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La Clé d’Hermès : Déchiffrer les secrets qui nous transforment de l’intérieur

De notre confrère Expartibus – Par Rosmunda Cristiano

Imaginez-vous dans un endroit calme, peut-être un temple ancien ou simplement une pièce sombre dans votre esprit, avec un symbole devant vos yeux : l’équerre et le compas, l’étoile flamboyante, ou même simplement une spirale dans le ciel étoilé. Des choses qui, au premier abord, semblent être un dessin ordinaire, un caillou ramassé au hasard dans la rue. Pourtant, sous cette croûte apparemment banale, un univers de vérité palpite, des strates de sens prêtes à exploser si seulement on sait les regarder, les toucher avec la curiosité nécessaire.

Et c’est là qu’intervient l’herméneutique. Non pas un terme désignant des intellectuels poussiéreux enfermés dans des bibliothèques, mais la clé magique d’Hermès Trismégiste, le Trois Fois Grand, ce pont vivant et légèrement espiègle entre le chaos du monde que vous voyez de vos yeux et la lumière qui ne s’éteint jamais, celle que vous ressentez en vous.

Même si vous n’êtes pas « des nôtres », si vous n’êtes pas franc-maçon, si vous n’avez jamais mis les pieds dans une loge, croyez-moi, cette histoire vous parlera droit au cœur, car, au final, déchiffrer le monde qui nous entoure est quelque chose que tout le monde peut faire, un super-pouvoir qui sommeille en chacun de nous.

Pensez à Hermès, ce dieu malicieux et sage, toujours un pied dans le ciel de l’Olympe et l’autre dans la poussière de la terre, éternel interprète et farceur entre les hautes sphères et les basses terres, entre les dieux et les mortels.

L’herméneutique provient précisément de là, du grec ancien hermēneutikḗ téchne, l’art sublime de déchiffrer, d’extraire l’essence profonde des mots, des images et des silences qui, en apparence, ne disent rien.

Il ne s’agit pas simplement de traduire un texte ou d’expliquer un dessin : il s’agit de déchirer le voile de Maya, ce rideau illusoire qui nous permet de ne voir que la surface, de passer de « ce que cela apparaît à l’œil nu » à « ce que c’est réellement » au plus profond de nous.

Prenons la Bible du Moyen Âge, avec ses quatre niveaux de lecture — littéral comme récit brut, allégorique comme symbole qu’elle dissimule, moral comme leçon pour l’âme, anagogique comme aspiration vers le divin — ou le légendaire Temple de Salomon : pour l’observateur distrait venu de l’extérieur, ce n’est qu’un amas de pierres taillées et de bois de cèdre, mais pour ceux qui savent appliquer l’herméneutique, il devient le temple intérieur, érigé brique par brique avec le mortier tenace de vos vertus, illuminé par une force qui nous dépasse, par le Grand Architecte de l’Univers, qui ordonne et harmonise toutes choses.

Hermès Trismégiste, le trois fois grand, interprète de la volonté divine

Elle reprend l’ancienne tradition hermétique dans ses textes sacrés tels que le Corpus Hermeticum et ce n’est pas un hasard si nos rites maçonniques font écho à ce commandement gravé dans le temple d’Apollon à Delphes : Nosce te ipsum, connais-toi toi-même et tu connaîtras l’univers.

C’est précisément ce cercle herméneutique théorisé par Heidegger et Gadamer, cette danse infinie où l’on part d’une pièce du puzzle, que l’on éclaire à la lumière du tout, et où le tout devient plus clair grâce à cette pièce, et ainsi de suite dans une spirale ascendante vers une compréhension profonde et vivante qui vous transforme jusqu’à la moelle.

En franc-maçonnerie, c’est le pain quotidien, notre pain rituel sans levain.

Une phrase simple comme

Sois une lumière pour tes frères

Ce n’est pas une devise tirée d’une affiche de motivation accrochée au bureau, c’est une explosion cosmique, depuis la flamme vacillante de la bougie sur la table du lodge jusqu’au feu intérieur qui brûle en vous, vous purifie et vous change à jamais.

Comme l’a dit saint Paul dans ses lettres :

Nunc videmus par spéculum dans l’énigme

Nous voyons maintenant comme dans un miroir, d’une manière énigmatique et confuse, mais l’herméneutique est le chiffon qui nettoie ce miroir, couche après couche, révélation après révélation, jusqu’à ce que nous apercevions le vrai visage.

Parlons un peu plus de la Lumière, car elle est le cœur même de cette conversation, le soleil autour duquel gravitent nos symboles. Pour les observateurs extérieurs, pour le profane qui regarde de loin, ce n’est qu’une ampoule dans une pièce faiblement éclairée, un artifice scénique.

Pour ceux qui franchissent la porte du Temple et s’immergent dans le jeu, il devient Lux ex tenebris, la lumière qui surgit des ténèbres, cette étincelle primordiale qui vous illumine dans l’obscurité suffocante du Cabinet de Réflexion, où l’initié affronte ses démons personnels avant de renaître.

Oswald Wirth, dans son ouvrage Le Symbolisme hermétique, le décrit avec une précision chirurgicale : il s’agit d’alchimie pure et simple, le plomb brut de l’ego qui, sous le feu de l’interprétation herméneutique correcte, est transmuté en or philosophique, brillant et incorruptible.

Il a écrit :

Ce symbole est un langage universel qui parle directement à l’âme, court-circuitant la raison superficielle.

Et il a tout à fait raison.

La Franc-maçonnerie et le mystère de l'Écossisme, image générée par IA
La Franc-maçonnerie et le mystère

Prenons le compas, avec ses cercles parfaits qui évoquent l’éternité cyclique du cosmos, et qui, en même temps, séparent clairement le carré de la terre dure et matérielle de l’infini et du ciel sans limites. Ou encore le carré, qui vous ancre à la rectitude morale, à la perpendicularité de l’action éthique, tandis que votre esprit pointe droit vers l’infini.

J’ai moi-même fait l’expérience de cette magie herméneutique, lors de nuits inoubliables au refuge, et je le jure, à chaque fois c’est une révélation aussi fraîche que la première.

L’an dernier, lors du solstice d’hiver, alors que le froid mordant régnait dehors et que la chaleur des Frères nous enveloppait, l’Étoile Flamboyante nous a parlé de renaissance, non pas comme d’un conte de fées à raconter aux enfants le soir, mais comme d’une vérité vivante, palpitant dans nos veines.

Veritas vos liberabit.

La vérité vous libérera.

Bien sûr, mais seulement si vous interprétez avec cette intuition viscérale qui dépasse la rationalité, les livres et les théories.

Dans les plus hauts degrés de notre Rite, la Kabbale fait alors irruption avec ses dix Sephirot, non pas de simples dessins abstraits sur un Arbre de Vie, mais des clés en or massif pour franchir le mur insurmontable entre le rationalisme froid et calculateur et le mysticisme chaleureux et intuitif, unissant l’hermétisme antique des pharaons à l’essence vivante et quotidienne de la Franc-Maçonnerie.

Manly P. Hall, ce géant qui explore ces mystères depuis des décennies, l’a résumé dans ses écrits :

Les symboles sont des lettres dans le langage universel de l’âme ; les ignorer, c’est comme rester sourd à un orchestre divin qui joue rien que pour vous.

Albert Pike

Et ce n’est pas réservé à une élite, enfermée dans des cercles secrets ; cette herméneutique est pour tous ; c’est une transcendance qui se confronte à la réalité du quotidien. Elle vous conduit de la surface des phénomènes — ce que vous voyez, touchez et mesurez avec vos sens — à la véritable et profonde méta-histoire, celle qui se cache derrière le voile et donne sens à toute chose.

Observer la nature non pas comme un observateur curieux ramassant des cailloux, mais comme un Maître qui perçoit intuitivement les secrets cosmiques cachés dans les feuilles, dans les étoiles, dans le cours d’une rivière, chaque geste rituel — l’épée effleurant l’épaule lors d’une initiation chargée d’émotion, le vin rouge partagé dans l’agapè fraternelle — est un code polysémique, riche en strates : convivialité et chaleur humaine à l’extérieur, communion éternelle avec le divin à l’intérieur.

Albert Pike, le titan de la morale et du dogme, a tonné de sa plume acérée les trois premiers degrés de l’Ordre maçonnique :

La franc-maçonnerie est l’alphabet des symboles, un langage silencieux qui parle à ceux qui savent l’écouter.

Il nous appartient, à nous, interprètes modernes du troisième millénaire, de le lire sans bavures, sans précipitation.

Mais attention, car si vous ne restez pas vigilant, vous risquez de mal interpréter un symbole, de le tordre par paresse ou par préjugés, et de vous retrouver tout droit dans des sectes minables, des fanatismes bon marché ou des illusions des réseaux sociaux.

Au lieu de cela, vous vous concentrez sur une interprétation authentique, enracinée dans la tradition et illuminée par la Lumière intérieure, et vous devenez véritablement libre, un Frère ou une Sœur au sens le plus profond et le plus universel, prêt à apporter un peu de cette lumière dans le monde obscur extérieur, à éclairer ceux qui trébuchent encore dans le profane.

La morale de l’histoire ? L’herméneutique n’est pas une option poussiéreuse sur une étagère, une mode passagère pour philosophes de salon ; c’est la voie de tous, des profanes curieux aux initiés chevronnés.

Lux in tenebris lucet.

La lumière brille obstinément dans les ténèbres les plus épaisses.

Alors, ne vous arrêtez pas à la première impression, ne vous contentez pas du superficiel. Déchiffrez avec une véritable passion, transformez-vous avec un courage quotidien, embrasez-vous sans crainte ni hésitation.

Sois Hermès de chair et de sang, avec tes mains imparfaites, dans ton temple intérieur fait de chair, de rêves et de silences, et cette lumière, véritablement comprise au plus profond de ton cœur, te rendra éternel, au-delà du temps fugace et de l’espace restreint.

Immortalité, le mirage qui nous oblige à vivre juste

Immortalité – Histoire d’un rêve éternel, de Jean-François Blondel, avance avec une gravité calme, comme un livre qui connaît la force des mirages et qui refuse pourtant de s’y soumettre. La question de l’immortalité n’y devient jamais une réclame contre la mort. Elle demeure ce qu’elle a toujours été, un tremblement de l’esprit humain, une inquiétude qui cherche sa forme, une espérance qui se contredit dès qu’elle prétend se faire certitude.

Jean-François Blondel tient ensemble les registres sans les mêler

Le mythe, la foi, la spéculation philosophique, la tentation scientifique, les visions hermétiques se répondent, non pour fabriquer un syncrétisme de confort, mais pour faire apparaître la vraie ligne de force. Le sujet n’est pas l’abolition de la fin. Le sujet est la manière dont l’homme apprend à habiter le temps, à mesurer l’usure, à convertir l’effroi en œuvre, et parfois en lumière intérieure.

Dans cette perspective, Gilgamesh cesse d’être un monument de musée

Il redevient une matrice vive. La mort d’Enkidu n’y agit pas comme un ressort narratif. Elle ouvre une blessure qui oblige le roi à devenir pèlerin, à quitter l’homme ancien, à perdre la lourde armure de la puissance pour entrer dans l’exigence de la question.

Épopée-de-Gilgamesh-relatant-le-déluge, British-Museum

La traversée des ténèbres, l’épreuve du sommeil impossible, la rencontre avec l’immortel qui ne donne aucune formule, puis la plante de jouvence arrachée au fond des eaux et reprise par le serpent, tout cela compose une grammaire initiatique d’une sobriété implacable. Nous lisons alors l’immortalité comme un mirage nécessaire qui, au lieu d’être obtenu, instruit. Le serpent ne vient pas tant voler une promesse qu’enseigner que l’éternité n’est pas coagulation mais mouvement, que la vie persiste en muant, en se transmettant, en changeant de peau. Et le retour à Uruk n’est plus un retour vaincu. Il devient la découverte d’une autre durée, celle que donne l’œuvre juste, la mesure gravée, la pierre posée, la mémoire partagée. Le rêve d’abolir la mort se renverse, il devient capacité de donner sens à la mort, donc de rendre la vie plus exacte.

C’est ici que la lecture maçonnique trouve sa respiration naturelle, sans que le livre ait besoin d’insister.

Nous reconnaissons, derrière les images, l’ancienne pédagogie du dépouillement, celle qui ne promet pas de durer davantage, mais d’être davantage présent à ce qui compte

Le sablier et le sel, la méditation sur le temps qui cesse d’être un prédateur pour devenir un allié, la nécessité de « mourir » à ce qui en nous demeure injuste, l’orgueil, la possession, la peur, tout cela rejoint la logique du travail intérieur, non comme décor, mais comme opération. L’immortalité, dès lors, n’est plus un chiffre à arracher au monde. Elle devient une qualité de présence, une intensité, un axe. Nous passons de la survie à ce que Jean-François Blondel nomme une « sur-vie », non pas une fuite hors du réel, mais une élévation de l’existence au-dessus d’elle-même par le service, l’art, la parole tenue, la cité bâtie, la transmission. Cette transmutation, nous la reconnaissons comme l’une des lois secrètes de l’initiation. Elle ne nie jamais la nuit. Elle lui donne place afin que le jour ait un sens.

Memento-mori-par-Johann-Andreas-Graff,-XVIIIe-siècle

Le livre sait aussi que notre époque réclame des images qui frappent, parce que la pensée pure ne suffit plus à contenir l’angoisse. Jean-François Blondel s’arrête sur ces figures où la mort devient leçon de mesure, et l’on songe à cette mosaïque romaine conservée au musée de Naples, qui porte le nom de « Memento Mori ». Une roue de Fortune, un papillon posé sur l’instable, une tête de mort, et, sur le crâne, un niveau, tandis que le plomb du fil à plomb vient se poser au sommet comme une condamnation silencieuse de nos déséquilibres. L’image ne menace pas. L’image rectifie. Elle dit que l’égalité devant la mort est peut-être la dernière justice indiscutable, et que cette justice, loin de désespérer, peut nous rendre plus exacts. Même la culture populaire, lorsque Jean-François Blondel convoque le Tarot de Marseille ou l’Ankou des traditions bretonnes, révèle une intelligence ancienne. Nommer la mort autrement, la représenter, l’encadrer, la ritualiser, tout cela revient à empêcher qu’elle ne devienne un trou noir. La mort, lorsqu’elle est pensée, cesse d’être une pure terreur. Elle devient un outil de vérité.

Le livre n’évacue pourtant pas la tentation la plus contemporaine, celle d’une immortalité fabriquée, produite, promise par l’alliance des sciences et des techniques

Jean-François Blondel sait que notre culture occidentale regarde d’abord la courbe des progrès, les investissements, la panacée attendue, et il prévient avec franchise que ce chemin-là, pris comme unique horizon, risque de laisser le lecteur sur sa faim. Ce qui l’intéresse davantage, c’est l’homme qui lève la tête vers les étoiles un soir d’été et qui, devant l’écoulement du temps, cherche une signification plutôt qu’un simple allongement. Le transhumanisme devient alors une figure moderne d’une vieille tentation, celle d’une pierre philosophale déplacée dans les laboratoires. Le livre a l’intelligence de ne pas ridiculiser le désir de guérir. Il le replace dans une interrogation plus ancienne que nos machines, et plus exigeante que nos mythologies de performance. Prolonger la durée n’équivaut pas à toucher l’éternité, et l’éternité, si elle existe pour nous, relève d’une élévation intérieure bien plus que d’une addition d’années.

La-légende-de-la-Mort-l-Ankou-Pleumeur-Bodou

À mesure que la réflexion avance, les symboles se mettent à parler avec leur langage propre L’eau, si présente dans les imaginaires d’immortalité, ne se réduit pas à une substance. Elle devient signe. Jean-François Blondel parcourt la fontaine de jouvence, les récits qui la rattachent au jardin d’Éden et aux traditions antiques, le désir de rajeunir comme rêve d’une renaissance sans fin, puis l’eau comme élément alchimique, jusqu’à des spéculations modernes autour d’une mémoire de l’eau. Ce passage vaut moins pour sa conclusion que pour ce qu’il met à nu. L’humanité ne cherche pas seulement à éviter la mort. L’humanité cherche une source, donc un recommencement, donc une possibilité de ne pas être enfermée dans l’irréversible. Et lorsque surgit le phénix qui renaît de ses cendres, une constante s’impose. L’essentiel n’est pas l’effacement de la fin, l’essentiel est la transmutation de la fin en passage, en relève, en feu qui purifie.

Ce mouvement s’accompagne d’une tonalité spirituelle qui ne cherche pas à faire croire

Elle cherche à faire contempler. Une parole de Jean-Emile Charon évoque la remontée d’images d’un autre âge dans le rêve intérieur. Une sentence attribuée à Siddhartha Gautama rapproche les phénomènes de la vie d’une ombre, d’une rosée, d’un éclair. Nous ne lisons pas cela comme un décor lointain. Nous y lisons une invitation à considérer que l’immortalité pourrait relever de notre manière de regarder, et non de notre capacité à durer. Tant que nous voulons vaincre la mort comme un adversaire, nous demeurons prisonniers d’un duel. Dès que nous cherchons ce qui, en nous, peut devenir bien commun, fidélité, beauté, justice, œuvre, transmission, nous quittons la possession pour entrer dans une autre forme d’éternité, plus discrète, plus exigeante, plus partageable.

Il nous faut aussi dire ce que ce livre doit à l’homme qui l’a écrit

Jean-François Blondel vient d’un monde où la durée se mesure, où l’on sait ce que signifie inscrire une action dans un territoire et dans une histoire, puisqu’il a accompli l’essentiel de sa carrière au sein d’une grande banque née au dix-neuvième siècle d’un projet de justice envers les agriculteurs. Cette origine explique l’équilibre du regard. La quête d’immortalité ne reste pas suspendue dans le ciel des idées. Elle redescend dans la vie des métiers, des corporations, des confréries, des sociétés initiatiques, donc dans des formes de transmission où l’homme tente de durer autrement que par sa biologie. Historien de l’art, conférencier, spécialiste du Moyen Âge, auteur prolifique, Jean-François Blondel a travaillé la pierre, la cathédrale, l’outil, l’alchimie, le symbolisme, et cette longue familiarité avec les bâtisseurs se sent ici comme une discipline du réel. Quand Jean-François Blondel parle d’élévation, il ne parle pas d’évasion. Il parle d’ouvrage.

Nous retrouvons cette cohérence dans une bibliographie qui dessine une fidélité, et non une dispersion

L’Encyclopédie du compagnonnage – Histoire, symboles et légendes, Le Moyen Âge des cathédrales, Le Guide des grands sites sacrés en France, Le symbolisme de la pierre à travers l’Histoire, Les Outils et leurs symboles, Les Cathédrales et l’Alchimie, L’alchimie éclaire-t-elle la démarche maçonnique ?, Les grands mystères de la Franc-maçonnerie coécrit avec Yonnel Ghernaouti, et Notre-Dame de Paris – Lorsqu’une cathédrale renaît de ses cendres, forment une constellation où la matière et l’esprit se cherchent sans se trahir. Sa contribution régulière aux Cahiers Villard de Honnecourt de la Grande Loge Nationale Française, son lien avec Liber Mirabilis, et son appartenance à la Société des Gens de Lettres complètent le portrait d’un auteur pour qui l’ésotérisme ne se réduit jamais à un magasin d’effets. Il demeure une manière de lire le monde et de s’y tenir.

J.-F. Blondel, photo © Yonnel Ghernaouti

Enfin, un détail matériel, discret mais parlant, accompagne la lecture, ce cahier central en couleurs qui rappelle que l’immortalité, dans notre imaginaire, a toujours eu besoin d’images pour travailler notre esprit. Nous savons, en Maçons, que l’image n’est pas une décoration. Elle est une épreuve. Elle exige de nous une lecture, donc une conversion. C’est peut-être la manière la plus juste de rendre hommage à ce livre. Immortalité – Histoire d’un rêve éternel ne cherche pas à nous persuader que nous vivrons sans fin. Il cherche à rendre notre finitude digne, consciente, capable d’œuvre. Et si un rêve éternel demeure, il ne réside pas d’abord dans la victoire sur la mort. Il réside dans la possibilité de transformer la peur en justesse, l’angoisse en mesure, la fuite en travail, afin que ce qui passe en nous ne passe pas en vain.

Immortalité – Histoire d’un rêve éternel
Jean-François Blondel

Éditions Dervy, 2026, 176 pages, 19,90 € – numérique 13,99 €

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La relation complexe entre la Franc-maçonnerie et la communauté juive – II

De notre confrère elnacional.com – Par Mario Múnera Muñoz

Poursuivons notre réflexion. Si la première partie a mis en lumière l’histoire parfois tendue mais souvent féconde entre la Franc-maçonnerie et le judaïsme, il est temps d’entrer plus profondément dans la nature même de cette rencontre.Le judaïsme regorge de symboles d’une richesse et d’une profondeur exceptionnelles. L’Aleph-Bet, la Menorah, la Kabbale et la Torah constituent un véritable trésor de sagesse que la Franc-maçonnerie a su observer, respecter et intégrer, non pas pour les adopter religieusement, mais pour les transformer en outils initiatiques.

Loin de tout fanatisme, ces symboles sont étudiés avec le regard de l’initié qui cherche à comprendre plutôt qu’à croire.Car rappelons-le avec force : la Franc-maçonnerie n’est pas une religion. Elle n’a ni clergé, ni dogme, ni sacrements, ni promesse de salut. Depuis plus de trois cents ans, elle se consacre à la recherche de la vérité, à la conquête de la liberté intérieure et à l’éveil des consciences. La loge n’est pas une synagogue, et pourtant, pour de nombreux Juifs éclairés du XIXe siècle, elle a souvent représenté un espace unique où l’universalisme de la raison pouvait coexister, non sans tensions, avec l’attachement à une tradition ancestrale.

Symbole ou dogme : une distinction essentielle

Comment une institution qui se veut exempte de dogmes peut-elle intégrer autant de références issues du judaïsme biblique ? La réponse tient en une distinction fondamentale : le symbole n’est pas un dogme.

Dans la religion, le symbole est généralement sacré en lui-même. Dans la Franc-maçonnerie, il devient un instrument pédagogique, un support de méditation et d’introspection. Il est soumis à l’interprétation personnelle et à la réflexion individuelle. Ce qui est dogme dans un temple devient allégorie dans l’atelier maçonnique.

C’est pourquoi la Franc-maçonnerie a pu puiser largement dans le récit biblique – le Temple de Salomon, les colonnes Jakin et Boaz, la légende d’Hiram Abiff – sans jamais en faire des articles de foi. Ces éléments sont des outils destinés à éveiller la conscience, non à imposer une croyance.

Le Grand Architecte de l’Univers : un principe, non une personne

Cette distinction apparaît avec une particulière clarté dans la notion de « Grand Architecte de l’Univers ». Cette expression, souvent source de confusion, ne désigne pas un Dieu personnel tel que le conçoivent les religions révélées. Il s’agit d’un Principe : l’idée que l’univers n’est pas le fruit du hasard, qu’un ordre existe et que l’homme n’est pas la mesure ultime de toute chose.

Le Grand Architecte de l’Univers offre ainsi un cadre minimal et universel qui permet le dialogue entre hommes de cultures et de croyances différentes, sans imposer de théologie particulière.

Deux voies d’excellence humaine

Les 10 commandements
Les 10 commandements

On touche ici à la différence la plus profonde entre le judaïsme et la Franc-maçonnerie. Le judaïsme est une voie normative : il propose un code moral révélé, précis, communautaire, composé de 613 commandements. Il vise à sanctifier la vie quotidienne et à participer au perfectionnement du monde (tikkoun olam) sous la volonté divine. La Franc-maçonnerie, elle, est une voie initiatique et philosophique. Elle n’impose aucun code extérieur. Elle offre un chemin de découverte de soi à travers le questionnement, le symbole et l’expérience intérieure. Sa seule autorité suprême est la conscience éclairée par la raison et la réflexion.

Un Juif pratiquant peut donc être Franc-maçon sans contradiction profonde : à la synagogue, il suit la Loi de son peuple ; en loge, il travaille à l’éveil de sa conscience universelle. Les deux voies ne s’opposent pas, elles se complètent.

Redécouvrir la première partie de ce texte

La Franc-maçonnerie entre centre et périphérie : L’exposition « Histoire et symbole » à Kronstadt

De notre confrère germanique siebenbuerger.de – Par Josef Balazs

Durant l’automne 2025, la ville de Kronstadt (Brașov) en Roumanie a accueilli une exposition remarquable intitulée « Istorie și simbol » – Histoire et symbole. Organisée dans l’enceinte historique de l’hôtel de ville, cette manifestation, fruit d’une coopération entre le musée Brukenthal de Hermannstadt (Sibiu) et le musée d’histoire du district de Kronstadt, s’inscrit dans un mouvement plus large de redécouverte de la Franc-maçonnerie en Europe du Sud-Est.

Longtemps considéré comme une zone périphérique de l’histoire maçonnique, le territoire de l’ancienne Transylvanie (Siebenbürgen) révèle, à travers cette exposition, son rôle discret mais réel au sein des réseaux européens des Lumières.

Kronstadt, berceau de la Franc-maçonnerie transylvaine

Kronstadt occupe une place fondatrice dans l’histoire de la Franc-maçonnerie en Transylvanie. C’est en effet ici que, en 1749, Martin Gottlieb Seuler von Seulen (1730-1772) créa la première loge de la région : la loge « Zu den drei Säulen » (Aux trois colonnes), placée sous l’obédience de la grande loge berlinoise « Zu den drei Weltkugeln ». Seuler, premier Franc-maçon documenté de Siebenbürgen, incarne l’arrivée précoce des idéaux maçonniques dans cette province multiculturelle de l’Empire des Habsbourg. L’exposition a présenté son blason ainsi que les documents originaux de la fondation, permettant aux visiteurs de mesurer l’ancrage historique de ces premières initiatives.

La loge « St. Andreas zu den drei Seeblättern » à Hermannstadt

Médaille maçonnique, frappée par la loge maçonnique de Halle en 1744, alors que Samuel von Brukenthal en était le Maître.

Une deuxième ligne narrative conduit à Hermannstadt, où fut fondée en 1767 la loge « St. Andreas zu den drei Seeblättern » (Saint André aux trois feuilles de nénuphar). Neuf étudiants transylvains-saxons, formés dans les universités allemandes de Dresde, Erlangen, Iéna et Tübingen, en furent à l’origine. Ces jeunes hommes rapportèrent non seulement les rituels, mais aussi les pratiques scientifiques et philosophiques de l’Aufklärung. L’exposition a mis en lumière ces transferts culturels, montrant comment la Franc-maçonnerie transylvaine s’insérait dans un vaste espace de circulation des idées qui reliait Vienne, Berlin, les universités protestantes allemandes et les provinces danubiennes.

Figures emblématiques : Samuel von Brukenthal et Franz Joseph Sulzer

Samuel von Brukenthal

Deux personnalités dominent le récit de cette exposition. La première est le baron Samuel von Brukenthal (1721-1803), gouverneur de Transylvanie de 1777 à 1787. Étudiant à Halle, il y fonda et dirigea la loge « Aux trois clefs d’or ». Homme des Lumières, collectionneur et mécène, Brukenthal incarne le lien entre pouvoir politique, culture et Franc-maçonnerie. Une médaille maçonnique frappée en 1744 à Halle, alors qu’il était maître de la loge, figurait parmi les pièces maîtresses de l’exposition.

La seconde figure est Franz Joseph Sulzer (1727-1791), auteur de l’ouvrage en trois volumes Geschichte des transalpinischen Daciens (1781-1782). Sulzer joua un rôle clé dans la réorganisation de la loge de Kronstadt en 1777 et dans le rapprochement avec celle de Hermannstadt. Son travail historiographique, présenté dans l’exposition, dépasse le cadre local pour s’inscrire dans la grande entreprise européenne de connaissance et de classification des peuples et des territoires.

Des objets qui parlent : entre symbole et réalité sociale

Médaille maçonnique, frappée par la loge maçonnique de Halle en 1744, alors que Samuel von Brukenthal en était le Maître.

Loin des clichés ésotériques ou sensationnalistes, les commissaires ont choisi de présenter les collections maçonniques du musée Brukenthal – bijoux de loge, tabliers, insignes de grade, sceaux et objets rituels – comme des témoignages matériels de pratiques sociales. Cette approche sobre et scientifique évite le piège du mystère pour insister sur la dimension historique : la Franc-maçonnerie comme réseau intellectuel, lieu de sociabilité éclairée et vecteur de modernisation dans une région multiconfessionnelle.

L’exposition intègre également des pièces provenant de la Grande Loge de Roumanie, permettant de suivre l’évolution de la Franc-maçonnerie transylvaine jusqu’à l’époque post-communiste, après les décennies de répression sous le régime de Ceaușescu.

Entre centre et périphérie : une Franc-maçonnerie transrégionale

Le grand mérite de « Istorie și symbol » est d’avoir refusé l’enfermement régional. La Franc-maçonnerie de Siebenbürgen n’apparaît plus comme un phénomène isolé, mais comme une périphérie active d’un centre européen des Lumières. Les loges de Kronstadt et Hermannstadt entretenaient des liens étroits avec Berlin, Vienne, les universités allemandes et les cercles éclairés de l’Empire. Elles participaient à cette « infrastructure intellectuelle » qui permit la circulation des idées de raison, de tolérance et de progrès.

Cette perspective « centre-périphérie » renouvelle le regard sur l’histoire maçonnique de l’Europe du Sud-Est, longtemps négligée au profit des grands foyers occidentaux (Londres, Paris, La Haye). L’exposition démontre que la périphérie n’est pas synonyme de retard, mais souvent de creuset original où se mêlent influences germaniques, hongroises, roumaines et saxonnes.

Une exposition discrète mais nécessaire

Dirigée par la docteure Raluca Frîncu, avec le soutien de Ramona Muntean et Camelia Dordea du côté du musée Brukenthal, et par une équipe kronstadtoise composée de Voica Istrate, Rozalinda Posea, Cătălina Dumitrescu et Monica Popoacă, cette manifestation s’est distinguée par sa rigueur scientifique et sa retenue. Elle n’a pas cherché le spectaculaire, mais la compréhension précise d’un phénomène historique complexe.

Dans un contexte où la Franc-maçonnerie roumaine cherche à reconstruire sa mémoire après les années de clandestinité, cette exposition constitue un jalon important. Elle rappelle que l’histoire de la Franc-maçonnerie en Transylvanie n’est pas seulement locale : elle fait pleinement partie de l’histoire européenne des idées.

Sachons regarder ces balises discrètes laissées par nos Frères d’autrefois. Elles nous enseignent que la Lumière n’a pas toujours brillé depuis les grands centres, mais parfois depuis les marges, là où les échanges culturels étaient les plus féconds. L’exposition « Istorie și symbol » à Kronstadt en est une belle illustration.

La parole du Véné du lundi : « Nous recherchons des hommes jeunes de 56 ans pour notre Loge »

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Certaines loges maçonniques s’apprêtent à vivre des épreuves difficiles. Lorsque la moyenne d’âge dépasse largement les soixante ans, on mesure mieux la réalité : beaucoup d’entre nous sont nés au début des Trente Glorieuses. Nous avons connu les années de reconstruction, de croissance et d’optimisme. Mais le temps, lui, ne s’arrête pas. À moins que le transhumanisme ne réalise prochainement des miracles en matière de prolongation biologique, il y a fort à parier que, dans de nombreuses loges, les cérémonies funèbres deviendront plus nombreuses que les initiations. Cette simple phrase devrait nous interpeller profondément.

Ce qui est dommage, c’est que nous nous rapprochons dangereusement du mur. Un mur qui, tel qu’il se dessine aujourd’hui, ne donnera guère envie aux jeunes générations de venir remplacer leurs grands-pères sur les colonnes. Nous risquons de laisser une institution vieillissante, repliée sur elle-même, dont l’image ne correspond plus aux aspirations du monde actuel.

Les chantiers urgents

Parmi les nombreux travaux qui nous attendent, trois me paraissent prioritaires et indissociables :

  • L’entrée plus massive des femmes dans nos loges mixtes ou féminines, mais aussi, avec discernement, dans certaines loges traditionnelles qui le permettent. La Franc-maçonnerie ne peut plus se priver de la sensibilité, de l’intelligence et de l’énergie féminine si elle veut rester vivante.
  • La sauvegarde de la spiritualité et du symbolisme dans nos travaux. Trop d’ateliers glissent vers des débats sociétaux ou politiques qui, certes intéressants, finissent par faire oublier que nous sommes avant tout une société initiatique. Sans symbole, sans profondeur, sans verticalité, nous ne sommes plus qu’un club comme les autres.
  • L’intérêt pour les jeunes. Il ne suffit pas de les inviter. Il faut leur parler un langage qu’ils comprennent, leur proposer une expérience initiatique forte, authentique, qui réponde à leur quête de sens dans un monde désenchanté.

La chute du 33ᵉ étage

Cette situation me rappelle cette petite histoire bien connue :

Un homme tombe du 33ᵉ étage.
Au 18ᵉ, un occupant ouvre sa fenêtre et lui demande :
« Et là, ça va comment pour vous ? »
L’autre, avec un grand sourire, répond :
« Pour le moment, tout va bien ! »

On pourrait faire le même exercice avec la Franc-maçonnerie.

Pour le moment, beaucoup de loges « vont bien ». Les temples sont encore chauffés, les agapes sont conviviales, les tenues se tiennent. Mais nous tombons. Et le sol se rapproche.

Il est temps, Frères, de cesser de sourire en chute libre. Le réveil doit être collectif, lucide et courageux. Nous n’avons pas le droit de transmettre à nos successeurs une Franc-maçonnerie affaiblie, vidée de sa substance ou simplement vieillissante.

La relève ne viendra pas toute seule. Elle se prépare dès aujourd’hui, par notre capacité à rester exigeants sur le fond tout en nous renouvelant dans la forme.

Que la Lumière nous guide dans cette réflexion collective.

Le Vénérable

Nos Sœurs et Frères « aînés » vont faire la fête… et vous êtes invités

Le samedi 28 février 2026, le Château Saint-Antoine à Marseille va vibrer d’une énergie particulière. Rires, jeux, émotions et fraternité : Mathusalem 13 vous donne rendez-vous pour son Loto Festif, une journée placée sous le signe de la joie et de la reconnaissance.

Cette année encore, ils mettent nos aînés à l’honneur. Voici ce qu’ils en disent : « Ceux qui ont construit Marseille, élevé des familles, transmis des valeurs et porté la vie de notre société. Ils sont nos racines, notre mémoire vivante, et ils méritent bien plus qu’un simple merci : ils méritent la fête ! »

Imaginez : un magnifique château, une ambiance conviviale et festive, des tables joyeuses, des parties de loto endiablées, de la musique, des surprises et surtout… des sourires. Beaucoup de sourires.

Des regards qui pétillent, des mains qui se serrent, des histoires qui se partagent. Un vrai moment de chaleur humaine où personne ne reste seul.

Chez Mathusalem 13, ils refusent l’isolement de nos aînés. Ils croient que la solidarité n’est pas un vain mot : elle se vit, elle se fête, elle se partage. Et ce Loto Festif est l’occasion parfaite de dire à nos ainé(e)s, haut et fort :

vous comptez, vous êtes importants, et nous sommes heureux d’être avec vous.

Que vous veniez accompagné de vos parents, grands-parents, voisins ou simplement parce que vous avez envie de passer un bel après-midi solidaire, votre présence fera la différence.

Chaque billet vendu, chaque éclat de rire, chaque main tendue contribue à lutter contre la solitude et à offrir à nos aînés des moments de bonheur pur.

Alors notez bien la date :

Samedi 28 février 2026 – Château Saint-Antoine, Marseille

Venez nombreux, venez le cœur léger, venez faire la fête avec celles et ceux qui nous ont précédés et qui continuent de nous inspirer.On vous attend avec impatience et beaucoup d’affection !

Mathusalem 13 – L’association qui remet nos aînés au cœur de la vie.

Ils ont (encore) laissé les « motos » à l’extérieur du Temple… les Widows Sons

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L’an dernier les Widows Sons s’étaient réunis le samedi 18 janvier pour une Cérémonie de garage. Ils se sont retrouvés au Grand Orient de France rue Cadet à Paris le 31 janvier dernier pour la deuxième Cérémonie de Garage. Le reportage photos ci-dessous témoigne de la fraternité qui anime ces Sœurs et Frères. Ils partagent avec nous la planche qui fut présentée, elle vous est offerte.

Putain de cuts

Cérémonie de garage du 31 janvier 2026

Président, mes frères, mes sœurs, chers amis visiteurs et visiteuses.

Cette Cérémonie de Garage a un but bien précis « la remise des cuts », mais c’est quoi ces putains de « cuts » !

Introduction

2e Tenue de Garage des Widows Sons 31/01/2026

Lorsque l’on évoque le mot « motard », une image spécifique s’impose. Outre un homme à moto, il s’agit d’un beau gosse (oui on est tous des beaux gosses) en jean, t-shirt, bottes, blouson avec un gilet en cuir.

Une image qui trouve son origine dans les films comme « L’Équipée sauvage » avec Marlon Brando, ou plus récemment « The Bikeriders » avec Austin Butler.

Le gilet fait partie intégrante de la Cérémonie, orné généralement d’écussons identifiant le club d’appartenance du motard. Cependant, les motards ne l’appellent pas « gilet ».

Ils l’appellent « cut ».

Histoire

Remontons le temps…

2e Tenue de Garage des Widows Sons 31/01/2026

Au millénaire dernier ! Après les fracas de la Première Guerre mondiale, en 1924, les États-Unis voient naître l’American Motorcyclist Association. Son objectif ? Soutenir les jeunes constructeurs de motos et inciter les Américains à troquer les balades en Ford T contre des virées en deux-roues. Une manière comme une autre de sentir le vent de la liberté… sans pare-brise.

Les premiers groupes de motards, unis par la passion du moteur et l’envie de rouler ensemble, adoptent des tenues coordonnées : pulls bien épais, vestes universitaires et salopettes. Une allure plus “étudiant en mécanique” que “bad boy de la route”, mais l’esprit de clan était bel et bien là.

Dans sa volonté de structurer le monde des motards, l’American Motorcyclist Association (AMA) commence à organiser des événements, et même à récompenser les clubs les mieux habillés. A l’époque, l’élégance en deux-roues comptait autant que la cylindrée. C’est ainsi que naissent les fameux écussons distinctifs — les « couleurs » du club — arborés fièrement comme des blasons de chevaliers modernes… en salopette.

2e Cérémonie de Garage des Widows Sons 31/01/2026

Parce qu’on peut avoir l’âme rebelle tout en restant bien au chaud. Mais ce doux mélange d’audace et de confort va bientôt prendre un virage serré : avec la fin de la Seconde Guerre mondiale, un changement radical dans l’ambiance des clubs… et dans la garde-robe des motards. Exit les pulls moelleux, bonjour les vestes militaires et les looks plus rugueux. Le style devient plus sombre, plus brut — à l’image de l’époque.

Les vétérans rentraient chez eux vêtus de blousons de cuir, de pantalons kaki et même de jeans, avec une décontraction qui s’accordaient parfaitement avec les rigueurs de la moto. Bien que le cuir fût déjà porté avant la guerre et qu’Iriving Schott fabriquât son emblématique Perfecto depuis un certain temps, en 1928, leur style était plus formel, presque comme celui d’un costume.

Étrangement, ce sont les blousons d’aviateur en cuir, ramenés par les vétérans, et non les blousons de moto au design explicite, qui ont transformé les tenues des motards. Usés par des années de vol et souvent peints avec des personnages de dessins animés ou des pin-up, les blousons d’aviateur ont bouleversé les règles du jeu ; ainsi, après la guerre, on a commencé à voir des blousons de cuir portés davantage à la manière de Brando qu’à celle d’un mannequin dans un catalogue.

Mais pourquoi autant de vétérans sont devenus motards ?

La Seconde Guerre mondiale a marqué la plus grande mobilisation d’hommes américains de l’histoire. Véritable facteur d’égalité, la guerre a mis des millions d’hommes en contact les uns avec les autres de manières inédites et dans des contextes totalement étrangers. Mais une fois la guerre terminée, le gouvernement américain a tout fait pour les orienter vers des vies et des carrières responsables et productives.

2e Tenue de Garage des Widows Sons 31/01/2026

On attendait des vétérans qu’ils se marient, aient des enfants, revêtent leurs costumes de flanelle grise et mènent une vie sage et modeste.

Naturellement, les anciens combattants se rapprochaient les uns des autres pour partager leurs expériences à l’étranger et se remettre lentement de leurs expériences. Nombre d’entre eux choisissaient les clubs de motards pour se défouler et se distraire des symptômes du syndrome de stress post-traumatique.

Les vétérans coupaient les manches de leurs vestes militaires pour plus de confort, se sentir plus libre de ses mouvements et avoir moins chaud.

Le mot « couper » ou « découper » se dit « cut-off » en anglais, puis le mot a été simplifié, abracadabra le « cut » est né.

Les anciens militaires les ont utilisés pour coudre les nombreux patchs qu’ils souhaitaient arborer, patchs en honneur du parcours du propriétaire de la veste et qui valait comme une sorte de CV portatif.

Le principe du port du “cut ” s’est ainsi propagé, notamment dans le milieu des motards et celui de la musique rock.

Aux débuts de la culture motarde, un cut pouvait être en denim ou en cuir, mais avec le temps, les motards ont commencé à porter exclusivement du cuir.

Hollister

2e Tenue de Garage des Widows Sons 31/01/2026

Déjà sous surveillance, un événement a changé à jamais la culture des clubs de motards américains : l’émeute de Hollister de 1947.

La petite ville californienne accueillait le « Gypsy Tour » annuel de l’AMA depuis les années 1930, mais avait été annulé pendant la guerre.

C’était l’été 1947, et dans le calme poussiéreux du petit village désertique de Hollister, en Californie, quelque chose d’inattendu se préparait.

Après des années de guerre, les motards américains étaient enfin de retour sur les routes, avides de liberté et de frissons.

Ce qui devait être une simple reprise des rassemblements devint rapidement un raz-de-marée : plus de 4 000 motards débarquèrent, rugissant à travers les rues étroites, leurs moteurs couvrant le silence du désert.

La ville, avec ses sept policiers dépassés, tenta tant bien que mal de contenir l’euphorie.

Mais l’alcool coula à flots, les esprits s’échauffèrent, et le chaos s’installa — pas de crimes graves, ni de blessés sérieux, mais une atmosphère de débordement incontrôlé.

Quelques jours plus tard, le magazine San Francisco Chronicle publia un article sensationnel, illustré par une photo devenue iconique : un motard avachi sur sa moto, entouré de bouteilles de bière.

Le 21 juillet 1947 le magazine Life repris l’article et l’image fit le tour du pays, et l’événement fut exagéré au point de devenir légendaire.

2e Tenue de Garage des Widows Sons 31/01/2026

En 1953, Hollywood s’en empara. Le film L’Équipée sauvage, avec Marlon Brando en tête d’affiche, transforma ce week-end en une épopée de violence et de rébellion, dépeignant les motards comme des criminels sans foi ni loi. Ce portrait caricatural, bien loin de la réalité, marqua profondément la culture populaire.

Lorsque l’AMA a publié un article dans son magazine après l’incident de Hollister, elle a affirmé que 99% de ses membres étaient des citoyens respectueux des lois et que seulement 1% au doigt mouillé étaient des hors-la-loi.

(…)

Les clubs de motards ont des règles sur tout, y compris l’admission au club, la façon de porter les patchs cousus sur un cut, et même ce qui se passe en cas de perte du cut. Les membres sont fiers de leur cut ; l’égarer ou se le faire voler n’est donc pas un simple événement.

Chez les Windows Sons

Et chez les Widows Sons, les fils de la veuve, comment ça se passe ?

(…)

2e Tenue de Garage des Widows Sons 31/01/2026

Au centre le symbole des Widows, un symbole composé de différents éléments maçonnique on peut retrouver le delta lumineux ou radieux que l’on retrouve dans tous les temples maçonniques au-dessus du président de la tenue. Deux ailes sont ajoutées, on peut y voir la liberté, l’élévation spirituelle. A chaque coin du delta nous remarquons d’autre symboles, une truelle, un fil à plomb et une équerre.

Et puis cette sentence : « Meet on the level & part upon the square ».

« Rencontrons-nous au niveau et séparons-nous sur l’équerre », phrase qui nous vient des temps anciens des maçons opératifs et qui a été reprise dans un chant du rituel maçonnique d’émulation, phrase très symbolique pour les maçons présents et qui a été reprise entre autres dans un poème de Rob Morris en 1854 puis par Rudyard Kipling en 1896.

« Meet on the level » : Cela signifie que tous les membres se rencontrent en tant qu’égaux, sans distinction de rang social, richesse ou statut.

2e Tenue de Garage des Widows Sons 31/01/2026

« Part upon the square » : Cela signifie que les membres se séparent avec droiture, honnêteté et respect.

Et puis nous avons un dernier élément que seuls les compagnons et les maîtres maçons ont sur leur cut, le fameux et fumeux « équerre compas » qui entoure un G, celui qui fait tant fantasmer le monde entier.

Maintenant retournons le cut :

En haut à droite le symbole du chapitre ou chapter en anglais, il s’agit de du nom du groupe géographique auquel nous appartenons. Parisis est le nom de la zone ile de France.

En dessous notre drapeau français, celui de notre pays

Nous retrouvons le patch symbolique des Widows Sons.

2e Tenue de Garage des Widows Sons 31/01/2026

Enfin, le nom de route, notre identité propre. Chaque nom a une histoire, chacun a pu choisir le sien du moment qu’il est unique dans le pays.

En haut à gauche un Patch qui fait référence à la maîtrise, que seuls les maîtres peuvent comprendre et porter.

En dessous la fonction dans le chapitre.

Quelques fonctions dans notre chapitre « Parisis » :

2e Tenue de Garage des Widows Sons 31/01/2026
  • Le Président notre frère Juice dit le Prez, c’est le chef d’orchestre du chapitre, le capitaine du navire. Il anime les réunions, tranche les débats, et veille à ce que tout le monde roule dans la même direction — même si parfois, ça ressemble à un troupeau en Harley. Il incarne l’esprit des Parisis, avec charisme, sagesse… et une bonne dose de patience. Parce que gérer une bande de motards francs-maçons, ce n’est pas gagné d’avance.
  • Le Secrétaire notre frère Aker, c’est le scribe officiel du chapitre. Grâce à lui, les réunions ne se perdent pas dans les limbes de la mémoire collective. Il gère convocations, les listes, les archives….
  • Le Trésorier notre frère Camino, c’est le gardien du coffre, le maître des sous.
  • Le Gardien des membres, notre frère Ico, veille au bien-être des Widow Sons. Il est responsable du fonds de solidarité, lorsque celui-ci existe, et reste attentif à toute difficulté rencontrée par un membre.
  • Le Road Captain notre frère Honérius, a pour mission d’organiser les déplacements et de veiller à leur bon déroulement. C’est notre étoile, notre guide, il est le garant de la sécurité lors des runs. Pour cela, il étudie les itinéraires afin de les optimiser et peut s’appuyer sur un adjoint ainsi que sur des voltigeurs pour l’assister dans sa tâche.
  • Le Sergent d’armes, notre frère BRG, c’est un peu le shériff du chapitre. Il veille à ce que les statuts et règlements ne soient pas juste des décorations murales. Lors des événements, c’est lui qui s’assure que tout le monde reste sage… ou du moins dans les limites du raisonnable. Et quand le convoi se met en route, il fait équipe avec le Road Captain pour que la balade ne se transforme pas en remake de Mad Max. Bref, il veille au grain, mais toujours avec style.
  • Et le Vice-Président, Gavroche qui est aussi gardien des membres national, le cumul des mandats existe aussi chez les Widows
2e Tenue de Garage des Widows Sons 31/01/2026

Vous l’avez compris, notre cut est personnel, il montre notre identité au sein du groupe comme à l’extérieur. Il montre aussi notre appartenance à notre chapitre Parisis, aux Widows Sons et aussi à la franc maçonnerie. Il nous unit dans une fraternité encore plus forte que celle de la franc-maçonnerie.

Nous le portons tous, avec fierté.

Bon, finalement, ce n’est pas si compliqué ces putains de cuts !

2e Tenue de Garage des Widows Sons 31/01/2026

Chez les Parisis nous avons trois niveaux d’appartenance au chapitre. Que nous pouvons mettre en parallèle avec les grades de la Franc Maçonnerie.

L’apprenti est le Black cut, il porte un cut noir sans aucun patch

Le compagnon est le tri patchs, sur son « Black cut » est ajouté 3 patchs, celui du chapitre, celui du drapeau et celui du nom de route qu’il ou elle aura choisi.

Le maître est le full patch, il possède l’exhaustivité des patchs que l’on a vu plus haut.

Chez les Parisis, une période de probation est instaurée, car la vie en communauté n’est jamais évidente. Même si nous partageons des fondations communes, telles que la franc-maçonnerie et la passion de la moto, il est essentiel de vérifier que l’intégration se passe bien pour chacun. L’objectif est que tous les membres trouvent leur place et que l’équilibre du groupe soit préservé.

Aujourd’hui s’élève le chant des moteurs,
Dans le garage, résonne notre ferveur.
Patchs en main, cœurs en feu, regards droits,
Nous avançons, fiers, unis par nos lois.
Mais sous le cuir, avant l’asphalte et le vent,
Nous sommes maçons, porteurs d’un serment.
La route est noble, mais plus noble encore
Est l’engagement qui nous lie au dehors.
Car chez les Widows Sons, l’essence véritable
N’est pas la vitesse, mais l’acte charitable.
Un sourire offert, une main tendue,
Voilà le moteur de nos vertus reconnues.
Nos valeurs brillent comme un phare dans la nuit :
Liberté, qui guide nos pas sans bruit.
Solidarité, qui unit nos destins.
Fraternité, qui nous rend humains.
Alors que sur nos cut se posent les patchs,
Nos cœurs s’ouvrent, unis sans failles ni accrocs ni taches.
Entré black cut tu sortiras tri patchs,
Entré tri patchs, tu sortiras full patch.

(…)

J’ai dit Président.

Autres articles sur ce thème

La relation complexe entre la Franc-maçonnerie et la communauté juive – I

De notre confrère elnacional.com – Par Mario Múnera Muñoz

Lorsque je me suis aventuré à écrire sur ce sujet, je ne peux cacher que je me suis senti mal à l’aise. Le titre peut suggérer une lutte contre le judaïsme, mais ce n’est pas le cas. Nos frères qui pratiquent la religion du « judaïsme » sont dignes de mon plus grand respect et de mon estime. Pour moi, ce sont des personnes incroyables, et ils sont également dignes de mon admiration, car ils pratiquent leurs croyances avec le plus grand amour, conviction, vigilance et discipline, des vertus peu observées dans d’autres croyances religieuses. J’admire la Cábala juive et son message profond de connaissance et de sagesse.

L’institution maçonnique est dédiée à l’étude des sciences et à la pratique des vertus, et le Franc-maçon est un être humain libre et de bonnes mœurs. La relation entre le judaïsme et la Franc-maçonnerie a été historiquement un sujet de malentendus et, parfois, de polémique ouverte. Pour beaucoup, la simple association des deux termes évoque des théories conspirationnistes antisémites. Cependant, la réalité est beaucoup plus riche et nuancée : une rencontre, parfois conflictuelle mais souvent fructueuse, entre une ancienne tradition religieuse et une institution moderne fondée sur des idéaux universels.

Le mot le plus sacré en Franc-maçonnerie, bien que l’institution ne le souligne pas, est « être libre ». Si l’on n’atteint pas cet état, on ne peut pas comprendre la profondeur des enseignements maçonniques dérivés de son symbolisme. Être libre, ne pas être dogmatique, ne pas être fanatique, ne pas être hypocrite, et surtout, éviter ce cancer qui ne nous laisse pas progresser spirituellement : l’ambition démesurée, qui nous conduit à vouloir avoir du « pouvoir » sur tout, sauf sur nous-mêmes.

Comment arrive-t-on à « être libre » ? Par le chemin de « se connaître soi-même ». Ce processus nous conduit en Franc-maçonnerie à gravir 33 escaliers. Ce n’est pas facile ; seulement vingt pour cent y parviennent, et ce sont les véritables initiés.

Rabbins en prière en Israël
Rabbins en prière en Israël. Torah, juifs,

Pour une meilleure compréhension de notre relation avec la religion du « judaïsme », nous devons remonter à plus de trois cents ans en arrière, lorsque les tailleurs de pierre et les maîtres d’œuvre, spécialisés dans différents arts de la construction, étaient formés par des groupes ou des confréries, très familiales et d’autres plus engagées avec le groupe. Ils réalisaient des constructions de palais, de temples et de grandes œuvres de l’époque. C’est là que naquit la Franc-maçonnerie. Ces premiers Francs-maçons s’appelaient « opératifs » ; leurs instruments de travail se convertirent en symboles qui cachaient un enseignement de connaissance et de sagesse : le maillet, le ciseau, la truelle, la règle, le niveau, etc.La Franc-maçonnerie spéculative moderne naît en Angleterre au XVIIe siècle, une société profondément imprégnée de la culture biblique. La « Bible », surtout l’Ancien Testament, était le grand livre de référence morale, historique et symbolique pour les hommes éduqués de l’époque, qu’ils soient croyants ou déistes.

Un symbole n’est pas un dogme. La Franc-maçonnerie a pris la narrative et les symboles du judaïsme biblique comme outils allégoriques, non comme articles de foi. En 1717, la Première Grande Loge Maçonnique fut fondée à Londres, regroupant plusieurs loges. Les premiers Francs-maçons chargés d’élaborer les lois, constitutions et statuts généraux étaient des pasteurs protestants, qui introduisirent de nouveaux symboles, extraits du judaïsme, également avec de nouveaux et vastes connaissances. C’est pour cette raison que la Franc-maçonnerie a aussi une symbolique hébraïque.

James-Anderson-1679-1739

De toutes les religions du monde, nous pouvons extraire beaucoup de connaissance et de sagesse. Les premières constitutions maçonniques, comme celles d’Anderson (1723), exigeaient de leurs membres de croire en un « Être Suprême », mais souvent, dans la pratique, cela s’interprétait comme un Dieu chrétien. Beaucoup de loges en Europe, surtout celles de tradition anglicane ou catholique, étaient réticentes à admettre des non-chrétiens. Les préjugés sociaux pénétraient aussi dans certaines loges, créant une barrière invisible pour l’entrée des Juifs, surtout dans des contextes de fort nationalisme ou d’intégrisme religieux.

Depuis l’orthodoxie juive la plus stricte, la Franc-maçonnerie pouvait être vue avec suspicion en raison de son caractère secret, de son possible syncrétisme religieux et de son potentiel pour diluer l’identité particulière juive dans un universalisme abstrait. La Haskalá (Illumination juive) du XVIIIe siècle partageait avec la Franc-maçonnerie de nombreux valeurs : la raison, l’éducation, l’amélioration morale de l’individu et l’idée de fraternité humaine au-delà des credos. Pour beaucoup de Juifs qui aspiraient à l’émancipation et à l’intégration dans la société, la loge était un espace de rencontre sur un pied d’égalité avec les non-Juifs. Cela a toujours été ainsi.

La Franc-maçonnerie recourt au symbolisme du Premier Temple de Jérusalem, aux colonnes de Jakín et Boaz, à la légende de Hiram Abiff, inspirée d’un artisan du Temple, et à d’autres éléments pris directement de la narrative biblique hébraïque. Cela créait un langage symbolique familier pour les Juifs cultivés. Dans des pays comme la France, l’Allemagne ou les États-Unis, à partir du XIXe siècle, les loges devinrent un important canal d’intégration sociale pour les Juifs professionnels, intellectuels et commerçants. Des figures comme les Rothschild, des personnalités culturelles et politiques, furent des Francs-maçons actifs.

Il n’existe pas de posture unifiée. Du rejet catégorique des courants ultra-orthodoxes, qui parfois l’équiparent à l’idolâtrie, jusqu’à l’acceptation enthousiaste des Juifs laïcs et réformistes. En Israël, il existe une Franc-maçonnerie active : « La Grande Loge de l’État d’Israël », avec des loges qui travaillent en hébreu, arabe, anglais et d’autres langues, démontrant comment l’institution peut s’adapter à un contexte juif souverain.

Les Protocoles des sages de Sion

Il est impossible d’aborder ce sujet sans mentionner les mythes antisémites et antimaçonniques, comme les « Protocoles des Sages de Sion », qui grotesquement fusionnent les deux identités en une supposée conjuration mondiale. Ce discours de haine, né dans des cercles réactionnaires tsaristes, a empoisonné la perception publique de la relation réelle.

La relation entre judaïsme et Franc-maçonnerie n’est pas une histoire d’identité, mais de dialogue, parfois raté. Elle reflète la lutte plus large des Juifs dans la modernité, entre la préservation d’une identité particulière et la participation à des projets universels. Loin des mythes conspirationnistes, c’est une histoire de personnes qui, à différentes époques, ont cherché dans la fraternité maçonnique un espace pour l’amélioration personnelle, le débat intellectuel et la construction de ponts dans des sociétés souvent divisées. Un chapitre fascinant à l’intersection entre religion, illustration et société civile.

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En visite à Ajaccio, JR Notton, GM de la GLDF invite à « pousser les portes » de la Franc-maçonnerie

De notre confrère corsenetinfos.corsica – Par Manon Perelli

Jean-Raphaël Notton, Grand Maître de la Grande Loge de France (GLDF), est en visite à Ajaccio en cette fin de semaine pour célébrer le 20ᵉ anniversaire de la loge ajaccienne Lux Latina. Dans la démarche d’ouverture au public portée par la Grande Loge de France intitulée « Osez pousser nos portes », il revient pour CNI sur le sens de l’engagement maçonnique aujourd’hui, la place de la franc-maçonnerie dans la société contemporaine ou encore sur son ancrage particulier en Corse.

Blason GLDF
Blason GLDF

Vous êtes à Ajaccio en cette fin de semaine pour célébrer les 20 ans de la loge ajaccienne Lux Latina. Que représente cet anniversaire pour la Grande Loge de France ?

C’est un événement heureux, dans la mesure où c’est un groupe d’hommes qui travaillent depuis 20 ans ensemble et qui aujourd’hui fête la fin de son adolescence, le début de sa vie adulte. Et à ce titre, tous les francs-maçons, tous les frères de la Grande Loge de France, d’où qu’ils soient en Corse, viennent pour partager cet anniversaire ce samedi. De même d’ailleurs que viendront un certain nombre de frères de la Grande Loge de France du continent et y compris de Paris, pour pouvoir partager ce jour heureux. C’est une loge dont nous sommes extrêmement fiers parce qu’elle s’est petit à petit développée.  Et si nous vivons et si nous fêtons son anniversaire, c’est parce que cette loge est bien vivante avec des travaux qui sont riches et intéressants.

Diriez-vous que la Corse est une terre maçonnique ? En quoi elle se distingue des autres territoires ?

Non seulement c’est une terre maçonnique, mais c’est surtout la région de France et probablement d’Europe dans laquelle il y a le plus grand nombre de francs-maçons. C’est dû au fait que parmi les paradoxes corses, il y a celui de la violence parfois, mais de la fraternité toujours, que l’on retrouve dans la vie des familles, dans la vie des villages, dans la vie de la Corse en général, dans les confréries que l’on retrouve dans chaque village, … Finalement cette fraternité qu’elle s’exprime au travers des confréries ou de la vie en village, ou qu’elle se porte dans le cadre d’un engagement au sein d’une loge c’est assez similaire et c’est sans doute la raison pour laquelle on retrouve beaucoup de francs-maçons en Corse.

Votre visite s’inscrit aussi dans la démarche d’ouverture au public portée par la Grande Loge de France et intitulée « Oser pousser nos portes ». Quelle porte doit-on oser pousser ? Celles des loges ? Celles des esprits ?

Évidemment c’est l’ensemble. Quand on dit « Oser pousser les portes », c’est d’abord pour nous le devoir de vous ouvrir les nôtres et de vous montrer ce qu’il y a derrière, comme nous le faisons aujourd’hui. Nous n’avons rien à cacher, au contraire, nous considérons que ce que nous faisons est magnifique. Et puis c’est aussi une invitation pour chacun à ouvrir son esprit. Mais pour ceux qui voudraient rentrer en franc-maçonnerie, au risque de les décevoir, ce n’est pas ici qu’ils trouveront des réponses. En revanche, nous aurons la possibilité de les aider à se poser des questions sur eux-mêmes et donc d’essayer d’une certaine façon de progresser un peu et de devenir demain meilleur qu’hier.

Pourquoi cette volonté d’ouverture au public est-elle aujourd’hui essentielle pour la franc-maçonnerie ? Qu’est-ce que vous espérez faire découvrir aux non-initiés ?

Je souhaite d’abord faire en sorte qu’il n’y ait plus ou moins de fausses interprétations sur ce que nous ne sommes pas. C’est vrai que nous avons été beaucoup victimes de réflexions complotistes, de rumeurs diverses et variées, souvent d’ailleurs dans un but mal intentionné. Et nous essayons de lutter contre ces déclarations infondées qui font beaucoup de mal au côté positif de la démarche qui est la nôtre. Ce que je remarque d’ailleurs c’est que si nous sommes habitués à ces complots depuis longtemps, désormais c’est l’ensemble des pans de la société qui sont frappés par cette démarche de complotisme, de fake news, de fausses idées déclarées sur les uns et sur les autres. C’est un mal profond, terrible, parce qu’il fracture les familles, les sociétés et l’ensemble de la vie sociale d’un pays. Et donc finalement, au travers du combat que nous avons pour nous-mêmes, c’est aussi un combat pour tout le monde, de manière à lutter contre ces ferments de division et que nous mettons à la disposition du plus grand nombre.

Que signifie être Franc-maçon en 2026 ?

Cela signifie, envers et contre tout, penser que demain sera mieux qu’aujourd’hui. Cela signifie considérer que la nature humaine est certes parfois un peu décevante, mais qu’il y a toujours au fond de nous quelque chose qui peut être meilleur et qu’il faut avoir le courage d’aller le chercher et d’aller pousser les portes de son cœur avant de succomber au matérialisme, à l’immédiateté, à la superficialité et aux autres maux de notre temps.

Et justement, dans un monde marqué par les crises, la défiance, l’accélération permanente, en quoi la Franc-maçonnerie peut-elle encore avoir du sens, peut-être plus que jamais, notamment chez les jeunes ?

Nous passons notre temps à passer d’un sujet à l’autre, nous sommes dans un monde de l’immédiateté. Pour notre part, nous aimons bien travailler sur le temps long. Ensuite, à la superficialité, nous préférons travailler plutôt en profondeur, faire en sorte de réfléchir. Par ailleurs, nous vivons dans un monde dans lequel nous passons notre temps à nous entendre dire « est-ce que vous êtes sûr de vous ? ». Nous, nous adorons quand quelqu’un dit « je ne suis pas sûr de moi ». Nous privilégions le doute à la certitude. Si vous préférez un peu plus de profondeur, un peu plus de temps long, un peu plus de spiritualité et un peu plus de doutes et de questions, venez nous voir, vous allez passer des soirées magnifiques.

La Grande Loge de France revendique une franc-maçonnerie initiatique est spiritualiste. Qu’est-ce que recouvrent ces notions et comment résonnent-elles dans une société qui est souvent en quête de sens aujourd’hui ?

Elles résonnent plus que jamais. Et les jeunes en particulier viennent beaucoup nous voir et nous disent avoir perdu la boussole, avoir besoin d’un repère, besoin de retrouver un sens à leur vie… Dans la société chaotique qui est la nôtre, plus que jamais nous avons besoin d’essayer de trouver des repères qui ne soient pas matérialistes.

Vous mettez aussi en avant les valeurs comme l’humanisme, la transmission et la réflexion éthique. Comment ces valeurs se traduisent dans le travail, dans les loges ?

Elles se traduisent non pas par des réponses, nous n’en avons pas, mais par des questions. Et en général, dans le travail en loge, c’est l’apanage du vénérable maître que de donner des sujets de travaux à chacun des membres de ce groupe d’hommes qui constitue une loge. Et c’est au travers de ces réflexions qui sont menées sur ces valeurs que chacun est amené à se poser des questions et à essayer de progresser dans la vie.

La Franc-maçonnerie a-t-elle des actions visibles au quotidien pour le grand public ?

Bien sûr, nombreuses. Nous avons, par exemple, un fonds de dotation qui s’appelle Fraternité et humanisme. Dans ce cadre, j’étais la semaine dernière dans l’Aude où nous avons remis une subvention aux viticulteurs sinistrés à l’occasion des feux géants qui ont eu lieu au cours de l’été dernier. Nous avons essayé de leur apporter une petite participation pour leur montrer que nous étions solidaires avec eux. Par ailleurs, j’étais à Lomé au Togo, il y a quelques semaines de cela car nous allons financer les études supérieures de quelques jeunes filles orphelines. Autre exemple, Michel Rocard a réussi, il y a quelques dizaines d’années de cela, à régler une crise dramatique qui avait lieu en Nouvelle-Calédonie en y envoyant une délégation. De qui était composée cette délégation ? De hauts fonctionnaires. Quelle particularité avaient-ils ? Ils étaient tous francs-maçons. Je pourrais aussi citer le Dr Pierre Simon, qui a aidé à la promulgation des lois de Simone Veil, ou encore le colonel Arnaud Beltrame, qui a donné sa vie contre celle d’un otage et qui appartenait à une loge qui devrait toucher tous les Corses : la loge Jérôme Bonaparte.

Comment une loge s’inscrit-elle dans son territoire et quel rôle peut-elle jouer dans la vie locale, par exemple dans une ville comme Ajaccio ?

D’abord, elle s’inscrit forcément dans le tissu local, en ce sens qu’une loge naît toujours de l’initiative de quelques frères qui sont implantés dans une ville. Ensuite, elle est ouverte à tous ceux qui veulent participer à ses travaux intellectuels et s’inscrit dans le tissu local au travers de l’action de chacun de ses membres, qui au travers de la vie associative, qui au travers de la vie politique, qui au travers d’une confrérie ou d’une vie de village, apporte autour de lui les valeurs humanistes que nous défendons.

De façon personnelle, que vous apporte le fait d’être franc-maçon au quotidien ?

D’abord, cela m’a amené à me poser des questions, et surtout des questions auxquelles je pensais ne jamais avoir de réponse. C’est vraiment quelque chose d’assez spectaculaire. Cela m’a aussi amené à faire des rencontres. Et nous vivons parfois des moments qui sont à la fois joyeux et parfois profondément émouvants, avec ceux que l’on appelle des frères, c’est-à-dire des hommes dont on se sent extrêmement proches. Et par les temps qui courent, avoir cette espèce de confiance absolue envers ceux qui vous entourent, venir dans un temple, et l’espace de deux heures qu’il n’y ait aucun enjeu, ni de pouvoir, ni d’argent, ni d’influence, mais simplement le bonheur de partager des idées, par les temps qui courent, dans le monde qui est le nôtre, c’est, croyez-moi, un privilège énorme.

« Rompre le cycle », ou l’épreuve de la liberté

Rompre le Cycle de Jak Bazino se présente comme une vaste traversée à double respiration, une narration tendue entre 1942 et 2024, où deux guerres, deux générations et deux quêtes se répondent jusqu’à faire apparaître, derrière l’intrigue, une méditation plus vaste sur la répétition du mal et la possibilité, rare et coûteuse, d’une sortie.

Ce qui saisit d’emblée, ce n’est pas seulement la matière historique, ni même l’âpreté des situations, c’est la manière dont Jak Bazino choisit d’installer la fatalité comme une mécanique intime, presque une écriture du destin dans la chair des personnages. La loi de causes à effets est formulée dans le texte avec une netteté qui fait plus qu’expliquer, elle tranche et relie en même temps, comme une ligne tirée sur l’ombre. Le karma devient un trait reliant des points minuscules, si minuscules qu’ils auraient pu passer pour des détails sans importance, jusqu’à ce qu’ils se révèlent comme l’armature secrète d’une vie. Et cette armature n’est pas abstraite, elle se vit dans un corps qui chute, dans un souffle qui manque, dans une décision qui revient hanter. Le roman ose écrire que les mêmes causes produisent inlassablement les mêmes effets, et que cette répétition ressemble à une pièce rejouée acte après acte, farce pour ceux qui applaudissent parce qu’ils n’ont pas appris à voir. Ce n’est pas une simple idée, c’est un diagnostic spirituel qui touche à notre propre époque, à nos propres enthousiasmes, à notre manière d’acclamer ce qui nous écrase parce que nous confondons mouvement et liberté.

Dans cette perspective, la guerre n’est pas un décor

La guerre devient la forme extérieure d’un enfermement intérieur, le théâtre d’une répétition dont les peuples paient le prix lorsque les héritages se changent en poisons et que les récits de légitimité, religieux ou politiques, reviennent servir d’armes. Le roman n’oppose pas naïvement la foi et la raison. Il montre comment la croyance, dans sa puissance collective, peut être captée, instrumentalisée, retournée en carburant de domination. Une découverte archéologique, qui devrait relever du savoir et de la transmission, se met soudain à peser comme une charge explosive, parce qu’elle touche au sacré, et que le sacré, dans un pays meurtri, peut devenir le raccourci le plus brutal vers la soumission.

Stupa,-Swayambhunath

La tablette, les écritures anciennes, la promesse d’un stūpa contenant des reliques, tout cela n’est pas seulement une énigme savante, c’est une matière politique. Il suffit qu’un pouvoir comprenne qu’il peut s’y accrocher pour se fabriquer une ascendance, une lignée, une histoire sanctifiée, et la vérité cesse d’être un bien, elle devient une monnaie. Le texte dit clairement la tentation d’une junte qui utiliserait ces reliques comme un levier de légitimité sacrée, nourrie de pratiques de yadaya mêlant astrologie, numérologie et gestes symboliques, et nous comprenons que le roman vise juste parce qu’il montre la frontière tremblante entre rite et manipulation, entre signe et superstition gouvernante.

Cette question du signe est au cœur de l’ouvrage, et c’est ici que notre lecture maçonnique s’éveille.

Car ce que le roman interroge, au fond, c’est notre rapport à l’invisible, et la responsabilité qui vient avec lui

La vérité n’est pas seulement ce qui est exact, elle est ce qui libère ou ce qui enchaîne selon l’usage qui en est fait. La quête de vérité et la quête de liberté se superposent, non parce que l’auteur confondrait les registres, mais parce qu’il souligne une loi plus grave, celle qui veut que l’oppression s’alimente d’un récit, et que briser l’oppression oblige à briser le récit qui l’entretient. C’est pour cela que les deux temporalités se répondent comme deux planches posées en miroir. Anthony Preston, archéologue britannique pris dans l’effondrement d’un empire et dans les trahisons d’une fuite, porte la découverte comme un fardeau mortel. Khin Yadanar, médecin au sein de la résistance Chin, reprend la quête dans un pays ravagé par une guerre civile contemporaine, et nous voyons alors que la transmission, dans ce roman, n’a rien d’un héritage paisible. Elle ressemble à une torche qu’il faut tenir dans le vent, au prix des brûlures.

Le personnage de Khin Yadanar impose une présence singulière, parce que l’auteur ne la réduit jamais à une figure de courage décoratif

Il la montre en situation, au plus près de la matière humaine, dans la boue, sous la pluie, au milieu de moyens dérisoires, avec le manque comme horizon. Nous la suivons lorsqu’elle se précipite vers une civière de fortune, tissu et bambou, portant un blessé qui suffoque. La scène se charge d’un symbolisme discret et tranchant. La médecine devient ici un art de la mesure, une géométrie du vivant qui cherche une ouverture là où tout se ferme. Le roman insiste sur la pauvreté des ressources, sur l’improvisation contrainte, sur la diaspora qui envoie de quoi drainer un thorax. Il y a dans cette économie de survie une leçon initiatique. La fraternité n’est plus un mot, elle devient un geste qui traverse les distances, et la résistance n’est pas seulement militaire, elle est morale, elle est le refus de plier le genou. Le cri collectif, « doh ayay », ne relève pas de la rhétorique, il résonne comme une formule de redressement intérieur, un rappel que la dignité commence dans la colonne vertébrale.

C’est ici que le titre du roman prend une densité particulière

Rompre le cycle ne signifie pas vaincre une fois pour toutes. Cela signifie apprendre à reconnaître les causes, discerner les engrenages, refuser le scénario qui se rejoue en changeant simplement les visages. Le texte le dit avec une cruauté lucide, les acteurs se succèdent mais les tirades restent, et ce constat s’applique autant à la guerre qu’à la famille, autant à l’histoire qu’à l’intime. Une des forces du roman est de faire sentir que la violence collective se propage aussi par les structures ordinaires, par les héritages, par les lâchetés minuscules, par la convoitise qui se déguise en droit. Dans la séquence de Cambridge, lorsque la mort rassemble une famille dispersée, nous percevons que la mort, dans ce récit, ne sert pas seulement à faire pleurer. Elle sert à dévoiler. Le deuil devient une lampe crue sur ce que nous sommes quand la présence disparaît. L’auteur ose une image antique, l’armée d’Alexandre pillant Persépolis, pour dire la rapacité familiale. Là encore, la répétition, le cycle, se manifeste, et nous saisissons combien l’héritage matériel peut devenir la version domestique d’une conquête.

Le passage de Cambridge a une importance symbolique majeure pour notre regard maçonnique, non parce qu’il multiplie des références, mais parce qu’il met en scène une tension que nous connaissons.

Le temple de Bateman Street, le damier noir et blanc, le pavé mosaïque qui semble absorber la lumière, les trois coups de maillet, la colonne du Midi, la colonne du Nord, les gants immaculés, les sautoirs, le delta lumineux, les deux globes, tout cela compose une géographie rituelle où l’âme est censée se mesurer. Pourtant Ayaan ne parvient pas à déposer ses métaux. Cette incapacité est décisive. Elle dit que l’initiation ne commence pas quand un rite s’ouvre, elle commence quand nous acceptons d’être délestés. Et Jak Bazino choisit un personnage qui se tient à la lisière, attiré par l’idée de réseau et de carrière, rebuté par ce qu’il imagine comme des usages obsolètes. Son scepticisme, parfois mordant, nous intéresse parce qu’il oblige à distinguer l’essentiel du décor. Le roman pointe la tentation du fantasme complotiste, et il le fait en montrant une assemblée de vieillards qui n’a rien de l’armée secrète rêvée par les crédules. Cette désacralisation ironique a sa fonction. Elle nettoie le regard, elle empêche la fascination, elle oblige à retrouver le cœur du symbole.

Mais le roman va plus loin, et c’est là qu’il devient, pour nous, plus qu’une simple évocation maçonnique

Rangoun, Masonic-Hall

À Rangoun, le Masonic Hall apparaît comme un signe ambivalent, à la fois emblème des Lumières et emblème d’une uniformité culturelle imposée aux peuples conquis. Le texte prononce « Vae victis », et cette formule résonne comme une condamnation de l’orgueil civilisateur. Les colonnes, le delta du fronton, l’illumination promise, tout cela se trouve saisi par la question coloniale. Le seuil devient un interdit. Anthony Preston est trop jeune pour être initié, il demeure profane, et ce statut n’est pas anecdotique, car il conditionne sa relation au secret et à la culpabilité. Il entre pourtant, avec un sentiment de transgression, et l’auteur décrit l’espace avec une précision qui n’est pas gratuite, les colonnes Jakin et Boaz, le pavé mosaïque, le pupitre du Vénérable Maître à l’Orient, le cierge qui fait danser l’équerre et le compas. Cette description ne vise pas à flatter une culture de l’allusion. Elle sert à installer une chambre d’écho. Car dans cette loge dépouillée, où le secrétaire est parti avec les meubles, l’auteur fait entendre une phrase qui dépasse l’anecdote, « il ne reste vraiment plus rien », et nous comprenons qu’il parle à la fois d’un lieu, d’un ordre du monde, d’un empire qui se retire, et d’une vie qui se vide. La loge devient alors une métaphore d’un monde en démeublement, et la question initiatique se retourne. Que reste-t-il quand les ornements tombent, quand les titres, les protections et les certitudes se retirent. Reste le silence, et dans ce silence, la possibilité d’une rectitude, ou la tentation du mensonge.

Rangoun

Ce roman est aussi une méditation sur la manière dont l’Histoire utilise les individus, et sur la manière dont certains individus, pourtant, parviennent à dévier légèrement la trajectoire. C’est souvent ainsi que les cycles se brisent, non par une victoire totale, mais par une variation, une inflexion, un refus au bon endroit. Anthony Preston voit la répétition à l’œuvre et s’interroge, non sans vertige, sur ce que produira sa mort. Cette question est moins morbide qu’elle n’en a l’air. Elle touche à la transmission karmique du geste. Dans la tradition hermétique comme dans la tradition maçonnique, le geste n’est jamais isolé. Il s’inscrit dans une chaîne, il appelle une conséquence, il nourrit une forme. Le roman traduit cela en images concrètes, la sacoche comme lien au passé, la peur d’être effacé si le contenu disparaît, et cette hantise de l’effacement, dans un pays où l’autodafé peut être littéral, où l’incendie de dépôts et de raffineries devient l’incendie d’une enfance et d’un avenir. Quand l’auteur décrit la fumée noire, et la sensation que toute trace sera bientôt effacée, il ne parle pas seulement d’un épisode de guerre. Il parle de ce qui se joue dans toute oppression, la destruction des preuves, la destruction des mémoires, la destruction des filiations. Briser le cycle, ici, signifie aussi sauver des traces, sauver des noms, sauver une continuité qui ne soit pas celle de la domination.

L’ésotérisme du roman n’est pas décoratif

Bhutanese, thanka of the Jataka

Il surgit lorsque les humains cherchent une origine, une relique, un texte ancien, et qu’ils déposent sur cette source l’espoir d’une unité perdue autant que le désir d’un pouvoir affermi. La légende de Suvannabhumi, le « pays d’or », que certains traduisent aussi par « Terre de l’Or » et que mentionnent plusieurs textes anciens, dont les Jataka, se prête à ces déplacements. Car un même récit change de lieu, de contours et de fonction au gré des intérêts politiques, et cette mobilité même devient une leçon de critique initiatique. Le roman montre comment chaque nouveau royaume souhaite se doter d’une légitimité sacrée, et comment une histoire se réécrit pour servir une souveraineté. Là encore, la répétition est le piège. Les mêmes récits se déplacent de palais en palais, de junte en junte, et l’or du mythe se change en chaîne. L’auteur insiste sur le fait que l’origine d’une légende change pour des raisons politiques, et cette phrase, pour nous, vaut comme une mise en garde sur nos propres mythologies intérieures. Combien de fois réécrivons-nous notre passé pour justifier ce que nous voulons devenir, ou pour excuser ce que nous refusons de regarder.

Dans ce mouvement, Rompre le Cycle travaille une question que notre tradition reconnaît, celle du rapport entre secret et vérité. Le secret peut protéger.

Il peut aussi intoxiquer. Il peut être le voile nécessaire à une maturation, ou l’opacité qui permet les pires captations. Le roman refuse de choisir une position confortable. Il montre que la vérité est dangereuse, non parce qu’elle serait scandaleuse, mais parce qu’elle est convoitée. Et il montre, en miroir, que l’absence de vérité laisse le champ libre aux légendes fabriquées, aux rites détournés, aux superstitions gouvernantes. Nous retrouvons ici un motif profondément maçonnique, celui du discernement, non comme une vertu abstraite, mais comme une nécessité vitale. Entre la lumière qui éclaire et la lumière qui aveugle, il existe une différence de régime intérieur. Et ce roman, à sa manière, travaille cette différence.

Il faut aussi entendre la dimension affective, parce que Jak Bazino ne laisse pas la guerre absorber tout le sensible

À travers les destins croisés, les séparations et les retrouvailles impossibles, le roman installe une rime secrète entre 1942 et 2024, non comme un artifice, mais comme une loi intime du temps, celle qui fait que les mêmes déchirures reviennent frapper aux mêmes portes, avec d’autres noms, d’autres visages, et pourtant la même morsure. Dans la logique du cycle, l’amour devient lui aussi un lieu d’épreuve, non par sentimentalité, mais parce qu’il est l’endroit où l’humain résiste à sa propre déshumanisation. Là où tout pousse à devenir instrument, où la peur impose sa grammaire et où la violence veut réduire l’être à sa fonction, l’amour rappelle la finitude, la vulnérabilité, la possibilité d’un lien qui ne s’achète pas, qui ne se commande pas, qui ne se décrète pas. Ce lien est fragile, souvent empêché, parfois sacrifié, et c’est précisément cette fragilité qui fait sa valeur initiatique, parce qu’elle oblige à choisir entre la possession et la fidélité, entre l’avidité et la présence, entre la survie nue et la dignité partagée. Nous ne sortons pas du cycle par la seule force. Nous en sortons parfois parce qu’un visage, une main, une promesse, nous interdit de devenir ce que la guerre exige de nous.

Dans la manière d’écrire, Jak Bazino semble choisir une prose qui supporte la documentation sans s’y noyer

Il choisit, du moins nous semble-t-il, une écriture capable de nommer des réalités précises, qu’il s’agisse d’un rituel d’Émulation et de son héritage britannique, ou des pratiques de yadaya, ou des structures de résistance Chin, sans perdre le fil romanesque. Le résultat, lorsqu’il est réussi, donne cette sensation rare d’un roman qui ne triche pas, qui ne maquille pas la complexité, et qui pourtant garde une intensité narrative. Ce n’est pas un texte qui distribue des bons points. C’est un texte qui rend sensible la manière dont les êtres se débattent dans des forces qui les dépassent, tout en montrant que certains gestes, certains refus, certains choix minuscules, peuvent devenir des ruptures.

Et c’est là, pour nous, le point le plus initiatique du livre

Briser le cycle n’est pas seulement renverser un régime ou survivre à une guerre. Briser le cycle consiste à interrompre en soi la logique qui reconduit le mal sous d’autres masques. Le roman l’exprime par le karma et par l’histoire, mais nous pouvons l’entendre comme une discipline intérieure. Nous portons tous une part de répétition. Nous portons des colères héritées, des peurs transmises, des justifications apprises. Le roman fait sentir que l’oppression collective se nourrit des automatismes intimes, et que la libération commence lorsque nous cessons d’applaudir ce qui nous fait pleurer, lorsque nous cessons de confondre spectacle et vérité, lorsque nous acceptons de regarder les causes, même lorsqu’elles nous accusent.

Quelques mots enfin sur Jak Bazino, parce que l’œuvre se laisse mieux comprendre lorsque nous percevons d’où elle parle

Jak Bazino est un écrivain français, diplômé en sciences politiques et en relations publiques, qui a vécu plus de dix ans au Myanmar, d’abord sous le régime militaire puis durant la période de transition, en parcourant le pays et en approfondissant sa connaissance de la population, des croyances et de l’histoire. Il a quitté le Myanmar peu après le coup d’État militaire de février 2021, dont il a été témoin dans sa violence faite à la population. Cette longue immersion donne au roman une texture particulière, une attention aux réalités concrètes qui évite l’exotisme. Dans sa bibliographie, Jak Bazino a publié en 2012 un premier roman, Zawgyi, l’alchimiste de Birmanie. Ce titre ancien, avec sa figure d’alchimiste, éclaire rétrospectivement Rompre le Cycle, comme si l’auteur poursuivait une même interrogation, celle des transformations, des métaux intérieurs, de ce que l’humain peut transmuer en lui lorsque l’Histoire le broie.

Rompre le cycle

Jak Bazino‎Staten House, 2026, 464 pages, 6,35 € – numérique 8,55 €

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