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Légendes de France ou d’ailleurs : À Tarascon, la Tarasque, ou l’art de tenir la bête

À Tarascon, dans les Bouches-du-Rhône, le Rhône ne sépare pas seulement deux rives. Il sépare deux manières d’habiter la peur.

Légendes de France ou d’ailleurs : À Tarascon, la Tarasque, ou l’art de tenir la bête
Blason-de-la-ville-de-Tarascon

Sur l’autre bord, nous connaissons les récits de reflets, de pièges et d’enlèvements qui font du fleuve un miroir dangereux, une surface où l’œil se perd avant le pas. Tarascon, elle, répond par une autre pédagogie. Ici, la peur n’est pas seulement un vertige, elle est une matière à travailler. La Tarasque apparaît alors comme une bête de marais et de roc, un monstre de passage, une présence qui guette le voyageur au moment exact où il se croit déjà arrivé, c’est-à-dire au seuil.

Ce qui frappe, dans la Tarasque, c’est son caractère composite

Comme si le récit avait voulu concentrer en une seule forme un bestiaire entier. Les descriptions varient, les enluminures hésitent, les traditions superposent des traits, et c’est précisément cette instabilité qui fait sa puissance symbolique. La bête n’est jamais « une » au sens simple. Elle ressemble à la somme de nos désordres : domination et défense, instinct et carapace, faim et panique. Nous ne faisons pas face à un animal, mais à une agrégation, comme si la légende murmurait ceci : le monstre n’est pas seulement dehors, il est ce que nous devenons lorsque nous laissons nos forces intérieures se dévorer entre elles.

La scène centrale, telle qu’elle est relayée par la tradition médiévale, refuse d’ailleurs la facilité du héros cuirassé

Ici, pas de saint Georges triomphant à la lance, pas d’épopée guerrière où l’épée efface le problème. Le récit change de registre. Il affirme que la victoire peut être une victoire sans violence, une victoire de présence, de parole et de maîtrise. Jacques de Voragine, dans La Légende dorée, place au cœur de l’épisode une femme, Sainte Marthe, et un geste décisif : la bête est conduite, tenue, menée, et le lien se fait au moyen d’une ceinture.

Légendes de France ou d’ailleurs : À Tarascon, la Tarasque, ou l’art de tenir la bête
Tarascon-le-chateau

Ce détail de la ceinture n’est pas une anecdote

C’est la clef. La ceinture, c’est la mesure qui entoure, la règle qui tient, le cercle qui limite sans mutiler. Elle dit que l’initiation, au sens le plus profond, ne promet pas un monde sans monstres. Elle promet un apprentissage : ne plus leur obéir. Dans cette logique, le monstre n’est pas supprimé, il est contenu, et la contenance n’est pas une faiblesse mais un art.

Notre regard maçonnique

La ceinture devient ici plus qu’un accessoire narratif : elle devient un emblème de gouvernement intérieur. Tenir la bête en laisse ne signifie ni la nier, ni l’humilier, ni la repousser dans l’ombre ; cela signifie lui donner une forme, donc une limite. Or la forme n’est pas un carcan : elle est une architecture.

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La Tarasque en laisse

Nous savons, dans le travail de l’atelier, que ce qui n’est pas mesuré déborde, et que ce qui déborde finit par dévaster. La laisse figure cette vérité opérative : la liberté n’est pas l’absence de liens, elle est le choix des liens justes. La peur n’est pas abolie, elle est convertie en vigilance ; la pulsion n’est pas détruite, elle est transmutée en énergie disponible. Comme la pierre brute n’est pas punie mais ajustée pour entrer dans l’édifice, la force brute n’est pas « tuée ». Elle est disciplinée, rendue commensurable, mise au service d’un ordre plus haut. La ceinture ne nie pas l’ombre, elle l’empêche de faire la loi.

C’est ici que Tarascon se distingue de tant de légendes de fleuve

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Old_postcard_of_Saint_Martha_celebration_in_Tarascon

Là où d’autres récits disent : méfions-nous de l’eau qui trompe, Tarascon dit : méfions-nous de nous-mêmes quand nous traversons. La Tarasque est gardienne de frontière. Elle guette le passage, elle éprouve l’audace, elle sanctionne la précipitation, non par caprice mais par fonction. Un seuil ne se franchit pas en force. Un seuil se franchit avec une règle intérieure. Et si la bête “mange” le voyageur, c’est que le voyageur arrive sans forme, sans axe, sans discernement, livré à tout ce qui, en lui, mord et dévaste.

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Tarasque-et-voyageur

Mais le génie tarasconnais ne s’arrête pas au récit. Il le pousse dans la cité. Il le transforme en acte collectif. Car une légende, si elle reste seulement racontée, demeure un frisson. Une légende, quand elle devient procession, devient une éducation. Nous entrons alors dans ce moment rare où une ville fait de son mythe un exercice commun : la Tarasque ne vit pas seulement dans les livres, elle sort, elle circule, elle traverse, elle oblige chacun à se situer. Le monstre, au lieu d’être relégué dans l’imaginaire, est ramené au centre, rendu visible, porté et maîtrisé, comme si la communauté déclarait : nous savons que la peur existe, nous savons que la violence est possible, et c’est précisément pour cela que nous rejouons le geste qui la tient.

Du roi René aux archives : la tradition comme stratification vivante

L’histoire locale attribue au roi René un rôle structurant, avec les Jeux de la Tarasque institués au XVe siècle, tandis que les archives rappellent que la première « sortie » clairement attestée par un document est plus tardive.

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Dessin_du_roi_Réné_dans_un
_registre_des_archives_de_Tarascon

Ce décalage n’affaiblit pas la tradition, il l’éclaire. Il nous apprend qu’une fête est une stratification : elle naît, se formalise, disparaît parfois, renaît, se réécrit, et c’est cette alternance même qui fait d’elle une mémoire vivante plutôt qu’un décor du passé.Dans cette dramaturgie, tout prend une valeur particulière : le cortège, la présence des figures, la répartition des rôles, la répétition des parcours.Une procession n’est jamais neutre. Elle met en ordre. Elle transforme une foule en colonne. Elle fait d’un itinéraire un chemin. Elle change le bruit en rythme.

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Clef-de-voûte-dans-la-collégiale-Ste-Marthe.-Pierre-de-réemploi

Et c’est pourquoi, même festive, elle demeure profondément sérieuse : elle rejoue, à ciel ouvert, la possibilité d’une harmonie.La devise de sainte Marthe, patronne de la ville, Concordia Felix (« Concorde heureuse ») prend ici un relief très concret. L’accord n’est pas une idée, c’est un mécanisme humain, fragile, travaillé, recommencé, et la Tarasque, paradoxalement, en devient l’outil.

La symbolique du rite

Quand la Tarasque sort, la ville n’organise pas seulement un défilé mais met en scène une grammaire du collectif. Les corps s’accordent, les pas s’ajustent, les voix se répondent, et ce qui était foule devient forme. L’espace ordinaire se transforme en parcours signifiant : la rue devient tracé, le tracé devient apprentissage. Là, l’œil initiatique reconnaît une évidence : faire colonne, ce n’est pas écraser, c’est soutenir ; ce n’est pas confisquer, c’est ordonner.

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Sainte Marthe maîtrise la Tarasque. Illustration tirée du Livre d’heures d’Henri VIII, composé vers 1500

Le cortège enseigne, sans discours, que l’ensemble tient lorsque chacun tient sa place, non pour dominer, mais pour faire tenir. Le monstre, au centre, devient figure d’un chaos domestiqué : non un chaos mort, mais un chaos rendu habitable, contenu par le rite et par la répétition. La cité, le temps d’une fête, se fait atelier à ciel ouvert : elle rejoue l’épreuve du seuil et, surtout, la capacité à la traverser sans se laisser gouverner par ce qui en nous dévore.

Il faut alors insister sur un point essentiel : Tarascon ne conserve pas seulement, Tarascon rejoue. Les reconnaissances patrimoniales, jusqu’aux inscriptions internationales, ne disent pas seulement « voici une curiosité », elles disent « voici une pratique ». Un faisceau de gestes où l’effigie n’est pas un objet, mais le centre d’une mémoire active, d’un rite social qui continue d’opérer.

Et pourtant, nous le savons, toute tradition vivante se transforme

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La-Tarasque-dans-le-marais

Ce que nous appelons, faute de mieux,la folklorisation travaille aussi la Tarasque. Les formes se colorent, les usages se déplacent, l’effroi devient parfois spectacle, la peur s’adoucit, le monstre se fait photogénique, presque familier. Mais la métamorphose n’est pas une trahison si le cœur du geste demeure. Or le cœur du geste, à Tarascon, demeure obstinément lisible. Ce n’est pas la mâchoire qui importe, c’est la laisse. Ce n’est pas la terreur qui compte, c’est la mesure. Quand une société ne sait plus nommer le monstre intérieur, elle fabrique parfois un monstre de carton-pâte. Nous pourrions sourire. Nous aurions tort. Car même sous la légèreté apparente, quelque chose insiste, quelque chose se transmet encore. La communauté répète : voici la bête ; nous ne la nions pas ; nous la tenons.

C’est là, au fond, la leçon tarasconnaise

La Tarasque enseigne que le monstre n’est pas forcément dehors, dans le fleuve, dans la nuit ou dans le marais. Il habite l’être humain tant que l’être humain n’a pas trouvé sa ceinture, sa règle, son axe. Et cette ceinture n’est pas une contrainte qui humilie : c’est une forme qui libère. Car l’absence de forme rend violent. La forme rend juste.

Nous comprenons alors pourquoi cette légende nous touche encore. Elle raconte une alchimie morale. Elle transforme l’épouvante en discipline, le hurlement en silence, la bête en puissance tenue. Elle dit, sans moraliser, que l’humanité n’est pas un état acquis, mais une conquête quotidienne. Et c’est peut-être cela, le secret le plus initiatique de la Tarasque : nous ne devenons pas humains en tuant la bête. Nous devenons humains en apprenant à la tenir.

Légendes de France ou d’ailleurs : À Tarascon, la Tarasque, ou l’art de tenir la bête
Tarasque-au-seuil

Merci à notre fidèle lecteur de nous avoir sensibilisés à la Tarasque et de nous avoir invités à vous proposer cette belle légende…

D’ici là, si d’aventure, au détour d’un chemin creux, il vous semble entendre le pas lourd de la Tarasque au cœur d’un cortège, souvenons-nous que les légendes parlent souvent davantage de notre peur de mourir et de notre désir de sens que de la mort elle-même.

Gardons l’esprit en éveil, le cœur disponible et le pas fraternel… et retrouvons-nous dimanche prochain pour une nouvelle légende de France ou d’ailleurs, si vous le voulez bien…

Légendes de France ou d’ailleurs : À Tarascon, la Tarasque, ou l’art de tenir la bête

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Bonne question…

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(Les « éditos » de Christian Roblin paraissent le 1er et le 15 de chaque mois.)

Ces temps-ci, beaucoup de choses me troublent, m’indisposent voire m’inquiètent. Au cœur de cet envenimement, c’est la République qui vacille, qui chancèle, dont les principes risquent de s’effondrer, lors de grandes élections. Sur quoi repose-t-elle ? Sur des institutions, certes, mais que sont les institutions sans la confiance des citoyens, sans leur vigilance à les maintenir dans leur force et leur transparence ? Or c’est cela qui s’étiole, qui se délite, qui se dissout. Par toutes sortes de biais et d’intempérances – biais des puissants, intempérances de larges fractions du peuple qui, elles-mêmes, s’opposent.

Tout semble aller à vau-l’eau, parce qu’on ne s’attache plus à voir ce qui tient, ce qui tient encore, ce qui tient toujours et malgré tout, ce à quoi se dévouent, sur tous les plans et à tous les échelons, beaucoup d’hommes et de femmes, dans ce pays, car tout n’est pas perdu, tout n’est pas incohérent, tout ne tombe pas dans un cloaque ni a fortiori ne végète dans la boue.

Bonne question…

Crise de la démocratie : la peur et l’absence d’horizon

Seulement, voilà, il n’y a plus d’horizon, il n’y a plus d’espoir, les peurs rôdent de toutes parts et s’exacerbent insidieusement dans les esprits. Nous consommions tranquillement, améliorant notre sort peu à peu, avec patience et certitude. Aujourd’hui, les écarts se creusent autant que la dette, les tensions montent, les désordres menacent de se propager, à tout instant. Tel est le ressenti de la population. On dit que la démocratie est exténuée, qu’elle ne peut relever le gant. D’ailleurs, ce n’est pas une paire qu’on doit ramasser par terre, mais tout un magasin.  Chacun se sent abandonné, dans le pays au monde où la richesse est la plus redistribuée… c’est dire qu’on ne nous comprend pas au-delà de nos frontières, pas plus qu’en-deça, d’ailleurs, et pour des raisons inverses… mais qu’importe !

Bonne question…

La tentation de l’homme à poigne

Ceux qui en profitent à plein, dans nos économies financières et technologiques mondialisées, n’en peuvent plus de ces États lents et gourds à diriger. Ils veulent respirer entre eux et vivre leurs luttes effrénées, sans avoir à subir les entraves de réglementations tatillonnes que des pouvoirs discrédités s’essoufflent à maintenir tant bien que mal. Multiples discordances dans l’administration des affaires humaines, que l’opinion ne s’épuise plus à corriger. Elle en vient à réclamer des hommes ou des femmes à poigne,  qui prendront les affaires en main, qui n’auront même plus à s’excuser de piétiner des principes, à qui les électeurs confieront leurs destins parce qu’ils ne savent plus à quel saint se vouer.  Démesure de ces fauves qui se révèleront d’autant plus ivres de leur pouvoir qu’ils ne sauront résoudre les contradictions inhérentes à des sociétés avachies dans leurs bien-être et mal-être mêlés. Les tyrans d’opérette ont leur chance. Ils seront chargés de balayer pour ceux qui détiennent les biens et les clés de leur avenir… ou, au contraire, de les combattre sans merci.

De telles évolutions, dans un sens comme dans l’autre, signeraient la fin d’un usage tempéré du pouvoir et l’abolition plus radicale encore du respect mutuel des forces en présence, déjà fortement mis à mal, car le droit de la minorité comme, plus largement, celui des minorités pose toujours la question des limites de la tolérance de l’autre, au fondement de toute vie démocratique accomplie. Bref, dans tous les cas, on sait historiquement que les choses ne se terminent pas bien, comme toutes les dérives d’un autoritarisme que rien ne semble contrarier dans sa course mais qui, en revanche, a tôt fait de contrarier même ceux qu’il ambitionnait de servir, à ceci près qu’il trouve le moyen de se maintenir déraisonnablement, au gré de circonstances qu’au besoin, il provoque. 

À ce point, je vous entends me dire : « D’accord, mais, la franc-maçonnerie, dans tout cela ? » Bonne question…

Entrisme des Frères musulmans : la Franc-maçonnerie ne s’exposerait-elle au même risque ?

L’Assemblée nationale vient d’adopter une résolution contre les Frères musulmans, alertant sur un entrisme tentaculaire dans la société française. Dans ce contexte, l’invitation de l’imam Tareq Oubrou, lié à l’UOIF, par une loge GLNF en 2019 n’interrogeait-elle pas déjà sur l’amorce d’une infiltration symbolique à l’occasion d’un pseudo dialogue initiatique ? L’anthropologue Florence Bergeaud-Blackler invite à scruter ces porosités discrètes.

Une résolution qui interroge les réseaux invisibles

Entrisme des Frères musulmans : la Franc-maçonnerie ne s’exposerait-elle au même risque ?

Pourquoi l’Assemblée nationale, après un débat de près de cinq heures, vient-elle de voter, le 22 janvier 2026, par 157 voix contre 101, une résolution demandant une évaluation européenne de la mouvance des Frères musulmans ? Le rapport du ministère de l’Intérieur de mai 2025 y voit un entrisme multiforme : 139 lieux de culte, 21 écoles, 280 associations, doublant les effectifs militants en cinq ans. Une « double organisation » – officielle et secrète – finance-t-elle vraiment des « contre-sociétés » via le Qatar ou la Turquie, préparant un « islamisme municipal » pour 2026 ? Et la Franc-maçonnerie, avec son opacité initiatique, échappe-t-elle à ce maillage protéiforme ? Ce n’est pas céder à une prétendue paranoïa ambiante que de chercher, sur ce sujet comme sur d’autres, à faire la lumière et à mettre en garde, sachant que, malgré sa vigilance proclamée, la Franc-maçonnerie reste naïve, par nature, enracinée qu’elle est dans un humanisme confiant.

Tareq Oubrou : un parcours qui intrigue

Entrisme des Frères musulmans : la Franc-maçonnerie ne s’exposerait-elle au même risque ?
Tareq Oubrou

Né en 1959 à Taroudant, autodidacte devenu « imam de Bordeaux », Tareq Oubrou revendique l’UOIF (ex-Frères musulmans en France) comme rempart contre le talibanisme : « Sans elle, je le serais devenu ». Sa «shari‘a de minorité », ancrée dans la principologie, adapte-t-elle vraiment la norme islamique à la laïcité française, ou conserve-t-elle une centralité coranique sous couvert d’herméneutique contextualisée ? De son rigorisme pro-voile des années 2000 à son « islam libéral » post-Charlie, chevalier de la Légion d’honneur malgré une fatwa de Daesh, ne mérite-t-il de susciter, au vu de son évolution, qu’une curiosité bienveillante et consensuelle ?

Le 26 novembre 2019, la loge Villard de Honnecourt (GLNF) l’accueille pour « Islam, une voie initiatique », célébrant sa réflexion sur la Révélation bédouine et l’Europe. Dialogue maçonnique enrichissant, selon les apparences, ou première brèche d’un frérisme migrateur vers des espaces symboliques ?​

Florence Bergeaud-Blackler : un regard qui dérange

Entrisme des Frères musulmans : la Franc-maçonnerie ne s’exposerait-elle au même risque ?
Florence Bergeaud-Blackler

Et si l’anthropologue Florence Bergeaud-Blackler avait raison de parler du « frérisme » comme d’un islamisme culturel, infiltrant économie et institutions via un halal normatif plutôt que par une conquête empruntant trop visiblement les voies aménagées par l’État ? Ses enquêtes voient dans la «shari‘a de minorité » d’Oubrou une tactique d’adaptation : les concessions lexicales ne constituent-elles pas une monnaie d’échange au service d’un projet théologico-politique persistant ? Ce point de vue, certes, controversé, n’en invite pas moins à se demander : la Franc-maçonnerie, avec sa lampe équalisante, permet-elle de distinguer avec assez de rigueur et de perspicacité le désir légitime des loges dans leur ouverture pluraliste, d’une légitimation involontaire qui introduirait le ver dans le fruit ?

Vers une vigilance maçonnique repensée ?

Entrisme des Frères musulmans : la Franc-maçonnerie ne s’exposerait-elle au même risque ?

Aucune preuve publique d’infiltration maçonnique n’existe, mais l’opacité des rites, la diversité des obédiences et moult débats chaotiques sur la laïcité menés à l’ombre d’un nombre appréciable de temples maçonniques ne créent-ils pas des failles théoriques ? L’exemple Oubrou-GLNF, tout anecdotique qu’il puisse paraître, n’avalise-t-il pas un frérisme suggérant une quête initiatique commune ? Plutôt que des protestations de bonne foi drapées dans une dignité ombrageuse que l’on connaît bien, ne faudrait-il pas renforcer contrôles internes, contre-discours et contextualisation historique – ligues factieuses, extrême droite – pour que les loges restent authentiquement des sentinelles de la République ?

Face à ces signaux parlementaires et symboliques, la Franc-maçonnerie française est-elle prête à s’interroger : jusqu’où tolérer sa porosité aux influences contemporaines, au risque de voir ses temples devenir par inadvertance les relais possibles d’un frérisme d’atmosphère ?

Allumons, au moins, cette veilleuse dans notre esprit !

07/02/26 : « Être plutôt que paraître : la chevalerie, un idéal pour notre temps ? » Une conférence publique à la GLDF

Il y a des devises qui traversent les siècles comme une lame droite : elles ne brillent pas pour séduire, elles coupent pour éclairer. Esse quam videri, soit Être plutôt que paraître, appartient à cette famille rare. Elle dit, sans emphase, la différence entre le vernis et l’ouvrage, entre l’image et la présence, entre la posture et la tenue intérieure. Or notre époque, saturée de vitrines, de profils, de narrations de soi, rend cette maxime brûlante d’actualité : qu’est-ce qu’un idéal, quand tout pousse à l’affichage ? Qu’est-ce qu’une vertu, quand tout encourage la performance ?

07/02/26 : « Être plutôt que paraître : la chevalerie, un idéal pour notre temps ? » Une conférence publique à la GLDF

C’est à cette question que viendra se mesurer la conférence publique organisée samedi 7 février 2026, à Paris, en l’hôtel de la Grande Loge de France (GLDF), dans le Temple      « Franklin Roosevelt », portée par les Respectables Loges n°978 « Confucius » et n°1464 « Per Ankh – Maison de Vie » (à l’Orient de Paris).

Blason GLDF
Blason GLDF

Une chevalerie au présent, et non un musée de vertus

Le thème annoncé, « La Chevalerie, un idéal pour notre temps ? »,ne relève pas de la nostalgie costumée. Il engage une interrogation très concrète : comment tenir dans un monde qui confond souvent visibilité et valeur, réputation et rectitude ? La chevalerie, lorsqu’on la dépouille de ses caricatures, n’est pas d’abord un folklore : c’est un art de l’engagement, une éthique de la parole donnée, une discipline de la protection du faible, du juste, du vrai et une ascèse de la maîtrise de soi.

Edmund Blair Leighton, L'adoubement - 1901
Edmund Blair Leighton, L’adoubement – 1901

Le fil rouge de la matinée s’inscrit dans la dynamique d’un ouvrage paru en 2024

Être plutôt que paraître – Esse Quam Videri, signé Fernand Cafiero, Alain Desbrosse et Philippe Cafiero (Éditions Le Compas dans l’œil, coll. « La parole circule »).
Le livre insiste sur une quête initiatique ouverte à tous, initiés ou non, et sur la nécessité de penser la chevalerie au XXIᵉ siècle comme une mission de transmission plutôt que comme un décor.

Quand « être » devient un travail, non une déclaration

On pourrait résumer l’enjeu en une formule : l’être ne se proclame pas, il se façonne. Et c’est là que l’appel à la chevalerie rencontre naturellement la grammaire maçonnique : la vérité d’un homme ne se mesure pas à ses insignes, mais à l’accord patient entre ce qu’il affirme et ce qu’il incarne. L’initié le sait : le temps de l’atelier est le temps du discernement, de la mise à l’épreuve, du réglage intérieur. Le monde contemporain voudrait l’inverse : des preuves immédiates, des émotions rapides, des signes extérieurs. La maxime « Esse quam videri » rappelle que la profondeur n’a pas besoin d’être bruyante.

C’est pourquoi la question posée n’est pas seulement historique ou morale. Elle est spirituelle au sens le plus exigeant : qu’est-ce qui, en nous, consent à l’effort du vrai ? Qu’est-ce qui résiste, quand l’orgueil réclame sa scène ? Qu’est-ce qui demeure, quand l’apparence cherche son triomphe ? En réouvrant le dossier de la chevalerie, nous ne cherchons pas un âge d’or : nous cherchons une méthode de tenue.

Être plutôt que paraître, détail
Être plutôt que paraître, détail

Deux voix pour un même chantier : symbolisme et patrimoine

Les intervenants rassemblent deux approches qui se complètent :

  • Fernand Cafiero, écrivain et conférencier, habitué des thèmes du symbolisme et de l’ésotérisme ;
  • Alain Desbrosse, guide reconnu en histoire et architecture, attentif à leurs prolongements spirituels.

Autrement dit : d’un côté la lecture des signes, de l’autre la lecture des pierres et, entre les deux, une même question : que faisons-nous de l’héritage ? Le transformons-nous en décor, ou en exigence ? La chevalerie peut redevenir une force vivante si elle cesse d’être un récit pour devenir une pratique : courage sans brutalité, droiture sans rigidité, loyauté sans aveuglement, service sans domination.

Jean II le Bon adoubant des chevaliers, enluminure des XIVe–XVe siècle, BnF
Jean II le Bon adoubant des chevaliers, enluminure des XIVe–XVe siècle, BnF

Une conférence ouverte, et un temps d’échange

La conférence est annoncée ouverte à toutes et à tous ; pour des raisons de sécurité, l’inscription et l’identité des participants sont demandées, et un temps convivial (apéritif) est prévu après la rencontre pour celles et ceux qui le souhaitent.

Dans un siècle d’images, la chevalerie rappelle la dignité du réel ; dans un siècle de masques, elle réapprend la gravité du visage ; dans un siècle d’éclats, elle redonne valeur à la constance. Être plutôt que paraître : ce n’est pas une morale pour temps calme, c’est une boussole pour temps troublé. Et si cette conférence a une promesse, c’est bien celle-ci : remettre l’idéal non sur un piédestal, mais dans nos gestes.

Temple Franklin Roosevelt
Temple Franklin Roosevelt

Renseignements pratiques

Date : samedi 7 février 2026 / Horaire : 10 h 30 – 12 h 30

Lieu : en l’hôtel de la Grande Loge de France, Temple « Franklin Roosevelt »

Adresse : 8 rue Louis Puteaux – Paris 17e (métro Rome)

Sécurité / inscription nominative :
Pour des raisons de sécurité, nous vous remercions d’indiquer les noms et prénoms de chaque personne participant à la conférence.

07/02/26 : « Être plutôt que paraître : la chevalerie, un idéal pour notre temps ? » Une conférence publique à la GLDF

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« Le Lotus bleu », ou l’éveil du regard face aux narcotiques du monde

Avec Le Lotus bleu, Georges Remi fait basculer Tintin de l’exotisme vers la conscience. L’aventure devient une ascèse du discernement, où l’opium, la propagande et le mépris social révèlent une même mécanique, endormir pour dominer. Au cœur de Shanghai, une fraternité née d’un geste juste ouvre une voie intérieure, celle d’une droiture qui n’a rien de naïf et qui oblige à voir vrai.

« Le Lotus bleu », ou l’éveil du regard face aux narcotiques du monde

Le rouge de la couverture, tendu comme une tenture de théâtre et comme un écran de sang, ne nous accueille pas, il nous met à l’épreuve

Nous y voyons un dragon noir qui se déploie en volutes, non pas décoratif mais agissant, presque respirant, et cette silhouette serpentine n’est pas seulement la promesse d’un exotisme, elle annonce une puissance de récit qui sait déjà que la peur est une langue universelle. Dans l’angle, une lanterne porte des signes qui brûlent sans flamme, et Tintin, minuscule dans son vase de porcelaine, paraît à la fois protégé et piégé, comme si l’aventure devait d’abord passer par un récipient, par un creuset, par une chambre close où la conscience apprend à distinguer l’image de la vérité. Cette entrée en matière, tout en aplats et en tensions, dit une chose décisive. Dans Le Lotus bleu, l’apparence n’est jamais innocente, l’apparence travaille, l’apparence ment, et c’est précisément pour cela que l’album devient une éducation du regard.

« Le Lotus bleu », ou l’éveil du regard face aux narcotiques du monde

Le récit s’ouvre sur un trouble et sur une injonction

Quelqu’un appelle, quelqu’un prévient, quelqu’un espère encore que la lucidité peut devancer la catastrophe. Très vite, nous comprenons que les messages, les lettres, les billets, les dépêches, tout ce qui circule, tout ce qui prétend relier, peut aussi devenir l’arme d’un monde qui manipule. Hergé montre, dès les premières planches, que la modernité n’a pas seulement inventé des moyens de transport, elle a inventé des vitesses de mensonge. Dans la première séquence, la figure du fakir, exhibée comme merveille, semble d’abord relever du numéro, de la prouesse, de l’illusion consentie. Puis l’illusion se renverse et révèle sa face d’agression. Le corps qui devait distraire devient menace, la mise en scène devient piège, la scène devient embuscade.

« Le Lotus bleu », ou l’éveil du regard face aux narcotiques du monde

Cette bascule, Hergé la place très tôt, comme un avertissement secret. Dans cet univers, ce qui divertit endort, ce qui amuse détourne, et l’initié n’est pas celui qui sait déjà, c’est celui qui soupçonne la mascarade au moment même où elle se donne pour inoffensive.

Nous retrouvons ensuite la ville, Shanghai, ses rues saturées d’enseignes, ses foules, ses silhouettes en mouvement, son tumulte calligraphié

La planche où Tintin traverse le quartier, comme happé par un flux qui le dépasse, possède une densité particulière, presque une qualité de mandala urbain, où chaque détail semble renvoyer à une autre couche du réel.

« Le Lotus bleu », ou l’éveil du regard face aux narcotiques du monde

La rue n’est plus un décor, elle devient un texte, et ce texte est pluriel, polyglotte, traversé de pouvoirs concurrents. Nous lisons dans cette ville un empilement de concessions, de juridictions, d’intérêts, et Hergé réussit quelque chose de rare dans la bande dessinée d’aventure. Il fait sentir, sans discours, que le monde est compartimenté, que la souveraineté s’y vend par parcelles, que la vie quotidienne s’y déroule sous des plafonds invisibles. La foule, ici, n’est pas seulement pittoresque, elle est la matière même d’une épreuve initiatique, celle où nous apprenons que la liberté n’est jamais un état naturel mais une conquête contre des structures qui se dissimulent derrière l’habitude.

Le cœur sombre de l’album, c’est l’opium, non pas seulement comme substance mais comme principe

L’opium est un brouillard qui rend les consciences disponibles. Hergé ne traite pas ce thème comme un prétexte d’action. Il en fait une métaphore de l’époque et une métaphore de nous-mêmes.

« Le Lotus bleu », ou l’éveil du regard face aux narcotiques du monde

L’opium dans Le Lotus bleu, c’est ce qui altère la perception, ce qui fait accepter l’inacceptable, ce qui transforme un homme en ombre, ce qui remplace la douleur par une torpeur, donc la révolte par une neutralisation. Et cette neutralisation n’est pas individuelle seulement. Elle sert des réseaux, des trafics, des alliances troubles. Elle devient une politique. Le vice n’est pas ici une faute privée, il est un instrument de domination, et c’est l’une des raisons pour lesquelles l’album résonne comme une leçon morale sans sermon. La véritable corruption n’a pas besoin d’être bruyante. Elle s’installe en nous par la lassitude, par le besoin d’oublier, par la tentation de ne plus voir.

Hergé oppose à ce brouillard un motif obstiné, la droiture

Tintin n’est pas un héros invulnérable, nous le voyons tomber, fuir, être poursuivi, se cacher, être pris dans des filets qui se resserrent. Mais sa ligne intérieure ne rompt pas. Cette droiture ne vient pas d’une morale plaquée.

« Le Lotus bleu », ou l’éveil du regard face aux narcotiques du monde

Elle ressemble plutôt à une fidélité à un centre, à quelque chose de non négociable, qui se manifeste dans l’action par une attention constante à l’injustice. Voilà pourquoi la violence de l’album nous frappe davantage que celle de tant d’aventures plus spectaculaires. Ici, la violence est liée à l’arbitraire, à l’humiliation, au racisme, à la propagande, à la fabrication d’un ennemi. Nous sentons que l’on peut mourir d’être mal nommé. Nous sentons que l’on peut être condamné par un récit. Et nous comprenons que le combat de Tintin n’est pas seulement un combat contre des hommes armés, c’est un combat contre un montage de représentations qui organise le monde.

La séquence du « club occidental » est à cet égard d’une cruauté remarquable

« Le Lotus bleu », ou l’éveil du regard face aux narcotiques du monde

Les figures y sont caricaturales, oui, mais la caricature n’est pas gratuite. Elle dénonce. Elle met à nu une suffisance qui se croit civilisation, une xénophobie qui se croit bon sens, un entre-soi qui se croit universel. Hergé expose un théâtre du mépris où la parole, supposée polie, devient une arme sociale. Ce passage a la force des scènes de tribunal, non pas parce que l’on y juge un accusé, mais parce que nous y voyons une époque se juger elle-même à travers ses rires. La supériorité affichée y apparaît comme une pauvreté intérieure. Et le plus aigu, c’est que cette pauvreté s’accompagne d’une bonne conscience. C’est un mal très moderne. Nous savons désormais que les grands aveuglements aiment se présenter comme des évidences.

Dans cette architecture de tromperies, une rencontre ouvre une brèche lumineuse, celle avec Tchang Tchong-jen, transposé dans l’album sous les traits du jeune Tchang

« Le Lotus bleu », ou l’éveil du regard face aux narcotiques du monde

L’amitié entre Tintin et Tchang ne fonctionne pas comme un ingrédient attendri. Elle agit comme une initiation à l’altérité. Tout ce que le monde colonial fabrique de préjugés, tout ce que l’on répète sans savoir, tout ce que l’on croit connaître parce que l’on a déjà vu des images, se fissure au contact d’un visage singulier. L’album opère ici une conversion du regard. Et cette conversion n’est pas abstraite. Elle naît d’un geste de secours, d’une vulnérabilité partagée, d’une fraternité immédiate qui ne demande pas de justification. Nous reconnaissons là une vérité profondément initiatique. La fraternité ne commence pas par une proclamation, elle commence par un acte, et cet acte oblige ensuite la pensée à se mettre à la hauteur de ce qu’il a déjà décidé.

Cette dimension fraternelle, nous pouvons la lire dans un registre proche de la Franc-maçonnerie, non pas en plaquant des emblèmes, mais en observant la dynamique intérieure.

Il y a un passage, discret et essentiel, où l’album nous demande d’abandonner l’idée confortable d’un monde séparé entre bons et méchants, civilisés et barbares. Nous découvrons des hommes pris dans des systèmes.

« Le Lotus bleu », ou l’éveil du regard face aux narcotiques du monde

Nous découvrons des complicités, des jeux d’influence, des manipulations d’État, des provocations destinées à justifier l’invasion, des fausses preuves qui deviennent de vraies guerres. Dans cette toile, le travail de Tintin ressemble à une enquête au sens initiatique du terme, une recherche de la parole juste au milieu des récits qui hurlent. Il s’agit moins de triompher que de discerner. Et discerner demande une discipline. Nous reconnaissons une ascèse, celle qui consiste à ne pas céder à la première explication, à refuser l’évidence quand l’évidence a été préparée.

Le lotus, dans tout cela, n’est pas un ornement

Le lotus pousse dans la vase et s’élève sans se salir. Cette image, sans être martelée, traverse l’album comme une respiration morale. Dans un monde où les forces cherchent à enfoncer les consciences dans la boue, une fleur demeure possible. Mais cette fleur n’est pas un miracle offert.

« Le Lotus bleu », ou l’éveil du regard face aux narcotiques du monde

Elle est l’effet d’une tension, d’un effort, d’une verticalité. Le bleu, lui, ne se réduit pas à une couleur. Il est l’espace mental de la clarté, une distance intérieure qui permet de ne pas se laisser engloutir. Dans certaines planches nocturnes, lorsque la ville devient bleutée, presque spectrale, que les silhouettes armées glissent comme des ombres, nous sentons que la nuit n’est pas seulement l’heure du danger. Elle est l’heure de l’épreuve. L’initié traverse la nuit sans s’y attacher. Il apprend que la peur est un passage, non un pays. La longue séquence où Tintin se sait traqué, où les coups de feu résonnent, où l’on cherche des issues, donne à l’album une coloration presque alchimique. Nous pourrions y lire une nigredo, une phase de confusion et de menace où l’être est dépouillé de ses certitudes, afin que quelque chose de plus vrai apparaisse ensuite.

La force de Hergé, c’est que cette lecture symbolique ne détruit jamais la précision concrète

« Le Lotus bleu », ou l’éveil du regard face aux narcotiques du monde

Le Lotus bleu demeure un album d’action, d’humour parfois, de rythme et de rebondissements. Mais le rythme n’est pas gratuit. Il mime une époque qui accélère vers l’abîme. Les trains, les automobiles, les cargos, les télégrammes, tout va vite, et cette vitesse sert autant la fuite que la catastrophe. Dans les scènes de quai et de bateau, lorsque l’horizon maritime se charge d’ombres, nous sentons une mélancolie du départ, non pas parce qu’un épisode se termine, mais parce qu’une innocence se retire. Ce que Tintin a vu ne pourra plus être désappris. Et ce que nous avons vu avec lui, nous le portons ensuite comme une question adressée à nos propres aveuglements.

Il faut dire aussi l’importance de la « ligne claire » dans cette économie initiatique

« Le Lotus bleu », ou l’éveil du regard face aux narcotiques du monde

La clarté graphique chez Hergé n’est pas seulement un style. Elle est un choix éthique. Elle affirme que le monde peut être lisible, donc critiquable. Elle refuse la confusion comme esthétique de pouvoir. Chaque objet est dessiné avec une exactitude qui ressemble à une probité. Et cette probité sert le propos. Face aux mensonges organisés, la netteté devient résistance. Nous ne cessons d’être frappés par ce paradoxe. Plus l’intrigue montre des trames obscures, plus le dessin choisit la transparence. Comme si Hergé nous disait, sans discours, que la lumière ne nie pas l’ombre, mais qu’elle rend l’ombre repérable, donc affrontable.

Dans cette perspective, Le Lotus bleu occupe une place singulière dans la geste de Tintin

Nous y percevons une mue. Le monde n’est plus une scène où l’Europe se promène en juge. Le monde devient un lieu où l’Europe est aussi interrogée, démasquée, remise à sa place.

« Le Lotus bleu », ou l’éveil du regard face aux narcotiques du monde

Hergé quitte une part d’enfance du regard, celle qui confond l’ailleurs avec un théâtre de stéréotypes, et il commence à écrire avec une responsabilité plus grave. Cette responsabilité, nous la relions volontiers à une exigence initiatique, celle qui commande de se corriger soi-même avant de prétendre corriger le monde. L’album nous montre un héros qui demeure le même, et pourtant tout change autour de lui, parce que l’auteur a changé dans sa manière de voir.

Cette transformation, nous la comprenons mieux quand nous considérons l’homme derrière la signature

« Le Lotus bleu », ou l’éveil du regard face aux narcotiques du monde
Herge-Italie-1965-Linus

Georges Remi, qui signe Hergé, naît en 1907 à Etterbeek et meurt en 1983 à Woluwe-Saint-Lambert. Il grandit dans une Belgique où la presse, le catholicisme, le scoutisme, les idéologies, les rêves d’empire et les inquiétudes européennes composent un climat dense. Georges Remi se forme très jeune au dessin et à l’observation, il travaille pour Le Vingtième Siècle et pour Le Petit Vingtième, et il invente Tintin en 1929. Ce qui demeure fascinant, c’est que Georges Remi ne reste pas prisonnier de ses premières facilités. À travers ses rencontres, ses lectures, ses doutes, son exigence grandissante, il déplace son art vers une forme de vérité plus exigeante. L’amitié avec Zhang Chongren, que Georges Remi rencontre au milieu des années 1930, joue un rôle majeur dans cette conversion. Nous ne parlons pas d’un détail biographique, nous parlons d’un événement spirituel au sens large, parce qu’il s’agit d’apprendre à regarder un être humain avant de regarder une idée de l’autre. Le Lotus bleu porte cette trace, et c’est peut-être pour cela que l’album conserve une puissance si particulière. Il ne se contente pas de raconter. Il témoigne d’une rectification intérieure.

« Le Lotus bleu », ou l’éveil du regard face aux narcotiques du monde

La bibliographie de Georges Remi est devenue un continent, mais elle reste habitée par quelques sommets qui dialoguent entre eux comme des stations d’un même parcours. Après Tintin au pays des Soviets, Tintin au Congo et Tintin en Amérique, Le Lotus bleu marque un tournant. Viendront ensuite des albums où la politique et la conscience se mêlent autrement, comme L’Oreille cassée, Le Sceptre d’Ottokar ou Le Crabe aux pinces d’or, des albums où l’énigme devient plus métaphysique, comme Les Sept Boules de cristal et Le Temple du Soleil, puis des œuvres où l’aventure prend des allures de dépouillement intérieur, comme Tintin au Tibet. Et il y a ces miracles d’équilibre, où le quotidien devient théâtre symbolique, comme Les Bijoux de la Castafiore. Jusqu’à l’ultime fragment, Tintin et l’Alph-Art, laissé inachevé, comme si le mystère devait demeurer ouvert. Autour de Tintin, Georges Remi bâtit aussi d’autres constellations, notamment Quick et Flupke, qui révèle son sens du gag et sa connaissance des rues de Bruxelles, et qui, sous l’apparente légèreté, maintient un art de la précision.

Ce qui nous touche, au terme de cette méditation, c’est que Le Lotus bleu demeure une œuvre d’éveil

« Le Lotus bleu », ou l’éveil du regard face aux narcotiques du monde

Nous y lisons une lutte contre les narcotiques visibles et invisibles, contre la paresse de la pensée, contre l’arrogance qui se prend pour la norme. Nous y lisons une fraternité qui ne se contente pas d’être sentiment, une fraternité qui devient méthode de vérité. Nous y lisons aussi une leçon de responsabilité pour les Francs-maçons, parce qu’elle nous rappelle que l’initiation n’est pas une décoration intérieure, mais une obligation de lucidité, et que la parole juste commence par le refus des récits faciles. Hergé ne prononce pas ces mots, et pourtant l’album les fait sentir, page après page, par la façon dont l’injustice est montrée, par la façon dont le mensonge se fabrique, par la façon dont un lien fraternel renverse des siècles de mépris appris. Le lotus, alors, cesse d’être une fleur lointaine. Il devient une exigence quotidienne, celle d’une verticalité intérieure capable de traverser la vase du monde sans y consentir.

Dans la « ligne claire » de Georges Remi, la clarté n’est pas un style, elle est une éthique

« Le Lotus bleu », ou l’éveil du regard face aux narcotiques du monde

Elle oppose à l’épaisseur des intrigues la netteté d’une exigence, nommer l’injustice, refuser les récits prêts à l’emploi, choisir la fraternité comme méthode. Et si Le Lotus bleu demeure si actuel, c’est parce qu’il nous apprend encore à reconnaître les opiums modernes, ceux qui ne se fument pas, ceux qui se partagent, ceux qui se répètent, jusqu’à faire passer la nuit pour une évidence.

Les Aventures de Tintin – Le Lotus bleu

Hergé – Casterman, 1993, 62 pages, 10,95 € / Pour commander, c’est ICI

Conformément au droit d’auteur et aux droits d’exploitation attachés à l’œuvre d’Hergé, nous ne reproduisons pas d’images issues des albums de Tintin : ni premières de couverture, ni planches, ni représentations des personnages. Les illustrations proposées pour cet article sont donc des créations originales, sans reprise d’éléments graphiques de l’univers de Tintin.
« Le Lotus bleu », ou l’éveil du regard face aux narcotiques du monde

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La pensée maçonnique repose sur un cosmos figé… erreur très grave

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La pensée humaine a toujours cherché à comprendre l’univers qui l’entoure, en élaborant des modèles cosmologiques qui influencent non seulement notre vision du monde physique, mais aussi notre philosophie, notre éthique et nos institutions sociales. Depuis plus de deux millénaires, la tradition occidentale s’est appuyée sur un cadre hérité de la Grèce antique, caractérisé par des principes fixes, une hiérarchie rigide et une centralité souvent accordée à l’humain ou à une entité transcendante. Ce modèle, bien que structurant, s’avère limitant face aux défis contemporains de complexité et de changement perpétuel.

La pensée maçonnique repose sur un cosmos figé... erreur très grave

Pour prendre un exemple inverse, la cosmologie taoïste, née en Chine à une époque similaire, offre une perspective dynamique : un univers sans centre fixe, régi par des mouvements continus et des interactions naturelles, sans recours à des dogmes imposés. Ces deux approches ne sont pas seulement distinctes ; elles sont fondamentalement incompatibles dans leurs présupposés. Ce texte vise à explorer ces modèles de manière pédagogique, en expliquant leurs origines, leurs implications et leurs limites.

Nous y intégrerons également la pensée de la Franc-maçonnerie, qui puise largement dans les racines grecques, pour montrer comment cette influence conduit à une impasse intellectuelle.

Enfin, nous conclurons sur la nécessité pour la Franc-maçonnerie d’évoluer vers une cosmologie plus universaliste, passant d’un cosmos figé à un monde en perpétuel mouvement.

I. La naissance du modèle occidental : de l’archè à la fixation du cosmos

Pour comprendre les fondements de la pensée occidentale, il faut remonter aux premiers philosophes grecs, qui ont initié une quête rationnelle du monde. Contrairement aux mythes divins antérieurs, ils cherchaient un principe unificateur – l’archè – pour rendre le réel intelligible.

  1. Les premiers penseurs grecs : chercher un principe, non un dogme
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Thalès

La philosophie archaïque grecque marque un tournant : le monde n’est plus le jouet des dieux capricieux, mais un ensemble régi par un logos, une raison accessible à l’humain. Thalès, par exemple, propose l’eau comme principe fondamental, capable d’expliquer les transformations observées dans la nature, comme l’évaporation ou la condensation. Anaximène opte pour l’air, compressible et expansible, tandis qu’Héraclite met l’accent sur le feu et le devenir incessant, avec sa célèbre formule : « On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve ». Ces idées restent ouvertes, dynamiques ; elles visent à interroger plutôt qu’à figer.

Pédagogiquement, imaginons ces penseurs comme des explorateurs : ils observent les phénomènes – pluie, vent, feu – et cherchent un fil conducteur, sans imposer une vérité absolue. Cette approche libère l’esprit humain des superstitions, mais elle pose les bases d’une recherche de stabilité.

  1. Empédocle : les quatre « racines »
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Empédocle, philosophe sicilien du 5e siècle avant J.-C., avance une idée décisive : quatre principes fondamentaux, qu’il appelle « racines » pour souligner leur potentiel créatif – la terre, l’eau, l’air et le feu. Ces éléments ne sont pas inertes ; ils se combinent et se séparent sous l’action de deux forces cosmiques : l’Amour (qui unit) et la Discorde (qui divise). Le monde émerge ainsi d’un cycle éternel de mélange et de séparation, expliquant la diversité des phénomènes sans recourir à un créateur unique.

Cependant, un subtil glissement s’opère : ces racines deviennent des constituants stables du réel, plutôt que de purs processus. Empédocle maintient une dynamique, mais il pose les jalons d’une vision où le changement est secondaire à des essences fixes.

  1. Aristote : l’achèvement… et la clôture

Aristote, au 4e siècle avant J.-C., perfectionne ce cadre. Il distingue un monde sublunaire (terrestre, imparfait et changeant) d’un monde supralunaire (céleste, éternel et parfait), introduit l’éther comme cinquième substance pour les cieux, et conçoit un cosmos fini, sphérique et hiérarchisé. Chaque être a une essence, une place et une finalité : les plantes pour nourrir, les animaux pour servir, l’humain pour contempler. Le changement n’est plus essence ; il est imperfection, un écart par rapport à la forme idéale.

Pédagogiquement, comparez cela à un puzzle complété : tout est ordonné, mais immobile. Aristote influence durablement l’Occident, du Moyen Âge scolastique à la science moderne naissante.

II. Géocentrisme, anthropocentrisme et fixation de la pensée occidentale

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Buste d’Aristote

Ce modèle culmine dans un cosmos centré sur la Terre – géocentrisme – et, symboliquement, sur l’humain – anthropocentrisme.

  1. Un monde centré et immobile

La Terre trône au centre, entourée de sphères célestes en rotation parfaite. Le christianisme théologise cela : Dieu crée un univers ordonné pour l’humain, avec une finalité morale. L’homme devient le pivot d’un monde conçu à son image.

  1. Les conséquences philosophiques

Cela engendre une pensée des essences (ce que les choses sont) plutôt que des processus (comment elles deviennent). Le réel est statique, dépendant d’une transcendance pour son ordre. Sans Dieu ou un principe fixe, le chaos menace.

III. L’influence sur la pensée de la Franc-maçonnerie : un héritage grecque menant à l’impasse

Auberge Goose and Gridiron « L'Oie et le Grill »
Auberge Goose and Gridiron « L’Oie et le Grill »

La Franc-maçonnerie, née au 18e siècle mais puisant dans des traditions antiques, intègre profondément ces modèles grecs. Les quatre éléments d’Empédocle sont centraux dans ses rituels : ils symbolisent les étapes de l’initiation, de la terre (stabilité) à l’air (élévation spirituelle), en passant par l’eau (purification) et le feu (transformation). Aristote y ajoute une hiérarchie : les degrés maçonniques reflètent un cosmos ordonné, où l’initié progresse vers une « lumière » transcendante, souvent représentée par le Grand Architecte de l’Univers – une figure déiste garantissant l’ordre.

Pédagogiquement, imaginez un temple maçonnique comme un microcosmos aristotélicien : colonnes pour la stabilité, outils pour la mesure, éléments pour l’équilibre. Cela favorise une quête de perfection morale, mais repose sur un univers figé. L’Amour et la Discorde d’Empédocle deviennent fraternité et épreuves, mais dans un cadre clos, où le changement est contrôlé, non fondamental.

Cette base conduit à une impasse : la Franc-maçonnerie risque un esprit figé, centré sur des essences immuables et une hiérarchie transcendante. Face à la modernité – relativité, quantique, écologie – ce modèle peine à intégrer le flux incessant, favorisant un dogmatisme subtil plutôt qu’une adaptabilité.

IV. La cosmologie taoïste : un monde sans centre ni créateur

À l’opposé, le taoïsme pose non « de quoi est fait le monde ? », mais « comment se transforme-t-il ? ».

  1. Une autre question fondatrice

Le focus est sur les rythmes, non les substances.

  1. Les cinq « éléments » : une erreur de traduction, car il s’agit des 5 mouvements

Bois, feu, terre, métal, eau ne sont pas fixes ; ce sont des phases cycliques : le bois engendre le feu, etc. Tout circule en un cycle infini.

  1. Un univers infini et auto-régulé

Pas de centre, pas de créateur : le Dao est le principe immanent du réel, observé, non imposé.

V. Deux modèles irréconciliables

Pensée occidentale classiquePensée taoïste
SubstancesProcessus
EssencesTransformations
Monde finiMonde ouvert
HiérarchieInteraction
DogmeLoi naturelle
TranscendanceImmanence

L’Occident fixe ; le taoïsme s’accorde.

VI. Pourquoi le modèle occidental est aujourd’hui dépassé, et l’évolution nécessaire pour la Franc-maçonnerie

Combat Jacob Ange
Combat Jacob Ange

La cosmologie figée ne résiste pas à la science moderne (Big Bang, chaos quantique), ignore les systèmes complexes et justifie la domination de la nature. Le taoïsme, au contraire, embrasse l’incertitude et le changement.

Pour la Franc-maçonnerie, cette impasse appelle une évolution : abandonner les bases empédocléennes et aristotéliciennes pour une cosmologie universaliste, inspirée du taoïsme. Intégrer des cycles dynamiques, des interactions immanentes, pour un esprit plus fluide, ouvert à l’infini.

Conclusion – D’un monde à posséder à un monde à habiter

Nature, arbre dans le creux de deux mains
Nature, arbre dans le creux de deux mains

L’enjeu est ontologique : passer d’un univers clos, maîtrisé par une transcendance, à un monde en devenir, habité harmonieusement. Pour la Franc-maçonnerie, cela signifie réinventer ses fondements – du cosmos figé au monde en mouvement – pour rester une force vivante de progrès humain.

« Le Vivant, l’Humain, la Planète » : ce qui restera de la Question à l’Étude des Loges 6024-6025 de la Grande Loge de France

Depuis trois ans, une initiative structurante a repris sa place au cœur de la vie intellectuelle de la Grande Loge de France : le retour des Questions à l’Étude des Loges (QEL). Ces Questions, qui ont marqué l’histoire de l’Obédience, reviennent aujourd’hui enrichir les travaux d’une dimension pleinement collective et collaborative : une même interrogation, proposée à l’ensemble des ateliers, travaillée selon la méthode maçonnique – lente, contradictoire, patiente – puis mise en commun afin de nourrir une réflexion partagée.

Les QEL récentes l’ont montré

« Le Vivant, l’Humain, la Planète » : ce qui restera de la Question à l’Étude des Loges 6024-6025 de la Grande Loge de France

La Grande Loge de France n’a pas choisi des thèmes de confort, mais des questions qui touchent à la limite et au vertige. La fin de vie, d’abord, où l’éthique rejoint la dignité et où la conscience est appelée à demeurer humaine quand tout vacille. L’intelligence artificielle, ensuite, où l’époque éprouve notre discernement, notre liberté intérieure et notre définition même de l’humain.

« Le Vivant, l’Humain, la Planète » : ce qui restera de la Question à l’Étude des Loges 6024-6025 de la Grande Loge de France

Surtout, la démarche ne s’arrête pas au travail en Loge

Le principe, rappelé publiquement, est que chaque Loge est invitée à apporter sa contribution, et que ces apports, une fois synthétisés, deviennent un témoignage collectif : disponible pour toutes et tous, et destiné à nourrir le débat public. (GLDF)
Deux jalons donnent à voir ce que peut produire cette méthode lorsqu’elle va jusqu’au bout : un Livre blanc sur la fin de vie, et un manifeste sur l’intelligence artificielle, publiés par la Grande Loge de France.

C’est dans cette continuité qu’intervient l’année maçonnique 6024-6025, placée sous un triptyque à la fois simple et vertigineux : « Le Vivant, l’Humain, la Planète »

Simple, parce que les mots semblent aller de soi. Vertigineux, parce qu’ils engagent tout : notre place dans l’univers, notre responsabilité dans le monde, notre manière de bâtir — intérieurement et collectivement, sans trahir la mesure.

« Le Vivant, l’Humain, la Planète » : ce qui restera de la Question à l’Étude des Loges 6024-6025 de la Grande Loge de France
Thierry Zaveroni, Passé Grand Maître de la GLDF

La Grande Loge de France a annoncé pour 2025 une orientation de ses travaux, notamment au travers des petits-déjeuners mensuels « Enjeux et Perspectives », autour de cette thématique centrale. Le fil directeur, en harmonie avec l’appel à l’éveil et à la lumière porté par le Très Respectable Grand Maître Thierry Zaveroni, invitait chaque Frère et chaque Loge à explorer, approfondir, confronter : qu’est-ce qu’être humain, qu’est-ce que respecter le vivant, qu’est-ce que préserver la planète sans réduire ces notions à des slogans d’époque, ni les dissoudre dans une morale vague.

Blason GLDF
Blason GLDF

Or une difficulté, très concrète, s’est présentée : tout ce qui est travaillé ne se publie pas

Certaines Questions à l’Étude donnent lieu à des synthèses éditées, d’autres non. Et déjà, l’annonce du programme 2026 des petits-déjeuners, avec un fil conducteur explicite – « La liberté de conscience » – fait naître une question naturelle : ces échanges seront-ils, eux, rassemblés et édités ? Beaucoup l’espèrent et certains disent déjà… qu’ils le  seront sûrement !

Mais dans le même mouvement, un constat a circulé : le travail 6024-6025 sur “Le Vivant, l’Humain, la Planète” risque de ne pas laisser de trace publique structurée, alors même que des Frères ont produit des planches de haute tenue, des méditations, des propositions, des alertes, des appels.

« Le Vivant, l’Humain, la Planète » : ce qui restera de la Question à l’Étude des Loges 6024-6025 de la Grande Loge de France

C’est la raison d’être de cet article : faire tenir debout ce qui, sinon, se disperserait. Non pas parler “à la place” des Loges, mais proposer une synthèse argumentée à partir de travaux reçus, pour qu’il reste au moins ceci : une ligne claire, une ossature de sens, un héritage lisible.

Une Question à l’Étude, ce n’est pas un thème : c’est une épreuve de cohérence

Dans la tradition de la Grande Loge de France, une Question à l’Étude des Loges n’est pas un simple intitulé annuel destiné à nourrir quelques échanges. C’est un instrument de travail. Un outil d’élévation. Une manière de faire entrer l’époque dans le Temple, non pour la sanctifier, mais pour la mesurer.

Le triptyque « Le Vivant, l’Humain, la Planète » est précisément de cette nature : il oblige à articuler ce que l’on sépare trop souvent.

  • Le vivant, traité comme décor ou réservoir.
  • L’humain, réduit à l’individu consommateur ou à la donnée mesurable.
  • La planète, convertie en enjeu technique plutôt qu’en demeure spirituelle.

La franc-maçonnerie, lorsqu’elle est fidèle à son exigence, ne se contente pas de “réagir” à l’actualité : elle interroge les racines. Elle met l’outil à l’épreuve de la main, et la main à l’épreuve de la lumière.

« Le Vivant, l’Humain, la Planète » : ce qui restera de la Question à l’Étude des Loges 6024-6025 de la Grande Loge de France

Le triptyque 6024-6025 : trois mots, trois déplacements intérieurs

1) Le Vivant : sortir de l’utilitaire, entrer dans l’interdépendance

Le premier mot, le vivant, est un rappel à l’ordre. Non pas un ordre moral, mais un ordre cosmique : celui des équilibres, des cycles, des liens invisibles qui font qu’aucune forme de vie ne tient seule.

Dans une lecture maçonnique, le vivant n’est pas un “sujet” parmi d’autres. Il touche à la manière dont nous percevons le monde : sommes-nous encore capables de contempler sans posséder ? de comprendre sans instrumentaliser ? d’agir sans détruire l’architecture d’ensemble ?

La chaîne d’union prend ici une profondeur inattendue : elle ne relie pas seulement des hommes entre eux, elle peut être pensée comme une figure symbolique de l’interdépendance du réel. Briser un maillon n’est pas “un dommage collatéral” : c’est fragiliser la totalité.

La franc-maçonnerie, parce qu’elle travaille la mesure et l’harmonie, peut porter une idée simple : le vivant ne se “gère” pas, il se respecte. Et le respect n’est pas une émotion : c’est une discipline.

« Le Vivant, l’Humain, la Planète » : ce qui restera de la Question à l’Étude des Loges 6024-6025 de la Grande Loge de France

2) L’Humain : revenir au centre sans redevenir le centre du monde

Le second mot, l’humain, peut sembler évident dans une obédience initiatique. Et pourtant, il est devenu fragile.

Car l’humain, aujourd’hui, est pris en étau : d’un côté, les discours de puissance (performance, domination, accélération) ; de l’autre, la tentation du renoncement (fatigue, cynisme, désertion du sens). Entre les deux, la personne se dissout : en identité de surface, en profil numérique, en opinion instantanée.

Or l’initiation place l’humain au cœur mais pas comme un petit souverain. Comme un être en travail. Un être qui doit passer de la pierre brute à la pierre taillée, autrement dit : de l’impulsion à la conscience, de la réaction à la rectitude.

C’est là que la Grande Loge de France rappelle une exigence qui n’est pas un détail, mais une charpente : la liberté absolue de conscience. Non pas la liberté de faire n’importe quoi, mais la liberté d’être responsable. La liberté de refuser le dogme – y compris le dogme moderne, celui qui prétend que tout se vaut, tout se calcule, tout se remplace.

Dire « l’humain », dans ce cadre, c’est dire : dignité, responsabilité, élévation. Et c’est poser une question décisive : le progrès nous grandit-il encore, ou nous excède-t-il ?

3) La Planète : du stock de ressources au Temple universel

Le troisième mot, la planète, est celui qui oblige à sortir des abstractions.

« Le Vivant, l’Humain, la Planète » : ce qui restera de la Question à l’Étude des Loges 6024-6025 de la Grande Loge de France

La Terre, dans une perspective initiatique, peut être perçue comme un temple universel : non pas un temple bâti par des mains humaines, mais un lieu reçu, transmis, habité avec précaution. La planète devient alors un héritage commun, une demeure fragile, un sol sacré non par superstition, mais parce qu’il est le support de toute vie, le théâtre de toute fraternité possible.

Ce déplacement est majeur : tant que la Terre n’est qu’un “environnement”, nous la traitons comme un décor. Lorsqu’elle est reconnue comme demeure, notre éthique change. Le compas et l’équerre reprennent ici tout leur sens : tracer des limites, rester dans la mesure, construire juste. Non seulement dans nos discours, mais dans nos pratiques.

C’est aussi l’idée d’une écologie spirituelle : l’écologie n’est pas seulement une affaire de technique, mais une affaire de relation. Comment habitons-nous le monde ? Comment nous y tenons-nous ? Quelle qualité de présence laissons-nous derrière nous ?

Trois questions, une seule exigence : passer du constat à la transformation

Le document de travail 6024-6025 s’est souvent cristallisé autour de trois grandes interrogations, que l’on peut reformuler ainsi, sans perdre leur substance.

Question 1 – Revenir pour l’humain à l’essentiel : la sortie des illusions

« Le Vivant, l’Humain, la Planète » : ce qui restera de la Question à l’Étude des Loges 6024-6025 de la Grande Loge de France

Cette première question vise le nerf de l’époque : la confusion entre lumière et éclat. L’humain moderne, grisé par la technique, la vitesse, la maîtrise, a parfois pris l’intelligence pour la sagesse. Il a confondu la capacité de faire avec la capacité de bien faire. Il s’est cru propriétaire du monde, alors qu’il en est l’hôte.

Revenir à l’essentiel ne signifie pas refuser la modernité. Cela signifie : retrouver la hiérarchie intérieure. Réapprendre la sobriété du regard. Replacer l’action dans un cadre éthique. Réhabiliter l’humilité : non comme posture de faiblesse, mais comme condition de justesse.

Dans le langage du Rite – rappelons à nos lecteurs que la GLDF est monorite et pratique ce très beau Rite qu’est le Rite Écossais Ancien et Accepté (R.É.A.A.) –, c’est une évidence : tant que la pierre brute commande, l’œuvre se désagrège. Revenir à l’essentiel, c’est accepter le travail lent, le polissage, l’exigence. C’est retrouver la notion de limite, non comme mutilation, mais comme forme.

Question 2 – Le Franc-maçon, un acteur majeur pour renouer avec le vivant : l’exemplarité comme méthode

Ici, la question ne flatte pas. Elle oblige.

Le franc-maçon n’est pas un commentateur du monde. Il est un bâtisseur : quelqu’un qui doit faire descendre la lumière dans la conduite. Or renouer avec le vivant ne se décrète pas : cela se pratique.

« Le Vivant, l’Humain, la Planète » : ce qui restera de la Question à l’Étude des Loges 6024-6025 de la Grande Loge de France

La franc-maçonnerie dispose d’un arsenal symbolique qui, bien compris, devient une éthique de l’action :

  • Le compas : apprendre à contenir, à mesurer, à ne pas envahir ;
  • L’équerre : agir droit, ajuster, rendre conforme au juste ;
  • La chaîne d’union : comprendre que l’égoïsme détruit toujours plus loin qu’il ne le croit ;
  • Le travail de la pierre : commencer par soi, sans se donner le luxe de prêcher.

Cela ouvre une piste féconde : les Loges comme laboratoires d’idées, non pas pour fabriquer des programmes politiques, mais pour produire des consciences structurées, capables d’agir sans haine, sans dogme, sans imprudence. Une fraternité qui ne se contente pas de s’émouvoir, mais qui sait élaborer, soutenir, transmettre.

Question 3 – Notre relation à la lumière de la Terre : du savoir à la sagesse

La Terre enseigne. Elle enseigne l’équilibre, le rythme, la patience, la cyclicité, la résilience. Elle rappelle que toute lumière véritable naît d’un rapport juste à l’ombre : rien ne croît sans nuit, rien ne se transforme sans épreuve.

Penser notre relation à la lumière de la Terre, c’est refuser l’écologie de surface, celle des mots commodes et des indignations rapides. C’est entrer dans une spiritualité concrète : habiter au lieu d’exploiter, contempler au lieu d’utiliser, transmettre au lieu d’épuiser.

Et c’est, au fond, la même tension que dans l’initiation : savoir ne suffit pas. La connaissance, sans sagesse, devient un outil d’orgueil. La lumière, sans mesure, devient incendie.

Solidarité et fraternité : quand la pensée prend corps

« Le Vivant, l’Humain, la Planète » : ce qui restera de la Question à l’Étude des Loges 6024-6025 de la Grande Loge de France

Cette Question à l’Étude n’est pas restée purement spéculative. Elle a rencontré un terrain d’incarnation : la culture de la solidarité portée par la Grande Loge de France, et notamment par son Fonds de dotation Fraternité et Humanisme.

Là encore, la cohérence est mise à l’épreuve : parler de l’humain, du vivant, de la planète, c’est aussi accepter de secourir, de soutenir, de réparer, d’aider les plus fragilisés — et de le faire dans le respect de l’intérêt général, de la culture, des valeurs éthiques, des principes républicains auxquels l’Obédience se réfère.

Les actions citées (dîners caritatifs au profit de personnes en situation de handicap, appels aux dons pour des sinistrés, soutien à des initiatives culturelles, etc.) rappellent une chose essentielle : la fraternité maçonnique n’est pas un sentiment, c’est une mise en œuvre. Elle devient l’un des lieux où la réflexion sur l’humain et le vivant cesse d’être un discours, pour devenir un geste.

Et maintenant : que restera-t-il de 6024-6025 ?

La question, au fond, est celle-ci : une obédience peut-elle travailler une grande thématique sans en laisser trace ? Les planches existent, les échanges ont eu lieu, les consciences ont été touchées. Mais l’époque est celle de l’effacement rapide : ce qui n’est pas transmis s’éteint, ce qui n’est pas recueilli se perd.

Or la franc-maçonnerie n’est pas faite pour l’éphémère. Elle est faite pour la stratification : une pierre sur une pierre, une génération sur une génération, une phrase juste qui demeure quand le bruit s’est retiré.

Si l’année 2026 met en avant la liberté de conscience, et si cette thématique donne lieu à des publications, tant mieux : ce sera une continuité logique, et une nécessité. Mais précisément : la liberté de conscience ne vaut que si elle s’exerce aussi comme fidélité au travail accompli. La conscience libre n’oublie pas. Elle recueille. Elle transmet. Elle sauve de l’oubli ce qui a été cherché.

« Le Vivant, l’Humain, la Planète » : ce qui restera de la Question à l’Étude des Loges 6024-6025 de la Grande Loge de France

C’est pourquoi cette synthèse importe : parce qu’elle dit, simplement, qu’en 6024-6025, à la Grande Loge de France, des Frères ont travaillé sur le vivant, l’humain, la planète, non comme un décor moral, mais comme une exigence initiatique.

Le Temple n’est pas hors du monde : il est la manière juste d’y demeurer. Quand la Grande Loge de France choisit « Le Vivant, l’Humain, la Planète », elle ne propose pas un thème de saison ; elle pose une question de fidélité : sommes-nous encore capables de bâtir sans détruire, de progresser sans dominer, d’éclairer sans brûler ?
Et si rien ne devait être édité, qu’il reste au moins cela : cette triple mesure, offerte à notre travail… Le vivant comme limite sacrée, l’humain comme dignité en chantier, la planète comme temple commun.

« Le Vivant, l’Humain, la Planète » : ce qui restera de la Question à l’Étude des Loges 6024-6025 de la Grande Loge de France

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Actualité de la philosophie chrétienne du rite écossais rectifié

La violence augmente en intensité dans notre monde, aussi bien dans les relations internationales que dans les relations individuelles. Pour la franc maçonnerie rectifiée, la question de la violence est nécessairement au cœur de ses préoccupations, car la substance du message chrétien est l’amour du prochain.

En effet, le christianisme primitif est l’ossature et la moelle aussi bien du rite que du régime rectifié.

Actualité de la philosophie chrétienne du rite écossais rectifié

Penser l’actualité du monde au moyen de l’ontologie[1] du rite est un exercice fructueux. Nous allons donc questionner la polémologie en partant notamment du concept de guerre juste mais aussi en nous interrogeant sur la nature de la violence des hommes.

Dans cet esprit, nous allons utiliser l’anthropologie Girardienne,[2] afin d’éclairer notre réflexion politique et permettre ainsi l’ouverture de chantiers féconds sur la compréhension de notre être.

Le christianisme primitif et le renoncement à la violence

Pour commencer, rappelons que le christianisme primitif prône le renoncement unilatéral à la violence, ce dont témoigne la passion du Christ. Ensuite les premiers martyrs qui ont suivi à la lettre l’enseignement du Christ.

Cette morale est la sève qui irrigue les travaux du convent de Wilhemsbadt qui précisent :

Actualité de la philosophie chrétienne du rite écossais rectifié

(…) Notre unique soin (de chevalier) tend à devenir meilleurs, par la pratique des vertus sociales

Chrétiennes et patriotiques, et sensibles à réunir les efforts d’hommes droits, bons et sensibles, qui veulent apprendre à se connaître soi-même et à se rendre utile aux autres et élever des temples à la bienfaisance et à l’humanité. (…..) les souverains nous regarderons comme une élite de citoyens vertueux, dont la réunion peut opérer le plus grand bien, et procurer des secours efficaces à la famille humaine. (…)

(Signé le 21 8 1782 par le Grand Maître Général et tous les députés du convent)

Ces principes sont l’un des fils conducteurs majeurs du rite considéré dans ses six grades, d’apprenti à chevalier bienfaisant de la cité sainte[3].

Christianisme, rite rectifié et anthropologie Girardienne

René Girard (La Libre) ©DR
René Girard (La Libre) ©DR

Pour René Girard, le christianisme est une religion supérieure dans la mesure où il met un terme à la dissimulation[4] de la culpabilité de la victime. C’est à dire qu’au contraire des religions sacrificielles, (qui dissimulent l’innocence du bouc émissaire, et mettent en avant sa culpabilité) Girard met au premier plan la victime en démontrant son innocence.

Depuis deux mille ans nous pouvons observer que le christianisme déconstruit l’ordre sacrificiel fondé sur la nécessité du bouc émissaire et dont la culpabilité constitue la pierre d’angle du pacte social.

Jamais la victime n’a occupé un rôle aussi central qu’au 21e siècle.

Ainsi le christianisme (lu comme une explication lumineuse de notre humanité) offre une grille de lecture de l’histoire tout à fait pertinente et permet de dépasser les impasses paradoxales (par exemple : si vis pacem para bellum – si tu veux la paix prépare la guerre) issues de la pensée sacrificielle.

Actualité de la philosophie chrétienne du rite écossais rectifié

Au-delà des questions légitimes touchant à la foi – celle du charbonnier comme celle de Joseph

Ratzinger pour qui le doute peut aboutir à un résultat lumineux- le christianisme dans son implacable rationalité indique une route libre à l’écart des impasses de l’indifférenciation et de la différenciation. En effet la mêmeté (exemple : système communiste) produit la violence tout comme la différence (exemple : système fasciste). L’ordre culturel issu du sacrifice qui prend souche dans la violence et le sacré ne peut déboucher que sur l’apocalypse.

Et les paroles de Jésus à Thomas, « Heureux ceux qui croient sans avoir vu », nous rappellent le vrai sens de la foi et nous encouragent à adhérer à sa personne malgré les difficultés.

Le rite écossais rectifié face à la violence du monde

Comment ne pas être interpellé par le lien entre certains aspects de la doctrine du rite écossais rectifié (il n’y a pas de spiritualisation de la matière)[5] et le trou noir dans laquelle la déconstruction du sacré nous conduit.

Actualité de la philosophie chrétienne du rite écossais rectifié
René Girard

La perspective, c’est le règne du tous contre tous sur fond de guerre nucléaire possible et de désastre écologique quasiment certain. L’actualité, de Trump à Poutine, du Groenland à l’Ukraine, de l’islam des ténèbres aux écosystèmes comateux en sont les désespérantes illustrations.

Néanmoins les voies pour l’optimisme demeurent : En effet le chemin du rectifié s’est toujours accompagné d’une recherche sur l’anthropologie fondamentale : qui sommes-nous, et où allons-nous ?

Ces questions, fondamentales, sont théorisées par le philosophe René Girard (1923-2015) qui considère la violence comme fondatrice et mère de l’hominisation, en opposition avec Claude Lévy Strauss (1908- 2009) qui pour sa part explique l’origine du processus d’hominisation par les systèmes de parenté.

Une maçonnerie qui enlève et qui élève

La maçonnerie chrétienne rectifiée constitue à la fois une école de la vérification et une école du doute.

Actualité de la philosophie chrétienne du rite écossais rectifié

Laissant peu de place au symbolisme (et aux verbiages nébuleux qui en découlent) le RER procède à la manière des sculpteurs (par enlèvement) et non pas celle des peintres (par dépôt).

Le RER est une discipline à part entière, concrète et peu soucieuse des signifiés propres aux autres rites.

Avant la réception au grade d’apprenti, dans la chambre de préparation on informe l’impétrant au moyen du deuxième tableau sur lequel figure l’inscription : « Tu viens de te soumettre à la mort, la vie était souillée, mais la mort a réparé la vie. »

Pour expliciter cette assertion, l’évangile de Jean nous propose une méthode pour apprendre, pour avancer dans la confiance et la sérénité.

Lors de la réception, le vénérable maître dit[6] à l’impétrant : « Ce livre sur lequel votre main est posée est l’Évangile de Jean. Y croyez-vous ? Si vous n’y croyez pas quelle confiance pourrions-nous avoir dans votre engagement ? »)

Ainsi le RER dès sa préface se présente tel qu’il est : une école bienveillante de la lucidité, tempérée et éclairée par une espérance.

Actualité de la philosophie chrétienne du rite écossais rectifié

C ‘est la raison pour laquelle le maçon rectifié peut s’efforcer d’avoir les yeux fixés sur la fin de l’histoire – la sienne comme celle du monde de la matière – et d’être, holistiquement parlant, dans l’amour du prochain. Ceci signifie que le prochain n’est évidemment pas le suivant, ni celle où celui qui est à deux mètres, mais bien l’autre en tant que composante de nous-même.

Ce dont la chaîne d’union dans nos assemblées porte témoignage vivant.

De surcroît, la règle maçonnique à l’usage des loges réunies et rectifiées est l’outil qui précise bien la nature des vertus[7] qu’il convient de porter à l’extérieur du temple.

Une pratique du rite concrète.

Enfin la pédagogie rectifiée souligne à gros traits, pour ceux qui n’auraient pas compris les enseignements des 4 premiers grades, le mouvement physique et spirituel de la doctrine rectifiée.

Actualité de la philosophie chrétienne du rite écossais rectifié
Le pavé mosaïque dans la loge maçonnique

Le damier noir et blanc (ou pavé mosaïque) y symbolise le logos d’Héraclite (544 avant J.-C)

Chez Héraclite on trouve la lutte nécessaire des contraires, harmonieux dans leur opposition même, de l’identité de ces mêmes contraires, que le maçon RER se doit de dépasser pour aller vers le logos de Jean (qui est le logos de pur amour) suggéré et illustré à la fois par le vénérable maître ou le député maître, l’évangile de Jean, le triangle de l’orient et le chandelier à trois branches (pensée, volonté et action).

L’enseignement rectifié n’est pas que verbal, il nécessite un effort physique. Le logos d’Héraclite c’est, dans ce schéma-là, la matière duale qu’il convient de dépasser pour atteindre la vraie lumière. En effectuant cette progression, en parcourant ce chemin, le maçon rectifié prend appui concrètement sur l’espérance.

L’espérance, cette deuxième vertu placée entre foi et charité, constitue la dynamique et le moteur du maçon rectifié.

Pour conclure, citons Charles Péguy :

« C’est elle, cette petite, qui entraîne tout.
Car la foi ne voit que ce qui est.
Et elle voit ce qui sera.
La charité n’aime que ce qui est.
Et elle aime ce qui sera. »

(Extrait du Porche du mystère de la deuxième vertu.)

Albert Leblanc, c.b.c.s., est membre de la loge souveraine Emanescence, rattachée à la fédération loge nationale française, à l’orient de Montpellier.

Contact : Emanescence.lephoenix9@gmail.com


[1] Chez des penseurs comme Heidegger ou dans l’anthropologie philosophique, les rites ne sont pas réductibles à des fonctions utilitaires ; ils ont une consistance propre, une « présence » qui les distingue des simples habitudes.

[2]L’anthropologie girardienne est une théorie qui part du désir mimétique : nous désirons les objets parce que d’autres les désirent, ce qui engendre rivalité et violence au sein des groupes humains. Pour contenir cette violence, les sociétés auraient découvert, puis ritualisé, le mécanisme du bouc émissaire : la concentration de l’agressivité collective sur une victime, souvent innocente, qui rétablit momentanément la paix et fonde le sacré et les institutions culturelles. Girard relit enfin les mythes et surtout les textes bibliques comme une mise au jour progressive de ce mécanisme victimaire et une dénonciation de l’innocence supposée des victimes sacrificielles, ce qui fait de son projet une « anthropologie évangélique » critiquant l’illusion moderne de pouvoir éradiquer la violence uniquement par la politique.

[3]L’intitulé de ce grade est en soi un excellent résumé de la doctrine RER.

[4]Par exemple le mythe d’œdipe qui occulte son innocence et en fait un bouc émissaire

[5] Extrait de la règle maçonnique à l’usage des loges réunies et rectifiées, paragraphe2 : Homme ! Roi du monde ! Chef-d’œuvre de la création lorsque Dieu l’anima de son souffle ! Médite ta sublime destination. Tout ce qui végète autour de toi, et n’a qu‘une vie animale, périt avec le temps, et est soumis à ton empire : ton âme immortelle seule, émanée du sein de la Divinité, survit aux choses matérielles et ne périra point. Voilà ton vrai titre de noblesse ; sens vivement ton bonheur, mais sans orgueil : il perdit ta race et te replongerait dans l’abîme. Être dégradé ! malgré ta grandeur primitive et relative, qu’es-tu devant l’Éternel ? Adore-le dans la poussière et sépare avec soin ce principe céleste et indestructible des alliages étrangers ; cultive ton âme immortelle et perfectible, et rends-la susceptible d’être réunie à la source pure du bien, lorsqu’elle sera dégagée des vapeurs grossières de la matière. C’est ainsi que tu seras libre au milieu des fers, heureux au sein même du malheur, inébranlable au plus fort des orages et que tu mourras sans frayeur. Maçon ! Si jamais tu pouvais douter de la nature immortelle de ton âme, et de ta haute destination, l’initiation serait sans fruit pour toi ; tu cesserais d’être le fils adoptif de la sagesse, et tu serais confondu dans la foule des êtres matériels et profanes, qui tâtonnent dans les ténèbres.

[6] Rituel de 1778 – convent de Lyon, manuscrit fond Kloss 190 D21.

[7]Article 5 de la règle maçonnique à l’usage des loges réunies et rectifiées.

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De la beauté à la joie : la GLFF et l’art comme discipline de lumière

De la beauté à la joie – Inspiration, création, transmission, en Grande Loge Féminine de France ne se contente plus, à la lumière des pages nouvelles, de proposer une traversée esthétique. L’ouvrage se révèle comme une horloge intérieure, un instrument de mesure du vivant, où chaque poème, chaque titre, chaque motif vient frapper à la même porte, celle qui sépare le bruit de la voix, l’image de la vision, l’émotion de l’engagement. Nous croyions lire un livre d’art, nous découvrons un livre d’initiation par l’art, au sens où l’art y devient méthode et non parure.

De la beauté à la joie : la GLFF et l’art comme discipline de lumière

Le fil bleu n’est pas seulement chromatique

Il est la couleur d’un état de conscience, ce bleu, teinte même de l’encre, qui appartient à la fois au ciel de la promesse et aux profondeurs où l’esprit se forme. Les textes ajoutés insistent sur cette vérité. La lumière n’y est jamais une possession mais un éclat, c’est-à-dire une brisure et une grâce, un surgissement bref qui oblige à se tenir en veille. Dans « Éclats de lumière », elle apparaît comme une déchirure au cœur du temps, ravivant le désir de vie, tout en portant la réminiscence d’une innocence trahie. Nous touchons là un point décisif. La joie dont parle ce livre ne vient pas d’un oubli, elle vient d’une lucidité. La lumière, ici, blesse autant qu’elle guide, et c’est précisément cette blessure qui rend la quête honorable. Nous puisons l’espérance au calme de l’étang, là où le ciel se reflète depuis l’Origine, et dans le creux de nos mains l’eau pure étanche la soif d’infini.

Ce geste de puiser est initiatique

Il est humble, il refuse la grandiloquence, il accepte la patience du geste répété. Et pourtant, à peine entrevue, la Vérité disparaît, se perd dans nos ténèbres. Le poème ose cette oscillation, il ne nous flatte pas. Il dit le destin paradoxal de toute recherche. Le plus petit éclat suffit à orienter une vie, mais il ne suffit jamais à la rassasier.

De la beauté à la joie : la GLFF et l’art comme discipline de lumière

Cette dramaturgie de la lumière s’approfondit dans « En son château », où l’alchimie n’est plus une métaphore vague mais une architecture symbolique. Le château de l’alchimiste, ses pierres de schiste qui scintillent, le papillon noir accueillant le silence du soir, tout cela compose un paysage de l’Œuvre. L’ombre se meurt sur le donjon, un nuage couvre la lune et laisse filtrer sa lumière, la vallée s’éteint dans le bruit sourd de la rivière. Mais l’obscur, dit le texte, ne dépend pas du ciel, il dépend de l’œuvre qui s’accomplit. La nuit n’est plus une fatalité cosmique, elle devient une matière opérative. L’alchimie véritable ne consiste pas à rêver un soleil facile. Elle consiste à boire la nuit où tout se lie, à consentir aux ténèbres encerclantes, jusqu’à renaître aux ferments de la vie. La transmutation s’y fait douce, scellée d’un secret à la source, comme si l’eau de l’esprit portait, en silence, l’or caché. La lumière ne triomphe pas contre la nuit. Elle naît d’elle, comme l’aube naît de la profondeur même de l’obscur.

Ces pages confirment que l’ouvrage travaille une spiritualité des éléments

« Terre, air, eau, feu » ne sont pas ici des catégories décoratives, mais des forces qui éprouvent et refaçonnent. La page Terre, air, eau, feu tient d’une liturgie sauvage. Elle évoque le passage de la première porte, l’instant où la pensée ne défend plus des dérives, où la conscience se retrouve lâchée dans le magma, où l’on désespère de retrouver une reine de la Nuit. La mythologie affleure avec Déméter, et l’on entend la plainte des ventres incandescents, l’anathème de la stérilité, la question primitive, de la douleur même naîtra-t-il plus rien. Dans ce monde élémentaire, l’humain avance titubant vers le gardien du seuil, porté par un flux souterrain, tressé comme un panier, comme si la matière elle-même tissait l’épreuve. La langue accepte la morsure. Puis l’eau arrive, non comme une consolation immédiate, mais comme une vérité ambivalente. Mer ou ruisseau, filet courant sur le sable, océan de l’incréé qui vient en nous, elle est aussi paysage accaparé, incapable de lever le voile. Nous reconnaissons là une sagesse initiatique. L’élément qui sauve est aussi l’élément qui éprouve. L’élément qui purifie est aussi l’élément qui dissout. Il faut apprendre à boire sans se perdre.

De la beauté à la joie : la GLFF et l’art comme discipline de lumière
Le chemin maçonnique Françoise Bertin Fuhreur

Avec « L’œuf primordial », une autre matrice s’ouvre, rythmée comme une incantation. Entre l’ordre et le chaos, le texte évoque la matière inondant le monde de scories qu’il faudra purifier dans le feu cosmique. Tout est là. L’alchimie comme cosmologie, la purification comme avenir de l’âme, l’aller et le retour comme marée intérieure, le flux et le reflux comme respiration du travail. L’œuf, en tradition symbolique, n’est jamais un simple commencement. Il est une totalité en devenir, un monde enclos dans sa propre énigme. Le livre semble nous dire que la joie créatrice naît de cette confiance dans la forme qui vient, dans la naissance lumineuse arrachée à l’abîme.

L’expérience initiatique elle-même se dit plus frontalement dans « Voyage initiatique ». La page a la simplicité d’une confession et la rigueur d’un récit d’épreuve. Elles m’ont enfermée dans le cachot secret du centre de la terre, dit la voix, et nous reconnaissons la descente, la séparation, le bandeau, la perte de repères, le silence comme condition d’écoute. La flamme d’une bougie, le passage au V.I.T.R.I.O.L., le sel, le soufre et le mercure ne sont pas là pour faire couleur.

Ils signifient un parcours. Le cœur fait silence pour entendre les anges, pour écouter l’histoire du lieu, et les âmes s’éloignent de leurs sépultures. Puis viennent les douze coups, midi ou minuit, rien n’a bougé. Le temps est suspendu, comme si l’initiation cassait l’horloge profane pour réinstaller un temps autre.

De la beauté à la joie : la GLFF et l’art comme discipline de lumière
GLFF, 80 ans

L’épreuve, pourtant, ne bascule pas dans le spectaculaire. Chute, sol rugueux, bruissements, et surtout ce moment où l’eau salvatrice apparaît, où le silence remplace le brouhaha. La respiration revient. Le feu purifie. Le soleil éblouit quelques instants, puis la lune complice renvoie dans le noir. Qui suis-je, où vais-je.

La question n’est pas rhétorique. Elle est le cœur battant de la démarche

De la beauté à la joie : la GLFF et l’art comme discipline de lumière
Yvonne Mouly, la carline

Et lorsque la voix affirme être fille du jour et de la nuit, de l’ombre et du soleil, engendrée par la terre et le ciel, nous entendons une définition du sujet initiatique. Non pas une identité figée, mais une naissance double, une appartenance à la tension même des contraires. Enfin la réintégration s’accomplit, dans le temple sacré, libre et de bonnes mœurs, les sœurs reconnaissent, les regards amicaux souhaitent bienvenue, et le vrai voyage commence. Ce vers est capital. Il rappelle que la cérémonie n’est pas un aboutissement, elle est une mise en route.

Dans cette logique, « Métamorphose » apparaît comme un miroir plus méditatif. Midi est l’heure où le travail est notre liberté, minuit l’heure où l’égrégore nous aura éclairé. Entre ces deux pôles, la voix parle d’un fil suspendu, d’étoiles marionnettistes, d’un carré long qui peut-être signe, même si le sens demeure sibyllin. Nous reconnaissons la langue des symboles, ces formes simples qui contiennent davantage qu’elles ne montrent. La métamorphose de l’apprentie, puis celle de l’initiée, disent la même exigence, ne cessons jamais de travailler. La beauté du geste n’a de hauteur que la pierre chaque jour taillée, par la persévérance du labeur. La joie ne descend pas du ciel comme un cadeau. Elle monte de l’effort comme une dignité.

Cette dignité passe aussi par la patience. La page « La patience », avec « Chemin », introduit une douceur ferme. Loin des désirs incertains, je mène mon chemin, accepté en libre choix, en confiance, sans méfiance, juste pour vivre en harmonie avec la Vie. La patience se fait alors prière d’amour, et nous sentons qu’elle n’est pas résignation. Elle est un art de marcher, ce qui donne au temps sa profondeur. Dans une époque qui confond souvent vitesse et intensité, ces vers rappellent une vérité initiatique. La transformation réclame une lenteur active, une constance, une fidélité au pas quotidien.

De la beauté à la joie : la GLFF et l’art comme discipline de lumière
GLFF Patricia Viudez Midi moins une

La marche devient musique dans « Marche sous la lune », qui joue sur la sonate au Clair de lune, l’écoute dans le noir, le corps qui s’aiguise, le marcheur apprenti qui compte un deux trois. Le poème invente une pédagogie du rythme. Il y a l’étrange terre noire, l’alphabet du temple intérieur, la capture de la musique blanc sur noir, et cette formule qui revient comme un maillet, la route du marcheur, un deux trois. L’oreille attend les notes, peut-être douloureuses, peut-être amoureuses, donnant un peu de paix à la petite mort. Mais il n’est pas temps de se coucher. Il est temps d’être toujours debout. Là, l’œuvre rejoint la morale la plus noble, celle de la vigilance. Marcher sous la lune, c’est marcher avec l’ombre, apprendre à escalader les dunes, à bâtir son rêve, à forger l’âme des conquêtes à la pierre martelée, alchimie aux heures ciselées. Le poème se ferme sur une définition de l’adepte comme compositeur de l’intime harmonie, auteur-acteur du livre de sa vie, interprète fidèle cheminant en sagesse, force et beauté, un pèlerin amoureux, joyeux et apaisé.

De la beauté à la joie : la GLFF et l’art comme discipline de lumière

« Solstice d’été en Périgord » ouvre une autre porte, celle des cycles. La croix céleste, les quatre points cardinaux, les axes orthogonaux, les quatre éléments, les quatre saisons, les quatre âges de la vie ancrent la symbolique dans le cosmos. Puis Lascaux surgit, avec ce rayon d’or éclairant l’entrée et les parois, dévoilant pendant près d’une heure une éternité de bonheur. La grotte devient grotte-temple, mémoire de l’humanité contemplant un instant loin de l’obscurité, la sagesse du passé. Le livre tisse ainsi une histoire longue, où la joie créatrice rejoint la naissance même des images, comme si les premières fresques étaient déjà des prières, déjà des tentatives de faire passer la beauté dans l’âme.

Enfin, « Marianne, suis-je ta sœur ? » apporte une densité politique et spirituelle très précieuse. La voix parle à Marianne, trop éprise de liberté, et confesse ne pas être encore initiée, se glacer, avoir peur, parce que cette idée de fraternité, de sororité, renvoie sans cesse à la réalité. Ce tremblement n’est pas faiblesse, il est lucidité. La fraternité proclamée devient une exigence concrète, parfois terrifiante, parce qu’elle demande de tenir ensemble les différences sans les dissoudre. Le texte dit aussi la difficulté de lever le bras, de porter le bonnet phrygien, de dévoiler le sein, parce que cela suggère non un commencement mais une fin. Puis il bascule vers une affirmation profonde. Marianne, tu es ma sœur, nos liens dépassent les apparences et les appartenances, ils s’inscrivent dans un temps et un espace sans décadence. La sororité ne se réduit pas à une identité. Elle devient alliance au-dessus des assignations. La voix conclut qu’elle suivra demain les pas de sa grande sœur, la main sur le cœur. Ce geste lie la cité à l’âme, l’idéal à la chair.

À ce stade, la cohérence de l’ouvrage apparaît plus fortement encore. Tout y parle de portes, de seuils, de grottes, de châteaux, de cachots secrets, d’œufs primordiaux, de vallées où s’évanouit le bruit, de marches sous la lune, de solstices, d’eaux salvatrices, de feux qui purifient. Nous sommes dans une cartographie du passage. La beauté n’est jamais fixée. Elle circule. Elle est le moyen d’un franchissement. Et la joie n’est pas une émotion aléatoire. Elle est la conséquence spirituelle d’un travail, d’une transmutation, d’une patience, d’une métamorphose.

Cette intensité est d’autant plus convaincante que le livre demeure choral

De la beauté à la joie : la GLFF et l’art comme discipline de lumière
Liliane-Mirville-GLFF

Il n’est pas la voix isolée d’un écrivain cherchant son style. Il est une polyphonie portée par la Grande Loge Féminine de France, qui assume un geste de création collective. Sous l’impulsion de Liliane Mirville, Très Respectable Grande Maîtresse, l’ouvrage s’inscrit dans une dynamique où l’obédience n’est pas seulement une institution, mais une force de transmission. Caroline Chabot Laloy, Grande Maîtresse Adjointe, accompagne ce mouvement de cohérence. Annie Debray, Conseillère fédérale, garantit une tenue éditoriale qui permet aux textes de dialoguer sans s’annuler, tandis que l’ensemble respire dans une mise en forme graphique due à Caroline Keppy, où le bleu devient espace, silence, intervalle, et où le blanc n’est pas vide mais lieu d’écho. Dans la tradition initiatique, cela a un sens profond. La parole n’y appartient pas à l’ego. Elle se met au service de la chaîne.

Il faut dire un mot, enfin, de l’objet lui-même

Car l’ouvrage se revendique comme transmission et cela passe aussi par sa fabrication. Le fait qu’il soit imprimé à Montreuil – département de la Seine-Saint-Denis, en région Île-de-France – n’est pas une mention anodine.

Nous y lisons une fidélité au geste artisanal, au proche, au maîtrisé, au traçable, presque une éthique matérielle répondant à l’éthique intérieure. Dans un monde où tant d’objets culturels naissent sans lieu et sans main, cette précision donne au livre une épaisseur supplémentaire, et elle pose une question simple, donc essentielle. Que signifie “transmettre” si nous acceptons, pour des raisons de coût ou d’habitude, de déléguer à l’autre bout du monde ce que nos ateliers savent encore accomplir avec excellence.

De la beauté à la joie : la GLFF et l’art comme discipline de lumière
GLFF Héléna Ballardi La joie de la transformation

Cette décision prend d’autant plus de relief que d’autres obédiences ont fait des choix inverses, parfois de manière réitérée. La mention « Printed by BPC in China in November 2021 », relevée sur certaines publications de la Grande Loge Nationale Française, rappelle que la délocalisation n’est pas un accident isolé, mais une option. Il ne s’agit pas d’ouvrir un procès, mais d’assumer un discernement. À l’heure où l’empreinte carbone des transports et des chaînes logistiques longues n’est plus une abstraction, comment ne pas interroger l’impact environnemental de tels arbitrages. Et comment ne pas entendre aussi, derrière la question écologique, celle du respect de notre main-d’œuvre, de notre belle âme d’œuvre française, de nos imprimeurs, de nos métiers du livre, de ce savoir-faire patient qui tient l’encre, le papier, le pli et la reliure comme on tient une promesse.

Dans cette perspective, l’impression française n’est pas un supplément de prestige. Elle est un acte d’alignement. Le livre parle de pierre, d’eau, de feu, de patience, de travail, de métamorphose, et il choisit, jusque dans sa matérialité, de ne pas trahir cette leçon. Il rappelle, sans militantisme tapageur, qu’un bel ouvrage n’est pas seulement un contenu, mais une manière de faire, et que la joie créatrice commence aussi là, dans le respect du geste humain, dans le souci du monde commun, dans l’attention portée aux conséquences de nos choix. C’est une joie qui ne flotte pas hors-sol. Elle s’inscrit, elle s’imprime, elle se prouve.

De la beauté à la joie : la GLFF et l’art comme discipline de lumière

Et c’est pourquoi nous refermons ce volume avec une évidence calme, presque solennelle

De la beauté à la joie n’est pas seulement un beau livre, c’est un acte de transmission qui a la tenue d’une œuvre. Il mériterait un prix littéraire, non comme une médaille ajoutée au bleu de ses pages, mais comme la reconnaissance d’un travail juste, d’une parole collective devenue chant, d’une lumière gagnée sur l’ombre par la patience et par le style.

De la beauté à la joie : la GLFF et l’art comme discipline de lumière

Pour les 80 ans de la Grande Loge Féminine de France, il offre ce que les anniversaires devraient toujours célébrer : non pas la commémoration, mais l’élan, non pas le souvenir, mais la promesse, et cette joie grave qui dit, en silence, que l’œuvre continue.

De la beauté à la joie – Inspiration, création, transmission, en Grande Loge Féminine de France

Les Cahiers de la GLFF – GLFF, 2025, 128 pages, 26 €

De la beauté à la joie : la GLFF et l’art comme discipline de lumière

« Pour vivre heureux, vivons cachés » : Jean-Pierre Claris de Florian et la juste discrétion maçonnique au XXIᵉ siècle

Proverbe si célèbre qu’il a fini par flotter sans racines, « Pour vivre heureux, vivons cachés » naît pourtant d’une fable précise, Le Grillon, où Jean-Pierre Claris de Florian oppose l’éclat du papillon à la paix du retrait. Resituée dans la fin du XVIIIᵉ siècle – celui des salons, des réputations et des basculements révolutionnaires – la maxime prend, au XXIᵉ, une acuité nouvelle.

« Pour vivre heureux, vivons cachés » : Jean-Pierre Claris de Florian et la juste discrétion maçonnique au XXIᵉ siècle
Jean-Pierre Claris de Florian

Époque d’exposition permanente, de brillance numérique, d’identités affichées. Pour un franc-maçon, la question n’est pas de se cacher par crainte, ni de se montrer par vanité, mais d’apprendre l’art de la mesure : protéger l’intime initiatique, respecter la discrétion fraternelle, et témoigner dans la Cité sans se transformer en enseigne.

« Pour vivre heureux, vivons cachés » : Jean-Pierre Claris de Florian et la juste discrétion maçonnique au XXIᵉ siècle
Tombe cimetière de Sceaux

Jean-Pierre Claris de Florian, né le 6 mars 1755 à Sauve et mort le 27 fructidor an II (généralement donné comme le 13 septembre 1794) à Sceaux, est un dramaturge, romancier, poète et fabuliste français. Il appartient à cette fin de XVIIIᵉ siècle où l’on peut encore croire à la vertu civilisatrice des lettres, tout en pressentant déjà que la société de l’esprit est une société du regard : salons, réputation, brillance mondaine, art de plaire puis, brusquement, l’Histoire qui se raidit et transforme l’exposition en péril.

« Pour vivre heureux, vivons cachés » : Jean-Pierre Claris de Florian et la juste discrétion maçonnique au XXIᵉ siècle

Élu à l’Académie française en 1788, Jean-Pierre Claris de Florian est un écrivain reconnu par l’Ancien Régime finissant, au moment même où les assises symboliques de ce monde commencent à se fissurer.

C’est dans ce contexte qu’il faut entendre la formule devenue proverbiale : « Pour vivre heureux, vivons caché »

« Pour vivre heureux, vivons cachés » : Jean-Pierre Claris de Florian et la juste discrétion maçonnique au XXIᵉ siècle
Le grillon

Elle n’est pas un aphorisme détaché, mais la morale d’une fable précise, Le Grillon, où Jean-Pierre Claris de Florian met en scène la tentation de briller et le prix réel de l’éclat. Le grillon, modeste habitant de l’herbe, envie le papillon, superbe et visible ; puis il le voit happé, saisi, déchiré : trop vu, trop convoité, trop offert aux mains. Et le grillon conclut : « Il en coûte trop cher pour briller dans le monde… Pour vivre heureux, vivons caché. »

La leçon n’est pas de fuir la vie mais est d’éviter que la vie soit confisquée par le théâtre social, que l’être intérieur soit mis en gage pour un éclat extérieur.

Or Jean-Pierre Claris de Florian ne parle pas dans le vide

« Pour vivre heureux, vivons cachés » : Jean-Pierre Claris de Florian et la juste discrétion maçonnique au XXIᵉ siècle

Le XVIIIᵉ est le siècle des Lumières, mais aussi celui de la fabrique des réputations. L’opinion se forme, circule, juge et la célébrité existe déjà comme puissance. Puis vient la Révolution, et ce qui était visibilité devient parfois vulnérabilité. Jean-Pierre Claris de Florian, noble, est banni de Paris, se replie à Sceaux, est emprisonné à Port-Libre en 1794, libéré après le 9 thermidor, et meurt peu après, dans une précocité que des sources relient aux souffrances endurées durant sa détention.

Le « vivons caché » prend alors une coloration plus grave. Non pas l’éloge d’une lâcheté, mais la conscience qu’une société peut se retourner contre ceux qu’elle a trop bien identifiés.

Transportée au XXIᵉ siècle, la maxime devient presque prophétique

« Pour vivre heureux, vivons cachés » : Jean-Pierre Claris de Florian et la juste discrétion maçonnique au XXIᵉ siècle

Nous vivons dans une économie de l’exposition. Le briller dans le monde s’est industrialisé en profils, flux, prises de parole continues, identités affichées, et parfois en procès permanents. Dans ce décor, la question maçonnique que tu poses est décisive : un franc-maçon doit-il se dévoiler ou non ? La réponse initiatique n’est ni toujours ni jamais. Elle est mesure.

Car la franc-maçonnerie connaît une triple exigence

Il y a d’abord la protection du vécu initiatique, ce qui ne se réduit pas à une information, mais relève d’une expérience intérieure. Le symbole ne se raconte pas comme un fait divers. Il y a ensuite la discrétion fraternelle. Ne pas exposer autrui, ne pas transformer la loge en annuaire, ne pas livrer au dehors ce qui doit rester à l’abri pour demeurer fécond.

Et il y a enfin la responsabilité dans la Cité : la parole du citoyen, la rectitude de l’homme, l’engagement éthique qui, lui, n’a pas vocation à se cacher derrière un rideau. Autrement dit, le franc-maçon n’a pas à “se montrer” pour se prouver, mais il n’a pas non plus à “se taire” pour se dérober.

C’est ici que Jean-Pierre Claris de Florian devient une boussole

« Pour vivre heureux, vivons cachés » : Jean-Pierre Claris de Florian et la juste discrétion maçonnique au XXIᵉ siècle
« Vivons caché »

Se cacher n’est pas se nier. « Vivons caché », lu maçonniquement, signifie : ne pas faire de l’appartenance un ornement, un argument d’autorité, un titre de domination, un capital social. Refuser que l’ego s’empare du signe. Refuser que la visibilité serve d’aliment au paraître. Le grillon n’est pas honteux : il est libre. Il choisit une lumière qui n’attire pas les mains prédatrices. Il choisit la paix d’un centre plutôt que le vacarme d’une vitrine.

Mais la même boussole oblige à l’autre versant

Si l’antimaçonnisme caricature, si la rumeur accuse, si l’ignorance simplifie, le silence systématique peut devenir une fuite, et la discrétion une démission. Jean-Pierre Claris de Florian n’enseigne pas l’effacement : il enseigne la lucidité sur le coût du « briller ». Au XXIᵉ siècle, l’enjeu n’est donc pas de se rendre invisible ; il est de régler la distance : parler quand il faut, se taire quand il convient ; expliquer les principes sans livrer l’intime ; témoigner sans s’exhiber ; assumer sans se vendre.

Ainsi, la question « doit-il se dévoiler ? » se reformule en question plus initiatique

Pourquoi le ferait-il ? Si c’est pour convaincre, rassurer, instruire, dissiper les fantasmes, ouvrir un chemin de compréhension, alors la parole peut être juste. Si c’est pour briller, peser, impressionner, se distinguer, alors Jean-Pierre Claris de Florian prévient : « il en coûte trop cher ». Et ce « trop cher », aujourd’hui, n’est pas seulement social. Il peut être intérieur : perte de simplicité, inflation de l’ego, confusion entre œuvre et image.

La morale de Jean-Pierre Claris de Florian, resituée dans son siècle et relue dans le nôtre, devient alors une maxime de tenue.

« Pour vivre heureux, vivons cachés » : Jean-Pierre Claris de Florian et la juste discrétion maçonnique au XXIᵉ siècle
Sceaux, Jardin des Félibres, buste de J.-P. Claris de Florian

La discrétion n’est pas un masque, c’est une discipline. Elle n’interdit pas la lumière ; elle la purifie. Elle rappelle qu’il existe une clarté qui éclaire, et une clarté qui expose. Le franc-maçon n’a pas vocation à se cacher du monde ; il a vocation à ne pas se laisser prendre par le monde. Et, comme le grillon, à préserver en lui une retraite profonde non pour disparaître, mais pour demeurer vrai.

Le grillon de Jean-Pierre Claris de Florian ne choisit pas l’ombre

il choisit une lumière qui ne piège pas. Au XXIᵉ siècle, où le projecteur se confond trop souvent avec la vérité, la discrétion maçonnique n’est ni un secret crispé ni un silence commode : elle est une tenue intérieure. Se dévoiler, parfois, peut relever du témoignage ; se taire, souvent, relève de la maîtrise. Entre les deux, il existe une voie droite : celle qui refuse de « briller dans le monde » au prix du centre, et qui rappelle, simplement, qu’une vie heureuse n’est pas une vie cachée mais une vie préservée.

« Pour vivre heureux, vivons cachés » : Jean-Pierre Claris de Florian et la juste discrétion maçonnique au XXIᵉ siècle

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