatement.
  • Trouver sa place dans un groupe dont il ne maîtrise pas encore les codes.

Sa course est celle de l’assimilation : il court pour ne pas être submergé par la richesse du système.

Compagnon : courir plus vite pour aller ailleurs

Le compagnon approfondit, voyage, explore. Il ne s’agit plus seulement de « rester au même endroit », mais de commencer à « aller ailleurs ». La formule de la Reine rouge prend alors tout son sens : « Si on veut aller ailleurs, il faut courir au moins deux fois plus vite que ça ! »

  • Approfondissement des symboles.
  • Travail sur les voyages, les métiers, les sciences.
  • Ouverture sur le monde extérieur, les autres loges, les autres rites.

La course s’accélère : il ne suffit plus de suivre, il faut devancer son propre rythme.

Maître : courir face à la mort symbolique

Au grade de maître, la question n’est plus seulement d’apprendre ou d’approfondir, mais d’affronter la mort symbolique, la perte, la limite. La Reine rouge prend ici une dimension existentielle :

  • Courir pour ne pas se laisser engloutir par le sens de la finitude.
  • Courir pour transformer la perte en travail, le deuil en création.
  • Courir pour que la « résurrection » symbolique ne soit pas un mythe lointain, mais une expérience intérieure vivante.

Le maître sait que « rester au même endroit » spirituel est déjà une victoire, tant les forces de dispersion, de doute, de lassitude sont grandes.

Hauts grades : courir dans la complexité

Dans les hauts grades (écossisme, templier, etc.), la complexité symbolique et philosophique s’accroît. Le risque est double :

  • Se perdre dans l’accumulation de grades sans transformation réelle.
  • Se figer dans un ésotérisme de cabinet, déconnecté de la vie.

La Reine rouge invite à une course lucide : accepter que chaque nouveau grade n’est pas un « niveau supérieur » garanti, mais une nouvelle exigence de travail, de réinterprétation, d’incarnation.

Enracinement et mouvement : la Reine rouge contre le traditionalisme stérile

La métaphore de la Reine rouge permet aussi de penser la tension entre tradition et innovation en franc-maçonnerie.

Un traditionalisme stérile dirait :

  • « Nous avons toujours fait ainsi, donc nous devons continuer. »
  • « Toute modification est une trahison. »
  • « Restons immobiles, nous serons fidèles. »

La logique de la Reine rouge répond :

  • « Rester immobile, c’est déjà reculer, car le monde autour de vous bouge. »
  • « La fidélité n’est pas la répétition, mais la transmission vivante. »
  • « Courir pour ne pas perdre le sens, c’est déjà être fidèle. »

Une loge qui refuse toute évolution peut croire qu’elle « conserve », alors qu’elle perd peu à peu sa capacité à parler aux nouvelles générations, à intégrer les questions contemporaines, à rester un lieu de transformation réelle.

À l’inverse, une loge qui court sans enracinement risque de devenir une coquille vide, un spiritualisme de surface, un réseau social déguisé. La Reine rouge maçonnique est celle qui court en sachant d’où elle vient, et pourquoi elle court.

La Reine rouge et la fraternité : courir ensemble, pas seul

Un dernier aspect, essentiel : la Reine rouge, chez Carroll, ne court pas seule. Elle court avec Alice. Dans la loge, on ne court pas seul non plus.

  • Le rituel est une course collective : mêmes paroles, mêmes gestes, mêmes silences.
  • Le travail sur soi est soutenu par le regard des autres, leur écoute, leurs questions.
  • La fraternité n’est pas un luxe : elle est la condition pour que la course ne devienne pas une épreuve solitaire et décourageante.

Courir ensemble, c’est :

  • Accepter que chacun ait son rythme.
  • Se soutenir quand l’un d’entre eux faiblit.
  • Se rappeler que la loge n’est pas une compétition, mais une communauté de marche.

La Reine rouge maçonnique n’est pas une course contre les autres, mais une course avec les autres, contre les forces de dispersion, de lassitude, de repli.

« Mieux vaut être une Reine rouge bien chaussée qu’un roi paresseux sur son trône »

L’article cité conclut par une formule savoureuse : « Dans cette course, mieux vaut être une Reine rouge bien chaussée qu’un roi paresseux sur son trône ! »

Transposée à la franc-maçonnerie, cette image dit quelque chose de profond :

  • Le « roi paresseux » est celui qui croit que son grade, son titre, son ancienneté suffisent.
  • La « Reine rouge bien chaussée » est celle ou celui qui accepte de lacer ses souliers, de sortir, de courir, même si la course semble ne pas faire avancer.

Être franc-maçon, c’est accepter cette logique :

  • On ne « possède » pas la sagesse, on la travaille.
  • On ne « détient » pas la tradition, on la traverse.
  • On ne « repose » pas sur ses acquis, on les remet en mouvement.

Pour terminer : la loge comme espace de la course juste

La Reine rouge de Lewis Carroll n’est pas seulement un personnage de roman, ni un concept biologique ou managérial. C’est une clé de lecture pour penser la franc-maçonnerie comme un espace de « course juste » :

  • Ni immobilisme traditionaliste, ni agitation sans racines.
  • Ni illusion de progrès linéaire, ni découragement face à la répétition.
  • Mais un mouvement conscient, où l’on court pour ne pas reculer, et où, parfois, à force de courir, on découvre qu’un autre lieu est devenu accessible.

Dans ce monde du miroir qu’est la loge, où les symboles se reflètent et se transforment, la leçon de la Reine rouge résonne comme un avertissement et une promesse : « Ici, on est obligé de courir tant qu’on peut pour rester au même endroit. » Mais c’est précisément dans cette course, exigeante et parfois ingrate, que se joue la possibilité d’« aller ailleurs » : plus loin en soi, plus loin avec les autres, plus loin dans la tradition vivante.

Autre article sur ce thème

Quand l’antimaçonnisme devient une obsession : décryptage d’un discours complotiste

Sur YouTube, certaines chaînes se présentent comme des « médias alternatifs » chargés de « dire ce que les autres taisent ». Celle de Mike Borowski, « Géopolitique profonde », en est un exemple emblématique. Dans une longue émission consacrée à la franc-maçonnerie, le présentateur déroule un récit où tout se tient : francs-maçons, mondialistes, Rothschild, géoingénierie, incendies, pandémie, Antéchrist, Apocalypse. Au fil des minutes, la loge n’est plus une association parmi d’autres, mais l’« émanation de Satan » elle-même, pilotant l’histoire depuis le jardin d’Éden.

Ce texte propose de reprendre, citer et analyser les propos tenus dans cette vidéo afin de montrer comment se construit un discours antimaçonnique obsédant, où chaque événement devient un « signe » et chaque institution une pièce d’un complot global.

« La vraie histoire de la franc-maçonnerie » : un document « exclusif » contre les « médias subventionnés »

D’emblée, le ton est posé. Mike Borowski annonce : « On va parler de franc-maçonnerie, la réelle histoire de la franc-maçonnerie. Et j’ai un document exclusif à vous montrer. Évidemment, un document qui n’a pas fait l’objet de buzz français. »

Micro BFM posé par terre
Micro BFM posé par terre

Il oppose immédiatement sa chaîne aux médias traditionnels : « Géopolitique profonde, la chaîne qui est là pour remplacer les médias subventionnés. » La journaliste Apolline de Malherbe est prise à partie : « Comme évidemment Apolline de Malherbe n’en parlera jamais. Elle ne veut pas en parler. Pourquoi, Apolline, tu ne veux pas dire les choses ? Pourquoi ? Pourtant tu es journaliste évidemment tu es journaliste du système et donc forcément dans le système on va t’empêcher de parler de tout ça. »

Le mécanisme est classique :

  • Affirmer détenir une « vérité » cachée.
  • Présenter les médias établis comme « subventionnés » et « du système ».
  • Transformer toute absence de traitement en preuve de censure.

La franc-maçonnerie devient ainsi le sujet parfait : peu couverte en continu, méconnue du grand public, elle se prête à toutes les extrapolations.

« La franc-maçonnerie est une émanation de Satan » : de l’histoire au mythe satanique

Le cœur du discours repose sur une vidéo américaine commentée par Borowski. Il en cite un extrait : « Ask the Freemasons what their goal is. Divination to become little gods. They are god pantheistic also but it’s from time. » (Demandez aux francs-maçons quel est leur but. La divination pour devenir de petits dieux. Ils ont aussi une conception panthéiste de Dieu, mais liée à la dimension temporelle.)

À partir de là, il construit une équation théologique : « Ce qu’il dit ce monsieur est excessivement intéressant. Ce qu’il dit, c’est qu’en fait on connaît la version officielle de la franc-maçonnerie […] mais en réalité ce que dit ce monsieur ça démontre ce que nous disons depuis des semaines et des mois c’est que la franc-maçonnerie en réalité est l’œuvre du diable du serpent d’Adam et Ève. »

La thèse est alors formulée sans nuance : « La franc-maçonnerie est une émanation de Satan. La franc-maçonnerie est une émanation de Satan. Voilà. Ce ne sont pas des êtres humains qui créent la franc-maçonnerie. C’est Satan lui-même qui a déjà son plan dans la tête et dit “Voilà, je crée ce mouvement, je l’apporte aux êtres humains comme étant quelque chose qui est en contradiction ou en guerre avec le créateur.” »

On passe ainsi :

  • D’une association historique, née au XVIIIᵉ siècle en Grande-Bretagne, à une réalité métaphysique.
  • D’un phénomène humain, avec ses courants, ses conflits, ses évolutions, à une entité démoniaque intemporelle.

La franc-maçonnerie n’est plus un objet d’histoire ou de sociologie, mais un acteur de la guerre cosmique entre Dieu et Satan.

« Nous sommes rentrés dans les temps apocalyptiques » : incendies, cathédrales et « dômes de chaleur »

Le discours glisse ensuite vers l’interprétation eschatologique de l’actualité. Borowski affirme : « En réalité nous sommes rentrés dans les temps apocalyptiques. Nous sommes rentrés dans le clap apocalyptique et l’été que nous vivons actuellement le démontre. »

Les incendies, les feux de forêt, les canicules sont lus comme des signes de l’Apocalypse de saint Jean : « Alors certes, il y a de la géoingénierie dans les incendies. Euh il y a euh la main bien entendu aussi de l’être humain qui travaille pour les forces occultes, mais derrière il y a une époque et l’époque à laquelle nous vivons, c’est l’époque de l’Apocalypse de Saint-Jean. »

L’incendie de Notre-Dame de Paris devient un symbole central : « Il n’est pas normal que flambe les cathédrales, les églises et cetera. Comment expliquer cela ? Comment expliquer que Notre Dame […] n’a jamais brûlé dans ces temps, dans tous ces temps, n’a jamais brûlé mais l’a fait mais a brûlé en 2019, moins d’un an avant la fausse pandémie. »

La France est désignée comme cible privilégiée : « Nous sommes d’ailleurs le pays de l’Europe de l’Ouest qui est le plus infesté par cette franc-maçonnerie. […] Et la puissance française, elle a le plus influencé la République actuelle. »

Chaque événement devient un indice :

  • Les feux de forêt en Gironde ou à Fontainebleau.
  • Les « dômes de chaleur » présentés comme « provoqués ».
  • La pandémie qualifiée de « fausse pandémie ».

La logique scientifique est explicitement récusée : « Il faut arrêter de rentrer dans une forme de logique soi-disant scientifique parce que vous comprenez je suis cartésien et machin. Ce n’est pas ça. »

« La franc-maçonnerie est bien plus puissante que sous la IIIᵉ République » : complot et État profond

Pétain et Église catholique

Borowski reprend ensuite un argument classique de l’antimaçonnisme : l’influence supposée de la franc-maçonnerie sous la IIIᵉ République. « On nous dit, les grands historiens nous expliquent que la franc-maçonnerie en réalité a eu son âge d’or sous la IIIᵉ République où 70 ou 90% du conseil et de l’Assemblée nationale était franc[-maçon] et cetera. »

Mais il pousse plus loin : « Mais moi, je pense, même si c’est vrai que la franc-maçonnerie dans sa version publique a eu un âge d’or en IIIᵉ République, la franc-maçonnerie en réalité est aujourd’hui bien plus puissante que les uns et les autres pensent. »

Le régime de Vichy est invoqué comme preuve : « Il faut savoir que le régime de Vichy a combattu ces gens. Donc ils ont compris que ils ne pouvaient plus être juste une société discrète comme ils adorent encore à se définir, mais ils se doivent être une société secrète. »

La conclusion est sans appel : « Et toute cette société secrète, là on en a la preuve parce qu’a dit monsieur elle est régie et commandée, créée et administrée par le diable par le diable, disons-le tout net. »

On retrouve ici les ingrédients du récit complotiste :

  • Une organisation présentée comme plus puissante qu’elle ne l’est.
  • Une continuité supposée entre époques historiques très différentes.
  • Une causalité unique (la franc-maçonnerie / Satan) pour expliquer des phénomènes complexes.

« La gnose », les Templiers et l’« alpha et l’oméga » du complot mondial

Le discours mêle ensuite plusieurs strates : gnose, templiers, mondialisme, Bilderberg, BlackRock, Klaus Schwab, Davos. Borowski explique : « Cette fameuse gnose est née à ce moment précis [dans le jardin d’Éden]. Et à partir de ce moment, développement s’est fait. Alors, certains parlaient templiers, il est possible qu’ils en étaient. »

La franc-maçonnerie n’est plus un mouvement parmi d’autres, mais la clé de voûte de tous les complots : « Elle est elle est l’alpha et l’oméga. Peut-être même au-dessus de tous les Vanggardes, de tous les Black Rock, euh des Bilderberg, des Schwab, des Davos et tous ces gens euh qui se réunissent et qui complotent afin de créer ce fameux gouvernement mondial. »

Tout est relié :

  • L’Union européenne, présentée comme un « gouvernement européen » en marche vers les « États-Unis d’Europe ».
  • L’agenda 2030.
  • Les forums de Davos et les grandes entreprises de gestion d’actifs.

La franc-maçonnerie devient la matrice invisible de tous ces réseaux, une sorte de « complot des complots ».

Emmanuel Macron en « Antéchrist parfait » : séduction, « déviance » et chute des États-nations

Le président de la République Emmanuel Macron

Le discours bascule alors dans la personnalisation du mal. Borowski cite un invité, Sylvain Studer, qui aurait parlé de « Macron, l’antéchrist parfait ».

Trois critères sont avancés pour désigner l’Antéchrist :

  • La séduction : « Il a séduit, ça ne veut pas dire qu’il séduit tout le monde, mais il a séduit la partie de l’opinion publique qu’il devait séduire et qu’il a mis au pouvoir. »
  • La « déviance » sexuelle : « Deuxième des certitudes, l’antéchrist doit avoir une sexualité déviante. On le voit même si Jean-Michel n’est pas Jean-Michel mais serait que Brigitte, c’est quand même un minimum déviant. »
  • La destruction des États-nations : « Et l’antéchrist, c’est celui qui en plus de séduire, d’avoir d’avoir la déviance, il est aussi celui qui fait tomber les États nations. Il fait tomber les États-nations. »

La cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Paris 2024 est interprétée comme une révélation publique du triomphe de l’occulte : « Rappelez-vous la cérémonie des Jeux Olympiques. Cette cérémonie où toute la symbolique a été montrée, démontré euh publié euh affiché au monde entier. Ça qu’est-ce que ça signifie ? Ça signifie que ce monde occulte qui autrefois se cachait […] sort de ses enfers et ne se cache plus car il est persuadé qu’il a gagné. »

Emmanuel Macron est ensuite relié aux Rothschild : « N’oublions jamais qui a formé cette personne. L’homme du faubourg Saint-Honoré, c’est les Rothschild. Les Rothschild bien entendu, vous savez tous qui ils sont, pour qui ils travaillent et quelle est en réalité leur puissance finale. »

Le récit devient alors totalement circulaire :

  • Les Rothschild contrôlent la finance mondiale.
  • Ils ont « formé » Macron.
  • Macron est l’Antéchrist.
  • L’Antéchrist sert le plan maçonnique et satanique de gouvernement mondial.

« Le mal prospère aussi vite et aussi fort » : une lecture apocalyptique du présent

Conférence des Nations unies sur les changements climatiques – COP21 (Paris, Le Bourget)

En conclusion, Borowski en appelle à l’expérience subjective des spectateurs : « Posez-vous la question de savoir étiez-vous auparavant dans votre vie à un moment de votre vie […] étiez-vous ou voyez-vous autour de vous le mal prospérer aussi vite et aussi fort. »

Il oppose les époques : « Je pense que tous ceux qui me regardent, vous êtes 1500 à me regarder, je pense que aucun de vous me dira “Ah non, en 1995 le mal était comme si comme ça.” Non, ce n’est pas vrai. »

Le « délabrement complet » est présenté comme un signe des temps nouveaux : « C’est pour ça [que] souffrance vous avez actuellement auprès des vôtres dans vos foyers et dans tout ce qui vous entoure et que vous voyez le délabrement complet. Voilà, vous n’aviez pas le délabrement complet Hollande, Chirac, Sarkozy, qui vous voulez, [etc.] parce que ces forces n’étaient pas prêtes et qu’elles n’avaient pas cette fameux héritier qui devait sortir du bois. »

Tout devient cohérent dans cette grille :

  • Les souffrances personnelles.
  • Les tensions sociales.
  • Les crises politiques.
  • Les catastrophes naturelles.

Rien n’est accidentel ; tout est signe d’un plan satanique en cours d’accomplissement.

« Soyez complotistes, ça vous sauvera » : la chute d’un discours obsédé

Illuminé qui voit une pyramide en hollograme
Illuminé qui voit une pyramide en hologramme

La dernière phrase résume à elle seule la logique du discours : « Et puis surtout n’oubliez pas, soyez complotistes, ça vous sauvera. » Le complotisme n’est plus une hypothèse parmi d’autres, mais une voie de salut. Celui qui « comprend » le complot échappe à la manipulation. Celui qui refuse d’y croire reste dans l’aveuglement du « système ».

Dans cette vision :

  • Les francs-maçons ne sont pas des membres d’associations, mais des agents de Satan.
  • Les attentats, incendies, pandémies ne sont pas des événements complexes, mais des signes apocalyptiques.
  • Les ennemis sont partout : médias, gouvernements, Union européenne, grandes entreprises, organisations internationales.

La franc-maçonnerie devient l’obsession centrale, le fil rouge qui relie tous les maux du monde.

Pourquoi ce discours est-il si problématique ?

Ce type de rhétorique pose plusieurs problèmes majeurs :

1. Une déshistoricisation totale

La franc-maçonnerie est un phénomène historique complexe, avec des origines documentées (corporations de métier, loges opératives, puis spéculatives au XVIIIᵉ siècle), des courants divers (réguliers, libéraux, mixtes, féminins, etc.), des implantations variables selon les pays. Dans le discours de Borowski, tout cela disparaît au profit d’une origine mythique : le serpent du jardin d’Éden. L’histoire est remplacée par un mythe satanique intemporel.

2. Une causalité unique pour des phénomènes multiples

Incendies, canicules, pandémie, crises politiques, transformations sociales : chaque événement est ramené à une seule cause (la franc-maçonnerie / Satan / les mondialistes). Cette simplification empêche toute analyse sérieuse des facteurs climatiques, économiques, sanitaires ou politiques en jeu.

3. Une diabolisation qui ouvre la porte à la haine

Qualifier une association de « création de Satan » n’est pas anodin. Historiquement, ce type de discours a nourri des persécutions : sous Vichy, les francs-maçons ont été traqués, leurs archives saisies, leurs membres exclus de la fonction publique, parfois déportés. Dire que « la franc-maçonnerie est une émanation de Satan » n’est pas une opinion anodine : c’est une invitation à la méfiance radicale, voire à la hostilité envers des personnes identifiées comme « maçons ».

4. Un récit qui se rend invulnérable à la critique

Toute objection est anticipée et neutralisée :

  • Si les médias n’en parlent pas, c’est la preuve d’une censure.
  • Si les historiens disent autre chose, c’est qu’ils sont « du système ».
  • Si les faits ne collent pas, c’est que « la plus grande force du diable c’est de dire qu’il n’existe pas ».

Le discours devient ainsi une bulle hermétique, où chaque élément, même contradictoire, est réinterprété comme une confirmation du complot.

Pour conclure : quand l’antimaçonnisme devient une grille totale du réel

Ce que révèle l’émission de Mike Borowski, ce n’est pas « la vraie histoire de la franc-maçonnerie », mais la manière dont un discours antimaçonnique peut devenir une obsession structurante. La loge n’y est plus un objet d’étude, mais le centre d’un récit où tout s’explique : le feu, la pandémie, l’Europe, la finance, les Jeux olympiques, la sexualité des dirigeants, la fin des temps.

Dans cette vision, la franc-maçonnerie n’est pas une association parmi d’autres, mais la clé de lecture unique du monde. Et ceux qui refusent cette lecture ne sont pas simplement en désaccord : ils sont aveugles, complices, ou déjà perdus.

Comprendre ce type de discours, c’est aussi comprendre comment se construisent, aujourd’hui, certaines formes de radicalité complotiste : par l’accumulation de « signes », la fusion du religieux et du politique, et la transformation de la peur en certitude salvatrice.

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« Astrologie et Franc-Maçonnerie » d’Édith Lafargue ou le ciel intérieur à l’épreuve du maillet

Il existe des livres qui naissent d’une fracture et qui préfèrent, plutôt que de la refermer, en faire une porte. Édith Lafargue a connu la sienne au milieu d’une carrière accomplie, à l’instant où les responsabilités et les réussites cessent de nourrir celle qui les porte. De cette traversée est né un ouvrage qui met en présence deux traditions que presque tout paraît séparer, l’astrologie et la Franc-Maçonnerie, et qui refuse aussi bien de les confondre que de les opposer. Le pari est risqué, la démonstration parfois discutable, mais le livre tient debout parce qu’il ne promet rien de plus que ce que son auteure a réellement éprouvé, une manière de se tenir droit dans une époque où le soin de choisir se délègue chaque jour davantage à des algorithmes.

« Astrologie et Franc-Maçonnerie » d’Édith Lafargue ou le ciel intérieur à l’épreuve du maillet

Une question restée sans réponse pendant des années

Le livre s’ouvre sur un aveu désarmant, l’idée que tout ouvrage commence par une question à laquelle nul n’a su répondre. Celle d’Édith Lafargue tient en peu de mots et concerne la joie perdue, le sentiment de n’être plus à sa place, le manque de ce qui ne porte pas encore de nom. Après une carrière de directrice des ressources humaines menée dans des groupes français et internationaux, elle a choisi le coaching, puis l’astrologie, et aujourd’hui l’écriture, avec un fil demeuré intact, accompagner l’humain vers sa juste place, dans l’entreprise, dans la société, dans l’univers. Cette continuité éclaire le livre autant qu’elle l’expose, et il faudra y revenir.

La traversée s’ouvre par un inventaire loyal de ce que notre temps propose à celles et ceux qui cherchent, les limites de la religion héritée, les apports de la psychologie et de la philosophie, le développement personnel et le coaching de vie, les spiritualités venues d’ailleurs. Aucune de ces propositions n’est caricaturée, aucune ne reçoit non plus de blanc-seing, et le mérite de ces pages tient tout entier dans cette retenue. Édith Lafargue ne règle aucun compte avec ce qu’elle a quitté. Elle rappelle seulement l’adage selon lequel le maître apparaît lorsque l’élève est prêt, et tient pour acquis qu’aucune rencontre décisive ne relève du hasard, ni en astrologie ni en Loge.

Le récit personnel occupe pourtant moins d’espace que la traversée didactique qui le prolonge, et celles et ceux qui viendraient chercher une confession y trouveront surtout un seuil. La crise est nommée avec pudeur davantage qu’elle n’est racontée, la bascule évoquée sans complaisance. Le choix se défend, car un témoignage qui s’appesantit sur lui-même cesse vite d’être utile à autrui, mais il prive le livre d’une épaisseur que ses premières pages laissaient espérer. L’écriture d’Édith Lafargue est franche, dépourvue d’afféterie, portée par un « je » qui ne cherche jamais à se mettre en avant. Elle vient d’une femme habituée à écouter et à reformuler, et cet ouvrage marque exactement l’instant où l’accompagnement devient écriture.

Le ciel intérieur n’est pas un oracle

« Astrologie et Franc-Maçonnerie » d’Édith Lafargue ou le ciel intérieur à l’épreuve du maillet

La deuxième partie, la plus ample, expose tour à tour les deux disciplines avec une clarté pédagogique qui n’appauvrit jamais son objet. L’astrologie y est définie sans équivoque, non comme un art divinatoire, mais comme une cartographie symbolique du ciel intérieur, une lecture des potentiels, des zones d’ombre et des ressources, une boussole pour traverser les grands cycles de l’existence. Édith Lafargue prend soin de rappeler qu’il n’existe pas d’astrologie sans astronomie et distingue nettement les deux savoirs. Viennent ensuite les quatre piliers, les douze signes répartis en quatre éléments et trois modes, les douze maisons, les aspects entendus comme des dialogues entre les planètes. La lectrice et le lecteur qui ignorent tout de cette langue disposent là d’un abécédaire fiable.

« Astrologie et Franc-Maçonnerie » d’Édith Lafargue ou le ciel intérieur à l’épreuve du maillet

Demeure la question que l’ouvrage effleure sans la trancher. Si le thème natal n’est qu’un miroir de la psyché, le ciel devient un support commode et interchangeable. S’il dit en revanche quelque chose du cosmos lui-même, l’objection des astronomes revient intacte. Édith Lafargue répond à la diabolisation qui frappe ses deux approches, ce qui est légitime, mais répondre à une caricature n’équivaut pas à répondre à une objection. Une Franc-Maçonnerie largement héritière du libre examen posera cette question sans agressivité, et attendra davantage qu’un renvoi aux clichés. Le livre gagne en générosité ce qu’il perd en démonstration.

Le symbole, lorsqu’il est entendu, agit

« Astrologie et Franc-Maçonnerie » d’Édith Lafargue ou le ciel intérieur à l’épreuve du maillet
Edith-Lafargue, le site

Le versant maçonnique s’ouvre par une démystification qui ne cède rien. Ni religion ni secte, la Franc-Maçonnerie est présentée comme une voie initiatique, et le secret rendu à sa vérité, l’impossibilité de transmettre par la parole ce qui n’a pas été vécu. La question de la mixité est abordée avec une aisance qui laisse chaque obédience à sa règle, position confortable qui évitera les querelles mais laissera insatisfaits celles et ceux qui tiennent ce débat pour essentiel. Suivent l’initiation, la progression, la transmission, la tenue, le fonctionnement de l’atelier, exposés avec la réserve qui convient à qui écrit pour des profanes sans trahir ses engagements.

C’est ici que se trouve la formule la plus juste du livre. « Et lorsque ce langage est entendu, il agit. » Le symbole réveille ce qui dormait, met au jour les dynamiques inconscientes, éclaire les tensions profondes et rend leur légitimité aux désirs de métamorphose. L’insistance de l’auteure sur le fait que la Loge n’impose rien constitue la clef de voûte de l’ouvrage, car la liberté de conscience n’est pas ici une précaution oratoire. Elle est la condition même de l’efficacité symbolique. Un symbole imposé cesse d’être un symbole et devient une consigne.

« Astrologie et Franc-Maçonnerie » d’Édith Lafargue ou le ciel intérieur à l’épreuve du maillet
le préfacier Philippe Benhamou

« Mourir au Couchant et renaître à l’Orient »

Le cœur du livre tient dans les correspondances. Le thème natal y répond à la pierre cachée, le Soleil et la Lune aux deux Saint-Jean, la course céleste au cheminement de l’initié, la géométrie des aspects à celle des outils. Les quatre astres personnels dessinent l’Apprenti qui se découvre, les trois planètes d’intégration sociale le Compagnon qui voyage, les trois planètes collectives le Maître qui transmet et élève la conscience. Les douze maisons deviennent les stations d’un chemin de l’âme, les six axes de dualité un pavé mosaïque. Philippe Benhamou, qui préface le volume, observe avec raison que bien peu d’ouvrages prennent le temps de faire dialoguer ces deux traditions sans les confondre ni les opposer.

« Astrologie et Franc-Maçonnerie » d’Édith Lafargue ou le ciel intérieur à l’épreuve du maillet

De cet ensemble se dégage une conception de l’être humain qui mérite d’être relevée. Le thème natal n’y décide de rien, pas davantage que la pierre brute ne contient déjà sa forme achevée. L’un et l’autre énoncent une promesse et non une sentence, et la liberté demeure entière de tailler ou de laisser en l’état. Cette anthropologie de la potentialité place Édith Lafargue du côté des Lumières bien plus qu’elle ne le mesure elle-même, car un ciel qui n’oblige à rien est un ciel désarmé, et la responsabilité retombe tout entière sur celle ou celui qui tient le maillet.

Le plus beau titre de ces pages dit tout le reste, « Mourir au Couchant et renaître à l’Orient ». Il y a là davantage qu’une image commode. L’axe qui va du Couchant à l’Orient n’indique pas une progression, il commande un retournement. L’initié ne se contente pas d’avancer, il se retourne, et le cabinet de réflexion précède toujours le premier pas. Édith Lafargue rejoint ainsi une intuition très ancienne, celle qui fait du temps un maître plutôt qu’un décompte, et la lectrice familière des cycles reconnaîtra dans les grands retours planétaires une temporalité de l’épreuve bien plus qu’une mécanique du destin.

Là où l’analogie se fait tentation

L’exercice a sa beauté et son danger. L’analogie possède ceci de redoutable qu’elle finit toujours par trouver ce qu’elle cherche, et la répartition des planètes en quatre, trois et trois épouse les trois grades avec une commodité qui mérite d’être interrogée. Édith Lafargue a eu la lucidité de consacrer un développement entier aux différences notables, et cette précaution honore sa démarche. Il faut pourtant aller plus loin qu’elle ne le fait. La divergence décisive n’est pas de doctrine, elle est d’engagement. Le thème natal n’oblige que celle ou celui qui le lit. La Loge repose sur une parole donnée devant d’autres, sur un serment, sur une fraternité qui contraint et qui survit à chacun. L’astrologie ne prête pas serment. Elle demeure, selon le mot même de l’auteure, une « navigation solitaire », quand la Franc-Maçonnerie ne se conçoit que dans le regard des autres et dans le travail commun. Cette asymétrie, davantage que les convergences, rend leur dialogue fécond. La collection qui accueille le livre porte d’ailleurs un nom que tout initié reconnaîtra, « La parole circule », et la parole ne circule qu’entre plusieurs.

« Astrologie et Franc-Maçonnerie » d’Édith Lafargue ou le ciel intérieur à l’épreuve du maillet
Mozart

Mozart pour dernière planche

La troisième partie quitte l’exposition pour l’usage. Pourquoi s’engager, ce que chaque voie apporte réellement, comment elles transforment un quotidien ordinaire, pourquoi le silence tenu et la vie intérieure valent comme un acte de conscience, d’ancrage et peut-être de résistance. La conclusion ouverte interroge la possibilité d’une spiritualité de notre temps, dans un monde où les liens humains se distendent. Puis l’auteure achève par le déchiffrement du thème natal de Mozart.

« Astrologie et Franc-Maçonnerie » d’Édith Lafargue ou le ciel intérieur à l’épreuve du maillet

Le choix est élégant, puisque le musicien de La Flûte enchantée fut aussi un frère, et qu’il noue en une seule figure les deux fils du livre. Il demeure néanmoins le plus complaisant qui soit, car un thème lu après coup confirme toujours ce que la biographie a déjà établi, et un génie réputé chaotique se laisse déchiffrer d’autant mieux que son œuvre entière est là pour en témoigner. Cette démonstration finale ne convaincra que les convaincus. Elle a du moins le mérite de refermer le parcours sur une musique plutôt que sur une doctrine.

La juste place, un mot qui vient d’ailleurs

La difficulté véritable de l’ouvrage tient à sa langue. Le vocabulaire de la juste place, de l’accompagnement et de l’équilibre vient tout droit du métier que son auteure a exercé, et il expose parfois l’initiatique à se laisser absorber par le développement de soi. Édith Lafargue connaît ce risque, puisqu’elle examine le coaching de vie parmi les offres de notre époque, et ce qui la préserve tient à trois choses, le silence, le rituel et la gratuité du lien fraternel. L’initiation ne s’achète pas, ne se mesure pas et ne rend aucun compte. Le livre le sait, même lorsque ses mots trahissent l’ancienne habitude.

La carte du ciel et la pierre brute ont ceci de commun qu’elles ne disent rien tant que la main n’a pas travaillé.

Ni l’une ni l’autre ne dispensent de choisir, et telle est sans doute la seule leçon que cet ouvrage transmet vraiment. Nous vivons pourtant un moment où des machines apprennent à nous dire qui nous sommes, avec une assurance que ni les astrologues ni les initiés n’ont jamais osé revendiquer. La question n’est donc plus de savoir laquelle de ces deux langues dit vrai. Elle est de savoir ce que nous ferons du silence qu’elles ouvrent, et à qui nous laisserons le soin de le remplir.

« Astrologie et Franc-Maçonnerie » d’Édith Lafargue ou le ciel intérieur à l’épreuve du maillet

Astrologie et Franc-Maçonnerie – Deux voies pour être Soi

Édith Lafargue, préface de Philippe Benhamou – Le Compas dans l’œil, coll. « La parole circule », 2026, 204 pages, 22 €

Le site de l’éditeur / Le site de l’auteure

« Astrologie et Franc-Maçonnerie » d’Édith Lafargue ou le ciel intérieur à l’épreuve du maillet

Il fut Pic de la Mirandole – Chapitre 9 – Le jugement de Rome

Chapitre précédent ici.

Rome sentait la poussière et la grandeur défunte.

C’était une ville immense et à moitié vide avec moins de cinquante mille habitants dans un espace qui en avait contenu un million au temps des Empereurs, une lacune humaine dans des ruines qui débordaient de toutes parts, des thermes et des temples et des arcs de triomphe qui avaient perdu la moitié de leurs pierres dans la construction des palais médiévaux et des églises chrétiennes. Les chèvres paissaient dans le Forum. Les couvents s’étaient installés dans les cryptoportiques. Et par-dessus tout cela, la Roma del papa, la Rome du pape, s’était construite en superposant ses propres couches de marbre et de fresque et de bureaucratie ecclésiastique sur les ruines de l’empire antique.

Giovanni arriva en octobre 1486.

La ville était en rumeur.
La rumeur se répandait depuis deux semaines déjà : un jeune philosophe florentin proposait de défendre neuf cents thèses couvrant l’ensemble des traditions intellectuelles de l’humanité, et payait les frais de voyage de tous les érudits qui viendraient l’affronter. La chose était sans précédent. Les uns trouvaient cela admirable ; les autres, scandaleux ; d’autres encore, simplement absurde. Mais tout le monde en parlait.

Flavius Mithridate était déjà à Rome quand Giovanni arriva, comme promis.
Il avait trouvé un logement dans le quartier du Trastevere, chez un imprimeur qu’il connaissait depuis des années, et il était venu accueillir Giovanni à l’entrée de la ville avec un grand sourire et une bouteille de vin de Frascati.
— Vous avez l’air d’un homme qui a vécu des aventures, dit-il en regardant l’épaule bandée de Giovanni.
— Arezzo, dit Giovanni.
— Je sais. Toute la Toscane sait. Une femme mariée ?
— Une femme intelligente dans un mauvais mariage.
— C’est souvent la même chose.

Ils burent le vin de Frascati sur les marches d’une fontaine, dans la nuit romaine qui sentait la pierre chaude et les arbres du Janicule.
— Les thèses sont imprimées ? demanda Giovanni.
— Le typographe, Érasme da Correggio, la meilleure boutique de Rome, les termine cette semaine, grâce à une innovation technique récente d’un certain Gutenberg. J’ai vérifié les sections hébraïques moi-même, il y avait quelques coquilles dans les translittérations, je les ai corrigées.
— Et l’accueil ?
Mithridate but une longue gorgée de vin avant de répondre.
— Ambigu. Il y a ceux qui sont fascinés. Il y a ceux qui sont scandalisés. Et il y a les conseillers du pape qui lisent tout ça et cherchent les hérésies.
— Il y en a ?
— Ça dépend de ce qu’on appelle hérésie. Selon la définition large que l’Inquisition utilise en ce moment, probablement oui. Selon une définition plus raisonnée… non. Mais vous savez que l’Inquisition n’est pas renommée pour sa définition raisonnée.
Giovanni resta silencieux un moment, regardant la fontaine qui murmurait dans la nuit.
— Je ne retire rien, dit-il enfin.
— Je sais, dit Mithridate. C’est ce que j’aurais répondu à votre place. Et c’est ce qui va vous causer des ennuis.

Les thèses furent publiées en décembre 1486, sous le titre Conclusiones philosophicae, cabalasticae et theologicae. Neuf cents propositions en latin, précédées d’un préambule où Giovanni expliquait son projet et invitait tous les érudits d’Europe à venir les discuter à Rome en janvier, aux frais du comte de la Mirandole.

L’effet fut immédiat et violent.
Les libelles commencèrent à circuler dans les premiers jours de janvier 1487.
Des théologiens que Giovanni n’avait jamais rencontrés rédigeaient des réfutations de ses thèses kabbalistiques, l’accusant de mélanger impurement le christianisme et le judaïsme.
Des dominicains romains affirmaient que le nom de Kabbale était celui d’un ennemi du Christ.
Des pamphlets anonymes, on apprit plus tard qu’ils avaient été rédigés par un théologien espagnol en relation avec l’Inquisition, le traitaient d’hérétique, de sorcier, d’introducteur d’erreurs judaïques dans la sainte foi.

Et le pape lut les thèses.
Innocent VIII, Giovanni Battista Cybo, un homme déjà vieux et malade, peu intéressé par la philosophie mais très soucieux de son autorité, convoqua une commission de six théologiens chargés d’examiner les conclusions de la Mirandole et de rendre un verdict sur leur orthodoxie.

Giovanni demanda à être entendu.
On lui accorda une audience en février 1487.

La salle du Consistoire sentait la cire froide et l’encens vieux, une odeur qui était, songea Giovanni en entrant, le parfum du pouvoir ecclésiastique : durable, légèrement rance, impossible à ignorer.

Six théologiens étaient assis en demi-cercle derrière une longue table de noyer sombre. Ils étaient tous d’âge mûr ou avancé, tous vêtus du noir et du blanc des Dominicains ou du rouge cardinalice, tous porteurs de cette expression particulière que donnent des années d’exercice de l’autorité : un mélange de certitude et de méfiance, de componction et de dureté.
Au centre du demi-cercle, légèrement en retrait, le représentant du pape, un cardinal napolitain du nom de Carafa, présidait avec l’expression d’un homme qui préférerait être ailleurs.
Giovanni s’avança seul.

Il avait vingt-quatre ans. Il portait une tunique de velours bordeaux sur une chemise de soie blanche, ses cheveux châtains soigneusement coiffés, son allure de comte nord-italien qui n’avait jamais appris à se faire plus petit qu’il n’était.
Il fit une révérence appropriée.
— Révérend éminent cardinal, révérends pères, dit-il en latin. Je vous remercie de m’accorder cet entretien. J’entends ici répondre à toutes les questions que vous voudrez bien me poser touchant mes Conclusions philosophiques, cabalistiques et théologiques, et démontrer, s’il en est besoin, que pas une de ces conclusions ne contredit la foi catholique.
— Nous allons voir cela, dit l’un des théologiens, un vieux Dominicain au visage aussi creusé qu’une falaise. Thèse numéro soixante-douze. Vous affirmez que la Kabbale démontre la divinité du Christ avec plus de force que n’importe quel argument philosophique ordinaire. Expliquez.

Giovanni s’y attendait. Il avait préparé sa réponse pendant des semaines.
— Révérend père, dit-il, la Kabbale est la tradition de l’exégèse mystique des Écritures hébraïques transmise par les plus anciens docteurs d’Israël. Loin d’être étrangère à la révélation chrétienne, elle en est, ainsi que je le démontre dans mes Conclusions, une préfiguration. Les dix sephirot de l’arbre kabbalistique, qui sont les dix attributs ou émanations de Dieu, correspondent terme à terme aux hypostases néoplatoniciennes que nos propres théologiens utilisent pour penser la Trinité. La troisième sephira, Binah, l’Intelligence divine, correspond précisément au Fils dans la Trinité, au Logos que saint Jean appelle le Verbe. Ce n’est pas moi qui force une correspondance artificielle : c’est la structure même de la Kabbale qui, lue correctement, pointe vers la doctrine chrétienne de l’Incarnation.
Et il répéta ce qu’il avait déjà dit à Ficin.
— Les trois noms de Dieu en quatre lettres qui se trouvent dans les mystères des cabalistes doivent être attribués par une admirable proportion aux trois personnes de la Trinité, le nom Ehie au Père, le nom YHWH au Fils, et Adonai au Saint-Esprit. Nul cabaliste hébreu ne peut nier que le nom Jésus, si nous l’interprétons selon les principes et la manière de la cabale, signifie autre chose que Dieu Fils de Dieu et Sagesse du Père par la troisième personne de la divinité qui est le feu d’amour très ardent et est uni à la nature humaine dans l’unité de son suppôt.
— Et le tétragramme ? dit un autre théologien. Vous prétendez que l’insertion d’une lettre dans le nom divin révèle le nom de Jésus. Cela ne vous semble-t-il pas une manipulation ?
— Non, révérend père. C’est une tradition ancienne dans l’exégèse hébraïque que certaines lettres ajoutées ou permutées dans un mot révèlent des sens cachés. Le nom de Dieu en hébreu Yod, Hé, Vav, Hé, contient, si l’on y insère le shin qui est la lettre du feu divin, le nom Yeshua, Jésus. Ce n’est pas une invention de ma part. C’est une observation des kabbalistes eux-mêmes, que j’applique à son terme logique en montrant qu’elle annonce l’Incarnation.
Le vieux Dominicain plissa les yeux.
— Vous semblez beaucoup vous fier à des traditions juives pour expliquer des vérités chrétiennes.
— Je me fie à toutes les traditions où la vérité se trouve, révérend père. Saint Augustin ne disait-il pas que toute vérité, où qu’elle soit trouvée, appartient au Seigneur ? Si la vérité du Christ est inscrite dans les textes juifs, ce n’est pas un déshonneur pour le christianisme, c’est une confirmation de sa profondeur et de son universalité.
La kabbale et la magie naturelle sont les sciences qui permettent à l’homme de retrouver sa dignité adamique. Par elles, nous ne commandons pas aux démons, mais nous participons à l’œuvre divine. N’est-ce pas là, révérend père, la plus pure forme de piété ?
Le dominicain ricana, un rire amer et menaçant.
— Piété ? Orgueil luciférien, oui ! Vous osez dire que les Juifs possèdent une sagesse supérieure à celle des Pères de l’Église ?
—  Ces lettres IHVH ne sont pas un secret obscur. Elles sont le pont entre toutes les traditions. Quand on les unit au nom du Christ, elles deviennent IHShVH, le Verbe qui fait des merveilles

Il y eut un silence. Les théologiens se regardèrent. Giovanni sentit que ses arguments faisaient impression, non pas au sens où ils les convainquaient, mais au sens où ils n’étaient pas aussi facilement réfutables que certains l’avaient espéré.

Le cardinal Carafa prit la parole pour la première fois.
— Jeune homme, dit-il de sa voix fatiguée. Je ne doute pas de votre bonne foi ni de votre érudition. L’une et l’autre sont évidentes. Mais certaines de vos thèses ont alarmé des esprits prudents et respectables. La prudence n’est pas toujours la vertu du génie, je le sais. Elle est cependant la vertu de l’Église. Accepteriez-vous de retirer provisoirement les thèses que nous identifions comme potentiellement problématiques, le temps que la commission en achève l’examen ?
— Révérend éminence, dit Giovanni avec une égalité de ton qui lui coûta un effort considérable, je suis tout à fait prêt à répondre à toutes les objections, à expliquer, à clarifier. Mais retirer des thèses que je tiens pour vraies sans que leurs contradicteurs aient pu démontrer qu’elles étaient fausses, c’est une chose que ma conscience ne peut pas accepter.

Ce fut le point de rupture.
Il sortit de la salle du Consistoire une heure plus tard, sans avoir cédé sur l’essentiel, avec la conviction que la commission trancherait contre lui. Ce qui se produisit en mars : treize de ses thèses furent déclarées hérétiques ou suspectes d’hérésie. Il signa une rétractation formelle des formes mais sans changer d’opinion sur le fond, et en commençant immédiatement à rédiger une Apologia pour défendre les thèses condamnées.
Ce fut une grave erreur tactique, ou peut-être la chose la plus courageuse qu’il ait faite de sa vie. Il ne sut jamais très bien laquelle.

Quand le pape apprit l’existence de l’Apologia, il signa un mandat d’arrestation.

Et Giovanni prit la fuite.

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De l’enracinement à la Loge : Quand Simone Weil éclaire la démarche maçonnique

Le besoin de racines dans un monde fragmenté

Rédigé à Londres en 1943, dans les derniers mois de sa vie, L’Enracinement. Prélude à une déclaration des devoirs envers l’être humain constitue l’un des textes majeurs de Simone Weil sur la condition humaine, la crise des sociétés modernes et les obligations qui fondent une communauté politique. Le manuscrit fut élaboré dans le contexte de la France libre et de la Seconde Guerre mondiale, alors que l’expérience de la défaite, de l’occupation, de l’exil et de la désagrégation sociale conduisait Simone Weil à s’interroger sur les conditions morales d’une reconstruction. Publié à titre posthume en 1949 par Albert Camus, l’ouvrage est organisé autour d’une intuition : avant même de parler de droits, il faut reconnaître les besoins de l’âme et les obligations que les êtres humains ont les uns envers les autres.

De l’enracinement à la Loge : Quand Simone Weil éclaire la démarche maçonnique
Simone Weil

Parmi ces besoins, Simone Weil accorde une place singulière à l’enracinement. Elle le présente comme « peut-être le besoin le plus important et le plus méconnu de l’âme humaine » et définit la racine comme une participation « réelle, active et naturelle » à l’existence d’une collectivité qui maintient vivants certains trésors du passé et certains pressentiments d’avenir.

Cette définition échappe à une conception simplement géographique de l’appartenance. Être enraciné ne signifie pas seulement habiter un territoire, appartenir à une nation ou être dépositaire d’une tradition. L’enracinement suppose une participation. Il est donc à la fois relationnel, historique et dynamique. On ne reçoit pas seulement une tradition : on la fait vivre. On ne s’inscrit pas seulement dans une communauté : on contribue à son existence.

À première vue, cette pensée pourrait sembler éloignée de la démarche maçonnique. Simone Weil n’a pas construit une philosophie de la franc-maçonnerie et il serait historiquement imprudent de lui attribuer une pensée maçonnique qu’elle n’a pas formulée. Mais cette distance même rend le rapprochement intellectuellement fécond. Si la loge est considérée non comme une simple association, mais comme un espace rituel de transmission, de sociabilité, de formation morale et de construction du lien, alors la notion weilienne d’enracinement permet de s’interroger ainsi : la loge peut-elle constituer, dans les sociétés contemporaines, un lieu d’enracinement spirituel, symbolique et relationnel ?

La réponse ne peut être ni affirmative par principe ni négative par scepticisme. Elle exige de distinguer l’enracinement du repli, la tradition du traditionalisme, l’appartenance de l’enfermement et la transmission de la répétition. C’est précisément dans cet espace de tension que la pensée de Simone Weil peut rencontrer l’expérience maçonnique.

De l’enracinement à la Loge : Quand Simone Weil éclaire la démarche maçonnique

Le déracinement selon Simone Weil : une maladie du lien humain

L’être humain ne peut se construire dans l’abstraction. Il a besoin de milieux, de relations, de mémoire, de responsabilités et d’une continuité temporelle qui lui permette de comprendre d’où il vient et vers quoi il peut aller. Simone Weil insiste ainsi sur la pluralité des appartenances : « Chaque être humain a besoin d’avoir de multiples racines. » L’individu ne se définit donc pas par une appartenance unique, mais par l’articulation de plusieurs milieux : famille, profession, communauté locale, culture, histoire, traditions intellectuelles et spirituelles.

L’enracinement est, par conséquent, une condition de possibilité du mouvement. Celui qui sait d’où il vient peut rencontrer l’autre sans avoir nécessairement besoin de renier ce qu’il est. À l’inverse, le déracinement produit une fragilité du lien. Simone Weil lui attribue une dynamique cumulative : « Le déracinement est de loin la plus dangereuse maladie des sociétés humaines, car il se multiplie lui-même. »

Celui qui ne possède plus de repères peut être tenté de rechercher des appartenances de substitution ; il peut également chercher à détruire les attaches des autres. Weil résume cette dynamique par une formule devenue célèbre : « Qui est déraciné déracine. Qui est enraciné ne déracine pas. »

De l’enracinement à la Loge : Quand Simone Weil éclaire la démarche maçonnique
Émile Durkheim

Cette perspective rejoint, sous des formes différentes, les analyses sociologiques classiques consacrées à l’affaiblissement des appartenances collectives. Chez Durkheim, la fragilisation des normes communes et des liens sociaux peut conduire à l’anomie. Chez Arendt, la perte du monde commun menace la capacité des individus à partager un espace d’expérience et de jugement. Chez Zygmunt Bauman, la modernité liquide décrit quant à elle une société dans laquelle les attaches deviennent plus précaires et réversibles.

Que devient l’individu lorsque les cadres symboliques et sociaux qui donnaient sens à son existence deviennent fragiles ? C’est précisément à cet endroit que la loge peut être interrogée.

L’enracinement n’est pas l’enfermement

L’enracinement suppose la conservation de « trésors du passé », mais également des « pressentiments d’avenir ». Le passé ne constitue pas une forteresse destinée à protéger une communauté contre le changement. Il représente une réserve de sens permettant d’affronter l’avenir.

Cette conception permet d’éviter une confusion fréquente entre enracinement et traditionalisme. Le traditionalisme peut chercher à reproduire une forme héritée parce qu’elle est ancienne. L’enracinement weilien invite au contraire à interroger ce qui, dans l’héritage, demeure vivant et peut contribuer à la construction du futur. Une tradition n’est vivante que si elle peut être habitée, interprétée et transmise.

La loge est, par définition, un espace où la tradition occupe une place importante : textes, symboles, gestes, architecture rituelle, paroles, mythes, degrés, usages et formes de sociabilité composent un ensemble transmis au nouvel initié.

Mais l’initiation ne consiste pas à recevoir un contenu historique. Elle suppose une appropriation personnelle. Le candidat entre dans un système symbolique qu’il ne maîtrise pas encore et dont il devra progressivement apprendre le langage. Le rituel crée ainsi une relation particulière entre mémoire collective et transformation individuelle.

Loiselle a montré, à propos de la franc-maçonnerie française du XVIIIᵉ siècle, que les rituels d’initiation ne constituaient pas de simples cérémonies formelles. Ils participaient à une transformation morale du nouvel initié et à la construction de formes de « friendship » ritualisée, c’est-à-dire d’une fraternité progressivement instituée par le rituel et la sociabilité.

L’initiation apparaît ainsi comme une expérience de passage d’un monde à un autre : le candidat ne perd pas nécessairement ses appartenances antérieures, mais il acquiert un nouveau cadre symbolique dans lequel les relire.

La loge comme espace d’appartenance

De l’enracinement à la Loge : Quand Simone Weil éclaire la démarche maçonnique

La loge possède une mémoire, des habitudes, des récits, des règles, des symboles, des personnalités, des conflits parfois, des amitiés souvent, et une histoire particulière. Chaque loge a ainsi une forme de personnalité collective. Önnerfors souligne que la réussite historique de la franc-maçonnerie comme association volontaire tient notamment à une culture organisationnelle développée autour de la loge, unité fondamentale de l’institution, et de règles destinées à organiser l’autogouvernement collectif. La loge produit donc un cadre relativement stable dans lequel l’individu peut se situer.

Cette stabilité est particulièrement importante dans une société marquée par la mobilité professionnelle, la multiplication des appartenances numériques et l’affaiblissement de certaines formes traditionnelles de sociabilité. Les individus contemporains peuvent être extrêmement connectés tout en demeurant socialement isolés. Ils disposent de nombreux réseaux, mais ces derniers ne produisent pas nécessairement un sentiment durable d’appartenance.

La loge propose autre chose : un rendez-vous régulier avec les mêmes personnes, dans un même espace symboliquement structuré, selon des règles communes et autour d’une pratique partagée. Cette répétition possède une valeur anthropologique considérable. Revenir en loge, retrouver les mêmes décors, entendre certaines paroles, reprendre des gestes connus, reconnaître les frères et sœurs, participer aux travaux : tout cela produit une continuité. L’individu contemporain, souvent soumis à la discontinuité, retrouve alors quelque chose qui ressemble à une permanence.

Le rituel : fabriquer de la continuité

De l’enracinement à la Loge : Quand Simone Weil éclaire la démarche maçonnique
Loge-maçonnant-au-Rite-Anglais Style Émulation

Le rituel est une technique sociale de la continuité. Il répète, mais cette répétition n’est pas nécessairement mécanique. Elle peut produire une expérience renouvelée à partir d’une structure stable. Chaque tenue maçonnique reproduit une architecture symbolique relativement constante, mais aucun frère ou aucune sœur n’entre en loge exactement dans le même état intérieur. Le rituel est donc simultanément répétition collective et expérience individuelle. Les rites contribuent à produire des identités collectives et rendent visibles les frontières du groupe, organisent les rôles, donnent une forme sensible aux valeurs et transforment une collectivité abstraite en expérience vécue. Les travaux de Collins sur les « chaînes de rituels d’interaction » soulignent notamment la capacité des interactions ritualisées à produire de l’énergie émotionnelle et de la solidarité. Le rituel ne dit pas seulement que les membres appartiennent à une communauté : il leur fait éprouver cette appartenance.

Une étude anthropologique de Kaplan sur la franc-maçonnerie contemporaine montre précisément comment les pratiques rituelles et les formes ordinaires de sociabilité articulent intimité personnelle, solidarité communautaire et attachement collectif. La juxtaposition du rituel et des relations quotidiennes contribue à réduire la distance entre l’amitié interpersonnelle et l’appartenance collective. Le rituel peut donc être interprété comme une infrastructure symbolique de l’enracinement.

De la mémoire à la transmission

L’initié reçoit un héritage qu’il n’a pas créé. Il découvre des symboles qui le précèdent, un vocabulaire qu’il doit apprendre, des rites élaborés avant lui et une histoire dont il devient momentanément le dépositaire. Mais il ne reçoit jamais cet héritage de façon purement passive.

La transmission maçonnique est une transmission interprétative. Le symbole n’est pas un objet dont la signification serait définitivement arrêtée. Il appelle le travail de celui qui le reçoit. Le symbole devient alors un instrument de dialogue entre les générations.

C’est ici que la notion weilienne de « pressentiment d’avenir » prend tout son sens. Une tradition ne survit pas parce qu’elle répète indéfiniment son passé ; elle survit parce qu’elle permet à ceux qui la reçoivent d’imaginer un avenir. La loge peut ainsi être comprise comme un lieu où le passé est mis au travail.

L’initiation comme seconde naissance symbolique

De l’enracinement à la Loge : Quand Simone Weil éclaire la démarche maçonnique

L’initiation produit une nouvelle inscription de l’individu dans une communauté. Cette dimension est particulièrement visible dans les études historiques consacrées aux premiers rituels maçonniques. Loiselle montre que le rite d’apprenti impliquait une série d’épreuves et de rencontres destinées à transformer symboliquement le candidat et à l’inscrire dans un nouvel univers moral et relationnel. Cette appartenance est d’autant plus intéressante qu’elle est volontaire. Là où certaines racines sont reçues par la naissance, la loge repose sur un choix.

L’individu choisit d’entrer dans un univers symbolique, accepte certaines règles, rencontre des personnes qu’il n’aurait pas nécessairement rencontrées ailleurs et s’engage dans une temporalité collective. La loge devient alors une racine qui n’est pas imposée par la naissance, mais construite par l’engagement.

Fraternité et reconnaissance

La fraternité maçonnique repose idéalement sur une suspension, au moins partielle, des distinctions sociales ordinaires. Dans la loge, l’individu n’est pas seulement identifié par son métier, son patrimoine, son statut social ou son capital culturel.

Cette dimension a été historiquement importante. Loiselle montre que les loges françaises du XVIIIᵉ siècle constituaient des espaces où se développaient des formes d’amitié relativement égalitaires, capables de créer des liens qui dépassaient les hiérarchies ordinaires de la société.

La fraternité n’abolit évidemment pas toutes les différences sociales. Il serait naïf de présenter la loge comme une société parfaitement égalitaire. Elle propose un cadre symbolique dans lequel les individus sont invités à se rencontrer autrement. La reconnaissance devient alors une expérience concrète. Dans une société où l’individu peut éprouver une forme d’invisibilité sociale, cette reconnaissance possède une portée existentielle.

La loge comme « milieu » : une lecture weilienne

De l’enracinement à la Loge : Quand Simone Weil éclaire la démarche maçonnique
Sœur au centre de la Loge pour une récompense

Pour Weil, l’être humain reçoit une part essentielle de sa vie morale, intellectuelle et spirituelle des milieux auxquels il appartient. La loge peut précisément être analysée comme un milieu de formation. Elle transmet des normes de comportement, mais aussi une manière de parler, d’écouter, de débattre, de se taire, de prendre la parole, de respecter la parole de l’autre et de construire une réflexion collective. Elle constitue ainsi une petite société.

Cette idée n’est pas étrangère à l’histoire maçonnique. Beaurepaire a notamment insisté sur le rôle des loges comme espaces de sociabilité et comme lieux où de nouvelles formes de relations sociales pouvaient être expérimentées. La loge peut donc devenir un laboratoire de relations humaines.

Mais cette fonction suppose une condition : que la communauté demeure suffisamment ouverte pour permettre la discussion, la contradiction et l’évolution, car l’enracinement n’est pas le conformisme.

Enracinement et liberté : un paradoxe fécond

De l’enracinement à la Loge : Quand Simone Weil éclaire la démarche maçonnique
Simone Weil

L’enracinement ne signifie pas que l’individu doit se soumettre entièrement à son groupe. Au contraire, Weil inclut parmi les besoins de l’âme des réalités qui pourraient sembler contradictoires : liberté et obéissance, égalité et hiérarchie, sécurité et risque, propriété privée et propriété collective.

La vie humaine est faite de tensions. La loge peut être comprise de manière analogue. Elle est à la fois un espace de liberté et un espace de règles. Le franc-maçon y entre volontairement, mais il accepte une discipline collective. Il peut exprimer ses opinions, mais il doit respecter certaines formes de parole. Il est reconnu comme individu, mais il accepte de participer à une œuvre collective.

L’enracinement n’est donc pas la disparition de la liberté dans le groupe. Il peut au contraire être la condition sociale permettant à la liberté de devenir féconde. Une liberté sans appartenance peut devenir pure dispersion. Une appartenance sans liberté peut devenir enfermement. Entre les deux se situe peut-être l’espace propre de la loge : celui d’une liberté enracinée.

Il convient toutefois d’éviter toute idéalisation. Une loge peut également produire du déracinement. Elle peut devenir un lieu de pouvoir, de rivalités, de clans, d’exclusion ou de reproduction sociale. Elle peut transformer la tradition en dogme et l’appartenance en conformisme. Elle peut devenir un refuge fermé sur lui-même, incapable d’accueillir véritablement la différence. Dans ce cas, elle ne répond plus au besoin d’enracinement décrit par Weil : elle fabrique une appartenance défensive. La distinction est fondamentale.

Un véritable enracinement doit permettre à l’individu de devenir davantage lui-même tout en appartenant à quelque chose de plus vaste que lui. Une communauté qui exige l’effacement de l’individu ne produit pas nécessairement de l’enracinement ; elle peut produire une nouvelle forme de déracinement.

La loge ne peut donc être un foyer d’enracinement qu’à certaines conditions : la qualité des relations humaines, la possibilité du dialogue, le respect des différences, la transmission vivante de la tradition et la capacité à articuler mémoire et avenir.

La loge face au déracinement contemporain

De l’enracinement à la Loge : Quand Simone Weil éclaire la démarche maçonnique

Nous sommes de plus en plus reliés et de moins en moins enracinés. Les réseaux sociaux offrent des contacts innombrables, mais ils ne remplacent pas nécessairement les formes d’appartenance fondées sur la présence, la durée et la responsabilité réciproque. Or la loge repose précisément sur ces trois dimensions. Présence, parce que la fraternité ne peut se réduire à un échange abstrait de messages. Durée, parce que l’initiation suppose un parcours et non une consommation immédiate. Responsabilité, parce que l’appartenance engage l’individu envers d’autres personnes.

La loge pourrait ainsi constituer une réponse originale à certaines formes de fragmentation contemporaine, à condition de ne pas chercher à devenir un sanctuaire coupé du monde. L’une des plus belles conséquences de cette lecture est peut-être de renverser une idée trop simple : être enraciné ne signifie pas rester immobile. Un arbre ne pousse pas en dépit de ses racines, mais grâce à elles. De la même manière, une personne solidement inscrite dans une communauté peut être davantage capable de rencontrer d’autres communautés, d’autres cultures et d’autres traditions.

C’est ici que la pensée de Simone Weil rejoint une conception ouverte de la fraternité maçonnique. L’enracinement véritable n’est pas la clôture. Il donne suffisamment de sécurité intérieure pour accueillir l’altérité sans la vivre comme une menace.

La loge pourrait donc être conçue comme un point d’appui plutôt que comme un point d’arrêt.

On y revient pour se ressourcer, réfléchir, transmettre et rencontrer ; mais on en repart pour agir dans le monde. Le travail maçonnique ne trouve en définitive son sens que s’il dépasse les murs du Temple.

La loge, lorsqu’elle remplit pleinement sa fonction initiatique et fraternelle, peut devenir cette étrange forme de racine volontaire : un lieu où l’on reçoit quelque chose de ceux qui nous ont précédés, où l’on construit quelque chose avec ceux qui nous entourent et où l’on prépare quelque chose pour ceux qui viendront après nous.

S. Morin

Références bibliographiques

Arendt, Hannah. (1972). Le système totalitaire. Paris: Le Seuil.

Bauman, Zygmunt. (2000). Liquid Modernity. Blackwell Publishing : Polity Press.

Beaurepaire, Pierre-Yves. (1999). La République universelle des francs-maçons. De Newton à Metternich. Rennes : Ouest-France.

Beaurepaire, Pierre-Yves. (2002). L’Europe des francs-maçons. XVIIIe-XXIe siècles. Paris: Belin.

Bolle de Bal, Marcel. (1996). Voyage au cœur des sciences humaines : de la reliance. Paris: L’Harmattan.

Collins, Randall. (2004). Interaction Ritual Chains. Princeton: Princeton University Press.

Durkheim, Émile. (1897). Le Suicide. Editions Alcan

Kaplan, Danny. (2014). “The Architecture of Collective Intimacy: Masonic Friendships as a Model for Collective Attachments.” American Anthropologist, 116(1). https://doi.org/10.1111/aman.12070.

Loiselle, Kenneth. (2014). Brotherly Love: Freemasonry and Male Friendship in Enlightenment France. Ithaca: Cornell University Press.

Loiselle, Kenneth. (2014). “Friendship in Ritual.” In Brotherly Love: Freemasonry and Male Friendship in Enlightenment France, 47–80. Ithaca: Cornell University Press.

Önnerfors, Andreas. (2018). Freemasonry: A Very Short Introduction. Oxford: Oxford University Press.

Önnerfors, Andreas. (2018). “Organizational Culture.” In Freemasonry: A Very Short Introduction. Oxford: Oxford University Press.

Weil, Simone. (1949). L’Enracinement. Prélude à une déclaration des devoirs envers l’être humain. Paris : Gallimard. Le texte fut établi et publié par Albert Camus.

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Son Éminence le Cardinal Bustillo et les Francs-Maçons corses sur une ligne de crête

Le 7 août 2026, au col de Vergio, une centaine de Francs-maçons corses de toutes Obédiences ont reçu le cardinal François Bustillo. À ses côtés se trouvait Jean-Félix Acquaviva, ancien député autonomiste et actuel conseiller exécutif de Corse, alors qu’une enquête judiciaire le concernant demeure ouverte.

Derrière la malice du Canard enchaîné se dessine une scène autrement plus profonde : l’Église, la Franc-maçonnerie et le pouvoir politique réunis à la même table, entre dialogue véritable, respectabilité sociale et silences embarrassés. Jusqu’où la fraternité peut-elle accueillir sans cautionner, et la justice questionner sans condamner ?

Col de Vergio

Le col n’est pas le sommet

L’image semble avoir été composée par un symboliste. Un col à près de 1 500 mètres, une centaine de Frères et de Sœurs venus d’Obédiences diverses, un cardinal franciscain naguère cité parmi les papabili, un responsable politique placé sous le regard de la justice : il ne manque que l’orage pour que la montagne prenne les allures d’un tableau initiatique.

Dans son édition du 19 août, Le Canard enchaîné donne à son entrefilet imprimé un titre dont il a le secret : « Cohabitation corse ».

Le cardinal Bustillo, évêque d’Ajaccio depuis 2021 et créé cardinal en 2023, aurait longuement parlé de paix devant ce rassemblement maçonnique annuel. Jean-Félix Acquaviva se serait lui aussi exprimé, sans qu’aucune question gênante ne trouble le repas. Le palmipède résume la scène d’une pointe : « on est entre gens polis ».

François Bustillo

L’ironie touche juste, mais elle ne suffit pas

Un col n’est pas un sommet : c’est un passage, une échancrure entre deux versants, l’endroit où des chemins opposés cessent un instant de s’ignorer. Il ne garantit aucune élévation morale à ceux qui y déjeunent ; il leur offre seulement la possibilité de franchir une ligne. Toute la question est de savoir ce que chacun fait de ce passage.

Un cardinal avec des Francs-maçons : la scène n’est pas anodine

La présence de François Bustillo avec des Francs-maçons n’est pas un détail mondain. La déclaration romaine du 26 novembre 1983 maintient le jugement négatif de l’Église catholique sur les associations maçonniques et interdit aux fidèles d’y adhérer. En novembre 2023, le Dicastère pour la doctrine de la foi a encore rappelé cette incompatibilité. Le verrou doctrinal demeure donc officiellement fermé.

Mais l’appartenance n’est pas la rencontre.

Un texte explicatif publié en 1985 par la même autorité romaine prenait soin de ne pas désavouer les tentatives de dialogue autorisées avec des représentants de la Franc-maçonnerie. François Bustillo n’est pas venu recevoir la Lumière maçonnique ni annoncer un rapprochement institutionnel. Il est venu parler à des femmes et à des hommes que son Église ne réduit manifestement pas à une catégorie condamnée.

Le cardinal ne change pas la doctrine ; il change la distance.

En fils de François d’Assise, il paraît préférer la proximité des visages au confort des anathèmes. Une poignée de main n’abolit ni près de trois siècles de condamnations ni les divergences sur la Révélation, la vérité religieuse, la grâce ou la nature de l’initiation. Elle peut néanmoins ouvrir ce que les murs dogmatiques ferment souvent : un espace où l’autre cesse d’être une abstraction.

Il ne faudrait donc pas transformer Vergio en concile improvisé

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Aucun communiqué commun n’a été publié, aucune négociation doctrinale n’a été annoncée et rien ne permet d’attribuer au cardinal un mandat romain. Pourtant, dans l’ordre des symboles, l’image compte : un prince de l’Église a accepté de s’asseoir devant des Francs-maçons de toutes sensibilités et de leur parler de paix. Ce n’est pas la réconciliation, mais ce n’est déjà plus l’ignorance.

La table peut devenir un autel ou un carnet d’adresses

Reste la flèche du Canard : rencontre spirituelle ou « déjeuner entre notables locaux » ?

La Franc-maçonnerie connaît trop bien le soupçon d’entre-soi, de réseaux et de connivences pour feindre de ne pas l’entendre. En Corse comme ailleurs, une réunion fraternelle peut dépasser les clivages ; elle peut aussi devenir la photographie satisfaite de ceux qui se connaissent déjà et se rassurent mutuellement.

Dans la tradition maçonnique, les agapes prolongent les travaux

La table abolit provisoirement les préséances, fait circuler la parole et rappelle que le pain partagé oblige. Mais elle se dégrade dès qu’elle transforme la fraternité en recommandation, le silence en service rendu et la proximité en certificat d’honorabilité.

Rien ne permet d’affirmer que tel fut le cas à Vergio. Le cardinal pouvait être là pour jeter un pont ; l’ancien député, pour s’exprimer devant des citoyens ; les organisateurs, pour faire vivre une tradition interobédientielle. Pourtant, le symbole échappe toujours un peu à ceux qui le produisent. Asseoir côte à côte une haute autorité religieuse et un responsable public mis en cause par un témoignage donne une image. Celle-ci n’établit aucune faute, mais elle confère de la respectabilité. Or la respectabilité est une monnaie politique, même lorsqu’aucun convive ne songe consciemment à la dépenser.

Acquaviva : ni absolution mondaine ni lapidation médiatique

Jean-Félix_Acquaviva

Le 3 avril 2026, le parquet de Bastia a ouvert une enquête des chefs de « corruption passive, trafic d’influence et prise illégale d’intérêts », après l’intervention radiophonique d’une femme affirmant, sans le nommer à l’antenne, qu’un ancien député avait proposé des postes en échange de faveurs sexuelles. Jean-Félix Acquaviva a contesté formellement ces accusations par la voix de son avocate et annoncé une action en diffamation. Une enquête n’est pas un jugement et la présomption d’innocence n’est pas une courtoisie facultative : elle est une pierre d’angle de l’État de droit.

Un autre fait, distinct, appartient au passé judiciaire établi : le 30 novembre 2022, Jean-Félix Acquaviva a été condamné, dans le cadre d’une comparution sur reconnaissance préalable de culpabilité, à 8 000 euros d’amende dont 5 000 avec sursis pour favoritisme dans l’attribution d’un marché public de la commune de Lozzi. Cette condamnation ne prouve évidemment rien quant aux accusations de 2026. Elle interdit seulement de fabriquer, dans un sens comme dans l’autre, un personnage sans histoire.

La voie juste est étroite.

Source Larousse

Écouter une accusatrice ne revient pas à prononcer un verdict ; respecter la présomption d’innocence n’oblige pas à organiser la présomption de silence. La fraternité sans la vérité devient un réseau ; la vérité sans la fraternité devient une lapidation. Entre ces deux perversions se tient la justice, avec sa lenteur, ses règles, son exigence de preuve et la protection due à toutes les personnes.

Pour un Franc-maçon, le bandeau enseigne à suspendre les apparences, non à fermer les yeux.

Le niveau proclame l’égale dignité, non l’indifférence aux rapports de pouvoir. Le fil à plomb oblige à la rectitude, y compris lorsque celui dont on examine les actes partage notre table, nos idées ou nos relations. La clémence n’abolit pas la justice ; elle l’empêche de devenir vengeance.

La paix ne saurait être une tranquillité de salon

Le problème n’est pas qu’un interrogatoire ait été épargné aux convives : un rassemblement fraternel n’est ni un commissariat ni une cour d’assises. Il est de savoir si la parole sur la paix a laissé une place, même intérieure, à la question du pouvoir exercé sur les êtres vulnérables. Une paix qui contourne la domination n’est qu’une tranquillité de salon. Une paix qui accueille la parole blessée, garantit les droits de la défense et refuse la loi du plus puissant devient un travail spirituel.

Mgr Bustillo

Dans Réparation, François Bustillo décrit une société où le soupçon devient réflexe, où l’information se change en arme et où la parole frappe comme un projectile. Le livre ne doit pas servir à recouvrir l’événement d’un commentaire pieux ; il fournit simplement une exigence : réparer les relations ne consiste ni à nier les fractures ni à désigner précipitamment un coupable. Il faut rendre à la parole sa responsabilité et au silence sa juste fonction.

Car le silence possède deux visages : l’un recueille, l’autre recouvre. Le premier rend l’écoute possible ; le second protège les réputations. La présence de Sœurs à Vergio aiguise cette distinction. Elle ne les transforme pas en porte-parole d’une témoin qu’elles ne connaissent pas, mais rappelle que la mixité maçonnique n’est pas un décor. Elle oblige à penser concrètement la dignité, la dépendance professionnelle, le consentement et l’inégalité des positions, sans jamais sacrifier la rigueur des faits.

Le Mémoire de 2017 attend toujours devant la porte romaine

Révélé et analysé par 450.fm en décembre 2025, le Mémoire de 2017 ne demandait ni reconnaissance officielle de la Franc-maçonnerie ni effacement des divergences. Il tentait d’obtenir une distinction pastorale pour les catholiques engagés dans des Loges théistes, non mixtes, excluant de leurs travaux les controverses politiques et religieuses. Ses auteurs soutenaient que cette Franc-maçonnerie « régulière et de tradition » ne prétendait ni remplacer l’Église ni produire la grâce, mais travailler au perfectionnement moral et spirituel de ses membres.

Le document affrontait les vrais nœuds : le relativisme supposé, le Grand Architecte de l’Univers, la place décisive du Christ, le secret, le serment, le rapport entre initiation et grâce.

Sa conclusion sollicitait une clarification pour la paix des consciences. Elle ne vint pas. En 2023, Rome réaffirma au contraire l’interdiction de l’appartenance maçonnique pour les catholiques, sans introduire la distinction espérée.

La rencontre de Vergio pose dès lors une question qui dépasse l’anecdote estivale. François Bustillo, cardinal proche de Rome et membre du Dicastère pour le clergé, peut-il faire avancer le dossier de ce Mémoire ? Il n’appartient pas au Dicastère pour la doctrine de la foi et ne possède donc aucun pouvoir personnel pour modifier l’enseignement romain. Mais il peut faire ce que les hommes de passage accomplissent parfois mieux que les gardiens de frontière : transmettre une question, rouvrir une écoute, rappeler que derrière la catégorie abstraite du « Franc-maçon catholique » se trouvent des consciences réelles et parfois blessées.

Pascal Bèfre, actuel Grand Maître d’une des trois Obédiences signataires dudit mémoire, peut-il, de son côté, porter à nouveau cette interrogation au nom de la Franc-maçonnerie qui se prétend « régulière et de tradition » ?

Redescendre autrement

Le Canard enchaîné a lancé un caillou dans le lac tranquille des convenances corses. Les cercles produits à la surface atteignent l’Église, la Franc-maçonnerie, la politique et la presse elle-même. La doctrine peut exclure, la fraternité peut couvrir, le pouvoir peut séduire, l’information peut condamner avant le juge. Mais la rencontre, le discernement, la responsabilité et l’enquête peuvent aussi ouvrir un passage.

Prendre de la hauteur n’a jamais consisté à dominer ceux qui sont restés dans la vallée. L’élévation initiatique se reconnaît à la qualité du retour : redescendre moins certain de sa propre innocence, plus attentif à la parole fragile, plus exigeant envers le pouvoir et plus juste envers celui que la rumeur désigne.

Au col de Vergio, le cardinal, l’élu, les Frères et les Sœurs n’avaient peut-être pas à rendre un jugement ni à négocier un concordat. Ils avaient davantage à faire : maintenir ouvertes, dans le même espace, la présomption d’innocence et l’exigence de vérité, l’accueil de la personne et l’examen des actes, la fidélité aux convictions et la volonté de dialogue.

Un col ne réconcilie pas les versants ; il permet de passer de l’un à l’autre. François Bustillo et Pascal Bèfre emprunteront-ils ce passage pour rendre au Mémoire de 2017 une parole et un avenir ? Nul ne peut encore le dire. Mais si la rencontre de Vergio devait laisser une trace, qu’elle ne soit pas celle d’une photographie de notables prise en altitude. Qu’elle devienne la première pierre visible d’un chantier demeuré trop longtemps sous le boisseau.

Sources : Le Canard enchaîné, « Franc-maçonnerie – En Corse, un cardinal très bien logé », article paru dans le n° 5519 du 19 août 2026, p. 2 ; Le Parisien avec l’AFP, 3 avril 2026, sur l’ouverture de l’enquête et la réponse de Jean-Félix Acquaviva ;

*Mediapart, 26 mars 2024, et Observatoire Anticor, 28 mars 2024, sur la condamnation du 30 novembre 2022 pour favoritisme ; Saint-Siège, biographie officielle du cardinal François-Xavier Bustillo ; Congrégation pour la doctrine de la foi, déclaration du 26 novembre 1983 sur les associations maçonniques ; Dicastère pour la doctrine de la foi, rappel du 15 novembre 2023 ; Fayard, notice éditoriale de Réparation, Journal de la Corse, 21 janvier 2022, sur la tradition du rassemblement interobédientiel estival au col de Vergio ; 450.fm, « Réparation » : un cardinal franciscain au chevet de nos relations blessées, par Aratz Irigoyen, 8 décembre 2025 ; 450.fm, « Quand l’Église discute avec la Franc-maçonnerie régulière et de tradition : le dossier enfin révélé », par Aratz Irigoyen, Alexandre Jones, 18 décembre 2025

Le Canard enchaîné, « Franc-maçonnerie – En Corse, un cardinal très bien logé », article paru dans le n° 5519 du 19 août 2026

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L’Odyssée : Christopher Nolan ou le retour impossible d’Ulysse vers lui-même

Il est parti roi d’Ithaque, époux de Pénélope, père d’un enfant presque nouveau-né. Il revient vingt ans plus tard chargé de morts, de mensonges, de victoires trop chèrement acquises et de visages qu’il préférerait peut-être oublier. Entre les deux, il y eut Troie, le cheval de bois, le Cyclope, Circé, les Sirènes, les Enfers, Calypso, Poséidon et cette mer qui semble toujours repousser un peu plus loin la maison désirée.

L’Odyssée : Christopher Nolan ou le retour impossible d’Ulysse vers lui-même
Christopher Nolan, par Philip Romano
L’Odyssée : Christopher Nolan ou le retour impossible d’Ulysse vers lui-même

Avec L’Odyssée, Christopher Nolan ne se contente pas de donner au poème d’Homère la démesure de l’IMAX* : il retrouve derrière le mythe une interrogation qui traverse les siècles.

Peut-on rentrer chez soi lorsqu’on n’est plus celui qui en était parti ?

Pour le Franc-Maçon, qui sait que tout voyage digne de ce nom ramène moins vers un lieu que vers soi-même, la question prend une singulière profondeur.

L’Odyssée : Christopher Nolan ou le retour impossible d’Ulysse vers lui-même
Matt Damon, avant-première L’Odyssée, NY, 07.2026

Il fallait probablement que Christopher Nolan rencontre un jour Ulysse. Le cinéaste de Memento, d’Inception, d’Interstellar et d’Oppenheimer n’a cessé de filmer des hommes poursuivis par le temps, la mémoire, la faute et le désir de retrouver un monde antérieur à la catastrophe. Son Odyssée, sortie en France le 15 juillet 2026, dure 2 h 53 et place Matt Damon sous les traits d’Ulysse, Anne Hathaway dans ceux de Pénélope et Tom Holland dans ceux de Télémaque. Christopher Nolan, qui a toujours aimé les labyrinthes, s’attaque cette fois au plus ancien d’entre eux : celui du retour.

Homère sous la lumière noire de Nolan

On connaît l’histoire, ou du moins croit-on la connaître. Dix années devant Troie, dix autres pour regagner Ithaque. Entre ces deux nombres presque trop parfaits pour ne pas sembler mythiques, Ulysse traverse le monde comme on traverse les âges de l’existence. Il rencontre les monstres, les femmes, les dieux, les morts et ses propres démons. Depuis près de trois mille ans, chacun vient chercher dans L’Odyssée ce qu’il est capable d’y entendre : un récit d’aventures, une géographie imaginaire, une méditation sur l’exil, un traité de la fidélité, une réflexion sur l’identité ou simplement l’histoire d’un homme qui veut revoir sa femme, son fils et son île.

L’Odyssée : Christopher Nolan ou le retour impossible d’Ulysse vers lui-même
Source AlloCiné

Christopher Nolan choisit d’en déplacer légèrement le centre de gravité

Son Ulysse n’est pas seulement l’homme polytropos d’Homère, l’homme « aux mille tours », cette intelligence souple dont les Grecs faisaient une vertu et que Jean-Pierre Vernant et Marcel Detienne ont étudiée sous le nom de mètis. Il est aussi celui qui doit vivre avec ce que cette intelligence a produit. Car l’homme le plus intelligent de l’armée grecque est également celui qui a imaginé le cheval de Troie.

La ruse qui fit sa gloire devient ainsi son fardeau.

C’est là que le film prend une ampleur culturelle inattendue

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Christopher Nolan inscrit l’épopée dans l’horizon de la fin de l’âge du Bronze et fait planer sur les royaumes méditerranéens la menace d’un monde qui se défait. Les palais brûlent, les routes d’échange se rompent, la loi commune s’effrite. Ulysse comprend peu à peu qu’il n’a pas seulement participé à la destruction d’une ville ennemie : quelque chose s’est brisé dans l’ordre même auquel il appartenait. Dans l’une des séquences les plus fortes, il évoque ces palais, ces échanges et ces langages dont les hommes ne connaissaient pas la beauté avant de les voir disparaître ; le film va jusqu’à faire de la profanation de la « loi de Zeus » le symptôme d’un monde entrant dans ses ténèbres.

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Moses I. Finley avait précisément montré, dans son désormais classique Le Monde d’Ulysse, combien il fallait se méfier d’une lecture naïvement historique d’Homère. Le monde social des poèmes ne se confond ni tout à fait avec les palais mycéniens ni avec la Grèce du VIIIe siècle : il est reconstruction, mémoire transformée, société recomposée par des générations d’aèdes. La belle réédition des Belles Lettres parue en 2025 rappelle combien cette question demeure essentielle.

Christopher Nolan prend donc des libertés d’artiste, mais il comprend quelque chose que l’historien nous a appris : Homère ne conserve pas un monde comme une photographie ; il raconte ce qu’il reste d’un monde lorsque celui-ci est déjà devenu mémoire.

Et c’est exactement le sujet de Nolan.

La guerre est terminée, mais la guerre demeure dans l’homme

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Anne Hathaway « The Odyssey »

Ulysse quitte Troie, mais Troie ne quitte pas Ulysse. Voilà peut-être la proposition la plus contemporaine du film.

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L’épopée héroïque devient alors une histoire de vétérans. Les compagnons ne sont plus seulement les valeureux Grecs qui ont combattu dix années sous les murailles ennemies ; ils sont des hommes que dix années de violence ont transformés. Ils pillent parce qu’ils ont appris à piller, menacent parce que l’épée est devenue leur langage, confondent souvent la force avec le droit. La victoire n’a pas fait d’eux des hommes meilleurs. Elle les a rendus capables de rentrer chez eux, mais incapables encore d’y vivre.

Circé est, à cet égard, magnifiquement réinventée. Dans la tradition homérique, elle métamorphose les compagnons en porcs. Christopher Nolan lui prête une parole beaucoup plus cruelle : elle n’aurait rien transformé du tout, seulement montré ce qu’ils étaient devenus. Elle oblige Ulysse à regarder ses soldats autrement que comme un chef regarde ses troupes. « Un commandant peut prendre la sauvagerie de ses hommes pour de la discipline », lui dit-elle en substance.

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Il y a là davantage qu’une trouvaille scénaristique. Circé tient un miroir.

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Grotte du cyclope

Le Franc-Maçon reconnaîtra le geste sans qu’il soit besoin d’habiller la magicienne d’un tablier. L’initiation commence toujours lorsque l’homme cesse de considérer sa part obscure comme appartenant exclusivement aux autres. La pierre brute n’est pas le voisin, l’adversaire, le contradicteur ou le Frère agaçant dont nous rêverions de corriger les aspérités ; elle est d’abord ce matériau encombrant dont nous sommes faits.

Ulysse a vaincu Troie parce qu’il savait voir la faiblesse de l’adversaire. Il ne commencera à devenir sage que lorsqu’il acceptera de regarder la sienne.

C’est ici que le film cesse d’être une simple superproduction mythologique pour devenir une œuvre sur la responsabilité.

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Circé-tenant-le-miroir-intérieur

L’intelligence d’Ulysse ne suffit plus à le sauver, précisément parce qu’elle lui a longtemps permis de tout justifier. Il a toujours une raison. Toujours une stratégie. Toujours une explication. Même lorsqu’il choisit Scylla plutôt que Charybde et sacrifie six hommes pour sauver les autres, il peut soutenir que sa décision était rationnelle. Ses compagnons lui reprochent pourtant de ne pas leur avoir dit la vérité. Lui invoque son devoir de chef.

Le problème posé n’est plus antique.

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Il appartient à toutes les sociétés, à toutes les institutions et, pourquoi le cacher, à toutes les Loges. À partir de quand celui qui exerce une responsabilité finit-il par confondre la charge qu’on lui a confiée avec une supériorité personnelle ? À quel moment le détenteur du maillet, du pouvoir politique, militaire ou moral commence-t-il à penser qu’il sait mieux que les autres ce qu’ils doivent accepter ?

Christopher Nolan fait alors entendre une question d’une simplicité dévastatrice. Ulysse veut porter sur ses épaules la mort de tous ses hommes parce qu’il était leur chef. On lui demande : « Et toi, qui te dirige ? »

Tout est là.

Le pouvoir sur soi précède le pouvoir sur les autres, et nul cordon, nulle couronne, nul commandement ne dispense de cette interrogation.

Descendre avant de pouvoir revenir

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Circé et Ulysse

Ulysse ne peut cependant pas reprendre la route d’Ithaque sans descendre chez les morts. Circé lui indique Tirésias ; le chemin de la maison passe par Hadès. La contradiction n’est qu’apparente. Les grands récits initiatiques savent depuis toujours que l’on ne rejoint pas la lumière en contournant les ténèbres.

Nul besoin, là encore, de fabriquer artificiellement un Homère Franc-Maçon. L’anachronisme serait grotesque. Mais il existe entre les mythes, les religions à mystères, les traditions spirituelles et les rituels initiatiques une parenté de structure que les historiens des religions ont abondamment observée : séparation, épreuve, mort symbolique, transformation, retour. Ulysse doit descendre parce qu’un homme qui refuse de parler à ses morts reste gouverné par eux.

Chez Christopher Nolan, les ombres ne lui offrent aucune consolation. Elles réclament des comptes. Elles lui parlent des compagnons abandonnés, des mensonges nécessaires à la victoire, des vies utilisées comme pièces sur l’échiquier de la guerre. « Les ombres ne réconfortent pas », entend-il dans cet Hadès où le passé cesse enfin d’être glorieux pour redevenir humain.

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Le Franc-Maçon pensera inévitablement au Cabinet de réflexion, non parce qu’Ulysse y accomplirait je ne sais quel rituel avant la lettre, mais parce que le mouvement intérieur est le même. Descendre en soi n’est pas s’admirer dans une profondeur flatteuse ; c’est rencontrer ce que l’on préférerait laisser dans l’ombre.

Le vieux V.I.T.R.I.O.L. alchimique – visiter l’intérieur de la terre et, en rectifiant, trouver la pierre cachée – n’invite pas à une promenade narcissique. La terre intérieure contient aussi les décombres.

Et Ulysse en possède beaucoup.

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Les Sirènes ou l’art de connaître ce qui pourrait nous perdre

Parmi tous les épisodes célèbres, celui des Sirènes est probablement celui où Christopher Nolan approche au plus près la question du désir. Ulysse pourrait s’en protéger comme les autres ; il choisit de les entendre. Il fait boucher les oreilles de ses compagnons et demande qu’on l’attache.

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Ce détail homérique est immense. Ulysse ne se croit pas assez fort pour résister librement. Il connaît suffisamment l’homme pour organiser lui-même son empêchement.

La liberté n’est donc pas, ici, la possibilité de tout faire. Elle devient la capacité de se donner une règle lorsque l’on sait que le désir pourrait abolir le jugement.

Le film pousse plus loin encore. Le chant des Sirènes n’offre pas seulement des plaisirs ou des connaissances interdites. Ulysse y entend ses regrets, ses promesses non tenues et jusqu’à cette possibilité effrayante : peut-être une part de lui-même ne veut-elle pas réellement rentrer.

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Voilà une idée que la littérature connaît bien. Depuis Ulysse jusqu’au capitaine Achab, du Voyage au bout de la nuit aux héros de Conrad, celui qui prétend chercher un port peut être secrètement amoureux de l’océan.

Et le Franc-Maçon ?

Il entre en Loge pour chercher. C’est du moins ce qu’il affirme. Mais il lui arrive, comme à tout homme, de s’attacher davantage au voyage qu’à ce qu’il prétend chercher : les degrés, les titres, les charges, les décors, les reconnaissances deviennent autant d’îles où l’on peut oublier Ithaque.

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Calypso-et-Ulysse,-7-ans…

Les Sirènes ne chantent pas toujours au bord de la mer

Parfois elles portent un sautoir.

Pénélope n’attend pas : elle maintient le monde

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Il faut alors rendre justice à Pénélope, car l’une des réussites du film consiste à l’arracher à l’image un peu mièvre de l’épouse fidèle attendant pendant vingt ans le retour de son guerrier.

Pénélope n’attend pas.

Elle tient.

Elle gouverne ce qui peut encore l’être, protège Télémaque, contient les prétendants, surveille les serviteurs, conserve la mémoire du roi absent sans laisser cette mémoire l’empêcher d’agir. Son métier à tisser n’est plus seulement le stratagème charmant de la femme rusée qui défait la nuit ce qu’elle a tissé le jour. Il devient l’image même d’un travail politique et intérieur : maintenir ensemble ce qui menace sans cesse de se défaire.

Lorsque Télémaque parle d’un trône vide, elle lui rappelle avec une colère magnifique que cela fait vingt ans qu’elle y siège. Son expérience, son intelligence, les années pendant lesquelles elle a maintenu Ithaque comptent-elles donc moins que les quelques poils apparus au menton de son fils ?

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La scène apporte au vieux récit une modernité bienvenue, mais elle lui rend aussi sa profondeur.

Pendant qu’Ulysse affronte l’espace, Pénélope affronte le temps. Lui doit avancer ; elle doit durer. Lui connaît les tempêtes ; elle connaît l’usure.

Or il existe une grandeur propre à ceux qui gardent le feu pendant que d’autres partent chercher la lumière.

Dans une Loge aussi, les voyages les plus visibles ne sont pas toujours les plus essentiels. Bâtir demande parfois de poser une pierre ; parfois de demeurer auprès de l’ouvrage pour empêcher qu’il ne s’effondre. L’épopée préfère naturellement ceux qui prennent la mer. La sagesse sait aussi reconnaître ceux qui gardent la maison.

Ithaque n’est pas un lieu, mais une mesure

Reste Ithaque.

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À mesure que le film avance, l’île cesse d’être un simple point sur une carte. Elle devient la mesure à laquelle Ulysse devra confronter celui qu’il est devenu. Et Nolan place très tôt dans la bouche de Pénélope une phrase qui pourrait presque servir de devise à toute institution initiatique : devant la maison royale dévastée moralement par les prétendants, elle rappelle que « la structure n’est rien, si personne ne respecte ce qu’elle représente ».

Le palais tient encore debout. Les murs existent. Les repas sont servis. Les hommes circulent dans les salles. Et pourtant Ithaque se défait, car la forme a perdu son esprit.

Nous connaissons cela.

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Un Temple peut posséder ses colonnes, ses plateaux, ses décors, ses lumières et son pavé mosaïque et néanmoins être vide de toute vie initiatique. Il suffit que le rite se réduise à l’habitude, que la fonction devienne vanité, que la fraternité se change en réseau et que les symboles cessent d’interroger ceux qui les manipulent.

Alors les pierres demeurent. Le Temple, lui, a disparu.

C’est pourquoi la « loi de Zeus » revient avec tant d’insistance dans le film.

Elle est la loi de l’hospitalité, cette xenia qui oblige à accueillir l’étranger avant même de connaître son nom. L’hôte peut toujours être un dieu sous un visage ordinaire. Les prétendants en ont oublié l’esprit : ils dévorent la maison qui les reçoit. Polyphème la nie : il dévore ceux qu’il devrait recevoir. Les soldats d’Ulysse la violent dès qu’ils considèrent que leur force leur donne un droit sur ce qu’ils rencontrent.

Une civilisation, semble dire Christopher Nolan, ne commence donc pas à mourir lorsqu’elle perd ses armes. Elle meurt lorsque la règle qui permettait aux hommes de vivre ensemble n’est plus reconnue que comme une faiblesse.

Il y a là une méditation politique très actuelle et, pour le Franc-Maçon, une évidence : construire le Temple signifie d’abord reconnaître l’autre comme autre, et pourtant lui faire place.

L’arc : on ne reconnaît pas Ulysse à son titre mais à ce qu’il sait encore accomplir

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Le retour lui-même est admirablement cruel. Ulysse retrouve enfin Ithaque, mais il doit y entrer comme un étranger. Agamemnon, rencontré parmi les morts, l’a prévenu : surtout ne franchis pas le seuil en attendant la couronne et les acclamations ; arrive déguisé, observe, prends le temps de comprendre ce que ta maison est devenue.

Voilà peut-être le dernier dépouillement.

Le roi doit rentrer sans apparence royale.

L’homme aux mille ruses doit abandonner jusqu’à son propre nom.

Le héros devient mendiant.

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Et lorsqu’arrive l’épreuve de l’arc, personne ne le reconnaît à un discours, à une généalogie ou à une décoration. Pénélope fait apporter l’arme que nul prétendant ne parvient à tendre et impose le passage de la flèche à travers les douze haches. L’étranger demande à tenter sa chance.

Alors l’homme redevient Ulysse par l’acte.

Le Franc-Maçon ne devrait jamais oublier cette scène. Nous aimons parfois beaucoup les titres, les offices, les grades, les cordons et la mémoire de nos parcours. Mais une initiation qui aurait besoin d’être proclamée pour être reconnue aurait sans doute manqué quelque chose de son but.

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On ne demande pas à la pierre son curriculum vitae.

On regarde comment elle a été taillée.

Le véritable retour commence lorsque l’on croyait le voyage terminé

Il serait pourtant trop confortable que tout s’achève par la restauration de l’ordre ancien. Les prétendants morts, Pénélope retrouvée, Télémaque devenu homme, Ulysse pourrait enfin fermer la porte du palais et considérer l’épreuve achevée.

Mais ce serait trahir Homère comme Christopher Nolan.

Car le retour d’Ulysse contient déjà un nouveau départ

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Tirésias lui a annoncé qu’après Ithaque il lui faudrait repartir, aller jusqu’à des hommes qui ne connaissent plus la mer et porter ailleurs la mémoire de Poséidon. Nolan transforme cette ouverture en départ vers « l’Ouest inconnu », pour honorer les compagnons disparus et poursuivre cet « insaisissable soleil » qui hantait déjà les rêves d’Ulysse avant Troie. Les dernières paroles du film évoquent une civilisation engloutie, des siècles obscurs, puis une aube nouvelle où les hommes recommenceront peut-être à bâtir en ayant, comme toujours, oublié une partie de leurs erreurs.

C’est peut-être là que L’Odyssée rejoint le plus profondément le regard d’un Franc-Maçon.

L’initiation n’est pas un voyage organisé dont on connaîtrait à l’avance les étapes et dont le dernier degré constituerait la destination. Elle apprend au contraire qu’il n’existe pas de dernier port. Chaque réponse sérieuse déplace la question ; chaque pierre posée découvre une partie encore inachevée de l’édifice ; chaque Orient atteint révèle un horizon derrière lui.

Ulysse croyait devoir retrouver Ithaque. Il découvre qu’il devait surtout retrouver l’homme capable de la reconnaître.

Pour prolonger le voyage

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À ceux qui voudront quitter la salle obscure sans quitter Ulysse, plusieurs livres peuvent accompagner le retour : L’Odyssée elle-même, bien sûr, notamment dans la traduction de Philippe Jaccottet ; Moses I. Finley, Le Monde d’Ulysse, dont Les Belles Lettres ont donné en 2025 une nouvelle édition et qui demeure fondamental pour comprendre la société derrière le poème ; Pierre Judet de La Combe, Homère, paru chez Gallimard en 2017, remarquable biographie intellectuelle du poète insaisissable, ainsi que son très suggestif Être Achille ou Ulysse ? chez Bayard ;

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Pierre Vidal-Naquet, Le Monde d’Homère, chez Perrin, qui conduit avec une admirable clarté de l’Iliade à l’Odyssée et jusqu’à leur postérité ; auxquels on peut ajouter Pietro Citati, La Pensée chatoyante. Ulysse et l’Odyssée, François Hartog, Mémoire d’Ulysse, ou encore Jean Cuisenier, Le Périple d’Ulysse. Finley rappelle que le monde d’Homère est un monde reconstruit par la mémoire ; Judet de La Combe montre combien Achille et Ulysse proposent deux manières presque opposées d’habiter l’héroïsme ; Vidal-Naquet replace enfin ces récits au commencement d’une culture européenne qui n’a jamais cessé de les réécrire.

L’homme qui revient

Au fond, Homère ne nous raconte peut-être pas l’histoire d’un homme perdu en mer.

Il raconte quelque chose de plus inquiétant : l’histoire d’un homme qui sait parfaitement où se trouve sa maison mais qui doit parcourir le monde avant de devenir capable d’y rentrer.

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Christopher Nolan l’a compris. Son Ulysse traverse les monstres, les dieux et les tempêtes, mais les épreuves décisives portent d’autres noms : mémoire, responsabilité, désir, fidélité, culpabilité, pouvoir, transmission. Il revient couvert des cicatrices de celui qu’il fut et découvre qu’aucune victoire ne peut rendre intact ce que le temps a transformé.

Le Franc-Maçon qui sortira de la salle pourra alors oublier un instant Cyclope et Sirènes pour conserver une seule question.

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Nous passons une partie de notre existence à chercher Ithaque – un centre, une lumière, une vérité, peut-être simplement une manière plus juste d’habiter notre vie.

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Mais lorsque, après tant de détours, nous croyons enfin distinguer la côte, sommes-nous encore celui qui était parti ?

Toute Odyssée véritable commence peut-être là.

Non pas lorsque l’homme prend la mer, mais lorsqu’il comprend que le port qu’il cherchait était aussi à construire en lui.

L’ODYSSÉE | Nouvelle Bande-annonce officielle VF [Au cinéma le 15.07.26]

*L’IMAX est un procédé de prise de vues et de projection utilisant une image beaucoup plus grande et détaillée que le cinéma classique. En pellicule, il repose notamment sur le format 70 mm à 15 perforations, défilant horizontalement, et sur des caméras et projecteurs spécifiques. Il associe écran géant, image très lumineuse et son immersif pour placer le spectateur au cœur de l’action.

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Salman Rushdie

Voltaire, Salman Rushdie, le chevalier de La Barre, Charles Baudelaire et Albert Camus rappellent que l’expression libre se paie parfois de l’exil, du procès ou du sang. La loi du 29 juillet 1881 fonde la liberté française de la presse sans abolir la responsabilité. L’affaire Dieudonné, le blasphème, la caricature et les lanceurs d’alerte obligent à distinguer ce qui offense, conteste ou met autrui en danger.

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Instruire, habiter, préserver le secret de soi

Jean-Antoine-Nicolas Caritat, marquis de Condorcet

Le droit à l’éducation donne à cette histoire sa dimension de transmission. Nicolas de Condorcet distingue l’instruction qui libère le jugement d’une éducation susceptible d’imposer une doctrine. Jules Ferry inscrit l’obligation scolaire dans la loi du 28 mars 1882. Maria Montessori replace l’enfant au centre de l’apprentissage. De Claude Gueux, récit de Victor Hugo paru en 1834, aux droits des enfants handicapés, une évidence se précise. L’école fournit les instruments sans lesquels la liberté reste nominale.

L’initiation ne livre pas un savoir clos. Elle apprend à travailler, à interroger et à transmettre. L’instruction publique et la méthode initiatique ne se confondent pas, mais elles partagent une confiance dans la perfectibilité humaine. Une pierre ne se taille pas par décret. Elle se transforme par l’exercice et la confrontation fraternelle. Le droit à l’éducation empêche que la faculté de se construire reste le privilège des héritiers.

G.-Orwell

Le droit à un environnement sain élargit la communauté morale. Jean-Jacques Rousseau, Henry David Thoreau, Rachel Carson, Romain Gary et Michel Serres jalonnent la conscience d’une dépendance longtemps masquée. La Charte de l’environnement, le principe de précaution et la lettre à l’éléphant de Romain Gary déplacent le droit de la maîtrise vers la responsabilité envers le vivant. Le droit ne sauvera pas seul la planète, mais il peut empêcher que l’incertitude serve d’alibi à l’inaction.

Le droit à l’intimité ferme le parcours sur une chambre intérieure assiégée. Michel de Montaigne fait de l’examen de soi un espace de liberté. Jeremy Bentham imagine le Panoptique, où la possibilité d’être vu suffit à discipliner les corps. Benjamin Constant distingue la liberté des Anciens de celle des Modernes. George Orwell, Philip K. Dick et Edward Snowden éclairent les métamorphoses de la surveillance numérique.

Pancho

La pornodivulgation, la traçabilité et la lutte antiterroriste posent une question capitale. Une société protégée au prix d’une transparence totale reste-t-elle libre ? L’ordonnance du Conseil d’État du 28 juillet 2016 rappelle que l’État de droit se mesure à la protection accordée à celui que la collectivité redoute. Le Temple intérieur commence peut-être par ce lieu soustrait aux regards où la conscience peut encore douter et choisir.

Elsa-Oriol-Babelio

La fraternité est le droit devenu présence

Le volume possède les qualités du beau livre sans céder au luxe vide. Le papier, la composition, les documents et les portraits forment une pédagogie du regard. Elsa Oriol accueille la gravité des destinées. Pancho conserve l’acuité du caricaturiste. Leurs visages demandent silencieusement qui la loi protège et qui demeure au seuil.

La perspective reste surtout française et européenne. Le choix de personnalités célèbres pourrait laisser croire que les libertés procèdent d’êtres d’exception, alors qu’elles naissent aussi de résistances collectives. Des prolongements s’imposent autour de l’intelligence artificielle, de la reconnaissance faciale, du climat et des droits corporels. Le livre ne prétend pas clore ce qu’il maintient ouvert.

Dominique Simonnot écrit qu’« il nous reste la Fraternité ». Le mot ne console pas. Il désigne le passage du droit écrit au droit vécu, de l’universel proclamé à l’étranger accueilli, de la dignité au détenu traité en homme. La Franc-Maçonnerie connaît cette épreuve. Sa vérité se juge dans la manière dont les Frères et les Sœurs accueillent la différence et portent hors du Temple ce qu’ils affirment sous la Voûte étoilée.

Des hommes, des femmes, nos libertés confie chaque droit à notre vigilance. La Lumière publique s’éteint lorsque chacun la croit définitivement acquise. Reste à savoir si nous voulons admirer les bâtisseurs de nos libertés ou reprendre, à notre place et avec nos outils, leur ouvrage inachevé.

Des hommes, des femmes, nos libertés

Laura El Makki, Nathalie Wolff, ill. Elsa Oriol & Pancho, préf. Dominique Simonnot

Dalloz, 2022, 206 pages, 25 €