Nous refermons ce livre avec la sensation d’avoir parcouru moins un traité qu’un axe, moins un système qu’une colonne de lumière dressée entre le chantier des hommes et la source silencieuse. Olivier Chebrou de Lespinats n’additionne pas des degrés, il nous reconduit à l’unité qui les précède et les fonde. Il ose dire que la hiérarchie n’est pas une échelle sociale mais un organisme vivant, une structure qui respire, un squelette mystique où le nombre se transmue en être.
Le 33E degré
Nous reconnaissons là une ambition rare, car la progression n’y cherche pas l’ornement ni le prestige, elle s’éprouve comme dépouillement et service, jusqu’à l’effacement du sommet.
Nous entrons dans cette pensée par deux mots qui sonnent comme des portes, Taçarrûf et Sulûk. Le premier donne forme, ordonne, administre le monde selon une mesure qui n’est pas policière mais cosmique. Le second fait marcher l’âme, l’ouvre, l’élève, puis la renvoie vers les autres quand le feu intérieur a trouvé son centre. Rien ici ne sépare l’ossature et le souffle. La structure devient mandala opératif et le chemin se laisse lire comme une dramaturgie du cœur. Nous avançons donc dans une double clarté, l’une qui dessine, l’autre qui vivifie, jusqu’à comprendre que l’ordre véritable n’emprisonne pas, il délivre.
La figure du 33e degré ne se présente jamais comme une apothéose.
Elle se tient au contraire dans une zone d’altitude où la vue se simplifie, où la parole se raréfie, où l’autorité se confond avec la capacité d’orienter sans contraindre. L’auteur rappelle le poids symbolique du nombre, la résonance christique des trente années cachées et des trois années de ministère, la colonne vertébrale avec ses trente-trois anneaux qui soutiennent la tête et relient la terre et le ciel, le double trois comme pli d’éternité. Nous pressentons alors que l’échelle écossaise n’est pas un amas de marches, elle est une montée d’intensité, palier après palier, jusqu’à la transparence.
Nous retrouvons au faîte la triade qui règne sans s’imposer.
Le trente et un discerne et mesure, le trente et deux engage la volonté chevaleresque, le trente et trois couronne par l’invisible et veille dans la discrétion. Cette triplicité réveille en mémoire les grandes familles du sacré étudiées par le philologue, historien des religions et anthropologue Georges Dumézil (1898 – 1986) et les harmonies antiques où le prêtre, le guerrier et le producteur se répondent. Ici, la justice cesse d’être vengeance, le glaive cesse d’être conquête, la couronne cesse d’être trophée. La première devient clairvoyance, le second devient verbe tranchant et protecteur, la troisième devient rayonnement silencieux. Nous goûtons la justesse de cette triangulation qui ne sépare pas mais réunit, et nous comprenons que la souveraineté la plus haute opère par présence.
Le camp des Sublimes – Source Franc-maçon Collection
Le Camp des Tentes se révèle comme une vision intérieure.
Ce n’est plus un campement, c’est une géométrie du centre, une ville idéale où la périphérie se règle sur le noyau et où le noyau demeure vide de toute appropriation. Nous reconnaissons la logique du mandala, la loi des cercles concentriques, la douceur d’une lumière qui s’étend sans violence. Tout signe devient lignage, tout emplacement devient fonction, chaque figure retrouve la place qu’elle reçoit et non celle qu’elle prend. La hiérarchie se fait alors circulation, non pas verticale au sens profane, mais axiale, puis radiale. Le centre n’exerce pas, il respire et, par cette respiration, maintient la vie des cercles.
L’ouvrage assume une anthropologie subtile.
Le Temple n’est plus ailleurs. Il est le corps, il est la mémoire, il est l’âme quand elle consent à l’alignement. Les degrés deviennent fréquences et non titres. Ils accordent la harpe humaine, des instincts pacifiés aux pensées clarifiées, jusqu’au point de calme qui accueille la Présence. L’auteur ose la résonance entre la colonne vertébrale, les centres d’énergie et l’Arbre des sefiroth. Nous lisons cela sans syncrétisme ni confusion, plutôt comme une reconnaissance des formes convergentes par lesquelles la Tradition a patiemment figuré la montée vers la couronne. La pédagogie du Rite se laisse ainsi entendre comme un art de l’accord, chaque étape travaillant une corde différente, jusqu’à l’harmonie.
Nous saluons aussi l’audace d’une hypothèse qui situe le Temple dans la tête, non pour réduire l’expérience spirituelle à la neurologie, mais pour dire que l’esprit humain porte en lui l’architecture rituelle et que les degrés, en éveillant des couches de conscience, réhabilitent ce cerveau oublié qui sait contempler. La frontière entre science et Tradition se voit traitée avec délicatesse. La Tradition n’est pas instrumentalisée, la science n’est pas divinisée, et nous retrouvons la voie du milieu où l’intellect devient Intellect quand il consent au silence et à l’émerveillement.
À mesure que nous progressons, quelque chose se retourne.
La véritable montée commence lorsque nous cessons de monter. À partir du seuil du chevalier Kadosch, la marche change de sens. Nous redescendons dans le monde avec une lumière qui ne cherche plus à se montrer. La justice devient miséricorde ferme, l’action devient veille, la souveraineté devient absence lumineuse. La hiérarchie ne nous place plus au-dessus, elle nous place au centre, et du centre nous recevons la charge de tenir l’axe d’un monde qui vacille. Cette descente n’est pas retrait, elle est mission. Elle n’est pas renoncement triste, elle est joie grave.
Olivier de Lespinats
La langue d’Olivier Chebrou de Lespinats épouse cette visée.
Elle organise sans rigidifier, elle érige sans durcir, elle appelle sans capturer. Elle rappelle RenéGuénon et Ibn ‘Arabî par l’exigence métaphysique, elle convoque Michel Vâlsân par le sens du Principe, elle emprunte à Dumézil la lucidité des structures et s’autorise, à la manière de certains esprits libres, des traversées latérales qui refusent l’académisme. Cette filiation n’est pas ostentation, elle ressemble plutôt à une scène intérieure où des maîtres veillent.
Nous refermons le volume avec la paix des grandes mises au point. Le Rite, relu dans cette clarté, ne promet ni carrières ni insignes. Il rend à chacun le travail qui lui revient. Bâtir en bas, défendre au milieu, veiller en haut. Puis ramener tout au centre. Le 33e degré ne règne pas, il oriente. Il ne juge pas, il comprend et répare. Il ne combat plus, il tient l’heure et garde la flamme. Nous sortons avec la gratitude d’avoir mieux compris ce que la hiérarchie veut dire. Elle ne mesure pas nos distances, elle aligne nos seuils. Et dans l’alignement, la lumière circule.
Nous souhaitons enfin situer brièvement l’auteur, non pour dresser un palmarès, mais pour comprendre la qualité d’attention qui irrigue son texte. Olivier Chebrou de Lespinats est de ces humanistes pour qui l’étude n’a de sens que transmise. Il explore depuis des décennies les rites, les symboles, les grandes lignées du sacré, et conduit cette recherche avec la fermeté chevaleresque d’un homme qui sait que la souveraineté s’exerce d’abord sur soi. Sa route passe par l’engagement, le silence, le goût de la précision, une fidélité au Principe qui rend sa parole ferme et claire. Il a signé des travaux où l’interrogation métaphysique rencontre la pédagogie du Rite, parmi lesquels nous retenons un livre consacré à la conscience maçonnique qui éclaire déjà l’articulation du cœur et de l’esprit dans la voie écossaise. On retrouve son nom dans la même maison d’édition, où sa voix se situe à la croisée de la recherche et de la transmission.
Le 33E degré, détail
Sa bibliographie forme une constellation utile à la lecture présente.
Nous y retrouvons ses écrits consacrés à la vie intérieure du maçon et à la manière d’habiter les symboles, autant d’étapes qui préparent cette méditation sur la souveraineté silencieuse. Nous pouvons y ajouter ses travaux plus anciens sur l’histoire et la mémoire de chevaleries spirituelles, ainsi que des publications de tradition où la rigueur documentaire sert toujours une visée d’éveil. Cette constellation dessine une trajectoire, non une collection. Elle souligne une fidélité qui ne se dément pas, et qui donne à ce livre son poids d’expérience.
Ce volume s’adresse à nous tous qui cherchons un passage entre structure et vie.
Nous y lisons un Rite qui retrouve sa nature de pont. Nous y recevons un rappel simple et exigeant. Rien n’est au sommet qui ne soit d’abord au centre. Rien ne demeure au centre qui ne redescende pour servir. À cette condition, la hiérarchie redevient axe vivant, et l’initié, de degré en degré, devient plus clair que lui-même, jusqu’à n’être plus qu’un lieu où la lumière passe.
Le 33e degré – Du nombre à l’Être, de la structure au Principe
Olivier Chebrou de Lespinats – Cépaduès, coll. de Midi, 2025, 106 pages, 24 €
Éditions Cépaduès – Transmettre les Savoirs, le site
De notre confrère elnacional.com – Par Mario Múnera Muñoz
Dans un monde saturé de bruits extérieurs – ambitions démesurées, hypocrisies sociales et quêtes effrénées de pouvoir –, la spiritualité émerge non comme un luxe superflu, mais comme l’essence même de notre existence. Comme l’affirme avec profondeur John Bradshaw, éducateur et orateur américain (1933-2016) :
« La quête de la spiritualité n’est pas un bénéfice ajouté à notre vie, quelque chose dans quoi on s’embarque si on a le temps et l’inclination. Nous sommes des êtres spirituels en voyage terrestre. Notre spiritualité construit notre être. »
Cette citation ouvre les portes d’un article fascinant publié dans El Nacional en septembre 2025, intitulé La espiritualidad y el Yo interior (I). Ce texte, ancré dans une perspective initiatique, nous invite à un voyage intérieur, loin des dogmes rigides et des illusions matérielles.
Spinoza
À travers une exploration philosophique et ésotérique, l’auteur – non spécifié mais imprégné d’une sagesse millénaire – nous guide vers le « Soi Intérieur », ce noyau essentiel de l’être humain voilé par les voiles de la conscience ordinaire. Inspiré par des penseurs comme Baruch Spinoza, cet essai déconstruit les barrières de l’ego pour révéler un chemin de transformation consciente. Dans cet article structuré, nous décortiquerons les thèmes centraux : le voyage initiatique, le rôle de l’alchimie intérieure et l’appel universel à l’éveil. Que ce soit pour le néophyte ou l’initié, cette réflexion nous rappelle que la vraie liberté réside au cœur de nous-mêmes.
Le Voyage vers le Centre : Une Perspective InitiatiqueLe cœur battant de cet article repose sur la métaphore du « voyage intérieur« , un périple qui transcende les sentiers physiques pour plonger dans les abysses de la conscience.
« Le chemin initiatique est un voyage vers mon intérieur. Il n’est pas nécessaire de se presser ou de désespérer, car notre voyage, aussi loin que nous allions, se fait vers notre intérieur. »
Cette affirmation pose les bases d’une quête universelle, non exclusive aux ordres ésotériques, mais partagée par les grands esprits de l’humanité.
L’auteur convoque Baruch Spinoza (1632-1677), le philosophe rationaliste hollandais dont le système éthique s’apparente à un « chemin initiatique profondément rationnel vers la libération intérieure« . Chez Spinoza, la liberté n’est pas une révolte anarchique, mais une émancipation des dogmes, du fanatisme, de l’hypocrisie et de l’ambition débridée.
« Si nous cherchons à être libres par le biais de la religion, nous sommes assujettis à des dogmas qui nous limitent à voir en profondeur notre intérieur, où réside la ‘Vérité’, au-delà de ce qui est physique et rationnel. Nous pouvons la percevoir par la ‘compréhension’ et la méditation. »
Un Homme en train de méditer à la montagne
Cette Vérité, intangible et transcendante, se dévoile non par la force brute, mais par une contemplation sereine.
Dans notre ère chaotique, marquée par les « guerres et ce cancer psychique de l’être humain appelé ‘Pouvoir’« , qui engraisse l’ego au détriment de l’humanité, ce voyage intérieur devient un antidote salvateur. Loin des clichés des sociétés secrètes et des rituels obscurs, le chemin initiatique est un processus de transformation consciente :
« Pour comprendre le macrocosme, nous devons d’abord comprendre le microcosme dont nous faisons partie dans toute notre intégrité. Il s’agit de transformer notre conscience pour atteindre la conscience supérieure qui est en nous. »
Ici, l’humain est vu comme un microcosme du cosmos, un écho miniature de l’univers infini, invitant à une harmonie holistique.
Le soi intérieur : essence voilée et réveil symbolique
Au centre de cette exploration trône le « Yo Interior » – le Soi Intérieur –, cette essence immortelle de chaque être humain, obscurcie par l’arrivée sur le plan physique.
« Quand nous entrons dans le plan physique, nous arrivons avec notre ‘conscience’ voilée, et l’objet d’une initiation dans l’institution initiatique est, avec les messages de ses symboles, de nous aider à ouvrir la conscience, à enlever le voile qui ne nous laisse pas voir la réalité ; nous ne percevons que les fantasmes que nous offre le plan physique. »
Symboles alchimiques, bougie, crane, élixirs
L’initiation, dans les « Augustes Mystères« , n’est pas un rituel spectaculaire, mais un point de départ symbolique : un voyage non des pieds, mais de la conscience.
Ce réveil s’opère par une alchimie intérieure, un travail subtil qui transmutent les illusions en réalité. Les outils ? La méditation et la contemplation, qui calment l’esprit agité et nous syntonisons avec notre être profond. « Une partie de ces travaux alchimiques en nous se réalisent avec des outils pour calmer l’esprit comme la méditation et la contemplation, qui nous permettent de nous syntoniser avec notre être intérieur. »
Loin d’une spiritualité abstraite ou d’une foi aveugle, il s’agit d’expériences vécues, vérifiées par soi-même :
« Le chemin initiatique est une expérience intérieure qui convertit notre spiritualité en quelque chose de réel, non tangible, mais connecté à notre être intérieur ; non un système de croyances et de foi aveugle, mais des expériences vécues avec notre alchimie spirituelle, vérifiées par nous-mêmes. »
Cette alchimie n’exige pas l’abandon du monde matériel ; au contraire, elle transforme notre manière de l’habiter. C’est un acte constant d’attention, d’intention et de connexion, accessible à tous :
« Ce chemin n’est pas exclusif à certaines personnes ; nous sommes tous appelés à élever notre niveau de conscience. »
Ainsi, le Soi Intérieur n’est pas un refuge égoïste, mais un pont vers une conscience collective, où l’individuel se fond dans l’universel.
Thème Clé
Description
Référence Philosophique
Voyage Intérieur
Périple conscient vers le microcosme personnel
Spinoza : Libération rationnelle des dogmes
Voile de la Conscience
Illusion physique masquant la Vérité
Méditation comme outil de dévoilement
Alchimie Spirituelle
Transformation par expériences vérifiées
Outils : Méditation et contemplation
Appel Universel
Ouvert à tous pour élever la conscience
Non exclusif ; intégration au plan physique
Conclusion : les grandes questions et l’éveil infini
L’article, première partie d’une série prometteuse, se clôt sur un cliffhanger existentiel : « D’où viens-je ? Que fais-je ici ? Pour où vais-je ? Les réponses ne se trouvent… » Ces interrogations primordiales – d’où je viens, que je fais ici, où je vais – ne se résolvent pas dans les archives de l’histoire ou les promesses d’un au-delà abstrait, mais dans le silence fertile du Soi Intérieur.
« La spiritualité et le soi intérieur : un voyage initiatique vers l’essence de l’être » nous laisse avec une invitation envoûtante : embrasser le chemin initiatique comme un art de vivre, une danse entre le visible et l’invisible. Dans un monde où l’ego hurle pour dominer, cette spiritualité n’est pas une fuite, mais une ancre profonde. Elle nous exhorte à lever le voile, à alchimiser nos ombres en lumière, et à répondre aux mystères de l’existence par une conscience éveillée.
Que ce voyage intérieur devienne le vôtre : non un but distant, mais un présent éternel, où le Soi et l’Univers ne font qu’un.
La franc-maçonnerie est elle devenue un produit de consommation ?
Avant tout la Franc-maçonnerie s’apparente à un champ d’investigations, elle se présente comme un lieu de réflexion qui nous pousse vers une évolution qui s’ouvre vers la connaissance et conduit à l’amélioration.
« Quelle belle tirade même si c’est un peu court jeune homme! » Le Franc-maçon s’appuie sur ce schéma, pourrions nous dire, philosophique depuis toujours pour progresser sur ce chemin maçonnique que nous développons en Loge, avec nos rituels et dans nos échanges entre frères et soeurs. Notre mode de fonctionnement repose sur l’analyse, la contradiction, l’écoute et la proposition. Nous prenons le temps de réfléchir pour avancer dans la « recherche de la vérité », nous travaillons vers et pour la sagesse.
Ce sont sans doute les points essentiels qui nous différencient du monde de la consommation des médias qui abordent l’essence de la spiritualité et du symbolisme parfois en les survolant !
Ceci laisse supposer que ce type de média est peut-être plus délicat à manier pour nous conduire vers les profondeurs de la connaissance. Cette démarche apparaît pour certains esprits parfois inappropriée à la réflexion. Pourtant ces types de langages audiovisuels enrichissent notre connaissance. Les journaux, les reportages agrandissent notre vision, nos points de vues et parviennent à nous faire sentir la quintessence de la Franc-maçonnerie.
Mais alors pourquoi parler de surconsommation.
Déjà, c’est accepter le fait que les produits de type « médias», et plus particulièrement ceux sur la Franc-maçonnerie soient, ou tentent à devenir, des produits de consommation. Au delà de ces propos, c’est admettre que le journalisme serait moins noble dans sa recherche que l’essai philosophique. C’est créer peut-être aussi une échelle de valeurs. Fort heureusement, aujourd’hui, tant d’écrits et de reportages, films et vidéo nous prouvent le contraire. La consommation pour la consommation qui nous pousse à la surconsommation nous éloigne certainement de la recherche philosophique et intellectuelle.
Les rabelaisiens consomment mais restent dans un cadre qui se rattache à la réflexion.
Dans les médias type « nouvelle génération réseaux » nous commençons à parler vraiment de consommation. Nous en sommes comme imbibé, soumit à une addiction, et ce sans doute par la fréquence de la diffusion des idées véhiculées. Elles échappent souvent à la vérification qualitative, un principe de garantie de l’information.
La diffusion de contenu doit suivre un rythme sans cesse croissant sur les réseaux et c’est un risque sans doute de porte ouverte à une consommation plus élevée voire de « surconsommation » .
Une sorte de frénésie entre les créateurs, lecteurs, spectateurs s’installe et la demande devient plus pressante. Nous ne sommes plus dans le domaine de la réflexion, nous passons dans la collection des barres de chocolat à déguster qui laisse place à une nouvelle image de la Franc-maçonnerie qui nous interpelle tout comme le constate Le Grand René dans la vidéo ci-dessous :
Dans le brouillard mystique qui enveloppe souvent les rivages de l’océan Pacifique, San Francisco (État de Californie, USA) se dresse comme un temple urbain taillé dans le chaos de la ruée vers l’or. Cité de pionniers, elle fut rebaptisée par les flammes de 1906 – terrible tremblement de terre, incendies ravageurs – puis renaquit, phénix dressé sur ses propres cendres.
San Francisco en 1860
Depuis, ses artères ne dessinent plus seulement une carte mais un tracé initiatique, un échiquier où chaque nom de rue indique un degré, une épreuve, une lueur d’Orient. La brume y tient lieu d’encens, le vent d’acolyte, et la pierre éprouvée par le feu répond au maillet intérieur de ceux qui marchent : la ville tout entière devient atelier, où l’on transmue la désolation en mesure, la mémoire en lumière.
Drapeau de San Francisco
Inspiré par les travaux des Frères de la Grande Loge de Californie, et en écho à cette tradition hermétique qui voit dans l’urbanisme l’art du Grand Architecte, explorons ces artères comme un parcours initiatique. Ici, les pavés ne sont pas muets. Ils murmurent les secrets de l’Équerre et du Compas, reliant l’histoire profane à l’ésotérisme sacré.
Marchez avec moi, comme un Compagnon sur le sentier de la perfection, à travers ces rues qui forment un mandala vivant, un labyrinthe où l’initié décrypte les signes du Ciel sur la Terre.
Le Géomètre et le plan divin : Jasper O’Farrell, l’Architecte Invisible
Au cœur de cette trame maçonnique se trouve Jasper O’Farrell (arpenteur, 1798-1875, membre du Temple Lodge No. 14 à Sonoma, CA, sous juridiction irlandaise/early CA), arpenteur d’origine irlandaise, né en 1798 dans une famille imprégnée des mystères celtiques et maçonniques. En 1847, alors que San Francisco – encore Yerba Buena – émerge du néant colonial, O’Farrell trace ses rues avec la précision d’un Compagnon tailleur de pierre.
Membre fondateur impliqué dans les premières conventions maçonniques californiennes, il infuse son œuvre d’un symbolisme discret : la grille orthogonale évoque l’Équerre, imposant l’ordre au tumulte de la nature sauvage, tandis que les noms choisis sont des talismans, des invocations aux Vertus cardinales. Comme le Grand Architecte qui ordonne le chaos primordial, O’Farrell crée un temple ouvert, où chaque intersection est un nœud gordien à délier par l’esprit initié. Cette carte n’est pas profane ; elle est hermétique, un voile jeté sur les mystères de la Fraternité, reliant le profane au sacré, comme l’arcane du Magicien dans le tarot alchimique.
Les voies des pères fondateurs : De Washington à Franklin, les colonnes de la Lumière
Commencez votre périple par la rue Washington, baptisée en l’honneur du Père de la Nation, George Washington (1732-1799, général et premier président des États-Unis, membre de Fredericksburg Lodge No. 4 à Fredericksburg, VA, en 1752, et Alexandria-Washington Lodge No. 22 à Alexandria, VA, affiliation ultérieure), premier Frère affilié à la Loge Alexandrie № 22 en Virginie. Symbole par excellence de la vertu républicaine, Washington incarne le premier degré : l’Apprenti qui, armé de sa règle de 24 pouces, élève le temple de la Liberté. O’Farrell, en traçant cette artère, honore non seulement un héros, mais invoque l’Étoile Flamboyante, guide des initiés vers l’Orient.
The Palace of Fine Arts in San Francisco
Quatre autres rues prolongent cette lignée : Jackson, en l’honneur d’Andrew Jackson (1767-1845, général et président, membre de Harmony Lodge No. 1 à Nashville, TN, en 1800) ; Polk, pour James K. Polk (1795-1849, avocat et président, membre de Columbia Lodge No. 31 à Columbia, TN, en 1820) ; Buchanan, pour James Buchanan (1791-1868, avocat et président, membre de Lodge No. 43 à Lancaster, PA, en 1817) ; et Franklin, pour Benjamin Franklin (1706-1790, inventeur et diplomate, membre de St. John’s Lodge à Philadelphie, PA, en 1731, et Lodge of Nine Sisters à Paris, France, en 1779 comme Vénérable Maître), tous Grands Maîtres ou affiliés, formant une pentade symbolique – cinq, nombre de la Grâce divine, évoquant les cinq points parfaits de la Fellowship maçonnique. Marcher ici, c’est tracer le pentagramme protecteur, délimitant le sacré du profane, comme les limites du tableau de Loge.
Plus à l’ouest, le boulevard Sloat rend hommage au Commodore John D. Sloat (1781-1867, officier naval, membre de St. Nicholas Lodge No. 321 à New York, NY), maçon new-yorkais qui, en 1846, hisse le pavillon étoilé sur Monterey, revendiquant la Californie pour les États-Unis. Son nom, d’abord sur Sansome Street, migre vers cette voie majestueuse en 1919, symbolisant la migration de l’âme initiatique : du port d’arrivée (Sansome, près des eaux) à l’élévation intérieure. Sloat, tel un Compagnon naviguant les mers de l’inconnu, représente l’épreuve de l’Eau, purificatrice, dans l’alchimie hermétique.
Les héros de la conquête intérieure : Stevenson, Folsom et Brannan, les pionniers alchimiques
Descendez vers le sud, où la rue Stevenson célèbre Jonathan Drake Stevenson (1800-1894, colonel et entrepreneur, membre de Phoenix Lodge No. 40 à New York, NY, en 1821, et fondateur de California Lodge No. 1 à San Francisco, CA, en 1849), premier Grand Maître de Californie et fondateur de la Loge California № 1 en 1849. Arrivé comme commandant lors de la guerre mexicano-américaine, il transforme le plomb de la conquête en or minier et immobilier – allégorie alchimique parfaite du Grand Œuvre, où la matière brute s’élève en Pierre Philosophale. À ses côtés, la rue Folsom, nommée pour le Capitaine Joseph Libby Folsom (1817-1855, officier militaire, membre de California Lodge No. 1 à San Francisco, CA, en 1849), son fidèle officier et Frère de la même Loge, prolonge cette voie : Folsom, qui donna son nom à une ville au pied de la Sierra Nevada, symbolise la descente aux Enfers (les mines) pour la résurrection lumineuse.
Flag of California
Puis, la rue Brannan, trace de Samuel Brannan (1819-1889, éditeur et entrepreneur, membre d’Occidental Lodge No. 22 à San Francisco, CA, en 1857), premier millionnaire de la Ruée vers l’Or. Mormons initialement, il rompt avec Brigham Young pour embrasser la politique locale et, curieusement, la Maçonnerie : blackboullé en 1855 par la Grande Loge, il est réhabilité en 1857 pour rejoindre l’Occidental № 22. Cette épreuve reflète l’initiation : l’exil temporaire, comme Hiram fuyant les comploteurs, pour une renaissance plus pure. Brannan, fondateur du California Star, est le héraut de la Lumière, son chemin serpentant comme le caducée hermétique, unissant ciel et terre.
Transamerica Pyramid Tower
À leur jonction, la rue Townsend et Belden Place honorent John Townsend (?-1854, médecin, membre de San Jose Lodge No. 10 à San Jose, CA, en 1850 comme Junior Warden), premier médecin de l’État et Junior Warden de San Jose № 10, et Josiah Belden (1813-1900, maire et entrepreneur, membre de San Jose Lodge No. 10 à San Jose, CA, de 1854-1859 comme membre à vie), maire de San José et Frère de la même Loge. Médecin et bâtisseur, ils incarnent la colonne Jakin (force) et Boaz (stabilité), piliers du temple intérieur, guérissant les maux de l’âme profane.
Les magnats et les martyrs : Stanford, Revere et les voix de l’Indépendance
La petite rue Stanford, malgré sa modestie, élève Leland Stanford (1824-1893, gouverneur et magnat du rail, fondateur de Michigan City Lodge No. 47 en Californie aurifère en 1855, affilié à California Lodge No. 1), gouverneur et magnat du rail, fondateur de Michigan City № 47 en 1855. Les « Big Four » du chemin de fer – dont il est – tissent les rails comme les fils d’Arachné, reliant l’Est maçonnique à l’Ouest ésotérique, symbolisant le voyage de l’Apprenti vers le Maître.
Dans Bayview, l’avenue Revere perpétue Joseph Warren Revere (1812-1880, officier militaire, probable affiliation à California Lodge No. 1 à San Francisco, CA ; héritage familial de St. Andrew’s Lodge à Boston via son grand-père Paul Revere), petit-fils de Paul Revere – héros révolutionnaire et Grand Maître du Massachusetts. En 1846, il hisse le Drapeau de l’Ours à Sonoma, acte inaugural de la République Californienne, évoquant l’élévation du Blazing Star au zénith. Père et fils, ils forment une chaîne fraternelle, transmettant le feu prométhéen de la Liberté.
San Francisco en 1851
Au cœur de SoMA Pilipinas, la rue Rizal honore José Rizal y Mercado (1861-1896, écrivain et héros national philippin, membre de Logia Acacia No. 9 à Madrid, Espagne, en 1883, et Temple de L’Honneur et de L’Union à Paris, Grand Orient de France) et Andrés Bonifacio (1863-1897, révolutionnaire philippin, membre de Logia Taliba No. 70 à Manille, Gran Oriente Español, en 1892), maçons philippins leaders de l’indépendance. Rizal, initié au Rite Écossais, écrit Noli me tangere – signifie « Ne me touche pas », traduction latine donnée par saint Jérôme de l’expression grecque « Μή μου ἅπτου » (Mê mou haptou) dans Jean 20,17, où le Christ ressuscité s’adresse à Marie Madeleine –, comme un manifeste hermétique contre l’oppression, transformant la rue en sentier de libération, où l’initié affronte les trois mauvais compagnons : ignorance, tyrannie, division.
L’avenue Gilman rappelle Charles Gilman (1793-1861, avocat et Grand Maître, membre de la Grand Lodge of Maryland comme Grand Maître de 1842-1848 ; organisateur de la première convention californienne en 1849), presque premier Grand Maître de Californie, ancien de New Hampshire et Maryland. Il organise la première convention maçonnique en 1849 mais décline l’honneur, préférant Baltimore – choix symbolique de l’humilité, vertu du Vénérable Maître qui refuse la couronne pour le labeur.
Illustration : Drapeau de l’Ours hissé par Revere, avec un pentagramme discret formé par les rues environnantes – Source : California Historical Society.
Général John White Geary.jpeg
Les bâtisseurs du Temple urbain : De Leese à Geary, les gardiens du seuil
La rue Leese (parfois appelée des « Leçons » dans les archives ésotériques) commémore Jacob Primer Leese (1809-1892, pionnier et bâtisseur, membre de California Lodge No. 1 à San Francisco, CA, en 1858), pionnier de 1836 qui édifie les premières demeures de Yerba Buena et rejoint California № 1 en 1858. Ses constructions sont les fondations du temple, comme les pierres brutes de l’Apprenti, attendant la taille initiatique.
La rue Drumm porte le nom du Lieutenant Richard Coulton Drum (1825-1909, adjudant général militaire, membre d’Oriental Lodge No. 144 à San Francisco, CA), adjudant général du Pacifique pendant la Guerre Civile, membre d’Oriental № 144. Drum, batteur de tambour symbolique, appelle à l’assemblée, évoquant le Maillet qui frappe l’éveil.
Puis, William Heath Davis (1822-1909, commerçant et pilote naval, fondateur de San Diego Lodge No. 35 à San Diego, CA, en 1851) sur la Rue Davis : pilote du navire de Sutter, il fonde San Diego № 35 en 1851, reliant Sacramento (source de l’or alchimique) à la baie, comme le fleuve de la vie dans l’hermétisme.
Le boulevard Geary, l’une des plus longues artères, honore le Général John White Geary (1819-1873, général et maire, fondateur et premier secrétaire de California Lodge No. 1 à San Francisco, CA, en 1849), premier maire de San Francisco, fondateur et secrétaire de California № 1. Guerrier de la guerre mexicano-américaine, gouverneur du Kansas puis de Pennsylvanie, Geary est le Maître Voyageur, son chemin infini symbolisant l’ascension spirale vers les hauts grades.
La rue Rolph célèbre James Rolph Jr. (1869-1934, maire et gouverneur, membre de California Lodge No. 1 à San Francisco, CA), « Sunny Jim », maire le plus durable et Frère de California № 1, démissionnant en 1931 pour le gouvernorat. Son sobriquet « ensoleillé » évoque le Soleil royal de l’alchimie, illuminant les ombres de la Grande Dépression.
Brenham Place et Fallon Place : le Capitaine Charles J. Brenham (1819-1875, capitaine de bateau et maire, membre de California Lodge No. 1 à San Francisco, CA, en 1855), deuxième maire et Frère de 1855, et Thomas Fallon (1825-1885, recruteur militaire et maire, membre de San Jose Lodge No. 10 à San Jose, CA, en 1846 comme recruteur), recruteur de volontaires en 1846 qui hisse le drapeau sur San José, tous deux de San Jose № 10. Petites ruelles, elles sont les seuils initiatiques, passages étroits vers l’illumination.
Les jardins ésotériques : Crocker-Amazon, Haight-Ashbury et les portes du mystère
War Memorial Opera House
Le quartier Crocker-Amazon tire son nom des frères Charles H. et William Henry Crocker (fils de Charles Crocker, 1822-1888, magnats du rail, membres de California Lodge No. 1 à San Francisco, CA, et Scottish Rite de Californie avec 33e degré pour Charles H. en 1903), fils du magnat Charles Crocker, membres actifs de California № 1 et du Rite Écossais. Leur holding évoque la Toison d’Or, trésor gardé par les mystères, transformant le terrain en jardin alchimique.
Haight-Ashbury, berceau hippie, nomme Henry Haight (1820-1910, gouverneur, membre de Pacific Lodge No. 136 à San Francisco, CA), gouverneur et membre de Pacific № 136, et Munroe Ashbury (1828-1883, superviseur municipal, affiliation non spécifiée précisément mais probable à une loge de SF via le conseil de surveillance maçonnique), superviseur planificateur du Golden Gate Park. Ce parc, mandala vert, est le Jardin d’Éden maçonnique, où l’herbe sacrée (cannabis, allégorie de l’élévation) fleurit sous l’égide fraternelle.
La rue Stanyan honore Charles Henry Stanyan (1831-1889, superviseur municipal, membre d’Oriental Lodge No. 144 à San Francisco, CA), superviseur du parc, de Oriental № 144 ; la Rue Cole, William Beverly Cole (1825-1893, chirurgien, membre d’Occidental Lodge No. 22 à San Francisco, CA, en 1862), chirurgien fondateur de la faculté de médecine UC et Frère d’Occidental № 22. Guérisseurs, ils soignent le corps et l’âme, comme l’Élixir de longue vie.
Enfin, l’Avenue Maçonnique désigne l’ancien cimetière maçonnique sur le campus de l’Université de San Francisco, fermé en 1920 pour Colma. Nécropole symbolique, elle est le seuil de l’Éternité, où les Frères reposent en attendant la résurrection spirituelle.
Ironie hermétique : la rue Mason, sans lien direct, porte le nom du Colonel Richard B. Mason (gouverneur militaire, sans affiliation maçonnique confirmée). Mason signifie maçon en anglais, un clin d’œil involontaire au Grand Œuvre, rappelant que le sacré imprègne le profane sans le nommer.
Le labyrinthe fermé : Une cité-Temple pour l’initié
Ces rues forment un temple vivant, un échiquier où l’initié avance case par case, du Nord (Washington, Lumière) au Sud (Rizal, Libération), de l’Est (O’Farrell, Origine) à l’Ouest (Sloat, Achèvement). San Francisco, née de l’or et du feu, est l’athanor urbain : la ruée vers l’or transmute les âmes, et les artères de la ville sont les veines d’un golem de pierre et d’acier, mis en mouvement par le souffle du Verbe. Comme la Grande Arche de La Défense, ce réseau dessine un cube ouvert sur le vide sacré – Daath kabbalistique – qui invite à l’élévation au-delà des formes. Marchez-y un dimanche matin, à l’heure où le soleil frappant l’océan se lève : chaque angle de rue est un serment, chaque intersection une épreuve.
Soyons fou ! Osons une lecture maçonnique du blason de la ville de San Francisco
Dans le sceau de San Francisco, nous lisons une planche en clair-obscur. Le cercle extérieur trace la limite du Temple : une enceinte protectrice où la cité se consacre. Au centre, l’oiseau aux ailes déployées – phénix plus que simple aigle – proclame la loi de la régénération : mourir au chaos pour renaître à l’Ordre. La ville-atelier s’y reconnaît, éprouvée par les flammes et les séismes, mais relevée comme l’Apprenti qui sort des ténèbres pour recevoir la Lumière.
Le blason montre la baie, les montagnes et des navires : c’est la géographie initiatique d’un Passage. La mer, matière indifférenciée, appelle la navigation intérieure ; la passe du Golden Gate figure le seuil, porte étroite où l’on quitte la rive profane. La nef devient loge en marche, embarquée vers l’Occident pour y chercher l’Orient. Les rais qui strient l’écu ressemblent à une échelle de lumière : chaque degré une conquête de soi.
Deux figures soutiennent le champ comme deux colonnes. À gauche, le prospecteur – pioche et pelle – incarne l’Œuvre au noir : descendre dans la mine, séparer, extraire, éprouver. Il rappelle au Maçon que rien ne vaut sans travail de taille. À droite, le marin au sextant mesure le ciel : c’est l’Œuvre au blanc – l’art de régler sa route par les étoiles, de conformer la marche humaine au grand compas cosmique. Entre Boaz et Jakin se tient l’écu de la cité ; entre l’outil qui ouvre la terre et l’instrument qui lit l’azur, l’équilibre opératif et spéculatif se noue.
View of the city of San Francisco from Ina Coolbrith Park
La devise en espagnol – « Oro en paz, fierro en guerra », soit « L’or en temps de paix, le fer en temps de guerre » – porte, sous son historicité, une clé hermétique.
L’or en paix : l’aboutissement, l’état de réconciliation, la pierre au rouge qui irradie sans violence. Le fer en guerre : la vertu martiale de Mars, l’énergie qui tranche, protège et purifie quand l’entropie menace. Au plan maçonnique, c’est l’alliage de la truelle et de l’épée : édifier quand la paix le permet, défendre la mesure quand le tumulte l’exige. Notons l’orthographe ancienne « fierro » : trace d’une mémoire assumée, comme si la devise conservait le grain du temps pour rappeler que l’initiation n’efface pas l’histoire, elle la transmue.
San Francisco City Hall from east end of Civic Center Plaza
La scène portuaire au pied du blason n’est pas simple décor : elle raconte la vocation de seuil de San Francisco. Ici arrivent les errants de la Terre, là repartent les audacieux – et la Loge n’est-elle pas cet asile et ce chantier, où l’étranger devient Frère par l’épreuve du voyage ? Le vent gonfle les voiles comme la parole gonfle l’âme quand elle est juste ; les eaux plissées disent la loi des correspondances : pas de route droite sans courants contraires, pas de progrès sans résistance.
Ainsi, le sceau compose un rituel. Le cercle consacre, le phénix élève, l’écu oriente, les deux « colonnes humaines » enseignent le double labeur : creuser et mesurer, transformer et ordonner. L’or en paix promet la lumière partagée, le fer en guerre rappelle la vigilance intérieure contre nos propres désordres. C’est toute une maçonnerie de la Cité : œuvre d’exode, d’accueil et d’édification, où la Porte dorée n’est pas un trophée mais un passage, et où la ville, comme l’initié, ne cesse de renaître pour bâtir plus juste.
Temple San Francisco
Temple San Francisco
Qu’est-ce que le CMMT ?
Le California Masonic Memorial Temple (CMMT), ouvert en 1958, est l’un des édifices majeurs de San Francisco. Haut lieu de la franc-maçonnerie californienne, il est aussi connu sous le nom de The Masonic. Son architecture emblématique du milieu du XXᵉ siècle, signée par l’architecte de la baie Albert Roller, conjugue lignes modernistes et clins d’œil ésotériques. À la fois maison de réunion pour les francs-maçons de Californie et scène ouverte à la cité, le CMMT s’est imposé comme une véritable icône de Nob Hill.
Commémoration maçonnique
Le CMMT aujourd’hui
Depuis plus de six décennies, le Temple fait partie intégrante de la vie du quartier : il accueille des tenues et rencontres maçonniques, mais aussi des manifestations ouvertes au public, des entreprises et des organisations venues de partout. Beaucoup l’identifient surtout à la salle SF Masonic, gérée par Live Nation : un auditorium de 3 300 places où se tiennent près de 79 événements par an. Au fil des ans, on y a entendu Billie Holiday, Tony Bennett ou Van Morrison, et ri aux spectacles d’humoristes tels que Dave Chappelle, Ali Wong ou Amy Schumer. Un lieu de culture et de mémoire, à la croisée du Temple et de la scène.
Que cette carte postale vous guide vers l’intérieur, où la vraie Loge est le cœur. Bons baisers de San Francisco, ville des Frères et Sœurs éternels !
Dans l’univers clos et coûteux de la Scientologie, Xenu occupe une place centrale, non pas comme un pilier de sagesse philosophique, mais comme un secret jalousement gardé, révélé aux adeptes les plus dévoués – et les plus endettés. Ce personnage galactique, inventé par L. Ron Hubbard, le fondateur de cette organisation souvent qualifiée de secte, incarne à la fois l’absurdité d’un récit de science-fiction recyclé en dogme religieux et les mécanismes de contrôle qui piègent les fidèles.
Un détracteur de la scientologie déguisé en Xenu. (Source Wikipedia)
À l’opposé du mythe fondateur des Francs-maçons – le meurtre d’Hiram Abiff, symbole profond de palingénésie perpétuelle et de renaissance spirituelle –, l’histoire de Xenu n’est qu’une manipulation grossière, conçue pour exploiter les vulnérabilités humaines au nom d’un enrichissement personnel. Cet article explore Xenu, son rôle dans les grades avancés de la Scientologie, les dangers inhérents à cette pratique, et le ridicule d’un mythe qui, loin d’élever l’âme, l’enchaîne à une fiction lucrative.
Xenu : Le dictateur galactique et son mythe ridicule
Image d’un volcan similaire à celui utilisé en couverture du livre sur la Dianétique, évocateur de l’histoire de Xenu.
Imaginez un scénario digne d’un roman pulp des années 1950 : il y a 75 millions d’années, une confédération galactique de 76 planètes souffre d’une surpopulation effroyable – 178 milliards d’habitants par planète, rien que ça. Xenu, son dirigeant tyrannique, décide d’une solution radicale : il rassemble des milliards d’êtres, les embarque dans des vaisseaux ressemblant à des DC-8 (oui, les avions de ligne d’après-guerre), les transporte sur la Terre (alors appelée Teegeeack), les entasse autour de volcans, et les fait exploser avec des bombes à hydrogène. Les âmes immortelles de ces victimes, appelées « thetans« , sont ensuite capturées, lavées de leurs souvenirs sur Hawaï et aux Canaries, et implantées avec des faux souvenirs – dont le Christ ou les mythes de création – pour les piéger dans une prison éternelle. Ces thetans errants, ou « body thetans« , s’accrochent aujourd’hui aux humains, causant névroses, maladies et malheurs. Ridicule ? Absolument. C’est une pure invention de L. Ron Hubbard, auteur de science-fiction raté, qui l’a couchée sur papier en 1967 sous forme de manuscrit manuscrit, présenté comme une « découverte » spirituelle.
Personne en costume Xenu (En arrière-plan : Ballon OVNI avec symbole raëlien) Source Wikipedia
Ce récit, connu sous le nom de « space opera« , n’est pas une métaphore subtile ni une allégorie intemporelle. C’est du Hubbard pur jus : un mélange de paranoïa anti-psychiatrique, de réincarnations cosmiques et d’éléments volés à la SF des années 40. Hubbard, qui avait déjà publié des histoires comme Fear ou Final Blackout, recycle ici ses tropes favoris pour en faire un outil de contrôle. Et le ridicule culmine dans les détails : des bombes H dans des volcans (alors que la géologie contredit toute trace d’une telle catastrophe il y a 75 millions d’années), des thetans « collés » comme des parasites, et Xenu lui-même, emprisonné dans une montagne électrifiée depuis des millénaires. Comme l’écrit l’historien des religions Mikael Rothstein, c’est « la mythologie de base de la Scientologie », mais une qui « ajoute du carburant aux accusations selon lesquelles le système de Hubbard est le produit de sa créativité d’écrivain de SF plutôt que d’un théologien« . Des ex-Scientologues, comme ceux interrogés sur Reddit, admettent que même au niveau OT III, beaucoup rationalisent : « Ça enregistre sur l’E-mètre, donc peut-être vrai ? » Mais pour les critiques, c’est du délire pathétique, un « intellectual garbage » selon John W. Campbell, l’éditeur qui avait lancé Hubbard dans la SF.
L’importance de Xenu dans les grades de Scientologie : le dévoilement comme carotte
Tentative ultérieure d’illustration de la conférence de Hubbard Aide: Xenu a fait transporter la population « excédentaire » sur Terre pour la destruction dans des vaisseaux spatiaux qui ressemblaient au DC-8. (Source : Wikipedia)
Pour les adeptes, Xenu n’est pas révélé d’emblée. La Scientologie suit un « Pont vers la Liberté Totale« , une progression payante où chaque niveau coûte une fortune – souvent plus de 100 000 dollars pour atteindre OT III. Les débutants passent par le « Dianetics » (pseudo-thérapie pour effacer les « engrammes » traumatiques), deviennent « Clear« , puis grimpent les niveaux Operating Thetan (OT). OT III, ou « Mur de Feu« , est le Graal : c’est là que l’on « découvre » Xenu via des documents secrets lus en solo, avec un avertissement sinistre de Hubbard : révéler prématurément ce savoir cause la pneumonie et la mort. (Aucun cas documenté, bien sûr.) Ce dévoilement est censé libérer les thetans parasites via un « auditing » intensif avec l’E-mètre (un détecteur de mensonges trafiqué), permettant d’atteindre une « liberté » spirituelle.
Le volcan et la boule de feu sur la couverture de Dianétique fait référence à l’histoire de Xenu.
Pour les fidèles, c’est un moment pivotal : après des années d’investissement financier et émotionnel, Xenu explique tout – pourquoi vous souffrez, pourquoi le monde est fou. C’est une validation narcissique (« Vous êtes un thetan immortel piégé par un complot galactique !« ) qui renforce la loyauté. Mais c’est aussi une carotte : pour progresser au-delà (OT IV à VIII), il faut croire et « expérimenter » ce mythe comme réalité. Comme l’explique un ex-membre dans Going Clear de Lawrence Wright, c’est là que beaucoup craquent – ou s’enfoncent plus. Ce secret crée une élite : seuls les 5 % d’adeptes qui y accèdent se sentent « éclairés« , isolés des « wogs » (non-Scientologues). Pourtant, la Church nie publiquement Xenu, poursuivant en justice quiconque le diffuse, comme dans l’affaire Fishman en 1993 où les documents OT III fuitèrent au tribunal.
La Scientologie : une secte, ses adeptes et les dangers de sa pratique
Fondée en 1954 par Hubbard, la Scientologie se présente comme une « religion appliquée« , mélange de pseudo-science et de spiritualité. Ses adeptes – environ 50 000 actifs aujourd’hui, contre les 10 millions revendiqués – sont souvent des célébrités (Tom Cruise, John Travolta) recrutées pour leur aura, ou des vulnérables cherchant un sens. Les « Sea Org » (bras armé) signent des contrats d’un milliard d’années, travaillent 100 heures/semaine pour 50 dollars, et subissent un régime quasi-militaire. Mais derrière les sourires, c’est un culte dangereux, classé comme tel en France (rapport 1995) et en Allemagne (secte anticonstitutionnelle).
Les dangers ? Financiers d’abord : les cours coûtent des centaines de milliers de dollars, poussant à l’endettement ou à la vente de biens. Émotionnels ensuite : la « déconnexion » force à rompre avec les critiques familiaux, brisant des vies. Physiques : des ex-membres rapportent avortements forcés, maltraitance infantile, et même morts suspectes (comme Lisa McPherson en 1995, laissée à mourir en « Introspection Rundown« ). La Church traque les dissidents via « Fair Game » (politique officielle jusqu’en 1968) : harcèlement, diffamation, procès en cascade – plus de 2 500 contre l’IRS seul. En 2009, un tribunal français la condamna pour escroquerie. Comme le note le sociologue Stephen Kent, « c’est une entreprise lucrative masquée en religion« , avec des procès pour ruiner les opposants. Les adeptes, piégés par l’escalade cognitive (« J’ai tant investi, ça doit être vrai« ), risquent l’isolement total, la santé mentale ruinée, et pire.
Xenu vs. Hiram Abiff : ridicule manipulatoire contre sagesse symbolique
Meurtre d’Hiram par 3 mauvais Compagnons
Ici réside le cœur de l’absurde : comparez Xenu au meurtre d’Hiram Abiff chez les Francs-maçons. Dans le 3e degré maçonnique, Hiram, architecte du Temple de Salomon, est assassiné par trois compagnons jaloux qui exigent les secrets des Maîtres. Refusant de trahir la vérité, il est frappé (perche, équerre, maillet) et enterré sous un acacia. Son corps est retrouvé, élevé, symbolisant la résurrection. Ce n’est pas une histoire littérale, mais une allégorie puissante de la palingénésie perpétuelle : la mort n’est pas fin, mais renaissance ; la fidélité à la vertu triomphe de la bassesse. Elle enseigne l’intégrité, la fraternité, et la construction de l’âme comme un temple intérieur – une leçon intemporelle, inspirée de mythes bibliques et égyptiens (Osiris), qui élève sans manipuler.
Article concernant une manifestation commune en 2016 entre la scientologie et la Grande Loge Mondiale de Misraïm.
Xenu, lui, est l’antithèse : un produit de SF kitsch, créé par Hubbard pour justifier des « audits » payants contre des parasites invisibles. Là où Hiram inspire la quête éthique, Xenu piège dans la peur (pneumonie mystique) et l’illusion de pouvoir (libérez vos thetans pour 360 000 dollars !). C’est une récupération cynique : Hubbard, ruiné par ses échecs littéraires, transforma sa thérapie en religion pour l’exonération fiscale (obtenue en 1993 après des décennies de batailles). Comme l’analyse Alec Nevala-Lee dans Astounding, c’est « la fiction de Hubbard au service de la Scientologie » – un mensonge galactique pour un contrôle terrestre.
Conclusion : Fuir l’illusion pour la Vérité
Xenu n’est pas un secret libérateur, mais une chaîne dorée dans une secte qui prospère sur l’exploitation. Ses adeptes, séduits par la promesse d’immortalité cosmique, finissent souvent brisés financièrement et moralement. À l’inverse des Francs-maçons, dont le mythe d’Hiram nourrit une palingénésie authentique, la Scientologie de Hubbard est un mirage manipulateur. Si vous croisez un recruteur, rappelez-leur : un thetan libre n’a pas besoin de payer pour voler. Pour en savoir plus, lisez Going Clear ou visitez xenu.net – mais gare à la pneumonie imaginaire.
La vraie liberté ? Elle est dans le doute, pas dans les étoiles factices.
Mourir et se consumer dans son propre feu pour renaître de ses cendres est la destinée du Phénix, être mythique incarné par les êtres spirituels s’initiant à l’art de s’embraser soi-même en embrassant la vie, et d’embraser sa vie en l’embrassant en puissance. Les esprits tièdes et mesurés en tout ont du mal à percevoir cet art de vivre qui prend aux tripes à chaque instant sans pour autant se déconnecter des réalités de la vie.
Le mot passion traduit mal l’état mental de ces êtres pleins de leur propre feu, consumant leur vie comme par devoir en totalité tout en éclairant leurs zones d’ombre avec une facilité déconcertante, contrairement à leurs semblables, ou leurs dissemblables, qui s’y refusent et demeurent à disserter sur l’apparence à donner au Phénix.
Le courage fait peu partie du vocabulaire de ces théoriciens appliqués à niveler leurs pensées pour plaire au plus grand nombre, alors qu’il transparait chez les êtres qui jouent avec le feu de leur propre énergie, quitte à parfois s’y brûler. Mais le jeu en vaut la chandelle, car leur flamboyance tend naturellement à se résorber en une petite flamme permanente, présente depuis toujours au plus profond de Soi.
Le Chevalier du Phénix (53è degré de la Maçonnerie égyptienne) avance résolument vers le centre de son labyrinthe, et passe entre des zones de lumière et d’ombres à mesure qu’il surmonte ou non les épreuves qu’il traverse. C’est en Chevalier qu’il affronte les ombres qui masquent son chemin et c’est en Phénix qu’il révèle les lumières qui l’éclairent. Le Chevalier alimente et entretient son propre feu intérieur pour être aussi un Phénix qui pratique l’art de renaître régulièrement de ses cendres, et se transforme peu à peu mentalement et spirituellement jusqu’à atteindre en son centre le Soi et sa promesse de dimension cosmique.
Au fil du temps, le mythe du Phénix s’est figé jusqu’à signifier seulement « renaître de ses cendres », et même se réduire au verbe « renaître », la beauté du Phénix et la fascination qu’il engendre masquant cette réduction arbitraire. Les cendres sont pourtant l’élément essentiel de cette auto-fécondation, car elles sont pleines des ombres que le Chevalier n’a pas encore calcinées en lui-même, et qui sont amenées à réapparaître jusqu’à sa totale purification par son propre feu intérieur. Le cheminement de l’être spirituel menant à l’individuation de C.G. Jung rejoint ainsi la démarche des plus hautes traditions de l’Égypte Antique et de l’hindouisme, où l’initié(e) est prédestiné(e) à réintégrer le feu solaire du dieu Ré et le feu du dieu Agni, chacun(e) devant pour y parvenir accepter d’affronter ses ombres à toutes les étapes d’un chemin initiatique personnel.
Pour Jung, l’ombre est le « psychisme obscur » d’où naît la conscience.
Elle est d’abord tout ce qui traverse brièvement les pensées et qui est aussitôt oublié, ce qui est perçu et que la conscience n’a pas assimilé, et ce qui est pensé, discerné, ressenti et désiré inconsciemment. Elle est la partie inférieure et primitive de la personnalité, dont les aspects sont incompatibles avec la vie consciente. Mais elle est aussi source de clarté, dans le sens où « La clarté ne naît pas de ce que l’on imagine de clair, mais lorsque l’on prend conscience de l’obscur. » (C.G. Jung) La conscience peut ainsi extraire et éclairer en cet obscur inconscient de plus en plus de contenus, mais cette tâche fastidieuse effectuée dans l’horizontalité du labyrinthe est toujours loin d’être achevée. Seules les prises de conscience dans la verticalité au centre du labyrinthe éclairent globalement les ombres et leur rôle structurant et positif dans un projet d’élévation spirituelle.
Auparavant, les éléments psychiques qui constituent l’ombre s’unissent dans l’inconscient, où ils forment une sorte de personnalité secrète et opposée à l’être conscient, tel un double ou un autre que soi, autonome et dissocié de la personnalité consciente. En raison de cette autonomie, la volonté n’a aucun pouvoir sur l’ombre et l’inconscient, ce qui restreint le libre-arbitre et peut changer le cours d’une vie. « L’inconscient est un organisme naturel, indifférent aux points de vue moral, esthétique et intellectuel, ce qui ne devient réellement dangereux que si notre attitude consciente à son égard est désespérément fausse. Plus nous le refoulons en nous-mêmes, plus s’accentuent les périls encourus du fait de l’inconscient … Son masque n’est pas rigide, mais reflète comme un miroir le visage qu’on tourne vers lui. L’hostilité à son égard lui confère un aspect menaçant, la bienveillance envers lui adoucit ses traits. » (Jung, L’homme à la découverte de son âme) L’inconscient est révélé également par le phénomène de projection qui est l’un des plus importants du fonctionnement psychique, car nous projetons en permanence sur les autres et sur le monde notre propre ombre.
Mais « l’inconscient n’est pas seulement le simple dépositaire du passé, il est aussi rempli de germes de situations psychiques et d’idées à venir. Outre les souvenirs d’un passé lointain qui fut conscient, des idées neuves et créatrices qui n’ont jamais été conscientes précédemment peuvent aussi surgir de l’inconscient, Elles naissent des profondeurs de notre esprit comme un lotus et constituent une partie très importante de la psyché subliminale. » (C.G. Jung) Ainsi, l’ombre ne contient pas que des éléments négatifs et inopportuns dont la psyché s’est délestée, mais elle est aussi la promesse de contenus qui sommeillent encore et peuvent émerger à tout moment dans la vie. Elle recèle les semences de voies neuves, de créations inédites, de découvertes qui sont encore à venir et à réaliser.
Le phénix qui renaît de ses cendres éclaire de ses flammes ces voies nouvelles et ces idées créatrices et ré-créatrices (Ré-créatrices). Dans l’Égypte ancienne, l’oiseau Bénou (un héron cendré ou pourpré), le phénix égyptien, se rapporte au cycle quotidien du Soleil qui renaît chaque matin, et au cycle annuel de la crue du Nil qui régénère la fertilité et la vie. Oiseau fabuleux et magnifique, il se lève à l’aurore sur les eaux du Nil, tel le dieu Soleil Ré, et renvoie à la résurgence cyclique, à la longévité, à la résurrection et à l’immortalité. Le phénix égyptien symbolise encore « l’âme universelle d’Osiris » qui se recréera sans fin d’elle-même, tant que dureront le temps et l’éternité. (Livre des morts).
Le serpent Ouroboros qui se mord la queue (du grec ancien « οὐροϐόρος/ourobóros », formé à partir des mots « οὐρά, queue » et « βορός, vorace, glouton »), exprime lui aussi l’éternité et l’universalité des phénomènes cycliques, qui s’appliquent aussi bien à l’univers et au cosmos qu’au processus d’éveil et de renaissance comme un phénix de la conscience en soi-même. Le « mehen« , mot égyptien qui signifie « l’enroulé« , désigne dans l’espace un serpent qui entoure le monde et le sépare du chaos, et symbolise dans le temps l’éternel retour. La présence conjointe de l’Ouroboros et du phénix dans le rituel du 53è degré de la Maçonnerie égyptienne illustre ce dédoublement du processus de renaissance en soi-même, l’un dû à l’horizontalité du travail régulier et continu du Chevalier sur soi-même, et l’autre effectué dans la verticalité du Phénix, déclenché en conscience de manière irrégulière et discontinue.
Le Chevalier du Phénix pratique cette dynamique de retours cycliques en soi-même, lors de tenues collectives ou de réflexions personnelles, quand il re-découvre avec un regard neuf les marques imprimées dans sa mémoire par l’Ouroboros lui-même dans les degrés précédents de la Maçonnerie égyptienne. Dans cet exercice mental de résurgence de connaissances déjà acquises, il ne s’agit plus seulement de « penser à un symbole » comme à un objet loin de soi, mais de « penser le symbole », « d’être le symbole » et d’en ressentir toute la dynamique en l’incarnant. Le Chevalier du Phénix peut même s’autoriser à se délecter comme un « glouton » de ces connaissances passées acquises et intégrées en soi-même, puisque l’étymologie du mot Ouroboros (βορός, boros, glouton) l’y invite.
Cette technique du ressouvenir rituellement organisé et sructuré dynamise le mental des initié(e)s et les propulse, aux termes des cycles vécus symboliquement par l’Ouroboros et le Phénix, dans une totalité à intégrer en soi-même et à incarner. Cette pensée de C.G. Jung, centrée sur la notion de totalité « conçoit qu’à tous les niveaux des trois mondes divin, naturel, et humain, la totalité est toujours présente potentiellement, mais pas nécessairement actualisée, réalisée. La pensée jungienne semble être organisée tout entière autour du postulat que toute chose partielle cherche toujours à se reconstituer en totalité, à se ressouvenir de sa partie inconsciente et donc à redevenir totalité. Toute évolution est toujours en dernier ressort évolution vers plus de conscience, vers la restauration, au niveau conscient, de la totalité des origines qui se place d’abord sous le signe de l’inconscient. » (Christiane Maillard, Le Divin et la Féminité)
Cette totalité change de dimension quand la conscience, pour se réaliser pleinement spirituellement, éprouve l’irrésistible besoin de se propulser dans son propre cosmos, et pour y parvenir détache et libère ses ailes des liens cachés dans les ombres qui entravent leurs mouvements. C’est le moment où l’anima et l’animus sont mis à contribution à la quatrième étape du chemin conduisant à l’individuation, pour qu’un être androgyne jusqu’alors tapi dans ces ombres surgisse et s’envole vers son propre au-delà grâce à une énergie nouvelle à la puissance démultipliée.
Les six degrés de la Maçonnerie égyptienne (51è au 56è) illustrant les six étapes du processus d’individuation sont extraits des 60 degrés (34è au 93è) développés dans le livre Méditations du Sphinx de Patrick Carré, Éditions GAMAYUN)
Patrick Carré donne rendez-vous à ses lecteurs devant la Fontaine Saint-Michel le samedi 11 octobre 2025 à 10h30
(décalage d’une demie-heure par rapport à l’horaire prévu), pour une conférence interactive (durée 2h).
L’article de l’auteur déjà paru sur 450.fm (cliquez ici) prépare activement à cette conférence. Venez nombreux !
Le Grand Orient de Suisse tiendra son Convent annuel le samedi 8 novembre 2025 à Genève. Cet événement, hautement symbolique et réservé aux initiés, constitue le moment phare de l’année maçonnique pour l’obédience.
Comme le veut la tradition, la journée débutera par l’Assemblée Générale du Grand Orient de Suisse, un temps fort réservé exclusivement à ses membres. Ce moment institutionnel est l’occasion de faire le bilan de l’année écoulée, de définir les perspectives à venir et, cette année, de procéder à l’élection du nouveau Grand Maître.
Cette édition 2025 du Convent marque une étape importante dans la vie de l’obédience : la fin du mandat de Christophe Ravel, Grand Maître du Grand Orient de Suisse depuis 2022. Il ne s’agira pas simplement du bilan d’une année écoulée, mais bien de trois années d’engagement, d’actions et de service au bénéfice de l’obédience.
Nous aurons, sans doute, l’occasion de revenir après le Convent sur l’ensemble des actions menées sous son impulsion. Mais déjà, ce moment solennel sera aussi tourné vers l’avenir : le nouveau Grand Maître ne partira pas de zéro, il s’inscrira dans la continuité d’un héritage, en tant que futur maillon d’une chaîne ininterrompue.
Il lui appartiendra, avec l’appui de ses frères, de porter à son tour les impulsions nécessaires, d’innover, de s’adapter, et de relever les défis de notre temps, dans le respect des valeurs fondatrices de notre ordre.
Ce changement à la tête de l’obédience s’accompagnera également d’un renouvellement du Conseil de l’Ordre. Si certains membres poursuivent leur mandat, d’autres frères entreront pour la première fois dans cette instance de gouvernance. C’est ainsi que la dynamique démocratique et fraternelle du Grand Orient de Suisse se perpétue, par le renouvellement et la transmission.
L’après-midi sera placé sous le signe de l’ouverture et de la fraternité universelle, avec l’accueil des délégations venues du monde entier. Ce Convent 2025, empreint de solennité et de chaleur humaine, sera l’occasion de renforcer les liens internationaux et de célébrer la vitalité de la Maçonnerie libérale et adogmatique.
Ce Convent sera aussi l’occasion de célébrer l’engagement, la sagesse, la force et la beauté des actions menées, mais surtout de réaffirmer la vocation du Grand Orient de Suisse : œuvrer ensemble pour le progrès de l’humanité, dans l’esprit de la tradition maçonnique universelle.
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En Franc-maçonnerie, le pardon est souvent évoqué comme un idéal de fraternité, une vertu permettant de surmonter les conflits et de renforcer l’harmonie au sein de la loge. Pourtant, en s’inspirant de la pensée de Baruch Spinoza, telle qu’exposée dans une récente vidéo pédagogique sur L’Éthique (partie IV, proposition 54), on peut se demander si le pardon, tel qu’il est traditionnellement conçu dans la pensée chrétienne, n’est pas une illusion, voire un mensonge, qui entrave la quête maçonnique de vérité et de perfectionnement.
Examinons pourquoi, selon une perspective spinoziste, le pardon pourrait être incompatible avec les principes fondamentaux de la Franc-maçonnerie.
Le pardon : une entrave à la raison
Dans L’Éthique, Spinoza affirme que :
« le repentir n’est point une vertu, ou ne naît point de la raison ; mais qui se repent de ce qu’il a fait est deux fois malheureux, ou, ce qui est la même chose, impuissant ».
Cette idée, expliquée dans la vidéo, suggère que le pardon, qu’il soit demandé ou accordé, repose sur une conception erronée de la liberté humaine. Spinoza rejette l’idée d’un libre arbitre absolu : nos actes sont déterminés par des chaînes de causes et d’affects. Se repentir ou exiger un pardon revient à s’enfermer dans un cycle de tristesse et de culpabilité, des affects passifs qui diminuent notre puissance d’agir.
Tailleur de Pierres
En Franc-maçonnerie, où la recherche de la vérité et l’amélioration de soi par la raison sont centrales, cette critique résonne profondément. Le maçon est invité à « tailler sa pierre brute », c’est-à-dire à travailler sur ses passions pour atteindre une compréhension plus lucide du monde et de lui-même. Le pardon traditionnel, qui repose sur la culpabilité ou la pitié, risque de détourner cet effort. Par exemple, un conflit en loge – une parole maladroite ou une offense – pourrait être abordé par une demande de pardon. Mais, comme l’explique Spinoza, cela ne résout rien :
Le repentir amplifie la tristesse, et le pardon accordé peut n’être qu’une façade, un acte de condescendance qui maintient une hiérarchie émotionnelle entre le « coupable » et le « juge ».
Une illusion qui freine l’harmonie maçonnique
La Franc-maçonnerie prône l’égalité fraternelle et l’union des cœurs dans la quête d’un idéal commun. Pourtant, le pardon classique, tel que décrit dans la vidéo, peut être une illusion qui perturbe cette harmonie. Lorsqu’un frère demande pardon, il se place dans une position d’infériorité, renforçant l’idée d’une faute librement choisie – une fiction selon Spinoza, car nos actions sont toujours déterminées par des causes extérieures et intérieures. De même, accorder le pardon peut sembler généreux, mais Spinoza y voit une forme de pitié, un affect passif qui ne libère ni le donneur ni le receveur.
Ce rituel maintient les parties dans une dynamique de pouvoir, incompatible avec l’idéal maçonnique d’égalité et de compréhension mutuelle.
Imaginons un maçon qui, lors d’un débat en loge, offense un frère par une critique trop vive. La réponse traditionnelle serait une demande de pardon pour apaiser le conflit. Mais Spinoza propose une alternative : comprendre les causes de l’offense – les passions, les malentendus, les idées inadéquates – et agir pour transformer cet affect négatif en une dynamique positive. En loge, cela pourrait se traduire par une discussion ouverte, où l’on analyse l’incident sans jugement moral, pour en tirer une leçon collective. Le pardon, en comparaison, apparaît comme un mensonge : il prétend effacer la faute sans en traiter la cause, laissant les tensions sous-jacentes intactes.
Une alternative spinoziste : la générosité et la joie
Spinoza
Spinoza, comme l’explique la vidéo, propose de remplacer le pardon par des affects actifs : la générosité et la joie. En Franc-maçonnerie, ces notions résonnent avec l’idée de travailler à l’édification du temple intérieur et collectif. Plutôt que de s’enliser dans la culpabilité ou la pitié, le maçon peut adopter une approche rationnelle : comprendre pourquoi un conflit a émergé et agir pour le transformer en une opportunité de croissance. Si un frère offense un autre, il ne s’agit pas de demander pardon, mais de réparer par des actes concrets – une écoute sincère, une proposition d’amélioration, un engagement à mieux comprendre l’autre. Cette démarche augmente la « puissance d’agir » de chacun, un concept clé chez Spinoza, et renforce la fraternité maçonnique par la raison plutôt que par des rituels émotionnels.
Deux hommes dans la dispute
La vidéo illustre cela avec un exemple profane : un couple qui, au lieu de s’enfermer dans le cycle du pardon, choisit de comprendre les causes de leurs actions pour avancer ensemble. En loge, ce principe s’applique encore plus fortement. La franc-maçonnerie, en tant que voie initiatique, valorise la transformation intérieure par la connaissance de soi et des autres. Le pardon, en s’appuyant sur une vision moralisante du bien et du mal, est un obstacle à cette transformation. Comme Spinoza le souligne, la vertu naît de la raison, pas du regret.
Le pardon : un mensonge face à la vérité maçonnique
Enfin, le pardon peut être vu comme un mensonge dans le contexte maçonnique, car il contredit l’engagement de chercher la vérité. En Franc-maçonnerie, la vérité n’est pas un dogme, mais un processus de dévoilement progressif, obtenu par le travail symbolique et la réflexion. Or, le pardon traditionnel obscurcit ce processus : il prétend résoudre les conflits par un acte symbolique, sans exiger la compréhension profonde des causes. Spinoza nous enseigne que la vérité réside dans la connaissance des déterminismes qui régissent nos actes. En loge, cela signifie reconnaître que les erreurs ou les offenses ne sont pas des fautes absolues, mais des manifestations de nos limites humaines, qu’il faut dépasser par l’intellect et l’action.
Ainsi, le maçon spinoziste ne pardonne pas : il comprend, il agit, il transforme. Si un frère manque à la fraternité, l’idéal n’est pas de lui accorder un pardon qui le maintient dans la culpabilité, mais de l’accompagner dans une réflexion sur les causes de son acte, pour qu’il devienne plus libre et plus fort. Ce processus, loin d’être une illusion ou un mensonge, est au cœur de l’initiation maçonnique : construire, ensemble, un édifice plus solide par la raison et la joie.
Vers une Franc-maçonnerie sans pardon ?
En conclusion, la pensée de Spinoza, telle que décryptée dans la vidéo, invite les Francs-maçons à repenser le pardon. Loin d’être une vertu, il est une illusion qui entretient la tristesse et un mensonge qui masque la vérité. En loge, où l’on cherche à dépasser les passions pour atteindre la lumière, le pardon classique n’a pas sa place.
À sa place, Spinoza propose la générosité, la compréhension et l’action rationnelle – des valeurs qui résonnent avec l’idéal maçonnique d’une fraternité éclairée. Comme le dit Spinoza :
« qui se repent de ce qu’il a fait est doublement malheureux ». Le maçon, lui, choisit la joie active, celle qui unit et élève, sans jamais se mentir.
La Franc-maçonnerie portugaise, pilier discret de la société civile depuis des siècles, traverse une tempête interne qui pourrait redessiner ses contours pour les décennies à venir. Au cœur de cette tourmente : l’admission des femmes au sein du Grande Oriente Lusitano (GOL), l’obédience maçonnique la plus influente du pays, comptant environ 2 400 membres répartis dans 103 loges. Ce qui semblait être une évolution moderne vers plus d’inclusivité s’est transformé en une crise profonde, avec déjà une quarantaine de départs et des loges entières au bord de la scission.
Selon un article récent de CNN Portugal (en partenariat avec TVI et SOL), publié le 26 septembre 2025, cette controverse n’est pas seulement une querelle interne : elle interroge les fondements traditionnels de la franc-maçonnerie, son rôle sociopolitique et sa capacité à s’adapter à une société en mutation. Dans cet article exhaustif, nous explorerons les racines historiques de ce débat, le déroulement de la crise, les voix qui s’affrontent, et les implications futures pour la maçonnerie lusitanienne. Une saga qui, au-delà des tabliers et des compas, révèle les fractures d’une institution millénaire face au progrès.
Contexte historique : une tradition masculine ancrée dans l’histoire portugaise
Pour comprendre l’ampleur de cette crise, il faut remonter aux origines de la franc-maçonnerie au Portugal. Introduite au XVIIIe siècle sous l’influence britannique, elle s’est rapidement imposée comme un espace de réflexion libérale, progressiste et anticléricale, souvent en opposition au pouvoir absolutiste et à l’Église catholique. Le Grande Oriente Lusitano, fondé en 1802, est devenu le fer de lance de cette tradition, jouant un rôle clé dans les révolutions libérales de 1820 et 1910, ainsi que dans l’avènement de la République en 1910. Pendant des décennies, il a incarné un réseau d’intellectuels, de politiciens et d’hommes d’affaires – tous masculins – œuvrant pour la laïcité, l’éducation et les réformes sociales.
Les femmes, en revanche, ont longtemps été exclues, confinées à des obédiences mixtes ou féminines marginales, comme le Droit Humain ou des loges indépendantes. Cette ségrégation n’était pas un hasard : elle reflétait les normes sociétales patriarcales du Portugal, marqué par le salazarisme (1933-1974) qui réprimait toute dissidence, y compris maçonnique. Après la Révolution des Œillets en 1974, la maçonnerie renaît de ses cendres, mais l’intégration féminine reste un tabou. Ce n’est qu’au XXIe siècle, avec l’évolution des mœurs – égalité des genres inscrite dans la Constitution de 1976, et une société portugaise de plus en plus sécularisée – que des voix internes commencent à militer pour l’ouverture. Le GOL, sous des grands maîtres successifs, hésite : des rapports internes soulignent déjà en 2010 l’urgence d’une modernisation pour éviter l’obsolescence. Pourtant, c’est sous la mandature de Fernando Cabecinha, élu en 2022, que le pas décisif est franchi, transformant un débat latent en crise ouverte.
Déclenchement de la crise : du rapport consultatif au décret d’août
Fernando Cabecinha
La genèse de l’affaire remonte à début 2025, lorsque Fernando Cabecinha, grand maître du GOL, mandate un groupe de travail pour sonder l’opinion des membres sur l’initiation des femmes. À la tête de cette commission : le juge Eurico Reis, figure respectée de la justice portugaise, assisté d’autres maçons progressistes. Leur rapport, rendu public en mai, conclut à une majorité favorable (environ 60 % des sondés, selon des sources internes), arguant que l’exclusion des femmes contredit les principes maçonniques d’égalité et de fraternité universelle. Ce document devient le catalyseur : le 31 mai 2025, le parlement maçonnique du GOL – la Dieta – approuve une révision constitutionnelle autorisant l’initiation féminine. La promulgation suit le 21 juin, marquant un tournant historique.
Fernando Cabecinha
Mais la crise explose vraiment en août, lorsque Cabecinha, pressé d’agir avant la fin de l’année maçonnique, émet un décret provisoire instaurant des règles d’application immédiate. Ce texte, contournant l’approbation d’un règlement général (qui aurait pu prendre des mois), stipule qu’une loge peut initier des femmes sur proposition écrite signée par au moins sept membres actifs, et approuvée à la majorité simple. Immédiatement, au moins deux loges – dont la Loja Delta à Lisbonne – déposent des candidatures pour des initiations féminines dès l’automne. Cette accélération provoque un tollé : des loges traditionalistes accusent Cabecinha de « coup d’État » interne, arguant que le décret viole les procédures démocratiques du GOL. La goutte d’eau ? L’annonce d’une première initiation prévue pour octobre, coïncidant avec les élections municipales portugaises du 12 octobre, où la maçonnerie exerce une influence discrète sur les réseaux politiques.
Les événements clés : départs massifs et loges au bord du gouffre
La crise prend une tournure concrète dès juillet, avec les premières désertions. La plus spectaculaire est celle de la Loja União Portucalense, à Vila Nova de Gaia, près de Porto. Ce 24 juillet, 40 membres – sur un total de 50 – décident collectivement de quitter le GOL, menés par Eurico Castro Alves, médecin et ancien coordinateur du Plan National de Santé d’Urgence. Dans les procès-verbaux de la réunion, expédiés à la direction du GOL, ils invoquent explicitement leur « opposition irréconciliable à l’admission des femmes », qu’ils jugent incompatible avec « l’essence traditionnelle de la maçonnerie spéculative ». Leur départ, formalisé par une demande de dissolution de la loge, crée un précédent : c’est la plus grande scission en une décennie.
D’autres loges suivent le mouvement. À Cascais, la Loja Estado da Arte – autrefois dirigée par Salvato Teles de Menezes, fondateur de la Fundação D. Luís I et pilier culturel du GOL – tient une assemblée extraordinaire fin août. Une majorité y vote une motion de défiance, et une partie des membres envisage de rejoindre une obédience rivale.
Réunion
Dans l’Algarve, sur les six loges affiliées au GOL, l’une d’elles (non nommée dans l’article) organise un vote similaire, avec des rumeurs de 20 à 30 départs potentiels. Au total, des sources anonymes estiment que 100 à 150 maçons pourraient avoir quitté ou être sur le point de le faire d’ici fin septembre. Ces mouvements ne sont pas anodins : ils privent le GOL de cotisations (environ 200 euros par an par membre) et de son réseau influent dans les milieux professionnels et politiques du Nord et du Sud du pays.
Parallèlement, les partisans de l’ouverture avancent : des profils de candidates émergent – des intellectuelles, des juristes et des entrepreneuses – et des ateliers mixtes préparatoires sont organisés en septembre. Mais la tension culmine lors d’une réunion du conseil du GOL le 15 septembre, où des représentants traditionalistes menacent de saisir la justice interne pour « illégalité » du décret de Cabecinha.
Voix et figures centrales : un chœur de discords
Au centre de la tempête trône Fernando Cabecinha, grand maître charismatique et réformateur, élu sur un programme de « modernisation urgente ». Dans des interviews privées rapportées par CNN Portugal, il défend son choix :
« La maçonnerie doit évoluer ou périr. Exclure la moitié de l’humanité contredit notre idéal de lumière universelle. »
Eurico Reis
Soutenu par Eurico Reis, qui argue dans son rapport que « l’égalité est un pilier maçonnique depuis les Lumières », Cabecinha mise sur une génération jeune (moins de 40 ans) plus ouverte, représentant 20 % des membres.
De l’autre côté, les dissidents s’expriment avec virulence. Eurico Castro Alves, leader de la União Portucalense, déclare : « Nous respectons les femmes, mais la maçonnerie masculine est un rite ancestral qui perdrait son sens avec cette intrusion. » Salvato Teles de Menezes, intellectuel et historien, ajoute une dimension culturelle :
« C’est une attaque contre notre héritage portugais, forgé dans la discrétion et l’exclusivité. »
Des figures anonymes, comme un vénérable de loge algarvoise, confient : « Beaucoup partent vers la Grande Loja Legal de Portugal (GLLP), qui reste fidèle à la tradition. » La GLLP, obédience rivale comptant 3 884 membres dans 180 loges et historiquement plus conservatrice (liée au PSD, centre-droit), dément toute « absorption » organisée, mais des sources indiquent des contacts informels.
Les femmes pionnières, encore discrètes, émergent timidement. Une candidate anonyme, juriste de 45 ans, témoigne :
« Ce n’est pas une revanche, mais une quête de savoir partagée. »
Leur intégration pose toutefois des défis : les statuts prévoient au moins cinq ans avant qu’une femme puisse viser le poste de grand maître, et deux ans pour présider la Dieta.
Débats et divisions : tradition contre modernité
l’art de non-communiquer
Le cœur du débat oppose deux visions irréconciliables. Les traditionalistes invoquent la « pureté rituelle » : les symboles maçonniques (équerre, compas, Hiram Abiff) sont, selon eux, genrés et adaptés à une initiation masculine, inspirée des guildes opératives médiévales. Admettre des femmes, disent-ils, diluerait l’énergie virile nécessaire à la « tailler de la pierre brute ». Ils citent des précédents : en France ou en Angleterre, les obédiences mixtes peinent à rivaliser en influence avec les « pures masculines ».
Maria Deraismes
Les progressistes, eux, s’appuient sur l’universalisme maçonnique : « Fraternité » implique tous les genres, et l’exclusion est un vestige colonial. Cabecinha renvoie à des modèles comme le Droit Humain (fondé en 1893 par Maria Deraismes), florissant au Portugal avec des milliers de membres mixtes. Statistiquement, le GOL stagne depuis 2010 (perte de 10 % des effectifs), tandis que les obédiences ouvertes croissent de 15 %. La crise révèle aussi des clivages générationnels et régionaux : le Nord (Porto, Braga) est plus conservateur, influencé par le catholicisme résiduel, tandis que Lisbonne et l’Algarve penchent pour le changement.
Au-delà, cette affaire interroge le rôle sociétal de la maçonnerie : avec les municipales d’octobre, le GOL craint une perte d’influence sur les candidats libéraux (PS, Livre), alors que la GLLP pourrait en profiter pour s’imposer comme « gardienne de la tradition ».
Implications et perspectives : vers une maçonnerie fragmentée ?
Temple du Grande Oriente Lusitano (GOL)
Les enjeux de cette crise dépassent les loges. Financièrement, les départs pourraient coûter au GOL 20 000 à 30 000 euros annuels en cotisations perdues, aggravant un budget déjà tendu par la pandémie. Politiquement, elle affaiblit le réseau maçonnique dans un Portugal post-pandémie, où la corruption et la polarisation (élections législatives de 2026 en vue) exigent une voix unie. Socialement, elle symbolise le Portugal moderne : un pays classé 7e au monde pour l’égalité des genres (Indice 2024), mais encore marqué par des conservatismes culturels.
À court terme, la nouvelle année maçonnique (inaugurée le 1er octobre au Hotel Corinthia) sera décisive : une première initiation pourrait sceller l’unité ou accélérer les scissions. À long terme, des experts comme l’historien maçonnique António Ventura prédisent une « bifurcation » : un GOL modernisé, plus petit mais dynamique, face à une nébuleuse traditionaliste absorbée par la GLLP. Des réformes internes – comme un moratoire sur les initiations – sont évoquées, mais Cabecinha semble inflexible.
Une renaissance nécessaire ou un suicide traditionnel ?
L’entrée des femmes en franc-maçonnerie portugaise n’est pas qu’une crise : c’est un miroir tendu à une institution qui a survécu à des dictatures et des interdictions, mais qui peine aujourd’hui face à son propre conservatisme. Comme le résume Eurico Reis :
« La lumière maçonnique doit éclairer tous, ou elle s’éteint. »
Pour les traditionalistes, c’est une trahison ; pour les réformateurs, une renaissance. Dans un Portugal en pleine mutation – avec des débats sur l’avortement, le mariage pour tous et l’égalité salariale –, cette affaire pourrait catalyser un renouveau ou une implosion. Une chose est sûre : la maçonnerie lusitanienne ne sera plus jamais la même. Reste à savoir si cette crise la rendra plus forte, ou la divisera à jamais.
La Franc-maçonnerie semble avoir toujours pour ambition d’améliorer l’homme et la société. Parmi les questions soumises à l’étude des loges par le Grand Orient de France, on trouve cette année : « dans un monde en crise, comment le maçon peut-il agir dans la société ? »
Toute une branche de la Franc-maçonnerie pense que pour améliorer la société il faut s’améliorer soi-même et que par contrecoup, la société s’en trouvera améliorée. Une autre branche est convaincue que ça ne suffit pas, que les Francs-maçons doivent entrer dans le dur et agir directement sur la société. Il ne s’agit pas de choisir entre l’une ou l’autre option, mais de voir qu’elles convergent dans leurs objectif… et de constater, dans les deux cas, que cette action ne semble particulièrement efficace.
Les humains -en tant qu’humains- sont-ils en train de s’améliorer ? Rien n’est moins sûr. La société humaine est-elle en train de progresser en direction de l’idéal maçonnique ? Encore bien moins. D’où l’intérêt de s’interroger sur la manière dont on s’y prend. Est-ce que nos méthodes traditionnelles sont encore efficaces? Adaptées au monde d’aujourd’hui?
Bien entendu on va commencer par critiquer la question, c’est un véritable sport national, on aurait tort de s’en priver. « Dans un monde en crise », on ne peut pas faire plus tarte-à-la-crème comme manière de poser le contexte. Tout est toujours en crise, “en perpétuel changement”, “en mutation”, “face aux défis de ceci-cela”, une telle formule sert produire deds évidences, c’est un peu une machine à courber les bananes. La suite est plus intéressante : « comment le maçon peut-il agir dans la société ? » Bonne question. A condition de commencer par se demander : pour quoi faire ?
On va passer en revue les solutions qui sont déjà connues, puis dans un second temps celles qui ne le sont pas, pour la bonne raison qu’elles n’existent pas encore.
La solidarité
Pratique très recommandée dans la franc-maçonnerie de tradition anglo-saxonne, la charité, on l’appelle aussi : la solidarité. Elle s’exerce ouvertement en Amérique et dans les îles britanniques, beaucoup plus massivement que sur le continent, notamment pour des raisons historiques qui font que l’activité maçonnique n’y a jamais été secrète. Chez nous, elle n’est pas seulement discrète, elle apparaît aussi comme bien modeste. Toutes les actions de solidarité internes et externes au GODF représentent environ 1M€ par an, pour un budget global de l’obédience qui frise les 10 M€, (déficit compris). L’essentiel des ressources est donc consommé dans le fonctionnement et pas dans la solidarité. C’est le même rapport qu’on trouve dans l’efficacité énergétique des véhicules. Une voiture individuelle pèse en moyenne 1 200 kgs, elle transporte dans 85% des cas une seule personne, un homme d’un poids moyen de 75 kgs. L’essentiel du pétrole qu’elle brûle (94%) sert donc à déplacer sa propre carcasse et non pas à transporter le passager. Pourrait-on y changer quelque chose et faire que davantage de ressources maçonniques soient mobilisées pour la solidarité ? Sans doute, mais aucune obédience n’est prête à un tel chamboule-tout.
Le monde associatif
Deuxième domaine dans lequel on trouve beaucoup de Francs-maçons : celui des associations. (On pourrait citer aussi les syndicats et les partis politiques, mais on préfère éviter, certains lecteurs ayant la peau sensible) Contribuent-elles à améliorer la société ? Certainement, comme les actions de solidarité mentionnées plus haut et beaucoup plus encore parce qu’elles sont partagées avec l’ensemble de la population. Mais visent-elles à réellement améliorer la société ou à simplement poser des rustines sur ce qui va mal ?
Les Francs maçons ont mille fois raison de s’engager dans ces deux voies là qui leur sont traditionnelles. La question est de savoir si elles sont à la hauteur de leurs ambitions. Et si elles ne le sont pas, existe-t-il d’autres voies à explorer ? Mais tout d’abord on commencera par se demander dans quelle direction aller, vers quel but, vers quelle finalité ? On en a identifié trois, particulièrement maçonniques : la solidarité (parce qu’elle va avec l’humanisme ), la République (parce qu’elle est un projet maçonnique toujours en chantier) et la transformation écologique (parce qu’elle représente le grand défi de notre temps). Dans ces trois domaines on pourrait par exemple :
Former des fraternelles opératives. Les fraternelles ont mauvaise presse, parce qu’elles virent souvent à l’affairisme. Pourtant, certaines rendent parfois de grands services. Par exemple, les fraternelles parlementaires ont permis de trouver des accords au-delà des clivages politiques, pour voter des lois qui ont transformé en profondeur la société. On peut regretter qu’en période de crise politique elles ne permettent pas de dépasser les blocages. Imaginons des fraternelles bâties sur un nouveau principe. Au lieu de réunir des frères et sœurs de même métier, elles les rassembleraient autour d’un même projet, la transformation écologique, par exemple, avec des ingénieurs, des entrepreneurs, des financiers, des représentants élus, des associations, des experts, etc… qui tous chercheraient les moyens d’être plus efficaces ensemble, d’avancer mieux et plus vite, parce qu’ils partagent les mêmes valeurs.
Ouvrir des chantiers maçonniques. C’est bien joli de soutenir les projets des autres, discrètement, pour ne pas déranger. Mais on attend quoi pour initier des projets de francs-maçons ? Les ONG le font. Elles ne se dispersent pas, elles ne saupoudrent pas leurs ressources. Elles identifient des thématiques qui leur sont propres et elles poussent des projets dans ces directions. Au-delà des différences entre les obédiences, il y a des chantiers que nous pourrions ouvrir ensemble. Dans le domaine de la transformation écologique : des éco-villages, des coopératives. Pour servir la République : projets citoyens, éducation populaire…Solidarité : habitats intergénérationnel, collectifs d’habitants…
D’une manière générale, il faut trouver les moyens d’articuler l’intérieur et l’extérieur. Une des raisons de la perte d’efficacité de la franc-maçonnerie est qu’elle fonctionne comme un écosystème fermé. L’essentiel des échanges se passe à l’intérieur. Rien ne sort, ou si peu. Au XVIIIè siècle, elle avait la force de réunir des classes sociales qui ne se mélangeaient pas et d’essaimer par elle à travers toute la société, dans l’Ancien Régime, c’était une société cloisonnée, immuable. Mais nous vivons dans des sociétés en réseau, ouvertes, communicantes, et par un drôle de retournement, c’est elle la franc-maçonnerie, qui apparaît maintenant comme cloisonnée, comme un empilement de boîtes hermétiques, une réunion Tupperware. A chacun sa boîte, soit on est dedans, soit on est dehors, mais on n’articule pas le dedans et le dehors. “Donnez-moi un levier et je soulèverai le monde”, disait Archimède. Où sont les leviers d’action des francs maçons ? En voici deux :
Des conférences de dialogue.
Nos communications vers l’extérieur sont souvent ex-cathedra. Nous invitons des gens à venir chez nous pour nous écouter, mais est-on sûr qu’ils ont envie de nous entendre ? Alors que nous n’avons jamais noué le dialogue avec eux? Peut-être faudrait-il commencer par là…. On organiserait des rencontres avec des acteurs de terrain, des experts, des témoins, et on essayerait d’abord de comprendre ce qu’ils sont à dire. Ensuite on leur ferait part de nos propres réflexions pour leur demander ce qu’ils en pensent. Une franc-maçonnerie moins élitiste et plus horizontale. Une franc-maçonnerie de dialogue et non pas de magistère.
Des structures intermédiaires.
Il en a existé à certaines périodes : des organisations de louveteaux, des institutions pour enfants de maçons… Il nous revient de créer celles qui correspondent à notre époque. Car tout le monde n’a pas vocation à devenir maçon et ce n’est pas parce qu’ils n’entrent pas qu’on doit laisser des gens dehors. Dans notre entourage, beaucoup de non-maçons, -que nous appelons profanes-, vivent avec nous, travaillent avec nous, dialoguent avec nous, certains d’entre eux ont fait une démarche pour entrer en maçonnerie, qui n’a pas abouti. Peut-être que l’engagement maçonnique n’était pas fait pour eux ? Mais pourtant, ils cherchaient quelque chose. Entre franc-maçon et non-franc-maçon, il n’y a rien ? Il pourrait y avoir. D’ailleurs il y a déjà. Des cafés maçons comme celui de Lyon mélangeant en toute mixité des maçons et des profanes pour des temps d’échange mensuels où chacun trouve son intérêt. Il pourrait y avoir des structures intermédiaires, en “zone d’échange” , en “zone franche”, pour du partage, de l’échange ou du travail en commun, chacun restant ce qu’il est. Lorsqu’on veut rencontrer des personnes, on ne les invite pas chez soi, on commence par aller les voir là où ils sont. C’est dans le monde extérieur qu’il faut aller nouer ces liens, et ne pas attendre qu’ils viennent à nous.
Bien sûr, ce ne sont que quelques idées jetées en vrac. La question reste posée et elle représente un vrai défi pour les francs-maçons : à quoi servent-ils à l’extérieur ? Ont-ils vraiment l’intention d’améliorer l’homme et la société ou ne sont-ce que des mots? A se contenter de se refermer sur soi, le maître maçon risque de finir comme un maître-étalon au pavillon Baltard, une référence d’un autre temps, une curiosité qu’on garde sous cloche et qu’on vient visiter de temps en temps.