À quelques mois d’une assemblée générale annoncée comme décisive, la Grande Loge du Gabon traverse une zone de fortes turbulences. Selon L’Aube, l’obédience ferait face à une crise d’adhésion, à des tensions internes et à une contestation croissante de la gouvernance de son Grand Maître, Jacques-Denis Tsanga.
Longtemps perçue comme l’une des organisations les plus influentes du pays, la Grande Loge du Gabon semble aujourd’hui confrontée à une forme de crise existentielle. Derrière la discrétion qui entoure traditionnellement la vie maçonnique, des lignes de fracture apparaissent désormais au grand jour, révélant un malaise plus profond qu’une simple querelle de personnes.
L’arrivée de Jacques-Denis Tsanga à la tête de l’obédience, en février 2024, devait ouvrir une nouvelle séquence après le refus du président Brice Clotaire Oligui Nguema de reprendre la fonction traditionnellement exercée par les chefs de l’État. L’actuel gouverneur du Haut-Ogooué avait alors hérité d’une responsabilité lourde : conduire une structure symbolique, influente et politiquement scrutée.
Selon les éléments relayés par L’Aube, plusieurs réformes auraient bien été engagées sous son mandat, notamment sur l’organisation interne, la gestion financière, le patrimoine foncier et le rayonnement international de la GLG. Ces chantiers témoigneraient d’une volonté de modernisation et de rupture avec certaines pratiques antérieures.
Mais ces efforts ne semblent pas avoir suffi à apaiser les tensions. À l’approche de l’échéance de novembre 2026, le climat se serait considérablement dégradé, au point de fragiliser la légitimité même du Grand Maître auprès d’une partie des membres.
Une crise d’adhésion
L’un des signaux les plus préoccupants évoqués par la presse est la baisse de la fréquentation des temples. Toujours selon L’Aube, la GLG compterait près de 600 adhérents revendiqués, mais seulement 200 membres réellement actifs. Cet écart, s’il est exact, en dit long sur le niveau de démobilisation interne.
Cette situation traduirait un malaise de fond : certains membres parleraient de radiations contestées, d’une perte du sens fraternel et d’un discours de rupture qui n’aurait pas totalement produit les effets attendus. Dans une institution où la cohésion symbolique compte autant que les équilibres de pouvoir, une telle érosion de la participation n’est jamais anodine.
La crise ne serait donc pas seulement quantitative, mais qualitative. Elle toucherait à l’engagement, à la confiance et à la perception même de l’institution par ses propres membres.
Des réformes qui divisent
Les réformes engagées par Jacques-Denis Tsanga auraient pu être comprises comme un effort de remise en ordre. Mais elles semblent aussi avoir nourri des résistances, notamment lorsqu’elles touchent à la gestion des ressources, au foncier ou à l’architecture interne de l’obédience. Dans un contexte où la transparence est souvent perçue comme une exigence, chaque changement devient un test de gouvernance.
La difficulté est classique dans les structures fortement codifiées : moderniser peut être interprété comme une rupture, et réformer comme une remise en cause des équilibres établis. Si certains saluent des initiatives de clarification, d’autres y voient une centralisation accrue ou une manière de redessiner les rapports de force.
C’est précisément ce qui rend l’échéance de novembre si sensible. L’assemblée générale ne sera pas seulement un rendez-vous administratif ; elle pourrait devenir un moment de vérité sur l’état réel de l’obédience et sur la capacité de son leadership à fédérer.
L’enjeu de novembre 2026
La prochaine assemblée générale prévue en novembre 2026 apparaît désormais comme un tournant. Deux scénarios semblent se dessiner : soit Jacques-Denis Tsanga parvient à reprendre la main et à faire valider sa ligne, soit la contestation interne ouvre la voie à une recomposition plus profonde.
Dans tous les cas, l’enjeu dépasse la seule personne du Grand Maître. C’est l’avenir institutionnel de la première obédience maçonnique du Gabon qui se joue, dans un contexte où la franc-maçonnerie reste étroitement observée pour ses liens historiques avec les élites politiques et administratives du pays.
L’état de la GLG renvoie ainsi à une question plus large : comment une institution fondée sur la fraternité, la discipline et la transmission traverse-t-elle les secousses du changement politique et des rivalités internes ?
Une obédience au carrefour
La situation de la Grande Loge du Gabon est d’autant plus délicate qu’elle intervient après une séquence de transformation déjà marquée par le départ d’Ali Bongo de la tête de l’obédience, puis par l’ascension de Jacques-Denis Tsanga. Cette transition n’a pas seulement changé les hommes ; elle a aussi déplacé les équilibres, les attentes et les loyautés.
Les informations publiées ces derniers mois montrent une organisation en recherche d’un nouveau point d’équilibre, entre héritage et renouvellement, autorité et adhésion, symbolique et efficacité. C’est précisément dans cet intervalle que naissent les fragilités les plus durables.
Pour la GLG, le défi ne consiste donc pas seulement à organiser une assemblée générale. Il s’agit de reconquérir la confiance, de restaurer la participation et de redonner du sens à une structure dont l’influence historique demeure forte, mais dont la cohésion semble aujourd’hui mise à l’épreuve.
Pour terminer…
À quelques mois d’une échéance cruciale, Jacques-Denis Tsanga apparaît fragilisé par une accumulation de tensions internes, de critiques sur la gouvernance et de signes de démobilisation au sein de la Grande Loge du Gabon. La prochaine assemblée générale dira si ces turbulences relèvent d’un simple passage difficile ou d’une crise plus profonde de légitimité et de projet.
Ce dossier révèle en tout cas une réalité incontournable : dans une institution comme la Grande Loge du Gabon, la force symbolique ne suffit plus si elle ne s’accompagne pas d’une adhésion réelle des membres.
La question n’est plus seulement celle du pouvoir, mais celle du lien.
La Cour Suprême Maçonnique de Cuba a expulsé huit membres pour trahison, fraude et malversation dans une crise impliquant le Ministère de la Justice du régime.
La Court Suprême de Justice Maçonnique de Cuba a expulsé définitivement huit membres de l’Ordre pour des délits qui incluent «trahison à la Fraternité et ses Institutions», abus, fraude, détournement de fonds et participation à ce que le jugement qualifie de coup d’État interne. Le portail d’actualités CubaNet a rapporté que la Circulaire Spéciale No. 15 du Grand Secrétariat, émise le 5 juin dernier, confirme l’expulsion de huit membres de l’institution, pour leur implication dans une crise qui a débuté en janvier 2024, lorsque le vol de 19 000 dollars du bureau de l’ancien Grand Maître Mario Alberto Urquía Carreño au siège de la Grande Loge de Cuba (GLC) a été signalé.
Une audit postérieur a révélé qu’Urquía Carreño et l’ancien Grand Trésorier Airam Cervera Reigosa avaient détourné près de 5 millions de pesos de l’institution par le biais d’une escroquerie, avec manipulation comptable et falsification de factures.
Mario Urquía Carreño a mis en danger « le bon fonctionnement du Conseil suprême et le Traité d’amitié et de reconnaissance mutuelle », indiquent-ils. (Facebook)
Tous deux figurent parmi les huit expulsés, reconnus coupables de « abus, fraude et détournement de biens ou de fonds maçonniques ». Urquía Carreño avait démissionné de son poste de Grand Maître en août 2024 après le scandale et le rejet généralisé de la communauté maçonnique.
Son successeur, Mayker Filema Duarte, loin de résoudre la crise, a refusé de convoquer des élections générales pour se perpétuer au pouvoir et a mis en place une persécution contre les francs-maçons qui s’opposaient à lui, y compris le Souverain Grand Commandeur José Ramón Viñas Alonso et l’écrivain et ancien prisonnier politique Ángel Santiesteban Prats. Tanto Urquía Carreño que Filema Duarte ont bénéficié du soutien du Ministère de la Justice cubain pendant la crise. La gestion de Filema Duarte a conduit à des manifestations massives en juillet 2025, lorsque des dizaines de francs-maçons ont forcé l’entrée du siège de la GLC, situé aux croisements des rues Belascoaín et Carlos III à La Havane, entonnant l’Hymne de Bayamo et criant « Vive la franc-maçonnerie cubaine !» et « Vive Cuba ! ».
La sentence qualifie ces faits de « coup d’État qui a porté atteinte à la démocratie électorale » de la Maçonnerie, mais reconnaît comme « légitime » l’intention de ceux qui tentaient d’accéder au siège pour rétablir l’ordre constitutionnel. Entre les expulsés figure également Rancell Montero Romero, ancien président de la propre Cour Suprême de Justice Maçonnique, qui a suspendu plus d’une centaine de loges et des dizaines de maçons, et a été l’artisan de l’expulsion de Viñas Alonso et Santiesteban Prats au début de 2025.
Grande Loge de cuba
Les accusations portées contre lui incluent «parjure, disparition ou soustraction malicieuses de documents, grave abus de fonction dans l’exercice d’un mandat maçonnique et infractions malicieuses accompagnées de culpabilité grave et de préjudice possible». Montero Romero est également vice-président de l’Association Yoruba de Cuba. Completent la liste des sanctionnés Jesús Martínez Frómeta, qui a aspergé de l’alcool sur le visage de plusieurs collègues lors des échauffourées de juillet 2025 ; Igor Larramendi Ador, ancien président de la Commission de Jurisprudence et des Affaires Générales ; Juan Carlos Yero Ramos, ancien Grand Trésorier ; et Juliannis Galano Gómez, ancien Grand Secrétaire.
Le jugement souligne que ces individus ont conduit la Grande Loge à « un chaos sans précédent ».
Les appels présentés par tous les accusés ont été déclarés « sans lieu ». Le jugement avertit qu’« il est nécessaire d’éradiquer de notre franc-maçonnerie symbolique tout vestige d’une posture dictatoriale ou celles qui la soutiennent, car cela constitue une menace existentielle pour la franc-maçonnerie ».
Le maçon Sergio Alfonso Vidal a affirmé que la mesure «constitue un acte non seulement de justice mais de réparation», et a dénoncé que les expulsés «faisaient partie de ce qui, sans aucun doute, était non seulement un amas d’ambitions mais le service d’hommes périmés à l’ombre d’un pouvoir politique qui s’est servi d’eux pour persécuter des maçons au sein de la même Institution». La ratification formelle des expulsions restera en attente jusqu’à la Session Semestrielle de la Haute Chambre de la Grande Loge de Cuba, prévue pour septembre 2026. D’ici là, les huit personnes concernées restent exclues de l’exercice de tout droit maçonnique, y compris la participation aux séances des loges.
Avec Ouverture vers une Religion Laïque Universelle, François Lorre ose une hypothèse qui dérange autant qu’elle élève, celle d’une spiritualité affranchie du dogme révélé et reconduite vers l’Unité, là où le sacré ne relève plus ni des hommes ni des dieux mais de la Connaissance que l’homme porte en lui sans toujours le savoir.
Il est des ouvrages qui ne se laissent pas seulement lire mais qui demandent à être éprouvés, et celui que François Lorre nous adresse appartient à cette famille exigeante
François Lorre
Né dans le Trégor en 1944, ancien cadre commercial de la société Kodak-Pathé, peintre à ses heures et nourri de longue date par les sagesses de l’Extrême-Orient, l’auteur est aussi un franc-maçon de patience, initié en 1982, parvenu au terme des degrés du Rite Écossais Ancien et Accepté, ancien Vénérable de sa loge mère Goethe à la Grande Loge de France. Cette trajectoire n’a rien d’accessoire car elle irrigue chaque page d’une expérience vécue plutôt que démontrée, et nous comprenons vite que sa pensée ne procède pas d’un savoir entassé mais d’un chemin parcouru, de cette manière dont l’initié remonte vers la source en descendant d’abord au plus profond de lui-même.
Le propos tient en une hypothèse considérable que l’auteur formule sans détour
L’humanité pourrait voir émerger un jour une Religion Laïque à caractère universel dans laquelle les religions traditionnelles viendraient se fondre en une manière de syncrétisme, conservant leurs apports éthiques et spirituels mais renonçant à leurs dogmes, et reconnaissant seulement l’existence d’une entité supérieure et indéfinissable à l’origine de la création du monde. Sans Dieu révélé, cette voie cesserait d’être celle de la Révélation pour devenir celle de la Connaissance, accessible par la seule introspection, dans la recherche du sacré universel de la vie dont l’homme demeure le dépositaire. Voilà une proposition de nature à secouer les esprits, et François Lorre ne s’en défend pas, lui qui revendique le franc-parler et la liberté d’un homme qui rêve autant qu’il raisonne.
Avant d’avancer, il prend soin de peser les mots, car disserter des religions demeure le plus délicat des sujets
Le latin Fides désigne d’abord la confiance, ce qui se fixa ensuite sur le mot de Foi. Croire s’appuie sur une conviction née d’éléments tenus pour suffisamment tangibles, et cette conviction reste révisable, soumise au doute qui la nourrit. La Foi, elle, demeure inaltérable, car le fidèle se soumet à un Être invisible et sans substance dont la manifestation matérielle échappe à toute perception. Là réside le mystère qu’aucune preuve ne dissipe, et l’auteur ne cherche pas à le forcer, préférant lui rendre la place du doute qui le maintient vivant.
Le sous-titre, glissé avec une malice qu’il assume, parle d’un Troisième Testament
Portrait de Spinoza (1665), anon., Herzog August Bibliothek.
Il ne s’agit en rien d’un livre nouveau venu s’ajouter aux deux premiers, mais d’un geste de pensée qui prolonge l’Ancien et le Nouveau pour les reconduire vers une spiritualité de la Connaissance. L’auteur s’autorise alors une fiction d’une grande hardiesse, celle d’imaginer la pensée du rabbi Jésus, non point fondateur d’une religion qu’il n’avait jamais voulue, mais passeur d’un relais offert à chacun. Le « Dieu s’est fait chair » devient sous sa plume l’invitation faite à tout homme de prendre en charge l’idée de Dieu en lui-même, puisque Dieu n’a nulle forme et que rien ne saurait l’enfermer où que ce soit.
Édouard Schuré
Nous reconnaissons là un spinozisme avant l’heure, cette intuition d’une divinité confondue avec la nature dans sa totalité, que Baruch Spinoza théorisa et que Bernard de Clairvaux pressentait déjà lorsqu’il écrivait que Dieu, insaisissable, ne se trouve nulle part et que rien pourtant ne peut l’inclure. La pomme du jardin d’Éden, sous cette lumière, cesse d’être une faute pour devenir le premier acte d’émancipation, la chute constructive par laquelle l’homme conquiert son libre arbitre, ainsi que l’entrevoyait Édouard Schuré.
Thomas-d’Aquin
Cette manière de penser culmine dans les pages où l’auteur se demande s’il est seulement possible de conclure, et place sa réflexion sous le signe de Vladimir Nabokov, pour qui la mort pourrait bien être une surprise au même titre que la vie. Reprenant le mot attribué à Thomas d’Aquin selon lequel rien n’est dans l’intelligence qui n’ait d’abord été dans les sens, il rappelle que la matérialité physique nourrit l’intellect avant de s’effacer devant lui, et que la franc-maçonnerie, loin de mépriser la chair, assume les deux pôles de notre dualité, la matière et l’esprit. La bougie lui offre son enseignement le plus pénétrant. La cire est la matière, la flamme est l’âme, l’air est le souffle, et la lumière qu’elle répand alentour figure cette élévation par laquelle l’initié éclaire ce qui l’entoure comme il s’éclaire lui-même.
L’âme, nous dit-il, n’est pas connaissance mais sentiment, car la connaissance demeure concept quand le sentiment se fait expérience, et l’âme se cherche et se reconnaît à travers ce qu’elle éprouve. Hermès Trismégiste et sa Table d’Émeraude veillent en filigrane, rappelant que ce qui est en haut est comme ce qui est en bas et que toute quête, quels que soient ses détours, revient toujours à l’Unité.
La méditation sur l’Âme traverse tout le livre et lui donne sa chaleur
Maimonides
Moïse Maïmonide la tenait pour périssable, soumise aux aléas de la vie et incarnée dès la naissance, là où Saint Augustin distinguait l’Âme de l’esprit, interface du corps et principe vital, instrument qui permet à l’esprit de capter le souffle de la vie. Saint Irénée y voyait le lieu où s’exprime l’esprit, et l’auteur, qui convoque ces voix sans les dresser l’une contre l’autre, les mène à la lumière des penseurs et des théologiens à la manière de Jean-Jacques Gaubicher, pour mieux dire combien l’âme demeure le foyer où se joue notre vérité. Cette traversée n’a rien d’une démonstration froide, elle tient du dialogue intérieur, de cette conversation que l’initié entretient avec les anciens afin de mieux s’entendre lui-même.
Le sacré occupe ici une place souveraine, et François Lorre le tient pour premier de tout
Il le décrit comme l’intouchable et l’inviolable, ce qui n’appartient ni à la sphère religieuse ni aux hommes ni aux dieux, mais qui coiffe et couronne les valeurs procédant de la création. Le Livre de la Loi Sacrée, dont il observe avec une pointe de mélancolie qu’il ne fut jamais ouvert durant ses quarante-quatre années de maçonnerie, devient le symbole de pages blanches où chacun inscrirait en esprit ce qui le fait naître. C’est vers ce UN, vers ce TOUT dont l’homme représente l’élément le plus accompli, que l’auteur fait converger sa pensée, en initié qui sait que la réalisation de soi demeure l’ambition la plus haute et la moins souvent atteinte.
L’enracinement maçonnique de cette pensée ne se dément jamais.
Probable caricature de Ramsay par Pier Leone Ghezzi
L’auteur convoque la Grande Loge Unie d’Angleterre et son exigence d’un Dieu révélé, la Grande Loge de France et le Volume de la Loi Sacrée déposé sur l’autel des serments, les trois Grandes Lumières que sont ce Volume, le Compas et l’Équerre où se condense, dit-il, tout l’esprit de l’Ordre, la Morale, la Construction et la Rectitude. Il cite Richard Dupuy, pour qui la morale future des francs-maçons aurait pour vertu première l’universalisme, cette conscience d’une solidarité indissoluble avec tout ce qui vit, a vécu ou vivra, et fait remonter cette ambition de concorde jusqu’à André-Michel de Ramsay, disciple de François de Fénelon. L’athéisme lui-même n’est pas écarté avec dédain, car l’auteur se reconnaît dans la parole d’Albert Camus selon laquelle les foules au travail lasses de souffrir et de mourir sont des foules sans spiritualité, et il en conclut que la place du franc-maçon se tient dès lors à leur côté, loin des anciens et des nouveaux docteurs. De Blaise Pascal, qui voyait en l’homme un milieu entre le Tout et le rien, à Trinh Xuan Thuan, pour qui le Tout excède toujours la somme de ses parties, la réflexion tisse une cohérence qui fait du holisme une intuition spirituelle autant que scientifique, et qui refuse de réduire l’homme à ses constituants séparés.
Un mérite plus discret de l’ouvrage tient à la manière dont il prend la défense de l’Ordre sans jamais verser dans l’apologie
Contrairement à une idée encore colportée, la franc-maçonnerie ne s’est pas dressée contre les religions, elle procède au contraire d’une spiritualité universelle qui doit beaucoup aux traditions révélées et à la Bible en particulier. François Lorre rappelle ce que la propagande antimaçonnique, de Léo Taxil au cinéma de la Collaboration, a semé de soupçons durables, et il s’appuie pour le mesurer sur les observations que Charles-Albert Delatour livra dans nos colonnes de 450.fm, lorsqu’il notait que subsistent encore, en notre temps, quelques cercles traditionalistes prompts à dénoncer une prétendue emprise maçonnique sur la laïcité et sur les politiques sociales. Que l’auteur se tourne vers cette source pour étayer son propos confère à son essai une actualité qui ne le quitte jamais, et rappelle que la quête de l’Unité s’écrit aussi contre ceux qui en redoutent la lumière.
Le geste final de l’ouvrage a quelque chose qui émeut
Rudyard_Kipling
François Lorre propose une version franc-maçonnisée du poème célèbre de Rudyard Kipling, ce frère initié à Lahore qui fonda plus tard sa propre loge, et il la nomme À mon frère. Le vers fameux qui promettait à l’enfant de devenir un homme s’y mue en promesse de devenir un maçon, et cette transposition, loin de trahir l’original, en révèle la sève initiatique demeurée jusque-là voilée. Nous y entendons l’aboutissement de tout le livre, cette conviction que devenir pleinement homme et devenir pleinement frère relèvent du même travail intérieur, du même patient ouvrage sur la pierre brute que nous sommes.
Reste une question que l’auteur n’élude pas et qu’il nous laisse en partage
Une telle synthèse est-elle souhaitable, et surtout est-elle possible, quand chaque tradition tient à ses formes autant qu’à son fond. François Lorre le pressent, qui avance avec la prudence du voyageur et la ferveur d’un croyant sans dogme. Son essai ne prétend pas trancher, il préfère allumer une étincelle et nous laisser entrevoir la moitié du Tout, à charge pour nous de rattraper le temps passé devant la porte. Doutons donc, mais espérons, ainsi qu’il nous y convie, car telle est peut-être la seule conclusion qui convienne à un homme ayant fait de l’incertitude le commencement de sa sagesse.
Ouverture vers une Religion Laïque Universelle – Entre Conclave et Convent ou Le Troisième Testament
François Loore – Le compas dans l’œil, coll. La parole circule, 240 pages, 22 €
Jusqu’au 14 juillet 2026, les Archives nationales consacrent à l’hôtel de Soubise une grande exposition à Gilbert du Motier de Lafayette. À l’occasion du 250e anniversaire de la Déclaration d’indépendance des États-Unis et du bicentenaire du Lafayette College, cette manifestation interroge une figure à la fois héroïque, politique, controversée et profondément symbolique. Avec son catalogue publié par GrandPalaisRmn et les Archives nationales, l’exposition offre bien davantage qu’un hommage. Elle propose une traversée de l’âge des Lumières, de l’opinion publique naissante, de la célébrité moderne et de l’idéal maçonnique de liberté.
Hôtel de Soubise – La cour d’honneur.
Il est des hommes dont la vie semble avoir été tracée sur une carte plus vaste que leur propre destin
Lafayette
Gilbert du Motier de Lafayette appartient à cette famille rare. Né en 1757, mort en 1834, il traverse les grandes secousses du monde moderne, de la guerre d’Indépendance américaine aux premiers élans de la Révolution française, de la chute de Napoléon Ier à la monarchie de Juillet. Il ne se contente pas d’habiter son siècle. Il le parcourt comme on traverse une mer, avec ses vents contraires, ses promesses, ses naufrages et ses aurores.
L’exposition Lafayette entre France et Amérique
Histoire et légende, présentée au musée des Archives nationales, à l’hôtel de Soubise, du 1er avril au 14 juillet 2026, vient rappeler combien ce nom demeure l’un des plus puissants traits d’union entre deux rives. D’un côté, l’Amérique, où Lafayette reste le « héros des deux mondes », compagnon de Washington, ami de la liberté, jeune aristocrate français venu offrir son épée à une nation en naissance. De l’autre, la France, où son souvenir demeure plus complexe, parfois admiré, parfois discuté, toujours inséré dans les tensions de 1789, de 1791, de 1830 et des débats infinis sur la Révolution.
Le catalogue de l’exposition, publié en mars 2026 par GrandPalaisRmn et les Archives nationales, prolonge cette lecture avec une grande richesse documentaire
George_Washington_by_Peale_1776
En 208 pages, il accompagne le visiteur dans cette double histoire, politique et imaginaire. Il rappelle que Lafayette a construit son personnage autant qu’il fut construit par les autres. Mémoires, portraits commandés, gravures, chansons, rapports de police, articles, objets fabriqués en série, images admiratives ou caricaturales composent un vaste miroir. Lafayette n’est pas seulement un acteur de l’histoire. Il devient l’un des premiers grands personnages publics de la modernité.
C’est là l’un des fils les plus passionnants de l’exposition
Lafayette appartient à ce moment où l’opinion publique entre dans le jeu politique. Le XVIIIe siècle invente une nouvelle manière de voir les figures publiques. Le héros n’est plus seulement célébré par les cours, les armées ou les institutions. Il circule dans les journaux, les estampes, les chansons, les objets du quotidien. Il devient image, rumeur, affection, accusation, légende. Sa personne est reproduite, discutée, vendue, aimée, attaquée. L’homme devient figure. La figure devient mémoire.
Cette célébrité, Lafayette l’a connue dans toute son ambivalence
Aux États-Unis, elle prend les traits d’une véritable ferveur. Son voyage triomphal de 1824-1825 déclenche une « Lafayette-mania » faite de réceptions, de banquets, de portraits, de souvenirs, de produits dérivés. L’Amérique voit en lui un témoin vivant de sa naissance politique. En France, le même homme est exposé à la violence des pamphlets, des caricatures et des campagnes hostiles. Il est loué comme défenseur des libertés, puis accusé par les uns de trahison, par les autres de modération excessive. La gloire devient épreuve. La renommée devient combat.
Lafayette fut d’abord un homme de passage
Passage entre l’Ancien Régime et les révolutions modernes. Passage entre noblesse héréditaire et mérite civique. Passage entre l’Europe et l’Amérique. Passage entre la guerre et le droit. Il quitte très jeune la sécurité de son rang pour rejoindre les insurgés américains. Ce départ a quelque chose d’initiatique. Il faut rompre avec le monde reçu pour entrer dans un monde à bâtir. Il faut traverser l’océan pour comprendre que la liberté n’est pas seulement une idée philosophique mais une œuvre à accomplir.
Cette dimension éclaire fortement la partie maçonnique de l’exposition
Groupe en bronze de Bartholdi (1890) – sur le socle : « La Fayette et Washington »
Lafayette appartient à cet univers des Lumières où les Loges, les sociétés de pensée, les cercles savants et les réseaux intellectuels font circuler les idées d’émancipation, de tolérance, de perfectibilité et de fraternité. La Franc-Maçonnerie du XVIIIe siècle ne se confond pas avec un parti politique. Elle est d’abord un espace de formation morale, de sociabilité choisie, de travail sur soi et d’ouverture à l’universel. Elle offre un langage symbolique à une époque qui cherche à penser l’homme autrement que par la naissance, le privilège ou la soumission.
Dans cette perspective, Lafayette apparaît comme une figure naturellement lisible à la lumière maçonnique.
Il est l’homme de la liberté conquise, de la parole engagée, de l’alliance entre l’idéal et l’action
Son itinéraire réunit ce que la tradition initiatique ne cesse d’enseigner. Il ne suffit pas de proclamer la lumière. Il faut la servir. Il ne suffit pas d’aimer l’humanité en idée. Il faut risquer quelque chose pour elle. Il ne suffit pas de parler de fraternité. Il faut franchir les frontières qui séparent les peuples, les langues, les régimes et les mémoires.
La présence, dans l’exposition, de l’épée de Lafayette prêtée par le musée de la franc-maçonnerie constitue à cet égard un moment particulièrement fort
L’objet dépasse la simple évocation militaire. Une épée peut être l’arme du soldat, le signe du commandement ou le souvenir d’un combat. Mais dans une lecture maçonnique, elle est aussi un symbole de rectitude, de vigilance et de discernement. Elle garde le seuil. Elle protège l’espace sacré. Elle rappelle que la force doit être maîtrisée par l’esprit, que le courage doit être orienté par la justice, que la puissance n’a de sens que soumise à une exigence morale.
L’épée de Lafayette dit donc beaucoup plus qu’une carrière militaire
Elle résume une tension intérieure. D’un côté, le fer, la guerre, le combat, la décision. De l’autre, la lumière, le droit, la liberté, la construction d’un ordre plus juste. Elle est l’image même de cette force convertie en service. Dans les mains d’un homme comme Lafayette, elle n’est pas l’instrument de la domination mais celui d’un engagement. Elle ne célèbre pas la violence. Elle rappelle que certaines libertés ont dû être défendues contre l’arbitraire.
La partie consacrée à la Franc-Maçonnerie permet ainsi de replacer Lafayette dans un paysage spirituel et intellectuel plus vaste
Les Lumières ne furent pas seulement un mouvement d’idées abstraites. Elles furent aussi des lieux, des rencontres, des correspondances, des réseaux, des serments, des gestes. La Loge, dans ce monde en transformation, offrait une pédagogie de l’égalité symbolique. Des hommes de conditions différentes pouvaient s’y reconnaître Frères. Dans cet espace, le rang social s’effaçait devant le travail commun. La parole circulait. L’homme apprenait à se penser comme être perfectible.
Lafayette, bien sûr, ne se réduit pas à cette appartenance ni à cette sensibilité
Mais la dimension maçonnique permet de comprendre une cohérence profonde de son parcours. Il ne fut jamais seulement un aristocrate libéral, un soldat idéaliste ou un personnage politique d’équilibre. Il fut aussi l’un de ces hommes pour qui la liberté devait devenir une architecture. Une architecture intérieure et extérieure. Une manière de bâtir l’homme en même temps que la cité.
Le catalogue insiste à juste titre sur cette construction de la figure publique
Lafayette a produit, commandé, reçu et suscité des images. Il a laissé des traces personnelles, mais aussi une immense constellation de regards posés sur lui. Mirabeau, Napoléon, Germaine de Staël, Chateaubriand, Lamartine et tant d’autres ont contribué à façonner son image. Certains l’admirent, d’autres le jugent avec sévérité. Mais tous reconnaissent qu’il occupe une place singulière dans le théâtre politique de son temps.
Cette exposition montre donc un Lafayette double, triple, multiple
Le jeune héros américain. Le général de la Garde nationale. L’homme de 1789. Le prisonnier. Le témoin critique de l’Empire. L’ami fidèle des États-Unis. L’acteur de 1830. Le nom donné à des rues, des établissements, des navires. Le visage imprimé sur des objets. Le personnage chanté, caricaturé, collectionné, célébré.
La force de l’exposition tient précisément à ce refus de simplifier
Lafayette n’y est pas présenté comme une statue sans ombre. Il apparaît comme une figure vivante, donc traversée de contradictions. Sa fidélité aux libertés individuelles et collectives ne l’a pas toujours protégé des ambiguïtés de l’action politique. Son désir d’équilibre l’a parfois rendu suspect aux yeux des extrêmes. Son attachement à l’ordre constitutionnel l’a placé dans une zone difficile entre l’ardeur révolutionnaire et la peur du désordre. Mais c’est peut-être cette difficulté même qui le rend encore actuel.
Car Lafayette pose une question que notre temps n’a pas résolue
Comment servir la liberté sans la livrer au tumulte ? Comment défendre l’égalité sans abolir la mesure ? Comment vouloir la fraternité sans la réduire à une émotion passagère ? Comment demeurer fidèle à une idée lorsque l’opinion publique transforme les héros en cibles et les figures politiques en objets de consommation ?
Pour un regard maçonnique, l’exposition est précieuse parce qu’elle invite à méditer sur la relation entre l’homme et son image.
Le Maçon sait que l’apparence n’est pas l’être, que le portrait n’est pas la présence, que le métal doit être travaillé, que la pierre brute doit être dégrossie
Lafayette fut lui-même une pierre exposée aux coups de son temps. L’éloge l’a poli. La critique l’a entaillé. L’histoire l’a déplacé. La légende l’a agrandi. Mais quelque chose demeure, sous les couches de mémoire, comme un noyau lumineux.
Ce noyau tient sans doute à une fidélité
Lafayette a voulu servir l’idée que les peuples peuvent se gouverner eux-mêmes, que les libertés ne sont pas des faveurs accordées d’en haut, que l’homme n’est pleinement homme que lorsqu’il se tient debout. Cette conviction, née dans les Lumières, éprouvée par l’histoire, prolongée par le symbole, trouve dans l’exposition des Archives nationales un écrin particulièrement juste.
L’hôtel de Soubise, lieu d’archives et de mémoire, accueille ainsi une figure qui a beaucoup écrit, beaucoup reçu, beaucoup inspiré. Dans ce palais du Marais, les documents ne racontent pas seulement le passé. Ils interrogent notre manière de fabriquer les héros, d’entretenir les légendes, de juger les hommes qui ont voulu agir dans la complexité du monde.
Le catalogue, par la diversité de ses auteurs et la richesse de ses approches, prolonge cette interrogation
Historiens, conservateurs, spécialistes français et américains croisent leurs regards. Cette pluralité convient parfaitement à Lafayette, homme de circulation, de correspondance, de diplomatie et de passage. Publié en français et en anglais, l’ouvrage accompagne lui aussi ce mouvement entre deux mondes.
Il faut donc voir cette exposition non comme une simple commémoration, mais comme une méditation sur la fabrique de la liberté
Lafayette n’y apparaît pas seulement comme un personnage du passé. Il devient une question posée au présent. Que faisons-nous des Lumières reçues ? Que faisons-nous des libertés héritées ? Que faisons-nous de nos épées symboliques ? Les laissons-nous dormir dans les vitrines de l’histoire ou savons-nous encore les comprendre comme des appels à la vigilance ?
Lafayette n’a pas seulement uni deux rives. Il a donné à voir ce que peut être un homme lorsque l’histoire l’oblige à choisir entre le confort de son rang et le risque de son idéal.
Aux Archives nationales, son épée, ses images, ses traces et sa légende composent moins le portrait d’un héros que celui d’un passage. Passage de l’Ancien Monde vers le Nouveau. Passage de la noblesse vers la citoyenneté. Passage de la gloire vers la mémoire. Passage, enfin, de l’histoire vers cette lumière fragile que les hommes libres ont toujours mission de transmettre.
Informations pratiques
Lafayette entre France et Amérique. Histoire et légende
Musée des Archives nationales – Hôtel de Soubise 60 rue des Francs-Bourgeois, 75003 Paris
Du 1er avril au 14 juillet 2026 / Entrée gratuite / Ouverture : Lundi, mercredi, jeudi et vendredi de 10 h à 17 h 30 6 Samedi et dimanche de 14 h à 19 h – Fermeture le mardi et le 1er mai
Catalogue de l’exposition
Lafayette, entre France et Amérique. Histoire et légende – Éditions GrandPalaisRmn / Archives nationales – Mars 2026, 208 pages, 35 € – ISBN 978-2-7118-8179-6 / Aussi disponible en version anglaise sous le titre Lafayette, between France and America. History and legend
Rosa Parks était une femme noire américaine qui, un beau jour de 1955, a simplement refusé de se lever pour céder sa place à un Blanc dans un bus. Un geste minuscule et pourtant, un geste immense. Elle a dit non à l’injustice, non à l’autorité imbécile, non à la soumission tranquille du pouvoir injuste des blancs.
Et nous, chers Frères et Soeurs ?
Nous, on vote pour un repris de justice à la présidence d’un Convent, on applaudit poliment, et on se raconte ensuite qu’« il ne faut pas juger », que « tout le monde a droit à une seconde chance », « qu’il a présenté un casier vierge à son arrivée » et que « c’est la volonté de la majorité ». On est forts pour trouver des excuses philosophiques à notre lâcheté. Rosa Parks a risqué sa vie et sa liberté pour un principe. Nous, on risque… quoi ? Un regard noir du Grand Maître ? Une exclusion temporaire du banquet ? La perte d’un pin’s doré ? Nous posions la question dans nos colonnes de la manipulation des maçonsl’an dernier… nous avons la réponse.
Pauvres de nous.
Hannah Arendt au 1er Congrès des critiques culturelles, 1958
La banalité du mal, comme disait Hannah Arendt, ce n’est pas seulement l’obéissance aveugle aux ordres. C’est surtout cette complaisance molle, cette complicité souriante, cette capacité à fermer les yeux en se disant « ce n’est pas mon combat ». C’est voter une injustice en levant la main avec le sourire, puis aller trinquer à la fraternité comme si de rien n’était.
Combien sommes-nous, dans nos Loges et dans nos Obédiences, à voir des dérives, des incompétences crasses, des malversations à peine dissimulées, et à nous taire ? Combien sommes-nous à préférer la paix du Temple (et surtout la paix de notre petite carrière maçonnique) plutôt que de risquer de « faire des vagues » ? Rosa Parks n’a pas demandé la permission. Elle ne s’est pas dit « attendons de voir ce que va faire la majorité ». Elle s’est simplement assise, et elle est restée assise pour que tous les autres noirs d’Amérique n’aient plus jamais à se lever pour laisser leur place à un blanc.
Où sont nos Rosa Parks en tablier ?
Où sont ceux qui osent se lever (ou rester assis, selon le cas) quand on élit un homme condamné par la justice à une fonction symbolique majeure ? Où sont ceux qui refusent de cautionner l’inacceptable par leur silence ou leur vote de complaisance ? On préfère se raconter qu’« en Maçonnerie on ne juge pas », qu’« il faut rester unis », qu’« on lave son linge sale en famille ». Traduction : on préfère la paix des cimetières à la vérité qui dérange. Frères, Soeurs, un jour viendra où l’Histoire nous posera la même question qu’à tous ceux qui ont préféré se taire :
(Les « éditos » de Christian Roblin paraissent le 1er et le 15 de chaque mois.)
À rebours de ses convictions rationalistes, nous avons récemment recueilli, à la Rédaction, une interview métapsychique de Voltaire. Le bougre a de la suite dans les idées. Le « bougre » ? Je le dis, à la rigueur, dans la première acception que le terme a rencontrée en français, c.-à-d. « hérétique » – l’étymologie renvoyant à de vulgaires Bulgares qui n’entendaient rien à la religion ! –, et certainement pas au sens que le mot reçut, par derrière, de « sodomite », Émilie du Châtelet m’en soit témoin ! Enfin, je confesse qu’à tout prendre, j’aurais encore préféré avoir pu le traiter ainsi de « sacré gaillard », n’était sa constitution chétive qui ne le laissait point paraître, la nature ne l’ayant comblé que par l’esprit. Aussi osé-je espérer que les mannes de ce fichu persifleur m’épargneront toute rancune, tant mille fois mieux que moi il brocarda son monde…
Bref, sans renier les combats que la franc-maçonnerie mena à son époque, elle a pu fort différemment et simultanément, au cours des siècles, réaménagé ses échéances envers l’humanité. C’est tout l’objet de ce billet que de confier à son porteur les valeurs du temps présent qui, s’il prodigue sommairement des apaisements sur certains plans, n’en a pas, pour autant, sur d’autres, remisé les anxiétés au magasin des accessoires. Or actuellement, tous les troubles du monde me font me demander si l’on peut vivre sans spiritualité, en s’accordant sur le fait que celle-ci correspondrait globalement à une quête intérieure visant à comprendre la place de l’homme dans l’univers et à trouver un sens à sa vie. Pour autant, cette tranquille définition recouvre pudiquement les funestes prétentions et les sinistres rivalités que déploient les représentants de certains dogmes et leurs affidés, auprès de vastes pans de population ou avec leur concours.
La vision de la spiritualité est aujourd’hui très vaste dans ses courants or, à l’époque de Voltaire, elle se confondait encore, en Occident, avec la religion, c.-à-d. qu’elle s’intéressait strictement aux relations de l’être humain avec des entités supérieures principalement identifiées à Dieu et au Diable. Et c’est peu à peu que la spiritualité se mit à déborder de la théologie mystique pour embrasser tous les mouvements plus ou moins approchants jusqu’aux efforts philosophiques ou plus précisément métaphysiques cherchant à donner un sens à nos existences communes, en passant par des démarches intérieures, aux qualifications diverses, se proposant d’explorer les dimensions invisibles des réalités. L’Orient, ses écoles de sagesse et ses tribus polythéistes, sans compter les entichements taciturnes pour les sciences occultes, seront passés par là et auront rebattu les cartes, dans l’univers des croyances… La franc-maçonnerie[1] aura relayé ces évolutions, par son attention à toute une variété d’ésotérismes. Fondée sur un même socle de valeurs conjuguant la tolérance et la bienveillance, elle présente, désormais, en France (en France, du moins), des visages protéiformes, même si elle a majoritairement conservé une large trame rationaliste.
Tout cet élargissement comporte des flopées de complications qui, à la différence des montres suisses, ne fonctionnent pas dans un même système. La Maçonnerie est prise entre bien des feux. Elle a beau aimer la Lumière, elle ne peut se contenter, à l’invitation de Voltaire, de voir simplement des hommes d’horizons différents se serrer la main et exposer, à tour de rôle, les progrès des sciences et des arts, à supposer qu’ils en soient encore capables… Du reste, il faut trouver des clés plus pénétrantes pour ouvrir les cœurs, à un moment où, de surcroît, il serait urgent de passer à des énergies douces, alors que le moteur de l’histoire demeure à explosion.
illustration pour « Ecrasons l’infâme ! », hymne des libres penseurs diffusé par « La république anticléricale » dans les années 1880
Face aux immenses défis que l’humanité doit relever dans les décennies à venir, la maçonnerie ne peut guère aligner que de bien maigres divisions, si l’on peut dire. En toute hypothèse, elle risque de se noyer dans l’épaisseur du trait, attendu précisément la faiblesse de ses effectifs qui culminent à un quart pour cent de la population nationale.
Soyons lucides et prenons-nous y de notre mieux : qu’importe que nous ayons en tête de tirer, de la caisse des symboles, le viatique nécessaire à la préparation intérieure des hommes ou de souffler dans la trousse à idées pour réchauffer nos arrière-boutiques, de toutes façons, chacun de nous devra se débrouiller avec une petite pharmacie de campagne… J’aurais tellement aimé pouvoir dire à ce roué de François-Marie Arouet : « Arouet, roué et demi ! », mais la dureté des temps m’impose, en saluant cette haute figure des Lumières, de reprendre les deux initiales de la formule dont Voltaire signait ses lettres : E. I., pour « Écrasons l’Infâme », et d’en parapher cette chronique : E. I., pour « Évitons l’Impasse ! »
[1] Ce 10 juin 2026, 450.fm a lancé le 1er annuaire mondial des obédiences maçonniques, qui constitue, à l’échelle planétaire, une innovation majeure dans l’accès à l’information maçonnique. Unique en son genre, ce répertoire « encyclopédique, évolutif, méthodique et sourcé » est en libre accès sur le site, sous un nouvel onglet. Pour sa présentation, cliquer ici.
Oscar Fingal O’Flahertie Wills Wilde (1854-1900) fut l’un des plus grands artisans du paradoxe moderne : écrivain, dramaturge, poète, critique, esthète, et aussi frère initié en Franc-Maçonnerie au sein de l’Apollo University Lodge № 357, à Oxford, où il fut reçu le 23 février 1875, puis élevé au grade de Maître Maçon, le 25 mai de la même année (alors que, né le 16 octobre 1854, il avait moins des 21 ans requis et avait donc dû bénéficier d’une dispense, peut-être sur les instances de son frère aîné William, qui était déjà franc-maçon). Quoiqu’il en soit, son goût inné pour le rituel, le masque, la mise en scène et la forme symbolique fait de lui un interlocuteur presque naturel, lorsque l’on interroge un homme sur le Temple, la Lumière, le secret et la transformation intérieure.
Plus que relevant d’une simple anecdote biographique, sa qualité maçonnique éclaire, en retour, une partie de son imagination littéraire : le théâtre de la vie, le travail sur soi, la pierre brute polie par l’art, la beauté qui précède, oriente et parachève la morale.
450.fm : Monsieur Wilde, qu’est-ce qui vous a poussé, jeune étudiant, à frapper à la porte du Temple ?
Oscar Wilde : La curiosité, mon cher, cette délicieuse maladie dont je n’ai jamais voulu guérir, et je doute que je l’aurais même pu, car elle est, par un doux paradoxe, l’un des seuls remèdes contre l’ennui moral, où l’esprit meurt à petit feu dans le ressassement des idées reçues. J’étais jeune, idéaliste – comme il serait coupable de ne pas l’être à cet âge –, volontiers crâneur – avec toutes les intempérances des énergies neuves –, et, par conséquent, immanquablement attiré par tout ce qui répandait un parfum de mystère et imposait une auguste beauté avec des colonnes, des portiques, des mosaïques et des trônes. Je me méfiais épidermiquement des évidences confortables. Aussi bien, la Franc-Maçonnerie ne m’apparaissait pas, à cette époque, comme une institution morale austère, mais bien comme une promesse : celle d’un théâtre secret où ce qui se joue n’a pas vocation à distraire, mais à révéler à l’être les voies de sa transformation.
J’y voyais un univers où le symbole volatilisait les plates apparences, où l’on ne se contentait pas d’invoquer un homme idéal, mais où l’on s’appliquait à dégager les scories, à rendre la conscience de soi plus attrayante par son élan purifié. Un étudiant, je le sais bien, n’aspire pas seulement à des vérités abstraites, mais se laisse aussi conquérir par la vaillance de leurs chatoiements, l’accomplissement de leurs harmonies. C’est un besoin d’incarnation : une voix, un visage, dans l’agrandissement de la lumière. La Loge, à mes yeux, offrait précisément cela : non un corpus de réponses implacablement articulées mais un art de souffler le chaud et le froid, d’instiller les questions et de les faire vibrer.
En outre, la Franc-Maçonnerie semblait, à mes yeux d’étudiant à Oxford, une société où le rang, la fortune et l’origine pesaient infiniment moins que dans les salons londoniens. C’était déjà une invitation à imaginer un monde où l’intelligence et la sensibilité auraient plus de prix que les titres et les héritages. Et je soupçonnais, peut-être un peu naïvement, que ce monde existait déjà, dans un repli de l’humanité, à l’écart du bruit et de la vanité du monde.
Oscar Wilde : Avec un mélange exquis d’amusement et d’émotion, ce qui est à mes yeux la seule manière honnête de vivre les choses. Il y avait dans cette scène tout ce que j’aime : le secret cardinal et cardiaque, la suspension temporelle et lumineuse, la parole saisissante et lapidaire, l’étrange noblesse des gestes codifiés, la présence d’un silence qui ne se consumait pas à vide, mais s’élevait dans une conscience ineffable. Être conduit les yeux bandés, entendre des voix graves, sentir que l’on passe d’un monde à un autre, c’est déjà du grand art dramatique ; c’est même l’une des rares formes de théâtre qui prétendent transformer celui qui y entre, et non seulement le distraire, c.-à-d. non point lui offrir un petit détour en dehors de soi mais le retourner brusquement à l’intérieur de lui-même.
J’ai immédiatement compris que j’entrais dans une société qui prenait le beau très au sérieux, nullement au sens superficiel de l’apparence, mais au sens profond de la forme s’élevant par son principe même. La véritable initiation ne consiste pas seulement à recevoir des symboles, à apprendre des mots, à mémoriser des gestes ; elle consiste à accepter de ne plus être tout à fait le même après les avoir reçus, c.-à-d. intériorisés. Or c’est là une des choses les plus rares au monde. La plupart des hommes ne veulent pas changer ; ils veulent seulement être un peu plus flattés, fût-ce sous les dehors de la critique, c.-à-d. magnifiés après avoir été momentanément égratignés.
La dramaturgie de l’initiation maçonnique m’a séduit parce qu’elle donnait au silence une ampleur et une dignité absolument inconnues de la vie mondaine. D’ordinaire, on parle pour occuper le vide ; en Loge, le silence est le siège de la présence. Je sentais, pour la première fois, que le vide ne signale pas toujours un défaut, une carence, mais est alors rempli d’élévation et de solennité. Et je compris, peut-être un peu rapidement, en cultivant ma pente, que la Maçonnerie n’est pas seulement une école morale, mais une esthétique de la transmutation où l’homme apprend à se remodeler, lentement, avec patience, avec art.
450.fm : La Maçonnerie a-t-elle influencé votre conception de l’art ?
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Oscar Wilde : Sans doute, de façon souterraine, car je soupçonne l’art d’avoir secrètement rêvé d’être initiatique sans oser l’avouer. La Franc-Maçonnerie enseigne que l’homme est une pierre brute qu’il faut polir avec art. N’est-ce pas là la plus belle définition de l’esthétisme ? Transformer le vulgaire en beauté, la matière en chef-d’œuvre, l’homme ordinaire en œuvre d’art vivante. L’art, comme la Loge, ne consiste pas à nier la nature humaine, mais à la sculpter jusqu’à ce qu’elle se débarrasse des vulgarités factices auxquelles elle croit parfois même s’identifier et à libérer un souffle qui la transfigure et ne se réduise plus à sa banale respiration mécanique.
J’ai toujours pensé que la vie devait imiter l’art, et non l’inverse. Or la Maçonnerie est une des rares institutions qui ne se contentent pas de moraliser ; elle pratique la forme, le rite, l’ordonnance, l’harmonie. Elle comprend qu’un symbole bien placé peut enseigner davantage qu’un sermon mal écrit et que la beauté est une forme de vérité souvent plus puissante que la réalité brute. Elle ne se contente pas de dire à l’homme qu’il doit être meilleur ; elle le fait entrer dans un espace où la transformation devient possible – et même désirable.
En ce sens, la Maçonnerie n’est pas seulement une école morale : c’est une esthétique de la transformation intérieure. L’art, pour moi, ne vise pas seulement à représenter le monde, mais à lui donner une forme plus noble. La Franc-Maçonnerie propose exactement cela à l’homme : une forme plus noble de lui-même. Et c’est là que l’art et la Maçonnerie se rejoignent, non dans une simple union superficielle – une expression –, mais dans une rencontre profonde entre la substance et la forme – une fusion.
450.fm : Quel est le symbole maçonnique qui vous a le plus frappé ?
Oscar Wilde : Le fil à plomb, sans hésiter – je dirais plutôt marqué que frappé, vous comprenez pourquoi – ; en effet, il rappelle à l’homme qu’il n’est jamais aussi gracieux qu’il le croit. Tout être humain se redresse volontiers devant les autres – il bombe le torse –, mais il s’incline assez vite devant ses propres contradictions – il se vautre. Le fil à plomb n’a aucune indulgence : il n’est que rectitude, il exige de se tenir droit, dans un monde où, en général, alternent la pose et la posture, la courbure et la sinuosité. C’est un symbole sans complaisance ni flagornerie, à ce point épuré qu’il en est immatériel. C’est l’axe intransigeant par nature, puisqu’il est l’absolu traversant la matière. En tant que tel, il est voué à ne demeurer qu’un symbole. On pourrait imaginer son pendant, sous la voie lactée, dans le scintillement de l’étoile du Berger, guide céleste et planète brûlante, pour l’homme qui chemine dans le semi-désert, le maquis, le marécage de l’histoire humaine.
J’aime aussi l’acacia, parce qu’il est l’un de ces symboles imputrescibles qui reculent les limites du temps, sans cesser d’être modestes. Nous sommes tous tragiquement mortels et c’est justement pourquoi nous avons inventé les signes, les rites et les récits : pour entourer notre sentiment de finitude d’autres choses que de vapeurs d’encens et de halos de lumière. Le symbole maçonnique a cette élégance rare de ne jamais expliquer lourdement ce qu’il suggère, avec, cependant, une vigueur impérissable. C’est une allégorie muette qui se laisse peu à peu deviner par qui veut bien sincèrement l’explorer.
Le fil à plomb, l’acacia, l’équerre, le compas, le tablier, la pierre brute : chacun de ces symboles est une invitation à devenir autre. Et c’est précisément là que la Maçonnerie rejoint l’art : elle ne se contente pas de dire à l’homme ce qu’il est, elle le met en position d’envisager ce qu’il pourrait être.
450.fm : La fraternité maçonnique correspondait-elle à votre idéal ?
Tombe d’Oscar Wilde
Oscar Wilde : La fraternité est une idée charmante, tant qu’elle reste esthétique, tant qu’elle ne se réduit pas à un simple impératif moral. J’ai rencontré dans les Loges des hommes cultivés et spirituels, capables de silence, d’écoute et de conversation, et même, à ce stade, de vérité, je veux dire d’une vérité qui ne s’abat pas sur vous comme un verdict, une vérité composite et vivace qui se discipline dans le chaos. La fraternité maçonnique m’a intéressé parce qu’elle prétendait unir ce que le monde sépare : l’origine, le rang, la fortune, les vanités. C’était déjà, en elle-même, une sorte de miracle, dût-on s’arrêter à ces premières considérations. C’est évidemment bien plus, pour qui s’est engagé sur le chemin.
Mais je dois ajouter que la fraternité véritable, pour moi, n’est pas seulement morale ; elle est aussi intellectuelle et sensible. Deux esprits qui se reconnaissent enfin dans la beauté échappent plus aisément au ridicule que deux consciences, toutes éblouies de leurs vertus, qui s’inclinent, à la première occasion, pour se congratuler. Le monde est plein d’hommes « bons », à les en croire ; il est bien plus rare d’y rencontrer des êtres empreints d’élégance dans la pensée, de justesse dans le sentiment, de force dans le silence.
La fraternité maçonnique, lorsqu’elle est vraie, est une fraternité de l’âme et de l’esprit, elle fait fi des conventions et des convenances. Or c’est précisément là mon idéal : une fraternité où la beauté, la matière et l’esprit s’allient pour aiguillonner la vérité, non une vérité de glace ou de marbre devant laquelle on s’agenouille, mais une vérité tenant toute dans la sublimation de l’art et qui, à la manière de l’homme qui se transforme, se transforme elle-même indéfiniment.
450.fm : Avez-vous été déçu par la Maçonnerie ?
Oscar Wilde : Déçu ? C’est un adjectif trop abrupt, pour un sentiment plus pointilliste, disons plutôt que j’ai découvert, comme dans toutes les institutions humaines, de nombreux petits abîmes creusés au pied de l’idéal. La Franc-Maçonnerie promet la Lumière, mais certains de ses adeptes semblent surtout y chercher un éclairage flatteur pour leur ego. Entre nous, je n’avais pas besoin de cela, étant même parvenu à faire passer pour de l’humour la déclaration de mon propre génie[1]… En revanche, ce travers universel manque d’éclat quand il s’étale avec suffisance et avec sottise. Vous le retrouvez en maçonnerie, parmi ceux qui font mine de s’éprendre des symboles et sur qui ils glissent, comme l’eau sur les plumes d’un canard. Ne rien exiger en retour, c’est bien et c’est même prudent, quand vous vous adressez aux autres ; mais c’est moins bien et c’est même fort laid quand vous vous mettez vous-même en scène et que vous vous placez au centre du jeu (je dis bien jeu : J-E-U). Ici, l’orthographe compte car certains s’y méprennent avec autant de constance que d’inconsistance. (N’oubliez pas que je parle assez bien votre langue pour y faire des jeux de mots : n’ai je pas écrit directement en français, en 1891, une tragédie intitulée : Salomé ?) Pour revenir à notre propos, je dirai que ces buses infatuées s’affublent, avec autant de solennité que d’ennui, d’un petit moi tout décoré de symboles, dans le vain espoir de masquer leurs oripeaux.
Ces cas pathétiques se concentrent le plus souvent en certains points de la hiérarchie, puisque cette hiérarchie qui devrait être intérieure est loin de l’être exclusivement, la course aux hochets n’y étant pas un sport négligeable. J’inclus ainsi ces fanfarons empanachés dans la cohorte des « frères » qui, au cours des temps et sous diverses latitudes, ont pu transformer une voie de perfectionnement, pas seulement en gentils clubs services ou en cercles d’influence à peine occultes, mais, de proche en proche, l’ambition dégradant les comportements, en réseaux d’affaires plus ou moins tentaculaires voire en organisations aux activités rigoureusement inavouables, comme la chronique judiciaire l’illustre actuellement à Paris. Il est déjà regrettable que le tablier puisse devenir un déguisement, quand il recouvre une pierre qui reste brute. De fait, cela comporte inévitablement des risques de dérive. Mieux vaut alors un individualisme débridé, voyez-vous ! un individualisme qui ne doit rien à personne.
Pour autant, majoritairement, la franc-maçonnerie ne déçoit pas ses membres dans les grandes largeurs, quoique, marginalement aussi, chez ceux qui la quittent, pour sa trivialité et sa paresse. Cela ne concerne pas un très grand nombre d’ateliers mais on devrait y réfléchir, être un peu plus soucieux de l’assiduité au travail ! Certes, la franc-maçonnerie a eu et a encore ses grands moments et ses grands mouvements et, comme alors elle est vertueuse, on n’en parle pas. Si vous voulez mon sentiment qui ne vise pas qu’elle, une institution est toujours plus belle, sous le jour radieux de ses objectifs, qu’à la lumière crue de certaines de ses pratiques. C’est pourquoi, à mon avis, il est important de garder à l’esprit que tout Temple réclame des sacrifices ; or il existe toujours de prétendus adeptes qui n’y déposent, comme offrandes, que de la pacotille ou des couronnes flétries. Je n’ai jamais regretté la Maçonnerie dans la justesse ni la hauteur de ses conceptions, mais, au delà des légers étourdissements pittoresques – et plutôt naïfs – que certains y éprouvent, je me demande comment vous pourriez corriger les grossiers simulacres auxquels confinent ces grand-messes où des mamamouchis quêtent inlassablement de la reconnaissance, dans un panurgisme somnolent. Même si les loges sont suffisamment indépendantes pour qu’on ne puisse pas dire que le poisson commence à pourrir par la tête, c’est toujours le chef d’orchestre qui conduit la symphonie et il faut aussi que le hautbois et le premier violon donnent le « la ». Bref, en l’état du monde et dans la condition d’affaiblissement où se trouve la franc-maçonnerie, j’augure mal son avenir, si elle ne s’attache pas, toute entière, à trouver, à l’unisson de ses principes, une fréquence universelle pour les temps présents ? Quant au diapason, il ne varie pas : c’es toujours 440 Hz…
[1] Allusion à une anecdote se rapportant à son arrivée aux États-Unis, le 2 janvier 1882, où, avec une feinte ingénuité, il répond à un douanier : « Je n’ai rien à déclarer, hormis mon génie » (« I have nothing to declare except my genius »).
450.fm : Si vous vous en référez à votre expérience, le secret maçonnique vous plaisait-il ?
Oscar Wilde : Par principe, car le secret est l’un des derniers refuges du charme. Tout ce qui est trop visible s’achève en vulgarité ; tout ce qui est commodément accessible perd de son intensité poétique. Le secret, au contraire, donne de la profondeur, de la gravité à ce qui n’en avait pas encore. Il en devient musical, mélodique, harmonique. Il y a toujours quelque chose d’assez ridicule et, pour tout dire, d’assez sot à s’échiner à livrer toutes les explications du monde en une phraséologie interminable, alors qu’on dit beaucoup plus en disant moins. Par l’arrêt qu’il impose, le secret maçonnique vous y invite. Je ne parle pas spécialement ici du secret d’appartenance qui peut être la source des problèmes que j’ai évoqués tout à l’heure mais qui reste nécessaire dans les contextes d’hostilité qu’affrontent un peu partout les partisans de la liberté de conscience. je vise les secrets propres aux cérémonies, aux rituels, et aux symboles. Vous direz, c’est un peu ridicule car on trouve toute une littérature sur ces sujets. Qu’importe ! Ce qui compte, c’est d’en maintenir la magie et cette magie est enclose dans le vécu des membres en loge. Il faut donc continuer à en interdire la divulgation même si cette divulgation est à portée de main, depuis des siècles. Je suis connu comme le prince du paradoxe et je ne suis donc pas gêné pour vous le dire. Quant aux mots secrets, aux mots de passe, aux mots de semestre, ce sont de bons exercices pour la mémoire. N’oubliez pas que vous vieillissez aussi et c’est mentalement excellent pour vous !
La franc-maçonnerie est un chemin que les errances et les dissipations de ma vie, mes foucades et mes mondanités, bref, la volatilité de mon caractère ne m’ont pas permis de retrouver ; mais cela ne m’empêche pas de dresser un parallèle entre l’art et la franc-maçonnerie. La leçon est la suivante et elle se vérifie, dans les deux cas : l’intelligence joue aux cartes et ce n’est certainement pas en les étalant sur la table qu’on engage la partie. Il y a un temps pour les abattre et c’est à la fin, à chaque fin, celle d’un chapitre ou celle d’un degré. Vous êtes sans doute comme moi : vous n’aimez pas les joueurs trop pressés… C’est en quoi le secret maçonnique, lorsqu’il est digne de ce nom, n’a rien d’une coquetterie : c’est une discipline toute en retenue. Il oblige l’homme à mesurer sa parole, à peser ce qu’il transmet, à comprendre que le mystère n’est pas l’ennemi de la vérité, mais parfois sa mise en scène la plus éloquente et la plus élégante. Le secret l’aide à franchir des étapes, à progresser dans sa propre histoire. Ce n’est pas une vérité cachée suspendue d’avance au-dessus de sa tête comme une épée de Damoclès ou un angelot psalmodiant l’Esprit Saint, mais une vérité qui s’offre patiemment à qui la mérite et qui, comme en art, prend, à chaque fois, une forme singulière. Dites-vous bien que rien de ce qui est précieux ne se dissipe par enchantement dans la clameur du monde.
450.fm : La Maçonnerie vous a-t-elle aidé dans votre vie personnelle ?
Le portrait de Dorian Gray – Oscar Wilde
Oscar Wilde : Elle a, au moins, confirmé en moi cette intuition profonde qu’un homme ne se sauve pas seulement par ses idées, mais par la forme qu’il donne à son existence. J’ai toujours pensé que la vie devait être belle avant d’être utile, et la Maçonnerie m’a donné l’exemple d’une école du geste, de la tenue, de la répétition signifiante. Un rituel bien conduit vaut mieux qu’une pensée maladroite. Mettez cela en balance : les pensées maladroites pullulent, alors, un peu de rituel, là-dessus, ça ne peut pas faire de mal, n’est-ce pas ? À cet égard, il y a une locution latine dont certains rites ont fait une devise et que je vous propose de méditer à loisir, c’est: Ordo ab Chao, que je traduirais volontiers par « l’Ordre extrait du Chaos », où l’on doit comprendre qu’il s’agit d’une action et de son résultat et non d’un composant que l’on mettrait à part. J’ai choisi ce participe passé pour faire allusion aux mystères multiples de cette extraction dont chacun doit concocter sa recette, à sa façon. Et ce n’est pas pour autant qu’il en est quitte pour toujours. Il apprend, il acquiert du métier mais c’est une épreuve qui ne s’arrête jamais vraiment. C’est un défi permanent car, comme le chaos est perpétuel – et sur ce constat, l’artiste et le franc-maçon convergent, avec l’homme de la rue, au demeurant… –, eh bien, l’ordre est toujours à recommencer, pour reprendre le verbe qu’utilisera, en 1920, Paul Valéry, dans son célèbre poème : « Le cimetière marin » : La mer, la mer, toujours recommencée !
La franc-maçonnerie m’a aussi rappelé que l’on peut être vrai jusque dans la manière d’être théâtral. Ce n’est pas parce qu’un geste est magistralement symbolique qu’il est faux ; c’est précisément parce qu’il est symbolique qu’il peut être magistralement exécuté. C’est tout l’art du pinceau dans la calligraphie chinoise ou de la gestuelle stylisée du théâtre nô, au Japon. Autant dire qu’il n’y a pas lieu de glorifier l’indistinction des situations banales : leur brouillard est aussi fait de nos embrouillements. Plutôt qu’à jouer sa vie comme une mauvaise pièce où l’on improvise de façon trouble et désordonnée, la Maçonnerie m’a appris à mieux tenir mon rôle, à savoir le porter haut, à y donner une direction… si possible, jusqu’à la scène finale dont, de toutes façons, on ignore tout, auparavant. Pour mon compte, il fut certainement préférable que je n’en susse rien d’avance car mes derniers jours furent obscurs et misérables. Je crois que vous en direz un mot au bas de cet entretien.
Soyons plus gai ! La Maçonnerie m’a aussi donné des symboles, des frères, des soirées, et même une forme de solitude plus riche, plus solennelle. Elle m’a appris que l’homme peut être seul sans être isolé et que le silence est le contraire du silence (vous commencez à discerner en moi un amateur invétéré de paradoxes ; cela tombe bien, la maçonnerie n’en est pas avare, non plus). Je disais donc que le silence est le contraire du silence, précisément parce qu’il imprime dans notre esprit davantage de sens que la plupart de nos bavardages, fussent-ils savants ou philosophiques.
450.fm : Que pensez-vous de l’égalité en Loge ?
Oscar Wilde : L’égalité est une belle et nécessaire fiction, une de ces idées qui ne sont peut-être pas vraies dans le monde, mais qui sont indispensables dans le Temple. En Loge, elle possède au moins la vertu de mettre en suspens les titres et les fonctions, ce qui est déjà un soulagement pour les âmes épuisées par les conventions et les disparités sociales. Le noble et le roturier s’y disent frères et, pour l’espace de quelques instants – et non en l’espace de quelques instants, un tel bouleversement serait une illusion abyssale –, l’humanité retrouve quelque chose de sa dignité perdue, c.-à-d. de son unité originelle.
Mais il faut bien admettre que l’égalité est plus facile à proclamer qu’à vivre. Les hommes transportent toujours avec eux leur vanité, leur rang, leur désir de gloire. La Loge est intéressante précisément parce qu’elle essaie, contre l’évidence de la société, de faire exister une fraternité, là où le monde fabrique sans cesse des distinctions et des divisions, à la faveur des ambitions et des injustices. D’ailleurs, je le relevais, tout à l’heure, elle est un peu rattrapée par la patrouille des chapeaux pointus et des chemises à fleurs. Sous leurs grands airs de componction, ce n’est jamais, pour eux, qu’une apothéose de carnaval où ne leur manquent plus que les confetti, les sarbacanes et les serpentins – piètre caravane de haines recuites et d’orgueils indurés entonnant, dans les cérémonies, l’amour fraternel et la paix universelle.
Cependant, dans beaucoup de tenues, quand les choses se passent bien – et c’est souvent le cas, même si je raille certains comportements que ma bonne nature ne saurait épargner –, l’égalité en Loge est, il faut bien le dire, une sorte de miracle, une espérance, certes, appelée à demeurer au seuil de nos vies sociales, mais une promesse qui, même si on ne la tient pas durablement envers ses semblables – je dis, à la fois, « semblables » par antiphrase et en référence à notre irréductible condition humaine –, une promesse qui, néanmoins, se renouvelle à chaque fois que l’on se tourne sincèrement vers le centre du cercle, c.-à-d. dans le déploiement du monde, vers le point qui contient tout.
On retrouve ici l’idée du fil à plomb que j’ai évoqué au début de cet entretien, où vous me demandiez de vous désigner, en quelque sorte, un « symbole totémique », une analogie esthétique rappelant visuellement, pour moi, l’idéal le plus difficile à atteindre ; et, n’ayez crainte, je fais dûment la distinction d’avec un « symbole fétiche » car nous savons bien – et cela m’a plu – qu’en maçonnerie, il n’y a que des représentations qui donnent à réfléchir, aucun emblème que l’on vénère ; ce pourrait être, à la limite, le cas du delta lumineux, qui est allumé à l’orient au-dessus du maître de loge, que l’on nomme ainsi parce qu’il a une forme de triangle équilibré s’approchant de celle de la quatrième lettre de l’alphabet grec, en majuscule : Δ, et qui, en l’occurrence, comporte en son centre un motif, tantôt un œil, celui de la conscience, voire celui d’Horus qui, après sa restauration, eut magiquement une capacité de vision s’étendant à « l’invisible », tantôt le tétragramme hébreu YHWH [יהוה] qui signifie « être » avec les marques de conjugaison du passé et du futur: « Celui qui était, qui est et qui sera », vous voyez Qui je veux dire, cet Ineffable dont ce serait le nom, eh bien, même là, il ne s’agit nullement d’un symbole d’adoration ; c’est dire que, même quand on fait allusion de façon quasi transparente au Grand Architecte de l’Univers, sous couvert, parfois, de diverses traditions recourant à une sorte de métrologie sacrée, le delta lumineux ne fait l’objet d’aucune piété, d’aucun acte de dévotion : il renvoie à l’infini, à l’inconnu, à l’inconnaissable, donc, à l’univers et spécialement à ce qui en serait le Principe, en Occident : l’Un. Certes, on se tourne vers lui, mais on ne s’y prosterne pas car, si l’on va vers la sagesse avec humilité, c’est sans servilité ni supplication. C’est cela le respect pour moi. Il ne peut être, à chaque étape, qu’un acte de liberté. Et, à l’échelle de la Loge, il se témoigne naturellement par cette règle d’égalité qui place chacun de plain pied avec l’autre, en reconnaissant à tous les mêmes droits et – comme j’aimerais y croire – les mêmes devoirs.
450.fm : Avez-vous continué à fréquenter les Loges après Oxford ?
Oscar Wilde : Moins que je ne l’aurais souhaité et moins encore que j’aurais pu m’enhardir à le confesser à ces employés de la morale publique que sont les juges. La vie londonienne, les dîners, les succès, les amitiés brillantes, les fatigues sociales : tout cela prend le pas sur les engagements discrets. Mais l’éloignement n’est pas l’abandon, il n’est pas l’oubli. Un être n’efface pas ce qu’il a réellement éprouvé, sous prétexte qu’il a vieilli ou voyagé, surtout s’il a fait vœu d’écrire sur ce qu’il a pu comprendre des hommes.
C’est pourquoi je n’ai jamais renié mon appartenance. Au contraire, j’ai toujours trouvé quelque noblesse à ces fidélités silencieuses qui ne réclament pas de publicité. Les fraternités véritables continuent d’agir, même lorsqu’on ne les fréquente plus assidûment. Elles se présentent alors moins comme un carnet de rendez-vous que comme un pôle magnétique, à celui qui a traversé les mers.
La Maçonnerie, pour moi, ne fut jamais assimilée à une institution que l’on visite : c’est une forme de mémoire intérieure, une manière de porter en soi un Temple invisible, même quand on ne franchit plus les portes du Temple matériel, même si la vie vous a constamment entraîné au delà des sentiers battus. Je crois que figure, dans certains rituels, un bien connu « pas de côté » qui constitue « une invitation à rencontrer, à agir, à découvrir le monde ». Eh bien, voyez-vous, pour ma part, je fus un familier des changements de perspectives et c’est l’art qui fut mon alignement.
450.fm : Vous semblez nous en asséner la démonstration, tout du long, mais revenons-y une bonne fois et avec bonne foi (je sais que vous n’aimez pas trop cette expression) : pour autant, la Maçonnerie est-elle, de votre point de vue, foncièrement compatible avec l’esthétisme ?
Certificat de maitre maçon d’Oscar Wilde
Oscar Wilde : Elle l’est à discrétion, si j’ose dire, c.-à-d. à souhait et surabondamment – ce qui est, de ma part, un compliment rare. La Maçonnerie est une œuvre d’art collective : ses rites ont la précision d’une composition, ses symboles la profondeur d’une métaphore, son architecture morale l’élégance d’un système qui veut tout relier sans jamais simplifier. En vérité, elle ne se contente pas de parler à l’esprit ; elle s’adresse à l’œil, à l’oreille, à l’imagination, à l’être entier, dans toute la profondeur de son histoire et de ses générations, dans toute l’étendue de ses expériences et de ses connaissances. Et, pour le faire, elle met en branle toute une esthétique, très épurée, très condensée : par ses symboles, par ses décors, par ses rituels, etc.
L’esthétisme n’est pas seulement l’amour du beau : il repose sur la conviction que la forme a un pouvoir spirituel. Or la Maçonnerie sait depuis longtemps ce que beaucoup de philosophes ignorent encore : l’homme se transforme par ce qu’il contemple, répète et met en scène. Elle est donc bien plus proche de l’art qu’on ne le croit, et sa puissance morale réside beaucoup plus dans son esthétique que ne l’imaginent, en général, ceux qui se revendiquent d’elle. Eux qui, pourtant, s’échinent à former une belle pensée, pourquoi ne se l’avouent-ils pas ? Serait-ce qu’ils y voient des artifices sorciers et, alors qu’ils y succombent, certes, assez souvent avec une grâce médiocre, voudraient-ils conjurer ces sortilèges et les livrer hypocritement au bûcher des vanités comme tous ces objets impies trop richement travaillés ? Je me demande parfois si ce qui l’emporte dans la réprobation morale de l’esthétisme, dénoncé à peu de frais comme un culte éperdu de la beauté, n’est pas un complexe d’infériorité. Il est vrai que, pour ma part, je ne me suis guère empoisonné l’existence par une perception négative de mon talent…
Alors, convenons-en, la Maçonnerie n’est pas seulement une éducation morale, qui, d’ailleurs, se comprend différemment selon les lieux et les temps, les cultures et les individus : c’est une éducation par la forme, par le geste, par le silence, par la parole, par la lumière. Elle est, en ce sens, une des plus belles œuvres d’art jamais conçues par l’homme, à son propre usage. Bien comprises, la tension et l’attention esthétiques, quand l’homme les intègre, peuvent contribuer à élargir et à alléger les perspectives. L’esthétique se situe au delà de la morale, de la morale défensive des sociétés, de la morale coercitive et cléricale, que, du reste, ni les policiers ni les prêtres ne respectent. Je me demande parfois si la morale antique, qu’on semble souvent révérer en en disant tout et n’importe quoi, n’était pas, en réalité, plus juvénile. Et, m’étant, aussi bien à Oxford que par la suite, beaucoup intéressé à la Grèce, j’ai quelques éléments de réponse, soit dit avec cet art de la litote qu’affectionnent aussi les francs-maçons. Je pourrais encore m’engager sur le terrain des morales primitives et il y aurait, alors, beaucoup à dire, en matière de justice et de cruauté. Quittons ce sujet et accordons-nous sur l’observation générale suivante : l’esthétique est, par essence, spirituelle, aussi bien par son inspiration que par son œuvre. Et faisons-en chacun notre miel, pour notre vie et le train du monde, si je puis dire, en empruntant à William Congreve le titre qu’il donna, en 1700, je crois, à l’une de ses comédies : The Way of the World…
450.fm : Quels conseils donneriez-vous aux maçons d’aujourd’hui ?
Oscar Wilde : Je leur conseillerais, d’abord, de ne pas confondre sérieux et rigorisme, même si certains ont, nous l’avons vu, une conception plutôt souple de leur devoir, mais ce n’est pas à eux que je m’adresse : ils n’ont, d’ailleurs, cure de mes recommandations. En tout cas, il ne faut pas vivre le moindre mouvement de pensée, dans un dilemme constant avec l’hédonisme, et je ne vous empêche pas de prendre cela comme un reproche voilé.
Poursuivant, si je me concentre sur l’objet principal de toute présence en loge, j’observerai, pour faire image, qu’on peut travailler sur la pierre brute sans être aussi raide qu’un fonctionnaire contrôlant un administré. Soyez plus beaux, oui, mais surtout plus vivants, plus chatoyants, plus joyeux, plus capables d’ironie envers vous-mêmes, car l’homme qui ne rit jamais, ni de soi ni du monde, demeure une statue mal équarrie. Et, que diable, ne distillez pas de la morosité, ne mettez pas de glaçon dans votre whiskey mais de l’effluve et de la jubilation ! Ne soyez pas seulement alertes, mais allègres !
Et puis, je leur dirais ceci : n’oubliez pas que le symbole n’est pas un trophée, mais un objet sensible correspondant à une vertu. Porter un tablier ne sert à rien si l’on ne sait pas congédier son orgueil. La Maçonnerie serait infiniment plus puissante s’il y dominait la conscience que la Lumière ne se mesure pas à la longueur des discours, mais à la qualité de la transformation intérieure.
Je leur conseillerais, enfin, de ne pas se contenter de répéter les rites, mais de les habiter. Un rite qui n’est pas habité est un costume de scène informe et rapiécé. Un rite habité remplit son… office : il est la vie. Et si vous souhaitez vraiment honorer l’esprit de la Tradition, faites en sorte que la beauté y parle aussi fort que la morale, car une vérité bien dite est toujours plus fraternelle qu’un dogme mal porté.
450.fm : La Maçonnerie vous a-t-elle appris quelque chose sur vous-même ?
Oscar Wilde : Elle m’a appris que l’on peut être sincère sans être austère, profond sans être ennuyeux, et même vrai sous une allure théâtrale. Ce n’est pas une petite leçon. Je dirais même qu’elle ne manque pas de panache car le panache n’est pas qu’un plumet d’uniforme qui se dandine et se pavane dans les cérémonies, sans trop faire illusion, c’est, dans l’éclat de la substance même, la légèreté qui la couronne, c’est l’élégance spectaculaire des idées vaillantes, une dextre épée flamboyante, comme je pourrais dire en mélangeant les langages héraldique et maçonnique, qui transperce les trompeuses certitudes dont sont tout caparaçonnés les sots, les fats et les puissants.
D’une subtilité à l’autre, le Temple m’a également montré que le masque n’est pas toujours un mensonge et qu’en tout cas, le mensonge s’y lit : il peut être une forme de protection, de calcul ou d’indifférence. Souvenons-nous, d’ailleurs, du sens originaire du mot : personne, par lequel on désigne un individu parce qu’il est doué d’une conscience et mérite de la considération de par sa dignité : eh bien, ce mot dérive du latin persona, qui renvoie au « masque de l’acteur », vocable qui, à l’époque chrétienne, signifiera « visage, face ». Cela donne à réfléchir, n’est-ce pas ? Ne serait-ce qu’à entendre que le masque cristallise les traits les plus profonds d’un caractère, dévoile les ambivalences d’un personnage… les vérités de l’homme, en quelque sorte.
J’ai compris aussi que l’identité n’est pas un bloc, mais une construction. Nous nous faisons et nous nous défaisons par symboles, par rencontres, par fidélités, par ruptures. La Maçonnerie, en cela, m’a donné une image de l’homme comme être de passage, toujours au travail, jamais terminé, et, loin de susciter la lamentation, c’est peut-être la plus grande courtoisie qu’on puisse rendre à la nature humaine.
Pour résumer, elle m’aura enseigné que l’on peut aimer la vérité sans cesser concomitamment d’aimer la forme et plus encore que l’on peut chercher la Lumière sans chasser l’ombre en tout point – ce qui compte, c’est la lucidité et, pour moi, cette faculté qui émet ou réfléchit la lumière, qui paraît immédiate sans jamais être courte, qui voit à travers les choses jusqu’au don de double vue, ce que j’appellerai la clairvoyance, en un mot comme en deux : claire voyance, je la juge inséparable de l’art.
450.fm : Regrettez-vous, en quoi que ce soit, d’avoir été franc-maçon ?
Photographie d’Oscar Wilde en tenue maçonnique
Oscar Wilde : Pas le moins du monde. On regrette ce qui a été fade, inutile ou humiliant ; or je n’ai jamais trouvé la Maçonnerie ni insipide ni inconsistante ni dégradante. Bien au contraire – je me demande si je ne l’ai pas déjà dit, en partie, –, elle m’a offert des rites, des symboles, des frères, des soirées, et ce qui vaut plus encore pour un créateur, la sensation qu’un monde plus intense existe derrière le monde ordinaire. L’envers du décor ne signifie pas seulement une part sombre, la moins reluisante, où, sous les apparences, on tire les ficelles ; c’est aussi un ensemble de ressorts secrets grâce auxquels se construit un monde désirable. Il s’agit alors de la face cachée des choses la plus honorable, la plus noble, or c’est, je crois, parce qu’il se produit, dans les multiples fantasmes de l’opinion, une confusion entre ces deux états que la franc-maçonnerie est d’autant plus facilement suspectée de jouer sur les deux tableaux. Pour ma part, en tant qu’artiste, j’aurais été bien bête de renoncer à l’enseignement et à l’apport de la franc-maçonnerie, alors même qu’elle a nourri, à une époque de formation, ma vision du monde.
Je dirais même que j’aurais regretté l’inverse : ne pas avoir traversé cette expérience. Les institutions ne valent pas seulement par ce qu’elles accomplissent objectivement, mais par ce qu’elles éveillent dans l’esprit d’un être singulier. Et dans mon imaginaire, la Franc-Maçonnerie a laissé une marque plus profonde que les succès mondains, par nature plus fugaces, plus évanescents.
450.fm : Vous avez été tout à l’heure assez critique. Alors, la Maçonnerie est-elle, en définitive, une société d’hypocrites ou un cercle de chercheurs ?
Oscar Wilde : Elle est, naturellement, les deux. Toute institution humaine qui prétend élever l’homme attire à la fois ceux qui cherchent la Lumière et ceux qui recherchent la lumière des projecteurs ou… l’ombre des complicités. Les hypocrites se servent du symbole comme d’une parure ; les chercheurs s’en servent comme d’un outil. La différence est immense, mais elle ne saute pas toujours aux yeux car les tartufes sont habiles et les charlatans, que ce soit là comme ailleurs, en orateurs pompeux et en puissants manœuvriers, y gagnent parfois des positions élevées.
J’ai, quant à moi, une tendresse particulière pour les chercheurs, d’une part, par ce que ce sont les plus nombreux, que c’est eux qui sont trahis avant le reste du monde, et surtout parce qu’ils savent encore douter d’eux-mêmes. L’hypocrite a, en fait, le culot de ne douter de rien, et surtout pas de sa malice et, le reste, il s’en fiche. Le chercheur accepte, pour sa part, de ne pas savoir et il a de la sympathie pour qui, venant d’autres horizons, ne sait pas non plus ou, à l’inverse, soumet à son jugement de nouveaux éléments. Et c’est cette modestie-là, partagée dans un effort commun, qui sous-tend l’élévation.
La Maçonnerie, en ce sens, est un miroir, un miroir réaliste et magique, à la fois : elle montre à l’homme ce qu’il est dans sa diversité et ce vers quoi il peut tendre dans son unité.
450.fm : Si vous deviez résumer la Franc-Maçonnerie en une phrase ?
Oscar Wilde : « Une société secrète qui tente de transformer des hommes ordinaires en œuvres d’art, avec plus ou moins de succès. »
Mais j’ajouterais volontiers que c’est aussi l’une des rares institutions qui osent proposer à l’homme une tâche noble sans rien lui promettre, tout en lui disant que ce ne sera pas facile… On comprend mieux qu’avec un tel programme, comme vous diriez aujourd’hui, il y ait des « sorties de route »… La franc-maçonnerie demande donc du temps, de la patience, du silence, du style, et j’insiste sur cette dernière vertu, désormais à peu près exsangue, qui consiste à vouloir devenir meilleur sans cesser d’être élégant. N’y voyez pas une afféterie mondaine, mais un raffinement spirituel car l’élégance, qui est aussi une élégance morale, vous maintient en température et vous aide à tenir le cap.
La Maçonnerie n’est pas seulement une école de vie en société, adoucissant les mœurs, c’est une éducation progressive à toutes les formes de beauté, dans différents registres ; elle vous apprend à les combiner ; je crois sincèrement, même si j’ai pris ultérieurement des chemins de traverse pour y parvenir, que la maçonnerie est aussi un laboratoire de transformation intérieure, à condition que vous consentiez à vous émanciper par un effort régulier. Pour ma part, dans cette recherche de la vie authentique, j’ai assez tôt préféré l’art comme voie d’assomption.
450.fm : Un dernier mot pour les francs-maçons du XXIe siècle ?
Oscar Wilde : Messieurs… et Mesdames, désormais, soyez plus beaux, plus drôles, plus paradoxaux… La Lumière a horreur de l’ennui, tandis que la monotonie se calfeutre dans l’ombre, et le Temple n’a jamais gagné à ressembler à une salle de repos pour esprits las et consciences en berne. Si vous devez porter un tablier, au moment de le ceindre, qu’il vous oblige à penser, à sourire, à vous élever un peu au-dessus de la condition commune ! N’ayez pas peur d’échapper à la médiocrité ambiante !
N’oubliez jamais que la vraie noblesse d’une Loge ne tient pas à ses belles paroles ni à sa bonne humeur – toutes capacités à la portée de la moindre assemblée prête à ripailler –, mais à la qualité des âmes qui la composent et qui, par l’œuvre qu’elles y entreprennent, s’efforcent de devenir un peu plus lucides, un peu plus généreuses. Et si vous souhaitez vraiment honorer l’esprit de la Tradition, je vous répéterai mon leitmotiv : faites en sorte que la beauté y parle d’un même ton que la morale, car une idée proférée avec grâce vaut mieux qu’une vérité assénée avec arrogance. J’aimerais que cela devienne aussi votre préoccupation dominante. La fraternité, ce me semble, ne s’en porterait que mieux…
Ainsi, soyez des maçons qui pensent, qui rêvent, qui aiment, qui sourient, qui… débrutissent et espèrent. Vous y gagnerez en beauté et je vous en serai poliment reconnaissant, comme on disait autrefois.
Petite notice d’adieu…
Attendu sa personnalité excentrique, Oscar Wilde n’aurait jamais pu chercher, dans la Franc-Maçonnerie, un moule à gaufres : c’eût été, de toutes façons, dans l’esprit même de cette tradition, un symbole antinomique d’une volonté très affirmée et consubstantielle de respecter les différences, même si l’on ne peut pas tout à fait exclure que vienne s’insinuer ici où là, dans les loges, un certain prêt-à-penser, qu’il s’agisse tantôt de conservatismes anciens, tantôt de néo-conformismes. Dans sa jeunesse, Oscar Wilde incluait sans doute la maçonnerie dans sa manière originale de vivre, dans son art de consolider ses relations et, surtout, dans son appétit de découverte esthétique, augmentée d’une dramaturgie subtile de l’âme et d’une profuse discipline des symboles. Son passage à l’Apollo University Lodge № 357 rappelle que cet Atelier a pu séduire des personnalités fort différentes, y compris l’un des plus brillants esprits paradoxaux dont la littérature s’honore encore Outre-Manche, même s’il fut victime du moralisme obsessionnel de l’époque victorienne où l’on allait, par décence, jusqu’à juponner les pieds des pianos à queue… Le goût du paradoxe était non seulement honorable au Royaume-Uni mais faisait pendant au « British humor », que l’on traduit restrictivement par « humour anglais », ce qui valut une fulgurante et croissante renommée à l’auteur irlandais de ce roman majeur: Le portrait de Dorian Gray (The Picture of Dorian Gray), de la pièce maîtresse : L’Importance d’être Constant (The Importance of Being Earnest) et d’un essai si personnel: Le Critique en tant qu’artiste (The Critic as Artist), sans compter qu’il fut également un poète célèbre jusqu’à la fin, quand il écrivit, après son emprisonnement, La Ballade de la geôle de Reading (The Ballad of Reading Gaol), long poème décrivant les derniers moments d’un condamné à mort. Passèrent donc les écarts contrôlés de langage d’un homme d’esprit ; en revanche, ne passèrent pas les écarts incontrôlés de conduite d’un homme s’assumant pleinement. Le 25 mai 1895, s’achève le procès du « dandy désinvolte », condamné à deux ans de travaux forcés pour homosexualité. L’écrivain ne se relèvera pas de cette épreuve. Ruiné, il prendra le chemin de l’exil et se réfugiera à Paris où, dans un complet dénuement, il mourra, le 30 novembre 1900, à l’âge de 46 ans.
Dans cette interview imaginaire, nous avons surtout voulu rendre hommage à sa profonde inclination pour l’esthétisme, agrémentée d’un vif et légendaire penchant pour l’humour – que nous n’avons pu qu’imparfaitement restituer –, et ce, en écho – quelque peu abusivement sollicité[1], avouons-le – à un idéal de beauté de la franc-maçonnerie qui est loin d’être toujours léger – et ce, encore moins au plan des allusions spirituelles fleurissant si rarement sur les colonnes, alors qu’elles pourraient non seulement relever, avec une ironie charmante, les aspects saugrenus ou simplement plaisants des réalités, mais aussi et surtout, par leur climat propice, préserver les Sœurs et les Frères de l’esprit de sérieux qui les guette si facilement en loge.
Merci de vos encouragements et de votre fidélité. Merci de nous accompagner dans ces rêveries un tantinet transgressives et, pour le moins, insolites auxquelles nous trouvons le charme de notre espérance commune – un charme sans doute complaisant mais jamais vénéneux, qui s’autorise, au gré de son audacieux programme, des libertés on ne plus extrapolantes mais toujours, souhaitons-le, respectueuses de nos invités, tous personnages mythiques, qu’ils aient ou non vécu ! Cette manière extravagante de nourrir nos imaginaires n’a qu’un but : stimuler notre amour de l’Art Royal, tout en nous divertissant. C’est, d’ailleurs, la saison : profitons-en ! Faisons comme nos enfants ou petits-enfants qui, n’ayant plus la tête à l’étude, s’adonnent en classe à des jeux culturels…
[1] Bien entendu, il ne s’agit ici, cent cinquante ans plus tard, que de nous inspirer de la préoccupation esthétique, du penchant théâtral et de la causticité d’Oscar Wilde. Les références maçonniques que nous mettons dans sa bouche ne sont ni de son époque ni de son rite (nous cédons à l’emprise du Rite Écossais Ancien et Accepté !). On sait que c’est immuablement le Rite émulation qui fait référence à la Grande Loge unie d’Angleterre. Ainsi, par exemple, le « pas de côté » du Compagnon qu’évoque l’illustre écrivain irlandais est, alors, pratiquement inconnu des Maçons anglais qui, au demeurant, dans leur immense majorité, ignorent les trois premiers grades du REAA, et ce, d’autant plus à la fin du XIXe siècle… Oscar Wilde ne fut-il pas reçu apprenti, le 23 février 1875, puis directement passé maître, le 25 mai suivant, comme nous l’avons relevé dans le chapeau de cet article ? De même, le Delta lumineux, sur lequel s’attarde avec précision Oscar Wilde, dans cette interview imaginaire, n’apparaît qu’extrêmement rarement à l’Orient d’une loge anglaise, même si, en ce temps-là, Outre-Manche, son symbolisme n’est pas étranger aux connaissances maçonniques, étant observé, toutefois, que son importance est, alors, purement anecdotique. Au sujet des représentations intérieures de temples typiquement anglais, on ne saurait trop recommander de consulter les cinq volumes de Neville Barker Cryer, Masonic Halls of England (Lewis Masonic, 1989).
Quant à la présence d’Oscar Wilde en loge ou à des événements correspondants, « il semble que [sa] dernière apparition maçonnique à Oxford ait eu lieu, lors du bal du 17 juin 1879 » (« Wilde’s last masonic appearance in Oxford seems to have been at the Ball on l7 June 1879 », AQC 112, p. 192, avec d’autres précisions sur sa fréquentation, p. 217, en n. 72). Par ailleurs, on ne trouve guère, dans son œuvre, d’influences évidentes de la franc-maçonnerie, sauf, peut-être, d’une façon pour le moins décalée, dans sa pièce de théâtre : Vera, or, The Nihilists (New-York, 1883), dont le « seul intérêt pour nous est que le premier acte s’ouvre sur une réunion de conspirateurs où des mots de passe sont échangés et où se déroule une sorte de cérémonie d’ouverture catéchétique avant la récitation d’un serment terrifiant » ! (« Its sole interest to us is that the first Act opens with a meeting of conspirators at which pass-words are exchanged and a kind of catechetical opening ceremony takes place before a fearful oath is recited », AQC 93, p. 14).
Nous remercions notre Frère Bernard Dat de ses remarques circonstanciées et invitons nos lecteurs à prendre connaissance, à titre complémentaire, d’un épisode se rapportant principalement au séjour d’Oscar Wilde dans les geôles de sa Gracieuse Majesté, en cliquant ici.
Autres interviews des « Rencontre au miroir du temps »
La revue semestrielle de la Grande Loge Mixte de France consacre son onzième numéro à l’art comme puissance de pensée et de transformation. Sous l’emblème de Sisyphe et de sa pierre, le dossier interroge ce qui, dans la beauté, résiste à l’immédiateté de notre temps et demande, pour se livrer, la patience d’un regard formé.
Le rouge d’une sphère contre le bleu d’une pente, et cette silhouette penchée qui pousse sans relâche son fardeau, voilà l’image que la Grande Loge Mixte de France a choisie pour ouvrir son onzième cahier.
Sisyphe ne désespère jamais, il recommence
Albert Camus voulait que nous l’imaginions heureux, et c’est cette joie têtue du recommencement que la revue place en exergue de sa méditation sur l’art. L’art qu’elle pense ici se refuse à la consommation immédiate. Il demande que nous le reprenions, que nous le roulions encore vers ce sommet de nous-mêmes qui se dérobe à chaque pas.
Félix Natali ouvre la marche en rappelant que tout commence par une émotion, ce mot venu du latin ex movere, ce qui nous met en mouvement et nous arrache au chemin déjà tracé.
L’émotion ne suffit pourtant pas, elle n’est qu’un seuil
Pour aller au-delà de ce que la vie propose, pour consentir au pluralisme et parfois pour lutter, il nous faut nous ouvrir, et cette ouverture n’a rien d’aisé. Le rédacteur propose alors d’emprunter la méthode des francs-maçons, celle qui recourt à l’analogie et au symbole. Là se tient le rôle de l’art. Nous reconnaissons dans cette entrée en matière la conviction qui irrigue tout le numéro, à savoir que l’art n’est pas un ornement de l’existence mais un instrument de connaissance, une voie d’élévation qui passe par le sensible pour atteindre l’intelligible.
Félix Natali, Grand Maître GLMF
Le préfacier confie une question d’enfance, celle qu’il se posait devant les peintures rupestres en se demandant pourquoi les hommes de la préhistoire avaient couvert de dessins des grottes où nul ne paraissait habiter. La réponse, il la trouve dans l’art lui-même, dans ce besoin premier de l’humain de traduire son émotion et de l’inscrire dans la durée. L’art offre la chance d’éprouver des sentiments partagés, ce dénominateur commun qui rapproche de nous celui qui ne pense pas comme nous. Et parce que nous ne répondons pas tous de la même manière aux mêmes œuvres, nos différences mêmes deviennent matière à dialogue. Le chemin initiatique, rappelle-t-il, est pavé, et aucun édifice bâti dans la hâte n’a jamais résisté au temps.
Cette construction de nous-mêmes que l’éditorial appelle de ses vœux ne se décrète pas
Elle se gagne par étapes, comme se gagne la tempérance, cette retenue qui ménage entre la sensation et la réflexion l’espace où mûrit le jugement. Félix Natali cite à ce propos l’article de Philippe Gaillard et la pierre brute reconnue comme point de départ, comme matière à travailler. Il rejoint également Annette Sivadier lorsqu’elle voit dans l’art un espace de calme propice à la réflexion. Nous mesurons combien cette pédagogie de la patience contredit l’air du temps, lui qui voudrait que tout se donne aussitôt, sans délai ni effort. La revue prend ici un parti courageux, celui de défendre la durée contre la vitesse, le mûrissement contre la consommation immédiate.
C’est donc très justement que le dossier s’ouvre, après cet éditorial, par Philippe Gaillard et son article intitulé « Le regard initiatique à l’épreuve des formes »
Toute initiation, suggère-t-il, commence par une mise en forme, et l’homme se saisit du beau avant même de saisir les idées. La beauté n’apaise pas seulement, elle met en mouvement, elle déplace le regard et oblige à sortir de l’évidence. Voilà pourquoi elle constitue une épreuve, au sens le plus exigeant du terme, une expérience intérieure qui réclame du temps. Philippe Gaillard fait de cette lenteur la vertu cardinale du regard initié, et il oppose à la saturation des images contemporaines la patience d’une contemplation qui creuse.
Le Temple maçonnique lui sert d’école du regard
Architecture destinée à agir sur la conscience plutôt qu’à parer l’espace, il enseigne par ses proportions, par l’alternance des pleins et des vides, par la présence du silence, une mesure que rien ne vient brusquer. La pierre brute et la pierre cubique y relèvent de la même beauté, l’une reconnue comme point de départ et matière à travailler, l’autre belle de porter encore la mémoire d’un effort patient. Le pavé mosaïque, dans l’entrelacs du noir et du blanc, apprend à habiter la complexité du réel sans la nier. Philippe Gaillard convoque Mircea Eliade pour rappeler qu’un symbole n’agit que s’il est vécu, et que la forme juste se construit dans la répétition. Nous touchons là au cœur de sa thèse, cette idée que le symbole ne comble pas, qu’il creuse, et qu’il oriente celui qui accepte de demeurer devant lui. Vient alors l’épreuve que les formes contemporaines font subir à ce regard. Philippe Gaillard relit Walter Benjamin et sa réflexion sur l’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique
Il observe la circulation massive des images qui modifie notre accès au sensible et finit par dissoudre l’aura dans l’instantané
L’expérience immersive, séduisante par sa puissance, risque de combler trop vite et d’affaiblir en nous la capacité du désir profond. Or le beau, lorsqu’il se confond avec l’effet, perd la densité qui le faisait demeurer. Contre cette économie de la saturation, l’auteur plaide pour une éducation lente du regard, une réhabilitation de la distance et de l’attente. Sa conclusion résonne longtemps en nous, car il s’agit moins de transmettre des images que de transmettre une expérience, et le Temple demeure l’un des lieux où cette transmission patiente se travaille encore.
Hervé Vigier prend ensuite le relais avec « La civilisation de l’universel », reprenant la formule par laquelle Léopold Sédar Senghor rêvait un rendez-vous du donner et du recevoir entre les peuples
Hervé Vigier – Babelio, détail
L’humain, rappelle-t-il, a d’abord puisé ses images dans la nature avant de bâtir et de penser le monde. Les flûtes taillées voici des dizaines de milliers d’années, les peintures des cavernes, les premiers rythmes de percussion témoignent d’un besoin de créer aussi ancien que l’espèce. De ce fonds commun, Hervé Vigier tire une conviction généreuse, celle d’un art qui n’a pas besoin de langue parce qu’il demeure intraduisible par les mots, et que seul l’humanisme rend communicable d’un peuple à l’autre. Il défend le chef-d’œuvre comme patrimoine immatériel de chaque région du monde, contre l’uniformisation marchande qui voudrait tout dissoudre dans le même.
Hervé Vigier ne se contente pas de célébrer la diversité des génies
René Descartes
Il en tire une leçon politique au sens le plus noble. À l’heure où une culture impériale s’arroge le droit de juger toutes les autres, où le folklore et le primitif servent parfois de mots méprisants, il rappelle que chaque culture prend sa place dans le panorama complet de l’humanité. Le « je pense donc je suis » de René Descartes y cède le pas à un « nous sommes », à une construction commune que la culture rend possible et que la violence dépare. L’émotion, dont l’étymologie dit le mouvement vers le dehors de nous-mêmes, devient alors le ciment qui relie les artistes par-delà les frontières. Le propos rejoint la Maçonnerie quand il nomme Art Royal cette dénomination qui lie les artistes de la planète, et quand il évoque la restitution récente du tambour parleur djidji ayôkwé à la Côte d’Ivoire, geste où la justice rejoint l’émotion. Lorsqu’il se souvient qu’un hebdomadaire américain titrait jadis sur la mort de la culture française, Hervé Vigier renverse le constat en espérance, car l’art demeure cette vocation de transmettre à l’humanité l’émotion qu’engendre chaque forme accomplie.
Autour de ces deux grandes entrées, le dossier se déploie en variations qui se répondent Charles-Albert Helenon, avec « La loge, le tambour et la mer », porte le regard vers une Caraïbe maçonnique et invite à considérer comme initiés des arts longtemps tenus pour du folklore. Rémy Bucciali interroge le mythe d’Orphée et la fatalité de ce retournement qui perd Eurydice, méditation sur le seuil et sur ce que coûte le désir de voir trop tôt. Jean-Marc Glénat consacre au théâtre une réflexion où l’éthique et l’esthétique se nouent, lui pour qui le rire libère et dissipe les illusions du pouvoir, bien loin d’un simple divertissement.
Michel Baron prolonge cette veine en lisant le rituel maçonnique comme une théâtralité agissante. Annette Sivadier part en quête du sens caché, tandis que Pierre Yana affronte la question redoutable de l’art mis au service du pire, cet art nazi qui rappelle que la beauté peut aussi se laisser capter par les ténèbres. Olivier Spinelli referme le dossier sur le jeu de l’ombre et de la lumière, et Christiane Vienne, dans sa recension consacrée à Les grandes oubliées, restitue leur place à celles que l’histoire a effacées.
Dans la part de l’éditorial qui regarde vers la cité, Félix Natali rappelle que l’art conserve une fonction de résistance, qu’il n’est pas seulement ornemental, mais qu’il interroge les pouvoirs et tisse un lien entre des citoyens que tout sépare.
Michel Baron
Il convoque Caton l’Ancien et sa question demeurée vive, celle de savoir ce qui distinguerait un homme d’une souche si nous lui ôtions la capacité de s’émouvoir. Il rappelle l’hommage de John Fitzgerald Kennedy au poète Robert Frost, et la conviction de Daniel Pennac selon laquelle la culture relève de ces maladies dont nous avons tous envie d’être affectés. Sous ces voix diverses court une même alarme fraternelle, celle d’un temps où les moyens dévolus à l’art se rétractent, où des structures menacent de disparaître, et où des forces voudraient neutraliser la complexité au profit d’un récit unique.
Qu’il nous soit permis, avant de quitter ce cahier, une remarque que la seule fraternité nous souffle. Les précédents numéros offraient au lecteur 80 pages pour un prix identique, là où celui-ci s’en tient à 68. Le propos demeure dense et la tenue éditoriale soignée, mais nous formons le vœu fraternel que la revue retrouve bientôt l’ampleur qui faisait aussi sa générosité, car un dossier de cette qualité mérite l’espace de respirer.
Reste, au terme de ces pages, l’image initiale, Sisyphe et sa pierre rouge dressée contre le ciel Le dossier nous aura redit que l’art véritable ne se donne pas tout entier d’emblée, qu’il faut y revenir, le travailler, le laisser germer en nous comme une pierre se polit sous la main. La beauté qui résiste au temps est celle qui demande du temps, et l’effort patient du Maçon rejoint ici celui de l’artiste, l’un et l’autre roulant vers le sommet une œuvre qui jamais ne s’achève. C’est dans ce recommencement, et non dans la prise hâtive, que se loge la transformation promise par le titre. Imaginons Sisyphe heureux, et avec lui le regard qui consent à durer.
Sisyphe – L’Art, penser et transformer Revue semestrielle de la Grande Loge Mixte de France
Conform édition, N°11, mai 2026, 68 pages, 12 € / Conform édition, le SITE
Après l’Assemblée générale de Lisbonne du 31 mai 2026, l’Alliance Maçonnique Européenne (AME) entend rappeler une évidence trop vite oubliée. Un incident statutaire ne saurait résumer l’activité d’une organisation engagée auprès des institutions européennes, notamment dans le cadre de l’article 17 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne. Son président, Yves-Max Viton, remet les faits en perspective et rappelle que l’AME demeure un espace de liaison, d’observation, d’étude et d’action au service des valeurs humanistes, philosophiques et maçonniques en Europe.
L’Assemblée générale de l’Alliance Maçonnique Européenne, réunie le 31 mai 2026 à Lisbonne sous l’organisation du Grand Orient Lusitanien, n’a pu délibérer valablement faute de quorum. Le fait est connu. Il mérite d’être dit sans dramatisation inutile, mais aussi sans raccourci hâtif. Car l’absence de quorum ne signifie ni effacement, ni paralysie, ni disparition d’une volonté européenne.
Pour Yves-Max Viton, président de l’Alliance Maçonnique Européenne, la situation s’explique notamment par des défections tardives. Une obédience disposant de cinq voix s’est excusée le samedi 30 mai. Le dimanche matin, avant même l’ouverture de l’Assemblée générale, trois autres obédiences ont également présenté leurs excuses, représentant au total treize voix. Sans ces retraits de dernière minute, l’Assemblée aurait réuni la moitié de ses membres, tandis que les huit procurations confiées aux présents représentaient plus de la moitié des voix nécessaires à la tenue régulière des travaux.
Il ne s’agit donc pas de nier une difficulté. Il s’agit de la qualifier justement.
Les statuts ont été appliqués à la lettre
L’Assemblée n’a pas pu valablement délibérer. L’élection prévue n’a pas pu se tenir. Les demandes d’adhésion n’ont pas pu être examinées.Dans l’attente d’une nouvelle convocation, Yves-Max Viton demeure président de l’AME. Voilà les faits. Rien de plus, mais rien de moins.
Cette situation appelle naturellement une réflexion interne
Le président de l’AME le reconnaît lui-même. Les règles relatives aux votes et aux procurations devront évoluer afin d’éviter qu’une telle configuration ne se reproduise. Toute institution vivante rencontre des fragilités. Une organisation qui sait les regarder en face, les nommer et les corriger n’est pas une organisation condamnée. Elle est au contraire une organisation qui travaille à sa propre régénération.
Mais réduire l’Alliance Maçonnique Européenne à cet épisode reviendrait à passer à côté de l’essentiel
L’AME n’est pas seulement une structure statutaire réunissant des obédiences. Elle est d’abord un outil de présence, de vigilance et de parole dans l’espace européen. Son objet demeure la diffusion et la promotion des valeurs et principes dont la Franc-Maçonnerie se veut l’héritière vigilante. Elle constitue un centre de liaison, d’observation et d’études destiné à améliorer l’action commune de ses membres auprès de l’Union européenne, des États membres et des institutions européennes.
C’est ici que se situe le véritable enjeu
Depuis trop longtemps, les organisations philosophiques et maçonniques ont laissé d’autres paroles occuper seules l’espace institutionnel européen. Or l’article 17 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne impose à l’Union de maintenir un dialogue ouvert, transparent et régulier avec les Églises, les communautés religieuses, mais aussi avec les organisations philosophiques et non confessionnelles. Dans cet espace de dialogue, l’Alliance Maçonnique Européenne a sa place. Elle y porte une voix humaniste, laïque, adogmatique, attentive aux libertés de conscience, à la dignité humaine, à la solidarité et à l’éthique démocratique.
Yves-Max Viton rappelle ainsi que l’AME est intervenue à plusieurs reprises au cours de l’année écoulée dans ce cadre européen
Le 2 décembre 2025, elle a porté une réflexion sur l’apport de l’article 17 à un cadre financier pluriannuel fondé sur l’éthique, la solidarité et l’inclusion. Le 9 février 2026, elle a participé à une réunion de dialogue informelle avec Michaela Moua, coordinatrice de la Commission européenne pour la lutte contre le terrorisme, le racisme et les formes de haine. Le 25 février 2026, elle est intervenue sur les priorités et activités liées à la mise en œuvre de l’article 17. Le 8 juin 2026, elle a également contribué à la réflexion sur l’impact éthique et social de l’intelligence artificielle.
Ces interventions ne relèvent pas d’une activité marginale
Elles indiquent au contraire une orientation claire. À l’heure où l’Europe affronte la montée des crispations identitaires, la fragmentation des espaces démocratiques, les défis technologiques, les bouleversements sociaux et les inquiétudes éthiques liées à l’intelligence artificielle, il est essentiel qu’une parole maçonnique européenne puisse se faire entendre. Non pour imposer une doctrine. Non pour parler au nom d’une vérité unique. Mais pour rappeler que la conscience humaine, la liberté intérieure, la fraternité concrète et la dignité de la personne doivent rester au cœur du projet européen.
Il serait donc bien léger de confondre un incident de quorum avec un bilan d’ensemble
Une Assemblée générale empêchée de délibérer ne suffit pas à effacer un travail institutionnel, ni à disqualifier une présence régulière auprès des instances européennes. La Franc-Maçonnerie connaît mieux que quiconque la différence entre le bruit de surface et le travail profond. Le chantier ne se juge pas à une pierre momentanément déplacée, mais à l’orientation du plan, à la cohérence de l’édifice, à la fidélité des ouvriers à l’œuvre entreprise.
L’avenir de l’AME ne saurait davantage être réduit à une simple question arithmétique
Le nombre d’obédiences membres ne suffit pas à mesurer la portée d’une alliance. La qualité de l’engagement, la représentativité réelle, la capacité à travailler ensemble et la volonté de porter une parole commune comptent davantage que l’accumulation de signatures ou l’élargissement sans discernement. Yves-Max Viton le souligne clairement. L’admission de structures plus modestes n’est pas la priorité actuelle. L’enjeu n’est pas de grossir pour grossir. Il est de consolider, de clarifier, de participer utilement au débat européen et de construire une parole maçonnique audible.
Les derniers travaux du Comité stratégique de l’AME, réunis le 28 mars 2026, vont dans ce sens
La prise en compte des propositions formulées dans le cadre de l’article 17, ainsi que l’ouverture annoncée d’un grand chantier sur les grandes questions auxquelles sont aujourd’hui confrontées les obédiences maçonniques, programmé pour octobre et décembre 2026, montrent que l’Alliance ne se situe pas dans une logique de repli. Elle se projette au contraire dans une séquence de travail, de réflexion et de refondation.
Il faut aussi entendre un aveu lucide. L’AME souffre d’un déficit de communication. Cette faiblesse, reconnue par son président, explique sans doute une partie des malentendus. Une organisation qui travaille sans suffisamment faire connaître son action laisse le champ libre aux interprétations rapides. Il lui appartient désormais de mieux dire ce qu’elle fait, de mieux rendre visibles ses interventions, de mieux expliquer son rôle dans l’espace européen. La discrétion peut être une vertu initiatique. Elle devient une faiblesse lorsqu’elle empêche la juste compréhension d’une action collective.
L’Alliance Maçonnique Européenne se trouve donc à un moment charnière
Non pas au bord d’un effondrement annoncé, mais face à une exigence de clarification. Elle doit adapter ses statuts, renforcer la participation de ses membres, améliorer sa communication, poursuivre son implantation dans les dialogues européens et donner davantage de lisibilité à son projet. Ce n’est pas une tâche secondaire. C’est même une nécessité majeure pour une Franc-Maçonnerie européenne qui ne veut pas rester spectatrice des transformations du monde.
Car l’Europe ne manque pas seulement de règlements, de directives et de procédures
Elle manque souvent d’âme, de souffle, de verticalité intérieure. Elle a besoin de lieux où la pensée puisse se construire loin des passions immédiates. Elle a besoin de voix capables de rappeler que la démocratie n’est pas qu’un mécanisme électoral, que la laïcité n’est pas une absence de spiritualité, que l’universalisme n’est pas une abstraction froide, que la fraternité n’est pas une formule décorative.
Et puisque les Francs-Maçons ont toujours eu vocation à construire des ponts plutôt qu’à dresser des murs, il est regrettable de voir certains, par goût du dénigrement et par réflexe antimaçonnique primaire, jeter des pierres sur tout ce qui tente encore de relier les hommes, les consciences et les peuples.
Le monde n’est pas dangereux à cause de ceux qui font le mal, mais à cause de ceux qui regardent et laissent faire.
Albert Einstein
La banalité du mal, on connaît. La soumission servile à l’autorité aussi. Les études scientifiques l’ont largement démontré : donnez à un individu intelligent un tablier et un titre ronflant, et vous obtiendrez, avec une régularité désespérante, un mouton parfaitement capable de voter des résolutions parfaitement injustes tout en gardant un air de dignité offensée.
Le plus beau dans l’affaire, c’est que ces excellents exécutants se dédouanent ensuite avec une mauvaise foi olympique :
« Je n’ai fait qu’obéir aux ordres. »
Formule magique qui a déjà si bien réussi par le passé. On appelle ça « l’agentisation », un mot savant pour dire :
« Je ne suis qu’un petit engrenage, ne me reprochez rien. »
Le complice docile : vrai chef-d’œuvre de lâcheté
Mais quand on y réfléchit deux secondes, le plus pathétique n’est pas le tyran. Le tyran, au moins, il assume. Il a un plan, un intérêt, une ambition, parfois même un certain panache dans sa malhonnêteté.
Le véritable chef-d’œuvre, c’est le complice docile. Celui qui, par pure lâcheté,
vote l’injustice,
applaudit le scandale,
et soutient son Grand Maître quoi qu’il arrive.
Lui n’a même pas le courage de ses propres compromissions. Il trahit par confort, par peur du conflit, par terreur de ne plus être invité à la table des puissants. Et le lendemain, il se regarde dans la glace en se récitant des maximes sur la fraternité et la rectitude.
Dans le secret de son petit cœur flétri, il sait. Il sait qu’il est un couard. Il sait qu’il est complice. Mais plutôt que d’affronter cette vérité inconfortable, il préférera toujours trouver :
une excuse sophistiquée,
un précédent historique,
ou une lecture « ésotérique » qui justifiera sa soumission.
La difficulté de concilier tablier et vérité
Alors comment fait-il, le soir, pour concilier ce misérable spectacle avec son travail de maçon ? Mystère. Personnellement, je n’ai pas la réponse. Et entre nous… je préfère largement rester à ma place.
La question reste posée : dans une institution qui prêche la rectitude, la fraternité et la transformation intérieure, comment un homme peut-il voter l’injustice tout en se disant maçon ? Et surtout, comment fait-il pour regarder ses propres mains sans voir qu’elles sont déjà sales ?
Pour finir…
Le mal en Loge n’est pas seulement celui du tyran qui impose. Il est surtout celui du complice qui accepte, du maçon qui vote, du frère qui applaudit sans rien dire.
La vraie question maçonnique n’est donc pas «Qui est le tyran ? » mais « Qui accepte de devenir son complice ? ». Et c’est précisément là que le tablier, au lieu de protéger, devient un masque de complicité.