Accueil Blog Page 39

« Au féminin », quand les femmes franchissent les portes du compagnonnage

Au Musée du Compagnonnage de Tours, l’exposition « Au féminin » raconte une conquête silencieuse, patiente et profondément humaine. Celle de femmes qui, depuis leur entrée sur le Tour de France en 2004, ont ouvert une voie longtemps interdite. Entre histoire, portraits, objets personnels, enquêtes filmées et chefs-d’œuvre, cette exposition rappelle que la transmission ne connaît ni genre ni frontière lorsque la main, l’esprit et le cœur travaillent ensemble.

Le compagnonnage a longtemps porté les habits d’un monde d’hommes

Non par essence, mais par histoire, par usages, par inerties, par ces habitudes collectives qui finissent parfois par se prendre pour des lois naturelles. Le Tour de France, les ateliers, les métiers, les rites de passage, les gestes transmis de génération en génération, tout semblait dessiner un univers viril, robuste, fermé sur lui-même, comme si la noblesse du métier devait nécessairement se conjuguer au masculin.

Et puis des femmes sont entrées.

Non en visiteuses, non en spectatrices, non en figures décoratives d’une modernité affichée, mais en professionnelles, en apprenties exigeantes, en ouvrières du geste juste, en chercheuses de perfection. Depuis 2004, quelques pionnières ont franchi les portes du compagnonnage. Elles n’ont pas seulement demandé une place. Elles l’ont prise par le travail, par l’excellence, par la patience, par cette autorité très particulière que donne le métier lorsqu’il est pratiqué avec rigueur.

L’exposition « Au féminin », présentée au Musée du Compagnonnage de Tours du 12 juin au 31 octobre 2026, vient précisément raconter cette histoire récente et déjà essentielle.

Elle montre comment la présence des femmes est aujourd’hui acquise chez les compagnons, tout en rappelant que la mixité des métiers demeure encore inégalement partagée selon les secteurs. Il ne suffit pas d’ouvrir une porte pour que toutes les habitudes disparaissent. Il ne suffit pas d’admettre quelques parcours exemplaires pour que les représentations collectives soient entièrement transformées. Mais chaque parcours, chaque visage, chaque chef-d’œuvre, chaque outil saisi par une main libre vient déplacer la ligne.

Affiche officielle

L’exposition mêle histoire, enquêtes filmées, portraits photographiques, objets personnels et chefs-d’œuvre

Elle ne se contente donc pas de produire un discours. Elle donne à voir. Elle fait entendre. Elle replace les trajectoires individuelles dans une mémoire plus vaste, celle du compagnonnage comme école du métier, de la fraternité, de la transmission et de l’élévation par l’ouvrage bien fait.

Pour un regard maçonnique, une telle exposition parle immédiatement.

Elle parle de passage, de seuil, d’initiation, de reconnaissance, de silence, de travail sur soi par le travail de la matière

Le Musée du Compagnonnage, situé dans l'ancienne abbaye Saint-Julien de Tours
Le Musée du Compagnonnage, situé dans l’ancienne abbaye Saint-Julien de Tours

Elle rappelle que l’outil n’est jamais neutre. Le ciseau, le marteau, le compas, l’équerre, la varlope, l’aiguille, le fil, la pierre, le bois ou le métal deviennent autant de médiations entre l’être humain et ce qu’il peut devenir. Dans l’atelier comme dans la loge, il y a ce même appel à sortir du brut, à ordonner, à ajuster, à apprendre humblement avant de transmettre.

Mais l’exposition va plus loin

Elle montre que la tradition véritable n’est pas la conservation jalouse d’un privilège. Elle est capacité de transmettre ce qui vaut, à celles et ceux qui en acceptent l’exigence. Une tradition vivante n’est pas un rempart contre le présent. Elle est une mémoire en marche. Elle ne se trahit pas en accueillant de nouvelles mains. Elle se confirme, au contraire, lorsqu’elle reconnaît que l’excellence n’a pas de sexe, que la vocation ne se distribue pas selon les anciens préjugés, que le chef-d’œuvre appartient à qui sait unir patience, intelligence, courage et beauté.

Ces femmes compagnons ne sont pas d’abord des symboles

Elles sont d’abord des professionnelles passionnées. C’est sans doute là le point le plus fort de l’exposition. Elle évite de réduire ces femmes à une cause abstraite ou à une simple conquête sociétale. Elle les montre dans la réalité du métier, dans la densité d’un parcours, dans la tension entre héritage et avenir. Elles ne demandent pas que l’on admire leur féminité dans un monde masculin. Elles imposent leur compétence, leur regard, leur savoir-faire, leur manière d’habiter le métier.

En cela, elles deviennent pourtant des sources d’inspiration. Pour les jeunes générations, elles ouvrent le champ des possibles

Mains d’Amédée Puisais, compagnon plâtrier du Devoir

Elles disent, par leur simple présence, que rien n’est plus puissant qu’un exemple incarné. Elles rappellent à toutes celles qui hésitent devant une voie réputée difficile, trop masculine, trop ancienne ou trop fermée, que les portes les plus lourdes finissent par céder lorsque le désir d’apprendre est plus fort que le poids des usages.

Le Musée du Compagnonnage de Tours, installé dans l’ancienne abbaye Saint-Julien, est un lieu idéal pour accueillir une telle exposition

L’abbaye elle-même porte en silence cette idée de durée, de règle, de communauté et de transmission. Dans ce cadre, les œuvres, les objets et les récits prennent une profondeur particulière. Ils ne parlent pas seulement d’égalité. Ils parlent de vocation. Ils parlent de l’honneur du travail. Ils parlent de cette fidélité au geste qui, loin d’enfermer, peut libérer.

« Au féminin » n’est donc pas seulement une exposition sur des femmes dans le compagnonnage

Enseigne Musé du Compagnonnage, Pierre Reynal, dit Corrézien la Fraternité

C’est une exposition sur la transformation d’une tradition par sa propre exigence. C’est une invitation à regarder autrement les métiers, les ateliers, les filiations et les héritages. C’est aussi un rappel salutaire pour tous les univers initiatiques, fraternels ou professionnels qui prétendent transmettre une lumière. La transmission n’a de valeur que si elle élève. Elle cesse d’être transmission lorsqu’elle devient sélection close, privilège défensif ou nostalgie immobile.

Au fond, ces femmes compagnons nous rappellent une vérité simple

Le chef-d’œuvre n’appartient ni aux hommes ni aux femmes. Il appartient à celles et ceux qui acceptent de se laisser former par le temps, par la matière, par l’effort et par l’amour du métier.

Dans le silence des outils et la beauté des gestes, « Au féminin » donne à voir bien plus qu’une évolution du compagnonnage. Elle révèle une leçon universelle. Là où une main apprend, là où un regard s’affine, là où une œuvre naît de la patience et de la liberté, la tradition ne recule pas. Elle respire enfin plus largement.

Pour mémoire.

Le compagnonnage français ne se réduit pas à une seule maison. Il se déploie aujourd’hui principalement autour de trois grandes familles, différentes par leur histoire, leur organisation, leur sensibilité et leur rapport aux métiers, mais unies par une même exigence de transmission, de voyage, de perfectionnement et d’accomplissement par le travail.

L’Union Compagnonnique des Compagnons du Tour de France des Devoirs Unis (UC), créée en 1889, demeure la plus ancienne des trois grandes organisations contemporaines. Elle incarne une tradition compagnonnique très large, attachée à la diversité des métiers et à l’esprit du Tour de France. On y retrouve un spectre étendu de professions, avec une forte présence des métiers du bâtiment, charpente, menuiserie, taille de pierre, couverture, mais aussi des métiers d’art, de l’ébénisterie et de certains métiers de bouche. Elle apparaît ainsi comme une maison plurimétiers, profondément enracinée dans l’histoire longue du compagnonnage.

L’Association Ouvrière des Compagnons du Devoir et du Tour de France, constituée en 1941, est sans doute aujourd’hui la structure la plus connue du grand public. Elle s’est fortement développée autour de la formation, de l’apprentissage, de la vie communautaire et du voyage. Ses métiers les plus représentés demeurent ceux du bois et du bâtiment, notamment la menuiserie, la charpente et la couverture, mais son champ s’est considérablement élargi. Elle accueille désormais des métiers du goût, de la métallurgie, des matériaux souples, de l’industrie, du vivant et de l’aménagement. Elle est souvent perçue comme la plus visible, la plus structurée en matière de formation et l’une des plus diversifiées dans son offre contemporaine.

La Fédération Compagnonnique des Métiers du Bâtiment et Autres Activités, fondée en 1952, conserve quant à elle une identité très fortement liée aux métiers du bâtiment. Charpentiers, menuisiers, maçons, tailleurs de pierre, couvreurs, serruriers, métalliers, peintres ou encore métiers proches de la construction y occupent une place centrale. Quelques ouvertures existent vers d’autres secteurs, mais son cœur demeure clairement celui du chantier, de l’ouvrage bâti, de la matière travaillée dans la durée et de la transmission des savoir-faire constructifs.

Ce rappel permet de mieux comprendre l’enjeu de l’exposition

Si le bâtiment, le bois, la pierre, la couverture et le métal dominent encore largement l’imaginaire compagnonnique, les parcours de femmes compagnons viennent interroger de l’intérieur ces héritages professionnels. Elles ne contestent pas la tradition. Elles la prolongent en y apportant leur présence, leur compétence et leur regard. Elles montrent que le métier, lorsqu’il est vécu comme exigence, patience et fidélité au geste juste, n’appartient ni aux hommes ni aux femmes, mais à celles et ceux qui acceptent d’en recevoir la règle, d’en éprouver la difficulté et d’en transmettre la beauté.

En résumé, l’Union Compagnonnique apparaît comme la plus ancienne et la plus plurimétiers, l’Association Ouvrière des Compagnons du Devoir comme la plus visible et la plus diversifiée dans son organisation actuelle, la Fédération Compagnonnique comme la plus fortement ancrée dans les métiers du bâtiment.

Dans les trois cas,

une même question demeure vive.

Comment faire vivre une tradition sans l’enfermer

dans ses anciennes frontières.

C’est précisément ce que l’exposition « Au féminin » donne à méditer, à travers des trajectoires qui transforment l’héritage non par rupture, mais par fidélité créatrice.

Infos pratiques

Exposition « Au féminin »
Musée du Compagnonnage de Tours – 8 Rue Nationale 3700 Tours

Du 12 juin au 31 octobre 2026
Entrée gratuite

Blason ville de Tours

Visites guidées par la commissaire d’exposition
14, 21 et 27 juin à 15 h 30 : Tarif 3 €
Sur réservation

Du 6 juillet au 30 août
Visites thématiques les vendredis à 15 h
Visites commentées les samedis à 15 h
Visites flash les lundis, mercredis et jeudis à 15 h
Sans réservation et gratuit

Est-ce l’homme qui devient franc-maçon, ou le franc-maçon qui est déjà en lui ?

De notre confrère italien expartibus.it

Qui est apparu en premier, la poule ou l’œuf ?

La question est ancienne, presque un jeu de l’intellect, mais, au final, elle nous ramène toujours au même point : le mystère des origines. Et de là découle une autre question, peut-être encore plus profonde : l’homme devient-il franc-maçon, ou y a-t-il déjà un franc-maçon, potentiellement, en chaque homme ? Il ne s’agit pas d’une question à laquelle on répond rapidement. En fait, il ne faudrait peut-être même pas la « résoudre » au sens habituel du terme. Il faut y réfléchir, l’explorer et la laisser agir en nous.

Car certaines réponses ne se trouvent pas à l’extérieur : elles mûrissent lentement, comme une graine sous terre qui, tôt ou tard, se dirige vers la lumière. Nombreux sont ceux qui s’intéressent à la franc-maçonnerie par curiosité, par recherche ou par besoin de sens. D’autres y arrivent presque sans s’en rendre compte, comme si une voix intérieure les avait appelés depuis longtemps. Dès lors, il est naturel de se demander : le choix se pose-t-il réellement à ce moment précis, ou s’agit-il simplement du moment où quelque chose de plus ancien se manifeste ?

La franc-maçonnerie ne transforme pas un homme ordinaire en un homme différent. Elle l’invite plutôt à mieux se connaître. Elle le met face à lui-même, sans raccourcis. Il lui demande de regarder sa propre pierre brute, ses imperfections, ses ombres, mais aussi ses potentialités. En ce sens, l’œuvre maçonnique ne crée pas à partir de rien : elle met en lumière ce qui était caché.

Il existe une phrase latine qui semble avoir été écrite sur mesure pour ce voyage :

VITRIOL

Visita Interiora Terrae, Rectificando Invenies Occultum Lapidem

Visite l’intérieur de la terre et en rectifiant tu trouveras la pierre cachée.

C’est une phrase simple, mais profonde.

Cela exprime précisément ce qu’exige tout véritable voyage intérieur : ne courez pas à l’extérieur, mais entrez en vous. Ne cherchez pas ailleurs ce qui vous attend peut-être dans l’endroit le plus proche et le plus difficile à atteindre : vous-même. C’est peut-être là l’essentiel. Un franc-maçon n’est pas simplement quelqu’un qui adhère à une loge ; c’est quelqu’un qui accepte le travail. Il n’a pas peur d’être poli, corrigé, purifié. Qui sait que la croissance n’est pas un geste instantané, mais un processus lent ? Un peu comme un sculpteur qui, face à un bloc de marbre, n’invente pas la forme : il la libère. La figure était déjà là, prisonnière de la matière, attendant seulement une main capable de la libérer.

Albert Pike a écrit :

La franc-maçonnerie est au cœur de l’alliance entre Dieu et l’homme.

Une phrase forte qui nous rappelle une vérité essentielle : le cheminement initiatique n’est jamais purement personnel. C’est aussi une relation, une responsabilité, un pont entre le ciel et la terre, entre l’idée et la matière, entre ce que nous sommes et ce que nous pouvons devenir. En ce sens, chaque pas dans le Temple est aussi un pas dans la vie, et chaque vérité conquise dans le silence doit ensuite se refléter dans les gestes quotidiens. Pourtant, cet appel n’est pas ressenti de la même manière par tous. Tous ne sont pas prêts à s’arrêter, à écouter et à remettre en question leurs propres certitudes. Voilà pourquoi le doute n’est pas un ennemi : c’est un allié. C’est la porte qui s’ouvre quand on cesse de croire qu’on sait tout. Et, en franc-maçonnerie comme dans la vie, ceux qui ne se remettent pas véritablement en question restent bloqués.

Ceux qui, en revanche, acceptent le doute comme un compagnon de voyage découvrent que la recherche est déjà une forme de connaissance. C’est là que réside le paradoxe le plus fascinant : peut-être un homme ne devient-il franc-maçon que lorsqu’il reconnaît ce qui était déjà en lui. Comme si l’initiation n’ajoutait rien d’extérieur, mais donnait un nom à une vocation secrète. Dans ce cas, la Loge ne serait pas un lieu d’arrivée, mais le lieu où une vérité intérieure cesse de se taire. C’est comme allumer une lampe dans une pièce qui a toujours existé, mais dans laquelle on n’avait pas encore eu le courage d’entrer. On pourrait donc dire que chaque homme porte en lui un potentiel initiatique. Tous ne le cultivent pas, tous ne l’écoutent pas, tous n’ont pas le courage de le suivre. Mais cette possibilité existe.

Comme une étincelle sous les cendres. Comme une étoile invisible le jour, mais qui continue de briller. Et lorsque le moment propice arrive, cette lumière exige d’être reconnue. La franc-maçonnerie, cependant, n’est pas une idée vague ou romantique. Elle est discipline, silence et perfectionnement de soi. C’est une voie qui ne se contente pas de consoler : elle interpelle. Et c’est précisément pour cette raison qu’elle est authentique. Parce que la vérité n’est pas toujours douce.

Parfois, cela vous secoue. Parfois, cela vous oblige à laisser tomber vos masques. Parfois, cela vous demande de vous défaire de l’image que vous avez construite pour le monde, pour enfin laisser parler votre véritable nature. C’est peut-être pourquoi le véritable franc-maçon n’est pas celui qui se croit parvenu à destination, mais celui qui sait qu’il est encore en chemin. Non pas celui qui possède la lumière, mais celui qui la recherche avec humilité. Et cette humilité est déjà une forme de sagesse. Car il n’y a rien de plus sérieux qu’une recherche entreprise sans vanité. Une autre image utile est celle du voyage. L’initiation ressemble à un voyage sur une route qui n’est pas toujours droite. Il y a des virages, des arrêts, des obstacles, des détours. Il y a des jours où l’on pense avoir tout compris, et d’autres où l’on a l’impression de tout recommencer. Mais c’est peut-être précisément ainsi que fonctionne le travail intérieur : non pas en ligne droite, mais en spirale. À chaque fois, on revient à un point déjà exploré, mais avec une perspective différente, plus profonde, plus authentique.

Le doute ressurgit, non plus sous forme de confusion, mais sous la forme d’une question essentielle : si un homme entre en franc-maçonnerie sans avoir auparavant ressenti cet appel en lui, peut-il véritablement devenir franc-maçon ? Ou bien cet appel était-il présent depuis toujours, attendant simplement d’être reconnu ?

La réponse se situe peut-être quelque part entre les deux.

On devient franc-maçon par un acte de volonté, bien sûr. Mais cet acte découle souvent de quelque chose qui le précède : une sensibilité, une soif de sens, une agitation profonde, un besoin de vérité. En ce sens, le franc-maçon n’est pas créé de l’extérieur : il s’éveille de l’intérieur. Le véritable travail ne consiste donc pas à impressionner le monde, mais à se transformer soi-même. Il ne s’agit pas de paraître plus sage, mais de devenir plus authentique. Il ne s’agit pas d’accumuler des symboles, mais d’apprendre à les décrypter. Car un symbole, sans expérience intérieure, reste un simple ornement ; avec l’expérience, en revanche, il devient une clé. La vie ressemble alors à un atelier silencieux. Chacun de nous porte en soi un bloc informe, et n’importe qui, s’il le souhaite, peut commencer à le travailler.

Certains ne remarquent même pas le maillet. D’autres le craignent. D’autres encore comprennent que sans cet effort, point de progrès. Et c’est peut-être là que réside la différence entre ceux qui se contentent de vivre et ceux qui commencent véritablement à se connaître.

Goethe a dit :

Celui qui ne peut rendre compte de trois mille ans demeure dans les ténèbres.

C’est une phrase qui résonne aussi avec l’âme maçonnique : il ne suffit pas de vivre dans le présent, nous devons ressentir la continuité du temps, le lien avec ce qui nous a précédés, le poids et la beauté de la tradition. Car ceux qui oublient leurs racines finissent tôt ou tard par perdre le nord. Et ceux qui perdent le nord confondent souvent le bruit avec la vérité. Et le véritable dilemme change de ton.

Ce n’est plus le cas :

L’homme devient-il franc-maçon ou est-il déjà franc-maçon en lui ?

Cela devient plutôt :

Avez-vous le courage de reconnaître ce qui, en vous, nécessite d’être travaillé ?

Car c’est la question qui compte vraiment. Telle une flamme protégée du vent, la conscience initiatique n’a besoin d’aucun artifice. Elle requiert soin, attention, silence et, surtout, honnêteté envers soi-même. Personne ne peut faire ce travail à notre place. Personne ne peut vraiment nous comprendre à moins que nous n’ouvrions nous-mêmes la porte. La liberté, sur ce chemin, ne consiste pas à faire ce que l’on veut. C’est choisir de vivre en accord avec ses intuitions. C’est assumer la responsabilité de sa propre lumière, sans fuir son ombre. Et c’est précisément dans cette tension que l’homme se confronte à son destin intérieur. En fin de compte, toute réponse authentique demeure personnelle. Si un homme est franc-maçon, sa réponse s’adressera à ses frères dans le langage discret du partage. S’il ne l’est pas, la question continuera peut-être de l’habiter secrètement, telle une présence discrète mais insistante. Et cela aussi, en définitive, est déjà un commencement.

C’est pourquoi la véritable invitation n’est pas de croire, mais de regarder en soi. De faire une pause. D’écouter. De se demander honnêtement qui nous sommes vraiment, quelle part de nous aspire encore à la lumière, quelle part a besoin d’être polie, et laquelle, au contraire, est déjà prête à rayonner.

Car parfois, la réponse ne vient pas immédiatement. Mais lorsqu’elle arrive, elle n’a pas besoin de faire des histoires : il suffit qu’elle soit vraie.

« Paradise », la porte du ciel et le poids des métaux

Avec Knockin’ on Heaven’s Door, devenue dans notre lecture « Frappant à la porte du paradis », Paradise quitte le registre de la survie pour rejoindre celui du seuil. La chanson de Bob Dylan, reprise par RAIGN dans la série, ne vient pas seulement accompagner une révélation dramatique. Elle ouvre une méditation sur la mort, la séparation, la dépossession et cette porte invisible devant laquelle toute initiation véritable oblige un jour à se tenir sans armes, sans insignes et sans certitudes.

La première saison de Paradise enferme Xavier Collins dans une cité souterraine où la mort du président Cal Bradford révèle peu à peu une architecture de mensonges

La communauté qui porte le nom de Paradise devait protéger la vie après « The Day ». Elle dévoile pourtant une autre vérité. Les survivants n’ont pas seulement échappé à la catastrophe. Ils habitent une fiction politique où le ciel a été remplacé, où la mémoire est administrée, où la paix dépend d’une puissance capable de contrôler les récits. La deuxième saison arrache Xavier à cette enceinte. L’extérieur n’est plus une abstraction. Le monde blessé revient avec ses vivants, ses fantômes, ses violences, ses espérances. L’homme qui croyait avoir perdu Teri Rogers-Collins se met en marche vers une vérité plus vaste que sa douleur. Le récit devient alors itinérance, descente et remontée, passage de la caverne technologique vers une terre encore porteuse d’épreuves.

Dan Fogelman appartient à cette famille d’auteurs américains qui aiment cacher la blessure sous le mécanisme narratif

Depuis This Is Us, il explore les liens de sang, les secrets familiaux, les temporalités brisées, les deuils qui travaillent les vivants. Sa trajectoire, de Cars à Tangled, de Crazy, Stupid, Love. à Life Itself, puis de Pitch à Paradise, montre une fidélité à la même interrogation intime.

Comment les êtres humains se racontent-ils pour survivre à ce qui les dépasse.

Dans Paradise, cette interrogation change d’échelle. La famille demeure, mais elle se tient désormais devant l’effondrement du monde. Le père n’a plus seulement à transmettre une mémoire. Il doit discerner ce qui mérite d’être sauvé lorsque les institutions, les récits nationaux et les certitudes politiques se sont effondrés.

Bob Dylan, né Robert Allen Zimmerman en 1941, a bâti une œuvre qui appartient autant à la poésie qu’à la chanson populaire.

Bob Dylan

De The Freewheelin’ Bob Dylan à Highway 61 Revisited, de Blonde on Blonde à Blood on the Tracks, de Chronicles à ses chants tardifs, il a donné à la voix américaine une dimension prophétique, ironique, biblique et nomade. Knockin’ on Heaven’s Door, composée pour Pat Garrett and Billy the Kid de Sam Peckinpah, naît dans un western crépusculaire, au moment où l’homme de loi sent que son insigne, son arme et son rôle social ne pèsent plus rien devant la mort. Cette origine est capitale. La chanson n’est pas d’abord une prière confortable. Elle est la parole dépouillée d’un homme qui approche de la frontière ultime.

Dans Paradise, cette frontière devient double

Il y a la porte du ciel, mais il y a aussi la porte du bunker.

Il y a le passage entre les vivants et les morts, mais aussi celui qui sépare les protégés des abandonnés. Il y a l’accès à la vérité, mais aussi la tentation de demeurer dans l’illusion. La chanson intervient dans un épisode où la possibilité que Teri soit encore vivante bouleverse la douleur de Xavier. Ce n’est plus seulement une porte funèbre. C’est une porte de révélation. Le paradis n’est pas derrière les morts. Il se tient peut-être derrière le mensonge qu’il faut traverser, derrière la peur qu’il faut vaincre, derrière l’attachement qu’il faut purifier pour que l’amour cesse d’être seulement possession et devienne fidélité active.

La traduction française « Frappant à la porte du paradis » met l’accent sur le geste

Frapper, c’est reconnaître qu’une limite existe. C’est admettre que nous ne sommes pas maîtres de l’ouverture. Dans la symbolique maçonnique, nul ne s’introduit de lui-même dans l’espace initiatique. Il faut demander, attendre, être éprouvé, consentir à ne pas savoir. La porte protège autant qu’elle invite. Elle sépare le bruit du monde et l’écoute intérieure. Elle rappelle que l’accès à la lumière n’est pas une conquête violente, mais une disponibilité. La chanson de Bob Dylan, par sa nudité, rejoint cette vérité. L’homme qui approche du seuil ne négocie plus. Il dépose.

Déposer les métaux, voilà peut-être l’un des grands échos initiatiques de cette chanson dans Paradise

Dans le western originel, l’insigne et l’arme deviennent inutiles. Dans la série, les signes du pouvoir, les structures de commandement, les privilèges du bunker, les illusions de maîtrise technologique apparaissent eux aussi comme des métaux dont il faudra se défaire. Paradise, cité bâtie par l’anticipation, la richesse et le secret, ressemble à un monde qui n’a pas su accomplir ce dépouillement. Elle a emporté sous terre ses peurs, ses classements, ses ambitions, ses hiérarchies. Elle a sauvé des corps sans purifier les consciences. Or une porte spirituelle ne s’ouvre pas devant celui qui transporte encore tout son arsenal intérieur.

La reprise de RAIGN accentue cette dimension liminaire

Sa lenteur, son ampleur, son intensité crépusculaire déplacent la chanson hors du seul héritage rock. Elle devient presque une psalmodie. Nous entendons moins l’éclat d’un refrain célèbre que le battement obstiné d’une âme devant l’inconnu. La série, qui aime reprendre les chants d’autrefois pour les transformer en signes d’après-catastrophe, utilise ici la mémoire musicale comme une chambre de résonance. Le passé revient, mais il ne revient pas pour flatter la nostalgie. Il revient pour juger le présent. Le monde qui a chanté ces chansons a fini par produire Paradise, c’est-à-dire un abri admirable et coupable, un refuge d’ingénieurs et de dirigeants qui a cru pouvoir organiser le salut en oubliant la conversion intérieure.

La porte du paradis, dans cette lecture, n’est donc pas l’entrée d’un au-delà lointain.

Elle est l’épreuve de vérité imposée aux vivants

Xavier Collins en porte la marque. Agent protecteur, père endeuillé, homme de devoir, il doit apprendre que protéger ne signifie pas seulement surveiller, obéir, défendre un périmètre. Protéger signifie parfois trahir l’ordre établi au nom d’une justice plus haute. Le personnage devient alors une figure de gardien retourné par la lumière. Il n’est plus seulement celui qui tient la porte. Il devient celui qui doit comprendre pourquoi la porte existe, qui elle exclut, qui elle sauve, qui elle condamne.

La franc-maçonnerie connaît cette tension. Le couvreur garde le seuil, mais le seuil n’est pas destiné à faire de l’initié un propriétaire du sacré. Il rappelle que toute entrée engage une responsabilité. Toute lumière reçue oblige. Tout passage exige une transformation. Dans Paradise, les portes abondent. Portes de sécurité, accès surveillés, sas, issues, passages interdits, voies souterraines, frontières entre la cité protégée et la terre meurtrie. Mais la seule porte décisive n’est pas mécanique. Elle est intérieure. Elle s’ouvre lorsque le personnage cesse de confondre survie et salut.

La chanson de Bob Dylan, reprise dans ce monde d’après, nous ramène à une sagesse très ancienne

À l’heure du seuil, aucun titre ne sauve.

Aucun grade profane, aucune fonction politique, aucun pouvoir financier, aucune technologie ne franchit la limite à notre place. L’être humain se tient nu devant ce qu’il a fait, devant ceux qu’il a aimés, devant ceux qu’il n’a pas voulu voir. Cette nudité n’est pas humiliation. Elle est vérité. Elle correspond à ce moment initiatique où la pierre brute accepte enfin le travail du ciseau, non pour devenir autre chose qu’elle-même, mais pour laisser apparaître ce qu’elle contenait déjà en puissance.

Paradise donne ainsi à Frappant à la porte du paradis une résonance fraternelle.

La porte à laquelle nous frappons n’est pas seulement celle de notre propre délivrance

Elle est celle de l’autre. La vraie question n’est pas de savoir si Xavier pourra retrouver Teri, ni même si Paradise pourra survivre à ses secrets. La question plus profonde est de savoir si une communauté peut encore mériter son nom lorsqu’elle accepte de faire de la survie un privilège. Le paradis n’est pas derrière la porte si cette porte demeure fermée aux plus vulnérables. Il n’existe que dans le geste de l’ouverture, dans la capacité à risquer sa sécurité pour restituer une part de monde commun.

La grandeur de cette chanson dans Paradise tient à ce qu’elle transforme un épisode de série en méditation sur le seuil

Frapper à la porte du paradis, ce n’est pas demander une récompense. C’est reconnaître que toute existence humaine avance vers un dépouillement. La série de Dan Fogelman, sous ses apparences de thriller postapocalyptique, nous tend cette clé. Le paradis n’est pas l’endroit où nous nous enfermons pour survivre. Il est la porte que nous apprenons à ouvrir lorsque nous acceptons de déposer nos métaux, de répondre de nos aveuglements et de marcher vers l’autre avec la seule force qui ne s’effondre pas sous les ruines, la fraternité.

« L’Art Royal de A à Z », trente-trois voyages pour remettre les valeurs sur le chantier

Avec L’Art Royal, les valeurs de A à Z – Voyages entre les colonnes, Alain Appercel livre un abécédaire amoureux où chaque lettre devient une halte, chaque mot une pierre que le Franc-maçon façonne à hauteur de conscience. Trente-trois étapes pour relier la Tradition à la modernité, le silence à la parole, le visible à l’invisible. Une boussole offerte au jeune initié comme au Frère chevronné qui cherche encore et toujours.

Il existe des ouvrages qui se referment aussitôt lus, étalages soignés de connaissances déjà cataloguées par d’autres

Et puis il en existe d’autres, plus précieux, qui prolongent leur écho longtemps après que les pages se sont tues. L’Art Royal, les valeurs de A à Z appartient à cette seconde famille. Sous l’apparence modeste d’un abécédaire, l’auteur compose en vérité une méditation prolongée sur les valeurs séculaires de la Franc-maçonnerie, telles qu’un homme initié en 1993 à la Grande Loge Nationale Française, ayant gravi tous les échelons des juridictions de perfectionnement, du Maître Maçon de Marque au Grand Maître du Grand Conseil des Cryptiques, peut les avoir comprises, éprouvées et transmises.

Alain Appercel n’est pas un théoricien venu observer la Maçonnerie depuis la rive

Il en est un acteur de longue durée, un ancien Vénérable Maître, un Grand Officier, un dirigeant d’institutions caritatives qui ont fait de la lumière donnée aux jeunes déficients visuels une œuvre concrète et patiente. Son ouvrage précédent, Zadig sur les Chemins Maçonniques (EAR, 2023), avait posé la silhouette de ce vieux Maçon aux cheveux blanchis, lecteur de Voltaire et de l’Ecclésiaste, dont le surnom dit assez la quête de justice et la fidélité au juste-milieu. Ici, Zadig revient en compagnon discret, témoin et confident, jusqu’à signer lui-même la « Lettre aux Frères » qui clôt le voyage. Cette présence d’un sage parmi les sages donne au livre sa tonalité particulière, celle d’une transmission portée par la voix d’un aîné qui se refuse à toute posture définitive.

Trente-trois chapitres, comme autant de degrés sur l’échelle dont parle la Planche Tracée du premier grade à Émulation

Le nombre n’est pas innocent. Il dit le souci de la mesure, l’économie d’un parcours qui ne cherche pas l’exhaustivité encyclopédique mais la justesse symbolique. D’Agapè à Zadig, l’itinéraire suit l’ordre alphabétique sans s’y enfermer. Certaines lettres rassemblent plusieurs voyages, d’autres restent silencieuses, et cette respiration irrégulière ressemble à celle d’un Maçon qui taille sa pierre, s’arrête, reprend, revient sur ses gestes. L’auteur ne propose pas un dictionnaire.

Il livre une expérience initiatique mise en mots, une succession d’arrêts contemplatifs où la pensée s’adosse aux rituels du Rite Émulation et du Rite Écossais Ancien et Accepté, aux Anciens Devoirs, aux Constitutions dites d’Anderson de 1723, aux Basics Principles de 1929 de la Grande Loge Unie d’Angleterre.

Le geste fondateur de l’ouvrage tient dans une intuition limpide et exigeante

La Maçonnerie ne se transmet pas par la seule accumulation de savoirs. Elle se transmet par l’incarnation. Aussi chaque chapitre fait-il surgir un visage. Gabriel, l’Hospitalier infirmier libéral qui repasse chez les plus fragiles pendant les canicules. Andréas, l’agrégé de lettres né en Grèce qui ouvre sa bibliothèque comme un sanctuaire. François, l’ancien officier toujours prêt à remplacer un Officier défaillant. Adrien, le dentiste épris de Vérité au point de la lire dans le Psaume 25. Et puis, en miroir, les figures repoussoirs, Macaire l’affairiste prisonnier de ses vieux démons, Octave l’intrigant boursouflé d’orgueil, Louis-Xavier l’intello qui rembarre vertement, Viperus le médisant qui finit seul au bar, le nez dans sa bière. Ces portraits possèdent la vérité psychologique des Caractères de Jean de La Bruyère. Par cette méthode, l’auteur échappe à l’abstraction. Il rappelle que les valeurs n’existent qu’incarnées dans des destins, dans des regards, dans des accolades fraternelles, dans des trahisons aussi.

Le lecteur initié reconnaîtra dans la trame de l’ouvrage la fidélité aux principes de la Maçonnerie Régulière

Le Grand Architecte de l’Univers. 
Le Grand Architecte de l’Univers. 

Coyance en un Dieu Grand Architecte de l’Univers, prestation du serment sur le Volume de la Loi Sacrée, interdiction des discussions politiques et religieuses en Loge, respect strict des anciens Landmarks… Mais Alain Appercel ne fait pas de cette régularité une frontière hostile. Il rappelle, page après page, que les chemins maçonniques sont parallèles, qu’ils convergent vers la même finalité, rendre l’humanité meilleure. Au-delà des obédiences, qu’il s’agisse du Grand Orient, de la Grande Loge de France, du Droit Humain ou de la Grande Loge Féminine de France, c’est la même soif de Connaissance, le même désir de tailler la pierre intérieure, qui réunit les Frères et les Sœurs. Cette générosité de jugement, sans complaisance toutefois envers les dérives qu’il dénonce, le racolage des profanes, la communication débridée, le tourisme maçonnique, donne à l’ouvrage une stature d’apaisement.

Plusieurs chapitres atteignent une intensité particulière

Blaise Pascal

Celui consacré au Sacré, qui s’adosse à Rudolf Otto et au numineux, qui rappelle que les deux moyens d’accès au mystère sont l’obscurité et le silence, et qui sait évoquer l’incendie de Notre-Dame de Paris en 2019 et la reconstruction pierre après pierre comme une divine manifestation de l’invisible. Celui consacré au Silence, qui décline la triade Audi Vide Tace gravée aux armoiries de la Grande Loge Unie d’Angleterre, et qui rappelle avec Blaise Pascal que c’est dans le divertissement que l’homme se perd et dans le silence qu’il se trouve. Celui consacré à la Spiritualité, qui distingue avec finesse l’âme et l’esprit, le corps-matière et le souffle vital. Celui consacré au Temple intérieur, qui passe avec aisance du sonnet de Charles Baudelaire « La Nature est un temple où de vivants piliers » à la figure d’Alfred, le grand-père tailleur de pierre gazé à Verdun en 1916, dont chaque coup de ciseau devient un geste d’amour. Cette filiation directe, charnelle, entre l’aïeul opératif et le petit-fils spéculatif, dit en quelques lignes ce que des traités entiers peinent à formuler.

L’ouvrage prend également le risque d’affronter les questions vives du temps.

Le chapitre intitulé I A, mirage et illusion, n’élude rien des promesses et des vertiges de l’intelligence artificielle

Il déploie une véritable fiction maçonnique, la Loge Odyssée 3.0 consacrée en 2047, où un robot nommé Tommy finit par accéder à la chaire du Roi Salomon avant d’être restitué au fournisseur tant l’absence d’âme se révèle ruineuse pour la conduite des Tenues. Ce récit, traité avec un humour tendre et lucide, devient une parabole sur ce qui résiste en l’homme à toute simulation, l’intuition, la sensibilité, la créativité, l’émotion. L’auteur formule alors une question décisive. Que reste-t-il à l’intelligence si nous lui retirons l’intuition, la sensibilité, la créativité et les émotions ? Et il y répond en orfèvre, en rappelant que la Franc-maçonnerie possède les piliers nécessaires, la Tradition, le Sacré, la conscience, l’Espérance, ancre pour l’âme ferme et sûre selon l’Épître aux Hébreux.

Le chapitre Hauts-grades, beyond the Craft comme disent nos Frères anglais, offre une cartographie précieuse de la perfection initiatique, du Rite Écossais Ancien et Accepté aux cinq Ordres de sagesse du Rite Français, des degrés additionnels d’Émulation aux ateliers du Rite Écossais Rectifié, sans oublier le Rite Ancien et Primitif de Memphis-Misraïm. Alain Appercel connaît cette géographie par le dedans, pour l’avoir parcourue et avoir présidé l’Alliance des Ordres Souverains de France. Il en signale les enrichissements véritables comme les égarements possibles, ces drames symboliques empruntés à la Bible, à l’Alchimie, à la Kabbale, à l’Hermétisme, aux Rose-Croix, à la Chevalerie. La sagesse de l’auteur consiste à dire au jeune Maître qu’il n’existe pas de plafond de verre, mais que prendre un grade dans un atelier dit supérieur ne confère jamais la spiritualité. Loin d’être une fin, le voilà déclaré commencement.

Sur le plan de l’écriture, l’ouvrage choisit la phrase courte, l’aphorisme retenu, la citation choisie

Voltaire et son Cabales où l’univers comparé à une horloge réclame son horloger. Blaise Pascal et son roseau pensant. Aristote et sa vertu qui fait viser le milieu. Carl Gustav Jung et la conversion de l’être. Saint Thomas d’Aquin et sa préférence pour l’éclairement sur le brillant. Emmanuel Levinas et le visage comme injonction éthique. Jean Cocteau et son malicieux « les miroirs feraient bien de réfléchir avant de renvoyer les images ». Ce tissage de références, jamais ostentatoire, donne à chaque chapitre la densité d’une méditation patiente où la pensée du Frère converse avec celle des sages de toujours.

L’ouvrage se referme sur la « Lettre aux Frères » que signe Zadig

Regius

Dix points cardinaux y sont offerts en guise de boussole, dans la subjectivité assumée d’un aîné qui invite à aimer ses Frères comme soi-même, à chercher à mieux se connaître, à rester humble, à respecter son serment, à ne pas mentir pour paraître, à n’être ni envieux ni médisant, à demeurer fidèle à Dieu et à la Tradition, à honorer les Anciens, à veiller à transmettre nos secrets et mystères. Cette décalogue maçonnique, sans la rigidité d’un commandement, possède la chaleur d’une parole de transmission. Une Brève généalogie de la Franc-maçonnerie achève le parcours, depuis le manuscrit Regius de 1390 jusqu’aux effectifs estimés en 2025. Cette mise en perspective historique, factuelle et nuancée, donne au lecteur les coordonnées indispensables pour se situer dans la longue durée d’une Tradition qui n’est immémoriale que parce qu’elle a su se laisser réinventer sans se renier.

Au sortir de ces pages, plusieurs convictions s’imposent à nous

La première tient à la qualité morale de la voix qui s’y exprime. Alain Appercel écrit comme nous aimerions qu’un Frère aîné nous parlât, sans surplomb, sans complaisance, sans pédagogie pesante, mais avec cette autorité tranquille qui vient d’une vie longuement habitée par la matière qu’elle évoque.

La seconde tient à la dimension proprement initiatique de l’ouvrage. Il ne s’agit pas d’un manuel mais d’un compagnon de route, à reprendre par fragments, à lire à la veille d’une Tenue, à offrir au jeune apprenti comme au Maître installé qui sent sa flamme vaciller.

Le titre parle de « Voyages entre les colonnes »

C’est exactement ce que propose l’auteur à son lecteur. Non pas un voyage extérieur, dans des paysages exotiques ou des concepts spéculatifs, mais un voyage entre les deux colonnes qui flanquent l’entrée du Temple, là où la dualité se dépasse, où la pierre brute prend forme, où l’apprenti devient compagnon, puis Maître, puis Sage. Trente-trois voyages, trente-trois haltes, et le sentiment, en quittant ces pages, que l’essentiel n’est pas dans le nombre mais dans la qualité de présence que nous saurons offrir au chapitre suivant, celui qui n’est pas écrit, et qui nous appartient.

Il y a, dans cet abécédaire amoureux, un don véritable. Le don d’un Frère qui a beaucoup reçu et qui rend, sans bruit, ce qu’il sait devoir à la Tradition. Magna est veritas, oui la Vérité est grande. Et grand est ce livre qui, sans la prétendre détenir, nous aide à la chercher.

L’Art Royal, les valeurs de A à Z – Voyages entre les colonnes

Alain AppercelÉditions Le compas dans l’œil, coll. L’initiée, 2026, 144 pages, 20 €

Le site de l’éditeur

Les francs-maçons de Sverdlovsk invitent les habitants de l’Oural à Moscou pour une visite d’un temple

De notre confrère Russe signalural.ru – Par Maxime Coustov

La loge maçonnique Stone Belt n° 31 d’Iekaterinbourg a annoncé le lancement d’un projet éducatif original. Les habitants de l’Oural sont invités à se rendre à Moscou pour visiter le temple maçonnique en activité de la Grande Loge de Russie. Des réunions à huis clos sont prévues les 18 et 27 juin. Le prix d’entrée est de 3 000 roubles et la participation est réservée aux adultes. Les organisateurs assurent que les visites seront guidées par les francs-maçons eux-mêmes.

« Depuis trop longtemps, des personnes envieuses, des non-professionnels et des personnes étrangères à la franc-maçonnerie répandent des mensonges sur l’Ordre. C’est pourquoi nous avons décidé de dissiper nous-mêmes ces mythes et de dire la vérité sur la franc-maçonnerie de vive voix » , a déclaré la loge de l’Oural dans un communiqué.

Les visiteurs se verront proposer une visite du Temple en activité, où les membres de la Franc-Maçonnerie accomplissent leurs rituels et procèdent aux rites d’initiation des membres non initiés. L’histoire de la Franc-Maçonnerie, son symbolisme et ses liens avec les sociétés secrètes leur seront présentés.

Pour rappel, la loge Stone Belt a été fondée à Iekaterinbourg en 2009. En avril, Signal Ural a rendu compte d’une réunion cérémonielle organisée par les francs-maçons de Sverdlovsk sous la direction du Grand Maître provincial, au cours de laquelle un nouveau « frère » a été initié comme apprenti.

Sylvain Paquette : avant l’Équerre et le Compas… le Cercle

De gauche à droite : Franco Huard GM de la GL Ani du Canada, Guillaume Trichard ancien GM du GODF et : Sylvain Paquette l’auteur.

Par-delà les frontières culturelles, historiques et spirituelles, une même interrogation traverse la conférence de Sylvain Paquette ce dimanche au Salon maçonnique du Livre à Montréal : et si l’initiation parlait une langue universelle ? En s’appuyant sur l’expérience des Premières Nations, la tradition anishinaabe, la Midewiwin et la symbolique de la Roue de médecine, cette première partie de la série invite à une lecture profonde du lien entre mémoire, transmission et transformation intérieure.

Une parole née du vécu

La conférence s’ouvre sur un ton qui mêle humilité, témoignage personnel et ambition spirituelle. Sylvain Paquette ne propose pas une démonstration académique au sens strict, mais une traversée : celle d’un homme qui relie son parcours maçonnique, sa découverte tardive de ses ascendances autochtones et son immersion auprès d’Anciens des Premières Nations. Cette posture donne au propos une force particulière, car elle ancre immédiatement la réflexion dans l’expérience vécue plutôt que dans l’abstraction.

L’orateur insiste d’emblée sur un point essentiel : il ne s’agit ni de fusionner les traditions ni d’affirmer une filiation directe entre franc-maçonnerie et spiritualités autochtones. Le propos est plus subtil. Il s’agit d’observer des résonances, des échos symboliques et initiatiques entre des chemins différents, sans nier leurs singularités profondes.

Le Cercle comme matrice

Le cœur de cette première partie repose sur une idée centrale : dans plusieurs traditions des Premières Nations, le Cercle est une forme fondamentale de compréhension du monde. Il n’est pas seulement une figure géométrique ou cérémonielle ; il est une vision de l’existence. Le Cercle dit l’interdépendance de toutes choses, le retour des cycles, l’absence de hiérarchie absolue entre les formes du vivant.

Cette vision s’oppose à une représentation linéaire, fragmentée et dominatrice du monde. Ici, la Terre n’est pas une ressource à exploiter mais une relation à honorer. Le feu, l’eau, l’air, les animaux, les saisons, les silences eux-mêmes participent d’un réseau vivant où chaque élément a sa place et sa responsabilité. Le récit de la Terre comme mère devient alors un pivot symbolique majeur.

L’orateur évoque aussi un enseignement devenu célèbre dans de nombreuses traditions orales, celui des deux loups, pour rappeler que l’être humain n’est pas condamné à ses pulsions : il est invité à choisir ce qu’il nourrit en lui. Cette idée rejoint, par résonance, le travail maçonnique sur la pierre brute : transformer l’être exige discipline, conscience et patience.

La Midewiwin et la logique initiatique

L’un des passages les plus riches de cette première séquence concerne la Midewiwin, souvent traduite comme la Société de la Grande Médecine. Sylvain Paquette la présente comme une tradition initiatique ancienne, structurée par degrés, progression et responsabilité. Le terme de médecine y dépasse la simple guérison physique : il renvoie à une force spirituelle, à une connaissance transformatrice, à un rééquilibrage de l’être.

Le parallèle avec la maçonnerie est ici particulièrement fécond. Dans les deux cas, l’accès au savoir n’est ni immédiat ni total : il est graduel, éprouvé, incarné. L’initié avance par étapes, non pour accumuler des notions, mais pour devenir capable de porter une responsabilité plus vaste. Cette logique donne au chemin initiatique une épaisseur morale autant que spirituelle.

Le Cercle se complète alors d’un autre grand symbole : le nombre quatre. Quatre directions, quatre saisons, quatre dimensions de l’être humain, quatre étapes de la vie. Le message est clair : l’équilibre n’est pas une idée abstraite, c’est un travail vivant, une discipline d’harmonisation entre les forces qui composent l’existence.

Les quatre directions de l’être

À travers les quatre directions, la conférence propose une véritable pédagogie symbolique. L’Est correspond à l’aube, à la naissance, à l’éveil. Le Sud évoque la croissance, l’apprentissage, l’élan vital. L’Ouest représente l’introspection, l’épreuve, la transformation. Le Nord incarne la sagesse, la maturité et la transmission.

Ce schéma n’est pas présenté comme une simple carte cosmologique. Il devient une lecture de la vie humaine elle-même. Chaque étape a sa valeur, chaque direction sa nécessité. Aucun moment n’est supérieur à un autre ; tous participent au même mouvement d’accomplissement. Le propos rejoint ici une intuition forte de la tradition initiatique : on ne devient pas un être plus juste en s’échappant du monde, mais en apprenant à y trouver sa place.

La conférence élargit ensuite ce modèle aux quatre dimensions de l’être humain : le physique, l’émotionnel, le mental et le spirituel. La modernité, souligne l’orateur, privilégie souvent le mental et la performance, au détriment de l’intériorité, des émotions et du lien au sacré. Or, la véritable croissance ne consiste pas à développer une seule partie de soi, mais à harmoniser l’ensemble.

Le cercle contre la rupture

L’un des mérites de cette conférence est de ne jamais enfermer les symboles dans une vision muséale. Le Cercle, les directions, les saisons, les éléments : tout cela parle aussi de notre époque. En filigrane, la réflexion critique notre monde contemporain, trop souvent coupé du vivant, du silence et de la lenteur.

Cette tension entre le sensible et le technique, entre la présence et la vitesse, fait émerger une question de fond : qu’est-ce qu’une civilisation qui sait beaucoup mais se souvient peu? La conférence ne condamne pas la modernité, mais elle rappelle que le progrès matériel ne garantit pas la sagesse. Il manque parfois à nos sociétés une grammaire de l’équilibre, précisément ce que proposent les grandes traditions initiatiques.

C’est là que le Cercle devient plus qu’un symbole : il devient une invitation. Une invitation à retrouver le centre, à reconnaître l’interdépendance, à sortir d’une logique de domination pour entrer dans une logique de relation.

Intention éditoriale

Dans cette première partie, la force du propos tient à la rencontre de deux univers qui, sans se confondre, semblent répondre aux mêmes questions fondamentales : comment grandir? comment transmettre? comment rester juste? comment devenir un être humain plus conscient ? La conférence propose moins une comparaison de surface qu’une méditation sur les structures profondes de l’initiation. L’intérêt éditorial est évident : ce texte ouvre une réflexion originale sur les ponts possibles entre franc-maçonnerie et traditions autochtones, à condition de respecter leurs différences et leurs enracinements propres.

Le Cercle y apparaît comme une image puissante, presque fondatrice, d’un monde où le spirituel ne se sépare pas du vivant.

A suivre…

Hô Chi Minh et la Franc-maçonnerie au Vietnam

De notre confrère vietnam.vn

115 ans après le départ de l’oncle Hô pour trouver un moyen de sauver la nation : examen et recherche de solutions pour le pays

Le fait que le dirigeant Nguyen Ai Quoc ait eu des contacts avec les francs-maçons en France et ait participé à leurs activités témoigne de son esprit d’apprentissage, de son ouverture d’esprit et de son désir de trouver des solutions au destin de son pays. Durant les plus de 30 années qu’il a consacrées à la recherche d’un moyen de sauver le pays, le dirigeant Nguyen Ai Quoc – qui devint plus tard le président Ho Chi Minh – a constamment exploré et testé de nombreuses théories, idéologies et modèles organisationnels différents.

Des patriotes vietnamiens en France, au mouvement ouvrier international, en passant par le Parti socialiste français, le Parti communiste français et les organisations intellectuelles progressistes de l’époque, tous ont contribué à façonner sa pensée politique et sa compréhension du chemin vers la libération nationale. Au cours de cette recherche, le dirigeant Nguyen Ai Quoc entra également en contact avec les francs-maçons en France et les rejoignit. Les documents d’archives montrent qu’il a rejoint cette organisation en 1922. Bien que ce ne soit pas la voie choisie par le leader Nguyen Ai Quoc pour atteindre son objectif de libération nationale, cet événement reste une étape importante, reflétant son esprit d’apprentissage, son ouverture d’esprit et son désir de trouver des solutions au destin de la nation au début du XXe siècle.

Fondée officiellement en Angleterre en 1717, mais issue de sociétés professionnelles apparues des siècles plus tôt en Écosse, la franc-maçonnerie est progressivement devenue l’une des organisations sociales les plus influentes de l’histoire occidentale moderne. Parallèlement au mouvement des Lumières du XVIIIe siècle, les francs-maçons sont devenus des lieux de rencontre pour les intellectuels, les érudits, les scientifiques , les avocats, les journalistes, les hommes d’affaires, les soldats et les militants sociaux. Tout au long de l’histoire mondiale, la franc-maçonnerie a attiré de nombreuses personnalités célèbres. Aux États-Unis, on peut citer le premier président George Washington et le scientifique et diplomate Benjamin Franklin, qui ont tous deux contribué à jeter les bases de l’Amérique moderne.

En Europe, on comptait des philosophes comme Voltaire et Montesquieu, le général Gilbert du Motier de Lafayette – qui participa aux révolutions américaine et française –, le poète Pouskin, l’écrivain Goethe et le génial compositeur Mozart. Nombre de scientifiques, d’érudits et d’hommes politiques trouvèrent dans les clubs maçonniques un lieu propice aux échanges d’idées, aux débats sur les questions sociales et à la promotion de réformes progressistes.

Carte d’identité de Nguyen Ai Quoc à Paris (France) en 1919. Photo : Document d’archives/VNA

En France, le Grand Orient de France (GODF) a été fondé en 1773 et est la plus grande et la plus ancienne organisation maçonnique du pays. Depuis plus de deux siècles, cette organisation est étroitement liée à de nombreuses transformations majeures de la société française, des Lumières et de la Révolution française à la formation de la République et aux débats modernes sur l’éducation, la citoyenneté et le rôle de l’État laïque.

De nombreux hommes politiques influents de la République étaient également francs-maçons, tels que Léon Gambetta, Jules Ferry, Émile Combes et Aristide Briand. Ils ont contribué à la promotion de l’instruction laïque, à l’extension des droits civiques et au renforcement des institutions républicaines. Pendant longtemps, les clubs maçonniques ont été considérés comme l’un des forums les plus importants de la vie intellectuelle et politique française.

Yonnel Ghernaouti, YG

S’adressant à un journaliste de VNA en France, Yonnel Ghernaouti, critique littéraire spécialisé dans la franc-maçonnerie, ancien rédacteur en chef du journal en ligne 450FM et membre du conseil d’administration de l’Institut français de recherche sur la franc-maçonnerie, a déclaré que la franc-maçonnerie n’est pas un parti politique mais avant tout un milieu qui rassemble des personnes partageant des idéaux de fraternité, d’entraide, de désir de perfectionnement personnel et d’engagement à contribuer à la société.

Il a déclaré que les valeurs mises en avant par la franc-maçonnerie incluent la liberté, l’égalité, la fraternité, le respect de la dignité humaine, la laïcité et la liberté de pensée. Cette organisation accorde une importance particulière au droit de chaque individu de penser indépendamment, de choisir librement ses propres croyances et opinions, et de respecter les différences des autres.

Pour les peuples colonisés du début du XXe siècle, les clubs de franc-maçonnerie revêtaient une autre signification. Ils constituaient des lieux où de nombreux intellectuels coloniaux avaient pour la première fois l’occasion de découvrir directement les idées relatives aux droits de l’homme, à l’autodétermination nationale, à l’égalité devant la loi et au rôle des citoyens dans la vie politique.

De nombreux Vietnamiens, des journalistes, avocats et médecins aux hommes politiques et militants politiques (tels que le roi Duy Tan, Nguyen Van Vinh, Hoang Minh Giam, Pham Ngoc Thach…), ont recherché les clubs de franc-maçonnerie en France et en Indochine comme un lieu d’interaction avec des intellectuels internationaux et d’accès aux tendances intellectuelles progressistes de l’époque.

Selon Yonnel, le début du XXe siècle fut également la période où l’influence de la franc-maçonnerie atteignit son apogée en France. Dans ce contexte, il est tout à fait compréhensible qu’un jeune homme issu d’un milieu colonial comme le leader Nguyen Ai Quoc ait recherché ce milieu. C’était non seulement un lieu d’écoute et d’apprentissage, mais aussi un lieu où exposer ses réflexions sur la liberté, la justice et l’avenir de sa nation.

Selon la chercheuse en culture Tran Thu Dung, qui a découvert des documents relatifs au dirigeant Nguyen Ai Quoc dans les archives du GODF il y a plus de 30 ans alors qu’elle travaillait sur sa thèse de doctorat en France, sa participation à la franc-maçonnerie doit être considérée dans le contexte de son parcours global pour trouver un moyen de sauver le pays, et non comme un événement indépendant.

Au début du XXe siècle, le Vietnam était sous domination coloniale française. De nombreux mouvements patriotiques ont vu le jour, mais aucun n’avait encore trouvé de voie suffisamment solide pour mener le pays à l’indépendance. Dans ce contexte, le dirigeant Nguyen Ai Quoc a choisi de partir explorer le monde, d’observer directement, d’apprendre et de chercher des réponses au destin de son pays. Durant ses premières années en France, il a exercé divers métiers pour gagner sa vie, notamment dans le domaine de la photographie.

D’après Mme Tran Thu Dung, de nos jours, la photographie pourrait être considérée comme une simple profession technique. Cependant, au début du XXe siècle, elle était un domaine étroitement lié au journalisme, aux médias et à la vie intellectuelle. Plus important encore, cet environnement a rapproché le leader Nguyen Ai Quoc du monde du journalisme – un outil particulièrement important pour la lutte politique dans le contexte contemporain. De ses premiers articles dans le journal Le Paria à ses activités au sein du mouvement anticolonial, le leader Nguyen Ai Quoc a de plus en plus affirmé son rôle dans la lutte des peuples colonisés. C’est cette expérience pratique qui lui a permis d’entrer en contact direct avec les grands débats sur la liberté, la démocratie, l’égalité, les droits civiques et les droits nationaux qui se déroulaient en Europe.

Selon Mme Tran Thu Dung, le slogan « Liberté – Égalité – Fraternité », fréquemment mentionné en franc-maçonnerie, est précisément la valeur affirmée par la Révolution française. Pour quelqu’un issu d’un contexte colonial comme le dirigeant Nguyen Ai Quoc, il ne s’agissait pas seulement de comprendre ces slogans, mais aussi de vérifier s’ils étaient réellement applicables à tous les peuples. C’est le contraste entre les valeurs proclamées et les réalités vécues par les peuples colonisés qui a contribué à la formation chez lui d’une réflexion de plus en plus profonde sur la question de la libération nationale.

ttxvn-nam-ngay-bac-ho-ra-di-tim-duong-cuu-nuoc-hanh-trinh-vi-doc-lap-dan-toc-8802796-14.jpg
Le 5 juin 1911, depuis le quai de Nha Rong, dans le port de Saïgon, le jeune patriote Nguyen Tat Thanh quitta sa patrie à bord du navire Amiral Latouche-Tréville pour réaliser son ambition de libérer son pays du joug de l’oppression coloniale et impérialiste. (Photo : Archives de l’agence VNA)

De même, Yonnel soutient que l’adhésion de Nguyen Ai Quoc à la franc-maçonnerie doit être replacée dans le contexte historique du début du XXe siècle, période où l’organisation exerçait une forte influence sur la vie sociale française. À cette époque, de nombreux intellectuels, érudits, juristes, médecins, journalistes et hommes politiques considéraient les clubs maçonniques comme des lieux d’échange privilégiés sur les questions politiques, sociales et culturelles de l’époque. Selon lui, pour un militant politique issu d’un contexte colonial comme le leader Nguyen Ai Quoc, cet environnement pourrait offrir des opportunités de rencontrer des intellectuels progressistes, d’échanger des points de vue et de rechercher de l’empathie pour les problèmes auxquels sa nation est confrontée.

Les francs-maçons privilégiaient l’esprit de dialogue, d’écoute et de respect des différences. C’est pourquoi le dirigeant Nguyen Ai Quoc a pu y trouver un espace pour exprimer ses réflexions sur les questions coloniales, les droits nationaux et les aspirations à la liberté du peuple vietnamien.

Yonnel a également suggéré que le dirigeant Nguyen Ai Quoc ne s’était peut-être pas tourné vers la franc-maçonnerie non seulement pour apprendre des autres, mais aussi pour aider son entourage à mieux comprendre le sort des peuples colonisés et leurs aspirations légitimes.

Dans un contexte international, réunissant des intellectuels de divers horizons et disposant de réseaux couvrant de nombreux pays, cela offrait également aux personnes issues des territoires coloniaux l’opportunité de faire entendre leur voix auprès d’un public plus large.

Cependant, l’histoire montre aussi que la franc-maçonnerie n’était pas l’aboutissement du parcours intellectuel du leader Nguyen Ai Quoc. À l’instar de nombreuses autres organisations et mouvements intellectuels qu’il a fréquentés, la franc-maçonnerie fut l’un des milieux qui l’aidèrent à élargir ses horizons, à accéder aux valeurs progressistes de l’époque et à les mettre en pratique. Après des années d’expérimentation, le dirigeant Nguyen Ai Quoc trouva la solution au problème de la libération nationale en s’inspirant de la thèse de Lénine sur la question nationale et coloniale. Il comprit qu’il existait une voie qui pouvait répondre aux questions qu’il se posait depuis des années sur le droit à l’autodétermination des peuples opprimés et sur le chemin de l’indépendance pour le Vietnam. Dès lors, le dirigeant Nguyen Ai Quoc choisit la voie de la révolution prolétarienne, participa à la fondation du Parti communiste français et forma progressivement le système idéologique qui guida la lutte de libération nationale vietnamienne au XXe siècle. Avec le recul, on constate aujourd’hui que la participation de Nguyen Ai Quoc à la franc-maçonnerie n’a pas modifié sa compréhension de la voie révolutionnaire qu’il a choisie par la suite.

Cependant, les documents qui nous sont parvenus révèlent une période cruciale dans sa quête pour sauver le pays : une période d’apprentissage continu, de dialogue, d’expérimentation et de contact avec les idées progressistes de l’époque avant d’arriver à son choix final. C’est cette pensée ouverte et indépendante, toujours guidée par le souci du bien de la nation, qui a permis à Nguyen Ai Quoc de trouver la voie de l’indépendance et de la liberté du Vietnam.

(VNA/Vietnam+)

Source : https://www.vietnamplus.vn/115-nam-ngay-bac-ra-di-tim-duong-cuu-nuoc-khao-nghiem-tim-loi-giai-cho-dan-toc-post1114692.vnp

« Paradise », le paradis qui oublie les pauvres et perd son âme

Avec Paradis, Dan Fogelman transforme le refuge des survivants en miroir noir de notre monde. La reprise de Another Day in Paradise, portée par Carol Kuswanto dans l’univers sonore de Siddhartha Khosla, y devient bien davantage qu’un souvenir de Phil Collins. Elle prend la forme d’une admonestation spirituelle adressée à une humanité capable de bâtir des abris, des villes, des arches et des illusions, mais encore incapable de reconnaître le visage souffrant placé sur son chemin.

Paradise commence sous l’apparence d’un thriller politique

Xavier Collins, agent du Secret Service, vit dans une communauté nommée Paradise où se sont réfugiées des figures puissantes après le désastre appelé « The Day ». La mort du président Cal Bradford ouvre une enquête, mais l’enquête policière n’est que le premier voile. Très vite, la série révèle une cité souterraine protégée, organisée, surveillée, une arche de béton et de lumière artificielle où les survivants les mieux choisis rejouent l’ancienne comédie du pouvoir, de la peur, du secret et de la domination. La première saison serre le spectateur dans ce monde clos.

La seconde saison déplace le centre de gravité vers l’extérieur, vers la terre blessée, vers les survivants laissés hors des murs, vers l’énigme d’une humanité qui persiste malgré l’effondrement. De saison en saison, Paradise cesse d’être un lieu pour devenir une question. Que vaut un salut réservé à quelques-uns lorsque le reste du monde demeure livré à la nuit.

Dan Fogelman, né en 1976 dans le New Jersey, s’est imposé comme l’un des grands architectes émotionnels de la fiction américaine contemporaine

Scénariste de Cars, de Bolt, de Tangled et de Crazy, Stupid, Love., créateur de This Is Us, de Pitch, de Galavant et désormais de Paradise, il possède une manière très reconnaissable d’assembler les temporalités, de faire surgir la mémoire au cœur du présent, de transformer le retournement narratif en révélation affective. Son œuvre n’avance jamais seulement par intrigue. Elle avance par dévoilements successifs, comme une cérémonie de reconnaissance où chaque personnage découvre qu’il porte en lui une chambre fermée. Avec Paradise, cette méthode prend une ampleur crépusculaire. Le récit familial et intime se prolonge en méditation politique. La question de la filiation, chère à Dan Fogelman, devient question de transmission dans un monde détruit. Que lèguent les pères à leurs enfants lorsque le ciel lui-même a été remplacé par une voûte factice.

C’est dans cette perspective que Another Day in Paradise acquiert une densité particulière

La chanson de Phil Collins, publiée à la fin des années quatre-vingt, appartenait déjà à la veine morale de la pop occidentale, puisqu’elle plaçait au centre de la ville moderne une pauvreté que chacun voit et que beaucoup choisissent pourtant d’ignorer. Dans Paradise, la reprise ne fonctionne pas comme une citation nostalgique. Elle devient une clé. Elle nous rappelle que le mot     « paradis » peut être la plus terrible des ironies lorsqu’il nomme le confort de ceux qui ne regardent plus la détresse d’autrui. La chanson dit l’aveuglement du passant. La série élargit cette cécité à l’échelle d’une civilisation entière. Les habitants du bunker n’ont pas seulement détourné les yeux d’une femme sans abri. Ils ont, pour survivre, accepté la possibilité que le reste du monde soit sacrifié à leur propre conservation.

La force de cette rencontre entre la série et la chanson tient à ce renversement.

Le paradis n’est plus le jardin originel. Il n’est plus l’Éden de l’innocence

Il devient un abri climatisé, une citadelle, un ventre minéral, une chambre close sous la montagne. Nous croyons y voir une arche, mais cette arche ressemble aussi à un tombeau. Nous croyons y reconnaître une ville sauvée, mais elle porte en elle la culpabilité de toutes les exclusions. Le nom même de Paradise agit alors comme un mot de passe profané. Dans la tradition biblique, le paradis évoque le lieu de la présence, l’espace où la créature n’est pas encore séparée de la source.

Dans la série, Paradise désigne au contraire la séparation absolue

Les élus sont dedans, les autres dehors. Les lumières brillent sous terre, tandis que le monde extérieur demeure livré à la ruine, au manque, à la violence et à la mémoire des morts.

Une lecture maçonnique ne saurait manquer cette inversion.

La Loge n’est pas un refuge pour se protéger du monde, elle est un chantier pour mieux retourner vers lui

Le Temple n’existe que parce qu’il y a dehors une humanité à servir, une pierre à relever, une fraternité à incarner. Si le Temple se transforme en bunker, si la lumière devient propriété privée, si la voûte étoilée devient plafond technique, alors la démarche initiatique se renverse en contrefaçon spirituelle. Paradise nous place devant cette tentation. Bâtir un espace ordonné après le chaos, tracer des limites, préserver la vie, organiser la communauté, tout cela pourrait sembler légitime. Mais l’ordre n’a de valeur que s’il demeure orienté par la justice. Un ordre sans compassion n’est qu’une architecture de domination.

Dans cette série, les puissants n’ont pas seulement bâti une ville. Ils ont construit une cosmogonie mensongère.

Ils ont fabriqué un ciel, réglé les rythmes, organisé les apparences, codifié la survie

Il y a là une dimension presque gnostique, mais inversée. Le monde sensible n’est plus l’illusion créée par un démiurge ignorant. C’est le refuge lui-même qui devient illusion, fabriqué par des volontés humaines persuadées de pouvoir remplacer la Providence par la technologie, la grâce par le contrôle, la fraternité par la sélection. Le spectateur initié y reconnaît une mise en garde ancienne. Toute construction humaine peut devenir idole lorsque l’outil cesse de servir l’esprit. L’équerre sans amour règle des prisons. Le compas sans humilité enferme le cercle autour de quelques privilégiés.

Another Day in Paradise fait entendre, au milieu de cette mécanique, la voix de celui qui se tient au bord du chemin.

Elle réintroduit le pauvre, l’exclu, l’invisible, le laissé-pour-compte

Elle rappelle que l’initiation véritable commence dans la reconnaissance de l’autre, non dans l’accumulation des secrets. Dans le cabinet de réflexion, l’impétrant rencontre la mort, le sel, le soufre, le pain, l’eau, les signes du dépouillement. Il ne reçoit pas une promesse de confort. Il reçoit une question radicale. Que feras-tu de ta vie lorsque tu auras vu ta propre fin. La chanson, dans Paradise, pose la même question à une civilisation survivante. Que fais-tu de ta survie lorsque d’autres n’ont pas eu droit à l’abri.

La reprise de Carol Kuswanto, parce qu’elle n’est pas l’originale de Phil Collins, ajoute encore une strate symbolique.

La voix déplacée, l’arrangement réinterprété, la distance entre la chanson connue et sa nouvelle incarnation disent la mémoire transformée par la catastrophe. Ce n’est plus la chanson du monde d’avant. C’est son spectre. Elle revient dans un monde où le paradis a été creusé sous la terre, comme si les morts eux-mêmes demandaient aux vivants de rendre des comptes. La musique devient alors une planche tracée sans mots savants. Elle met l’oreille à l’ordre. Elle oblige à entendre ce que le regard refuse parfois de porter.

La série atteint ici une qualité presque rituelle

Chaque reprise musicale agit comme une réminiscence profane devenue signe. Des chansons populaires, venues des décennies antérieures, traversent le récit à la manière d’objets rescapés. Elles sont les métaux du monde ancien, mais aussi ses fragments d’âme. Lorsque Another Day in Paradise retentit, la nostalgie se fissure. Ce que nous pensions connaître revient chargé d’une exigence nouvelle. La chanson ne console pas. Elle accuse avec douceur. Elle rappelle que le paradis sans justice est une chambre d’écho où la conscience finit par étouffer.

La portée initiatique de Paradise tient donc moins à son intrigue qu’à sa question centrale

Qui mérite d’être sauvé. Qui décide. Selon quels critères. Avec quelles omissions. La franc-maçonnerie, lorsqu’elle demeure fidèle à sa vocation, ne répond pas par la sélection des purs, mais par le travail patient sur soi-même au service d’une fraternité plus vaste que le cercle visible. Elle sait que la pierre brute n’est pas rejetée parce qu’elle est brute. Elle est travaillée parce qu’elle porte déjà la possibilité du Temple. À l’inverse, la cité de Paradise naît d’un tri. Elle commence par une séparation. Elle institue une hiérarchie de survie. Voilà son péché originel.

Paradise nous laisse devant une évidence inconfortable

Le paradis n’est pas un lieu où quelques-uns respirent pendant que les autres disparaissent. Il commence peut-être au moment précis où le regard cesse de fuir la misère placée devant lui.

La reprise d’Another Day in Paradise devient ainsi une parole de seuil pour notre temps.

Elle nous demande si nous voulons bâtir des bunkers ou relever des Temples

Elle nous rappelle que la lumière initiatique ne vaut que si elle descend jusqu’au frère inconnu, jusqu’à la sœur oubliée, jusqu’à l’être humain rencontré dans la rue du monde, là où le vrai paradis se mesure à la part de fraternité que nous acceptons enfin de rendre visible.

Dès demain, nous prolongerons cette méditation en analysant, avec le même regard maçonnique, la deuxième chanson de la série, Knockin’ on Heaven’s Door, devenue dans notre lecture « Frappant à la porte du paradis », lorsque Paradise quitte le registre de la survie pour rejoindre celui du seuil.

L’enseignement maçonnique

1

« Le maître maçon doit donner un enseignement complet ».
Comment réaliser cet objectif ?  

1390, Regius, article 13 :

1 Pourquoi enseigner ?

« Ne relevant que de vous-même, vous aurez une valeur en proportion de votre travail personnel. » Rituel.

Au moins, au IXe siècle, on avait à cœur l’instruction des enfants et des clercs. Certains devraient en prendre de la graine.

La présence aux tenues n’est-elle pas suffisante pour la bonne transmission ? Les rituels ne contiennent-ils pas toute la régularité maçonnique qu’il appartient à chacun de faire sienne ? La nécessité d’un enseignement maçonnique n’est pas une évidence. Ne dit-on pas couramment : chacun est son propre formateur, à chacun sa Vérité, son initiation.

« La distinction entre l’initiation effective et l’initiation virtuelle… est assez importante pour que nous essayions de la préciser encore un peu plus… Parmi les conditions de l’initiation… le rattachement à une organisation traditionnelle régulière suffit pour l’initiation virtuelle, tandis que le travail intérieur qui vient ensuite concerne proprement l’initiation effective, qui est en somme, à tous ses degrés, le développement « en acte » des possibilités auxquelles l’initiation virtuelle donne accès » (René Guénon, Considérations sur l’initiation). On peut bien avoir été initié, cela reste virtuel si on ne travaille pas sur les possibilités, rôle de l’instruction.

2 À qui enseigner ?

« Selon le sage Salomon, Sagesse n’entre pas en âme malveillante et que science sans conscience n’est que ruine de l’âme » (François Rabelais, Pantagruel). « La connaissance de l’art de perfectionner ce qui est imparfait… Les connaissances qu’ils ne devaient point prodiguer au Vulgaire » (Grand Chapitre général, GODF).

On se doit de tenir les deux bouts de la chaîne de la connaissance :

1 Avec Descartes (Discours de la méthode), affirmer l’égalité des esprits, leur universelle aptitude à comprendre et à connaître. « Ce serait un amour de l’égalité bien funeste, que celui qui craindrait d’étendre la classe des hommes éclairés et d’y augmenter les lumières » (Condorcet, Premier Mémoire sur l’instruction publique).

2 Avec la même lucidité que Condorcet savoir qu’il « est impossible qu’une instruction même égale n’augmente pas la supériorité de ceux que la nature a favorisés d’une organisation plus heureuse. Mais il suffit… que chacun soit assez instruit pour exercer par lui-même, et sans se soumettre aveuglément à la raison d’autrui, ce dont la loi lui a garanti la jouissance » (Premier Mémoire sur l’instruction publique).

3 La voie de la connaissance

Conte maçonnique : il était une fois une boîte reçue par un homme en héritage de son père sur laquelle il était écrit : « Ne pas ouvrir. » Longue attente. Enfin il cède à la curiosité et dedans il trouve un paquet d’étiquettes sur chacune desquelles est écrit : « À ne pas ouvrir. »

En franc-maçonnerie, d’abord on hérite, donc d’abord on s’endette. Certes le franc-maçon est autonome et libre penseur, c’est-à-dire libre de penser tout ce qu’il peut concevoir. Mais franc-maçon il n’est qu’autant que ses frères le « reconnaissent comme tel ».

« Puisque vous êtes Parfaite Maçonne, dites-moi enfin ce que vous entendez par Maçonnerie ? J’entends un amusement vertueux, par lequel nous retraçons une partie des mystères de notre religion »

(Manuel des Franches-Maçonnes, 1787).

La méthode socratique

Comment Socrate aide-t-il ses concitoyens à faire la lumière en eux-mêmes ? À l’exemple des pratiques maçonniques traditionnelles, il se méfie de l’écrit, cet accès autonome à la pensée qui supprime le maître spirituel. Sa méthode :

Le maître questionne

  • Le disciple répond avec un savoir faux

Le maître examine et réfute la réponse

  • Le disciple constate son ignorance par aporie

Le maître reformule la question

  • Le disciple recherche le savoir en lui-même parce qu’il a des dispositions et est intelligent.

Surtout, le dialogue ne se conclut pas sur une définition (du courage, de la beauté…) qui ne serait que provisoire. Socrate refuse toute conclusion dogmatique, son action consistant à progresser vers une plus grande clarté dans une enquête qu’il faut pousser toujours plus loin. Cette absence de définition ou de conclusion produit une trompeuse impression d’aporie, d’échec.

Au reste, le dialogue n’est pas uniquement une méthode intellectuelle rationnelle visant à atteindre le vrai ; il est aussi examen pour tenter d’agir sur le comportement moral de l’interlocuteur en le détournant de l’erreur. Il conduit des dialogues qui finissent par mettre son interlocuteur dans le doute complet, déstabilisé par les impasses logiques : « Tu me fascines l’esprit par tes charmes et tes maléfices, enfin tu m’as comme enchanté, de manière que je suis tout rempli de doutes » (Ménon à Socrate dans Ménon de Platon). Comme lors d’une hypnose, l’objectif est de faire lâcher prise à son interlocuteur afin qu’il sorte de son cadre de pensée. Cette méthode relève du préceptorat et exclut un enseignement collectif.

Le Manuscrit des Archives d’Edimbourg, (vers 1696), dans première partie, est une suite de questions et de réponses convenues qui permettaient aux maçons de se reconnaître. Ces « catéchismes » (Knoop, Jones et Hamer, Early Masonic Catechisms, 1943), sont à l’origine de nos instructions actuelles par demandes et réponses. « Chapitre 3 et 5 et 7 pour les apprentis, compagnons puis maîtres » dans le Nouveau catéchisme des francs-maçons, contenant tous les mystères de la maçonnerie de Louis Travenol, 174 (gallica.bnf.fr). Le catéchisme ressemble à un mantra sous forme de questions-réponses qu’il faut apprendre par cœur.

Le par cœur

La recitatio apprise par cœur est « la » méthode d’apprentissage scolastique des éducateurs religieux médiévaux. C’est au XVIe siècle, chez Rabelais, que l’expression « savoir par cœur » semble apparaître pour la première fois ; par cœur car le « cœur » était considéré alors comme siège de la pensée ou de la mémoire.

Jean-Jacques Rousseau

Cette pratique est farouchement rejetée par Montaigne : « On ne cesse de criailler à nos oreilles [d’enfants], comme si l’on versait dans un entonnoir, et notre rôle, ce n’est que redire ce qu’on nous a dit. » Descartes, après lui, prône la raison qui fait dire à l’Académicien Condillac : « Celui qui ne sait que par cœur, ne sait rien…. Celui qui n’a pas appris à réfléchir, n’est pas instruit. ». Rousseau, dans l’Emile, se fait aussi l’apôtre du refus de l’apprentissage par cœur : « Rendez votre élève attentif aux phénomènes de la nature et bientôt vous le rendrez curieux. »

Le par cœur est d’abord une façon à peine voilée d’initiation, afin de faire apprécier l’effort, en se fondant sur le principe selon lequel quelqu’un qui réussit à franchir la barrière de la reproduction pourra en passer d’autres. Il y a ainsi une rentabilité dans l’effort investi, effort qui sera moins coûteux au prochain apprentissage. Une phase d’imitation (ou de restitution de l’œuvre d’autrui) puis par une phase de transformation. « Ce que je sais, personne ne peut me le retirer » (Henri Marion, Dictionnaire pédagogique).

La voie analogique

Comme notre frère Benjamin Franklin sut faire le rapprochement entre les étincelles des machines électriques et les éclairs, servons-nous de l’analogie. L’imagination devance souvent la raison. La franc-maçonnerie permet l’apprentissage d’une forme de maniement de l’abstrait. Pour ce faire, elle sollicite systématiquement l’analogie. « Comme le soleil dans sa course se lève à l’Orient pour appeler les hommes au travail, le Delta radieux préside à nos travaux et nous rappelle que le travail est le premier devoir de l’homme » (Rituel).

Blaise Pascal

L’analogie est porteuse d’une puissance qui dépasse la simple conjonction « comme » utilisée dans une phrase. « Laid comme un crapaud » ne signifie pas que le crapaud est le symbole de la laideur. L’analogie est une opération intellectuelle qui permet de réunir les deux qualités de l’esprit, l’esprit de géométrie (la raison) et l’esprit de finesse (l’intuition) si chers au philosophe Pascal.

« La dernière qualité requise dans notre Ordre est le goût de la Science et des Arts Libéraux[1]. Ainsi l’Ordre exige de vous de contribuer par sa protection, par sa libéralité ou par son travail à un vaste ouvrage auquel nulle Académie ne peut suffire, parce que toutes ces Sociétés étant composées d’un très petit nombre d’hommes, leur travail ne peut embrasser un objet aussi étendu » (Discours du chevalier Michel de Ramsay, Lecture initialement prévue pour le 21 mars 1737). On peut dire que la connaissance des arts libéraux, de la géométrie, de l’histoire des bâtisseurs, réelle et légendaire, et de la morale définissent un premier corpus de connaissance.

Quel surveillant ?

« Je voudrais aussi qu’on fût soigneux de lui choisir un guide qui eût plutôt la tête bien faite que bien pleine, et qu’on exigeât chez celui-ci les deux qualités, mais plus la valeur morale et l’intelligence que la science, et [je souhaiterais] qu’il se comportât dans [l’exercice de] sa charge d’une nouvelle manière » (Montaigne, Essais).

« Visite l’intérieur de la Terre, en rectifiant tu trouveras la Pierre Cachée » (VITRIOL) autrement dit : « Deviens ce que tu es » (Nietzsche).

Annexe : Un exemple de l’action des loges du GODF en faveur de l’éducation en 1872


[1] La grammaire, la rhétorique, la dialectique d’une part, l’arithmétique, la géométrie, l’astronomie, la musique d’autre part.

Transmission maçonnique, le feu sacré n’est pas une photocopie

Cinquième livraison de la nouvelle série des Cahiers Jean Scot Érigène, ce volume placé sous le signe du pluriel parenthésé interroge la transmission comme acte vivant et charnel, irréductible à toute mécanique. De l’entretien avec Pacôme Thiellement au procès moderne de Caïn, douze contributions tissent une cartographie initiatique où parole, silence et souffle deviennent les véritables outils du Maître. Une polyphonie qui honore la mémoire de Jean-Pierre Thomas et confirme la vitalité d’une loge d’étude résolument tournée vers l’incandescence du sens.

Johannes_Scottus_Eriugena

Il est des recueils qui se contentent de juxtaposer, et d’autres qui composent

Christophe Bourseiller

Ce cinquième numéro de la nouvelle série des Cahiers Jean Scot Érigène, publié en mars 2026 par la Loge nationale de recherche éponyme, numéro 1000 à l’Orient de Paris de la Grande Loge de France, sous la direction rédactionnelle du journaliste, historien et écrivain Christophe Bourseiller et le maillet de Thierry Lesage – Vénérable Maître –, appartient résolument à la seconde catégorie. Le pluriel parenthésé du titre n’est pas une coquetterie mais l’aveu d’une inquiétude féconde, celle qui accepte que la Tradition soit un faisceau mouvant de voies, de voix et de silences. L’éditorial s’ouvre d’ailleurs sur un hommage poignant à Jean-Pierre Thomas, ce frère passé à l’Orient Éternel à l’automne 2025, dont une planche posthume vient illuminer le volume et dont la mémoire plane sur l’ensemble de la livraison comme une présence tutélaire.

Le ton est donné dès l’entretien d’ouverture mené par Christophe Bourseiller, Thierry Lesage, Arnaud Véry, Serge Iglesias et Josselin Morand auprès de l’essayiste Pacôme Thiellement.

L’auteur de La victoire des Sans Roi – Révolution Gnostique(puf, coll. Perspectives critiques, 2017)y déploie sa thèse d’une filiation invisible qui court de l’Évangile selon Philippe aux surréalistes en passant par William Blake, Gérard de Nerval et Antonin Artaud, et propose une spiritualité affranchie de tout dieu seigneurial. La voix divine, nous dit-il, est cette petite voix qu’il faut savoir capter quand tout est éteint, et l’initié n’est rien d’autre que celui qui se met à son écoute, en amour, sans quoi nulle transmission n’opère. Sortir du labyrinthe, traverser le miroir, telle est la double injonction qui hante ce dialogue où la gnose ancienne dialogue avec David Lynch et où Nag Hammadi rencontre les comics underground.

Le regretté Jean-Pierre Thomas, dont la loge honore la mémoire en publiant à titre posthume sa magnifique enquête intitulée « Ordre écossais ou écossiste ? », nous entraîne dans les méandres historiographiques du Rite Écossais Ancien et Accepté (REAA). Convoquant André Kervella, Pierre Mollier ou Pierre-Yves Beaurepaire, il interroge avec une érudition souveraine le mythe écossais, débouchant sur cette intuition que l’Écosse fut moins une géographie qu’une allégorie de la parole perdue dans l’imaginaire des Frères du Siècle des Lumières.

Jean-François Maury prolonge cette méditation avec sa planche « Le Rite écossais ancien et accepté et la poétique de soi », où convoquant René Char, Paul Verlaine, Joë Bousquet, Philippe Jaccottet et Paul Valéry, il pose que tout poème est ésotérique parce qu’il cache le lecteur sous les mots, et que le langage maçonnique vise à nous délivrer de nos prisons. Le pèlerin du Songe de Poliphile et l’Angelus Silesius de la rose sans pourquoi y trouvent une résonance saisissante.

Avec « Un linceul pour n’être à soi », Georges Hanouna nous conduit dans les replis de la pensée kabbalistique avec une science consommée du Zohar et des commentaires hassidiques. La méditation sur le philtrum comme sceau du silence angélique imprimé sur la lèvre supérieure du nouveau-né, sur le Shefa descendant des eaux d’en haut, sur le tikkoun comme re-paraître de l’être, atteint des hauteurs contemplatives véritablement initiatiques. Le récit autobiographique de la sériciculture pratiquée par son grand-père, où le ver à soie tisse son linceul avant de renaître papillon, opère comme une parabole vivante du grade et nous rappelle que la mort initiatique n’est jamais une métaphore mais un travail patient sur la matière même de l’être.

Le logo de la Formule 1 est rouge et représente deux voitures qui franchissent une ligne d’arrivée

Arnaud Véry, présent avec trois contributions qui jalonnent le volume, propose d’abord avec « Transmission manuelle ou automatique – Conduire l’initiation ou se laisser porter ? » une analogie automobile audacieuse pour interroger nos automatismes en Tenue. Convoquant Niki Lauda, Jackie Stewart et les pilotes de Formule 1 mais aussi le second pilote Sulu de Star Trek, il distingue la transmission incarnée de la répétition vide qui tue le feu sous la cendre du rituel. Son texte sur l’intelligence artificielle – sous-titré « Réflexion à la lumière de l’héritage maçonnique) – croise l’androïde Data avec les druides celtiques et les prêtres égyptiens pour rappeler qu’une conscience sans chair, sans souffle et sans larmes, ne saurait transmettre l’essentiel. Sa dernière intervention identifie dans la vanité, fille de Lucifer, le chef d’orchestre des mauvais compagnons qui guettent l’accession à la Maîtrise, et nous met en garde contre ces pièges intérieurs qui détournent l’apprenti de sa quête.

Lorenzo Soccavo signe une réflexion d’une grande subtilité sur la pensée symbolique, mêlant l’heure bleue d’Éric Rohmer, le bleu Klein du Saut dans le vide photographié par Harry Shunk et l’Évangile selon Philippe découvert à Nag Hammadi pour proposer une transmigration silencieuse opérant par les noms et les nombres. La pensée symbolique, écrit-il, serait enceinte de la nostalgie de l’Éden, et c’est cette gestation muette qu’il s’agit d’accueillir dans le travail en loge, loin de toute exégèse bavarde.

Thierry Lesage livre une méditation foisonnante sur la « Chambre du Milieu et le Centre du Cercle », une conférence donnée en octobre 2025 lors des Journées de Goutelas, centre culturel dans le Forez (Loire). La progression initiatique y est lue comme une marche sur l’arbre séfirotique, du Malkhout vers le Kéther, et la formule attribuée à Pascal sur la sphère infinie dont le centre est partout et la circonférence nulle part est reconduite à ses sources médiévales chez Alain de Lille, Maître Eckhart et Nicolas de Cuse, en passant par le Livre des XXIV philosophes. L’image finale du tire-bouchon, qui pénètre la matière en tournant sur lui-même pour libérer un parfum, offre une emblématique inattendue mais lumineuse de la progression maçonnique. François Naudy approfondit la devise républicaine « Liberté, Égalité, Fraternité du Maître Maçon » au prisme donc du troisième degré, convoquant Spinoza, Hegel, Maître Eckhart, Goethe et Ibn Arabi pour montrer que ces trois mots ne sont pas un slogan politique mais l’aboutissement d’une métaphysique de la déification de l’homme.

Freemasonry in China – The Square Magazine

Serge Iglesias nous emmène vers un territoire moins fréquenté avec une enquête fascinante sur les « Chinese Freemasons : juste une appropriation culturelle ? », héritiers de la Tiandihui, du Hongmen et du Chee Kung Tong. Au-delà de la simple curiosité historique, il interroge les liens supposés ou réels entre ces sociétés secrètes asiatiques et la Franc-maçonnerie occidentale, et convoque l’anthropogéométrie de Joseph Needham où le compas et l’équerre sont attribués aux divinités primordiales Fu Xi et Nüwa pour ouvrir des perspectives vertigineuses sur l’universalité d’une symbolique qui fait de l’homme l’axe vertical entre Ciel et Terre, le compas figurant la voûte céleste et l’équerre la stabilité terrestre.

Josselin Morand offre une magistrale exploration des sources ésotériques du heavy metal sous le titre « Voyage aux sources ésotériques du heavy metal ». Loin de tout mépris de classe et avec une érudition musicale précise, son article remonte du blues de Robert Johnson, qui aurait vendu son âme au diable au carrefour des routes 49 et 61 dans le Mississippi, aux mythologies thélémites d’Aleister Crowley, de La Bible satanique écrit par l’Américain Anton Szandor LaVey en 1969 aux constructions ésotériques de Therion lié à l’ordre magique suédois Dragon Rouge, en passant par Iron Maiden, Marilyn Manson et Ghost. Sa thèse est aussi audacieuse que stimulante, à savoir que le metal nous relie à notre part la plus animale, instinctive, tellurique, tandis que la Franc-maçonnerie s’adresse à notre part la plus spirituelle, et que les deux mouvements peuvent paradoxalement se compléter dans une économie générale du sacré.

Le même auteur signe également deux notes de lecture, l’une sur la bande dessinée L’Épée de Cristal lue comme contre-initiation par l’entropie, l’autre sur la série culte « Le Prisonnier » comme parabole de l’individuation jungienne.

Philippe Levy propose enfin avec « Un meurtre fondateur, le Procès moderne de Caïn » une construction dramatique d’une force singulière. Transformant le temple en cour d’assises et convoquant à la barre des experts en criminologie, en psychiatrie, en théologie ainsi que Dieu lui-même appelé comme témoin, il rejoue le premier fratricide de l’humanité et pose la question du libre arbitre, de la préméditation et de la responsabilité divine avec une acuité qui dépasse largement l’exercice de style pour atteindre la véritable méditation initiatique sur les ténèbres tapies au cœur de l’homme.

Ce que nous tenons entre les mains n’est pas un simple recueil de planches

Il s’agit bien là d’une véritable somme polyphonique, où chaque voix répond à l’autre dans un dialogue patient avec la question qui hante tout initié, à savoir comment transmettre ce qui ne se laisse pas dire, comment passer ce feu qui brûle sans se consumer, comment être à la fois la pierre vive et le papillon qui s’échappe du linceul. Les Cahiers Jean Scot Érigène confirment ici leur place singulière dans le paysage éditorial maçonnique francophone, refusant la facilité du commentaire convenu pour explorer les marges où la Tradition se renouvelle, du gnosticisme ancien aux cultures populaires contemporaines, des sociétés chinoises aux poètes de la modernité.

Refermer ce numéro 5 nouvelle série des Cahiers Jean Scot Érigène, c’est emporter avec soi cette conviction que la transmission maçonnique demeure un acte d’amour, un don gratuit, un feu partagé qui ne s’épuise jamais dans le passage. Que ce que nous avons reçu vivant, il nous appartient de le donner vivant.

Voilà sans doute le plus précieux héritage que cette livraison nous transmet à son tour, en hommage à Jean-Pierre Thomas et à tous ceux, visibles ou invisibles, qui ont su faire de leur passage en loge une véritable œuvre au feu.

Cahiers Jean Scot Érigène – Quelle(s) Transmission(s)

CollectifÉdition Numérilivre, N° 5 nouvelle série, Mars 2026, 212 pages, 20 €

Le SITE de l’éditeur