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13/02/26 : Café maçonnique à Metz

L’association Georges TROISPOINTS Moselle, composée de Francs-maçons initiés à la Fédération Française du Droit Humain organise chaque trimestre depuis 2016 un café maçonnique, ouvert à toutes et à tous. Cette rencontre qui aura lieu le vendredi 13 février à Metz, a pour vocation de permettre aux profanes — curieux, chercheurs de sens ou simplement désireux de mieux comprendre la Franc-maçonnerie — de poser librement leurs questions.

Dans une ambiance chaleureuse, conviviale et respectueuse, au sein d’un bar, les 2 Marronniers situé au 30 rue de Queuleu à Metz, les échanges se feront par le biais de rencontres directes, favorisant le dialogue authentique, loin des idées reçues et des représentations fantasmées. Ce café maçonnique se veut avant tout un temps de rencontres humaines, où les parcours se croisent, où les expériences se partagent, et où la parole circule librement dans un esprit de fraternité.


Au-delà de la simple information, ce moment abordera également la notion d’engagement maçonnique : un chemin personnel fondé sur le travail sur soi, la recherche de vérité, l’éthique, la fraternité et le désir d’amélioration de l’humanité.

Les participants pourront ainsi découvrir les aspects initiatiques de la démarche, comprise comme un processus progressif de transformation intérieure. L’initiation maçonnique n’est ni un savoir transmis de manière théorique ni une adhésion idéologique, mais une expérience vécue, symbolique et spirituelle, invitant chacun à tailler sa propre pierre, à mieux se connaître et à agir de manière plus éclairée dans le monde profane.
Ce moment de partage se veut donc un espace de parole libre, de rencontres sincères et d’échanges fraternels, où chacun pourra venir s’informer, dialoguer et découvrir, en toute simplicité, les valeurs, les démarches et l’esprit de la Franc-maçonnerie telle qu’elle est vécue au Droit Humain.

Les éléments liés à la découverte du symbolisme seront abordés, langage universel qui structure la méthode maçonnique, ainsi que la progression initiatique, rythmée par des étapes de compréhension, de maturation et d’approfondissement.

Les échanges mettront en lumière le lien essentiel entre travail personnel et progrès collectif : comment l’effort intérieur de chacun — lucidité, rectitude, ouverture — participe à l’édification d’un monde plus juste, plus conscient et plus fraternel.

Ce moment de partage se veut donc un espace de parole libre, de rencontres sincères et d’échanges fraternels, où chacun pourra venir s’informer, dialoguer et découvrir, en toute simplicité, les valeurs, les démarches et l’esprit de la Franc-maçonnerie telle qu’elle est vécue au Droit Humain.

René Guénon – La période occultiste (1909-1912)

Proposé en exclusivité par Bernard Fontaine

De 1909 à 1914, René Guénon s’engage dans une investigation approfondie au sein du milieu occultiste français. Son objectif était de nouer des contacts avec des personnalités sur lesquelles il pourrait s’appuyer pour reconstituer une élite intellectuelle, tout en cherchant simultanément à démanteler les organisations occultistes qui déformaient toute tentative de restauration d’une véritable Tradition en Occident. Une controverse subsiste quant à cette période. En effet, le monde universitaire persiste à croire que René Guénon aurait été, à un moment donné, influencé par certaines idées occultistes. Pourtant, le contenu de son projet de roman (1906) ainsi que les divers articles qu’il publia entre 1909 et 1914 en témoignent contraire, témoignant d’une position bien différente.

Il débuta son parcours à l’École Hermétique, dirigée par Papus. Ce dernier, un écrivain prolifique, publia de nombreuses études sur les « sciences occultes ». Ses organisations étaient tout aussi extravagantes. En réalité, l’École Hermétique servait de façade à des groupes maçonniques spiritualistes et au « martinisme ». Toutefois, il n’existait aucune filiation directe avec le martinisme, malgré les prétentions de Chaboseau qui se posait comme l’héritier direct d’une lignée initiatique remontant à Louis-Claude de Saint-Martin.

Le jeune René Guénon s’engagea dans ces organisations, étant initié à l’Ordre Martiniste, notamment au sein de la loge Humanidad (Rite National espagnol, puis Rite égyptien de Memphis-Misraïm), ainsi qu’au Rite primitif originel swedenborgien. Au fil du temps, Guénon chercha à mettre fin au prétendu martinisme de Papus en rassemblant autour de lui les personnalités les plus remarquables qu’il rencontra durant cette période. Cette démarche fut l’une des motivations de son implication dans l’Ordre du Temple Rénové, qui connut une existence brève mais significative. La rivalité entre Papus et Guénon reposait notamment sur la question de la publication de l’œuvre de Saint-Yves d’Alveydre. René Guénon percevait le danger que l’on détourne cette œuvre. Il disposait d’un manuscrit inédit, utilisé pour une série d’articles sur l’Archéomètre, publiée dans la revue La Gnose. Ce manuscrit lui avait été remis par F. Ch. Barlet, qui s’opposait à la publication par Papus. La publication par les « Amis de Saint-Yves d’Alveydre » de l’Archéomètre confirma la justesse de ses préoccupations : le livre, difficilement lisible, continue pourtant à être publié. En revanche, aucune trace de la série d’articles parus dans La Gnose sous la signature de T. Bruno Hapel n’a été retrouvée, mais celui-ci en a extrait les passages les plus intéressants dans son ouvrage « René Guénon & L’Archéomètre » (9).

René Guénon

C’est au sein de la loge Humanidad, que René Guénon fit la connaissance de Léon Fabre des Essarts membre d’une église néo gnostique fondée par Jules Doinel. René Guénon fut introduit dans celle-ci et fonda le bulletin « La Gnose » (1909-1912). C’est dans ce dernier que fut publié ses premiers articles.

« René Guénon et la H. B. of L. après la mort de F. Ch Barlet »

Après la mort de F.-Ch. Barlet, René Guénon va publier deux articles dans lesquels il cite la H. B. of L. :

1/ « F.-Ch. Barlet et les sociétés initiatiques ». Cet article a été publié dans le Voile d’Isis (avril 1925) et édité dans le volume posthume: « Articles et comptes rendus, tome I, le Voile d’Isis / Etudes Traditionnelles, 1925-1950″, éditions Traditionnelles, 2002, pp. 11-15.

2/ « Quelques précisions à propos de la H. B. of L ».Cet article a été publié dans le Voile d’Isis (octobre 1925) et édité dans le volume posthume: « Articles et comptes rendus, tome I, le Voile d’Isis / Etudes Traditionnelles, 1925-1950″, éditions Traditionnelles, 2002, pp. 17-20.

Notes

René Guénon

(1) René Guénon fera référence à cette notion dans son livre « Orient et Occident » (voir le chapitre III « Constitution et rôle de l’élite » de la deuxième partie « Possibilité et rapprochement »). Ce livre est actuellement disponible aux éditions Guy Trédaniel.
(2) Il en fera la confession à Noelle Maurice Denis Boulet dans une lettre publiée dans l’étude de Marie-France James, « Esotérisme et Christianisme autour de René Guénon ».
(3) Si l’on prend l’exemple de son « Traité de la Magie » (1893), Chacornac fut obligé pour la deuxième édition (1926) de faire une correction complète du manuscrit. La préface de Chacornac de 1926 a aujourd’hui disparu pour laisser la place à celle du fils de Papus. Papus aurait fait un travail bien plus intéressant s’il s’était arrêté à établir une bibliographie commentée des différents domaines traités.
(4) Sur le Martinisme voir Massimo Introvigne, « La Magie », chapitre IV Le Martinisme, pp. 155-191.
(5) Cette affaire a donné lieu à quelques fantasmes qui ont la vie dure. Ainsi Robert Amadou voulait y voir une « Erreur spirite de René Guénon ».
(6) F. Ch. Barlet (pseudonyme de André Faucheux – 1838-1923). Il dirigea la section française de la H. B. of L. (Hermetic Brotherhood of Luxor). Il permit à René Guénon d’avoir accès à de très nombreux documents : outre ceux de la H.B. of L., il lui remit les notes inédites de Saint-Yves d’Alveydre sur l’Archéomètre ainsi que les documents et grades de l’Ordre Kabbalistique de la Rose-Croix.
(7) L’Archéomètre a donné lieu à de nombreux reprints. On ne mesure pas le détournement de cette œuvre. L’aspect métaphysique de l’œuvre de Saint-Yves d’Alveydre contenu dans des manuscrits et notes inachevés restent aujourd’hui incompris tandis qu’il est toujours fait grand cas de son aspect social, la Synarchie, complètement détourné à des fins politiques et conspirationnistes.
Nous invitons nos lecteurs à se reporter à l’étude de Jean Saunier, « Saint-Yves d’Alveydre ou une synarchie sans énigme », Dervy-Livres, 1981, 487 pp.
(8) Voir un compte rendu critique : http://www.zen-it.com/studitradizionali/francais/Balestrieri-archeometre-fr.htm
(9) Depuis la première version de cet article que j’avais préalablement
publié, les éditions d el’Homme Libre ont édité en un seul volume la revue La Gnose (1909-1912)

René Guénon a t’il été membre de la H.B. of L. ?

René Guénon

René Guénon a cité plusieurs fois la H.B. of L. dans son œuvre. Nous allons publier ses passages par ordre chronologique. Dans cette première partie nous indiquerons les publications de René Guénon après la première guerre mondiale et avant la mort de F. Ch. Barlet. Il faut rappeler que René Guénon fait référence à la H. B. of L. dans des articles publiés sous pseudonyme avant la première guerre mondiale. Nous reviendrons sur ces derniers. Enfin dans certaines lettres écrites par René Guénon on peut trouver quelques mentions de cette organisation. Il s’agit de lettres publiées dans certains livres. Nous rappellerons qu’il s’agit d’une correspondance privée qui ne devait pas être éditée. De ce fait, nous nous en tiendrons à la seule œuvre rendue publique (nous avons d’ailleurs eu l’occasion de lire ce passage sur un site (un des liens que nous proposons sur notre blog) : http://www.rene-guenon.org/crrspd.html).

I 1921: La H. B. of L. dans « Le Théosophisme, histoire d’une pseudo-religion ».

  • « Le Théosophisme, histoire d’une pseudo religion » (voir bibliographie) : Nous rappelerons que ce livre a été édité en 1921. Les extraits que nous publions ont été édités dès cette date (sauf les notes additionnelles qui n’apparaissent que lors de la deuxième édition) :

Édition 1986 – p. 14, n. 2 « Si nous nous en rapportons à certains renseignements qui nous ont été communiqués, mais qu’il ne nous a pas été possible de vérifier directement, ce Metamon serait le père d’un autre personnage qui fut quelque temps à la tête du cercle extérieur » de la H.B. of L. (société secrète dont nous parlerons plus loin), et qui, depuis lors, a fondé une nouvelle organisation d’un caractère assez différent ».

Idem – pp. 23: « … ce Felt, qui se disait professeur de mathématiques et égyptologue (1), était membre d’une société secrète désignée habituellement par les initiales « H. B. of L. » (Hermetic Brotherhood of Luxor) (2). Or cette société, bien qu’ayant joué un rôle important dans la production des premiers phénomènes du « spiritualisme » en Amérique, est formellement opposée aux théories spirites, car elle enseigne que ces phénomènes sont dus, non pas aux esprits des morts, mais à certaines forces dirigées par des hommes vivants » … »

Idem p. 23, n. 2: « Cette société ne doit pas être confondue avec une autre qui porte le nom similaire de Hermetic Brotherhood of Light, et qui ne fut fondée qu’en 1895. Il y a même une troisième Hermetic brotherhood, sans autre désignation, qui fut organisée à Chicago vers 1885. »

Idem p. 24: « C’est que Felt venait de la faire affilier, ainsi qu’Olcott, à la H. B. of L. : J’appartiens à une Société mystique », … »

Idem pp. 25-26: « Nous devons dire maintenant, pour n’avoir pas à y revenir, que Mme Blavatsky et Olcott ne restèrent pas bien longtemps attachés à la H. B. of L., et qu’ils furent expulsés de cette organisation quelques temps avant leur départ d’Amérique (1). Cette remarque est importante, car les faits précédents ont parfois donné lieu à de singulières méprises ; c’est ainsi que le Dr J. Ferrand, dans une étude publiée il y a quelques années (2), a écrit ceci, à propos de la hiérarchie qui existe parmi les membres de la Société Théosophique : « Au-dessus des dirigeants qui constituent l’École théosophique orientale (autre dénomination de la « section ésotérique »), il y a encore une société secrète, recrutée dans ces dirigeants, dont les membres sont inconnus, mais signent leurs manifestes des initiales H. B. of L. » Connaissant fort bien tout ce qui se rapporte à la H. B. of L. (dont les membres, d’ailleurs, ne signent point leurs écrits de ces initiales mais seulement d’un « swastika »), nous pouvons affirmer que, depuis ce que nous venons de rapporter, elle n’a jamais eu aucune relation officielle ou officieuse avec la Société Théosophique ; bien plus, elle s’est constamment trouvée en opposition avec celle-ci, aussi bien qu’avec les sociétés rosicruciennes anglaises dont il sera question un peu plus loin, quoique certaines individualités aient pu faire partie simultanément de ces différentes organisations, ce qui peut sembler bizarre dans de pareilles conditions, mais n’est pourtant pas un fait exceptionnel dans l’histoire des sociétés secrètes (3).

Nous possédons d’ailleurs des documents qui fournissent la preuve absolue de ce que nous avançons, notamment une lettre d’un des dignitaires de la H. B. of L. , datée de juillet 1887, dans laquelle le « Bouddhisme ésotérique », c’est-à-dire la doctrine théosophiste, est qualifié de « tentative faite pour pervertir l’esprit occidental », et où il est dit encore, entre autres choses, que « les véritables et réels Adeptes n’enseignent pas ces doctrines de « karma » et de « réincarnation » mises en avant par les auteurs du Bouddhisme Ésotérique et autres ouvrages théosophiques », et que, « ni dans les susdits ouvrages ni dans les pages du Theosophiste, on ne trouve une vue juste et de sens ésotérique sur ces importantes questions ». Peut-être la division de la H. B. of L. en « cercle extérieur » et « cercle intérieur » a-t-elle suggéré à Mme Blavatsky l’idée de constituer dans sa Société une « section exotérique » et une « section ésotérique » ; mais les enseignements des deux organisations sont en contradiction sur bien des points essentiels ; en particulier, la doctrine de la H. B. of L. est nettement « antiréincarnationniste », et nous aurons à y revenir à propos d’un passage d’Isis Dévoilée quio semble bien en être inspiré, cet ouvrage ayant été écrit par Mme Blavatsky pendant la période dont nous nous occupons actuellement ».
(1) Un ouvrage intitulé « The Transcendantal World », par C. G. Harrison, qui parut en Angleterre en 1894, semble contenir des allusions à ce fait et à l’antagonisme qui exista depuis lors entre la H. B. of L. et la Société Théosophique ; mais les informations qu’il contient relativement aux origines occultes de cette dernière ont un caractère trop fantastique et sont trop dépourvues de preuves pour qu’il nous soit possible d’en faire état.
(2) « La doctrine de la Théosophie, son passé, son présent, son avenir : Revue de Philosophie », août 1913, pp. 14-52. – Le passage que nous citons ici se trouve à la page 28.
(3) Le plus extraordinaire est peut-être que le Theosophist publia, en 1885, une annonce de l’Occult Magazine, de Glasgow, dans laquelle il était fait appel aux personnes qui désireraient « être admises comme membres d’une Fraternité Occulte, qui ne se vante pas de son savoir, mais qui instruit librement et sans réserve tous ceux qu’elle trouve dignes de recevoir ses enseignements ». Cette Fraternité, qui n’était pas nommée, n’était autre que la H. B. of L., et les termes employés étaient une allusion indirecte, mais fort claire, aux procédés tout contraire dont usait la Société Théosophique, et qui furent précisément critiqués à plusieurs reprises dans l’Occult Magazine (juillet et août 1885, janvier 1886).

Idem p. 31: « Cette affirmation est d’ailleurs parfaitement exacte, et nous croyons sans peine qu’aucune alliance de ce genre n’eut été possible sans l’attitude antispirite que Mme Blavatsky affichait depuis quelques temps, plus précisément depuis son affiliation à la H. B. of L. ; … ».

Idem p 36: « La lettre du comte Mac-Gregor porte les devises suivantes : « Sapiens dominabitur astris. – Deo duce, comite ferro. – Non omnis moriar. – Vincit omnia veritas », dont la dernière chose curieuse, est également la devise de la H. B. of L., adversaire déclarée de la Société Théosophique et de la Société Rosicruciana (1) ».

Idem, p. 36, n. 1 : « La H. B. of L. avait une interprétation particulière du Rosicrucianisme, dérivée principalement des théorie de P. B. Randolph et de la « Fraternité d’Eulis ». – Il parut à Philadelphie, en 1882, un ouvrage intitulé The Temple of the Rosy-Cross, dont l’auteur, F. B. Dowd, était un membre de la H. B. of L.

Idem, pp. 38-39: « Pourtant quand il était sous l’influence de la H. B. of L., Olcott n’avait que du mépris pour les Rosicruciens modernes : « La Fraternité (des Rose-Croix), écrivait-il à Staiton Moses en 1875, en tant que branche active de l’Ordre véritable, est morte avec Cagliostro, comme la Franc-Maçonnerie (opérative) est morte avec Wren ; ce qui en reste n’est que l’écorce. » Ici, les mots « branche active de l’Ordre véritable » font allusion à un passage des enseignements de la H. B. of L. dans lequel il est dit que le terme de Rose-Croix ne désigne par l’Ordre tout entier, mais seulement ceux qui ont reçu les premiers enseignements dans son prodigieux système ; ce n’est qu’un nom de passe par lequel les Frères amusent et, en même temps, mystifient le monde ». »

Idem, p. 95: René Guénon fait référence à Mme Emma Hardinge-Briiten présentée comme ancien membre de la Société Théosophique et membre de la H. B. of L.

Idem, p. 95, n. 1: » Certains la regardent comme l’auteur des ouvrages anonymes intitulés « Art Magic » et « Gosthland », qui se rattachent aux théories de cette école. »

Idem, p. 99: « Il est facile de reconnaitre dans ce passage l’influence de la H. B. of L.; en effet, l’enseignement de celle-ci, bien qu’absolument « anti-réincartionniste » en thèse générale, admet pourtant, bien à tort, quelques cas d’exception, trois exactement: celui des enfants mort-nés ou mort en bas âge, celui des idiots de naissance, et enfin les incarnations « messianiques » volontaires, qui se produiraient tous les six cent ans environ (à la fin de chacun des cycles appelés Naros par les Chaldéens), mais sans que le même esprit s’incarne jamais ainsi plus d’une fois, et sans qu’il y ait consécutivement deux semblables incarnations dans une même race; … ».

Idem, p. 118 : « Du reste, il y a encore beaucoup mieux à dire que cela contre la réincarnation, car, en se plaçant au point de vue de la métaphysique pure, on peut en démontrer l’impossibilité absolue, et cela sans aucune exception du genre de celle qu’admettait la H. B. of L.; … »

Idem, p. 120.

Idem, p. 136: « Il est curieux de voir Mme Besant reprendre ici (à cela près qu’elle y fait intervenir les « âmes des morts ») la thèse de la H. B. of L. sur l’origine du spiritisme, et plus curieux encore qu’elle ait pensé la faire accepter par des spirites ; … ».

Idem, p. 207, n. 1: « La H. B. of L. ne fixait son origine qu’à « 4320 ans avant l’année 1881 de l’ère actuelle »; c’était relativement modeste, et encore faut-il dire que ces dates se référaient au symbolisme des « nombres cycliques ».

Idem, p. 299, n. 2: « Rappelons également à ce propos que l’année 1882, celle même où parut la Voie Parfaite, devait, d’après la duchesse de Pomar, être le commencement d’une ère nouvelle ; et, coïncidence singulière, on trouve une affirmation identique dans les enseignements de la H. B. of L. ».

Idem, pp. 299-300, n. 2 et n. 3.

À partir de la 2e édition, le livre est accompagné de notes additionnelles.

Idem, notes additionnelles, p. 313-315 : « Page 23. – Certains théosophistes ont affirmé, avec une insistance qui prouve que la chose a quelque importance pour eux, que la H. B. of L. avait été une « imitation » ou même une « contrefaçon » de la Société Théosophique, ce qui implique qu’elle n’aurait été fondée que postérieurement à celle-ci. Nous devons donc préciser que la H. B. of L. avait été « réorganisée extérieurement » dès 1870, c’est-à-dire qu’en cette année avait été fondé le « cercle extérieur » dont la direction fut, en 1873 (et non en 1884 comme il a été dit dans le Theosophist), confié à Max Théon ; celui-ci, qui devait plus tard se faire le propagateur de la doctrine désignée sous le nom de « tradition cosmique », et dont nous avons appris la mort tout récemment, était, paraît-il, le fils de Paulos Metamon (voir p. 12, note 2). Quant aux formes antérieures de la H. B. of L., il faut les chercher sans doute dans des organisations qui ont été connues sous divers autres noms, notamment dans la « Fraternité d’Eulis » de P. B. Randolph (voir p. 34, note 1 ; Eulis est une altération voulue d’Eleusis), et même dans le mystérieux « Ordre d’Ansaireh » auquel celui-ci était rattaché ; sur ce point, nous renverons aussi à ce que nous avons dit d’autre part dans « L’Erreur spirite » (pp. 20-21 et 27). De plus, nous pouvons dire maintenant que les douments inédits concernant la H. B. of L. nous ont été communiqués par F.-Ch. Barlet, qui en avait été le représentant officiel pour la France, après avoir été un des fondateurs de la première branche française de la Société Théosophique, dont il se sépara d’ailleurs en 1888 à la suite de dissensions dont on peut retrouver les échos dans la revue Le Lotus. – L’hostilité de la Société Théosophique à l’égard de la H. B. of L. se manifesta particulièrement, en 1886, à propos d’un projet de fondation d’une sorte de colonie agricole en Amérique par des membres de cette dernière organisation. Mme Blavatsky trouva là une occasion favorable pour se venger de l’exclusion dont elle avait été l’objet en 1878, et elle manoeuvra de telle sorte qu’elle arriva à faire interdire au secrétaire général de l’Ordre, T. H. Burgoyne, l’accès du territoire des Etats-Unis, en faisant parvenir aux autorités américaines des documents établissant qu’il avait subi autrefois une condamnation pour escroquerie. Seul, Peter Davidson, qui portait le titre de « Grand-Maître provincial du Nord », alla s’établir avec sa famille à Loudsville, en Géorgie, où il est mort il y a quelques années, après avoir fondé, alors que la H. B. of L. était déjà « rentrée en sommeil », une nouvelle organisation appelée « Ordre de la Croix et du Serpent » (allusion au symbole biblique du « serpent d’airain ») et ayant pour organe une revue intitulée The Morning Star. C’est Peter Davidson qui écrivit à F.-Ch. Barlet, en juillet 1887, la lettre dont nous avons cité quelques phrases (p. 24); voici un autre extrait de cette même lettre: « il faut aussi observer que la Société Théosophique n’est pas et n’a jamais été, depuis que Mme Blavatsky et le colonel Olcott sont arrivés dans l’Inde, sous la direction ou l’inspiration de la Fraternité authentique et réelle de l’Himâlaya, mais sous celle d’un Ordre très inférieur appartenant au culte bouddhique. je vous parle là d’une chose que je sais et que je tiens d’une autorité indiscutable ; mais, si vous avez quelque doute sur mes assertions, M. Alexander de Corfou a plusieurs lettres de Mme Blavatsky dans quelques-unes desquelles elle confesse clairement ce que je vous dis. » L’ordre bouddhique dont il s’agit ici n’est autre, vraisemblablement, que le Mahâ-Bodhi Samâj, c’est-à-dire l’organisation qui avait pour chef le Rév. H. Sumangala, principal du Vidyodaya Parivena de Colombo (voir pp. 104-105 et 169-170). Un an plus tard, Peter Davidson écrivait, dans une autre lettre, cette phrase quelque peu énigmatique: « Les vrais Adeptes et les Mahâtmas véritables sont comme les deux pôles d’un aimant, bien que plusieurs Mahâtmâs soient assurément membre de notre Ordre ; mais ils n’apparaissent pas comme Mahâtmâs que pour des motifs trés importants. »

Idem, p. 315: « Page 27 – La similitude partielle des noms de Chintamon et de Metamon paraît avoir donné lieu à quelques confusions; nous ne voyons pas d’autre explication possible à l’assertion bizarre contenue dans un article, d’ailleurs plein d’informations erronées et tendancieuses, paru dans l’Occult Review de Londres en mai 1925, et où ce Chintamon (dont le nom a été déformé en Christaman, qui n’a rien d’hindou) est présenté comme ayant été le chef plus ou moins caché de la H. B. of L.

Idem, p. 319: « Page 63 – M. Alfred Alexander, qui publia la correspondance de Mme Blavatsky et des Coulomb, est le même que M. Alexander de Corfou, dont il est question dans la lettre adressée par Peter Davidson à F.-Ch. Barlet en 1887 et que nous avons citée plus haut (notes additionnelles de la p. 23).

Nous publions le premier article le premier article publié par René Guénon sur Barlet.

René Guénon, « F.-Ch. Barlet et les sociétés initiatiques ».
Le Voile d’Isis, avril 1925.

« Avant de prendre part aux débuts du mouvement que l’on peut appeler proprement occultiste, F.-Ch. Barlet avait été l’un des fondateurs de la première branche française de la Société Théosophique. Peu de temps après, il entra en relation avec l’organisation désignée par les initiales H. B. of L., c’est-à-dire Hermetic Brotherhood of Luxor (1), qui se proposait pour but principal « l’établissement de centres extérieurs dans l’Occident pour la résurrection des rites des initiations anciennes ». Cette organisation faisait remonter son origine à 4320 ans avant 1881 de l’ère chrétienne ; c’est là une date évidemment symbolique, qui fait allusion à certaines périodes cycliques (2). Elle prétendait se rattacher à une tradition proprement occidentale, car, d’après ses enseignements, « les Initiés Hermétiques n’ont rien emprunté à l’Inde ; la similitude qui apparaît entre une quantité de noms, de doctrines, de rites des Hindous et des Egyptiens, loin de montrer que l’Egypte ait tiré ses doctrines de l’Inde, fait seulement voir clairement que les traits principaux de leurs enseignements respectifs étaient dérivés d’une même souche, et cette source originelle n’était ni l’Inde ni l’Egypte, mais l’Île Perdue de l’Occident ». Quant à la forme prise récemment par l’association, voici ce qui en était dit: « En 1870, un adepte de l’ancien Ordre, toujours existant, de la H. B. of L. originelle, avec la permission de ses frères initiés, résolut de choisir en Grande-Bretagne un néophyte qui pût répondre à ses vues. Après avoir accompli sur le continent européen une importante mission privée, il aborda en Grande-Bretagne en 1873 et réussit à trouver un néophyte qu’il instruisit graduellement, après avoir suffisamment prouvé et fait vérifier l’authenticité de ses lettres de créance. Le néophyte obtint ensuite la permission d’établir un cercle extérieur de la H. B. of L., pour faire parvenir tous ceux qui s’en montreraient dignes à la forme d’initiation pour laquelle ils seraient qualifiés ».

Au moment d’adhérer à la H. B. of L. , Barlet eut une hésitation : cette adhésion était-elle compatible avec le fait d’appartenir à la Société Théosophique ? Il posa cette question à son initiateur, un clergyman anglais, qui s’empressa de le rassurer en lui déclarant que « lui-même et son Maître (Peter Davidson) étaient membres du Conseil de la Société Théosophique ». Pourtant, une hostilité à peine déguisée existait bien réellement entre les deux organisations, et cela depuis 1878, époque où Mme Blavatsky et le colonel Olcott avaient été exclus de la H. B. of L., à laquelle ils avaient été affiliés en 1875 par l’entremise de l’égyptologue Georges H. Felt. Sans doute est-ce pour dissimuler cette aventure peu flatteuse pour les deux fondateurs que l’on prétendit dans le « Théosophist », que la création du cercle extérieur de la H. B. of L. ne remontait qu’à 1884 ; mais chose singulière, le même « Theosophist » avait publié en 1885 la reproduction d’une annonce de l’ « Occult Magazine » de Glasgow, organe de la H. B. of L., dans laquelle il était fait appel aux personnes qui désiraient « être admises comme membres d’une Fraternité Occulte, qui ne se vante pas de son savoir, mais qui instruit librement et sans réserve tous ceux qu’elle trouve digne de recevoir ses enseignements » : allusion indirecte, mais fort claire, aux procédés tout contraires que l’on reprochait à la Société Théosophique. L’hostilité de celle-ci devait se manifester nettement, un peu plus tard, à propos d’un projet de fondation d’une sorte de colonie agricole en Amérique par des membres de la H. B. of L. ; Mme Blavatsky trouva là une occasion favorable pour se venger de l’exclusion dont elle avait été l’objet, et elle manœuvra de telle sorte qu’elle parvînt à faire interdire au secrétaire général de l’Ordre, T. H. Burgoyne, l’accès du territoire des États-Unis. Seul, Peter Davidson, qui portait le titre de « Grand-Maître provincial du Nord », alla s’établir avec sa famille à Loudsville, en Géorgie, où il est mort il y a quelques années (3)

En juillet 1887, Peter Davidson écrivit à Barlet une lettre dans laquelle, après avoir qualifié le « Bouddhisme ésotérique » de « tentative pour faire pervertir l’esprit occidental », il disait: « les véritables et réels Adeptes n’enseignent pas ces doctrines de « karma » et de « réincarnation » mises en avant par les auteurs du « Bouddhisme Esotérique » et autres ouvrages théosophiques… Ni dans les susdits ouvrages, ni dans les pages du « Theosophist », on ne trouve, que je sache, une vue plus juste et de sens ésotérique sur ces importantes questions. L’un des principaux objets de la H. B. of L. est de révéler à ceux des frères qui s’en sont montrés dignes le mystère complet de ces graves sujets… Il faut observer que la Société Théosophique n’est pas et n’a jamais été, depuis que Mme Blavatsky et le colonel Olcott sont arrivés dans l’Inde sous la direction ou l’inspiration de la Fraternité authentique et réelle de l’Himâlaya, mais sous celle d’un Ordre très inférieur, appartenant au culte bouddhique (4). Je vous parle là d’une chose que je sais et que je tiens d’une autorité indiscutable ; mais, si vous avez quelques doutes sur mes assertions, M. Alexander de Corfou a plusieurs lettres de Mme Blavatsky, dans quelques-unes desquelles elle confesse clairement ce que je vous dis ». Un an plus tard, Peter Davidson écrivait, dans une autre lettre, cette phrase quelque peu énigmatique : « Les vrais Adeptes et les Mahâtmâs véritables sont comme les deux pôles d’un aimant, bien que plusieurs Mahâtmâs soient assurément membres de notre Ordre ; mais ils n’apparaissent comme Mahâtmâs que pour des motifs très importants ». À ce moment même, c’est-à-dire vers le milieu de l’année 1888, Barlet quittait la Société Théosophique, à la suite de dissensions qui étaient survenues au sein de la branche parisienne « Isis », et dont on peut trouver les échos dans le « Lotus » de l’époque.

C’est aussi à peu près à cette date que Papus commença à organiser le Martinisme ; Barlet fut l’un des premiers auxquels il fit appel pour constituer son Suprême Conseil. Il était entendu tout d’abord que le Martinisme ne devait avoir pour but que de préparer ses membres à entrer dans un Ordre pouvant conférer une initiation véritable à ceux qui se montreraient aptes à la recevoir ; et l’Ordre que l’on avait en vue à cet effet n’était autre que la H. B. of L., dont Barlet était devenu le représentant officiel pour la France. C’est pourquoi, en 1891, Papus écrivait : « Des sociétés vraiment occultes existent pourtant qui possèdent encore la tradition intégrale ; j’en appelle à l’un des plus savants parmi les adeptes occidentaux, à mon maîtres en pratique , Peter Davidson » (5). Cependant, ce projet n’aboutit pas, et l’on dut se contenter, comme centre supérieur au Martinisme, de l’Ordre Kabbalistique de la Rose-Croix, qui avait été fondé par Stanislas de Guaita. Barlet était également membre du Suprême Conseil de cet Ordre, et, quand Gaita mourut en 1896, il fut désigné pour lui succéder comme Grand-Maître ; mais, s’il en eut le titre, il n’en exerça jamais les fonctions d’une façon effective. En effet, l’Ordre n’eut plus de réunions régulières après la disparition de son fondateur, et plus tard, quand Papus songea un moment à le faire revivre, Barlet, qui ne fréquentait plus alors aucun groupement occultiste, déclara qu’il s’en désintéressait entièrement ; il pensait, et sans doute avec raison, que de telles tentatives, ne reposant sur aucune base solide, ne pouvaient aboutir qu’à de nouveaux échecs.

Nous ne parlerons pas de quelques organisations plus ou moins éphémères, auxquelles Barlet adhéra peut-être un peu trop facilement ; sa grande sincérité, son caractère essentiellement honnête et confiant l’empêchèrent, en ces circonstances, de voir que certaines gens ne cherchaient qu’à se servir de son nom comme d’une garantie de « respectabilité ». À la fin, ces expériences malencontreuses l’avaient tout de même rendu plus circonspect et l’avaient amené à mettre fortement en doute l’utilité de toutes les associations qui, sous des prétentions initiatiques, ne cachent à peu près aucun savoir réel, et qui ne sont guère qu’un prétexte à se parer de titres plus ou moins pompeux ; ils avaient compris la vanité de toutes ces formes extérieurs dont les organisations véritablement initiatiques sont entièrement dégagées. Quelques mois avant sa mort, nous parlant d’une nouvelle société soi-disant rosicrucienne, importée d’Amérique, et dans laquelle on le sollicitait d’entrer, il nous disait qu’il n’en ferait rien, parce qu’il était absolument convaincu, comme nous l’étions nous-même, que les vrais Rose-Croix n’ont jamais fondé de sociétés. Nous nous arrêterons sur cette conclusion à laquelle il était arrivé au terme, de tant de recherches, et qui devrait bien faire réfléchir très sérieusement un bon nombre de nos contemporains, s’ils veulent, comme le disaient les enseignements de la H. B. of L. , « apprendre à connaître l’énorme différence qui existe entre la vérité intacte et la vérité apparente », entre l’initiation réelle et ses innombrables contrefaçons. ».

Notes de l’article de René Guénon :

(1) Il y eut aussi une « Hermetic Brotherhoof of Light », ou « Fraternité Hermétique de Lumière », qui semble avoir été une branche dissidente et rivale. D’ailleurs, on peut remarquer que le nom de « Luxor » signifie également « Lumière », et même doublement car il se décompose en deux mots (Lux-Or) qui ont ce meême sens en latin et en hébreu respectivement.
(2) Ces périodes sont celles dont il est question dans le « Traité des Causes secondes » de Trithème, dont l’explication faisait partie des enseignment de la « H. B. of L. ».
(3) Alors que la « H. B. of L. était déjà rentrée en sommeil, Peter Davidson fonda une nouvelle organisation appelée « Ordre de la Croix et du Serpent ». Un autre des chefs extérieurs de la « H. B. of L. », de son côté, se mit à la tête d’un mouvement d’un caractère tout différent, auquel Barlet fut également mêlé, mais dont nous n’avons pas à nous occuper ici.
(4) Il s’agit de l’organisation qui avait pour chef le Rév. H. Sumangala, principal du « Vidyodaya Parivena » de Colombo.
(5) Traité méthodique de Science occulte », p. 1039.

La Hermetic Brotherhood of Luxor dans « L’erreur spirite ».

René Guénon publie « L’erreur spirite » en 1921 (Voir bibliographie). Ce livre comporte de nombreux passages citant la H. B. of L.

« L’erreur spirite » (1921), éditions traditionnelles, 1981 :

« L’erreur spirite », pp. 20-21: « L’essentiel de ce qui précède est emprunté au récit d’un auteur américain, récit que tous les autres se sont ensuite contentés de reproduire plus ou moins fidèlement ; or il est curieux que cet auteur, qui s’est fait l’historien des débuts du modern spiritualism (3), soit Mme Emma Barbinge-Britten, qui était membre de la société secrète désignée par les initiales « H. B. of L. (Hermetic Brotherhood of Luxor), dont nous avons déjà parlé ailleurs à propos des origines de la Société Théosophique. Nous disons que ce fait est curieux, parce que la H. B. of L., tout en étant nettement opposée aux théories du spiritisme, n’en prétendait pas moins avoir été mêlée d’une façon fort directe à la production de ce mouvement. En effet, d’après les enseignements de la H. B. of L., les premiers phénomènes « spiritualistes » ont été provoqués, non point par les « esprits » des morts, mais bien par des hommes vivants agissant à distance par des moyens connus seulement de quelques initiés ; et ces initiés auraient été, précisément les membres du « cercle intérieur » de la H. B. of L.

Malheureusement, il est difficile de remonter, dans l’histoire de cette association plus haut que 1870, c’est-à-dire que l’année même où Mme Hardinge-Britten publia le livre dont nous venons de parler (livre où il n’est d’ailleurs fait, bien entendu, aucune allusion à ce dont il s’agit maintenant) ; aussi certains ont-ils cru pouvoir dire que, malgré ses prétentions à une grande ancienneté, elle ne datait guère que de cette époque. Mais, même si cela était vrai, ce ne le serait que pour la forme que la H. B. of L. avait revêtue en dernier lieu ; en tout cas, elle avait recueilli l’héritage de diverses organisations qui, elles, existaient trés certainement avant le milieu du XIXe siècle, comme la « Fraternité d’Eulis », qui était dirigée, au moins extérieurement par Paschal Beverly Randolph, personnage fort énigmatique qui mourut en 1875. Au fond, peu importent le nom et la forme de l’organisation qui serait effectivement intervenue dans les évènements que nous venons de rappeler ; et nous devons dire que la thèse de la H. B. of L., en elle-même et indépendamment de ces contingences, nous apparaît au moins comme fort plausible ; nous allons essayer d’en expliquer les raisons. »

Idem, p. 25: « Il nous semble que cette interprétation s’accorde beaucoup mieux que tout autre avec la thèse de la H. B. of L. ; » … « … nous ajouterons cependant qu’il y a encore une autre hypothèse qui peut paraître plus simple, ce qui ne veut pas dire forcément qu’elle soit plus vraie : c’est que les agents de l’organisation en cause, que ce soit la H. B. of L. ou toute autre, se soient contentés de profiter de ce qui se passait pour créer le mouvement « spiritualiste », en agissant par une sorte de suggestion sur les habitants et les visiteurs de Hydesville. »

Idem, pp. 27-28: « Il y eut certainement aussi en Allemagne, depuis le début du XIXe siècle, d’autres sociétés secrètes qui n’avaient pas le caractère maçonnique, et qui s’occupaient également de magie et d’évocations, en même temps que de magnétisme ; or la H. B. of L., ou ce dont elle prit la suite, fut précisément en rapport avec certaines de ces organisations. Sur ce dernier point, on peut trouver des indications dans un ouvrage anonyme intitulé « Ghostland » (1), qui fut publié sous les auspices de la H. B. of L., et que quelques uns ont même crut pouvoir attribuer à Mme Hardinge-Britten ; pour notre part, nous ne croyons pas que celle-ci en ait été réellement l’auteur, mais il est au moins probable que c’est elle qui s’occupa de l’éditer (2) ».
Idem, p. 27, n. 1: « 1. – Cet ouvrage a été traduit en français, mais assez mal, et seulement en partie, sous ce titre : « Au pays des Esprits », qui est fort équivoque et ne rend pas le sens réel du titre en anglais. »
Idem, pp. 27-28, n. 2: « 2. – D’autres ont cru que l’auteur de « Ghostland » et d’ »Art Magic » était le même que celui de « Light of Egypt », de « Celestial Dynamics » et de « Language of the Stars » (Sédir, « Histoire des Rose-Croix », p. 122); mais nous pouvons affirmer que c’est là une erreur. L’auteur des trois derniers ouvrages, également anonymes, est T. H. Burgoyne, qui fut secrétaire de la H. B. of L. ; les deux premiers sont de beaucoup antérieurs. »

Idem, p. 28: « Il nous reste à poser ici une dernière question : quel but se proposaient les inspirateurs du « modern spiritualism » à ses débuts ? Il semble que le nom même qui fut alors donné à ce mouvement l’indique d’une façon assez claire : il s’agissait de lutter contre l’envahissement du matérialisme, qui atteignit effectivement à cette époque sa plus grande extension, et auquel on voulait opposer ainsi une sorte de contrepoids ; et, en appelant l’attention sur des phénomènes pour lesquels le matérialisme, du moins le matérialisme ordinaire, était incapable de fournir une explication satisfaisante, on le combattait en quelque sorte sur son propre terrain, ce qui ne pouvait avoir de raison d’être qu’à l’époque moderne, car le matérialisme proprement dit est d’origine fort récente, aussi bien que l’état d’esprit qui s’accorde aux phénomènes et à leur observation une importance presque exclusive. Si le but fut bien celui que nous venons de définir, en nous référant d’ailleurs aux affirmations de la H. B. of L., c’est maintenant le moment de rappeler ce que nous avons dit plus haut en passant, qu’il y a des initiés de sortes très différentes, et qui peuvent se trouver souvent en opposition entre eux ; ainsi, parmi les sociétés secrètes allemandes auxquelles nous avons fait allusion, il en est qui professaient au contraire des théories absolument matérialistes, quoique d’un matérialisme singulièrement plus étendu que celui de la science officielle. »

Idem, p. 98: « Les théosophistes ont accordé une importance considérable aux « élémentals » ; nous avons dit d’ailleurs que Mme Blavatsky en dut vraisemblablement l’idée à Georges H. Felt, membre de la H. B; of L., qui l’attribuait d’ailleurs tout à fait gratuitement aux anciens Egyptiens. »

Idem, pp. 217-219: « Nous ajouterons encore que, quoi qu’en prétendent les spirites et surtout les occultistes, on ne trouve dans la nature aucune analogie en faveur de la réincarnation tandis que, en revanche, on en trouve de nombreuses dans le sens contraire. Ce point a été assez bien mis lumière dans les enseignements de la H. B. of L., dont il a été question précedemment, et qui était formellement antiréincarnationniste ; nous croyons qu’il peut-être intéressant de citer ici quelques passages de ces enseignements qui montrent que cette école avait au moins quelque connaissance de la transmigration véritable, ainis que de certaines lois cycliques : « C’est une vérité absolue qu’exprime l’adepte auteur de « Ghostland », lorsqu’il dit que, en tant qu’être impersonnel, l’homme vit dans une indéfinité de mondes avant d’arriver à celui-ci… Lorsque le grand étage de conscience, sommet de la série des manifestations matérielles, est atteint, jamais l’âme ne rentrera dans la matrice de la matière, ne subira l’incarnation matérielle ; désormais, ses renaissances sont dans le royaume de l’esprit. Ceux qui soutiennent la doctrine étrangement illogique de la multiplicité des naissances humaines n’ont assurément jamais développé en eux-mêmes l’état lucide de conscience spirituelle ; sinon, la théorie de la réincarnation, affirmée et soutenue aujourd’hui par un grand nombre d’hommes et de femmes versés dans la « sagesse mondaine », n’aurait pas le moindre crédit. Une éducation extérieure est relativement sans valeur comme moyen d’obtenir la connaissance véritable… Le gland devient chêne, la noix de coco devient palmier; mais le chêne a beau donner des myriades d’autres glands, il ne devient plus jamais gland lui-même, ni le palmier ne redevient plus noix. De même pour l’homme : dès que l’âme s’est manifestée sur le plan humain, et a ainsi atteint la conscience de la vie extérieure, elle ne repasse plus jamais par aucun de ses états rudimentaires… Tous les prétendus « réveils de souvenirs » latents, par lesquels certaines personnes assurent se rappeler leurs existences passées, peuvent s’expliquer, et même ne peuvent s’expliquer que par les simples lois de l’affinité et de la forme. Chaque race d’êtres humains, considérée en soi-même, est immortelle ; il en est de même de chaque cycle : jamais le premier cycle ne devient le second, mais les êtres du premier cycle sont (spirituellement) les parents, ou les générateurs (1), de ceux du second cycle. Ainsi, chaque cycle comprend une grande famille constituée par la réunion de divers groupements d’âmes humaines, chaque condition étant déterminée par les lois de son activité, celles de sa forme et celles de son affinité : une trinité des lois… C’est ainsi que l’homme peut-être comparé au gland et au chêne : l’âme embryonnaire, non individualisée, devient un homme tout comme le gland devient un chêne, et, de même que le chêne donne naissance à une quantité innombrable de glands, de même l’homme fournit à son tour une indéfinité d’âmes les moyens de prendre naissance dans le monde spirituel. Il y a correspondance complète entre les deux, et c’est pour cette raison que les anciens Druides rendaient de si grands honneurs à cet arbre, qui était honoré au delà de tous les autres par les puissants Hiérophantes. » Il y a là une indication de ce qu’est la « postérité » entendue au sens purement spirituel ; ce n’est pas ici le lieu d’en dire davantage sur ce point, non plus que sur les lois cycliques auxquelles il se rattache ; peut-être traiterons-nous quelque jour ces questions, si toutefois nous trouvons le moyen de le faire en termes suffisamment intelligibles, car il y a là des difficultés qui sont surtout inhérentes à l’imperfection des langues occidentales.
Malheureusement, la H. B. of L. admettait la possibilité de la réincarnation dans certains cas exceptionnels, comme celui des enfants mort-nés ou mort en bas âge, et celui des idiots de naissance (2) ; nous avons vu ailleurs que Mme Blavatsky avait admis cette manière de voir à l’époque où elle écrivit Isis Dévoilée (3).

  1. – Ce sont les « pitris » de la tradition hindoue.
  2. – Il y avait encore un troisième cas d’exception, mais d’un tout autre ordre: c’était celui des « incarnations messianiques volontaires », qui se produiraient tous les six cent ans environ, c’est-à-dire à la fin de chacun des cycles que les Chaldéens appelaient Naros, mais sans que le même esprit s’incarne jamais ainsi plus d’une fois, et sans qu’il y ait consécutivement deux semblables incarnations dans une même race ; la discussion et l’interprétation de cette théorie sortiraient entièrement du cadre de la présente étude.
  3. – Le Théosophisme, pp. 97-99.

Idem, p. 233, n. 2.

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Le manuscrit anglais Graham de 1726 fait référence à Noé et à ses trois fils. L’initiation maçonnique garde une égale distance entre le nu inconcevable et la vêture qui dissimule ; elle applique sa méthode de pensée qui garde le même intervalle entre les deux extrémités du segment pour s’élever au-dessus par un triangle en sagesse.

« La question du costume est énorme chez ceux qui veulent paraître avoir ce qu’ils n’ont pas, car c’est souvent le moyen de le posséder plus tard »

Balzac, Les Illusions perdues, 1843.

« Comment voyageais-tu ? Ni nu ni vêtu. » Rituel.

Honoré de Balzac (1799-1850)

Philosophie comme franc-maçonnerie paraissent vouloir éloigner toute question vestimentaire de leurs recherches. Sujet trop superficiel ? Sujet trop difficile ? Dans son Traité de la vie élégante, Balzac forme le néologisme « vestignomonie », pour dire combien l’étude des vêtements d’un individu, d’un peuple, d’une civilisation, peut en dire long sur la nature de chacun d’eux. « Vous verrez toujours un progrès social, un système rétrograde ou quelque lutte acharnée se formuler à l’aide d’une partie quelconque du vêtement. » Le vêtement est une possibilité de connaissance de soi. Il est à la fois notre vitrine et notre gardien. Il nous révèle comme il constitue un rempart. On s’habille pour être présentable car il est plus aisé de présenter un vêtement qu’un corps nu, le nôtre surtout. »

Finalement

« Ce n’est pas parce qu’il a des mains que l’homme est le plus intelligent des êtres, mais parce qu’il est le plus intelligent des êtres qu’il a des mains. » (Aristote, Les parties des animaux).

« Votre corps dans cette attitude est le symbole de la rectitude de votre esprit »

Rituel

Quel émerveillement que la contemplation du corps humain, étonnante composition hiérarchique formée d’organes (cœur, reins), de tissus (peau, os), de 100 000 milliards de cellules. Chaque cellule est à son tour formée de macromolécules (les protéines surtout ; 100 000 constituent le corps humain), composées de molécules (les acides aminés), composées d’atomes (azote, carbone, hydrogène, oxygène). Dans le noyau de chaque cellule se trouvent 23 paires de chromosomes composés chacun d’une molécule d’ADN.

La pensée antique distinguait trois niveaux dans le corps :

– la tête, siège de l’esprit, de la raison, séparée par le cou du
– cœur, siège du courage et de l’âme, séparé par le diaphragme ou la taille du
– ventre, siège du désir. Cette distribution des parties du corps est identique aux postures que met en œuvre le franc-maçon pour se faire reconnaître comme tel.

Équerre, brume et Sirius, le chemin secret de Valérie Thévenot

La griffe n’est pas ici une image de surface. Elle nomme l’empreinte d’une lumière qui ne console pas, qui marque, qui oblige. Valérie Thévenot déploie un poème de marche et de danse, et le héros danseur y avance comme un être mis au travail. Son regard n’observe pas, il décide, « le vortex de sa pupille décidait du possible ».

Les grandes eaux, le vent, la pierre, la brume, le lac, la neige, deviennent autant de matières d’atelier, et le corps, soumis à l’épreuve, apprend à répondre plutôt qu’à se raconter.

La discipline intérieure gouverne tout. La voie commence par l’attente, « sans espérer, sans vouloir, sans craindre », attente sans marchandage, patience sans demande, où la Connaissance cesse d’être un trophée pour devenir une maturation.

Dans cette ascèse, nous reconnaissons une éthique initiatique, celle qui refuse la pose et préfère la preuve

Le héros doute, hésite, résiste, accoudé au puits, au bord de la vague, au revers de la peur, et pourtant il continue, non par bravade, mais par fidélité à une source intérieure qui le tient. Quand le texte rappelle que l’acharnement ne suffit pas et que seule « la Porte qui s’ouvre du Dedans » consent, il trace une loi secrète du chemin, la volonté ne force pas le centre, elle s’y rend juste, jusqu’à coïncider.

Le soleil, dès lors, règne comme un maître d’atelier

Il chauffe, il mord, il transforme. La langue fait sentir une alchimie de la chair, calcination des illusions, rubéfaction des colères, puis une eau blanche, lustrale, qui traverse l’être « en une myriade de cristaux scintillants ». Le héros rejette l’ancienne peau, non par caprice, mais parce qu’elle n’adhère plus à l’appel. La danse devient une méthode de survie et de prière, et le temps lui-même se laisse saisir quand il « empoignait le temps par les cheveux », comme si la durée cessait d’être un gouffre pour devenir une matière à sculpter. Nous lisons alors une poésie de transmutation, où chaque pas retire une épaisseur d’ombre et rend à la lumière sa fonction vraie, non l’éclat, la rectification.

La profondeur maçonnique affleure avec justesse parce qu’elle est vécue

Les « arêtes de la pierre cubique » résonnent dans les membres, le miroir cassé taillade l’image de l’ego, et l’être découvre un autre visage, plus nu, plus vrai. Plus loin, il « retraçait à l’équerre les traits estompés », geste de rectitude retrouvée, ligne juste reprise dans un monde brouillé. Même la mesure du temps devient outil, sablier, cadran solaire, tours de ronde, épuisement rituel, comme si la durée polissait la pierre jusqu’à la netteté. Et quand surgissent la « porte d’obsidienne », Sirius, ou ce « centre du centre » que le poème nomme sans l’exhiber, nous comprenons que l’orientation n’est pas affaire de direction extérieure, mais d’alignement intime, une étoile tenue dans la poitrine.

Autour de cette quête, Valérie Thévenot convoque des mémoires plus vastes, serpent, aigle, roue, et cette « Grande Roue Médecine Universelle » qui élargit l’horizon sans faire basculer le poème dans le syncrétisme.

Tout demeure tenu par une exigence de dépouillement, et par une douceur invincible qui n’est pas faiblesse, mais force de réconciliation. Au bout de l’épreuve, « un possible flottait dans l’air », non comme une promesse facile, mais comme une respiration rendue au monde.

Valérie Thévenot, enseignante auprès des très jeunes et plasticienne, porte dans son écriture ce sens du symbole qui forme sans enfermer, et cette attention au regard qui apprend à voir avant de nommer. Sa bibliographie prolonge ce travail de transformation, notamment avec Tendre mélancolie (éd unicité, coll. le metteur en signe, 2023) et Entre l’éclair et l’arc-en-ciel (éd unicité, coll. le metteur en signe, 2025), où la brûlure et l’éclaircie cherchent déjà leur tenue intérieure.

La griffe du Soleil

Valérie ThévenotÉditions L.O.L., coll. poésie, 2026, 112 pages, 14 €

Pour commander l’ouvrage, c’est ICI.

Averroès : Le philosophe insuffisamment connu des Francs-maçons

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Averroès, de son nom arabe Ibn Rushd, né à Cordoue en 1126 et mort à Marrakech en 1198, demeure l’un des penseurs les plus fascinants et les plus mal compris du Moyen Âge. Juriste, médecin, savant et philosophe andalou, il incarne l’âge d’or de la civilisation islamique en al-Andalus. Pourtant, en dehors des cercles spécialisés, sa pensée reste souvent réduite à des caricatures : le « commentateur » servile d’Aristote, le défenseur supposé d’une « double vérité » ou l’incarnation d’un rationalisme radical opposé à la foi. Rien n’est plus éloigné de la réalité.

Averroès ne se contente pas de transmettre la philosophie grecque ; il la défend avec rigueur, la précise et en tire des conséquences audacieuses qui ont marqué l’histoire de la pensée occidentale, souvent à son corps défendant.

Averroès et l’héritage aristotélicien

Au 12e siècle, dans l’Espagne musulmane, Averroès s’inscrit dans la grande tradition de la falsafa, cette philosophie arabe nourrie des textes grecs traduits en arabe. Il admire profondément Aristote, qu’il considère comme le sommet de la raison humaine. Ses commentaires, surtout le Grand Commentaire sur le Traité de l’âme, ne visent pas seulement à expliquer le Stagirite : ils cherchent à en restaurer la cohérence face aux interprétations antérieures, qu’elles soient celles d’Alexandre d’Aphrodise ou d’Avicenne.

Aristote pose un problème délicat. L’âme est la forme du corps, solidaire de lui selon la théorie hylémorphique. À la mort du corps, l’âme individuelle devrait disparaître. Pourtant, l’homme possède l’intellect, faculté des concepts et de l’universel, qui semble échapper à cette matérialité. Cet intellect peut-il avoir un organe corporel ? Non, car il saisit l’universel, non le singulier. Il apparaît donc « séparé ». Mais séparé de quoi ? Et comment s’unit-il à l’individu ? Ces questions taraudent les commentateurs depuis l’Antiquité.

L’intellect selon Averroès : unique, séparé et éternel

Averroès propose une solution radicale et subtile. L’intellect dont parle Aristote dans le Traité de l’âme est, selon lui, substantiellement séparé du corps. Il n’est pas une puissance individuelle logée dans chaque âme humaine, mais une réalité unique, commune à toute l’espèce humaine, éternelle et incorruptible. Il n’est ni engendré ni périssable ; il préexiste aux individus et leur survivra.

Cette unicité ne signifie pas pour autant que la pensée soit impersonnelle ou déconnectée du vécu singulier. Au contraire. Averroès insiste : l’intellect unique ne fonctionne qu’en s’appuyant sur les images (phantasmata) produites par chaque individu à partir de son expérience sensible, de son corps, de son histoire et de ses désirs. La pensée est toujours un composé : d’un côté, l’universel saisi par l’intellect commun ; de l’autre, le chemin singulier, incarné, qui y conduit. Même les vérités les plus abstraites, comme les opérations arithmétiques, passent par des images ou des schèmes issus de notre sensibilité.

Ainsi, le « je pense » cartésien trouve des racines bien antérieures dans cette tradition. Comme l’a montré Jean-Baptiste Brenet, Averroès permet de comprendre que le cogito n’est pas une invention purement occidentale : chacun peut dire « je pense » parce qu’il accède à l’intelligible par son propre chemin, même si l’intelligible lui-même est partagé.

Le scandale latin : Thomas d’Aquin contre les averroïstes

Saint Thomas d’Aquin

Cette doctrine de l’intellect unique a provoqué un véritable séisme dans le monde chrétien du 13e siècle. Traduits en latin, les commentaires d’Averroès deviennent la référence majeure pour Aristote, surnommé « le Commentateur ». Mais ses thèses heurtent de plein fouet la conception chrétienne de la personne : immortalité individuelle de l’âme, responsabilité personnelle, relation singulière à Dieu.

Thomas d’Aquin, dans son traité De unitate intellectus contra Averroistas (1270), mène une attaque frontale. Il accuse Averroès d’avoir mal compris Aristote et surtout de rendre impossible que « cet homme-ci pense ». Si l’intellect est unique et séparé, la pensée n’est plus vraiment mienne ; je ne suis plus sujet pensant, mais simple réceptacle ou objet pensé. Pire, l’unicité supprime l’individualité intellectuelle, donc la dignité de la personne créée à l’image de Dieu. L’éternité de l’intellect semble aussi interdire toute nouveauté, toute invention véritable.

Thomas comprend parfaitement la subtilité averroïste – le rôle des images singulières – mais la rejette. Pour lui, chaque âme humaine possède son propre intellect possible, individuel dès l’origine. Deux aristotélismes s’affrontent : celui d’Averroès, qui préserve l’universalité et l’objectivité de la pensée au prix de son ancrage substantiel dans l’individu, et celui de Thomas, qui sauvegarde l’individualité au prix d’une certaine tension avec la lettre d’Aristote.

La « double vérité » : un malentendu persistant

Averroès, détail de L’École d’Athènes de Raphaël. Musées du Vatican

Un second scandale accompagne le premier : l’accusation de défendre une « double vérité ». Selon cette thèse, forgée par ses adversaires latins, Averroès aurait soutenu que certaines propositions peuvent être vraies en philosophie et fausses en théologie (et vice versa), sans contradiction, car relevant de domaines séparés. Rien n’est plus faux. Dans le Discours décisif (Fasl al-maqal, vers 1179), Averroès affirme au contraire qu’il n’existe qu’une seule vérité. Mais cette vérité unique est accessible par des voies différentes selon les capacités intellectuelles des hommes.

Il distingue trois modes d’assentiment, tous rationnels en leur genre :

  • La démonstration, voie des philosophes et de l’élite.
  • La dialectique, voie des théologiens et des esprits formés.
  • La rhétorique, voie de la masse, à laquelle la révélation coranique s’adresse de manière persuasive et imagée.

La religion n’est pas irrationnelle ; elle est une pédagogie divine adaptée au plus grand nombre. Elle transmet les mêmes vérités que la philosophie, mais sous une forme accessible, souvent métaphorique. Quand le texte révélé semble contredire la démonstration, il faut l’interpréter (ta’wil) pour rétablir l’harmonie. La vérité philosophique et la vérité révélée ne peuvent s’opposer, car « la vérité ne contredit pas la vérité ».

Cette hiérarchie des accès n’implique aucune dissimulation ni relativisme. Elle reflète simplement la diversité naturelle des esprits. Averroès critique d’ailleurs vivement les théologiens (mutakallimun) du kalam, notamment Al-Ghazâlî, qu’il accuse de raisonner mal et de divulguer imprudemment des débats complexes au peuple, risquant ainsi de semer le trouble.

Raison et révélation : une harmonie exigée

Platon et Aristote philosophant

Pour Averroès, la philosophie n’est pas seulement permise ; elle est obligatoire pour ceux qui en ont la capacité. Le Coran lui-même invite à la réflexion et à la démonstration. L’étude d’Aristote permet de mieux comprendre les intentions profondes de la révélation. Inversement, la loi religieuse structure la société et protège l’exercice de la philosophie, réservée à une élite.

Cette harmonie n’est pas naïve. Averroès affronte les points les plus délicats : la création du monde, la connaissance divine des singuliers, la nature de l’au-delà. Il propose des interprétations qui préservent la lettre du Coran tout en la conciliant avec la physique et la métaphysique aristotéliciennes. Les descriptions paradisiaques, par exemple, sont des images persuasives destinées à inciter la masse à la vertu ; pour le philosophe, le bonheur ultime réside dans la jonction avec l’intellect et la contemplation des intelligibles.

La réception contrastée d’Averroès

Dans le monde latin, Averroès devient à la fois une autorité incontournable et une figure sulfureuse. Les « averroïstes » des universités de Paris et de Padoue sont accusés de saper la foi. En 1277, l’évêque de Paris Étienne Tempier condamne de nombreuses thèses, dont certaines d’inspiration averroïste. La légende de la « double vérité » et de l’incrédulité masquée collera longtemps à son nom.

Les deux maîtres grecs d’Averroès : Platon et surtout Aristote. Panneau en marbre provenant de la façade nord, registre inférieur, du campanile de Florence. Attribué à Luca della Robbia, vers 1437-1439.

Dans le monde arabe, la réception est différente. Le Grand Commentaire sur le Traité de l’âme, texte central de la doctrine de l’intellect unique, n’a guère circulé en arabe. La pensée philosophique orientale reste davantage marquée par Avicenne. Averroès est respecté comme juriste et commentateur, mais ses thèses les plus audacieuses sur l’intellect passent relativement inaperçues. À la fin de sa vie, il subit un exil temporaire (vers 1195-1197) pour des raisons politiques et des intrigues de cour, dans un contexte de durcissement almohade contre la philosophie. Ses livres sont un temps proscrits, mais l’épisode reste limité.

Redécouvert au 19e siècle lors de la Nahda (renaissance arabe), Averroès inspire les réformateurs rationalistes. Aujourd’hui encore, il symbolise la possibilité d’une pensée islamique ouverte à la raison universelle.

Averroès et la franc-maçonnerie : une filiation symbolique

Il n’existe aucun lien historique direct entre Averroès et la franc-maçonnerie, institution qui naît sous sa forme spéculative au début du 18e siècle en Angleterre, soit plus de cinq siècles après la mort du philosophe andalou. Toute affirmation d’une affiliation ou d’une transmission initiatique concrète relèverait de la légende ou de la reconstruction a posteriori. Cependant, à partir du 19e siècle et surtout au 20e siècle, une réception symbolique et philosophique s’est développée dans certains milieux maçonniques, particulièrement en France, où Averroès est parfois invoqué comme précurseur d’idéaux chers à l’Ordre : la primauté de la raison, la tolérance, l’harmonie possible entre savoir philosophique et spiritualité, et la distinction entre niveaux d’enseignement adaptés aux différents degrés de compréhension.

Portrait of Aristoteles. Copy of the Imperial era (1st or 2nd century) of a lost bronze sculpture made by Lysippos

Cette filiation symbolique repose d’abord sur la transmission médiévale des idées. Les commentaires averroïstes d’Aristote, introduits en Europe latine, ont nourri la scolastique, puis la Renaissance et les Lumières. Des penseurs comme Ernest Renan, admirateur d’Averroès, ont popularisé l’image d’un rationalisme arabe libérateur face au dogmatisme. Cette vision a influencé des francs-maçons attachés à l’idée d’une raison universelle transcendant les dogmes particuliers.

Concrètement, plusieurs loges ont choisi de porter son nom pour marquer cette affinité intellectuelle. À Lille, une loge « Averroès » a été fondée, soulignant explicitement la défense du libre-arbitre et la recherche d’une vérité accessible par différents chemins – démonstratif pour les uns, rhétorique ou symbolique pour les autres. À Paris, des frères musulmans et non musulmans ont également honoré des figures islamiques rationalistes, comme l’émir Abdelkader, dans un esprit proche. Ces choix ne relèvent pas d’une filiation historique mais d’une reconnaissance d’un « substrat spiritualiste et philosophique commun », selon les termes employés par certains auteurs maçonniques.

Dans la littérature ésotérique et maçonnique plus large, Averroès est parfois cité pour sa doctrine de l’intellect et sa conception du bonheur suprême comme union contemplative avec l’intelligible. Des textes du 18e et 19e siècles, dans la veine du Comte de Gabalis ou d’auteurs occultistes, évoquent la jonction de l’âme à un intellect unique et continu comme une forme de réalisation spirituelle supérieure, résonnant avec certaines lectures symboliques des hauts grades. De même, sa distinction entre voies d’accès à la vérité (démonstration, dialectique, rhétorique) a pu être rapprochée de la progression initiatique maçonnique, où le symbole et l’allégorie parlent à différents degrés d’initiation.

Enfin, dans le contexte des relations entre franc-maçonnerie et islam, étudiées notamment par des historiens comme Thierry Zarcone, Averroès apparaît comme une figure de pont : rationaliste musulman dont la pensée a favorisé, indirectement, l’émergence d’un esprit critique qui nourrit l’humanisme maçonnique. Cela reste cependant une construction moderne, souvent portée par des obédiences libérales ou adogmatiques attachées à la laïcité et au dialogue interreligieux.En somme, le lien est symbolique, philosophique et rétrospectif. Il témoigne de la capacité d’Averroès à incarner, bien au-delà de son époque, l’idéal d’une raison éclairée conciliée avec une quête spirituelle non dogmatique.

Un héritage vivant

Averroès nous a laissé un commentaire de la Poétique d’Aristote (ici une édition de 1780).

Averroès nous rappelle que raison et révélation ne sont pas condamnées à s’opposer. Sa pensée exigeante invite à distinguer les niveaux de discours sans les séparer artificiellement. Elle pose aussi la question de l’universalité de l’intellect : la pensée est-elle fondamentalement partagée ou radicalement individuelle ? Dans un monde où les débats sur la raison publique, la laïcité et le pluralisme demeurent vifs, Averroès offre une ressource précieuse, loin des simplifications.

Insuffisamment connu du grand public, il mérite pourtant d’être lu et relu. Non comme un adversaire de la foi, mais comme un penseur qui a cherché, avec une honnêteté intellectuelle rare, à concilier les exigences de la raison démonstrative et la nécessité sociale et spirituelle de la révélation. Son œuvre, exigeante et nuancée, reste un modèle de dialogue entre traditions.

L’intuition, au-delà du physique : une voie royale maçonnique

De notre confrère elnacional.com – Mario Múnera Muñoz 

L’intuition est une connaissance acquise par une voie non rationnelle ; par conséquent, elle ne peut être expliquée et, parfois même, verbalisée. Cette définition, formulée par Ceron Ortiz Denisse Michel, éclaire un mystère central de la tradition initiatique. Dans la Franc-maçonnerie, l’intuition initiatique désigne précisément cette forme profonde de connaissance directe et instantanée qui transcende la raison et relie le Franc-maçon à une sagesse intérieure.

Elle n’est pas un simple pressentiment, mais l’éveil d’une lumière intérieure que les symboles du temple permettent de capter. Le travail maçonnique, par ses rituels et ses outils, prépare constamment cette ouverture.

L’être humain comme manifestation divine : Adam Cadmon et le Franc-maçon primordial

L’être humain contient tout ce qui est au-dessus, dans les cieux, et en dessous, sur la terre, créatures terrestres et célestes. C’est pourquoi le GADLU a choisi l’humanité comme Sa Manifestation Divine. Aucun monde ne pouvait exister avant qu’Adam, l’humain primordial – conscience ouverte – ne vienne à la vie, car la forme humaine contient toutes choses, et tout ce qui existe existe en vertu d’elle.

Selon la Kabbale, le GADLU créa d’abord un être parfait appelé « Adam Cadmon », reflet du Tout ou de l’Un. Celui-ci se manifeste à mesure que l’existence s’étend de la Divinité à la Matérialité, avant de fusionner à nouveau avec elle à la fin des temps. Conçu sous forme humaine, Adam Cadmon contient tout ce qui est nécessaire à l’accomplissement de la tâche de la ressemblance divine : il est à la fois miroir et observateur. En son sein résident la volonté, l’intellect, l’émotion et la capacité d’agir.

Dans la perspective maçonnique, Adam Cadmon incarne l’idéal du franc-maçon parfait, la pierre cubique à pointe. Il est l’archétype de l’initié qui, par son travail sur lui-même, rétablit l’harmonie entre le ciel et la terre. Le GADLU, Grand Architecte de l’Univers, a placé dans cette forme humaine la possibilité de devenir co-créateur conscient. Le Franc-maçon, en entrant dans le temple, revit symboliquement cette vocation primordiale.

La chute, la matérialité et le polissage de la pierre brute

Avec l’intrusion de la Tentation dans son monde idyllique, l’être humain primordial enfreint délibérément la seule règle qui lui était imposée. De là lui vient la connaissance du monde de la création et la possibilité de se nourrir du fruit de l’arbre de vie. Il est ainsi précipité dans le monde inférieur de la matérialité et reçoit « la tunique de peau », c’est-à-dire son corps charnel.

L’humanité se soumet au plus grand nombre de lois pour protéger l’Univers des conséquences de son libre arbitre. De cette manière, elle expérimente tous les plans d’existence, ascendants et descendants, dans sa tentative de retrouver son état primordial : l’Être Humain Intuitif. Dans cet état originel, elle n’avait pas encore développé l’organe de la raison, propre à ce plan matériel. Il ne faisait qu’intuiter, et cet état le mettait en contact direct avec le GADLU.

La Franc-maçonnerie voit dans cette chute la transformation de la pierre brute en pierre taillée. Le Franc-maçon, revêtu de son tablier, accepte de descendre dans la matière pour la spiritualiser. Chaque degré, du Compagnon au Maître, est une étape vers le rétablissement de cette intuition primordiale. Le corps charnel n’est plus une prison, mais le chantier où s’exerce le travail initiatique.

Raison et intellect intuitif : du cerveau au cœur, du compas à l’équerre

La raison est une faculté intrinsèquement humaine ; elle est précisément le mode d’intelligence humain, l’intelligence discursive, le domaine de l’esprit. L’intellect pur, qui implique ce que l’on appelle « l’intuition intellectuelle » ou « l’inspiration », est en revanche un organe d’un niveau supra-humain. Il s’agit d’une participation directe à l’intelligence universelle ; c’est une faculté de comprendre sans raisonnement complexe.

Homme mûr et chauve en méditation ou réflexion
Homme en méditation ou en réflexion

Symboliquement, les facultés de raison et d’intellect ont été comparées respectivement au cerveau et au cœur. Le cerveau est un émetteur, un organe de réflexion et de transformation ; la pensée est donc rationnelle, c’est-à-dire une pensée réfléchie ou indirecte, comme vue à travers un miroir. Un exemple concret de raison est la lune : sa lumière est le reflet de celle du soleil. À l’inverse, le soleil représente l’Intelligence Intuitive : elle est directe et immédiate.

Dans le temple maçonnique, l’équerre symbolise la raison qui mesure et rectifie, tandis que le compas incarne l’intuition qui trace les cercles parfaits de l’esprit. Le Franc-maçon apprend à ne jamais séparer ces deux outils. La raison prépare le terrain ; l’intuition, éveillée par les symboles, révèle la lumière véritable. Lorsque le frère passe de la raison à l’intellect, les discussions stériles perdent leur emprise. Seule demeure la contemplation silencieuse de la Lumière.

L’intuition comme connaissance du cœur et lumière intelligible

L’intuition est supra-rationnelle, une notion que le monde moderne a perdue jusqu’à sa plus simple essence ; elle est la véritable connaissance du cœur. Cette connaissance supra-rationnelle, par essence, est incommunicable ; il faut l’avoir expérimentée pour la comprendre pleinement.

Elle est la perception directe de la Lumière intelligible, cette Lumière du Verbe dont parle l’apôtre saint Jean :

« Au commencement était le Verbe, et le Verbe était avec Dieu, et le Verbe était Dieu. »

Ce plan physique, avec sa dualité qui le rend dense, nous rend difficiles à appréhender. Pour comprendre la Lumière, il faut le transcender afin d’atteindre une connaissance véritablement métaphysique.

Femme d'âge mur en réflexion devant son ordinateur
Femme en reflexion

La Franc-maçonnerie offre précisément ce passage. Par les épreuves, les voyages symboliques et le travail en loge, le Franc-maçon apprend à écouter son cœur initiatique. Les symboles ne sont pas des ornements : ils sont des supports visuels et auditifs qui éveillent l’intuition. Le langage profane, analytique, cède la place au langage synthétique du symbole. C’est pourquoi le véritable secret maçonnique ne peut être trahi : il est inexprimable, car il relève de l’intuition pure.

L’initiation maçonnique : éveil des facultés intuitives

Pour atteindre ces plans supérieurs, il est nécessaire d’agir concrètement, ce qui implique une initiation. Celle-ci consiste en une illumination intérieure et l’éveil des facultés intuitives et intellectuelles, soutenus par des symboles visuels et auditifs. Le langage n’est pas utilisé, car il est analytique et non synthétique comme le symbole.

Tribu préhistorique dans une grotte
Tribu préhistorique dans une grotte

La voie de la philosophie moderne, purement mentale, reste insuffisante. Elle prépare, mais ne peut initier à la réalité absolue. La Franc-maçonnerie, en revanche, est une « Voie Royale » qui conduit au-delà du mental. En renonçant aux facultés discursives, le Franc-maçon s’élève des ombres de la caverne platonicienne à la Lumière directe.

Chaque tenue, chaque degré, chaque réflexion sur les outils (équerre, compas, niveau, fil à plomb) est une invitation à cette révolution de la conscience. L’intuition initiatique n’est pas donnée d’emblée : elle se cultive par la méthode, le savoir et l’écoute intérieure.

Éveiller la conscience : la révolution maçonnique

Le monde est plongé dans un monde d’obscurité, minérale et matérielle, ce qui signifie pour l’humanité un éloignement de cet État Primordial de la véritable Sagesse. Les êtres humains sont aveuglés par le phénoménal et le sensible : une cécité spirituelle.

Moïse brisant les Tables de la Loi

Si nous voulons véritablement nous libérer, si nous aspirons au bonheur authentique, nous devons sans délai entrer dans la révolution de la conscience. Il est de notre devoir d’« Éveiller la Conscience » pour discerner le chemin vers la Vérité Absolue.

Un jour viendra où le chercheur de la Voie Royale aura éveillé sa conscience ; alors il pourra contempler le GADLU, recevoir Ses commandements directs et y obéir en toute conscience, à l’instar de Moïse recevant les Tables de la Loi sur le mont Sinaï, directement du GADLU.

Dans la Franc-maçonnerie, cette contemplation n’est pas une métaphore lointaine. Elle est le fruit du travail régulier en loge, du respect des landmarks et de l’application des vertus. Les symboles servent de support à la connaissance du véritable secret maçonnique, et chaque franc-maçon peut y parvenir grâce à la méthode, au savoir et à l’intuition.

Vers la sagesse primordiale

Pensez comme les grands philosophes, pensez comme les sages, mais exprimez-vous simplement afin d’être compris. L’intuition initiatique renvoie à une forme profonde de connaissance directe et instantanée qui transcende la raison et nous relie à une sagesse intérieure.

La Franc-maçonnerie, fidèle à sa vocation, invite chaque frère et chaque sœur à redevenir cet Adam Cadmon conscient : non plus un être séparé, mais un co-architecte participant à l’œuvre du GADLU. En polissant la pierre brute, en traçant le cercle parfait, en cherchant la Lumière perdue, le Franc-maçon retrouve peu à peu l’état intuitif primordial.

Cette quête n’est jamais solitaire. Elle se vit dans la chaîne d’union, au sein du temple, où les intuitions individuelles s’harmonisent pour former une lumière collective. Ainsi, loin des ténèbres du monde profane, la Franc-maçonnerie demeure le lieu privilégié où l’intuition, au-delà du physique, peut s’épanouir et guider l’humanité vers sa destination divine. Que chaque Franc-maçon, dans le secret de son cœur, écoute cette voix silencieuse. Elle seule révèle le véritable secret : nous sommes déjà, en essence, ce que nous cherchons à devenir.

Mémoriser les principes géométriques avec les pas maçonniques

Cicéron dit de l’Art de la Mémoire qu’il fut inventé dans l’Antiquité par un poète nommé Simonides de Céos. Les circonstances légendaires de cette invention ont été rapportées par les Romains Cicéron (54 avant J.-C.) et Quintilien (Ier siècle) d’après des sources grecques, disparues de nos jours. D’après ce dernier, Simonides était invité à un festin, mais lorsqu’il sortit, appelé par des dieux, la villa s’écroula. Les parents des convives firent appel à lui pour identifier leurs proches et en imaginant les personnes à leur place dans la salle du banquet, il trouva qu’il était facile de les retrouver.

« Ce que fit Simonide semble avoir amené à l’observation que la mémoire est aidée par des cases bien marquées dans l’esprit. » Ce fut la naissance de la première méthode connue de l’histoire, la méthode des lieux (ou loci )

Karl Pribram développe une théorie holographique de l’esprit humain pense que la mémoire, sous ses différentes formes, n’est pas localisée dans une région particulière du cerveau ; il pourrait être interprété comme un système holographique s’activant sous l’effet de faisceaux de fréquences différentes provenant de l’extérieur. Cette analogie permet de concevoir une réalité fondamentale où toute chose est contenue dans chaque chose, où chaque fragment contient des informations sur chacun des autres fragments, de telle sorte qu’on pourrait dire que chaque région de l’espace et du temps contient la structure de l’univers en son sein, à l’instar d’une plaque holographique qui contient toutes les informations de la figure représentée. La Mémoire n’est pas une image du Passé ; elle est le Passé-même conservé vivant.

Cette discipline était très prisée des études classiques de l’époque médiévale à la Renaissance jusqu’au Baroque. «Bien des hermétistes de la renaissance étaient néo-platoniciens et adeptes des liens étroits tissés entre le macrocosme et le microcosme humain. Pour eux, l’univers reflétait qu’imparfaitement le monde des Idées platoniciennes. Ils avaient adopté le concept de réminiscence qui affirme que notre connaissance de la vérité est le souvenir d’un état ancien où, avant d’être incarnée dans un corps, notre âme vivait au contact immédiat des pures Idées dans le monde intelligible. Dès lors, si la mémoire humaine pouvait être réorganisée à l’image de l’univers, elle devenait alors le reflet du royaume des Idées dans sa plénitude, et donc la clé de la connaissance universelle» (Revue Masonica, n° 50, p15).

L’ars memorandi était extrêmement important à une époque où les livres et les supports d’écriture étaient rares et où la manière la plus simple de connaître un livre était simplement de l’apprendre par cœur.

Leibniz considérait que le champ du savoir, c’est-à-dire la connaissance parfaite des principes de toutes les sciences et des arts qui s’y appliquent se décomposaient en trois parties également importantes : l’art de raisonner (la logique), l’art d’inventer (la combinatoire) et l’art de la mémoire (mnémonique). C’est comme partie de l’art de la rhétorique que l’art de la mémoire (ars memorativa), maîtrisé par les Anciens, qui en avaient rédigé les règles et les lois, a voyagé à travers la tradition européenne.

L’hypothèse de base, dont on trouve l’origine chez Platon, est que les images parlent plus directement à l’âme et sont donc les meilleurs vecteurs de la mémorisation.

Par exemple, les flamants : Le tracé d’un angle droit, la fabrication d’une équerre juste, constituait un des soucis des constructeurs du Moyen Âge. Déjà, Vitruve notait que les artisans avaient des difficultés à fabriquer des équerres exactes.

Les deux flamants de Villard de Honnecourt, rappellent une méthode simple et sûre pour tracer un angle droit. Si l’on trace les deux cercles dont les centres sont marqués et dont les circonférences correspondent aux cous des deux volatiles, la droite réunissant les intersections (I et I’) des deux cercles forme avec le segment de droite joignant les deux centres O et O’, un angle droit. Cette méthode est réalisable aussi bien sur la planche à dessin avec le compas, que sur le chantier, avec des cordeaux.

Le but de cette branche de la philosophie médiévale est ainsi de développer des facultés mnémoniques à travers la mise en place d’un système complexe d’images mentales placées dans des architectures imaginaires, comme des statues dans un palais. Il s’agit d’utiliser les lieux et les images comme, respectivement, des tablettes d’argile et des lettres écrites dessus, selon les termes de Cicéron dans De Oratore qui considérait que la mémoire était « ce trésor de toutes nos connaissances… Il faut que l’orateur sente dans son âme ces mouvements rapides, cette chaleur vivifiante qui anime la pensée, féconde et enrichit l’élocution, et imprime dans la mémoire des traits fermes et durables. »
Il était recommandé d’utiliser comme lieux des endroits connus, comme une ville ou une maison dans laquelle on avait l’habitude de se déplacer, et d’organiser les images de telle sorte que l’agencement spatial de ces images corresponde aux concepts à se remémorer comme Simonides l’avait fait.

Les seconds Statuts de William Schaw (1599) évoquent explicitement la nécessité de l’art de la mémoire pour les ouvriers qui ne savaient ni lire ni écrire à cette époque dans l’article 13 : «Il est ordonné par le Surveillant général que la Loge de Kilwinning, seconde loge d’Écosse, soumette à l’examen de l’art de mémoire chaque compagnon et chaque apprenti».  Les manquements étaient même sanctionnés : « au cas où il en aurait oublié quelque point, de lui faire payer les pénalités qui suivent, pour sa négligence : 20 shillings pour un compagnon, 10 shillings pour un apprenti ».

Le Rite Émulation que pratiquent les Anglais doit être entièrement mémorisé.

Pour le plaisir de compléter ces approches rejoignez le texte de Jean-Daniel Graf, L’art de la mémoire et le langage symbolique en Franc-maçonnerie.

Pour des techniques de mémorisation des rituels proposées par la Washington Lodge n° 20 :Techniques de mémorisation maçonnique

Les pas des divers degrés seraient-ils des techniques de mémorisation de tracés géométriques ?

Quand les pas du franc-maçon deviennent un compas mental

Les Pas de l’apprenti et le triangle équilatéral

À l’ordre d’apprenti, glissés en équerre, les 3 pas mystérieux de la marche enseignés à l’apprenti sont à la fois une mise en mémoire corporelle des connaissances géométriques lui permettant de tracer le triangle équilatéral dans le cercle et la possibilité d’une marche droite, axiale en direction de l’orient.

En quoi sont-ils mystérieux ? Les deux colonnes du temple maçonnique agissent comme un  portail conduisant aux Mystères par leur situation de chaque côté de l’entrée vers un endroit sacré. Les 3 pas mystérieux commencent dans cet entre-deux. D’abord il s’agit d’un déplacement dont la direction est tout droit vers un autre lieu, celui du Mystère ; celui du Delta lumineux ? Dans tous les cas la direction est de passer de l’occident vers l’Orient, vers la lumière naissante.

Le premier pas de l’apprenti effectué à partir des pieds mis à l’équerre avec les talons joints (their right heell to the inside of their left in forme of a square so walk) remonte au moins vers 1700 puisqu’on en trouve la mention dans le Manuscrit Sloane (p.32/141). La Grande Loge des Moderns le modifia en le remplaçant par trois pas. Celle des Antients le maintint. Les Moderns justifiaient leur façon de procéder ainsi : «What do they morally teach us ? Upright lives and well sequarated intentions». Ces différences furent codifiées, fondues, lors de l’Union.

«On relève dans le Rituel écossais du Mot de maçon de 1727 une première mention du tracé, à la craie et sur le sol de la loge, des trois marches sur lesquelles l’apprenti accomplit en direction du maître de la loge ses trois pas rituels, les pieds en forme d’équerre, tout en saluant trois fois l’assemblée de la loge.

Parce que le calepineur utilisait la « planche à tracer » pour établir ses dessins tandis que l’appareilleur utilise le pavement en carré pour tracer ses épures et gabarits en vraie grandeur – tous deux à l’évidence des Maîtres maçons expérimentés – je pense que l’on peut penser que les pas des divers degrés sur le pavement mosaïque du sol seraient des techniques de mémorisation de tracés géométriques (The mosaïc pavement, ou le pavement en mosaïque).

L’importance est le référentiel qui change, évolue, temporisé par les différentes mises à l’ordre

Avec la mise à l’ordre du 1er degré, le franc-maçon mentalise avancer dans un cercle de diamètre 12 unités. Les pas de l’apprenti le conduisent vers le Triangle de la lumière qu’il demande.

  • Par un point initial sur le cercle, en direction de l’orient ;
  • Sur le diamètre vertical,  faire 3 pas d’une unité chacun ; c’est parcourir un demi rayon
  • Regarder de chaque côté ; c’est tracer mentalement la perpendiculaire à ce demi-rayon;
  • Joindre du regard l’Orient.

L’apprenti regarde l’unité du cercle de chaque côté et triangule avec l’Orient. Son nombre – le trois – apparaît dans le triangle équilatéral. C’est ce qui est aussi sous-jacent aux salutations aux trois lumières : les 1er, 2e Surveillants et le Vénérable.

Les Pas du compagnon et le pentagone

Pour poursuivre sur les pas du compagnon, le changement de mise à l’ordre devient changement de référentiel.
Avec la mise à l’ordre du 2e degré, le franc-maçon mentalise que 3 est devenu 1 ; il avance dans un cercle où 12 est donc devenu 4 unités.

Les pas du compagnon le conduisent vers le pentagone.
– Après les 3 pas de l’apprenti qui l’ont placé au milieu du rayon, et le changement de posture (maintenant dans ce cercle référentiel de 4 unités de diamètre, soit un rayon de 2, le demi rayon vaut 1 unité), faire le quatrième pas de côté qui rejoint l’extrémité du diamètre de ce cercle. À l’évidence ce pas est l’hypoténuse d’un triangle rectangle et comme nous l’a démontré Pythagore sa dimension est de √5  >>>> √(12+22)
– Revenir par le cinquième pas dans l’axe initial en direction de l’Orient. Revenir veut dire reporter la dimension de cet écart à l’aide du compas.
– La totalité du parcours en direction de l’orient est donc de 1 + √5.
La distance entre le point d’arrivée après ce 5ème pas et l’extrémité du diamètre (en vert) est l’ouverture du compas qui tracera le pentagone sur le cercle contenant l’étoile à cinq branches du compagnon.

Les pas du Maître et la quadrature du cercle

Pour poursuivre la marche du maître, changer de mise à l’ordre en passant de celle du compagnon à celle du maître. Ce nouveau changement de référentiel annonce l’ajout d’un cercle intérieur inscrit dans le pentagone..

Le nouveau cercle de rayon OA, passe du cercle de l’harmonie au cercle de la perfection. Il est rapporté de 5/6ème par rapport au cercle des apprentis et des compagnons.
Ce rapport indique que dans le pas du maître se dissimule le secret de la quadrature du cercle que les maîtres bâtisseurs se transmettaient avec la relation liant les nombres fondamentaux des structures architecturales : 6/5F 2 » p (approximation de 1,4 10000ème)
Le passage du cercle circonscrit du pentagone au cercle inscrit dans ce pentagone rappelle au géomètre qu’il a trouvé le côté du pentagone (en vert sur le schéma) et le rayon OA du cercle inscrit de ce pentagone. Ce savoir, il l’a mémorisé par les pas de l’apprenti et du compagnon.

Placé face au cercueil d’Hiram à l’ordre de Maître, faire les pas de la marche du Maître.

Il est enveloppé par le cercle inscrit dans le pentagone (en vert sur le schéma ci-dessous)

– Au point initial A, milieu du côté du pentagone, en partant vers le sud par le premier enjambement du cercueil, c’est le rappel de la connaissance du point B (coupure du cercle inscrit par la jonction du sommet du diamètre avec O’ quand OA= AO’).
– Avancer vers le nord en enjambant à nouveau le cercueil d’Hiram,  (geste de reporter AB en C).
– Finir le pas en rejoignant le point ultime D du trajet qui est le sommet du diamètre du cercle inscrit dans le pentagone.
La distance CD, est le côté du carré dont la surface égale celle du cercle circonscrit (en noir ci-dessous).

Le pas du Maître mémorise (dans leur mouvement alternatif droite gauche) comment trouver les points B, C et D qui permettent le tracé du carré (en rouge) dont la surface est égale à celle du cercle circonscrit du compagnon (jaune).

La marche du maître n’est pas sans rappeler la sanctification du tracé régulateur médiéval.
Le Maître Architecte se livre à une opération très particulière : celle qui consiste à convertir l’un des carrés du Double Carré en un cercle de même surface et qui permet ainsi de passer du Double-Carré  au  Carré  puis au  Cercle.
Symboliquement l’opération pourrait correspondre à la  purification puis à la sanctification de la Terre afin de transformer notre Terre si imparfaite en… Paradis terrestre puis en … Paradis céleste !

C’est une façon de dire :

« Tu portes en toi les proportions sacrées du Temple ; en marchant selon la géométrie, tu construis intérieurement ce que les anciens construisaient en pierre. »

La marche du maître est une avancée vers l’Orient composée des trois pas de l’apprenti (la ligne), enchaînés par les deux pas du compagnon (le plan), suivis par l’enjambement de la représentation du cadavre d’Hiram (le volume). La marche part de l’équerre, de la connaissance des lois qui régissent le monde, elle atteint le compas, la connaissance des lois de Création.
Les trajets initiatiques des pas des francs-maçons montrent les secrètes mesures des bâtisseurs. Ils montrent ainsi que le passage d’un degré à un autre est fondé sur tout ce qui a déjà été acquis, en intégrant et en mêlant les justes mesures qui  précédent. On ne peut passer au deuxième degré qu’en ayant franchi la compréhension du premier, et on ne peut passer au troisième degré qu’en reprenant les repères donnés par les deux grades précédents. Chaque changement du signe d’ordre indique un changement de référents géométriques, un changement de paradigme géométrique et spirituel.

Ce système de la mémoire permet de doter l’esprit, c’est-à-dire aussi la psyché et l’intellect, d’une puissance d’unification des images par référence à un ordre transcendant. (p.20, La mnémotechnie de l’Antiquité à la Renaissance : d’une discipline méthodique d’ordonnancement des pensées à une pratique ascétique de perfectionnement spirituel)

« La Voie du Cœur », une invitation à une lecture initiatique du soufisme

Il y a des livres qui parlent de spiritualité comme on parlerait d’un objet respectable posé sur une étagère, et il y a des livres qui traitent la spiritualité comme une matière vivante, une substance intérieure qui réclame notre peau, notre souffle, notre patience. Celui de Hocine Atrous relève de cette seconde famille.

Nous y percevons moins une somme qu’un mouvement, moins un propos sur le soufisme qu’une manière de faire passer le soufisme dans la conscience, comme une lente infusion qui finit par modifier le goût même du réel. La question initiale, celle du cœur, n’est pas décorative.

Elle ne sert pas à donner un vernis d’intimité à un discours religieux. Elle engage une anthropologie entière, donc une manière d’habiter le monde. Le cœur ici n’est ni sentimentalité ni mièvrerie. Il devient organe de connaissance, atelier de discernement, centre de gravité où se décide ce qui, en nous, consent à la paix ou s’entête dans la crispation.

Ce qui frappe d’emblée, c’est la façon dont Hocine Atrous ose dire, sans détour, que le drame contemporain tient souvent à une confusion

Nous avons pris la religion pour la spiritualité, comme si la forme pouvait tenir lieu de source, comme si l’extérieur, impeccablement répété, suffisait à engendrer l’intérieur. Le texte tranche, il ne caresse pas, il avertit. Quand il écrit que « Dieu n’habite pas dans les formes » et qu’il « habite dans les profondeurs », il ne propose pas une jolie formule. Il nomme une direction, il désigne une profondeur où le geste cesse d’être geste pour devenir flamme, où la foi cesse d’être identité pour devenir métamorphose. Et lorsque l’auteur associe ce basculement à une traversée, il donne au mot religion une gravité qu’il avait perdue dans les usages de confort. La religion ne protège pas du monde, elle se vit dans le monde, et la paix, dans cette perspective, cesse d’être un slogan moral pour devenir « le nom secret du divin », autrement dit une qualité de présence, une manière de ne plus faire de l’autre un ennemi nécessaire à notre cohérence.

Nous reconnaissons là une intuition qui parle puissamment à une sensibilité initiatique

Car, dans notre tradition maçonnique, nous savons que le symbole n’a de valeur que s’il travaille l’être, qu’il n’est pas un bijou d’intelligence, mais une force de transformation. Or Hocine Atrous décrit précisément ce point où la répétition cesse d’être répétition pour devenir transmutation. Le cœur, dans ce livre, n’est pas le siège d’une émotion, il est le lieu d’une alchimie. Non pas une alchimie décorative, mais une opération, une cuisson, une montée en clarté. Rien n’est plus proche, au fond, de la discipline initiatique que cette exigence de vérité intérieure. Nous pouvons multiplier les signes, nous pouvons collectionner les mots de la tradition, nous pouvons même parler l’idiome du sacré avec une aisance admirable, et rester pourtant au seuil de nous-mêmes si le cœur n’a pas été touché, élargi, purifié.

Cette dimension opérative s’enracine dans une articulation très nette entre intériorité et fraternité

L’ouvrage ne s’installe pas dans une tour intérieure où l’âme se contemplerait à l’abri du monde. Il porte, au contraire, une assise à la fois spirituelle et citoyenne. L’auteur lie la tradition soufie à une culture de paix concrète, faite de médiation, de dialogue interreligieux, d’inclusion et d’éducation. Il inscrit ce travail dans un lieu qui n’est pas seulement une adresse, mais une figure, une sorte de symbole incarné de ce qu’il défend, La Maison de la Paix – Dâr al-Salâm Lyon, portée par AISA ONG Internationale, organisation consultative auprès de Organisation des Nations unies. Le cœur humain, sa lumière et sa transformation, deviennent le centre d’une dynamique sociale, comme si la paix extérieure ne pouvait être qu’une projection, patiemment élaborée, d’une paix intérieure travaillée. Nous ne sommes pas devant une spiritualité qui se contente de commenter la fraternité. Nous sommes devant une spiritualité qui demande à la fraternité de devenir réelle, vérifiable, presque mesurable dans les gestes, les relations, les façons de se tenir.

Ce choix d’une tradition vécue conduit l’auteur à une méthode qui est, en elle-même, un signe

Hocine Atrous ne se contente pas de raconter la biographie prophétique comme un récit que l’on admirerait de loin. Il la relit comme une pédagogie du cœur, une manière d’éduquer, d’élargir, de purifier le centre vivant de l’être humain, et d’en faire une école de l’humanité, donc une école de la relation. Cette insistance sur l’éducation intérieure nous paraît décisive. Elle retire au religieux son masque de simple appartenance. Elle rend à la tradition sa vocation la plus exigeante, celle de transformer, de dénouer, de convertir au sens fort, non pas convertir à une bannière, mais convertir l’être à sa propre verticalité.

À cet endroit, l’un des thèmes les plus puissants surgit, celui des « ouvertures du cœur » et des interventions angéliques, non comme folklore, mais comme langage symbolique de la maturation.

Hocine Atrous insiste sur ces scènes où la poitrine s’ouvre, où le fardeau s’allège, où la compassion se forme, comme si le destin spirituel de l’homme consistait à élargir en lui la capacité d’accueillir la lumière. Nous lisons ces passages comme une cartographie intérieure, car ils décrivent une loi initiatique, celle d’une expansion progressive de l’espace intime, jusqu’à ce que l’être cesse de vivre serré dans ses peurs et ses réflexes. L’auteur montre comment cette biographie devient une école du cœur, non seulement pour comprendre Muhammad, mais pour reconnaître notre propre chemin d’humanité. Nous retrouvons là une expérience que la franc-maçonnerie connaît à sa manière, quand elle parle d’élargir la conscience, de travailler les aspérités, de rendre l’homme habitable à la lumière. La langue change, les images diffèrent, mais l’exigence demeure. Il s’agit de rendre possible un autre mode d’être, plus vaste, moins défensif, plus juste.

À mesure que le livre avance, la lumière cesse d’être un thème abstrait pour devenir une structure

L’auteur annonce une lecture ésotérique de la lumière coranique où le cœur devient lampe, niche, cristal. Ce déplacement est essentiel. La lumière n’est plus seulement ce que nous désirons, elle devient ce que nous devons garder, protéger, transmettre, parce qu’elle n’est pas une propriété. Nous reconnaissons alors une éthique de l’amānā, une responsabilité sacrée. L’auteur écrit que l’être humain est une lumière confiée à un corps de passage, un dépôt, et que la responsabilité consiste à en prendre soin, à la protéger des voiles, à la transmettre par la présence, la bonté, la parole juste. Puis il donne une image qui, pour nous, rejoint la plus ancienne grammaire initiatique. L’être humain est un miroir, les voiles l’obscurcissent, le chemin consiste à les polir, non à les nier, et l’homme n’est pas appelé à devenir autre que lui-même, il est appelé à devenir lui-même en vérité. Ici, la proximité avec la symbolique maçonnique est presque tactile. Le polissage du miroir, le soin apporté à ce qui réfléchit, la lutte contre les voiles, tout cela rencontre notre expérience de l’atelier intérieur, là où le travail n’est pas l’acquisition d’un discours, mais le dégagement d’une clarté. Et ce polissage n’a rien d’une négation du monde. Il l’ordonne, il le rend respirable. Il transforme l’urgence d’accumuler en urgence de présence.

Ce qui rend cette lumière crédible, c’est qu’elle n’est jamais séparée d’une critique des pièges contemporains

Hocine Atrous décrit un « désespoir moderne » qui naît d’un malentendu, et il ose une phrase qui demeure dans la mémoire comme un clou planté dans la vanité. Nous avons cru qu’un vêtement pouvait tenir lieu de peau. Autrement dit, nous avons cru qu’un système d’appartenance, de signes, de pratiques, pouvait tenir lieu de transformation. Cette critique ne vise pas la tradition, elle vise son détournement, quand la tradition devient prétexte à crispation, à surveillance, à frontières. L’auteur oppose à ces identités contractées une renaissance dans la miséricorde, et nous entendons, derrière cette proposition, une éthique initiatique de la douceur forte, celle qui refuse la violence du dogme sans tomber dans la mollesse du relativisme.

Cette lucidité se prolonge dans une analyse plus risquée, parce qu’elle touche aux territoires que beaucoup d’ésotérismes aiment fréquenter sans examen

René Guénon, photographie de 1925 (à 38 ans)
René Guénon, photographie de 1925 (à 38 ans)

L’auteur entreprend une critique du courant traditionaliste structuré autour de René Guénon, et il le fait en s’appuyant sur les travaux de Stéphane François. Il rappelle l’idée d’une « Tradition primordiale » supposée contenir les principes essentiels de toutes les civilisations, puis il note les dérives politiques, identitaires, spirituelles et psychologiques que ce courant a pu engendrer. Il décrit une méfiance acquise par lectures et rencontres, et il la relie à une mise en perspective historique et politique qui montre les ambiguïtés, les excès, les absolutisations. Le passage sur la sacralisation de récits mythologiques, érigés en vérités absolues, nous paraît particulièrement précieux pour une lecture maçonnique, parce qu’il protège le symbolisme de sa caricature. Le symbole n’est pas un fait ontologique destiné à écraser l’histoire et les hommes. Il est un outil de lecture, un instrument de transformation, et s’il devient idole, il cesse d’éclairer. Nous apprécions d’autant plus cette critique qu’elle vient de l’intérieur d’une sensibilité spirituelle. Elle n’est pas un procès profane contre l’ésotérisme. Elle est une exigence de vérité adressée à l’ésotérisme lui-même.

Dans cette perspective, le soufisme est présenté comme une voie qui échappe aux enfermements. Hocine Atrous le décrit comme un souffle qui transcende règles et termes, une énergie d’amour qui porte l’être au plus haut degré de son humanité et le plonge dans l’océan de son âme. Puis il ose une formulation vertigineuse où l’identité se dissout, où l’être devient toi, moi, nous, un, lui, rien, tout, comme un phénix renaissant des braises de l’amour. Ce passage, par sa densité, dit quelque chose d’essentiel. Il refuse de réduire le soufisme à une morale. Il lui rend sa dimension métaphysique. Il rappelle que l’amour n’est pas seulement un sentiment vertueux, mais une puissance de décentrement, une force qui retire au moi son privilège de tyran et qui fait apparaître une autre géographie de l’être.

C’est ici que les notions de maḥabba et de tawḥîd, ainsi que l’horizon de l’Homme parfait, prennent une valeur initiatique singulière.

Hocine Atrous ne les traite pas comme des concepts à apprendre, mais comme des réalités à éprouver

L’amour devient une science du lien, l’unicité devient une manière de ne plus diviser le monde en camps intérieurs, et l’Homme parfait cesse d’être une figure inaccessible pour devenir une direction, un appel à l’intégrité. Nous y retrouvons, transposée dans une autre langue, la quête de cohérence qui traverse l’initiation maçonnique, cette volonté de réduire l’écart entre ce que nous disons et ce que nous sommes, entre nos paroles et notre présence. Et parce que le livre relie constamment cette cohérence à une fraternité universelle, nous entendons que l’exigence intérieure n’a pas pour but l’excellence narcissique, mais la capacité de faire place, de soigner, de pacifier.

Cette fraternité se concrétise dans des figures et des épisodes où l’éthique cesse d’être un discours

L’auteur évoque la fraternité silencieuse des moines de Tibhirine, leur hospitalité radicale au milieu d’une population musulmane, et il souligne une proximité spirituelle avec l’éthique soufie, faite de confiance, de présence, d’écoute. Il mentionne aussi le témoignage d’Alaoui Abdellaoui dans L’esprit de Tibhirine, et la continuité d’initiatives qui rassemblent des hommes et des femmes de traditions différentes autour d’un idéal commun de paix et de compréhension. Puis vient Émir Abdelkader, figure de chevalerie spirituelle, articulant transformation intérieure et action politique, capable de protéger des chrétiens menacés à Damas, capable aussi de reconnaître la valeur universelle de la prière au-delà des traditions. Pour une lecture maçonnique, ces pages ont une résonance particulière. Elles disent que la spiritualité, lorsqu’elle est vraie, ne se signale pas d’abord par des mots, mais par une tenue, par une manière d’être au milieu des hommes sans les réduire, par une capacité à protéger le faible et à respecter l’ennemi. Nous reconnaissons là une noblesse de conduite qui touche le cœur même de l’idéal initiatique, puisque la maîtrise intérieure se mesure à la qualité du lien, à la paix que nous portons, à la violence que nous refusons de transmettre.

Reste l’auteur lui-même, dont le parcours éclaire la texture du livre

Hocine Atrous est présenté comme historien et conférencier, avec une double formation théologique et universitaire. Diplômé de Université de l’Émir Abdelkader, il poursuit ses recherches à Université Lumière Lyon 2 et y obtient un master 2 en sciences sociales, spécialisation histoire. Cette double exigence façonne, dit le texte, la rigueur de sa pensée et l’ouverture de son regard. La notice insiste aussi sur son travail d’écrivain et de poète, sur une écriture nourrie de sources classiques et d’enseignements contemporains, visant à donner à voir un islam intérieur où la connaissance demeure inséparable de la transformation du cœur. Cette alliance entre rigueur et intériorité se ressent dans chaque page. Elle explique l’équilibre rare du livre, capable de parler de symbolique sans perdre la netteté, capable d’ouvrir l’ésotérique sans flatter l’obscurité.

La bibliographie de Hocine Atrous, telle qu’elle apparaît dans l’ouvrage, confirme ce compagnonnage entre poésie, théologie et histoire. Nous y croisons un recueil de poésies arabes, Anâ Wa Kurrâsu Ach’âri, la coécriture avec David Frapet des 99 Noms de Dieu dans la tradition musulmane, un travail historique sur l’Algérie coloniale, et plus récemment Les Noms Divins révélés par Hénoch. Nous remarquons aussi la continuité d’articles où reviennent la lumière, la Pierre Noire, la perplexité, le pouvoir, la sacralité, l’illusion, le rien, la caverne initiatique, autant de motifs qui dessinent une même obsession noble, comprendre comment le symbole travaille l’âme et comment l’âme, à son tour, apprend à ne plus trahir la lumière.

Ms épopée turque sur la vie du prophète Muhammad, XVIe siècle, Kuala Lumpur, Malaisie.

Nous pouvons alors dire ce que ce livre nous fait, et pourquoi il touche juste dans une lecture maçonnique

Il ne cherche pas à séduire l’intelligence par une accumulation de références, même s’il est solidement nourri. Il ne cherche pas non plus à rassurer l’appartenance par des formules de camp. Il cherche à déplacer le centre. Il place le cœur au travail, non comme une image, mais comme une exigence, et il montre que l’intériorité véritable n’est jamais un retrait, parce qu’elle a pour fruit une pacification, donc une fraternité plus réelle. Nous recevons cette Voie du Cœur comme un rappel sévère et doux à la fois, sévère parce qu’elle refuse les conforts, doux parce qu’elle ouvre une possibilité, celle d’une tradition qui n’écrase pas, qui n’enferme pas, qui n’arme pas, mais qui élargit, qui illumine, qui rend l’homme plus humain. Et si nous devions en garder une leçon initiatique, nous dirions qu’elle tient dans un geste intérieur, apprendre à reconnaître les voiles, apprendre à les polir, apprendre à protéger la lumière confiée, afin que la paix cesse d’être une idée et devienne une présence.

La Voie du Cœur – Sur le sublime chemin du soufisme

Hocine AtrousParole Vivante Publication, coll. En Chemin, 2025, 256 pages, 15,30 € – numérique 3,40 € / Pour commander, c’est ICI.

Du 4e au 33e degré – Les tapis de loge du REAA comme carte initiatique

La préface de Yonnel Ghernaouti, que nous connaissons comme l’un des chroniqueurs littéraires les plus attentifs de la franc-maçonnerie française, donne d’emblée le ton juste, celui d’une parole qui ne commente pas de l’extérieur mais qui cherche la note intérieure d’un ouvrage. Yonnel Ghernaouti écrit, avec une sobriété qui n’exclut jamais la ferveur, que « En ces temps de dispersion et de bruit, il est bon qu’un tel livre nous reconduise au centre ».

Ce centre n’a rien d’un confort et rien d’un repli. Il désigne un point de tenue, un lieu de vérité où l’esprit cesse de se dissoudre dans l’accessoire, où l’âme cesse de se divertir de sa propre exigence, où la Loge retrouve la gravité de sa vocation. Dans ce cadre, Yonnel Ghernaouti n’introduit pas seulement un livre, il introduit une manière de lire. Il nous rappelle que l’acte de lecture peut devenir un exercice spirituel lorsque le texte rend à l’initiation sa lenteur et sa précision, lorsque les signes cessent d’être des ornements pour redevenir des obligations.

Cette préface tient aussi une affirmation décisive, parce qu’elle récuse la tentation décorative avec une clarté sans appel. « Le Tapis de Loge n’est pas un décor. C’est une présence qui précède nos pas et recueille nos intentions ».

Tout est là. Le Tapis ne vient pas illustrer le Rite, il le rend praticable

Il n’est pas ajouté au travail, il l’ordonne. Il ne s’offre pas au regard comme une image à consommer, il résiste, il impose une distance, il oblige à une tenue intérieure. Lorsque Yonnel Ghernaouti affirme que le Tapis « oriente la pensée » et « vérifie l’intention », nous entendons une idée rarement assumée avec cette netteté dans la littérature maçonnique. Le symbole n’est pas d’abord un discours, il est un instrument de vérification. Il mesure ce que nous sommes au moment où nous prétendons chercher. Il révèle les écarts, il montre les facilités, il démasque les complaisances, et il le fait sans humiliation, par la seule rigueur de sa forme.

Dans cette lumière préfacielle, l’ouvrage de Olivier Chebrou de Lespinats, Tapis de Loge REAA du 4ème au 33ème degré, apparaît pour ce qu’il veut être, non une compilation mais un chemin de regard.

Nous retrouvons chez Olivier Chebrou de Lespinats une ambition qui ne se paie pas de mots, parce qu’elle s’enracine dans la pratique et dans la durée, et parce qu’elle refuse de confondre interprétation et projection. L’auteur l’énonce lui-même avec une phrase qui dit une éthique. « Je n’ai pas cherché à imposer un sens. Mais à écouter ce que chaque Tapis me disait ». Cette écoute change la nature du livre. Elle transforme l’étude en méditation tenue, et la méditation en école de responsabilité.

Écouter un Tapis, ce n’est pas se laisser aller au rêve, c’est accepter d’être repris par la figure, par sa géométrie, par ses couleurs, par ses placements, par les rapports qu’elle instaure entre le centre et la périphérie, entre l’axe et l’horizon, entre le proche et le lointain. Nous sommes alors convoqués à une grammaire du regard, au sens où regarder devient apprendre à lire un ordre, et où lire devient apprendre à se laisser ordonner.

Ce que Olivier Chebrou de Lespinats nomme Tapis, nous pouvons aussi le comprendre comme un plan opératif de l’âme

Ce n’est pas un plan abstrait. C’est un plan posé au sol, donc exposé à nos pas, à nos hésitations, à nos angles morts. Il oblige le corps à se régler avant même que l’intellect ne s’empare des symboles. C’est peut-être là l’une des grandes justesses du livre. Olivier Chebrou de Lespinats rappelle constamment, par sa manière de décrire et de relier, que l’initiation ne se réduit pas à des idées. Elle passe par des distances, des orientations, des manières de se tenir autour du centre. Une Loge qui se contente d’expliquer ses symboles sans consentir à leur discipline devient bavarde. Un Tapis qui n’est plus regardé comme un instrument de rectification devient une illustration, donc une perte.

Le livre déploie ainsi une tension que nous reconnaissons comme profondément initiatique

D’un côté, la précision rituelle, la fidélité aux éléments, la nécessité de ne pas trahir la langue des signes. De l’autre, l’ouverture intérieure, la lente transformation, la part de mystère que nul commentaire ne doit capturer. Olivier Chebrou de Lespinats cherche ce point d’équilibre où le symbole reste stable sans devenir rigide, où la méditation reste libre sans devenir arbitraire. Nous sentons une même exigence lorsqu’il affirme vouloir transmettre ce qui l’a transformé, non pas pour fabriquer des certitudes mais pour rendre possible une expérience. Cette posture protège l’ouvrage de deux dérives opposées. La première serait l’érudition sans vie, le commentaire qui empile des références et finit par recouvrir le Tapis au lieu de le révéler. La seconde serait la fantaisie interprétative, l’imaginaire qui se regarde lui-même et s’oublie devant la Tradition. Olivier Chebrou de Lespinats refuse ces deux facilités et propose une troisième voie, une voie de service du signe.

Cette voie se perçoit avec force dès le 4e degré, parce que Olivier Chebrou de Lespinats ne présente pas cette étape comme une simple marche, mais comme une inflexion du destin intérieur.

« Ce n’est pas une simple progression numérique, c’est une inflexion du chemin, un appel à descendre plus profondément en soi »

Descendre plus profondément, cela ne signifie pas s’enfermer, cela signifie quitter le bruit intérieur, quitter la vanité d’être vu, quitter l’illusion que la connaissance serait une conquête.

Le 4e degré, dans cette lecture, installe une vigilance. Il donne au silence une densité. Il apprend que la fidélité n’est pas une fidélité de façade, mais une fidélité de veille. Nous retrouvons ici une tonalité hermétique, parce que le noir du Tapis devient un creuset, une matrice, un lieu de dépouillement où l’âme cesse de se raconter sa propre histoire pour consentir à une écoute plus nue. Le livre insiste sur cette idée, le silence n’est pas absence, il est une manière de rendre possible la parole vraie. Il ne s’agit pas de se taire pour se taire, il s’agit de laisser se former en nous une parole plus droite, donc plus rare.

À partir de là, le parcours du Rite s’organise comme une architecture où chaque Tapis est une pierre posée dans un édifice intérieur

Olivier Chebrou de Lespinats nous fait sentir que les degrés de perfection prolongent le travail du Maître non comme une répétition, mais comme une purification. Les outils se spiritualisent, la mesure devient morale, la rectitude devient exigence de conscience. Nous percevons, au fil de sa lecture, que la symbolique des hauts grades n’ajoute pas seulement des emblèmes, elle ajoute des devoirs. Elle demande que la force soit tenue par la sagesse, que la sagesse soit tenue par l’humilité, que l’humilité soit tenue par le service. Le Tapis devient alors une scène sans théâtre, où le drame se joue en nous, dans la manière dont nous assumons la responsabilité de ce que nous voyons.

Lorsque l’ouvrage parvient au 18e degré, il entre dans une zone de haute intensité spirituelle, et Olivier Chebrou de Lespinats choisit une formulation qui dit l’essence de ce palier

« Ce degré réconcilie la connaissance et la foi, l’action et la contemplation, le silence du tombeau et le chant de la Résurrection ». La phrase porte une théologie intérieure. Elle ne demande pas l’adhésion dogmatique. Elle décrit une alchimie, celle qui transforme la séparation en union, celle qui refuse que la pensée et la ferveur s’excluent, celle qui refuse que l’action devienne agitation et que la contemplation devienne fuite. Olivier Chebrou de Lespinats affirme d’ailleurs que le 18e degré « n’enseigne pas une foi religieuse imposée » mais propose une lecture symbolique et intérieure. Nous pouvons entendre ici une fidélité très maçonnique, celle qui reconnaît la puissance des formes religieuses sans accepter leur confiscation. Le Christ y apparaît comme figure du Juste, non pour enfermer l’initiation dans une confession, mais pour offrir un archétype de transfiguration, un modèle de passage où la souffrance ne se change pas en ressentiment, où la nuit ne se change pas en nihilisme, où l’espérance ne se change pas en naïveté. Le Tapis du 18e degré, tel que Olivier Chebrou de Lespinats le lit, devient un lieu où la blessure est travaillée comme une porte, et où la lumière n’est pas un éclat extérieur mais une conversion du dedans.

Cette logique de conversion intérieure se radicalise encore lorsque le livre aborde le 30e degré

Le texte insiste sur l’exigence, sur la dimension énigmatique, sur la nécessité d’un combat qui ne se réduit jamais à une posture. Nous retenons cette phrase, presque austère. « Ici, l’action dans le monde s’efface devant l’agir intérieur, et la chevalerie prend une forme invisible, anonyme, sacrificielle ». La chevalerie, dans cette lecture, n’est pas une nostalgie. Elle est une discipline. Elle demande de vaincre ce qui en nous veut dominer. Elle demande de dissocier la force de la violence, le zèle de l’orgueil, la justice de la vengeance. Elle demande de consentir à une sainteté comprise non comme une supériorité, mais comme une purification. Le Tapis devient alors un miroir impitoyable, non parce qu’il condamne, mais parce qu’il refuse les arrangements. Il oblige à reconnaître que la justice la plus difficile commence par la justice envers soi-même, et que la vérité la plus exigeante consiste à ne pas maquiller nos passions sous des habits de vertu.

Au sommet du parcours, le 33e degré apparaît comme l’épreuve du dépouillement ultime

Olivier Chebrou de Lespinats en parle dans une langue qui refuse l’enflure. « Il ne se revendique pas, il se reçoit. Il est appel et consécration, non récompense ». Cette formulation est capitale, parce qu’elle détruit l’imaginaire profane de l’élévation comme carrière. Elle rend à l’initiation sa vérité, celle d’une charge, donc d’un poids, donc d’un service. Le 33e degré, dans cette lecture, ne couronne pas un individu, il responsabilise une conscience. Il ne confère pas une domination, il exige un effacement. Le livre dit encore que ce degré ne rajoute pas un titre, mais transfigure l’ensemble du parcours. Nous retrouvons ici une grande loi initiatique, ce qui compte n’est pas ce que nous accumulons, ce qui compte est ce que nous devenons capables de porter sans bruit. Le Tapis, à ce point, devient presque une leçon de silence. Il apprend à gouverner par l’exemple, à rayonner sans imposer, à servir la sagesse sans la revendiquer.

Ce qui nous touche, au fil de l’ouvrage, c’est la cohérence d’ensemble, la manière dont Olivier Chebrou de Lespinats relie les degrés non par un système de correspondances plaquées, mais par une continuité intérieure.

Nous sentons qu’il ne veut pas faire briller une érudition, il veut rendre visible une architecture du cœur

Le Tapis, ici, ne sert pas seulement à reconnaître des symboles, il sert à reconnaître des états. Un état de veille, un état de fidélité, un état de réconciliation, un état de combat purifié, un état de service. Et cette justesse se trouve encore accrue par un choix décisif, chaque lecture de degré s’accompagne du Tapis en couleur, et cette présence visuelle, tenue à hauteur du regard, dit d’un seul coup la richesse de l’apport. La couleur n’ajoute pas un agrément, elle restitue une profondeur, elle rend sensibles les tensions, les équilibres, les hiérarchies de lumière, et elle nous aide à comprendre que le symbole ne parle jamais pareil lorsqu’il est seulement décrit ou lorsqu’il est réellement vu.

Dans cette perspective, le livre devient un compagnon de travail, au sens fort

Il ne s’épuise pas dans une lecture unique, parce qu’il accompagne des reprises, des retours, des approfondissements. Il accepte que la même figure ne dise pas la même chose à deux moments de notre vie, parce que nous ne la regardons pas avec la même vérité. Et le Tapis en couleur, retrouvé à chaque étape, renforce cette loi intérieure, il nous rappelle que le chemin n’est pas une collection d’enseignements, mais une maturation du regard, jusqu’à ce que la forme devienne en nous une manière d’être.

La préface de Yonnel Ghernaouti disait que le Tapis « vérifie l’intention ». Nous pouvons ajouter que le livre de Olivier Chebrou de Lespinats vérifie notre manière de lire. Il nous empêche de survoler. Il nous force à honorer la lenteur. Il nous rappelle que la symbolique n’est pas un langage de décoration, mais une discipline de transformation. Il nous replace devant une évidence que nous oublions parfois dans la répétition des Tenues. La Tradition n’est pas un patrimoine, elle est une exigence qui réclame de nous une fidélité vivante.

Olivier de Lespinats
Olivier de Lespinats

Il est juste, enfin, de situer l’homme derrière ce travail, parce que la voix du livre porte une longue pratique

Olivier Chebrou de Lespinats est ce que nous pourrions nommer un « humaniste spiritualiste » et un « chevalier du XXIe siècle », se consacrant « depuis 35 ans à l’étude approfondie des rites et des symboles ». Cette durée se sent, non comme une accumulation, mais comme une maturation. La transmission, pour Olivier Chebrou de Lespinats, n’est pas une diffusion de connaissances, elle est une participation à l’épanouissement intérieur, et cette conviction traverse tout l’ouvrage.

Sa bibliographie confirme l’ampleur de son chantier. Nous trouvons notamment Olivier Chebrou de Lespinats, auteur, entre autres, de Rugby et franc-maçonnerie – L’ovalie intérieure, de Dieu et la conscience maçonnique, nominé à Masonica Nice 2025, ainsi que de Le 33e degré – Du nombre à l’Être, de la structure au Principe (Cépaduès, coll. de Midi, 2025).

Olivier Chebrou de Lespinats est aussi présenté comme fondateur et rédacteur en chef de la revue « Le Symbolisme des Rites » et de la revue historique « Le Messager de la Croix-Verte ». Cette constellation de titres éclaire le livre que nous lisons ici, parce qu’elle montre une même obsession féconde, unir la rigueur du symbole, l’exigence de la conscience, et une chevalerie comprise comme service.

Nous comprenons alors, avec Yonnel Ghernaouti, pourquoi un tel ouvrage peut « nous reconduire au centre ». Le centre n’est pas une place, c’est une rectification. Le centre n’est pas un privilège, c’est une charge. Le centre n’est pas un point où nous nous admirons, c’est un point où nous cessons de mentir. Le Tapis, dans ce livre, demeure ce qu’il doit être, une présence posée à terre, humble et souveraine, qui nous demande de tenir ensemble la forme et l’esprit, la Tradition et la liberté intérieure, la lumière et la responsabilité. Et si nous cherchons ce que l’ouvrage laisse en nous après la lecture, nous pouvons le dire sans grandiloquence, il nous laisse une exigence plus calme, une attention plus droite, et cette fidélité rare à laquelle nous reconnaissons la vraie transmission.

Tapis de Loge REAA du 4ème au 33ème degré – Lecture symbolique, spirituelle, initiatique et mystique

Olivier Chebrou de Lespinats – Yonnel Ghernaouti (préf.)

Le compas dans l’œil, coll. L’initiée, 2026, 338 pages, 39 €

L’éditeur, le SITE.

Arcane XIV : La Tempérance – L’Alchimie de la Réussite

Le Rappel de l’Aventure : De la Terre brûlée à l’Eau Céleste

Arcane VIV la Tempérance – Vous avez traversé l’épreuve du vide avec L’Arcane sans Nom (XIII). Vous avez accepté l’œuvre au noir, laissé votre corps se putréfier et abandonné votre chair. Mais la mort n’est pas une fin, elle n’est que le prélude à une réactivation. Comme l’indique la classification initiatique, nous sommes ici face à la seconde carte du cycle de la Transmutation. Après avoir fauché, il faut maintenant irriguer. Le principe est simple et pourtant scientifique : Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. Vous n’êtes plus dans la destruction, mais dans la fructification. L’être imparfait, débarrassé de ses scories, est prêt à recevoir l’eau purificatrice. Bienvenue face à La Tempérance.

XIV la Tempérance, Tarot Oswald Wirth – Paris 1889

Le Billet d’Humeur : La validation du chemin

On imagine souvent Tempérance comme une carte tiède. C’est pourtant une carte de Victoire concrète sur la matière. C’est le moment où l’énergie vitale triomphe et circule enfin librement.

J’ai vécu cette « fructification » de manière fulgurante lorsque j’ai décidé de me lancer dans une nouvelle aventure. J’ai conservé mon ancrage dans le salariat, mais j’ai ouvert une seconde voie : celle d’écrivain biographe. J’avais tout imaginé seul : le concept, la méthode. J’avais semé dans l’inconnu. Et puis, le miracle a eu lieu. Mon premier client m’a contacté, approuvé, payé. Ce premier chèque n’était pas juste de l’argent. C’était la validation que mon intuition était juste, j’ai ressenti une joie incroyable d’avoir concrétisé mon idée.

J’ai revécu cette même émotion avec ce livre, Le Tarot miroir des symboles. Je l’ai écrit par passion, sans calcul. Et lorsque les premières ventes sont tombées, j’ai été saisi par cet étonnement merveilleux : l’intérêt est là. Mon approche nouvelle interpelle…

La Tempérance, c’est cela : sentir que le fluide circule sans obstacle, que l’on a réussi à transformer l’essai. C’est la stupéfaction heureuse de voir que l’univers répond enfin « Oui » à nos efforts.

La Problématique : La Transmutation de l’Argent en Or

Regardez bien cet Être androgyne. Il ne se contente pas de verser de l’eau. Il réalise une opération alchimique de haute précision : il transfère un fluide mystérieux d’un vase d’argent vers un vase d’or, sans en perdre une seule goutte.

C’est ici que se joue le secret de la carte.

L’Eau Terrestre (Vase d’Argent) : C’est notre matière sensible, notre passé, notre apprentissage, le lunaire.

L’Eau Céleste (Vase d’Or) : C’est l’esprit réalisé, le solaire, la conscience purifiée.

L’Arcane XIV est la technologie spirituelle qui permet la transmutation de l’eau terrestre en eau céleste. C’est la réactivation de l’être par la purification. Ce n’est plus une promesse, c’est un résultat. Les fluides circulent, l’énergie ne bloque plus. Nous apprenons à ne pas laisser notre énergie vitale se disperser, mais à la condenser pour la transvaser vers un plan supérieur.

Focus Maçonnique : Rassembler ce qui est épars (Osiris recomposé)

Si l’Arcane XIII a démembré, La Tempérance rassemble ce qui est épars. Le nombre 14 résonne ici avec une puissance particulière pour l’initié : il évoque les 14 morceaux d’Osiris que la veuve Isis (La Papesse devenue Mère) a dû rechercher patiemment pour reconstituer le corps de son époux. Cet ange est celui qui « recompose » l’initié qui a été symboliquement démembré par les épreuves. Il redonne une unité au corps disloqué. C’est aussi l’image parfaite de la circulation de la parole et de l’énergie en Loge : le fluide passe d’une colonne à l’autre, tempérant les ardeurs des uns par la sensibilité des autres, créant une harmonie collective impossible à réaliser seul.

peinture égyptienne
décoration égyptienne

L’Analyse Mystérieuse : Nun et le Chemin de la Gloire

Pour comprendre la mécanique secrète de cette lame, il faut se tourner vers la Kabbale et l’alphabet sacré, comme explicité dans Le Tarot miroir des symboles.

La Lettre Nun (נ) – Le Poisson

L’Arcane XIV est associé à la lettre hébraïque Nun, qui signifie littéralement « Poisson ». Pourquoi un poisson ? Parce que le poisson ne peut vivre que dans l’eau, tout comme l’initié doit désormais nager dans le fluide universel. Mais surtout, Nun symbolise le renouveau constant et la capacité à évoluer dans des environnements variés. C’est le signe de la fructification et de la réversibilité : le poisson peut descendre dans les profondeurs (l’inconscient) et remonter à la surface sans jamais se noyer. C’est l’agilité de l’âme qui a appris à respirer sous l’eau.

Le Sentier de Hod à Yesod

Sur l’Arbre de Vie, cette carte incarne le chemin qui relie la séphira Hod (La Gloire / La Splendeur) à la séphira Yesod (Le Fondement). C’est une clé majeure :

Hod (La Gloire) est le siège de l’intelligence analytique, de la communication et de la magie rituelle.

Yesod (Le Fondement) est le réservoir des images, le « Moi » subconscient, la base de notre personnalité. Le travail de Tempérance est de faire descendre la « Gloire » de l’intelligence divine pour qu’elle vienne nourrir et purifier notre « Fondation » personnelle. C’est le moment où la compréhension intellectuelle (Hod) s’incarne enfin dans notre réalité psychique (Yesod). On ne se contente plus de comprendre le changement, on le devient.

En Aparté : L’Évolution de l’Impératrice (Des ailes pour grandir)

Il s’agit ici de l’incarnation de l’évolution d’un personnage qui, tout comme nous, se transforme au fil du Tarot. Regardez les ailes. Qui d’autre les portait au début du parcours ? L’Impératrice (III). À l’époque, elle était la « Reine du Ciel », portant l’aigle d’argent, symbole d’une intelligence créatrice et bouillonnante. Arrivée à l’étape 14, cette figure féminine/androgine a mûri. Elle ne se contente plus d’imaginer ou de concevoir (III) ; elle agit et guérit (XIV). Ces ailes nous révèlent une filiation secrète : Tempérance est l’Impératrice qui a sublimé son idéal. Ce qui était « intelligence » chez la mère devient ici « ministère divin ». Elle est la preuve que l’âme a grandie et qu’elle est prête à passer à l’étape suivante.

La Structure Sacrée : La Fin du Septenaire de l’Âme

Il est fondamental de comprendre où nous nous situons sur la grande échelle du Tarot. Le Tarot se divise en trois plans, trois « septenaires » (groupes de sept cartes) :

  1. Le Septenaire de l’Esprit (I à VII) : Où l’on apprend et construit la personnalité.
  2. Le Septenaire de l’Âme (VIII à XIV) : Où l’on se dépouille et l’on sublime l’idéal.
  3. Le Septenaire du Corps (XV à XXI) : Où l’on s’incarne dans la matière.

La Tempérance (XIV) est la dernière carte du Septenaire de l’Âme. C’est une frontière. Jusqu’ici, nous étions dans l’élévation, le moral, l’aspiration. L’Esprit s’est développé, l’Âme a purifié ses intentions. Mais maintenant, le plus dur commence. Cette spiritualité acquise va devoir descendre pour s’incarner brutalement dans la réalité rugueuse du Corps. L’ange nous prépare, car dès la carte suivante, nous quittons le monde fluide de l’âme pour nous confronter à la densité de la matière et à des épreuves terribles.

Conclusion

La Tempérance n’est donc pas une pause, c’est le dernier souffle pur avant la plongée. Vous avez recomposé votre être. Le squelette de l’Arcane XIII s’est rhabillé de lumière et l’âme est à son zénith. L’énergie circule. Votre double vie n’est pas une division, c’est une richesse alchimique où l’Argent nourrit l’Or. Profitez de cette eau céleste et de cette douceur, car la porte du Septenaire du Corps va s’ouvrir. Fort de cette nouvelle santé, vous allez devoir affronter la puissance brute et le feu du Diable (XV).

L’Ange de Tempérance a dit : « Je suis le souffle qui réactive ton être et transforme ton plomb en or. »

Le site : le tarot miroir des symboles

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