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Lancement officiel : 1er annuaire mondial des obédiences maçonniques

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Un nouvel onglet encyclopédique pour mieux comprendre la Franc-maçonnerie mondiale

Le Journal 450.fm franchit une nouvelle étape dans sa vocation de transmission, de documentation et de connaissance maçonnique avec le lancement de son nouvel onglet Annuaire. Il ne s’agit pas d’un simple répertoire, ni d’une liste sommaire d’institutions. Il s’agit du premier annuaire mondial des obédiences maçonniques, conçu comme un véritable outil encyclopédique, évolutif, méthodique et sourcé.

À l’heure où la Franc-maçonnerie mondiale demeure souvent mal connue, parfois caricaturée, trop souvent réduite à quelques noms familiers ou à quelques oppositions simplistes, cet annuaire entend offrir au lecteur une cartographie claire, rigoureuse et accessible du paysage obédientiel international.

Dès son lancement, l’outil impressionne par son ampleur documentaire. 426 fiches actives, 67 pays couverts, 1117 sources citées, une exploration par région, un module de comparaison entre deux obédiences, une page de méthodologie et un suivi des mises à jour. 450.fm ne propose pas seulement une nouvelle rubrique. Il ouvre un véritable chantier encyclopédique mondial au service de la connaissance maçonnique.

L’ambition est simple et considérable à la fois. Documenter les obédiences maçonniques actives dans le monde, les situer, les présenter, les distinguer, les comparer, en s’appuyant exclusivement sur des sources publiques vérifiables.

Une cartographie mondiale de la Franc-maçonnerie

L’Annuaire mondial des obédiences maçonniques permet désormais d’explorer les obédiences par continents et par pays. Europe, Amérique du Nord, Amérique du Sud, Afrique, Asie, Océanie, le lecteur peut parcourir progressivement les espaces maçonniques, découvrir les présences nationales, les traditions, les courants, les sensibilités, les filiations et les singularités.

L’exploration par région constitue l’une des grandes forces de ce nouvel outil. Elle donne immédiatement à voir la diversité de l’implantation maçonnique, les zones de forte densité, les traditions historiques, les espaces émergents et les multiples formes prises par l’Ordre selon les cultures, les langues, les héritages politiques et les sensibilités spirituelles.

Chaque fiche obéit à une même exigence documentaire. Rien n’est inventé. Rien n’est insinué. Rien n’est affirmé sans appui. Lorsqu’une information manque, elle est signalée. Lorsqu’une donnée est incertaine, elle est marquée. Lorsqu’une source paraît ancienne ou insuffisamment actualisée, cela est indiqué.

Cette méthode constitue l’un des grands apports de l’outil. Elle refuse à la fois la rumeur, l’approximation et la complaisance. Elle permet au lecteur profane, au chercheur, au journaliste, au Franc-maçon ou à la Franc-maçonne de disposer d’un point d’entrée sérieux dans un univers complexe, où les mots de régularité, libéralisme, mixité, non-mixité, reconnaissance, rite, juridiction ou fédération recouvrent des réalités historiques et institutionnelles très différentes.

426 fiches actives, 67 pays, 1117 sources citées

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Avec 426 fiches actives, l’annuaire offre déjà une couverture exceptionnelle du monde maçonnique contemporain. Avec 67 pays couverts, il dépasse largement le cadre francophone ou européen pour embrasser une vision véritablement internationale. Avec 1117 sources citées, il affirme une exigence documentaire rare dans un domaine où les approximations circulent vite et où les affirmations non vérifiées se reproduisent trop souvent d’un site à l’autre.

Ces chiffres ne sont pas seulement impressionnants. Ils disent une méthode. Ils témoignent d’un travail patient de collecte, de vérification, de classement et de mise en cohérence. Ils montrent que 450.fm ne se contente pas de commenter l’actualité maçonnique. Le site construit désormais des outils durables pour comprendre la Franc-Maçonnerie dans sa profondeur historique, institutionnelle, symbolique et géographique.

À travers cet annuaire, chaque obédience devient une pierre identifiée dans l’immense édifice de la Franc-Maçonnerie mondiale. Certaines sont anciennes, d’autres récentes. Certaines sont largement reconnues, d’autres moins connues. Certaines s’inscrivent dans des traditions strictement masculines, d’autres dans la mixité ou dans des formes féminines. Certaines revendiquent une filiation spirituelle, d’autres une orientation plus sociétale ou humaniste. L’annuaire n’écrase pas ces différences. Il les rend lisibles.

Comparer pour mieux comprendre

L’un des outils les plus utiles du nouvel annuaire est la comparaison entre deux obédiences. Cette fonctionnalité permet de mettre côte à côte deux institutions maçonniques afin de mieux percevoir leurs points communs, leurs différences, leurs orientations, leurs territoires, leurs rites, leurs principes et leurs spécificités.

Dans un monde maçonnique parfois difficile à lire, cette fonction de comparaison est précieuse. Elle évite les confusions rapides. Elle aide à distinguer ce qui relève de l’histoire, de la reconnaissance, du rite, de l’organisation interne ou de l’implantation territoriale. Elle permet aussi de sortir des oppositions trop simples pour entrer dans une lecture plus fine, plus nuancée et plus respectueuse des réalités.

Comparer ne signifie pas hiérarchiser. Comparer signifie éclairer. Et c’est bien là l’esprit de cet annuaire. Donner des repères sans enfermer. Fournir des données sans imposer une doctrine. Offrir des clefs sans prétendre refermer le Temple.

Une méthode transparente et vérifiable

La méthodologie publiée par 450.fm précise la démarche documentaire de l’annuaire. Chaque fiche est construite à partir de sources publiques vérifiables, sites officiels, communiqués, archives, articles de presse, travaux universitaires, documents accessibles et identifiables. Les données ne sont pas posées comme des vérités tombées du ciel. Elles sont reliées à des sources, identifiées, mises en perspective et, lorsque cela est nécessaire, discutées.

L’annuaire ne représente aucune obédience. Il ne parle au nom d’aucune fédération. Il ne cherche pas à trancher les débats internes au monde maçonnique. Sa mission est de rendre lisible une réalité souvent dispersée.

C’est là une œuvre de clarification. Dans un monde saturé d’informations rapides, d’affirmations non vérifiées et de reprises approximatives, 450.fm choisit ici la voie lente, exigeante et presque initiatique de la vérification. Comme sur le chantier symbolique, la pierre n’est pas posée au hasard. Elle est examinée, ajustée, replacée dans l’édifice.

Des mises à jour suivies et assumées

Un annuaire mondial des obédiences ne peut pas être un document immobile. Les obédiences évoluent, changent parfois de nom, modifient leurs sites, actualisent leurs structures, créent de nouvelles implantations, connaissent des scissions, des rapprochements ou des réorganisations.

C’est pourquoi la rubrique consacrée aux mises à jour constitue un élément essentiel du dispositif. Elle permet de suivre les fiches récemment vérifiées, les corrections apportées, les évolutions intégrées et les compléments documentaires ajoutés.

Cette logique de mise à jour permanente donne à l’annuaire sa véritable nature. Il ne s’agit pas d’un monument fermé mais d’un chantier vivant. Il avance avec prudence, avec méthode, avec le souci constant d’améliorer la qualité de l’information proposée.

Un outil pour les lecteurs, les chercheurs et les obédiences

L’Annuaire mondial des obédiences maçonniques s’adresse à plusieurs publics.

Il s’adresse d’abord au lecteur curieux qui souhaite comprendre la diversité maçonnique au-delà des clichés. Il s’adresse au journaliste qui cherche une information vérifiable. Il s’adresse au chercheur qui veut disposer d’un point de départ structuré. Il s’adresse aussi aux obédiences elles-mêmes, invitées à signaler une inexactitude, à apporter un droit de réponse, à faire corriger une donnée factuelle lorsque cela est nécessaire.

L’annuaire n’est donc pas une parole fermée. Il est un outil de connaissance partagé. Sa force tient précisément à cette humilité méthodologique. Il ne prétend pas tout savoir. Il indique ce qu’il sait, ce qu’il ne sait pas encore, ce qui reste à vérifier, ce qui mérite rectification.

Cette honnêteté documentaire est rare. Elle est précieuse. Elle est même profondément maçonnique, car elle place la recherche de vérité au-dessus de la posture, la méthode au-dessus de l’effet, la lumière patiente au-dessus de l’éclat immédiat.

450.fm, une encyclopédie maçonnique en mouvement

Avec ce nouvel onglet Annuaire, 450.fm confirme sa place singulière dans le paysage maçonnique francophone et international. Site d’actualité, espace de réflexion, lieu de culture, de débat, de recension, de vigilance et de transmission, 450.fm devient aussi un outil encyclopédique.

Et ce n’est qu’une étape…

Un glossaire arrive prochainement. D’autres outils viendront encore enrichir cette plateforme, pour le plus grand profit et le plus grand plaisir des lectrices et des lecteurs. L’objectif demeure le même, rendre la Franc-Maçonnerie plus lisible, plus accessible, plus documentée, sans jamais l’appauvrir ni la réduire.

Dans un temps où tant de discours prétendent expliquer sans connaître, dénoncer sans comprendre, simplifier sans transmettre, 450.fm choisit une autre voie. Celle de la connaissance patiente, de la rigueur sourcée, de la mise en ordre du réel maçonnique.

Car au fond, cet annuaire n’est pas seulement un outil numérique. Il est une table d’orientation. Il permet de regarder le monde maçonnique dans son ampleur, sa diversité, ses courants, ses contradictions, ses héritages et ses espérances.

Plus qu’un média, plus qu’un site d’actualité, 450.fm s’affirme peu à peu comme l’encyclopédie maçonnique en mouvement.

La Verticalité : de l’axe cosmique à l’élan humain

La verticalité n’est pas une simple direction dans l’espace : elle est l’une des figures les plus constantes et les plus chargées de sens à travers lesquelles l’humanité a pensé son rapport à l’être, au monde et à ce qui le dépasse – ou à ce qu’il produit lui-même comme dépassement.

Du fil à plomb maçonnique qui tombe droit du zénith pour redresser la pierre brute jusqu’au double mouvement plotinien de procession et de retour, de la cascade hiérarchique des anges chez Denys l’Aréopagite à la tension auto-créatrice sans transcendance chez Castoriadis, la verticale dessine un axe fondamental : celui par lequel l’homme se tient debout, se redresse, aspire, reçoit, descend ou remonte. Elle est à la fois structure ontologique, chemin initiatique, posture éthique, flux mystique, révolte créatrice et parfois simple alignement énergétique sans visée métaphysique.

Il ne s’agit pas de trancher entre ces visions, mais de les laisser résonner les unes avec les autres, afin de mesurer à quel point l’idée de se tenir droit – physiquement, moralement, ontologiquement – demeure l’une des plus puissantes et des plus disputées de l’histoire de la pensée humaine.

La verticalité chez Plotin

Elle est l’un des traits les plus structurants et les plus constants de sa métaphysique. Elle n’est pas une simple métaphore spatiale : elle exprime le mouvement fondamental du réel, sa hiérarchie ontologique et le dynamisme même de l’être. Plotin pense le cosmos comme une réalité verticalisée, où tout procède d’un sommet absolu (l’Un, au-delà de l’être) et aspire à y retourner. Cette verticalité se déploie selon le double schéma célèbre de la procession et de la conversion ou retour, qui forme un axe dynamique reliant le multiple à l’Un.

Plotin organise la réalité en trois hypostases principales, disposées selon une hiérarchie verticale stricte

L’Un (ou le Bien) : sommet absolu, ineffable, au-delà de l’être, de la pensée et de la multiplicité. Il est le principe premier, immobile, impassible, superabondant. Il ne « crée » pas au sens volontaire ; il déborde de sa perfection infinie, comme une source qui surabonde sans s’appauvrir ni se mouvoir.


L’Intellect (Noûs) : première émanation. Il procède de l’Un par un acte de procession, il « sort » de l’Un en se tournant vers lui pour le contempler. Cette procession produit la multiplicité intelligible : les Idées platoniciennes coïncident ici avec la pensée de l’Intellect qui se pense lui-même en pensant l’Un. L’Intellect est déjà multiple (un-multiple), mais parfait et éternel.
L’Âme (Psychê) : troisième hypostase. Elle procède à son tour de l’Intellect par un mouvement analogue : procession + conversion + contemplation. L’Âme est intermédiaire : elle anime le monde sensible, produit le temps, et se divise en Âme du monde et âmes individuelles. Elle est le lieu de la descente dans la matière.
La matière et le monde sensible : niveau le plus bas, le plus éloigné de l’Un. Le sensible n’est qu’image affaiblie, reflet dégradé des réalités supérieures.

Cette structure n’est pas statique : elle est traversée par un mouvement vertical perpétuel. Tout procède du haut vers le bas (procession : dégradation progressive, multiplication, affaiblissement de l’unité). Chaque niveau produit le suivant par excès de perfection : comme la lumière qui rayonne sans s’épuiser, ou le cercle dont les rayons émanent du centre sans que le centre se meuve. Cette descente verticale est une dégradation ontologique : plus on s’éloigne de l’Un, plus l’unité se fragmente, plus l’être s’affaiblit.
Mais aussi, tout aspire à remonter vers le haut (conversion : contemplation, unification, retour à la source). La Conversion / Retour (remontée) : c’est le mouvement inverse, salvateur. Chaque hypostase, chaque être, se tourne vers son principe générateur pour le contempler. Par cette contemplation, il reçoit forme, unité, perfection. L’âme individuelle, en particulier, accomplit son salut par une ascension intérieure : purification des passions, détachement du sensible, contemplation de l’Intellect, puis extase mystique où elle s’unit à l’Un (l’expérience suprême (« Absorbé en Dieu, il ne fait plus qu’un avec lui, comme un centre qui coïncide avec un autre centre») est décrite dans les Ennéades VI; 9,10 ou V, 3). Chez Plotin, la verticale culmine dans l’union mystique : l’âme, parvenue au sommet de sa conversion, « touche » l’Un dans un instant d’extase où sujet et objet s’abolissent. Ce n’est plus contemplation, mais coïncidence : « fuite du seul vers le Seul » (VI; 9, 11). La verticale n’est plus distance hiérarchique ; elle est abolition de toute distance.
La verticale plotinienne est donc à double sens : elle descend comme influx vital (grâce), elle remonte comme aspiration érotique (« un ravissement analogue à celui de l’amant qui contemple l’objet aimé et qui se repose en son sein ») et contemplative. Sans cette tension verticale, il n’y a pas de réalité ; tout s’effondrerait dans la dispersion horizontale de la matière.

En somme, la verticalité chez Plotin n’est pas un attribut parmi d’autres : elle est la structure du réel. Elle exprime que l’être n’est pas horizontal (dispersion, matérialisme, multiplicité sans principe), mais tendu vers l’Un et issu de Lui. Sans cette verticale, il n’y a ni procession ni retour, ni beauté ni bien, ni même existence authentique. Plotin nous invite à vivre cette verticale non comme concept, mais comme ascèse intérieure : redresser son âme pour qu’elle devienne axe vivant reliant le multiple à l’Un. Telle est la grandeur de sa pensée : une métaphysique où la verticale n’est pas posture, mais salut.

La verticalité plotinienne est donc circulaire dans sa dynamique : descente et remontée forment un seul et même axe, un va-et-vient incessant.

Par rapport à la verticale maçonnique : Plotin offre le fond philosophique antique. Le fil à plomb descendant du zénith, la résurrection d’Hiram (redressement vertical), l’ascension des grades, l’union mystique au 33e degré… tout cela peut se lire comme une actualisation opérative et symbolique de la procession/retour plotinien. L’initié devient microcosme de cet axe : il descend dans la matière (pierre brute) pour remonter vers l’Un (temple parfait).

La verticalité chez Proclus

Au Ve siècle, la verticalité chez Proclus est encore plus systématisée, hiérarchisée et ritualisée que chez Plotin. Elle n’est pas seulement un mouvement dynamique de procession et de retour (comme chez Plotin), mais un axe cosmique et théologique structuré en chaînes causales infinies, en séries, en niveaux de participation et en médiations divines. Proclus raffine et complexifie le schéma plotinien pour en faire une métaphysique exhaustive où la verticale devient l’instrument même de la cohérence du réel, de la théologie polythéiste et de la salvation de l’âme par la théurgie.

Chez Proclus, la réalité est traversée par un axe vertical rigoureux où chaque niveau procède du supérieur, reste en lui, s’en distingue par procession et retourne à lui par conversion . Ce triadique est omniprésent et structure tout :
Le Un reste au sommet absolu, ineffable, superessentiel, au-delà de toute procession. Il ne « descend » pas ; il est la source transcendante de toute verticalité.
De lui procèdent les hénades, divinités primordiales, unités supra-essentielles qui sont les « dieux » proprement dits. Les hénades forment la première grande médiation verticale : elles sont les « un-unifiés » qui participent directement au Un sans le diviser.
Puis viennent les niveaux ontologiques : l’Être intelligible, la Vie, l’Intellect, l’Âme, la Nature, le corps et la matière.

Contrairement à Plotin (où la procession est relativement fluide et continue), Proclus insiste sur des frontières impénétrables entre niveaux : chaque hypostase est strictement transcendante à celle qui procède d’elle. La verticale est donc une échelle causale à degrés infinis, avec des médiations (hénades, monades, séries divines, chaînes causales).

Proclus distingue, en effet, souvent deux types de procession :

Verticale (hétéroforme, hétérogène) : descente d’un niveau à un niveau inférieur (ex. : l’Un → hénades → Être intelligible → Intellect → Âme → Nature → matière). C’est la grande descente ontologique, avec dégradation progressive d’unité, de puissance et de simplicité.
La verticale domine : elle est l’axe principal qui relie le sommet (Un) au nadir (matière). La matière n’est pas un produit direct du Un (comme chez Plotin, où elle est le dernier terme de la procession verticale), mais le résultat d’une déclinaison progressive à travers de multiples niveaux intermédiaires. Proclus refuse le « verticalisme » plotinien pur (où la matière procède directement de l’Âme) pour un schéma plus « horizontal » au niveau des principes (limite et illimité comme co-principes coordonnés), mais la verticale reste l’axe causal dominant.
La verticale proclusienne est un mouvement cyclique infini avec :
la procession : émanation par surabondance (le supérieur reste inchangé, mais produit le inférieur par excès de bonté). Chaque cause produit sans se diminuer;
le Retour (ἐπιστροφή) : aspiration de l’inférieur vers le supérieur par similitude, contemplation et unification. Le retour ferme le cercle et assure la continuité de la chaîne causale.
Tout être est donc situé sur cet axe : il procède (descente), demeure en son principe (stabilité), retourne (ascension). L’âme humaine accomplit ce retour par purification, dialectique, mathématiques et surtout théurgie (rituels divins qui activent les symboles et les chaînes verticales pour élever l’âme).

Horizontale (uniforme, homogène) : au sein d’un même niveau, multiplication des membres coordonnés (ex. : dans le niveau des hénades, chaque hénade procède horizontalement d’une monade supérieure, ou dans le niveau intelligible, les formes se multiplient sans changer de rang).

Proclus introduit les fameuses séries ou chaînes : chaque dieu (hénade) préside une série verticale qui descend du supra-essentiel jusqu’au sensible. Exemples :
La série de Zeus traverse tous les niveaux (Zeus hénade → Zeus intelligible → Zeus intellectif → Zeus ouranien → Zeus sublunaire).
Chaque objet, chaque phénomène, chaque vertu participe à une chaîne verticale divine.
La verticale n’est plus seulement métaphysique ; elle est théologique : le polythéisme est justifié par ces chaînes infinies. Chaque dieu est un axe vertical reliant le Un au multiple. L’âme s’élève en s’attachant à la chaîne qui lui correspond (par symboles, noms divins, rituels).

Chez Proclus, la verticale est plus « architecturée » : c’est une immense cathédrale causale, avec des étages, des piliers (hénades), des chaînes reliant chaque niveau au sommet. Elle n’est pas seulement un flux vital (comme chez Plotin), mais un système théologique opératif où l’initié (par la théurgie) remonte activement les chaînes pour s’unir au divin.
Chez Proclus, la verticale n’est pas une simple image : elle est la structure même du réel. Sans elle, il n’y a ni unité ni multiplicité ordonnée, ni dieux ni salvation. L’homme devient un microcosme vertical : son âme, par la purification et la théurgie, se redresse sur l’axe cosmique, participant aux chaînes divines pour retourner au Un. La métaphysique proclusienne est ainsi une science de la verticale : une ascension méthodique, rituelle et dialectique vers le principe ineffable, où chaque degré est un pas sur l’échelle infinie reliant le multiple à l’Un. Telle est la grandeur de Proclus : il transforme la verticale plotinienne en un édifice théologique complet, où la philosophie devient hiérophanie et la verticale, le chemin même vers les dieux.

La verticalité chez Denys l’Aréopagite

Vers la fin Ve – début VIe siècle, Denys est l’un des piliers les plus structurants et les plus influents de sa pensée. Elle n’est pas une simple métaphore spatiale, mais l’expression même de la réalité cosmique et mystique : un axe dynamique de procession descendante (émanation de la lumière divine) et de retour ascendant (élévation, purification et union à Dieu). Denys christianise profondément le schéma néoplatonicien (Plotin, Proclus) tout en le subordonnant à la révélation biblique et à la théologie trinitaire. La verticale devient ainsi le chemin de la théophanie (manifestation de Dieu) et de la théosis (déification).

Denys invente le mot hiérarchie (ἱεραρχία : ordre sacré) pour désigner l’ordre ordonné par lequel Dieu se communique. Dans La Hiérarchie céleste , il décrit une verticalité cosmique en trois triades angéliques (9 chœurs) :
Première triade (la plus proche de Dieu) : Séraphins, Chérubins, Trônes → contemplation pure, proximité immédiate, ardeur dévorante, sagesse et stabilité.
Deuxième triade : Dominations, Vertus, Puissances → gouvernement, force ordonnatrice, harmonie cosmique.
Troisième triade : Principautés, Archanges, Anges → guidance des nations, messagers, révélation aux hommes

Cette hiérarchie n’est pas statique : elle est un axe vertical de transmission de la lumière divine (illumination). Chaque ordre reçoit la lumière de celui qui est au-dessus, la purifie, l’illumine et la perfectionne selon sa capacité, puis la transmet à l’ordre inférieur. Le mouvement est triadique : purificationilluminationperfection.
La verticale est donc une chaîne causale descendante (procession) où Dieu, source transcendante, reste immuable tandis que sa bonté surabonde et se diffuse graduellement.

Parallèlement, Denys pose une hiérarchie ecclésiastique (terrestre) : évêques, prêtres, diacres, puis les laïcs, qui reflète et prolonge la hiérarchie céleste. L’axe vertical unit ainsi le céleste et le terrestre : les sacrements (baptême, eucharistie, onction) sont des médiations qui font monter l’homme vers Dieu en le purifiant et en l’illuminant.

La verticale dionysienne est bidirectionnelle, comme chez Plotin et Proclus, mais christianisée :
Procession descendante (exitus) : la lumière divine (le Bien supersubstantiel) descend en cascade, de Dieu (cause première) vers les anges les plus élevés, puis vers les ordres inférieurs, jusqu’à l’homme et au cosmos sensible. Cette descente n’est pas une dégradation (comme chez certains néoplatoniciens), mais une générosité aimante : Dieu reste transcendant, mais sa bonté se communique proportionnellement à la capacité réceptrice de chaque niveau. Les affirmations cataphatiques (théologie positive : Dieu est Bon, Lumière, Vie, Sagesse) suivent ce mouvement descendant dans Les Noms divins.
Retour ascendant (reditus) : chaque être aspire à remonter vers sa source. Pour l’homme, cela passe par la purification (détachement des passions et du sensible), l’illumination (contemplation des symboles et des sacrements) et la perfection (union mystique).
Dans La Théologie mystique, ce retour culmine dans la voie apophatique : négation progressive de tous les attributs (Dieu n’est ni lumière ni ténèbre, ni être ni non-être) jusqu’à l’entrée dans la ténèbre superlumineuse, où l’âme s’unit à Dieu au-delà de toute connaissance. L’ascension est donc une élévation par négation et silence.

La verticale n’est pas une ligne droite abstraite : elle est vivante, dynamique, aimante. Dieu descend par amour ; l’homme remonte par participation à cet amour (éros divin).
Denys conserve la structure verticale néoplatonicienne (procession-retour, médiation hiérarchique) mais la christianise radicalement : la descente est amour trinitaire ; l’ascension passe par le Christ (médiateur suprême), les sacrements et l’Église. La verticale n’est plus seulement ontologique ; elle est mystagogique (initiatique) et liturgique.

Cette verticalité hiérarchique et mystique influencera profondément la spiritualité byzantine (Maxime le Confesseur, Syméon le Nouveau Théologien), la mystique latine (Thomas Gallus, Bonaventure, Jean de la Croix) et même la Franc-maçonnerie ésotérique (via les hauts grades du REAA, où l’ascension des degrés évoque l’élévation angélique jusqu’au titre de « saint » (kadosh).

La grandeur de Denys réside là : il transforme l’axe néoplatonicien en un chemin d’amour et de silence, où la verticale n’est plus distance insurmontable, mais union participative au Dieu qui se fait proche dans sa transcendance même. L’homme devient, par grâce, un microcosme vertical : purifié, illuminé, uni au sommet superessentiel. Telle est la verticale dionysienne : non une ligne géométrique, mais un feu descendant et ascendant qui consume et transfigure.

Comparaison des auteurs précédents

AspectPlotinProclusDenys l’Aréopagite (Pseudo-Denys)
Sommet de l’axeL’Un (ineffable)L’Un + hénades (dieux)Dieu trinitaire (supersubstantiel, source de tout)
MédiationsFluides (Noûs → Psychê)Infinies (chaînes, séries)Hiérarchies angéliques et ecclésiastiques fixes
DescenteSurabondance impersonnelleTriadique + théurgieProcession aimante, illuminatrice, proportionnée
RetourExtase contemplativeThéurgie + dialectiquePurification-illumination-perfection + apophatisme
But ultimeUnion au SeulRetour aux hénades / UnThéosis (déification) par union mystique en Christ
CaractèreMétaphysique pureThéologique polythéisteChrétienne mystique, symbolique et sacramentelle

Mais il peut y avoir aussi une verticalité sans tension vers le divin.

Elle change alors profondément de nature, de fonction et souvent de portée. La question touche à un nœud essentiel : la verticalité n’est pas univoque ; elle peut exister sous plusieurs régimes, dont certains se passent explicitement de toute référence à un Divin personnel, transcendant ou théiste.

Dans de nombreuses pratiques corporelles et méditatives orientales, la verticalité est d’abord une réalité physiologique et énergétique : colonne alignée, axe central sans effort superflu, ancrage au sol et ouverture du sommet du crâne. L’objectif est souvent décrit comme « verticalité sans tension » (expression récurrente dans le yoga, le zen, le taiji quan).

Pas de « tension vers » un au-delà : la verticalité sert à libérer le souffle, à équilibrer les énergies (yin/yang, ida/pingala), à stabiliser le mental, à habiter pleinement l’instant présent.

Elle est immanente : l’axe n’oriente pas vers un Dieu ou un Absolu extérieur ; il permet au contraire de dissoudre les dualités haut/bas, intérieur/extérieur, pour réaliser une présence pleine dans le corps-esprit ici et maintenant.

Exemple typique : en zazen ou en tadasana, on parle de « se détendre vers le haut », de « verticalité naturelle sans raideur ». Le « haut » n’est pas le Ciel divin ; c’est l’ouverture du corps à la circulation libre du ki/prana, sans projection vers une entité transcendante.

Cette verticalité existe donc bel et bien sans tension vers le divin – elle est même souvent explicitement non-théiste ou athée dans sa pratique (même si certaines lignées peuvent y superposer une métaphysique). Dans ces cas, la verticalité est aspiration vers des absolus immanents (l’Humain, la Vie bonne, l’Amour, la Beauté) plutôt que vers un Divin personnel.

Des philosophes contemporains ont exploré la verticalité qui ne repose plus sur un Dieu transcendant

Luc Ferry (humanisme non métaphysique)
Il défend une « transcendance dans l’immanence » – les valeurs (amour, beauté, vérité mathématique, impératif éthique) nous dépassent sans pour autant renvoyer à un Dieu personnel. L’homme se tient « vertical » par rapport à ces valeurs qui le surplombent et l’appellent, mais sans tension vers un Être suprême. C’est une verticalité axiologique et non théologique.

André Comte-Sponville (spiritualité athée) : il revendique explicitement une spiritualité sans transcendance verticale au sens religieux. Il parle d’immanensité, de fidélité, d’amour, de sentiment océanique (emprunté à Romain Rolland), mais nie toute tension vers un Absolu personnel ou une vie après la vie. La verticalité devient alors une profondeur intérieure ou une élévation éthique/esthétique sans référence au divin. « Nous sommes dans le Tout, et celui-ci, fini ou pas, nous excède de toutes parts : ses limites, s’il en a, sont pour nous définitivement hors d’atteinte. Il nous enveloppe. Il nous contient. Il nous dépasse. Une transcendance ? Non pas, puisque nous sommes dedans. Mais une immanence inépuisable, indéfinie, aux limites à la fois incertaines et inaccessibles » (L’esprit de l’athéisme, p. 153-154).

Cornelius Castoriadis (1922-1997)
Pour lui, la verticalité n’est pas un thème central explicitement thématisé comme chez Plotin, Proclus ou Denys l’Aréopagite. Castoriadis ne développe pas une métaphysique hiérarchique descendante/ascendante ni une mystique de l’élévation vers un principe transcendant. Au contraire, sa pensée s’oppose radicalement à toute forme de verticalité transcendante, hiérarchique ou hétéronome (imposée de l’extérieur). Cependant, une forme spécifique de verticalité émerge implicitement dans son œuvre, et elle est immanente, créatrice et autonome. Elle se manifeste comme une tension vers l’autocréation, une aspiration à l’auto-transcendance sans référence à un Dieu, un Un ou un Absolu extérieur.

Castoriadis critique violemment toute verticalité qui viendrait d’en haut, qu’elle soit religieuse, métaphysique ou politique

Les religions monothéistes et les philosophies de l’hétéronomie (Platon, Hegel, Marx dans sa version déterministe) instituent une verticalité descendante : un principe (Dieu, Idée, Loi de l’Histoire, Prolétariat comme sujet historique) qui dicte du dehors le sens et la norme. Cette verticalité produit l’aliénation : l’être humain et la société se soumettent à une instance extérieure (théologique, ontologique ou scientifique) qui leur impose sens et finalité.
Dans L’Institution imaginaire de la société (1975), il oppose cela à l’autonomie : la société s’institue elle-même, sans recours à une transcendance verticale. Il n’y a pas de « fil à plomb » divin descendant du ciel ; il n’y a que le chaos primordial (l’abîme, le sans-fond) d’où surgit la création ex nihilo.

Pour Castoriadis, la vraie verticalité ne peut être qu’ascendante et auto-générée : l’humanité se dresse elle-même vers plus d’autonomie, sans appui transcendant. Dans cette optique, la verticalité castoridienne est une aspiration verticale interne :
L’imaginaire radical (ou imaginaire instituant) est la source créatrice absolue : il surgit du psychisme individuel et du social-historique comme un jaillissement imprévisible, non déterminé. Ce jaillissement crée une tension verticale : de l’état hétéronome (asservi à des significations imaginaires instituées, figées, aliénantes) vers l’état autonome (création consciente et délibérée de nouvelles institutions, de nouvelles significations sociales). Cette tension n’est pas orientée vers un « haut » métaphysique (l’Un plotinien, le Divin dionysien), mais vers un horizon d’autocréation : l’humanité se hisse vers plus de lucidité, de liberté et d’auto-détermination collective et individuelle.
Chez Castoriadis, la verticalité existe bel et bien, mais elle est radicalement immanente et orpheline : pas de fil à plomb descendant du Grand Architecte, pas d’échelle angélique, pas d’extase vers l’Un. Elle est la tension vers le haut que l’être humain et la société produisent eux-mêmes face au chaos, au sans-fond, à l’absence de sens donné. C’est une verticalité sans garantie, risquée, tragique – car elle n’a d’autre appui qu’elle-même.
Elle rejoint paradoxalement certaines intuitions antiques (l’autonomie grecque) tout en rompant avec la métaphysique verticale traditionnelle.
Castoriadis nous dit : « dressez-vous, non parce qu’un Dieu vous appelle d’en haut, mais parce que rien ni personne ne le fera à votre place. La verticale devient alors non plus un chemin vers le Divin, mais le mouvement même de l’émancipation humaine : se redresser, créer, instituer – ou périr dans la platitude ».

Petite comparaison du sens de la verticalité


Aspect

Plotin / Proclus / Denys

Castoriadis
Source de la verticaleTranscendant (Un, Dieu)Immanent (imaginaire radical, chaos primordial)
Direction premièreDescente (procession)Jaillissement créateur (sans direction préalable)
Mouvement de retourAscension vers le principeAuto-transcendance vers l’autonomie
HiérarchieOui, ontologique et médiatiséeRejet ; égalité radicale mais tension créatrice
But ultimeUnion mystique au transcendantSociété autonome, lucidité face à l’abîme
Rôle de l’hommeContemplation / théurgieCréation ex nihilo, praxis autonome

La verticalité en Franc-maçonnerie

La verticale constitue l’un des fils conducteurs les plus profonds et les plus constants du parcours initiatique maçonnique, particulièrement dans le Rite Écossais Ancien et Accepté (REAA). Elle n’est pas une simple ligne géométrique : elle est l’axe vivant qui relie la terre au ciel, le matériel au spirituel, l’homme à la Divinité. Symbole du fil à plomb, de la perpendiculaire parfaite, de l’échelle de Jacob ou de l’arbre de vie dressé, elle incarne l’élévation progressive de la conscience, la rectitude morale intransigeante et l’aspiration à l’harmonie cosmique.
Du 1er au 33e grade, elle se déploie comme un véritable « fil d’Ariane » spirituel, invitant l’initié à transformer son corps, ses gestes, ses pensées et ses actes en un temple vivant aligné sur cet axe invisible.

Au seuil du Temple : le 1er grade (Apprenti) – La verticale comme rectitude fondatrice
Dès le premier pas dans le cabinet de réflexion, puis dans le temple, l’Apprenti reçoit le fil à plomb parmi les trois outils de base (équerre, niveau, fil à plomb). Philosophiquement, il signifie que la vérité n’est pas négociable : elle tombe toujours droit, sans déviation, de la volonté du Grand Architecte de l’Univers vers la conscience humaine. Spirituellement, il est l’appel à sortir de la « pierre brute » – l’homme chaotique, soumis aux inclinations horizontales du désir, de la peur et de l’ego – pour devenir une « pierre cubique » stable et dressée.
Le symbole sert à ancrer une discipline intérieure immédiate. Le corps y répond concrètement : l’Apprenti apprend à se tenir droit, talons joints, tête haute, regard dirigé vers l’Orient. Cette posture n’est pas protocolaire ; elle est un exercice spirituel. En maintenant la colonne vertébrale alignée, il sent physiquement la pesanteur terrestre tirée vers le bas et la force ascensionnelle qui l’appelle vers le haut. Les comportements suivent : refuser le mensonge, tenir parole, agir avec justice même quand personne ne regarde. La verticale devient ainsi une éthique incarnée : « marcher droit » n’est plus une métaphore, c’est une pratique quotidienne du corps et de l’âme.

Le 2e grade (Compagnon) – La verticale comme mesure et élévation géométrique
Au grade de Compagnon, la verticale s’enrichit de la dimension géométrique et architecturale.
Le temple de Salomon n’est pas seulement un édifice ; il est le modèle du temple intérieur. Le fil à plomb, associé au niveau, enseigne que toute construction durable repose sur la perpendiculaire exacte. Philosophiquement, cela renvoie à la doctrine platonicienne des Idées : la verticale est la projection sur terre de la perfection céleste.
Spirituellement, elle invite à l’ascension des cinq sens vers les cinq ordres d’architecture, puis vers les sept arts libéraux. Le corps répond par un nouveau rapport à l’espace : l’initié marche désormais « à l’équerre et au compas », c’est-à-dire avec une conscience aiguë de son axe central. Les comportements évoluent vers la mesure : savoir doser l’effort, équilibrer le travail manuel et le travail intellectuel, refuser les excès horizontaux (ambition démesurée, matérialisme). La verticale sert ici de filtre : tout ce qui penche, tout ce qui s’étale sans hauteur, est rejeté.

Le 3e grade (Maître) – La verticale comme résurrection et axe de vie
Avec la légende d’Hiram, la verticale atteint sa première grande dramaturgie. Le Maître est « relevé » par le Lion de Juda, le point de la perpendiculaire parfaite. Hiram, assassiné, gît horizontalement ; son corps est redressé, son âme réintégrée dans l’axe vertical. Philosophiquement, c’est la victoire de l’esprit sur la matière corruptible ; spirituellement, c’est la préfiguration de la résurrection intérieure, de la « parole perdue » retrouvée dans le silence du cœur.
Le symbole sert à opérer une alchimie personnelle : mourir à l’homme ancien (horizontal, égoïste) pour renaître vertical. Le corps y participe activement : le « signe de détresse », les cinq points de la maîtrise, la posture du « cadavre » puis du relevé sont des mises en scène corporelles puissantes. L’initié ressent physiquement l’effort musculaire, l’ouverture de la poitrine, le redressement de la nuque. Les comportements deviennent sacrificiels : accepter de perdre sa vie horizontale (confort, reconnaissance sociale) pour gagner la vie verticale (intégrité, lumière intérieure). La verticale n’est plus seulement rectitude ; elle est maintenant axe de vie et de mort initiatique.

Du 4e au 14e grade (Loge de Perfection) – La verticale comme purification et reconstruction
Dans les grades « ineffables », la verticale se fait chemin de feu. Au grade de Maître Secret (4e), elle est le sceau gardé dans le Saint des Saints ; au grade d’Intendant des Bâtiments (8e), elle devient l’axe autour duquel se reconstruit le Temple détruit.
Spirituellement, chaque grade est une purification supplémentaire : les passions (colère, envie, orgueil) sont des forces qui tirent latéralement. Le corps répond par une discipline accrue : jeûnes symboliques, veilles, méditations où l’initié visualise l’énergie montant le long de sa colonne vertébrale comme le fil à plomb descend du ciel. Les comportements deviennent collectifs : la verticale n’est plus seulement individuelle ; elle est l’axe de la fraternité parfaite. Refuser la corruption, reconstruire la justice, c’est maintenir la perpendiculaire au milieu des ruines.

Du 15e au 18e grade (Chapitre de Rose-Croix) – La verticale comme Croix et Lumière
Au grade de Chevalier Rose-Croix (18e), la verticale atteint son sommet christique et alchimique. La Croix est la verticale traversée par l’horizontale : le sacrifice qui unit ciel et terre. La parole retrouvée (« I.N.R.I. ») est lumière verticale. Philosophiquement, c’est la synthèse hégélienne : thèse (horizontale), antithèse (souffrance), synthèse (verticale illuminée).
Spirituellement, l’initié devient lui-même un « fil à plomb vivant ». Le corps, par le jeûne et la contemplation du Rose-Croix, apprend à transformer la souffrance en élévation. Les comportements : pardonner, aimer ses ennemis, rayonner la charité sans attendre de retour – autant d’actes qui défient la pesanteur horizontale du monde.

Du 19e au 30e grade (Conseil de Kadosh) – La verticale comme combat et liberté
Dans les grades chevaleresques, la verticale devient épée. Au 30e grade (Chevalier Kadosh), elle est l’axe de la révolte sacrée contre la tyrannie : l’homme doit se tenir droit face au pouvoir horizontal. Philosophiquement, c’est la liberté stoïcienne : l’âme reste verticale même dans les chaînes.
Le corps répond par la posture guerrière : épée dressée, regard fixe. Les comportements : défendre la vérité coûte que coûte, refuser toute compromission, vivre en « Kadosh » (séparé, consacré). La verticale sert à transformer la colère en force juste.

Les 31e et 32e grades (Consistoire) – La verticale comme sagesse et double couronne
Au 31e (Grand Inspecteur Inquisiteur Commandeur) et surtout au 32e (Sublime Prince du Royal Secret), la verticale couronne tout le parcours. Le double aigle noir et blanc, tête tournée vers le haut et vers le bas, symbolise l’axe complet : maîtrise du ciel et de la terre. Philosophiquement, c’est la coincidentia oppositorum de Nicolas de Cues : l’unité des contraires sur l’axe vertical.
Spirituellement, l’initié devient un pont vivant entre les mondes. Le corps, apaisé, respire dans une verticalité sereine ; les comportements sont ceux d’un sage : équilibre parfait, compassion active, transmission silencieuse.

Le 33e grade – La verticale comme couronne et service
Le 33e grade, honoraire et souverain, n’est pas une fin mais un commencement supérieur. La verticale y est couronne : l’initié, devenu « Souverain Grand Inspecteur Général », porte la responsabilité de maintenir l’axe du Rite lui-même. Philosophiquement, c’est la réalisation du « Grand Œuvre » : l’homme est devenu temple parfait. Spirituellement, il est au service de l’Humanité, transmetteur de lumière.
Le corps, usé par les années, reste néanmoins droit ; les comportements sont ceux d’un père spirituel : discrétion, bienveillance, vigilance éternelle.

La descente de la verticale en soi : l’influx divin et l’incarnation de la Lumière

Si la verticale maçonnique est souvent perçue comme un mouvement ascendant – l’homme qui s’élève, qui se redresse, qui gravit les degrés –, sa dimension la plus secrète et la plus transformative réside dans la descente. Le fil à plomb, outil premier de l’Apprenti, ne monte pas : il tombe. Il descend du zénith du Temple (le ciel, le Grand Architecte) jusqu’au nadir (la terre, l’homme). Cette descente n’est pas une chute ; elle est une pénétration volontaire de la Lumière dans la matière, une incarnation du Verbe dans la chair initiatique. Philosophiquement, elle correspond au mouvement néoplatonicien de la procession : l’Un se diffuse dans le multiple sans se perdre, puis l’âme, purifiée, peut remonter. Spirituellement, elle est la grâce, le Saint-Esprit qui descend comme une colonne de feu.

Tout au long des 33 grades, cette descente opère en silence. Au 1er grade, le fil à plomb qui touche le sol symbolise déjà l’acceptation : « Que Ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel ». L’initié apprend à ne pas seulement monter, mais à s’ouvrir pour recevoir. Au 3e grade, la résurrection d’Hiram est autant une descente de vie qu’une élévation : la « prise du Lion de Juda » fait descendre la force vitale dans le corps inerte. Dans les grades de Perfection, la descente se fait purification alchimique : les métaux grossiers sont dissous pour que la lumière divine puisse s’y infiltrer sans obstacle. Au 18e grade, la Croix devient le point de rencontre parfait : la verticale descendante (le bras vertical de la Croix) traverse l’horizontalité humaine pour la transfigurer. Au 32e, le double aigle regarde simultanément vers le haut et vers le bas, signifiant que la descente et l’ascension ne font qu’un dans l’initié réalisé.

Le corps devient le lieu vivant de cette descente. L’alignement de la colonne vertébrale n’est pas seulement une posture d’élévation ; il crée un canal ouvert. Par la respiration consciente (inspir – réception du haut ; expir – ancrage vers le bas), par la visualisation du fil à plomb qui descend du sommet du crâne jusqu’à la plante des pieds, l’initié sent physiquement l’énergie divine couler en lui comme une pluie de lumière. Dans les méditations des grades supérieurs, on visualise souvent la « colonne de lumière » qui descend du Delta lumineux et pénètre le cœur, puis le plexus, puis la terre. Le corps répond par une relaxation profonde des tensions horizontales (épaules, mâchoire, bassin) : il faut se « vider » pour être rempli.

Les comportements, eux, deviennent réceptifs et humbles. Accepter la critique fraternelle sans se raidir, recevoir un enseignement sans l’intellectualiser immédiatement, s’incliner devant la volonté du Grand Architecte même quand elle contredit nos plans horizontaux : autant d’actes qui incarnent la descente. Le franc-maçon apprend à « laisser descendre » la patience, la compassion, la lumière, au lieu de les produire par effort. C’est la grande leçon du 33e grade : le Souverain n’est plus celui qui monte ; il est celui qui s’est laissé traverser, devenu canal vivant, pont entre le ciel et la terre.

Ainsi, la verticale n’est pas unidirectionnelle. Elle est un mouvement perpétuel de va-et-vient : descente de la grâce, montée de l’âme purifiée, nouvelle descente plus intense. Sans cette descente, l’ascension resterait orgueilleuse et sèche. Avec elle, l’initié devient un temple habité, une pierre cubique irradiant la lumière reçue.

Du 1er au 33e grade, la verticale n’est jamais une idée abstraite. Elle est un programme complet de transformation – à la fois montée et descente – où les symboles, mythes et allégories (fil à plomb, échelle de Jacob, résurrection d’Hiram, Croix, double aigle) servent tous le même but : arracher l’homme à la dispersion horizontale pour le recentrer sur l’axe divin, puis laisser cet axe divin le pénétrer jusqu’au plus intime de son être.

Le corps y répond par la posture, le souffle, la marche consciente. Les comportements y répondent par la rectitude, le courage, la charité, le silence et, surtout, par l’humble ouverture à la descente. Ainsi, chaque franc-maçon du REAA, qu’il soit au début ou au faîte des grades, porte en lui cette verticale invisible qui, jour après jour, le redresse, l’élève… et le traverse.

Telle est la grandeur silencieuse et puissante de la Verticale : elle ne parle pas, elle dresse. Et l’homme qui se laisse dresser – et traverser – par elle devient, à son tour, un pilier vivant du Temple, habité par la Lumière qu’il a enfin laissé descendre en lui.

Verticalités maçonniques et kabbalistiques

La verticale maçonnique du Rite Écossais Ancien et Accepté (REAA) partage avec la verticalité kabbalistique de l’Arbre de Vie (Etz haHa’yim) une essence profonde : toutes deux représentent l’axe cosmique reliant le multiple à l’Un, la manifestation à la source divine, le bas au haut – et surtout le haut au bas. Pourtant, si l’axe maçonnique se vit comme un fil à plomb personnel et progressif, descendant puis ascendant dans l’initié, la verticalité kabbalistique est plus systémique, structurée en un diagramme précis de dix séphiroth (émanations divines) organisées en trois piliers principaux. Comparons-les point par point, en gardant à l’esprit que la franc-maçonnerie, surtout dans ses hauts grades, puise abondamment dans la Kabbale sans jamais s’y réduire ni la reproduire littéralement.

Dans le REAA, la verticale est unique et indivise : c’est le fil à plomb qui tombe droit du zénith (le Delta lumineux, symbole du Grand Architecte) jusqu’au centre de la loge, puis jusqu’au cœur de l’initié. Elle se manifeste comme une perpendiculaire parfaite, un axe individuel et universel à la fois. Les trois piliers maçonniques (Sagesse, Force, Beauté) soutiennent la loge horizontalement, mais la verticale reste centrale et unique – elle est l’axe du monde (axis mundi) que l’initié doit incarner personnellement.

Dans la Kabbale, l’Arbre de Vie est structuré en trois piliers verticaux parallèles :
À droite : le pilier de la Miséricorde (ou Clémence) où se trouve l’expansion de la force active, le masculin, le  blanc d’Hokhmah à Hesed puis à Netzah.
À gauche : le pilier de la Rigueur (ou Sévérité),  contraction, forme, féminin, noir (de Binah à Gevurah jusqu’àHod).
Au centre : le pilier de l’Équilibre (ou Voie médiane) , il est la synthèse, conscience, harmonie  que l’on retrouve  avec l’expansion de Kéther  à Tiferet, Yesod et Malkhout, avec Da’at comme pivot invisible).
Le pilier central kabbalistique est donc le plus proche de la verticale maçonnique : il est l’axe de la rectitude, de l’équilibre dynamique, de la remontée vers l’Un. Les francs-maçons y voient souvent une correspondance avec les trois piliers du Temple (Jakin, Boaz et le franc-maçon lui-même comme troisième pilier central), mais la Kabbale insiste sur la triade équilibrée comme structure cosmique permanente, tandis que la maçonnerie la rend plus personnelle et rituelle.

Les deux traditions insistent sur le double mouvement – descente puis ascension – mais avec des accents différents.
La Descente (influx divin) En Kabbale, la descente est primordiale : c’est le shefa (flux, influx divin) qui émane d’Ein Sof (l’Infini) vers Kéther, puis zigzag (l’« épée de feu » ou « éclair ») à travers les séphiroth jusqu’à Malkhout (le monde matériel). Cette descente est une création continue : Dieu se contracte (tzimtzoum) pour laisser place au monde, puis diffuse sa lumière en gradations. Sans cette descente première, aucune ascension n’est possible.
Dans le REAA, la descente est tout aussi essentielle (comme nous l’avons vu dans la section précédente) : le fil à plomb tombe du ciel vers la terre ; la Lumière descend dans le temple, dans le cœur de l’initié. Mais elle est moins systématisée : elle se vit comme une grâce personnelle, une pénétration alchimique dans la pierre brute, puis dans le temple intérieur reconstruit. Les grades supérieurs (Rose-Croix, Kadosh, 32e et 33e) accentuent cette descente christique ou rosicrucienne, où la Lumière traverse l’initié pour le transfigurer.

L’Ascension (retour à la source) La Kabbale décrit un chemin de retour (teshouva) : l’âme remonte les sentiers (22 chemins correspondant aux lettres hébraïques) en réparant (tikkoun) les ruptures, en équilibrant les piliers, jusqu’à l’union avec Keter ou même au-delà (Ein Sof). C’est un parcours mystique, souvent méditatif, parfois extatique.
Le REAA propose une ascension graduelle par degrés (1er au 33e), narrative et dramatique (légende d’Hiram, quête du mot perdu, sacrifice chevaleresque). L’ascension est moins un retour cosmique abstrait qu’une résurrection personnelle : relever Hiram en soi, devenir le temple vivant. Pourtant, dans les hauts grades, l’influence kabbalistique est patente : le double aigle du 32e regarde haut et bas, comme le pilier central qui unit Keter et Malkhout.

Le corps et les comportements : incarnation de la verticale

Dans le comportement maçonnique, la verticale s’incarne dans la posture (debout droit, colonne alignée), le souffle (canal vertical), les gestes rituels (signe de détresse, cinq points de la maîtrise). Le franc-maçon se tient droit pour recevoir et transmettre ; il refuse les déviations horizontales (passions, compromissions). La descente se vit comme ouverture humble, réceptivité ; l’ascension comme rectitude morale active.
Dans le comportement kabbalistique, le corps est microcosme de l’Arbre. La colonne vertébrale correspond souvent au pilier central ; les méditations font circuler l’énergie (shefa descendant, puis remontée par visualisation des séphiroth). Les comportements visent l’équilibre des middot (attributs) : miséricorde sans faiblesse, rigueur sans cruauté, beauté harmonieuse. La descente impose l’humilité (recevoir le flux sans orgueil) ; l’ascension, le tikkoun (réparation du monde par actes justes).

Synthèse et différences essentielles

AspectVerticalité maçonnique (REAA)Verticalité kabbalistique (Arbre de Vie)
Axe principalUnique, personnel (fil à plomb individuel)Triple piliers, central dominant (équilibre)
Mouvement premierDescente de la Lumière puis redressement personnelDescente primordiale (shefa) → création → remontée
ProgressionDegrés narratifs, 33 étapes symboliques10 séphiroth + 22 sentiers, chemin mystique
But ultimeDevenir temple vivant, transmetteur de lumièreTikkoun olam + union avec Ein Sof
InfluenceSynthèse chrétienne, templière, alchimique, rosicrucienneRacine juive mystique, mais universelle

En somme, la verticale maçonnique peut être vue comme une actualisation occidentale et opérative de la verticalité kabbalistique : elle prend le pilier central de l’Arbre (l’axe d’équilibre reliant Khéter à Malkhout) et le rend vivant dans le corps et les actes de l’initié, sans exiger une étude exhaustive des séphiroth ni des lettres hébraïques. La Kabbale offre la carte cosmique complète ; la maçonnerie en propose le chemin initiatique incarné, où l’homme devient lui-même l’Arbre redressé, traversé par le flux descendant et aspirant à la source ascendante.

C’est pourquoi, quand le franc-maçon trace son fil à plomb du zénith à son cœur, il réactualise silencieusement l’émanation kabbalistique – mais à sa manière : non par contemplation pure, mais par travail, rectitude et fraternité.

La question ultime reste donc : quelle verticalité cherchons-nous ? Celle qui nous redresse vers un Absolu que nous nommons ou non « Divin », ou celle qui nous recentre souverainement dans l’immanence ?

Les deux sont possibles ; cependant, elles ne produisent pas le même homme selon les visages de la verticalité

La verticale maçonnique du REAA, fil à plomb vivant, descente de la Lumière et redressement progressif de l’initié à travers 33 degrés ;
la verticale kabbalistique de l’Arbre de Vie, pilier central d’équilibre entre miséricorde et rigueur, descente du shefa et remontée par tikkoun ;
la verticale plotinienne, flux surabondant de l’Un vers le multiple et extase contemplative de retour au Seul ;
la verticale proclusienne, immense cathédrale causale de hénades et de chaînes divines, où chaque niveau médiatise le suivant dans un système théurgique polythéiste ;
la verticale dionysienne, hiérarchie aimante de lumière descendante et ascension apophatique vers la ténèbre superessentielle, christianisation mystique du néoplatonisme ;
et enfin la verticale castoridienne, immanente et orpheline, tension ascendante vers l’autonomie sans appui transcendant, jaillissement créateur face au chaos primordial.

Chacune de ces verticales répond à une question décisive : d’où vient le mouvement qui nous dresse ? Est-ce une initiative venue d’en haut (procession divine, shefa, grâce, surabondance de l’Un) ou un surgissement venu d’en bas (imaginaire radical, praxis autonome, élan existentiel) ? Faut-il un sommet fixe – Dieu trinitaire, l’Un ineffable, le Grand Architecte – ou la verticale peut-elle se soutenir d’elle-même, sans garantie céleste, dans le risque permanent de l’auto-institution ?

Petite synthèse pour s’y retrouver

Type de verticalitéTension vers le divin ?Nature de la verticalitéExemples principaux
Physique / énergétiqueNonAlignement corporel, circulation énergétiqueYoga, zazen, taiji quan
Existentielle / humanisteNon (ou transcendance immanente)Dépassement de soi vers valeurs ou plénitudeFerry, Comte-Sponville, humanisme athée
Traditionnelle initiatiqueOuiAxe reliant l’homme au Principe / DivinMaçonnerie REAA, Kabbale, mystique chrétienne
Sacrée / métaphysique non-théisteVariableVerticalité vers l’Absolu impersonnelPlotin, certains courants tantriques

Ces figures ne s’opposent pas toujours de manière frontale ; elles se répondent, se superposent, se critiquent ou s’héritent les unes des autres. La maçonnerie écossaise puise chez Plotin et Denys ; Denys réinterprète Proclus à la lumière du Christ ; Castoriadis rejette toute verticalité hétéronome pour en inventer une radicalement immanente. À chaque fois, la verticale reste le lieu où se joue la question du sens : sommes-nous appelés d’en haut, ou sommes-nous ceux qui nous appelons nous-mêmes vers le haut ?

La verticale, en définitive, n’est jamais neutre : elle oblige à choisir entre recevoir et créer, entre contempler et instituer, entre s’incliner devant un principe et se dresser face à l’abîme. C’est cette tension et non sa résolution  qui demeure.

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I – Progression Initiatique, progrès scientifique…

En quoi la progression initiatique, pour soi-même et pour l’humanité,  peut-elle éclairer le progrès de la science ?
On entend par progression initiatique une démarche d’approfondissement de la connaissance de soi-même, conduite en soi-même et pour soi-même, mais qui ne saurait exister sans le miroir formé par l’assemblée des Frères et Sœurs, sans le support du Rite et des outils symboliques et rituéliques qui en sont le support.

Il est essentiel d’ajouter que cette démarche n’aurait ni sens ni valeur si cette connaissance approfondie de soi, en nous façonnant, en nous transformant au sens de nous donner pleinement forme, ne nous conduisait à transformer le monde qui nous entoure.

En quoi ce progrès pour soi-même et pour l’humanité peut-il éclairer le progrès de la science ?
En quoi peut être utile à la connaissance de l’univers la recherche des Mots véritables du Maître Maçon, dont nous ne connaissons que des substituts en accédant au 3ème degré après nous être préparés aux deux degrés précédents ?

Le lien est simple, et s’impose de lui-même : la recherche du Franc-maçon comme la recherche du scientifique ont, plus ou moins directement et exclusivement, le questionnement sur l’Homme comme objet. Cela signifie que la perspective de l’homme doit être sous-jacente à toute recherche, voire en être le fondement.

Lorsque la science s’efforce de décrypter l’infiniment petit comme de décoder l’infiniment grand, de percer les mystères de l’intimité de nos cellules vivantes comme ceux de l’immensité des galaxies tournoyant dans l’espace en expansion, c’est fondamentalement pour comprendre notre environnement, notre origine, notre destinée, notre place dans la Création.

Homme parmi les hommes, le scientifique ne peut échapper à sa condition, non plus qu’à ses limites. Il n’est jusqu’à sa perception de l’infini et de l’éternité par exemple qui ne soient certainement qu’un pâle reflet de ce que sont ces deux abstractions, compte tenu des limites imposées à nos sens, par rapport à ce qu’elles sont probablement dans la vérité de l’univers.

Notre rigueur, notre volonté de décrire l’univers au-delà de nos propres limites, nous conduisent sans doute à les dépasser en théorie, dans l’abstrait. Mais savoir est une chose, connaître, qui comporte une dimension d’appropriation et de conscientisation, en est une autre.

L’humain cherche à comprendre l’univers non seulement par curiosité, mais avec l’idée d’en prévoir voire d’en prévenir les débordements, d’en utiliser au mieux les ressources, en un mot d’y trouver sa juste ou sa meilleure place et de s’y comporter en sujet plutôt qu’en objet…

Il ou, elle veut connaître et comprendre l’univers pour ne pas avoir la désespérante sensation de n’y être qu’une infinitésimale particule sans destin particulier, et sans capacité d’agir sur ce destin.

En d’autres termes, le chercheur scientifique, comme le philosophe auquel pourtant on voudrait l’opposer, mène sa quête dans un esprit où la curiosité conduit à la liberté, et à la responsabilité qui en est le corollaire.

La démarche maçonnique telle que l’entend notre Rite Ecossais Ancien et Accepté est initiatique et constitue à cet égard pour le chercheur un soutien, un support dont la pertinence et la convergence avec la démarche scientifique deviennent de plus en plus évidentes à mesure que l’on s’élève dans les degrés traditionnels du rite.

A ceux qui s’étonnent et jugent le propos paradoxal, on peut faire remarquer que quoique fortement ancrée dans la tradition, remontant dans ses fondements bien en amont de la constitution des premières obédiences spéculatives modernes au début du 18ème siècle, la Franc-maçonnerie, et en particulier le Rite Ecossais Ancien et Accepté, est profondément tournée vers le présent et plus encore l’avenir.

Le Franc-Maçon ou la Franc-maçonne s’efforce en effet de mieux se connaître et de mieux se comprendre lui-même, de mieux connaître et de mieux comprendre l’univers qui l’entoure. Il conduit cette recherche non pas tant au plan descriptif, qui serait celui du pur observateur scientifique qu’à ce plan particulier qui a pour perspective d’améliorer son rapport à lui-même, à l’autre et au monde qui l’entoure.

La démarche initiatique du R.E.A.A. a en cela quelque chose de profondément écologique au sens étymologique du terme, qui renvoie à la connaissance de l’environnement dans lequel on vit, sa « demeure » au sens large.

La démarche maçonnique initiatique telle que nous l’entendons et la vivons se veut donc à la fois traditionnelle dans ses racines et prospective dans ses objectifs.

Et à ceux qui considèrent, sans la connaître, notre démarche comme aliénatrice de notre liberté, il est aisé montrer comment, alors qu’elle est fortement organisée par la pratique rituélique, la Franc-maçonnerie de Rite Écossais Ancien et Accepté est source de libération.

C’est qu’il ne faut pas en effet se méprendre sur le rôle du rituel. Celui-ci vise uniquement à créer les conditions d’une ouverture de l’esprit à d’autres dimensions du réel que celles immédiatement perceptibles dans l’agitation du dehors. Le rituel favorise l’écoute de soi-même et l’écoute de l’autre. L’autre dont le regard sur le monde aide à construire le sien propre, en le confortant ou en le contredisant, peu importe, mais toujours en l’enrichissant. Le rituel est ainsi source de liberté de pensée, d’autant qu’il ne véhicule aucune vérité dogmatique à laquelle chacun devrait se soumettre.

Mais comment défendre cette idée alors que nos travaux sont obligatoirement ouverts « à la Gloire du Grand Architecte de l’Univers ».

Cette invocation obligée ne constitue-t-elle pas un dogme ? Il est clair qu’il faut voir dans le Grand Architecte un principe organisateur et non nécessairement une divinité, a fortiori une divinité révélée, sans toutefois réfuter cette conception. Affirmer que l’univers est organisé, ordonné selon des règles que l’on peut décrire par les outils des sciences, ne suppose ni n’interdit aucune croyance, ne requiert ni ne fait obstacle à aucune foi particulière ni à aucune pratique religieuse quelle qu’elle soit.

La Franc-maçonnerie de Rite Écossais Ancien et Accepté, en se plaçant sous l’invocation du Grand Architecte de l’Univers, respecte et encourage la liberté de chacun de ses membres à donner à ce principe la dimension qui correspond à ses propres convictions spirituelles. Cette attitude est défendue avec fermeté par les diverses Grandes Loges; et elle ne doit pas être confondue avec les positions, radicales et souvent militantes au point d’en devenir paradoxalement dogmatiques, d’autres obédiences se réclamant dans notre pays de l’héritage maçonnique.

Au demeurant, dans cette conception du principe que nous nommons Grand Architecte, il est fait référence à un ordre, à des lois mathématiques, physiques, chimiques, qui régissent l’évolution et le fonctionnement de l’univers en chacune de ses composantes et de ses structures depuis l’origine et sans que l’on puisse leur envisager un terme ni dans le temps ni dans l’espace.

Dès lors, la relation entre démarche maçonnique initiatique et démarche scientifique apparaît pour ce qu’elle a d’ontologique et d’intrinsèque. Et la revendication, l’impérieuse nécessité de placer l’homme au centre de la démarche scientifique se justifie de la même manière qu’il est par nature au centre de la démarche maçonnique initiatique.

Dire que nous cherchons à être hommes de conscience revient à dire que nous sommes en recherche de sens. Sens de notre vie, sens de la vie.

Nous cherchons à comprendre ce qui nous anime au plus profond de nous-même, pour contenir les bas instincts qui sont la réminiscence de ces mauvais Compagnons si difficiles à éradiquer définitivement. Nous cherchons à donner du sens à notre vie en nous fondant sur des valeurs qui s’appellent Liberté, Égalité Fraternité, mais aussi Loyauté, Probité, Rigueur, pour ne citer que celles-là.

Cette quête de sens, ce retour vers les valeurs n’est pas l’apanage des seuls Francs-Maçons, et faire le constat que notre monde contemporain semble en quête de sens et de valeurs n’est guère original. Mais il faut relever le paradoxe que représente la simultanéité de l’accroissement de cet appauvrissement spirituel et moral avec une progression exponentielle de la prospérité économique et des savoirs scientifiques et techniques.

Il y a là un dramatique et dangereux « effet de ciseau« . (situation dans laquelle deux phénomènes vont évoluer de manière opposée, un accroissement et une baisse. Si l’on représente ces deux courbes sur un graphique, cela donne l’image d’une paire de ciseaux.)
Il nous revient donc d’appeler les chercheurs et les institutions, tant publiques que privées, en charge de la recherche biomédicale et pharmaceutique à cultiver cette synergie, cette symbiose féconde entre science et conscience dans la pratique de leur expertise.

Il n’est pas nécessaire pour cela qu’ils se convertissent à un culte quelconque. Il leur suffit d’inscrire leur expertise dans un ensemble de connaissances plus vaste. Dans une telle démarche, transdisciplinaire, ils ne pourront méconnaître l’homme. S’ils savent ne jamais le perdre de vue, ils seront devenus humanistes, sans rien perdre ni compromettre de leur statut d’expert.

Sans entrer dans un développement complexe, il peut être intéressant de souligner ici le caractère par nature transdisciplinaire de la recherche en médecine, puisqu’elle inclut, comme nous l’avons vu, à la fois la dimension des sciences et techniques – biologie, biochimie, biophysique… – et celle des sciences cognitives – psychologie en particulier -.
Or les chercheurs en sciences exactes sont de plus en plus nombreux à s’intéresser à l’approche transdisciplinaire.
L’un d’entre eux, Richard Welter, a récemment rappelé le sens même de cette démarche, et en particulier que « c’est le développement de la conscience qui permettra le plus sûrement d’incarner les trois « piliers » de la transdisciplinarité (la logique du tiers inclus, l’existence de niveaux de réalité différents et la complexité) et de réunir ainsi science et conscience à l’extérieur, mais surtout à l’intérieur de notre propre humanité« .

La Canadien Michel Camus, dans un ouvrage paru en 2002, nous convie à une interrogation essentielle : « Qu’y a-t-il en amont, entre, à travers et au-delà de toutes les disciplines ? C’est la question que pose la transdisciplinarité sans y apporter aucune réponse dogmatique, mais en intégrant dans toute recherche disciplinaire, ou pluridisciplinaire, la question socratique : « Connais-toi toi-même, et tu connaîtras l’univers et les dieux ».    

Là réside pour ces chercheurs le cœur de leur démarche. Or les Francs-maçons de Rite Écossais font eux aussi  de ce questionnement dont le dogmatisme est exclu un mot d’ordre, le mot d’ordre permanent de ce qu’ils appellent la recherche de la vérité, et qui est avant tout la recherche d’eux-mêmes, pour mieux s’inscrire dans l’ordre universel.
Pour devenir vivante et concrète, donc avoir du sens, la question socratique conduit à rechercher l’auto-transformation par l’auto-connaissance, la transformation de soi par la connaissance de soi.

Ainsi le cherchant va éveiller progressivement sa conscience et son esprit à la perception de la double transcendance que sont sa propre transcendance intérieure en même temps que celle de l’Univers. Cette vision, depuis des siècles, est celle à laquelle vise la progression initiatique des véritables Maçons.

La démarche humaniste qui est celle à laquelle invite la franc-maçonnerie initiatique, précisément parce qu’elle vise « le bonheur de l’humanité » dans le sens le plus global et le plus complet de l’expression, cherche à faire coïncider amélioration du statut moral et amélioration du statut matériel.

Le Rite Écossais Ancien et Accepté tel que le pratiquent les plus importantes obédiences maçonniques dans le monde – ne se mêle ni de politique « politicienne » ni de revendications sociales à la manière d’un syndicat ou d’un parti.
Mais il œuvre au progrès et au bonheur de l’humanité en fortifiant dans le cœur et l’esprit de chaque Frère cette conscience mais aussi cette dimension de la transcendance.

Pour nous, l’humanisme a un fondement et des développements spirituels.
« Spiritualité », le mot est lâché. Et certains de le rapprocher voire de le confondre avec Religion. Or la Franc-Maçonnerie n’est ni le prolongement ni l’antithèse de la pensée religieuse. Elle n’en est pas non plus le syncrétisme, c’est à dire la fusion.
La Franc-Maçonnerie de REAA est cependant spirituelle et spiritualiste en ce qu’elle invite les Frères qu’elle initie à des activités qui se rapportent à l’esprit et à sa vie – au sens de l’expression vie de l’esprit -. Ainsi pour le Franc-Maçon la spiritualité désigne, au-delà de visions religieuses ou mystiques, la capacité que possède l’être humain de s’interroger sur son existence et sur sa place dans l’univers.

A ce titre, la Franc-maçonnerie n’apporte aucune réponse toute faite et s’affirme comme une philosophie de la question.

A ceux qui pensent que cette vision spiritualiste fait de nous les adeptes d’une religion, il faut répondre qu’il n’en est rien, et que le Franc-Maçon n’est pas le prêtre d’une nouvelle religion, le gourou d’une nouvelle secte qui se voudrait la conscience du monde tout en ignorant les défis auxquels le monde est affronté. Le Franc-maçon est au contraire, pour l’essentiel de son temps et de son action, au cœur de ce monde qu’il espère simplement « agir » avec conscience.

Ainsi, pour celui qui est à la fois scientifique et Maçon, son enjeu en tant que chercheur – cherchant est de s’efforcer de tendre vers le meilleur équilibre entre humanisme et utilitarisme.

Cette forme de pragmatisme cynique est la règle que veulent pratiquer certaines institutions de recherche, encouragées parfois par certaines autorités politiques. De tels choix, que l’on espère inenvisageables sous nos climats et jusqu’ici fort heureusement rejetés en Europe continentale et notamment en France, sont évidemment aux antipodes de la démarche humaniste, pour laquelle chaque individu, et donc chaque vie, compte.

Il faut savoir borner strictement le champ des recherches et s’opposer, au nom des principes fondamentaux de l’éthique humaniste, à celles mettant en œuvre des procédés et des techniques qui imposeraient l’instrumentalisation du l’être humain, ou même simplement de son corps.

On objectera sans doute que nécessité ici doit faire loi. Et l’on imagine l’âpreté des débats que nous nous garderons bien de trancher, ni au plan scientifique et technique, non plus qu’économique ou éthique. Mon propos est ici simplement de mettre en évidence le type de questionnements que l’on ne saurait éviter, sous peine de perdre toute maîtrise sur notre avenir et celui de notre société. Et de souligner que la Franc-Maçonnerie est l’une des voies les mieux à même de donner un cadre à ces réflexions, une enceinte et une méthodologie à ces controverses.

Reprenant à notre compte l’appel lancé par Axel Kahn qui estimait qu’il faut que la communauté des chercheurs invite chacun de ses membres à un engagement ferme et résolu : »Il faut un effort incessant, procédural et éthique, pour canaliser l’utilisation de moyens nouveaux, utilisés au profit de l’homme…et de son humanité« , nous pouvons y apporter la contribution spécifique qui est la marque de la démarche maçonnique telle qu’y invite le Rite Écossais Ancien et Accepté. Celle du questionnement permanent, du refus des certitudes immuables et pré-établies, des jugements définitifs et préconçus.

Là sont les lumières que doit apporter à ce siècle la Franc maçonnerie initiatique.

On peut préciser ici que l’approche de la Franc-Maçonnerie est en effet d’autant plus complémentaire de celle proposée par la science qu’elle ne vise pas comme cette dernière à élaborer des réponses, mais bien davantage à poser des questions.  Notre progression initiatique fait de nous par nature des cherchants, en quête de Connaissance.

La démarche du scientifique le conduit au statut de chercheur, en quête de Savoir.

Les deux démarches ne s’opposent pas, mais se complètent.

Celle-ci, c’est-à-dire notre démarche de cherchants – en quelque sorte, a vocation à structurer le champ de celle-là, – la démarche du chercheur – à en organiser le sens, en ne s’imposant qu’une seule contrainte, toutefois essentielle : avoir l’homme, l’humanité, leur bonheur et leur progrès pour finalité.
Lorsque le chercheur est également un cherchant, sa pensée, son système de valeurs, le conduisent à orienter et à donner tout son sens à sa recherche scientifique.

Ainsi il fait progresser non seulement le savoir, mais aussi la connaissance.

Son action est pleinement, véritablement, constructrice d’avenir, puisqu’elle est orientée vers la Lumière, l’Universel, l’Éternel.L’homme de science Franc-Maçon poursuit dans son travail de recherche le travail commencé dans le Temple.

Homme ou femme  en quête de vérité et d’absolu, responsable, empli d’amour pour l’Homme, il ou elle conduit sa double démarche, celle de chercheur et celle de cherchant, dans le vaste, l’infini domaine de la pensée et de l’action, l’une donnant sens à l’autre, l’une étant la lumière sur le chemin de l’autre…

Le prochain article envisagera de questionner le thème: Progression Initiatique, progrès en médecine

Quand la fée épouse le phénix…

L’Éveil du Fée-Nyx d’Angélique Rolland et de Florian Surrier, ou l’alchimie improbable de la fée et de l’accompagnant.

Il arrive parfois que deux voix aux timbres radicalement dissemblables s’accordent en un chant qu’aucune n’aurait pu produire seule. C’est cette rencontre – entre une thérapeute énergéticienne habitée par le vertige du Sensible et un accompagnant attentif aux strates de l’être – qu’Angélique Rolland et Florian Surrier nomment le Fée-Nyx. Leur livre, paru aux Éditions L.O.L., n’est ni un traité de spiritualité ni un manuel de développement personnel. C’est quelque chose de plus rare et de moins classifiable : la transcription vivante d’un double parcours initiatique vers l’intérieur de soi-même.

Le titre lui-même mérite qu’on s’y arrête. « Fée-Nyx » n’est pas une fantaisie orthographique gratuite

Le mot condense, dans une économie de signes que l’ésotérisme reconnaîtrait volontiers, la dualité au coeur de ce projet : la fée et le phénix, le féminin et le masculin, l’intuition et la renaissance par l’épreuve. Angélique Rolland l’incarne dans le poème liminaire qui ouvre l’ouvrage – texte aux allures d’exorde initiatique – avec une formule qui résonne comme un mot de passe : « Envole-toi, fée-le ! ». Cette fée incapable de voler qui devient bâtisseuse en spiritualité, ce phénix aux plumes noires que les soins de la fée éveillent au feu : nous sommes déjà dans la symbolique hermétique de la transmutation, dans cette logique des contraires réconciliés qui est l’alpha et l’oméga de toute pensée initiatique authentique.

C’est précisément cette tension entre deux mondes que le livre cultive avec une cohérence que l’on ne soupçonne pas d’emblée

La structure duelle – la partie d’Angélique Rolland, puis celle de Florian Surrier – n’est pas une division de confort éditorial. Elle reproduit formellement ce que le propos défend dans son fond : la nécessité d’embrasser des polarités en apparence opposées pour accéder à un équilibre vivant. Yin et Yang, raison et sentiment, énergie et discours, la thérapeute et le coach : chaque couple d’opposés rejoue, à son échelle, la dialectique universelle que les traditions hermétiques et maçonniques connaissent sous le nom d’hiérogamie, d’union des contraires, ou – dans le vocabulaire alchimique qui innerve silencieusement tout ce livre – de conjonction des soufres et des sels.

Angélique Rolland est auteure et thérapeute énergéticienne. Ses ouvrages précédents, publiés depuis plusieurs années en parallèle à une pratique de soins fondée sur la transmission et l’écoute profonde, l’ont établie comme une voix singulière dans le paysage de la spiritualité contemporaine en langue française. Elle travaille avec les guidances, la cartomancie, les soins énergétiques, les rêves méditatifs et l’écriture intuitive : autant d’approches qui ne séparent jamais le corps et l’âme, le visible et l’invisible, la blessure et son enseignement. Ce qui la distingue d’un discours New Age parfois dangereux par sa légèreté est une lucidité revendiquée, presque combative : elle refuse que la spiritualité devienne un substitut à la réalité, ou que le client abandonne son autonomie entre les mains des oracles.

Florian Surrier, coach et accompagnant en développement personnel depuis 2022, salarié en ressources humaines de formation, apporte la rigueur de celui qui a appris à distinguer la souffrance utile de la souffrance superflue dans les strates sédimentées de l’être. Sa démarche, qu’il formule avec une humilité frappante – « vous êtes la vedette et je ne suis que le machiniste qui vous met en lumière » – est celle d’un éveilleur discret, attentif à ne jamais se substituer à la volonté du sujet.

Ce que le livre nous propose n’est pas autre chose qu’une double descente aux enfers

Et une double remontée : descendre dans la connaissance de l’ego, dans les blessures de l’âme, dans les nœuds énergétiques que les chakras cartographient avec une précision dont la tradition hindoue a fait le principal outil d’investigation du corps subtil ; remonter ensuite vers l’intelligence émotionnelle, vers l’harmonisation intérieure, vers ce que les deux auteurs appellent la « complétude » – terme qu’ils prennent soin de débarrasser des illusions confites que le New Age lui a accolées. La complétude n’est pas la sérénité perpétuelle, elle n’est pas l’absence de blessures : elle est la capacité à se reconnaître dans ses propres mécanismes, à voir monter l’ego idiot sans en être la marionnette, à accepter les cicatrices comme des cartes du territoire intérieur plutôt que comme des honte à dissimuler. Il y a dans cette position quelque chose de profondément initiatique, qui rappelle la leçon des anciens : la connaissance de soi – ce « connais-toi toi-même » gravé au fronton du temple de Delphes – ne promet pas la paix absolue mais la juste perception.

La cartographie des sept chakras

Angélique Rolland développe avec une précision presque pédagogique – du Muladhara, ancré dans la couleur rouge de l’instinct et de la survie, au Sahasrara, lotus aux mille pétales ouvert sur la sagesse universelle – n’est pas une simple vulgarisation de la tradition yogique.

C’est un système symbolique vivant

Mais aussi une grammaire de l’être intérieur, dont les déséquilibres décrivent avec une précision saisissante les traumas du quotidien : l’ego suractif qui cherche à dominer, le chakra du cœur fermé par la peur de l’abandon, le chakra de la gorge muré par la honte d’exister. Tout maçon qui a médité sur les colonnes de la Loge, sur la dialectique entre la Force et la Beauté, sur l’architecture d’un édifice intérieur que l’initiation ne cesse de travailler, reconnaîtra dans ce système de centres d’énergie la même logique : celle d’un corps humain qui est aussi un temple, dont les pierres mal taillées doivent être lentement dégrossies avant de trouver leur place dans la construction. La Kundalini elle-même – ce « serpent énergétique endormi à la base de la colonne vertébrale » qui s’éveille et monte de chakra en chakra – est une image que toute tradition initiatique reconnaîtra : le feu sacré, le feu de l’alchimiste, la flamme qui purge avant d’illuminer.

La distinction qu’Angélique Rolland opère entre l’ego intelligent et l’ego idiot est l’une des pages les plus éclairantes du livre

L’ego intelligent et l’ego idiot

L’ego idiot n’est pas le mal absolu qu’une spiritualité naïve voudrait extirper à jamais : c’est un mécanisme de protection qui protège mal, aime mal et conseille de travers. Elle le compare à un troisième parent toxique, logé dans le cerveau, qui croit bien faire en soufflant à l’oreille ses cadeaux empoisonnés. Cette image – d’une précision clinique et d’une tendresse désarmante – dit quelque chose d’essentiel sur la nature humaine que les philosophes stoïciens, que Florian Surrier convoque d’ailleurs volontiers, auraient reconnu : nous souffrons moins des événements que du discours que nous nous tenons sur eux, et ce discours est souvent le travail d’un architecte intérieur que nous n’avons pas choisi.

Florian Surrier entre en scène après une transition rédigée par Angélique Rolland avec la délicatesse d’un passeur de flambeau

Sa voix est différente : plus narrative, plus sociale, traversée par des métaphores qui puisent dans la mythologie (Atlas, Yggdrasil, le voyage du héros selon Joseph Campbell), dans la philosophie (Descartes, Schopenhauer, les stoïciens) et dans les récits du quotidien. Florian Surrier est un penseur du lien, de l’altérité, de la société qui se cherche. Il voit dans l’individualisme contemporain non pas un mal à condamner mais un symptôme à comprendre, une zone floue entre le groupe et l’individu où se jouent les batailles intérieures les plus décisives. Sa méditation sur l’arbre Yggdrasil – dont les racines luttent dans l’obscurité tandis que les branches s’épanouissent au soleil – est d’une beauté qui dépasse le propos du développement personnel pour toucher à quelque chose d’universel et de symboliquement dense : l’être humain a besoin des deux énergies, souterraine et céleste, pour grandir, et celui qui coupe ses racines se prive de la sève qui nourrit ses plus hautes aspirations.

L’interview croisée qui clôt le volume est peut-être la partie la plus précieuse du livre

Yggdrasil – ici un frêne – l’Arbre du Monde

Les deux auteurs s’y affrontent aux questions les plus redoutables – le développement personnel est-il-il propice aux sectes ? Les accompagnants sont-ils-ils plus heureux que leurs clients ? – avec une franchise qui honore leur démarche. Angélique Rolland et Florian Surrier n’éludent rien, ne surjouent rien, ne promettent pas la guérison mais l’acceptation, non l’illumination mais la lucidité. Cette honnêteté est en elle-même initiatique : elle rappelle que le premier devoir de tout accompagnateur est de ne pas tromper, de ne jamais placer le candidat sous la dépendance de son guide, de toujours orienter vers la liberté plutôt que vers l’adhésion.

Il serait tentant de ranger ce livre dans la catégorie du développement personnel grand public Ce serait lui faire une injustice. L’Éveil du Fée-Nyx est traversé, peut-être à l’insu de ses auteurs, par des courants symboliques et initiatiques qui le portent bien au-delà des rayons habituels. La polarité Yin-Yang qu’Angélique Rolland développe avec une subtilité qui évite les clichés, la montée de la Kundalini comme figure de la transformation intérieure, le monomythe de Campbell comme grille de lecture d’une existence qui n’est jamais que le récit d’un chemin du Profane vers quelque chose de plus grand que lui-même : tout cela constitue, pièce après pièce, une véritable philosophie de l’éveil. Non l’éveil spectaculaire et médiatisé qui remplit les centres de bien-être, mais l’éveil lent, exigeant, parfois douloureux, de celui qui accepte de regarder ses propres ténèbres sans en être dévoré.

La forme même du livre reproduit cette logique

Deux parties distinctes, deux voix, deux approches, et pourtant une continuité profonde, comme deux sentiers qui montent par des versants opposés et se rejoignent au sommet. C’est la leçon la plus profonde de L’Éveil du Fée-Nyx : la vérité intérieure n’est jamais monolithique, elle est toujours dialogue, toujours tension, toujours la résultante d’un équilibre que l’on ne conquiert pas une fois pour toutes mais que l’on doit reconquérir, jour après jour, dans chaque épreuve qui se présente. C’est ce que les initiés savent depuis toujours, et ce qu’Angélique Rolland et Florian Surrier ont eu le courage de dire, chacun à sa manière, dans un livre qui parle à l’intelligence du coeur bien plus qu’à la raison seule.

L’Éveil du Fée-Nyx ne livre pas ses secrets à la première lecture

Il demande qu’on lui accorde ce que nous accordons rarement aux livres qui se présentent humblement : le bénéfice du temps, la patience de revenir sur une phrase, de laisser une image mûrir en nous-mêmes. Et si, chemin faisant, nous reconnaissons dans la fée incapable de voler ou dans le phénix aux plumes noires quelque chose de nous-mêmes – une blessure que nous portions sans la nommer, un feu que nous croyions éteint…

Alors le livre aura accompli ce que toute œuvre initiatique accomplit au mieux : non pas nous transformer, mais nous rendre à ce que nous étions déjà, avant que le monde ne nous en éloigne.

L’Éveil du Fée-Nyx – Éveil spirituel et Développement personnel

Angélique Rolland – Florian SurrierÉditions L.O.L., 2026, 262 pages, 20 € – numérique 5 € / Pour commander, c’est ICI

Editions LOL
Editions LOL – www.editions-lol.com

Quand Jiri Pragman recycle avec « L’Antimaçonnisme – La fabrique numérique du soupçon » son « L’antimaçonnisme actuel » datant de 2014…

Antimaçonnisme numérique, douze ans après, beaucoup d’algorithmes, peu de lumière

Douze ans après L’antimaçonnisme actuel, Jiri Pragman revient avec Antimaçonnisme – La fabrique numérique du soupçon. Le sujet est majeur.

Il aurait mérité une grande œuvre de lucidité, de hauteur, de méthode et d’exigence initiatique.

On découvre surtout une mise à jour tardive, un inventaire élargi, une cartographie anxieuse des réseaux et des plateformes, mais bien peu de pensée véritablement neuve. Le livre prétend démonter la mécanique du soupçon. Il en épouse trop souvent la forme.

Jiri Pragman, pseudonyme de Philippe Allard, ex-journaliste et ex-maçon du Grand Orient de Belgique (GOB) appartient à cette petite catégorie d’auteurs qui ont fait du commentaire maçonnique une posture, presque une occupation du terrain. Ancien éditeur du Blog Maçonnique, figure familière d’un web maçonnique volontiers querelleur, il revient ici sur un domaine qu’il connaît, celui des circulations numériques, des rumeurs, des emballements, des fantasmes et des hostilités dirigées contre la Franc-Maçonnerie. Le sujet est grave. Il touche à la sécurité des personnes, à la réputation des institutions, à la santé démocratique du débat public, à cette vieille passion triste qui veut toujours transformer le Temple en cabinet noir, le symbole en preuve, le silence en aveu, la discrétion en complot.

En 2014, avec L’antimaçonnisme actuel, publié chez Télélivre (maison d’édition belge) et préfacé par Éric Giacometti – auteur de renommée internationale –, Jiri Pragman proposait déjà un panorama des accusations antimaçonniques.

L’ouvrage de Jiri Pragman avait ses mérites. Il classait, rappelait les grandes familles du soupçon, les vieilles haines religieuses, les obsessions politiques, les fables sataniques, les délires judéo-maçonniques, les vieux fantômes de Léo Taxil et leurs métastases modernes.

Mais il portait déjà sa faiblesse dans son titre

Dire actuel, c’est contracter une dette envers le temps. Or l’actualité vieillit vite, surtout sur Internet. Ce qui prétend saisir le présent doit accepter d’être révisé, corrigé, dépassé. Sinon, le livre devient archive avant même d’être boussole.

Douze ans plus tard, Antimaçonnisme – La fabrique numérique du soupçon arrive donc comme une réédition mentale, une sorte de ravalement algorithmique du même chantier

La plume et la chaire d’hier deviennent TikTok, Telegram, YouTube, deepfakes, IA générative, plateformes, bulles de recommandation et économie de l’attention. Le décor change. La méthode, elle, demeure largement la même. Jiri Pragman inventorie, juxtapose, aligne, repère, nomme, classe. Le vieux catalogue de 2014 reçoit une couche numérique. Les accusations se modernisent. La pensée, beaucoup moins.

C’est là le premier problème du livre. Il confond trop souvent actualisation et approfondissement.

Ajouter Telegram à l’abbé Barruel, TikTok à Léo Taxil, QAnon aux vieilles fictions lucifériennes, le transhumanisme aux paniques sanitaires, le wokisme aux terreurs identitaires, ce n’est pas encore penser.

C’est déplacer les fiches d’un classeur

C’est remplacer les coupures de presse par des captures d’écran. C’est substituer à l’ancien cabinet de curiosités une salle de serveurs. Mais la question décisive demeure. Qu’est-ce que l’antimaçonnisme révèle de l’époque, du besoin d’ennemi, de la haine du symbole, de la peur de l’initiation, du refus de l’intériorité, de l’impossibilité contemporaine à supporter le secret comme pédagogie du voile et non comme technique de dissimulation.

Sur ce point, l’ouvrage reste court. Il observe le feu, mais descend peu dans la forge.

Il décrit les fumées, mais cherche rarement la racine spirituelle de l’incendie

L’antimaçonnisme n’est pas seulement un phénomène informationnel. Ce n’est pas seulement une maladie de plateforme. C’est une pathologie de l’imaginaire. C’est une incapacité à lire symboliquement. C’est la transformation du signe en indice policier, de l’œil en surveillance, de l’équerre en instrument de domination, du compas en preuve d’un pouvoir occulte. C’est une lecture profane du sacré, une lecture littérale du mystère, une lecture paranoïaque de la fraternité. Voilà ce qu’un livre vraiment initiatique aurait dû mettre au centre.

L’ex-journaliste et ex-maçon du GOB parle de flux, de visibilité, de soupçon, d’algorithme, de propagation. Fort bien… Mais l’antimaçonnisme n’est pas seulement amplifié par l’algorithme. Il est d’abord rendu possible par la misère symbolique. Une société qui ne sait plus lire les signes finit par les dénoncer. Une société qui ne comprend plus le rite finit par l’imaginer criminel. Une société qui a perdu le sens du secret intérieur ne peut plus concevoir qu’il existe des espaces de silence qui ne soient pas des lieux de manipulation. Là se trouvait la grande occasion manquée du livre. Jiri Pragman pouvait faire de cette matière un essai de profondeur. Il livre surtout un manuel de veille.

La comparaison avec 2014 est cruelle

À l’époque, L’antimaçonnisme actuel avait au moins l’excuse de venir avant certaines grandes mutations numériques. Il précédait l’explosion massive de TikTok, la centralité de Telegram dans certaines sphères radicales, la banalisation de l’IA générative, le déferlement des vidéos courtes, l’esthétique du montage conspirationniste, la circulation virale des images truquées, la rhétorique QAnon, les recompositions post-Covid, les obsessions transhumanistes et sanitaires.

En 2026, l’auteur ne découvre pas un monde nouveau. Il arrive après la bataille.

Il dresse la carte d’un territoire déjà largement parcouru par ceux qui observent sérieusement les radicalités en ligne, les complotismes, les propagandes numériques et les industries de l’attention.

Le retard est d’autant plus frappant que Jiri Pragman intervient depuis longtemps sur le numérique maçonnique

Création numérique (Tom) – Image créée par IA

L’ex-journaliste et ex-maçon du GOB connaît ce terrain. Il l’a labouré, commenté, parfois saturé. On pouvait donc attendre autre chose qu’une prudente synthèse tardive. On pouvait attendre une pensée de la responsabilité numérique maçonnique. On pouvait attendre une critique des effets de miroir entre les sites maçonniques, les querelles d’ego, les billets d’humeur, les attaques personnelles, les caricatures, les règlements de comptes et l’alimentation involontaire du bruit antimaçonnique.

Car le soupçon ne prospère pas seulement chez les ennemis déclarés de la Franc-Maçonnerie. Il se nourrit aussi des médiocrités internes, des petites haines éditoriales, des rancœurs mises en ligne, des sarcasmes transformés en doctrine.

C’est ici que le livre devient presque ironique

Celui qui prétend analyser la fabrique numérique du soupçon appartient lui-même à un écosystème où le commentaire acide, le trait personnel, la mise en scène de l’adversaire et la querelle publique occupent une place considérable. Il ne suffit pas d’écrire contre l’antimaçonnisme pour s’en purifier. Encore faut-il ne pas en reprendre les réflexes, les procédés, les micro-violences symboliques, les allusions appuyées, les petites scènes de tribunal numérique. La Franc-Maçonnerie n’a pas besoin de vigies qui confondent veille et ressentiment. Elle a besoin de guetteurs capables de silence, de mesure, de discernement.

Le livre semble pourtant vouloir se donner une posture d’utilité. Il propose de comprendre, d’ajuster, d’agir sans nourrir la bête. La formule est juste. Elle pourrait même être excellente.

Mais elle se retourne contre l’auteur. Car nourrir la bête, c’est parfois lui offrir exactement ce qu’elle demande.

Des listes, des scénarios, des catégories, des noms, des récits, des enchaînements de griefs, une galerie d’accusations…

Le livre prétend démonter l’armurerie du soupçon.

Mais à force de détailler les armes, il finit par ressembler à un catalogue.

En son temps déjà, 450.fm avait pointé cette ambiguïté

L’ouvrage voulait déminer, mais pouvait fournir le plan du champ de mines. En 2026, le danger est plus grand encore. À l’âge des IA génératives, une compilation structurée devient matière première. Ce qui était jadis inventaire devient prompt. Ce qui était documentation devient combustible.

Il y a là un angle mort considérable

Un livre sur l’antimaçonnisme numérique devrait s’interroger sur sa propre exploitabilité numérique. Comment écrire sur les fantasmes antimaçonniques sans les rendre plus accessibles, plus indexables, plus recyclables, plus faciles à reformuler par des machines, plus aisément convertibles en vidéos, en fils X, en scripts TikTok, en images générées, en faux dossiers, en pseudo-enquêtes. Cette question devrait hanter chaque page. Elle ne semble pas suffisamment gouverner l’ensemble. La prudence affichée ne suffit pas. Il fallait une ascèse éditoriale. Il fallait une méthode de dépollution. Il fallait dire moins parfois, mais dire mieux. Il fallait opposer à la saturation complotiste non pas une contre-saturation, mais une architecture de clarté.

Le problème est aussi stylistique

Le livre paraît vouloir rassurer par son plan. Cinq parties, vingt chapitres, des accusations rangées, des acteurs classés, des réponses proposées, des perspectives ouvertes. Cette architecture donne une impression de sérieux. Mais elle trahit aussi une pensée de fiche. Tout est là, ou presque, mais comme à plat. L’anticatholicisme supposé, l’antichristianisme, le satanisme, le fantasme judéo-maçonnique, l’accusation antimusulmane, le péril woke, la pédocriminalité fantasmée, la technocratie sanitaire, les géographies mondiales, les stratégies de réponse, le prebunking, l’observatoire agile. Tout passe. Rien ne brûle vraiment. On traverse une exposition de griefs comme on visite un musée des poisons sous éclairage froid.

Or la Franc-Maçonnerie n’est pas seulement une victime de discours hostiles

Elle est aussi une tradition initiatique qui sait quelque chose de la transformation de l’obscur en intelligible. Elle sait que la lumière ne consiste pas à tout exposer brutalement, mais à rendre visible selon un ordre. Elle sait que le symbole ne se défend pas par bavardage, mais par justesse. Elle sait que la parole doit être tenue, pesée, taillée comme une pierre. Face à l’antimaçonnisme, la réponse maçonnique ne peut pas être seulement numérique. Elle doit être éthique, spirituelle, culturelle, historique, éducative. Elle doit redonner aux mots leur poids, aux images leur profondeur, aux rites leur dignité, aux institutions leur cohérence. Sur ce terrain, le livre reste trop extérieur à son propre objet.

On peut également s’interroger sur les proximités éditoriales et événementielles qui entourent ce petit monde

Quand le nom de Jean Dumonteil apparaît dans l’environnement du livre, et quand ce même Jean Dumonteil reçoit un prix dans le cadre de Masonica Tours, salon auquel Jiri Pragman est associé de près dans l’imaginaire et l’histoire de la marque Masonica, le lecteur peut légitimement lever un sourcil.

Il ne s’agit pas d’affirmer une manœuvre. Il s’agit de constater un entre-soi

Dans le monde maçonnique, où les prix, les salons, les préfaces, les tables rondes, les recensions et les réseaux de notoriété se croisent sans cesse, la transparence devrait être une règle d’hygiène.

L’entre-soi n’est pas un délit. Mais il devient vite troublant quand il prétend ensuite distribuer les brevets de rigueur, de sérieux et d’indépendance.

Ce point n’est pas accessoire

L’antimaçonnisme se nourrit précisément des zones grises, des connivences supposées, des réseaux interprétés comme complots. Un auteur qui prétend lutter contre cette mécanique devrait être exemplaire dans la lisibilité de ses liens. Il devrait prévenir le soupçon au lieu de lui offrir des angles d’attaque. Il devrait savoir que, dans l’espace public, le symbole de l’indépendance compte autant que l’indépendance elle-même. Là encore, la question dépasse les personnes. Elle touche à une écologie de la parole maçonnique. Comment parler de transparence quand les circuits de légitimation semblent parfois tourner entre les mêmes noms, les mêmes salons, les mêmes préfaciers, les mêmes sites, les mêmes scènes

Le plus sévère, finalement, tient au bilan

Création numérique (Tom) – Image créée par IA

Que reste-t-il de neuf entre 2014 et 2026. Des plateformes. Des exemples. Des paniques contemporaines. Des mots de l’époque. Des chapitres sur le numérique. Une place donnée à l’IA, aux deepfakes, aux réseaux sociaux, à la viralité. Mais l’apport doctrinal paraît mince. L’auteur constate que le soupçon change d’outil. L’ex-journaliste et ex-maçon du GOB ne montre pas assez que le soupçon change aussi de régime ontologique. Nous sommes passés d’une antimaçonnerie du pamphlet à une antimaçonnerie de l’ambiance, d’une accusation formulée à un climat permanent, d’un texte hostile à une économie affective de la défiance. Ce point est essentiel. Il aurait fallu en faire la colonne vertébrale du livre. Il apparaît plutôt comme un constat parmi d’autres.

Dans un essai vraiment fort, l’algorithme ne serait pas seulement un amplificateur

Il serait pensé comme un miroir noir de la psyché collective. Il serait relié à la vieille question du double, du simulacre, de l’idole, du faux prophète, de la caverne platonicienne, de l’image qui remplace l’épreuve, de la rumeur qui se substitue à la connaissance. Une lecture maçonnique aurait pu convoquer la caverne, le cabinet de réflexion, le voile d’Isis, la lumière graduée, l’épreuve du silence, la différence entre voir et comprendre. Elle aurait pu montrer que l’antimaçonnisme numérique est une initiation inversée. Il promet une révélation sans purification, un dévoilement sans travail, une vérité sans ascèse, une certitude sans doute, une communauté sans fraternité. Voilà le cœur du sujet. Il n’est qu’effleuré.

Le livre veut combattre le complotisme, mais il reste trop souvent prisonnier de son langage opératoire

Il parle de veille, de réponse, de stratégie, de survie numérique. Ces mots ont leur utilité. Ils n’ont pas d’âme. Une Franc-Maçonnerie réduite à une gestion de crise informationnelle perdrait ce qui fait sa force. Elle ne répondrait plus par la rectitude de la pierre, mais par le communiqué. Elle ne transmettrait plus une méthode intérieure, mais des éléments de langage. Elle ne formerait plus des consciences, mais des modérateurs de flux. La vraie réponse à l’antimaçonnisme n’est pas seulement de corriger des erreurs. C’est de former des hommes et des femmes capables de ne pas céder à la peur, à la rumeur, à l’idolâtrie du visible, à la jouissance de dénoncer.

C’est pourquoi Antimaçonnisme – La fabrique numérique du soupçon laisse une impression paradoxale

Il est utile comme répertoire. Il est insuffisant comme pensée. Il est actuel dans ses exemples, mais déjà daté dans son ambition. Il veut éclairer, mais éclaire surtout l’écran. Il parle de lumière, mais reste au niveau du dispositif. Il veut protéger le Temple, mais demeure sur le parvis numérique, là où les bruits du dehors couvrent encore la voix intérieure. Le lecteur y trouvera des repères, certes. Mais il n’y trouvera pas la grande méditation attendue sur la haine du symbole, sur l’époque de la suspicion, sur la responsabilité maçonnique face au chaos informationnel.

En 2014, Jiri Pragman avait livré un livre de veille sur l’antimaçonnisme contemporain. En 2026, il livre un livre de veille sur l’antimaçonnisme numérisé

Entre les deux, le monde a changé plus vite que sa pensée. La machine s’est perfectionnée. Le diagnostic s’est allongé. Le regard, lui, ne s’est pas assez élevé.

La Franc-Maçonnerie méritait mieux qu’un inventaire tardif des poisons qui la visent. Elle méritait une véritable pharmacopée de l’esprit, une réflexion sur la parole juste, sur l’image, sur le secret, sur le symbole, sur la lenteur, sur la fraternité comme antidote à la haine circulante. Elle méritait qu’on réponde au soupçon non par un nouveau dossier, mais par une lumière plus haute.

À force de vouloir cartographier l’ombre, Jiri Pragman oublie que le travail maçonnique ne consiste pas à devenir spécialiste des ténèbres, mais à apprendre patiemment à faire lever le jour.

Création numérique (Tom) – Image créée par IA

Antimaçonnisme – La fabrique numérique du soupçon / Jiri Pragman – Éditions Numérilivre, 2026, 142 pages, 22 €

D’Arthur Schopenhauer à Hiram : le cheminement vers une métaphysique de la mort

« Tu dis que tu appréhendes de mourir ; tu crains donc de faire une dernière fois ce que tu fais tous les jours, car tu commences à mourir dès que tu commences à vivre ».

Saint Grégoire (Ecole du Sage)

Exceptionnellement contraire à mes habitudes, je ne peux m’empêcher de porter au pinacle Arthur Schopenhauer (1788-1860), véritable génie philosophique avec son livre « Le monde comme volonté et comme représentation », qui va être l’ouvrage de l’introduction de la philosophie bouddhique en Europe et, en accordant une place à l’importance de la sexualité dans son système, ainsi que de l’omniprésence de Thanatos dans le vécu du sujet, Schopenhauer allait attirer l’attention sur des problèmes que les philosophes, à part Platon, ne daignaient pas aborder.

Il ouvrait, de manière radicale, un débat dont la psychanalyse représente l’aboutissement. Freud avait, à la fois, une admiration et une distance considérables pour le philosophe. Mais, devant l’ampleur de cette pensée radicale, il en acceptera les données principales, jusqu’à inclure dans la pensée analytique, le concept de « Principe de Nirvana » (« Vocabulaire de la psychanalyse » de Laplanche et Pontalis).

Bien entendu, la mort n’est pas qu’un débat autour d’un concept : chacun d’entre-nous avons vécu les affres, le déchirement, l’impression de perdre une partie de son corps quand, selon la formule « un être cher nous a quitté ». Et puis, il y a cette peur latente où nous savons que « sans en savoir ni le jour ni l ‘heure » nous aborderons cette ultime initiation que le profane appelle la mort, image d’un destin commun au sujet qui partagent avec moi ce bout de cosmos. Bienvenue dans la cohabitation du néant !

Pas gai, gai, gai, tout ça ! Mais, heureusement, sortant dont ne sait trop où, Arthur Schopenhauer, tel le génie de la légende, bondit hors de sa boîte et nous assène des idées qui nous tournent l’entendement dans tous les sens, loin des images saint-sulpiciennes que nous nous représentions jusque-là !

En voiture pour l’éternité…

I- « RECEVEZ TOUTES MES CONDOLÉANCES » !

Arthur Schopenhauer

La mort et l’amour sont incontestablement les deux génies inspirateurs de la philosophie, de la théologie et de la littérature. Ce qui amènera Schopenhauer à en faire un couple inséparable, interdépendant, n’existant que par la « scène de ménage » entre le désir de survie de l’un et désir d’homéostasie de l’autre ! Concernant la mort, Socrate en parle comme « Thanaton Melété », l’inquiétude permanente. Nous pourrions même penser que, sans la mort, il serait problématique de philosopher. Le concernant, l’animal vit sans connaissance de la mort mais est conscient du danger permanent qui le menace de disparition, d’où sa prudence permanente et sa vigilance à la reproduction qui assure sa continuité, n’ayant conscience de lui-même que comme un être sans fin. Tandis que chez l’homme, l’effrayante et douloureuse certitude de sa disparition, apparaît en même temps que le développement de la raison. Devant l’inéluctable, l’homme va tenter de mettre en place des théories métaphysiques qui le rassurent et le consolent, ce que l’animal est incapable et n’éprouve pas le besoin. Les visées métaphysiques sont donc l’antidote de la raison pour échapper à la peur de l’inéluctable.

Les résultats sont mitigés en fonction de ce que proposent les philosophies religieuses pour que l’homme puisse regarder la mort d’un œil serein : il y a, par exemple, des différences fondamentales entre les religions orientales, brahmanisme et bouddhisme qui enseignent à l’homme à se considérer comme l’être premier auquel toute apparition ou disparition sont par essence étrangères et des orientations religieuses qui présentent l’homme crée à partir du néant par un Principe et font commencer avec la naissance cette existence qu’il aurait reçu d’un « Autre ». Schopenhauer va partir d’une option qui va se rapprocher, au fil de ses réflexions, de plus en plus d’une pensée orientale : homme est issu du néant qu’il n’y a peu de temps et que durant l’éternité précédent sa venue, il n’était rien, et que cependant, il doit être dans l’avenir, impérissable et responsable de ses actes et de sa conduite. En fait, la peur de la mort est indépendante de toute connaissance, mais cette peur n’est que le revers de la volonté de vivre, dont nous participons tous, en pensant que la vie est préférable au non-être. Bien que les opinions soient partagées dès l’Antiquité où, par exemple, dans l’Apologie (1) de Platon, Socrate opte pour les bienfaits de l’éternité. Ce qui sera reprit avec un certain entrain par Voltaire : « On aime la vie, mais le néant ne laisse pas d’avoir du bon », ou encore « Je ne sais pas ce que c’est que la vie éternelle, mais celle-ci est une mauvaise plaisanterie » ! L’attachement de notre être est déjà en lui-même le vouloir-vivre auquel la vie, si brève et si incertaine soit-elle, doit apparaître comme le bien suprême, et que cette volonté est en soi et en son principe privée de connaissance et aveugle. Nous pouvons en tirer quelques affirmations :

– La volonté de vivre est l’essence la plus intime de l’être humain.
– Que cette volonté est dénuée de connaissance, aveugle.
– Que la connaissance est un principe surajouté, qui lui est étranger à l’origine.
– Qu’elle est en lutte avec elle et que notre jugement donne son approbation à la victoire de la connaissance sur la volonté.

Ce qui nous fait apparaître la mort tellement effrayante est la pensée du non-être, mais ce dernier, après la mort, ne peut différer de celui qui précède la naissance, et qu’il ne mérite pas d’avantage de lamentations : toute une éternité s’est écoulée alors que nous n’étions pas encore mais, apparemment, cela ne nous affecte nullement ! L’expérience devrait, en fait, nous conduire à la nostalgie du paradis du non-être. D’ailleurs, on rattache toujours à l’espoir de l’immortalité de l’âme celui d’un « monde meilleur », preuve que ce monde actuel serait particulièrement décevant.

II- LA QUESTION SE POSE DE CE QUE JE POUVAIS ÊTRE QUAND JE N’ÉTAIS PAS LA !

Nous pouvons répondre sur un plan métaphysique que j’étais toujours moi, c’est à dire : tous ceux qui pendant ce temps disaient moi, étaient précisément moi. Car l’éternité sans moi, d’avant que j’existe, peut aussi peu effrayer que l’éternité sans moi, quand je ne serai plus ! Elles ne se distinguent en rien, si ce n’est par l’intermède du rêve éphémère de la vie, car il est indifférent que le temps que notre existence ne remplit pas, se rapporte à celui qu’elle occupe, sous la forme de l’avenir ou de celle du passé. Ce qui doit nous amener à penser que le non-être n’est point absurde : tout mal, comme tout bien, présuppose l’existence et même la conscience ; mais celle-ci s’arrête avec la vie, comme elle cesse aussi dans le sommeil et l’évanouissement. Ce que disait Épicure : « La mort ne nous concerne pas ». Le fait de n’être plus ne doit pas nous inquiéter plus que le fait de n’avoir pas été. Cette peur de la mort, vient d’un vouloir vivre aveugle d’où émane la « fuga mortis » dont tout vivant est rempli et qui se traduit par un désir impérieux de vivre et d’exister. La mort est liée aussi à la destruction de l’organisme, et cela parce que l’organisme est le vouloir lui-même se manifestant comme corps, notamment à l’instant où la conscience s’évanouit du fait que l’activité du cerveau se ralentit : subjectivement, la mort ne concerne donc que la seule conscience.

Partout, dans la nature, dans chaque phénomène pris isolément est l’œuvre d’une force universelle à laquelle n’échappe aucun être vivant. Cette force se transforme spontanément en plantes et en animaux et fait naître en son sein mystérieux cette vie dont la perte donne tant d’inquiétudes et de soucis. Mais l’éternité de cette matière témoigne de l’indestructibilité de notre être véritable, même si ce n’est qu’à titre d’image et d’analogie. Elle reproduit la véritable éternité du vouloir sous l’aspect de l’immortalité dans le temps. La matière échappe même aux dieux : dans la Bhagavad-Gita (2), le dieu Krischna dit, a propos de cette force cosmique qui le dépasse, que la mort et la vie de l’individu sont dénuées de toute importance, car elle l’exprime en livrant la vie de chaque animal, et aussi celle de l’homme, aux hasards les plus insignifiants, sans intervenir pour les sauver. Mais cette force créatrice saurait que le vivant qui tombe, retombe en son sein et donc que leur chute est sans importance. Le message fondamental est de comprendre que nous sommes sujets de la nature, plongés déjà dans l’éternité mouvante de la matière…

Le retour incessant de la naissance et de la mort n’atteint en rien la racine des choses, que l’essence réelle et intime de chaque chose, cet être mystérieux, qui d’ailleurs se dérobe à notre regard, n’en est en rien touché, mais subsiste sans éprouver de trouble. Schopenhauer pense que la substance inorganisée continue d’exister tranquillement, alors que précisément les êtres les plus parfaits, les êtres vivants, avec leur organisation compliquée doivent toujours renaître à nouveau totalement, puis être réduits à un néant absolu après un court espace de temps, pour faire place encore à des êtres nouveaux semblables à eux, venus du néant de l’existence. Mais, faut-il y ajouter un élément important de la pensée platonicienne sur la théorie des Idées : l’aperception de l’universel dans le particulier. Ce que Kant et Schopenhauer partagent : notre intellect dans lequel est représenté le monde des phénomènes affecté par des changements continuels, ne saisit pas l’être vrai et dernier des choses, mais seulement leur manifestation. L’intellect est seulement destiné à fournir des motifs à notre vouloir, c’est à dire à le servir dans la poursuite de ses banales ou parfois médiocres fins.

Ce qui disparaît et ce qui prend sa place ne sont qu’un seul et même être, qui n’a subi qu’une légère modification, un renouvellement de la forme de son existence, et, par suite la mort, ce qui est le propre de l’espèce. Toujours et partout, le vrai symbole de la nature est le cercle, par ce qu’il est le schéma du retour périodique. Schopenhauer écrit (3) : « Tout cela, c’est la grande leçon d’immortalité que nous donne la nature, désireuse de nous faire comprendre qu’entre le sommeil et la mort il n’y a pas de différence radicale, et que celle-ci ne met pas plus l’existence en danger que celui-là ». C’est l’espèce qui vit toujours, et c’est dans la conscience de son indestructibilité et de leur identité avec elle, que les individus sont là, bien présents. La volonté de vivre se manifeste elle-même dans un présent sans fin, car celui-ci est la forme de vie de l’espèce, laquelle par suite ne vieillit pas, mais reste dans la jeunesse des commencements. Ce qui constituait l’un des éléments de base de la pensée des Eléates (4) bien qu’elle soit en apparence contradictoire dans l’essence même, mais allant à terme dans la même direction que Schopenhauer : Parménide et Melissus n’admettaient ni naissance ni mort, par ce qu’ils croyaient que tout est immobile. Des glissements sémantiques glisseront parfois jusqu’à la métempsychose, notamment avec Empédocle. Demeure l’idée d’une complémentarité entre vie et mort que l’on retrouve chez Diderot, étrangement, dans « Jacques le Fataliste » où il décrit « Un château immense au frontispice duquel on lisait : vous y étiez avant que d’y entrer, vous y serez encore, quand vous en sortirez » !

Buste de Platon. Marbre, copie romaine d’un original grec du dernier quart du IVe siècle av. J.-C.

Nous constatons que le miracle de la création à partir du néant s’est renouvelé des millions de fois, pour prêter main-forte aussi assez souvent à un anéantissement absolu. Nous avons donc une familiarité incontestable avec la nature et notamment avec les animaux. Où la mort a détruit les individus, la procréation en a produit de nouveau dans un espace où le temps ne veut plus rien dire : le temps est une simple image de l’éternité comme notre existence temporelle n’est qu’une simple image de notre être en soi. Toute réflexion, comme le pense Plotin, ne peut s’envisager qu’en terme d’éternité. C’est pourquoi l’espèce est l’objectivation la plus immédiate de la chose en soi, c’est à dire du vouloir-vivre qui est plus une réaction globale qu’individuelle, au-delà de l’histoire personnelle et du désir qui en sert de moteur et où le plaisir qui n’est que la fin de la tension dans la décharge sert de récompense (D’où la pensée de Platon dans Philèbe 65 c. : « Le plaisir est la plus vaine des choses ») En revanche, la conscience immédiate réside dans l’individu seul qui s’imagine être différent de l’espèce, d’où sa peur de la mort. Mais, au fond, nous sommes beaucoup plus identiques à la nature que nous le pensons d’ordinaire : son être intérieur est notre volonté, son phénomène est notre représentation, illustration de l’identité du macrocosme et du microcosme. S’impose alors à nous le sentiment que le monde n’est pas moins en nous que nous ne sommes en lui, et que la source de toute réalité habite en nous-même.

Comme l’évoque Spinoza, un homme raisonnable ne peut se concevoir comme impérissable que s’il se croit sans commencement, éternel, intemporel. Au contraire, celui qui se tient pour issu du néant, doit aussi penser qu’il retournera au néant d’où il sortirait pour devenir « vivant » éternellement serait une pensée contre-nature. Nous voyons bien là se dessiner l’opposition fondamentale entre une orientation religieuse de type monothéiste et une forme de panthéisme, de type matérialiste, qui peut s’appuyer sur la fameuse formule de Paracelse ; « Ex nihilo nihil fit » (« Rien ne se crée à partir du néant »).

III- ET QU’EN PENSERAIENT DONC LES « SAINTES ÉCRITURES » ?

La supposition que l’homme n’est créé par rien, sinon des combinaisons alchimiques de la nature, conduirait à l’hypothèse que la mort est sa fin absolue. En cela l’Ancien Testament est cohérent : une doctrine de l’immortalité ne s’accorde pas avec l’Idée d’une création à partir du néant. En revanche, dans le Nouveau Testament, on trouve une doctrine de l’immortalité parce que son inspiration est peut-être, à l’origine hindoue via certaines communautés vivant à Alexandrie et partisanes de l’idée d’incarnation des Avatars divins et de la création renouvelée du monde par Brahma, idées largement récupérées par les philosophes gréco-romains et le christianisme.

Chacun doit se concevoir comme un être nécessaire, c’est-à-dire tel que son existence devrait se déduire de sa définition vraie et exhaustive, si du moins on la possédait ! L’existence doit en effet être inhérente à cet être, parce qu’elle se révèle indépendante de tous les états susceptibles d’être amenés par la chaîne causale. Notre être en est inébranlé « comme le rayon de lumière par le vent de la tempête qu’il traverse ». Nous devons exister en tout temps, car nous sommes nous-mêmes l’être que le temps accueille en lui pour combler son vide. Kant prend à son compte cette orientation dans sa doctrine du temps et de l’unique réalité des choses en soi. D’après lui, au lieu de dire aux hommes : « Vous êtes arrivés à l’être au moment de votre naissance et vous êtes immortels », on devrait leur dire : « Vous n’êtes pas néant » et les aider à comprendre cela, dans le sens de la pensée d’Hermès Trismégiste (5). Il serait juste de dire : « Je serai toujours » et « J’ai toujours été », ce qui donne deux infinités pour une. Mais l’équivoque réside dans le mot « Moi », point noir de la conscience, alors que la perte de mon individualité devrait peu m’importer, puisque je porte en moi la possibilité d’individualités sans nombre ? En somme, chaque individualité serait une erreur, un faux pas, ou le but véritable de l’existence serait de nous en faire revenir. Schopenhauer écrit (6) : « Il ne suffirait donc aucunement de transporter l’homme dans un « monde » meilleur pour lui assurer une condition bienheureuse, mais il serait indispensable qu’en lui-même une transformation s’opérât, donc qu’il ne soit plus ce qu’il est et devienne au contraire ce qu’il n’est pas. Mais pour cela, il doit d’abord cesser d’être ce qu’il est : c’est cette exigence que satisfait provisoirement la mort, dont la nécessité morale se laisse déjà présumer de ce point de vue. Être dans un autre monde et changer son être tout entier C’est au fond une seule et même chose ». C’est là, chez Schopenhauer, où réside la connexion entre la philosophie transcendantale et l’éthique…

L’homme est périssable comme phénomène mais son être n’es pas atteint pour autant, donc celui-ci, quoique à cause de l’élimination des concepts temporels, on ne puisse lui attribuer aucune survie, est néanmoins indestructible, bien que cette indestructibilité ne serait pas une survie. La fin de la personne est aussi réelle que ne l’était son commencement, et dans ce sens-là, nous n’existons pas avant la naissance et nous ne serons plus après la mort. Cependant la mort ne peut ôter plus que ce qui avait été posé par la naissance, donc pas ce par quoi la naissance est, en premier lieu devenu possible. En ce sens « Natus et Denatus » est une belle expression ! Avec la mort la conscience se perd mais non ce qui la produisait et la conservait, la vie s’éteint, mais non le principe de la vie qui se manifestait en elle. Quelque chose en nous ne passe pas avec le temps, ne vieillit pas et demeure sans changement. Tout se passe comme si l’individu humain disparaît, alors que l’espèce humaine demeure. Schopenhauer écrit (7) : « Ce n’est que dans l’essence en soi des choses, qui est indépendante de ces formes, que tombe toute la différence entre l’individu et l’espèce, et que tous deux ne font immédiatement qu’un. La volonté de vivre est toute entière dans l’individu comme dans l’espèce, et c’est pourquoi la permanence de la race n’est que l’image de l’indestructibilité de l’individu ». Mort et naissance sont le perpétuel renouvellement de la conscience de la volonté en elle-même, sans fin ni commencement qui, en quelque sorte, est la substance de l’existence. Comme chaque Moi a sa conscience séparée, une telle infinité d’existences ne diffère pas d’une seule existence par rapport à cette conscience. Nous pouvons d’ailleurs utiliser le concept grec d’« Aion », qui signifie à la fois durée de l’existence individuelle et infinité du temps : il n’y aurait donc pas de différence pour moi entre exister seulement pendant la durée de ma vie et exister durant un temps infini. Ne sont pas vraiment distinctes les phrases : « Je disparais, mais le monde subsiste » et « le monde disparaît, mais je subsiste » ! N’oublions pas que le mot « Nirvana » signifie seulement extinction…

IV- SE RETROUVER ENTRE L’ÉQUERRE ET LE COMPAS ? AH SEIGNEUR MON DIEU !

Les très évidentes origines chrétiennes de la Maçonnerie, réformées au départ et, par la suite, influencées par l’anglicanisme et d’une certaine façon par un néo-catholicisme (Au fur et à mesure de son implantation dans les pays latins). Même dans des obédiences se réclamant d’un laïcisme militant, nous retrouvons le fonctionnement que les sociologues classent dans le fonctionnement religieux typique : référence à une puissance organisatrice du monde, serments sur un livre sacré ou considéré comme tel, initiation de type « baptismal », vision eschatologique du destin de l’homme, décors rappelant la structure ecclésiale, rituels de type liturgiques qui encadrent le groupe et souvent discutés et défendus par une exégèse qui rappelle les querelles d’interprétations de textes sacrés et qui ont pour fonction de rassurer le groupe ou de lui donner une caution qui vient d’« ailleurs ». Ce que nous rappelle le professeur Hitchcock, théologien (8) : « L’abandon du rituel traditionnel place l’individu hors de sa communauté ; c’est par conséquent pour lui une expérience aliénante ; elle ne contribue pas, bien au contraire, à donner à sa vie un surcroît de bonheur et de sens ». Ce point de vue conservateur du rituel est encore largement adopté par la Maçonnerie. Le rituel est censé donner un sens, une catéchèse, au lieu de donner le champ à une libre interprétation de type philosophique : en fait, la Maçonnerie, dès ses origines, à tenter de récupérer une orientation théologique au détriment de l’espace philosophique. Ce que surenchérit encore le professeur Hitchcock, dans l’importance quasiment « sacrée » du rituel, où il ne conviendrait pas d’en changer un iota (9) : « Une transformation radicale et délibérée du rituel conduit aussi inévitablement à une modification de la croyance. Cette transformation radicale entraîne immédiatement une rupture des liens avec le passé vivant de la communauté, qui devient alors un fardeau aveulissant. Le désir de se défaire du poids du passé est incompatible avec le catholicisme, qui voit dans l’histoire un développement organique à partir de racines anciennes, et qui expriment cette idée en témoignant un profond respect pour la tradition ». A cet alignement sur une orientation religieuse, nous pouvons y ajouter l’amour des sœurs et des frères qui « me reconnaissent comme tel » et la recherche de l’« égrégore » qui, de par sa définition même, suggère la communion du groupe dans une croyance commune.

Hiram dans cercueil
Hiram sortant du cercueil

Et puis soudain, au-delà du « prêchi-prêcha » qui fait considérer la Maçonnerie par les sociologues ou les historiens comme une néo-religion dans le meilleur des cas et une secte dans le moins bon, émerge un soudain rapprochement avec la pensée d’Arthur Schopenhauer dans le passage concernant la recherche d’Hiram assassiné et la découverte de son cadavre. Et là, point de résurrection mais le constat d’une putréfaction avancée : en tentant d’inhumer le corps d’Hiram, le second Surveillant feint qu’un doigt lui échappe : « La chair quitte les os ! ». A son tour le premier Surveillant se penche à son tour et saisit le Médium de la même main en disant : « Tout se désuni ! ». L’union du groupe va permettre de sortir le cadavre d’Hiram : « Célébrons, mes FF, par des acclamations de joie, cet heureux jour qui ramène sur notre Loge attristée la Lumière que nous croyions perdue à jamais ! Notre Maître a revu le jour ! Il renaît en la personne de notre Très Cher Frère X ». Au-delà du sous-entendu christique que représente l’image d’Hiram, pas de résurrection mais la fin du destin individuel dans lequel l’instinct de vie va reprendre force et vigueur. La beauté du lotus se nourrie des immondices où il puise et se recrée de nouveau. La nature elle-même est source d’éternité, dans laquelle nous sommes déjà. Point besoin de l’image d’un démiurge créateur ! Schopenhauer, si convaincu par le courant bouddhiste, devait se régaler de la fameuse parole du « Dhammapada », où Bouddha dit à l’image d’un Créateur imaginaire (10) : « Longtemps j’ai erré dans le samsara, de naissance en naissance, cherchant sans le trouver, le bâtisseur de la maison. Qu’il est douloureux ; le cycle sans fin des réincarnations ! Ô bâtisseur ! Tu es découvert. Tu ne bâtiras plus de maisons désormais. Tes chevrons sont tous rompus, ta poutre maîtresse disloquée. Mon esprit, atteignant l’inconditionné, a réalisé l’extinction de la soif ». Ah oui ! Au fait, ce texte traduit du Pâli préfère le terme « Architecte » à celui de « bâtisseur » dans de nombreuses versions ! Etrange rencontre que celle de Schopenhauer et de l’imaginaire Hiram dans la construction d’une métaphysique de la mort …

En tout cas, je ne sais pas ce que vous en penser, mais je n’aime pas les enterrements : on s’y ennuie à mourir !

Lehaïm ! Vive la vie…

 NOTES

(1) Platon : Apologie de Socrate. Paris. Ed. Flammarion. 1997.

« Mais voici déjà l’heure de partir, moi pour mourir et vous pour vivre. De mon sort ou du vôtre lequel est le meilleur ? La réponse reste incertaine pour tout le monde » (Page 461).

(2) Bhagavad-Gita. Paris Synchronique édition. 2025. Et multiples autres éditions de poche.

(3) Schopenhauer Arthur : Métaphysique de l’amour/ Métaphysique de la mort. Paris. Union Générale d’éditions. (Page 117).

(4) Eléates : Courant philosophique crée par Xénophane de Colophon à Elée, dans le sud de l’Italie, colonie rattachée à Phocée. De cette école sortiront des philosophes célèbres comme Parménide, Zénon et Mélissus. Leur théorie principale était que toutes les connaissances nous venant des sens sont sujettes à caution, seules étant certaines celles qui viennent de la raison.

(5) Hermès Trismégiste : personnage mythique, auteur présumé de nombreux ouvrages, sans doute écrits par des néo-platoniciens d’Alexandrie. Durant l’affrontement au christianisme, les néo-platoniciens donnèrent un sens plus profond et spiritualiste au paganisme : ils attribuèrent la science humaine à Toth ou Hermès égyptien, où ils voyaient la source de toute science, le logos personnifié, trois fois plus grand, « Trismégistos ». Clément d’Alexandrie relève que 42 livres d’Hermès existaient à son époque.

(6) Schopenhauer Arthur : idem (Pages 142 et 143)

(7) Schopenhauer Arthur : ibiden (page 150).

(8) Davies Michael : La réforme liturgique anglicane. Paris. Ed. Clovis. 2004. (Page 142).

(9) Idem (Page 145).

(10) Bouddha : Dhammapada. Paris. Ed. Du Seuil. 2002. (Pages 66 et 67)

 BIBLIOGRAPHIE

– Arvon Henri : Le Boudhisme. Paris. PUF. 1976.

– Batini Ugo : Schopenhauer. Paris. Ed. Du Cerf. 2020.

– Batini Ugo : Schopenhauer, une philosophie de la désillusion. Paris. Ed. Ellipses. 2016.

– Batini Ugo : Dictionnaire Schopenhauer. Paris. Ed. Ellipses. 2020.

– Bouddha : Dhammapada. Paris. Ed. Du Seuil. 2002.

– Erasme : L’éloge de la folie. Paris. Ed. Flammarion. 1964.

– Felix François : Schopenhauer ou les passions du sujet. Lausanne. Ed. L’Âge d’Homme. 2007.

– Freud Sigmund : Malaise dans la civilisation. Paris. PUF. 1971.

– Rosset Clément : Ecrits sur Schopenhauer. Paris. PUF. 2001

– Schopenhauer Arthur : Le monde comme volonté et comme représentation. Paris. Ed. Gallimard. 2025.

– Schopenhauer Arthur : Le sens du destin. Paris. Ed. Vrin. 2009.

– Schopenhauer Arthur : Parerga et paralipomena. Paris. Ed. Robert Laffont. 2020.

– Schopenhauer Arthur : De la quadruple racine du principe de raison suffisante. Paris. Ed. Vrin. 1998.

– Schopenhauer Arthur : L’art d’avoir toujours raison. Paris. Ed. Mille et une Nuits. 2025.

– Schopenhauer Arthur : Aphorismes sur la sagesse. Paris. Ed. Intégrale et Collector. 2023.

– Schopenhauer Arthur : Lettres (2 tomes). Paris. Ed. Gallimard 2017.

Christian Confortini réélu Très Puissant Souverain Grand Commandeur du Suprême Conseil du Grand Collège des Rites Écossais du GODF

Le Suprême Conseil du Grand Collège des Rites Écossais du Grand Orient de France s’est réuni, vendredi 5 juin, en tenue solennelle, afin de procéder à l’élection de son collège des officiers pour l’année maçonnique 2026-2027. La réélection de Christian Confortini comme Très Puissant Souverain Grand Commandeur, pour une quatrième et dernière année selon la précision qu’il aurait lui-même apportée, marque à la fois une continuité, une stabilité et une forme d’achèvement maîtrisé.

Dans le paysage parfois agité des puissances maçonniques, ce vote unanime mérite d’être relevé

L’unanimité, lorsqu’elle n’est pas simple habitude protocolaire, dit quelque chose d’un climat intérieur. Elle manifeste ici une Juridiction qui entend poursuivre son œuvre sans bruit inutile, dans la fidélité à son histoire, à son identité libérale, à son enracinement humaniste et à son lien organique avec son Obédience matricielle, le Grand Orient de France.

Le Grand Collège des Rites Écossais n’est pas une structure secondaire dans l’histoire maçonnique française

Il se situe au cœur d’une longue mémoire de l’écossisme.

Les hauts grades apparaissent dès le XVIIIe siècle dans le sillage de la Maçonnerie symbolique, avant de s’organiser progressivement en systèmes, puis en séquences initiatiques cohérentes. Le site du Grand Collège rappelle que, dans les années 1740, le terme « écossais » pouvait désigner un grade, une échelle de grades post-magistraux ou encore un atelier travaillant ces degrés particuliers. Il rappelle aussi que ces grades finiront par former les lignées qui conduisent à la Maçonnerie de Perfection, puis au Rite Écossais Ancien Accepté.

L’histoire moderne du Rite Écossais Ancien Accepté passe par Charleston, où est annoncé en 1801 le Suprême Conseil du 33e degré pour les États-Unis, avant que le rite ne prenne à Paris, en 1804, le nom de Rite Écossais Ancien et Accepté.

C’est à Paris que la liste des hauts grades fut complétée et ordonnée par le Grand Orient de France.

En 1804, Alexandre de Grasse-Tilly crée en France un Suprême Conseil et une Grande Loge Générale Écossaise, puis, le 4 décembre de la même année, un concordat est signé avec le Grand Orient de France, document dans lequel apparaît pour la première fois l’expression « Rite Écossais Ancien et Accepté ».

La suite institutionnelle est tout aussi décisive

En 1815, dans le contexte de la chute de l’Empire, le Rite Écossais Ancien et Accepté se réorganise au sein du Grand Orient de France, qui forme alors un Grand Consistoire des Rites. En 1826, ce Grand Consistoire devient le Grand Collège des Rites. Cette structure jouera un rôle majeur dans la diffusion, l’ordonnancement et la pratique des hauts grades écossais en France.

C’est donc à l’intérieur d’une très longue chaîne que s’inscrit la réélection de Christian Confortini

Il ne s’agit pas seulement d’un mandat reconduit. Il s’agit d’un maillet qui demeure dans une main connue, au service d’une Juridiction dont la vocation est de maintenir vivante une voie de perfectionnement, sans renoncer à l’exigence intellectuelle, à la liberté de conscience ni à la dimension symbolique du travail maçonnique. Christian Confortini avait été porté à la tête du Suprême Conseil du Grand Collège des Rites Écossais en 2023, succédant alors à Georges Lassous.

Mais l’autre élément majeur de cette élection réside dans la place désormais occupée par Pierre Mollier, élu Premier Lieutenant Commandeur.

Cette désignation dépasse la simple distribution des offices

Elle donne à cette nouvelle année une tonalité particulière. Avec Pierre Mollier, c’est toute une mémoire savante de la Franc-Maçonnerie française qui entre plus nettement encore dans la ligne de responsabilité immédiate du Grand Collège.

Pierre Mollier n’est pas seulement un historien de la Franc-Maçonnerie mais pour beaucoup il incarne L’HISTORIEN de la Franc-Maçonnerie.

lI est l’un de ceux qui, depuis plusieurs décennies, ont contribué à donner à la recherche maçonnique française une rigueur documentaire, une hauteur critique et une lisibilité intellectuelle. Né à Lyon en 1961, diplômé de Sciences Po Paris, formé aussi aux sciences religieuses à l’École pratique des hautes études, il a dirigé la bibliothèque et les archives du Grand Orient de France de 1995 à 2025, avant d’être également conservateur du musée de la franc-maçonnerie de 2013 à 2025. Il est aussi Grand Archiviste du Grand Collège des Rites Écossais et dirige la bibliothèque André Doré, spécialisée dans les hauts grades maçonniques.

Bijou des Souverains Grands Inspecteurs Généraux du 33e

Dans un entretien publié en 2025 dans Humanisme, notre TCS Cécile Revauger retraçait ce parcours sous un titre très juste, « Pierre Mollier, une vie dédiée au Grand Orient de France ». On y retrouve l’itinéraire d’un homme passé par Sciences Po, le Quai d’Orsay, la communication, Ogilvy, puis le WWF France, avant d’entrer en 1987 au Grand Orient de France dans la Loge Emmanuel Arago – Vérité prime tout. Il y confie aussi combien la dimension rituelle l’avait d’abord surpris, puis passionné, au point de l’amener vers l’étude des rituels maçonniques dans un cadre académique.

Cette trajectoire dit beaucoup

Pierre Mollier est un homme de bibliothèque, mais non de poussière. Un homme d’archives, mais non de nostalgie. Un homme de musée, mais non de vitrine froide. Sa méthode consiste à faire parler les traces, les manuscrits, les sceaux, les tableaux, les emblèmes, les correspondances et les rituels, afin que la Tradition ne soit pas seulement répétée, mais comprise, éclairée, transmise.

Son élection comme Premier Lieutenant Commandeur possède donc une valeur symbolique forte

Pierre Mollier

Dans une Juridiction écossaise, l’archive n’est jamais seulement conservation du passé. Elle est braise sous la cendre, mémoire opérative, pierre d’attente pour l’avenir. Le rite ne vit que s’il est transmis avec fidélité et intelligence. Il meurt lorsqu’il devient formule creuse, répétition sans conscience ou décor sans intériorité.

À travers Pierre Mollier, c’est aussi une certaine idée de la Maçonnerie qui se trouve mise en avant. Une Maçonnerie qui ne sépare pas l’érudition de l’initiation. Une Maçonnerie qui sait que l’histoire n’affaiblit pas le symbole, mais lui donne au contraire son épaisseur. Une Maçonnerie qui refuse de confondre la Tradition avec l’immobilité, et qui comprend que la liberté de conscience exige aussi la discipline de l’étude.

Le collège des officiers élu pour 2026-2027 traduit cette volonté de continuité organisée

Très Puissant Souverain Grand Commandeur – Christian Confortini
Premier Lieutenant Commandeur – Pierre Mollier
Second Lieutenant Commandeur – Xavier Le Bris
Grand Orateur – Joël Ruiz
Adjoint – Alain Massabiau
Grand Chancelier aux Affaires Intérieures, Garde des Sceaux – Stéphane Beaujot
Adjoint – Frédéric Sirot
Grand Chancelier aux Affaires Extérieures – Jacques Anglade
Adjoint – Jean-Luc Delmas
Grand Trésorier – Jean-Louis Le Guen
Adjoint – Christian Mathieu
Grand Secrétaire du Suprême Conseil – Marc Houver
Adjoint – Samba Fall
Grand Hospitalier – René Burgues
Grand Expert – Jean-François Baixas
Grand Maître des Cérémonies – Didier Chiodo
Grand Maître Colonne d’Harmonie – Jean-Marc Pomeret
Grand Capitaine des Gardes – Pierre Lacore
Grand Archiviste – Bernard Buttet

Ainsi se dessine une année 2026-2027 placée sous le double signe de la stabilité et de la transmission

Christian Confortini assure la continuité du maillet. Pierre Mollier incarne, plus que jamais, la profondeur de la mémoire et la vigilance de l’esprit. Entre l’un et l’autre, le Grand Collège des Rites Écossais semble vouloir affirmer que les hauts grades ne sont ni un supplément décoratif ni une hiérarchie de prestige, mais une école de dépassement, de discernement et de responsabilité.

Dans l’écossisme véritable, monter ne signifie pas dominer

Monter signifie approfondir. Il ne s’agit pas de s’élever au-dessus des autres, mais de descendre plus loin en soi-même pour mieux servir. C’est peut-être là, au fond, le sens le plus juste de cette réélection et de ce nouveau collège.

Une Juridiction ancienne rappelle qu’elle n’a de légitimité que si elle demeure vivante.

Une mémoire se remet en marche. Une chaîne se resserre. Et sous la voûte étoilée des hauts grades, l’histoire continue de travailler la pierre.

Le Vatican, la franc-maçonnerie et l’IA catholique, quand la porte demeure fermée

À l’heure où l’encyclique Magnifica humanitas de Léon XIV appelle à protéger la personne humaine face aux puissances de l’intelligence artificielle (IA), un fait inattendu vient troubler le paysage. La Grande Loge Mixte Universelle (GLMU) salue le contenu humaniste du texte pontifical, tandis que Riposte Catholique y voit de quoi nourrir les critiques les plus sévères contre un supposé anthropocentrisme romain. Mais ce rapprochement éthique ne change rien au fond doctrinal. Interrogée sur la compatibilité entre foi catholique et appartenance maçonnique, l’IA catholique Magisterium AI restitue la ligne constante du Vatican. Pour Rome, la porte demeure fermée.

À l’occasion de la publication de Magnifica humanitas, première encyclique de Léon XIV consacrée à la protection de la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle, 450.fm a interrogé Magisterium AI, présentée comme une IA catholique gratuite, facile d’usage et destinée à fournir des réponses enracinées dans la tradition de l’Église.

L’outil se décrit lui-même comme une réponse instantanée et fiable, adossée à l’enseignement catholique.

À l’heure où CatéGPT, Magisterium AI ou d’autres chatbots religieux proposent de traverser autrement les textes sacrés, les intelligences artificielles confessionnelles deviennent plus que des instruments de consultation. Elles deviennent des miroirs doctrinaux.

Que répond donc une IA catholique lorsqu’elle est interrogée sur la compatibilité entre appartenance à l’Église catholique et appartenance à la franc-maçonnerie.

La réponse est nette

Elle ne crée pas une position nouvelle. Elle restitue celle du Magistère. Pour le Vatican, l’adhésion active d’un fidèle catholique à une loge maçonnique reste interdite.

Le paradoxe est d’autant plus intéressant que Magnifica humanitas suscite aujourd’hui une réception inattendue dans le monde maçonnique

Riposte catholique

Le 3 juin 2026, Riposte Catholique relève qu’une obédience maçonnique, la Grande Loge Mixte Universelle, a salué le contenu humaniste de l’encyclique et affirmé son adhésion à son orientation générale. Le site rapporte aussi les critiques de Mgr Joseph Strickland, ancien évêque de Tyler, qui voit dans le texte un risque de déplacement théologique, comme si l’humanité, sa dignité et ses relations prenaient une place trop centrale au détriment de Dieu, du péché, de la rédemption et du salut.

La GLMU, de son côté, lit l’encyclique par un autre prisme

Elle retient l’appel à maintenir l’humain au centre de toute innovation, à préserver la liberté de conscience, à refuser qu’une machine remplace le discernement, la responsabilité et la fraternité vivante. Cette lecture maçonnique n’est pas surprenante. Elle trouve dans le texte pontifical une inquiétude que la franc-maçonnerie humaniste peut partager. L’intelligence artificielle ne doit pas devenir un pouvoir sans visage, ni une nouvelle idole technique, ni une Babel algorithmique dressée contre la dignité de l’être humain.

GLMU-Magnifica-Humanitas

Le Vatican lui-même présente Magnifica humanitas comme une encyclique sur la protection de la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle, avec la dignité de l’être humain comme critère destiné à orienter le progrès technique

La synthèse officielle insiste sur l’alternative entre la tour de Babel et la reconstruction de Jérusalem, entre la puissance qui s’élève contre l’humain et le chantier patient d’une société plus fraternelle. Elle rappelle aussi que les intelligences artificielles, privées d’expérience, de valeurs et de sentiments, ne peuvent jamais assumer une responsabilité ou une suprématie sur l’intelligence humaine.

Voilà donc une zone de rencontre possible

Sur le terrain éthique, social et anthropologique, des catholiques et des francs-maçons peuvent entendre la même alerte. La technique ne doit pas dominer l’humain. La donnée ne doit pas remplacer la conscience. L’efficacité ne doit pas abolir la liberté. La machine ne doit pas décider là où la personne humaine doit répondre.

Mais cette convergence ne doit pas être confondue avec une réconciliation doctrinale. C’est ici que l’affaire devient plus profonde. Le fait qu’une obédience maçonnique puisse approuver l’orientation humaniste d’une encyclique ne signifie pas que l’Église catholique reconnaisse la compatibilité entre foi catholique et appartenance maçonnique. L’accord ponctuel sur l’intelligence artificielle ne dissout pas le désaccord de fond sur la vérité, la révélation, l’initiation, la grâce et la médiation spirituelle.

Un mémoire confidentiel de novembre 2017 avait pourtant tenté d’ouvrir une voie de dialogue entre l’Église catholique et plusieurs grandes loges françaises dites régulières et de tradition

Il plaidait pour la possibilité d’une double appartenance, vécue par certains catholiques francs-maçons non comme une rupture avec leur foi, mais comme un approfondissement intérieur, une discipline symbolique et morale susceptible de nourrir leur chemin spirituel.

450.fm avait déjà révélé et analysé ce dossier, en rappelant que ce mémoire concernait notamment la Grande Loge Nationale Française (GLNF), la Grande Loge Traditionnelle et Moderne de France (GLTMF) et la Grande Loge Traditionnelle et Symbolique Opéra (GLTSO), dans le cadre d’échanges menés avec des évêques délégués autorisés par la Conférence des évêques de France.

Ce document se présente comme la synthèse de premiers échanges entre ces obédiences de tradition et des représentants de l’Église catholique. Il porte donc la marque d’une tentative prudente, mais réelle, de clarification.

Pascal Bèfre, Grand Maître de la GLTSO

À ce titre, la présence de la signature de Pascal Bèfre mérite d’être relevée. Il intervenait alors comme représentant de la Grande Loge Traditionnelle et Symbolique Opéra. Depuis son élection lors du Convent du 11 avril 2026, Pascal Bèfre est devenu Très Respectable Grand Maître de la GLTSO, ce qui donne aujourd’hui à cette signature une résonance particulière dans le paysage maçonnique français (PMF).

Le mémoire partait d’une souffrance

Celle de catholiques fidèles à leur foi, engagés dans des obédiences maçonniques dites « régulières » – soit à peine plus de 20 % des francs-maçons français –, qui ne se reconnaissent ni dans l’anticléricalisme militant, ni dans l’hostilité à l’Église, ni dans un relativisme agressif. Ces frères disent parfois que leur chemin initiatique a rouvert en eux le goût du silence, de la prière, de la profondeur intérieure, voire d’une relation plus vive au Christ. Ils ne demandent pas à l’Église de reconnaître la franc-maçonnerie comme une voie religieuse. Ils demandent à ne pas être confondus avec des adversaires de la foi.

GLTMF logo

Le mémoire distinguait donc une franc-maçonnerie régulière, spiritualiste, attachée au Grand Architecte de l’Univers, respectueuse des religions et excluant les débats religieux ou politiques en loge, d’une maçonnerie plus séculière, plus libérale, issue notamment de la rupture de 1877. Cette distinction est importante pour l’histoire maçonnique. Elle l’est aussi pour la compréhension des sensibilités internes au paysage obédientiel français. Mais elle ne suffit pas à convaincre Rome.

La raison est simple.

Le Vatican ne juge pas seulement l’attitude d’une loge envers l’Église

Il ne se contente pas de constater l’absence d’hostilité ou la qualité morale de ses membres. Il se place sur un autre plan, celui des principes. Le texte romain de 1985, intitulé Impossibilité de conciliation entre foi chrétienne et maçonnerie, rappelle que l’étude menée par la Congrégation pour la doctrine de la foi avait confirmé une impossibilité fondamentale de conciliation entre les principes de la maçonnerie et ceux de la foi chrétienne, indépendamment de l’attitude pratique des différentes loges envers l’Église.

La question centrale est celle de la vérité

Transfiguration, attr. à Théophane le Grec (1403), galerie Tretiakov, Moscou.

Pour l’Église catholique, la foi n’est pas d’abord une sagesse universelle, une morale humaniste, une méthode de perfectionnement ou une quête symbolique. Elle est rencontre avec Jésus-Christ, révélation de Dieu, réception de la grâce, entrée sacramentelle dans une vérité donnée. L’être humain ne monte pas seulement vers la lumière par degrés. Il reçoit une lumière qui vient à lui. Il ne construit pas Dieu par symboles. Il répond à Dieu qui se révèle.

La franc-maçonnerie, elle, propose un chemin initiatique, progressif, symbolique. Elle parle de degrés, de silence, de secret, d’outils, de passage de l’ombre à la lumière, de fraternité rituelle, de perfectionnement de soi. Ce langage peut sembler compatible avec une foi personnelle, surtout dans les obédiences qui se veulent spiritualistes. Mais c’est précisément là que Rome voit le danger. Si la révélation chrétienne devient une voie parmi d’autres au sein d’une architecture symbolique plus large, alors la foi catholique risque de changer de statut. Elle n’est plus l’événement central du salut, elle devient une expression particulière d’une quête universelle.

C’est pourquoi la déclaration de 1983, signée par le cardinal Joseph Ratzinger et approuvée par Jean-Paul II, demeure décisive

Elle affirme que le jugement négatif de l’Église sur les associations maçonniques demeure inchangé, que leurs principes ont toujours été considérés comme inconciliables avec la doctrine de l’Église, que l’inscription à ces associations reste interdite, et que les fidèles qui y appartiennent sont en état de péché grave et ne peuvent accéder à la sainte communion.

Cette position n’a pas été abandonnée

Le 13 novembre 2023, le Dicastère pour la doctrine de la foi, dans une réponse approuvée par le pape François à propos des catholiques francs-maçons aux Philippines, a réaffirmé que l’adhésion active à la franc-maçonnerie par un fidèle est interdite en raison de l’inconciliabilité entre la doctrine catholique et la franc-maçonnerie. Vatican News a rappelé à cette occasion que les catholiques ne peuvent adhérer à la franc-maçonnerie.

Magisterium, logo

Voilà ce que Magisterium AI restitue

Non pas une opinion de circonstance. Non pas une crispation numérique. Non pas une réponse inventée par un algorithme. Mais la ligne romaine, telle qu’elle s’est exprimée en 1983, en 1985 et encore en 2023. L’intelligence artificielle catholique fonctionne ici comme un miroir. Elle ne décide pas. Elle renvoie l’image d’une doctrine déjà constituée.

Le nouvel élément, avec Magnifica humanitas, est donc moins une ouverture qu’un révélateur. Le texte pontifical peut être reçu favorablement par une obédience maçonnique lorsque celle-ci y lit une défense de la dignité humaine contre la domination technologique. Mais cette réception ne modifie pas le rapport de l’Église à l’initiation maçonnique. La GLMU peut saluer l’humanisme de Léon XIV. Rome peut, dans le même mouvement, maintenir que l’appartenance maçonnique demeure incompatible avec la foi catholique.

Armes du Vatican

Ce n’est pas forcément une contradiction

C’est la différence entre une convergence éthique et une communion doctrinale. Deux traditions peuvent se rencontrer sur la défense de l’humain, sur la vigilance face à la technique, sur le refus d’une déshumanisation algorithmique. Elles peuvent même employer des mots proches, dignité, fraternité, responsabilité, conscience. Mais ces mots ne reposent pas nécessairement sur la même pierre d’angle.

Pour la franc-maçonnerie, l’humain est souvent l’ouvrier d’un chantier intérieur. Il taille sa pierre, travaille sur lui-même, cherche la lumière, apprend à se reconnaître frère parmi les frères. Pour l’Église catholique, l’humain est d’abord créature appelée, blessée, sauvée, habitée par Dieu, rendue à sa vérité par le Christ. Les deux visions peuvent dialoguer. Elles peuvent même s’estimer. Mais elles ne se superposent pas.

C’est pourquoi le débat autour de l’anthropocentrisme supposé de Magnifica humanitas est si révélateur

Pape Leon XIV (Robert Francis Prevost)

Les critiques catholiques les plus sévères reprochent à Léon XIV de placer l’humain trop au centre. Les francs-maçons humanistes, eux, peuvent précisément se réjouir que l’humain demeure la mesure de l’usage de la technique. Entre ces deux lectures se joue une question immense. L’être humain est-il centre par lui-même, ou centre parce qu’il est image de Dieu. La dignité est-elle fondement autonome, ou conséquence d’une création et d’une vocation. L’humanisme est-il une fin, ou un seuil.

450.fm livrera prochainement à ses lecteurs une note de lecture détaillée de Magnifica humanitas, comme il sait le faire, en entrant dans la chair du texte, dans ses images bibliques, dans son usage de Babel et de Jérusalem, dans sa critique de la puissance technique, dans sa théologie de la personne humaine et dans les résonances que ce document peut avoir pour une lecture maçonnique de notre temps.

Drapeau du Vatican

Car l’enjeu dépasse largement la seule querelle entre Rome et la franc-maçonnerie

Il touche à la question centrale de notre époque. Qui gardera l’humain lorsque la machine produira du langage, orientera les choix, classera les consciences, décidera des accès, des risques, des valeurs et des vies. Qui préservera la liberté lorsque l’efficacité deviendra la nouvelle idole. Qui rappellera que la fraternité ne se code pas, que le discernement ne s’automatise pas, que la conscience ne se délègue pas.

Entre l’autel et le pavé mosaïque, entre le sacrement et le symbole, entre la grâce reçue et la lumière cherchée, le dialogue demeure possible. Mais la réconciliation doctrinale reste hors d’atteinte. Le mémoire de 2017 voulait ouvrir une porte. Rome a rappelé en 1983, en 1985 et en 2023 que cette porte ne pouvait pas être franchie sans toucher au cœur même de la foi catholique.

Vatican à Rome. Basilique Saint-Pierre

Le Temple maçonnique peut accueillir le croyant dans sa quête. L’Église, elle, continue d’affirmer qu’un catholique ne peut servir deux architectures spirituelles sans risquer de déplacer la pierre d’angle de sa foi. Et l’intelligence artificielle, si elle prétend servir l’humain plutôt que l’asservir, devra peut-être apprendre elle aussi cette première sagesse. Toute lumière n’éclaire pas de la même manière. Toute porte ouverte n’est pas franchissable. Toute quête de vérité exige de savoir devant quel seuil nous nous tenons.

Magnifica humanitas ouvre un chantier nécessaire sur l’intelligence artificielle, la dignité humaine et la responsabilité morale. Mais elle ne rouvre pas, pour Rome, la porte de la double appartenance.

La GLMU peut saluer l’humanisme du pape…

Le Vatican, lui, maintient sa doctrine.

Entre Babel et Jérusalem, entre le Temple intérieur et l’Église sacramentelle, le dialogue peut continuer. La fusion, elle, demeure impossible.

L’interview de Jissey : « Les nouvelles thérapies psychédéliques »

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Dans cet ouvrage, le psychiatre et psychothérapeute Olivier Chambon présente un panorama des thérapies assistées par les psychédéliques, à travers les témoignages de praticiens et de chercheurs. Son objectif n’est pas de promouvoir une consommation récréative de ces substances, mais d’explorer leur potentiel thérapeutique, psychologique, existentiel et spirituel lorsqu’elles sont utilisées dans un cadre rigoureusement encadré.

L’auteur rappelle que les psychédéliques (psilocybine, LSD,MDMA, DMT, kétamine, etc.) furent largement étudiés dans les années 1950-1960 avant d’être interdits pour des raisons davantage politiques que scientifiques. Depuis une vingtaine d’années, les recherches reprennent dans plusieurs universités prestigieuses et montrent des résultats prometteurs concernant : la dépression résistante ; l’anxiété liée aux maladies graves ; les addictions ; le stress post-traumatique ; certaines souffrances existentielles.
Nous assistons  ainsi à un changement de paradigme : la psychiatrie pourrait passer d’une logique de traitement symptomatique chronique à une logique de transformation profonde de la conscience.

L’un des messages essentiels du livre est que l’efficacité thérapeutique ne dépend pas uniquement de la molécule administrée mais surtout de l’expérience vécue par le patient. Les experts interrogés insistent sur trois éléments : La préparation du patient – L’accompagnement pendant l’expérience. – L’intégration psychologique après celle-ci.  Une expérience psychédélique n’est pas un traitement chimique ordinaire ; elle ouvre temporairement un état de conscience élargi dans lequel des souvenirs, des émotions ou des compréhensions nouvelles peuvent émerger.

Selon les thérapeutes interrogés, les psychédéliques permettent souvent d’accéder à des contenus psychiques difficilement accessibles par la parole seule : traumatismes anciens ; mémoires émotionnelles enfouies ; peurs existentielles ; sentiment de séparation ; manque de sens dans la vie. L’expérience vécue peut produire des prises de conscience rapides, parfois après seulement une ou quelques séances, là où certaines thérapies classiques nécessitent des années. Chambon souligne cependant que ces substances ne sont pas des « remèdes miracles ». Sans accompagnement psychothérapeutique sérieux, les bénéfices peuvent être limités ou mal intégrés.

La dimension spirituelle est innovante. Alors que la psychiatrie classique évite souvent les questions spirituelles, Chambon considère que les expériences psychédéliques peuvent provoquer : des sentiments d’unité ; une dissolution temporaire de l’ego ; une perception d’interconnexion avec le vivant ; des expériences qualifiées de mystiques. Pour de nombreux patients, ces vécus entraînent une diminution de la peur de la mort et une redécouverte du sens de l’existence. L’auteur ne prétend pas démontrer scientifiquement les réalités spirituelles rencontrées ; il constate simplement leur fréquence et leur impact thérapeutique.

 Au fil des témoignages, une question plus vaste apparaît : la conscience est-elle uniquement produite par le cerveau ? Plusieurs thérapeutes rapportent des phénomènes inhabituels vécus par leurs patients : expériences transpersonnelles, impressions de contact avec une intelligence supérieure, souvenirs symboliques ou archétypaux. L’auteur ne tranche pas définitivement mais invite à une ouverture intellectuelle. Selon lui, les psychédéliques pourraient obliger la science à élargir sa compréhension de la conscience humaine.

En Conclusion :  Le livre est à la fois médical, psychologique et philosophique. Pour Olivier Chambon, les thérapies psychédéliques pourraient constituer l’une des avancées majeures du XXIᵉ siècle en santé mentale. Leur intérêt ne résiderait pas seulement dans la réduction des symptômes mais dans leur capacité à favoriser une transformation profonde de la relation à soi, aux autres et au monde. L’ouvrage laisse finalement une impression forte : la guérison psychique passe peut-être moins par le contrôle de la conscience que par son expansion temporaire dans un cadre thérapeutique sécurisé.

L’AUTEUR

Le Docteur Olivier Chambon est psychiatre et psychothérapeute depuis plus de trente ans . Il s’intéresse à l’utilisation thérapeutique  des états élargis de conscience. Il est auteur de  nombreux ouvrages  sur les psychothérapies. La conscience, le chamanisme,  les expériences de mort imminente et les psychédélique.
Pour rappel :
* LA REVOLUTION PSYCHEDELIQUE
* L’APPROCHE CHAMANIQUE  DE LA THERAPIE
* PSYCHOTHERAPIE ET CHAMANISME
Tous parus chez le même éditeur.

« Le Rite Écossais Rectifié, quel christianisme ? » La Loge de recherche Héritage n°2 au cœur de l’héritage willermozien

Avec Le Rite Écossais Rectifié, quel christianisme ?, la Loge de recherche Héritage n°2 de la Grande Loge Traditionnelle et Symbolique Opéra livre un cahier anniversaire d’une rare densité. Dix années de recherche y trouvent leur juste respiration autour d’une question centrale pour le Régime Écossais Rectifié, celle de sa source chrétienne, non comme frontière confessionnelle, mais comme voie intérieure de relèvement, de discernement et de rectification.

Avec Le Rite Écossais Rectifié, quel christianisme ?, la Loge de recherche Héritage n°2 ne publie pas seulement un cahier anniversaire

Elle élève, après dix années de travail, une pierre de mémoire au cœur du Régime Écossais Rectifié, afin d’interroger ce qui en constitue la respiration la plus intime, sa source chrétienne, son exigence doctrinale, sa fidélité willermozienne et sa capacité à parler encore à l’homme de désir.

L’éditorial de Philippe Cangemi donne d’emblée la tonalité de l’ensemble

Philippe Cangémi

Il rappelle que ce qui pouvait apparaître, lors des premiers numéros, comme une collection en devenir, constitue désormais un véritable corpus de dix volumes, nécessaire dans le paysage maçonnique français et particulièrement pour les Frères attachés à ce rite singulier. Depuis 2014, la Loge de recherche Héritage n°2 poursuit une mission exigeante qui consiste à rendre accessibles les fonds Willermoz, à travailler les sources, à éclairer les aspects traditionnels du Rite Écossais Rectifié et à offrir aux lecteurs une compréhension plus juste de cette voie. La question posée par ce dixième cahier devient alors décisive.

De quel christianisme s’agit-il au sein du Rectifié ? Philippe Cangemi ne réduit pas cette interrogation à une étiquette confessionnelle. Il la place au niveau de la connaissance, de la pratique et du discernement. Mieux connaître le Régime, c’est mieux le pratiquer. Mieux comprendre sa matrice chrétienne, c’est dépasser le jugement sommaire sur le « bon » ou le « mauvais » chrétien pour accueillir une interrogation plus profonde. Ces hommes sont-ils des hommes de désir et, s’ils le sont, trouvent-ils leur juste place dans l’obédience ?

Ce déplacement du regard donne à l’ouvrage sa véritable portée

Le christianisme du Rite Écossais Rectifié ne se présente pas ici comme une barrière destinée à exclure, mais comme une voie de profondeur, une grammaire spirituelle, une exigence de relèvement. Nous ne sommes pas devant une identité close, mais devant une structure intérieure qui demande à être comprise, méditée et éprouvée. Le Rectifié n’invite pas seulement à croire. Il invite à se rectifier. Il ne demande pas seulement d’adhérer à une mémoire chrétienne. Il appelle à en retrouver la puissance opérative, celle qui transforme l’homme, ordonne son désir, purifie son intention et l’oriente vers la Cité sainte intérieure.

Le cahier possède ainsi une rare vertu de clarification

Bijou MESA
Bijou MESA verso

Il rappelle que le Régime Écossais Rectifié n’est pas seulement un rite parmi d’autres, mais une architecture de l’âme. Sa distinction entre classe symbolique et classe chevaleresque, la place accordée au Maître Écossais de Saint-André, le rapport à la Cité sainte, la mémoire de Jean-Baptiste Willermoz, tout cela compose une pédagogie du redressement. La question chrétienne y devient moins une appartenance qu’un axe, moins un héritage reçu qu’une responsabilité vivante. Nous comprenons alors que le christianisme du Rectifié n’est pas un mot placé au-dessus du Temple, mais une lumière travaillant la pierre depuis l’intérieur. Il ne contraint pas l’esprit. Il l’appelle. Il ne ferme pas la recherche. Il lui donne une verticalité.

Bernard Sevin occupe dans cet ensemble une place de passeur

Bernard Sevin

Ancien élève de l’École Normale Supérieure, inspecteur d’académie honoraire, spécialiste des sciences des technologies industrielles, il apporte au Régime Écossais Rectifié une méthode, une patience, une précision presque opérative. Grand Prieur du Grand Prieuré du Septentrion et vice-président du Haut Conseil du Rite pour la Province d’Auvergne-Opéra, il incarne cette alliance rare entre culture de la source et fidélité vécue au chemin. Ses travaux au sein d’Héritage Willermoz, aux côtés de François Caux, Philippe Cangemi, Dominique Daffos, Fadi Caledit et Gérard Gendet, participent d’une même œuvre de transmission. François Caux, juriste et homme d’expérience institutionnelle, engagé lui aussi dans les responsabilités du Régime, rappelle par son parcours que la pensée rectifiée n’est jamais séparée d’une pratique, d’un gouvernement intérieur et d’un sens de l’ordre spirituel.

La force de ce cahier est de ne pas chercher à rendre le Rite plus acceptable en l’affadissant

Il assume son héritage, ses tensions, ses exigences et ses énigmes. Il nous rappelle que la tradition n’est vivante que lorsqu’elle accepte d’être interrogée avec amour, précision et gravité. À l’heure où tant de discours maçonniques se contentent d’un humanisme sans profondeur, Héritage Willermoz ose replacer la question spirituelle au centre du chantier. Cela mérite attention, respect et gratitude.

Le Rite Écossais Rectifié, quel christianisme ? n’offre pas une réponse close

Il ouvre une veille. Il nous apprend que l’héritage de Jean-Baptiste Willermoz n’est pas un dépôt immobile, mais une braise confiée aux mains des Frères. Encore faut-il savoir la garder vive, non pour brûler le monde, mais pour éclairer l’homme.

Éd. de la Tarente

Le Rite Écossais Rectifié, quel christianisme ?

Loge de recherche Héritage n°2
Les Éditions de la Tarente, coll. Héritage Willermoz – Rite Écossais Rectifié, Cahier n°10 , 2025, 122 pages, 24 €

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