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La revue de la Grande Loge de France explore le champ du sacré

Nous entrons dans ce numéro de Points de Vue Initiatiques (PVI) comme l’on franchit un parvis à l’aube, lorsque les couleurs basculent et que la parole cesse d’être bavarde pour redevenir service. Ce 217e numéro porte un titre qui ne cherche pas l’effet mais la vérité d’un seuil. Tout est sacré. Nous lisons, nous respirons, nous éprouvons surtout la cohérence d’un chantier qui ne juxtapose pas des articles mais organise une élévation intérieure.

Jean-Raphaël Notton, Grand Maître de la Grande Loge de France
Jean-Raphaël Notton, Grand Maître de la Grande Loge de France

Jean-Raphaël Notton ouvre la marche avec une adresse franche qui relie l’événement et la Tradition. Élu au solstice d’été, le Grand Maître inscrit son mandat sous le signe de l’initiation. Il retient une devise de chevalerie qui est aussi une consigne maçonnique, Visita Interiora Terrae, et nous invite à descendre dans l’épaisseur de nous-mêmes afin de rouvrir la mine des symboles. Il salue la revue comme un instrument de transmission et de rayonnement, non un simple bulletin, et il confie à Olivier Balaine une mission qui ne relève pas de l’intendance mais du sens.

La revue est présentée comme une fenêtre ouverte sur le monde et nous comprenons que ce mot de fenêtre signifie orientation, souffle, responsabilité.

Être heureux du présent n’empêche pas d’oser de grandes ambitions pour la diffusion d’une pensée maçonnique française qui ne renie ni l’histoire ni la modernité. Dans cette page inaugurale vibre une chose rare, la joie grave d’un homme qui sait que les mots ne suffisent pas et que le rituel est une pédagogie du réel.

Olivier Balaine tient ensuite la plume avec la fermeté des éditeurs qui aiment la nuance. Il rappelle que la notion de sacré n’a de poids que si elle continue d’opérer une séparation. Nous sentons passer la leçon d’Émile Durkheim, non comme une thèse mais comme une pierre d’angle. Si tout est sacré, plus rien ne l’est, car l’œuvre du sacré commence par distinguer. Le directeur ne transforme pas cette exigence en dogme. Il décrit le passage par les rites, la lenteur des gestes, l’offrande qu’est chaque consécration. Il évoque la profanation qui blesse et qui paradoxalement révèle la valeur de ce qui fut consacré. Il rappelle que l’excès de sacralisation peut enfermer, tout comme l’excès inverse, la désacralisation brutale, peut ruiner les attaches sensibles qui nous tiennent debout. Nous sentons dans cette page une éthique de l’attention, une politique du temps, une fraternité des désaccords tenus. La revue se place à la croisée des pensées contemporaines et de la Tradition vivante. Elle accueille des voix qui ne pensent pas à l’identique et qui pourtant travaillent de concert à l’élévation du lecteur.

Le cœur battant du numéro se trouve dans l’entretien avec André Comte-Sponville.

Le philosophe y parle avec la franchise qui le caractérise. Nous connaissons sa fidélité à l’esprit laïque, son athéisme sans fanfare, son attention passionnée aux vertus. Ici, il rappelle que si tout est sacré, il n’y a plus de sacré, ce qui oblige à réserver ce mot pour ce qui exige une attitude de respect, de retrait, de reconnaissance. André Comte-Sponville refuse de confondre sacré et religieux. Il distingue la transcendance théologique et la transcendance de valeur, celle qui surgit lorsque nous rencontrons quelque chose qui nous dépasse sans nous écraser, qui nous oblige sans nous déposséder. Il parle de l’amour, du courage, de la justice, non comme d’idées vides, mais comme de réalités qui nous réclament. Il assume que l’on peut vivre pleinement la profondeur sans invoquer un dieu. Et pourtant, tout au long de l’entretien, nous lisons une manière de prière implicite, une discipline de l’âme qui est sœur de la nôtre. Il n’ignore pas les risques d’un sacré dilué dans l’émotion ou dans l’idéologie. Il appelle à discerner, à nommer avec précision, à ne pas céder au vertige d’un vocabulaire grandiloquent. Son exigence rejoint l’épure du Temple, où l’outil est à sa place, où la parole est cadrée, où la liberté ne s’oppose pas à la règle mais s’y ajuste.

André Comte-Sponville en 2014

Ce dialogue éclaire la pratique maçonnique avec une netteté nouvelle. Dans le Temple, nous ne sacralisons ni des objets, ni des personnes, ni des opinions. Nous consacrons un espace et un temps pour travailler à l’édification de l’humain.

Nous savons que la séparation d’avec le monde profane n’est pas mépris mais méthode.

Nous faisons de la porte une articulation, non un mur. André Comte-Sponville nous aide à formuler ce qui parfois s’éprouve sans se dire. Il montre qu’il existe une expérience laïque du sacré qui n’est pas une religion bis, et qui peut néanmoins rencontrer les traditions religieuses sans les caricaturer. Cette rencontre est précieuse. Elle rappelle au franc-maçon que l’universalité ne grandit pas par uniformisation, qu’elle procède par justesse, par reconnaissance, par patience.

La revue fait dialoguer cette perspective avec d’autres voix.

Muhammad Vâlsan, héritier de René Guénon, réancre le mot sacré dans la profondeur de la Tradition primordiale. Là encore, pas de chapelle. Il s’agit de tenir ensemble l’exigence d’un principe métaphysique et l’expérience concrète des rites. La tension est féconde. Elle invite à habiter notre rite écossais avec un cœur écartelé vers le haut et les pieds au sol, dans l’exacte mesure du pas. D’autres contributions explorent les frontières et les passages, la loi qui sépare l’humain et le plus qu’humain, la chair et les cinq sens, le compas qui libère parce qu’il contraint, le Proche-Orient où l’initiation trace ses chemins de pierre et de vent. Les portraits d’initiés rappellent que la mémoire maçonnique a des visages. Les arrêts sur images, les lectures et même l’humeur du temps composent une polyphonie qui nous tient éveillés.

Ce qui frappe dans l’ensemble, et qui dépasse la simple addition des sujets, tient à une justesse d’intonation.

Jean-Raphaël Notton engage la revue dans un mouvement de fidélité inventive. Olivier Balaine soutient ce mouvement par une direction éditoriale sobre et ferme. Les auteurs se répondent sans se confondre. Nous traversons le numéro comme on suit un fil d’Ariane, non pour sortir d’un labyrinthe, mais pour consentir à un voyage intérieur. La maçonnerie y est pensée comme une pédagogie du sacré au cœur de la cité. Ni Église ni parti, mais un art de vivre qui corrige les passions tristes, qui répare les liens abîmés, qui réapprend à nommer.

L’entretien avec André Comte-Sponville résonne alors comme une chambre d’échos pour nos propres travaux. Le philosophe ramène le mot sacré à sa gravité. Il propose de reconnaître la source d’obligation qui se manifeste dans certaines expériences humaines, expérience de beauté, de vérité, de bonté, de fidélité. Nous retrouvons le geste maçonnique qui écarte et qui rassemble. Écarter pour ne pas tout confondre. Rassembler pour faire œuvre commune. Nous entendons aussi une critique utile. Parfois, trop de paroles étouffent l’expérience. Parfois, la sacralisation devient idole. Parfois, le rituel se vide. L’athée fidèle nous oblige à retrouver l’élan, à réaccorder la forme et la flamme. Dans la Loge, nous pouvons lui répondre par des actes. Silence gardé. Outils nettoyés. Parole tenue. Bienfaisance discrète. Progression mesurée. Il y a là une alliance possible entre une sagesse laïque et une sagesse initiatique. Elle n’efface pas les différences. Elle leur donne une fécondité.

Nous refermons le numéro avec gratitude et vigilance. Gratitude pour la qualité des écritures, la densité des idées, le soin des images, l’architecture générale qui n’écrase jamais et souvent élève. Vigilance car tout chantier peut se relâcher et nous savons que la Tradition ne tient que si nous la vivons.

4e de couv., nuage de mots

Le choix de la devise Visita Interiora Terrae nous accompagne.

Il ne s’agit pas de se complaire dans l’introspection, mais de visiter pour mieux servir, de descendre pour mieux remonter, d’éprouver la matière de nos vies afin de la transfigurer en œuvre. Le lecteur sort grandi lorsqu’il accepte ce pacte. Il sort surtout requis. Le monde a besoin d’une maçonnerie qui respire avec lui, non à côté de lui. Une maçonnerie qui sait que le sacré commence par une manière d’habiter le temps, par une manière de parler à voix basse, par une manière d’agir sans bruit.

Brève biographie et repères bibliographiques d’André Comte-Sponville
André Comte-Sponville naît en 1952. Normalien, agrégé de philosophie, il enseigne à l’université avant de se consacrer à l’écriture et aux conférences. Sa pensée croise la fidélité aux vertus antiques et l’exigence d’une laïcité heureuse. Il refuse la croyance et ne renonce pas à la spiritualité, posture qu’il nomme athée fidèle. Son œuvre se caractérise par une clarté ferme, une attention aux mots du cœur et un goût du réel. Parmi ses ouvrages majeurs figurent Petit traité des grandes vertus, Traité du désespoir et de la béatitude, La sagesse des modernes en dialogue avec Luc Ferry, Le capitalisme est-il moral, L’esprit de l’athéisme. Ses livres sur la joie, la fidélité, l’amour et la mort accompagnent des générations de lecteurs. Sa présence dans ce numéro ne vaut pas adoubement idéologique. Elle manifeste l’ambition de la revue, faire dialoguer la Tradition maçonnique avec des pensées contemporaines de haute tenue.

Olivier Balaine

Nous conservons de cette lecture une image qui tient du symbole. Une porte ouverte sur un sol de damier, un rayon qui coupe la poussière, des outils posés, des voix qui n’empiètent pas les unes sur les autres. À l’oreille, une phrase de Jean-Raphaël Notton qui rappelle la tâche et la joie du service. À la main, l’éditorial d’Olivier Balaine qui nous interdit de dormir sur des mots trop grands. Au cœur, l’appel d’André Comte-Sponville qui demande que nous honorions ce que nous tenons pour plus grand que nous, par la conduite, par l’attention, par la fidélité. Alors seulement, tout peut devenir sacré sans perdre sa mesure, car tout est travaillé par la lumière et rien n’est sacrifié à l’orgueil. Nous refermons la revue comme on éteint les feux en fin de Tenue, avec la certitude qu’ils continuent de briller dedans, et que la ville, au dehors, n’attend que notre pas juste.

Points de Vue Initiatiques – « Tout est sacré »

Revue de la Grande Loge de France – Vivre la tradition

GLDF, #217, septembre 2025, 120 pages, 8 €

PVI, la page sur le site public de la GLDF – La page FacebookGLDF, rubrique « Actualité littéraire »

16/10/25 : Samuel Paty, 5 ans après – une soirée hommage pour défendre la liberté d’expression

Le 16 octobre 2020, la France était frappée par un drame qui a ébranlé les fondements mêmes de la République : l’assassinat de Samuel Paty, un professeur d’histoire-géographie du collège du Bois-d’Aulne à Conflans-Sainte-Honorine. Âgé de 47 ans, ce père de famille dévoué à l’éducation avait osé enseigner la liberté d’expression en montrant des caricatures de Mahomet à ses élèves de troisième, dans le cadre d’un cours sur la laïcité. Son geste pédagogique, conforme aux valeurs de l’École républicaine, lui a valu une décapitation barbare par un terroriste islamiste, sous les yeux d’une société parfois déchirée par les tensions communautaristes.

Cinq ans plus tard, la mémoire de Samuel Paty reste vive, et son sacrifice continue d’incarner la lutte pour la laïcité et la liberté pédagogique. Pour marquer cet anniversaire tragique, l’association Unité Laïque, en partenariat avec le Barreau des Avocats de Paris et la Mairie du 9e arrondissement, organise une soirée hommage émouvante. Intitulée « Samuel Paty, 5 ans après », cette manifestation se tiendra le jeudi 16 octobre 2025, de 18h30 à 20h30, dans la prestigieuse Salle Rossini de la Mairie du 9e arrondissement de Paris. Cet événement n’est pas seulement un moment de recueillement, mais un acte de résistance collective contre l’obscurantisme et un appel renouvelé à la vigilance républicaine.

Une soirée riche en symboles et en émotions

Au cœur de cette soirée, des élèves de la classe de première du Lycée Camille-Claudel de Palaiseau mettront en scène quatre extraits de la pièce Le Professeur, écrite par Émilie Frèche. Cette représentation théâtrale, portée par la voix des jeunes, rappellera avec force le quotidien des enseignants confrontés à la haine et à l’intolérance. Elle symbolisera la transmission intergénérationnelle des valeurs laïques, en écho à l’engagement de Samuel Paty pour une éducation émancipatrice.

La soirée réunira des figures emblématiques du combat pour les droits et la laïcité. Parmi les intervenants attendus :

  • Delphine Bürkli, maire du 9e arrondissement de Paris, qui accueillera l’événement dans sa mairie ;
  • Mickaëlle Paty, sœur de Samuel, dont la dignité exemplaire depuis cinq ans inspire le pays entier ;
  • Alain Jakubowicz, président d’honneur de la LICRA (Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme), voix forte contre toutes les formes de discrimination ;
  • Alain Seksig, inspecteur académique honoraire et vice-président du Comité Laïcité République (CLR), expert en éducation laïque ;
  • Pierre Hoffman, bâtonnier de Paris ou son représentant, incarnant le rôle des juristes dans la défense des libertés ;
  • Jean-Pierre Sakoun, président d’Unité Laïque, qui pilote cette initiative avec détermination.

Ces personnalités, unies par un même idéal, partageront leurs réflexions sur l’héritage de Samuel Paty et les défis actuels pour la laïcité en France. Des discours poignants, des témoignages personnels et des appels à l’action ponctueront la soirée, transformant le deuil en un élan collectif pour l’avenir.

Un contexte qui interpelle la société française

L’assassinat de Samuel Paty n’était pas un fait isolé. Il s’inscrivait dans une série d’attentats qui ont visé la liberté d’expression en France, de Charlie Hebdo à l’Hyper Cacher, en passant par le Bataclan. Ce drame a révélé les failles d’une société où la laïcité, pilier de la République, est parfois remise en question par des discours extrémistes. Des enquêtes postérieures ont mis en lumière comment des rumeurs propagées sur les réseaux sociaux avaient attisé la haine contre l’enseignant, menant à son exécution.

Cinq ans après, la France fait face à une recrudescence des tensions : discours haineux en ligne, pressions communautaires dans les écoles, et une jeunesse parfois perdue face à la radicalisation. Cette soirée hommage s’inscrit donc dans une démarche militante. Unité Laïque, association fondée pour promouvoir la laïcité et l’unité républicaine, rappelle que « la mémoire de Samuel Paty nous oblige ». Elle invite tous les citoyens – enseignants, parents, élus, militants – à se mobiliser pour que de tels actes ne se reproduisent plus.

Comment participer ?

L’entrée à cette soirée est gratuite, mais l’inscription est obligatoire pour des raisons d’organisation. Vous pouvez vous enregistrer dès à présent via ce lien : https://docs.google.com/forms/d/e/1FAIpQLSeFKEpfrUGppRYp2Lj6s20gbvOreFHixHJrAmpoJH74fYJhnQ/viewform. Un poster de l’événement est également disponible en téléchargement ici : https://unitelaique.org/wp-content/uploads/2025/09/SAMUEL-PATY-2025-2.pdf.En participant, vous rejoignez un mouvement plus large pour la défense de l’École laïque et de la liberté d’enseigner. Comme l’écrivait Samuel Paty dans ses préparations de cours, « l’éducation est le meilleur rempart contre l’ignorance ». Que cette soirée du 16 octobre soit un phare dans la nuit, illuminant le chemin vers une République plus unie et plus forte.Pour plus d’informations, consultez le site d’Unité Laïque : unitelaique.org.

Samuel Paty, présent !

À Jalès, une ancienne commanderie templière abrite des trésors archéologiques

De notre confrère cnrs.fr

Située dans la plaine ardéchoise, cette ancienne commanderie des Templiers recèle des collections uniques en Europe et abrite des recherches scientifiques à visée internationale.  C’est un petit bijou architectural au milieu de la plaine ardéchoise. La commanderie de Jalès, qui rassemble un ensemble de bâtiments tenant à la fois du monastère et de la ferme, s’étend sur un domaine de 1,9 hectares entre Aubenas et Alès. Fondé par l’Ordre du Temple dans le deuxième tiers du XIIe siècle, le lieu permettait jadis de procurer des fonds à l’ordre religieux et militaire, en particulier grâce à l’exploitation des terres agricoles.

Jalès demeure aujourd’hui parmi les commanderies les mieux conservées de l’époque sur les quelques huit cents disséminées à travers toute la France par les Templiers. 

Le site a subi diverses transformations au fil des siècles. Passé aux Hospitaliers au début du XIVe siècle, il traverse la guerre de Cent Ans et les guerres de Religion. Au XVIIIe siècle, il est occupé par des troupes gagnées à la Contre-Révolution, puis vendu comme bien national en 1793. « La commanderie sera achetée par la famille d’un paysan ardéchois protestant érudit puis léguée en viager au département qui en hérite définitivement en 1975. Elle est partiellement laissée à l’abandon jusqu’à ce que Jacques Cauvin, préhistorien, se prenne d’un véritable coup de foudre pour ce lieu historique et décide d’y implanter en 1984 les bureaux de l’Institut de préhistoire orientale », explique Frédéric Abbes, directeur du laboratoire Archéorient1 . Aujourd’hui, le lieu, inscrit sur la liste des monuments historiques, abrite toujours une antenne de ce laboratoire sous co-tutelle CNRS.

Céréales, céramiques et vers à soie

Sur le plan architectural et géographique, Jalès dispose en effet de nombreux atouts. Ses 800 m² de locaux accueillent un nombre imposant de collections archéologiques. Sa magnanerie, ce bâtiment où l’on pratiquait jadis l’élevage des vers à soie, permet d’entreposer certains objets fragiles. Construit en majorité à partir du XVIe siècle dans le sud de la France, ce type de bâtisse a été conçu pour maintenir une température stable essentielle au développement des vers à soie. De facto, il est propice à la conservation des œuvres. Enfin, les prairies qui entourent les bâtiments offrent un terrain inespéré pour conduire des expérimentations scientifiques. Jacques Cauvin et les archéo-botanistes de son équipe ont d’ailleurs tenté à la fin des années 1980 d’y planter des cultures sauvages de céréales proches des spécimens que cultivaient les femmes et hommes du Néolithique. Cette recherche originale a conduit à mieux comprendre comment les grains ont pu se modifier et devenir domestiques sous l’influence de l’agriculture.

Encore aujourd’hui, le lieu accueille des ateliers destinés à permettre aux scientifiques et aux étudiants de reproduire les savoir-faire des populations humaines du passé, de la taille de silex à la reproduction de céramiques. « En reconstituant les gestes et les savoir-faire des populations préhistoriques, la taille des silex renseigne les archéologues non seulement sur les compétences techniques des premiers humains, mais aussi sur leurs modes de vie. Les silex taillés peuvent également être utilisés pour des études archéologiques approfondies en comparant les résultats avec des vestiges archéologiques », détaille Séverine Sanz, ingénieure d’études CNRS à Jalès. Alors qu’en France comme en Europe, les formations de ce type se sont raréfiées depuis plusieurs années, le laboratoire a également accueilli ces dernières années une formation sur la lecture et l’interprétation des chaînes opératoires céramiques, une discipline qui consiste à reconstituer les étapes du processus de création et d’utilisation de ces objets. 

Jalès offre aux scientifiques la possibilité de reconstituer les gestes et savoir-faire du passé, à l’instar de ces archéologues construisant un four de potier expérimental© Thibaut VERGOZ / Archéorient / CNRS Images

Des collections archéologiques uniques au monde

Mais ce n’est pas seulement la reproduction expérimentale de céramiques et de taille de silex qui attirent les scientifiques du monde entier. Avec sa superficie géante de 250 m², la commanderie possède l’une des seules carothèques d’Europe capable d’accueillir des carottes sédimentaires dites « mono-run » de six mètres de long. Ces carottes sédimentaires sont une prouesse technique car la longueur de l’échantillon permet d’étudier plus de périodes historiques. Toutefois, beaucoup de salles d’archives ne sont actuellement pas en mesure d’accueillir de tels échantillons en raison de leur taille imposante. 

Jalès abrite surtout une collection archéologique hors du commun, avec des objets issus principalement de la période néolithique au Proche Orient. Les chiffres de la collection donnent le tournis : « On parle de 900 portoirs d’objets stockés, soit des dizaines de milliers d’objets unitaires. C’est colossal comme collection », commente Frédéric Abbes. D’autant plus que les réserves abritent des objets qui ont parfois disparu des réserves de leur pays d’origine, comme en Syrie, où la guerre a ravagé le patrimoine archéologique. La plupart ont été ramenés par l’équipe de Jacques Cauvin dans les années 1970 à 2000, notamment au moment des fouilles archéologiques de sauvetage réalisées en amont de la construction des barrages de l’Euphrate. Prenant part à l’opération, le préhistorien ramène des spécimens d’outillages, en os et en silex, ainsi que des échantillons de faune, de flore, de terre (os, graines, charbons). Autant de curiosités qui n’ont pas d’intérêt muséographique mais qui présentent un réel intérêt pour les archéologues et leurs recherches.

Au fil du temps, cette collection historique est venue s’enrichir d’autres collections destinées à la recherche en archéologie. Jalès dispose ainsi d’une ostéothèque, autrement dit une collection de squelettes d’animaux, constituée au fil des années. Ces squelettes servent de référence pour comparer et identifier les restes osseux trouvés sur des sites archéologiques. Ils permettent aux archéozoologues d’affiner l’identification des espèces, de déterminer l’âge et le sexe des animaux afin d’améliorer leurs études sur les pratiques alimentaires, l’élevage, la chasse, et l’évolution des animaux domestiques ou sauvages. La commanderie abrite aussi une collection sédimentaire unique au monde. Les prélèvements de stratigraphie archéologique ont été réalisés sur les plus importants sites antiques du pourtour de la Méditerranée : Grèce, Syrie, Liban, Égypte, Tunisie, Maroc, Italie… Là encore, certains échantillons ou carottages sont des témoins uniques de l’histoire et des conditions climatiques, géologiques et environnementales passées du site géographique où ils ont été prélevés. « Pendant dix ans, la Syrie était fermée. Nous disposions donc d’une des rares archives sédimentaires encore accessibles sur ce pays. D’autres pays du pourtour méditerranéen, comme l’Égypte et la Grèce, ont en outre modifié leur législation pour rendre difficile, voire interdire l’exportation d’échantillons sédimentaires. Nous disposons des rares échantillons disponibles hors de leurs frontières administratives », explique Jean-Philippe Goiran, géoarchéologue au CNRS au sein d‘Archéorient. 

La commanderie abrite une ostéothèque de renom© Claire GIGUET / Archéorient

Le mythe du Tonneau des Danaïdes : une peine éternelle et son écho dans la Franc-maçonnerie

Dans les profondeurs de la mythologie grecque, le mythe des Danaïdes offre une parabole fascinante sur la culpabilité, l’effort vain et la quête sans fin. Ce récit, ancré dans l’imaginaire collectif, trouve un écho inattendu dans les symboles et les enseignements de la Franc-maçonnerie, une société initiatique dédiée à l’amélioration de soi et à la fraternité. Explorons cette histoire intemporelle et ses résonances modernes.

Le Mythe des Danaïdes : une condamnation éternelle

Tonneau des Danaïdes

Les Danaïdes sont les cinquante filles du roi Danaos, figure légendaire de la Grèce antique. Pour échapper à un mariage forcé avec leurs cousins, les fils d’Égyptos, elles commettent un acte dramatique : sur l’ordre de leur père, elles assassinent leurs époux la nuit de leurs noces, à l’exception d’Hypermnestre, qui épargne Lynée par amour. Ce crime, bien que motivé par la défense de leur liberté, attire la colère divine. Condamnées aux Enfers, les Danaïdes se voient infliger une peine symbolique et cruelle : remplir un tonneau sans fond avec de l’eau, un labeur éternel et inutile.

Ce châtiment incarne plusieurs thèmes profonds. Il reflète d’abord la culpabilité et l’impossibilité d’une rédemption complète, les Danaïdes étant enchaînées à une expiation sans fin. Le tonneau sans fond, quant à lui, symbolise l’absurde, une tâche vouée à l’échec qui met en lumière la vanité humaine face à des lois immuables. Cette image a traversé les siècles, donnant naissance à l’expression « tonneau des Danaïdes », utilisée aujourd’hui pour désigner une entreprise stérile ou un effort perpétuel sans résultat tangible. Le mythe, ainsi, interroge notre rapport à l’effort, à la mémoire et aux conséquences de nos actes.

Un parallèle avec la Franc-maçonnerie

La Franc-maçonnerie, société philosophique et initiatique, offre un cadre où ce mythe trouve une résonance symbolique inattendue. Bien que les contextes diffèrent, plusieurs parallèles émergent, enrichissant la réflexion.

Le travail incessant comme quête de perfection

En loge maçonnique, le maçon est invité à tailler sa « pierre brute » pour en faire une « pierre cubique », symbole d’une perfection morale et spirituelle. Comme le tonneau des Danaïdes, ce processus n’atteint jamais une fin absolue. Cette quête sans terme devient une métaphore de l’amélioration personnelle, un idéal que les francs-maçons poursuivent avec humilité, acceptant que la perfection reste hors de portée.

L’épreuve comme chemin vers la Lumière

Les Danaïdes, contraintes à leur tâche par les juges des Enfers, subissent leur sort comme une conséquence de leurs actes. De manière similaire, les francs-maçons traversent des épreuves initiatiques pour accéder à une compréhension plus profonde. Là où les Danaïdes sont prisonnières, les maçons y voient une opportunité : l’effort, même apparenté à un échec, est une étape vers une élévation spirituelle.

L’eau, symbole de purification et de savoir

comme une pierre dans le courant …

L’eau, utilisée pour remplir le tonneau, est un élément central dans la maçonnerie, où elle évoque la purification, la régénération et la connaissance. Le fait qu’elle s’échappe sans fin pourrait symboliser la difficulté d’absorber pleinement la sagesse ou de transmettre un savoir parfait. Ce défi incite les maçons à renouveler leur effort, transformant l’absurde en une leçon de persévérance.

La responsabilité collective

Le crime des Danaïdes est un acte collectif, et leur punition les unit dans une souffrance partagée. En Franc-maçonnerie, la fraternité et le travail en loge soulignent une responsabilité mutuelle. Chaque membre contribue à un édifice commun, parfois perçu comme inachevé, à l’image d’un tonneau qui ne se remplit jamais, renforçant l’idée d’un effort collectif vers un idéal supérieur.

Une réflexion universelle

Le mythe du tonneau des Danaïdes, avec sa peine éternelle, invite à méditer sur la vanité et la résilience face à l’impossible. En Franc-maçonnerie, cette idée est sublimée : le labeur sans fin devient une philosophie active. Là où les Danaïdes sont captives d’un châtiment, les francs-maçons y puisent une invitation à transcender les limites humaines à travers le travail, la réflexion et la solidarité.

Ce parallèle ne vise pas à égaler les deux récits, mais à souligner comment des symboles anciens peuvent éclairer des pratiques modernes. Le tonneau sans fond, loin d’être une malédiction, devient dans cette lumière un appel à persévérer, à chercher la lumière même dans l’obscurité de l’échec. Ainsi, le mythe des Danaïdes, vieux de plusieurs millénaires, continue de parler à notre époque, reliant passé et présent dans une quête intemporelle de sens.

Une leçon sur la préservation de l’émerveillement au Pakistan – Le Temple maçonnique devient musée

De notre confrère pakistanais thenews.com.pk – Par Nabil Abro

La Loge des Francs-Maçons, un bâtiment de l’époque coloniale entouré de mystère, rouvre ses portes sous le nom de Musée de la faune du Sindh. J’avais l’habitude de traverser Din Muhammad Wafai Road presque tous les jours sans remarquer le vieux bâtiment en pierre qui se dressait silencieusement derrière ses portes. Pour moi, ce n’était qu’un vestige du passé colonial de Karachi, niché entre les arbres et l’ombre. J’ai finalement appris qu’il ne s’agissait pas d’un bâtiment ordinaire. C’était la Loge des Francs-Maçons, un lieu enveloppé de mystère pendant des décennies. Aujourd’hui, la loge a trouvé une nouvelle vie et est devenue le Musée de la faune du Sindh.

Construite en 1914, alors que Karachi connaissait une expansion rapide sous la domination britannique, la loge était autrefois le lieu de rencontre des francs-maçons, une confrérie internationale influente souvent associée au secret et à l’exclusivité. Ses hautes arches et sa façade en pierre reflétaient la grandeur coloniale. Pour la plupart des habitants de la ville, elle était imprégnée de mystère.

Rares étaient ceux qui pénétraient dans le bâtiment. De nombreuses rumeurs circulaient sur d’étranges rituels et des rassemblements secrets.

« Pour les habitants de Karachi, ce lieu était entouré de mystère »

explique un historien de l’architecture coloniale. « On ignorait ce qui s’y passait, et des mythes se sont développés autour de lui. C’est ainsi qu’il a été surnommé le Jadoo Ghar, ou Maison de la Magie. »

Les années qui suivirent l’indépendance furent difficiles pour la loge. Les francs-maçons perdirent de leur influence et, dans les années 1970, leurs réunions à Karachi cessèrent. Le majestueux bâtiment tomba à l’abandon, ses portes verrouillées et ses secrets s’évanouissant dans le silence. Pendant des décennies, il resta une énigme, admiré de l’extérieur mais abandonné à l’intérieur.

L’histoire prit un nouveau tournant dans les années 1990, lorsque le Département de la faune du Sindh décida de transformer le lodge en musée. Pour une ville peu riche en histoire naturelle, le projet était ambitieux. L’objectif était de préserver la biodiversité du Sindh dans les murs d’un monument chargé d’histoire. Une modeste collection d’animaux empaillés, de photographies et de livres y était exposée, offrant aux habitants un aperçu de la faune de la province. Mais le musée peinait à survivre. Faute de financements suffisants, d’une promotion insuffisante et d’un soutien institutionnel insuffisant, il ferma rapidement ses portes. Pendant près de 29 ans, le bâtiment resta à nouveau négligé, son musée oublié, son potentiel gaspillé et sa façade drapée dans le silence.

En 2020, le silence a finalement été rompu et les choses ont commencé à changer. Le Département de la faune du Sindh, avec le soutien du Programme des Nations Unies pour le développement, a restauré le bâtiment et rouvert le musée, investissant près de 1,6 million de roupies dans ce projet.

L’inauguration ressemblait moins à l’ouverture d’une galerie qu’à la renaissance d’un pan oublié de la ville. « Il s’agissait de bien plus qu’une simple rénovation », a déclaré Javed Ahmed Mahar, conservateur en chef du Département de la faune du Sindh. « Nous souhaitions faire revivre un musée capable de sensibiliser le public à la faune du Sindh tout en respectant l’histoire de ce bâtiment remarquable. Pour nous, c’est un pont entre conservation et culture. »

À l’intérieur, la transformation est saisissante. Le musée présente plus de 300 espèces d’oiseaux, 100 reptiles et 80 mammifères, tous préservés grâce à la taxidermie. Les cerfs semblent figés en mouvement, les faucons déploient leurs ailes en plein vol et les tortues dévoilent leurs carapaces avec des détails réalistes. Une biche se penchant pour protéger son faon figure parmi les expositions les plus admirées, créée par des taxidermistes talentueux qui allient science et art.

Il est important de noter que le musée applique une politique stricte de non-abattage. « Nous sommes là pour célébrer et protéger la faune sauvage, et non pour lui faire du mal », explique Mahar. « Les animaux que vous voyez ici sont morts de causes naturelles. Nous leur avons donné une seconde vie pour que le public puisse apprendre d’eux. »

Le musée abrite également une bibliothèque, considérée comme l’une des plus riches collections de littérature animalière du pays. Certains volumes remontent à près de deux siècles. Ces étagères poussiéreuses recèlent des documents précieux pour les chercheurs et les étudiants. Il est prévu de numériser la collection pour un accès plus large. « Nous disposons ici de documents que vous ne trouverez nulle part ailleurs au Pakistan », explique Mahar. « C’est un trésor de connaissances caché. »

Pour les habitants, la réouverture a également transformé la perception du bâtiment. « Enfants, on nous disait que c’était un lieu hanté, un Jadoo Ghar où des choses étranges se produisaient », se souvient Rafiq Ahmed, un habitant de longue date de Saddar. « Avant, on passait devant, effrayés. Maintenant, j’emmène mes petits-enfants ici et, au lieu d’avoir peur, ils découvrent des animaux. C’est un changement merveilleux. »

D’autres partagent ce sentiment. « Le bâtiment est passé du secret à l’ouverture », explique un historien. « Ce qui était autrefois le pavillon le plus exclusif de Karachi est aujourd’hui un musée public. Ce changement reflète l’évolution de la ville elle-même. »

Le Musée de la faune du Sindh continue de jouer son rôle. Depuis sa réouverture, il accueille des sorties scolaires, des chercheurs, des photographes et des artistes. Les enfants admirent les expositions avec émerveillement. Photographes et peintres animaliers trouvent l’inspiration dans ces expositions réalistes.

Les responsables espèrent que le musée pourra s’agrandir davantage et se transformer un jour en un véritable musée d’histoire naturelle, comparable à ceux des autres grandes villes. « La conservation commence par la sensibilisation. Les musées jouent un rôle essentiel à cet égard », explique Mahar. « Nous voulons que ce soit un lieu où les générations futures viendront découvrir leur environnement. »

L’aspect le plus puissant du musée est peut-être symbolique. La Loge des Francs-Maçons, autrefois considérée comme un lieu de secret et de peur, est devenue un lieu d’apprentissage.

Ses pierres centenaires évoquent encore le passé colonial de Karachi, mais ses salles racontent aussi l’histoire des merveilles naturelles du Sindh.

Pour une ville souvent accusée de négliger son patrimoine, cette transformation est un rare exemple de renouveau.

Le Musée de la faune du Sindh ne se résume pas à des animaux en vitrine. Il s’agit de se réapproprier l’histoire, de remodeler les mythes et de réimaginer des espaces pour le bien public. La Maison de la Magie a rouvert ses portes, mais cette fois, la magie est bien réelle. Elle réside dans la possibilité de redécouvrir le cœur sauvage du Sindh, préservé entre les murs d’un bâtiment autrefois secret.

Briser les petites baronnies maçonniques

La souveraineté de la Loge, l’humilité des Offices

Nous voyons monter, de beaucoup d’Orients – ces jours-ci, plus nombreux depuis le grand Sud-Ouest – une même sidération : ici un Vénérable qui confond maillet et sceptre, là un Surveillant qui tient la Colonne comme on tient un ban, plus loin un Inspecteur de Loge ou un représentant provincial qui parle en suzerain et non en serviteur. Les mots sont durs parce que les blessures le sont. La féodalité s’infiltre parfois sous les voûtes, tel un brouillard qui ternit l’éclat des métaux.

Nulle région n’est indemne, nul rite ni Obédience n’est visé ; seul l’autoritarisme est en cause, où qu’il se loge.

Maître maçon grincheux

Elle prend le visage des petites baronnies, ces micro-pouvoirs qui prétendent régenter la vie de la Loge, du district, de la province, jusqu’à croire avoir « droit de vie et de mort » sur les itinéraires, les travaux, les destins. Nous savons, par l’histoire autant que par le rituel, que la Maçonnerie n’a pas été instituée pour adouber des seigneurs mais pour libérer des ouvriers. Le maillet n’est pas un droit de cuissage, l’équerre n’est pas une verge de commandement ; ce sont des instruments de service.

Le mécanisme est connu. Il commence par une captation douce : le calendrier, l’ordre du jour, la parole distribuée selon l’humeur. Puis survient la mise sous tutelle de l’Atelier : cooptations orientées, silences découragés, visites filtrées, lectures « retenues » pour préserver une paix factice.

L’étape suivante est l’édification d’un égrégore d’obéissance

La critique devient offense, la régularité se confond avec l’allégeance, la fraternité se mesure à l’applaudimètre. À la fin, la Loge ne respire plus qu’au rythme d’un petit nombre et c’est l’âme même de l’Atelier qui se rétrécit. Nous ne parlons pas ici d’autorité légitime – nécessaire, claire, assumée – mais d’autoritarisme, c’est-à-dire d’une dérive où la fonction se nourrit d’elle-même et oublie la pierre à polir.

Maçonne autoritaire

Nous pourrions minorer le phénomène en le renvoyant aux caractères : narcissisme des petites différences, susceptibilités, querelles d’ego. Ce serait trop simple. La tentation féodale est structurelle dès qu’une organisation oublie ses finalités pour ne plus penser qu’en termes de positions. La science des symboles nous instruit pourtant d’un autre ordre : l’Orient n’est pas un trône mais un chantier ; Le mailletage est d’abord un rythme intérieur. Il n’impose pas la cadence mais met la Loge à l’unisson ; la colonne J comme la colonne B doivent demeurer vivantes, contradictoires, hospitalières. Quand les offices se crispent, le Temple se pétrifie et quand la parole se raréfie, la Lumière se fait rare !

Rappelons quelques évidences initiatiques que le tumulte fait parfois oublier

Venerable maîtresse autoritaire

La souveraineté réside dans la Loge réunie, non dans celui qui la préside ; l’élection n’est pas onction mais confiance révocable ; le serment lie à plus grand que soi : à la Loi de la Loge, à l’esprit du Rite, à l’Ordre tout entier. La règle de l’Atelier – ses Règlements, ses anciens usages, la jurisprudence fraternelle – vaut garde-fou contre l’arbitraire. La chaîne d’union n’est pas une corde de traction pour amener tous au même pas, c’est un cercle de respiration où l’on tient et où l’on est tenu. « Gradus » signifie marche : chaque grade oblige à plus d’humilité, non à plus de crédit social.

Que faire, alors, lorsque se lèvent ces petites baronnies qui projettent leur ombre ? D’abord, nommer les choses sans outrager les personnes. Gardons en mémoire cette exigence d’exactitude :

« Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde. »

Albert Camus,

– « Sur une philosophie de l’expression », Poésie 44, n°17, 1944. Dire ce qui blesse avec les mots du Rituel : profanation du silence, détournement des offices, privatisation des outils, confusion entre personne et fonction. Ensuite, réouvrir le Temple à la Loi commune : relire ensemble les Règlements de la Loge, les textes fondateurs de l’Obédience, la lettre du Rite. Rien n’est plus désarmant pour l’arbitraire que la lecture apaisée des règles auxquelles tous ont juré obéissance.

Vient alors l’œuvre de réparation…

 Elle n’est pas spectaculaire. Elle est patiente, presque ascétique. Rendre à la parole sa juste circulation en disciplinant les débats ; restaurer la rotation réelle des charges en veillant à l’alternance et à la formation préalable des officiers ; redonner aux visites et aux échanges inter-Orients leur puissance d’oxygénation ; instaurer des moments de régulation non judiciaires – médiations fraternelles, « tenues de réconciliation », planches d’éthique préparées à plusieurs voix. Il est bon parfois qu’une Loge, après un épisode féodal, s’offre un cycle de travaux explicitement consacrés à l’humilité des offices : « Du service au commandement », « L’usage des outils ne fait pas la main », « Le silence, vertu active ». C’est dans la liturgie même que se trouvent nos remèdes.

Il y a aussi des garde-fous concrets

Rimbaud avait tout compris: « Je est un Autre »

Ils ne brisent pas la poésie du Rite, ils la protègent : calendrier des élections et transmissions clarifié longtemps à l’avance ; votes réellement libres, scrutateurs choisis avec prudence, procès-verbaux fidèles aux débats ; droit de visite et d’expression réaffirmé pour tout Maître, droit d’alerte sobre et fraternel lorsque la forme déraille ; accompagnement par des Frères expérimentés venus d’autres Orients quand la Loge peine à se redresser seule. Dans les structures régionales, rappel qu’aucun « représentant » ne tient son mandat d’une délégation divine mais d’une mission temporaire au service des Loges, et que toute injonction doit pouvoir être relue à la lumière des textes.

Nous n’ignorons pas que la douleur est vive chez ceux qui témoignent

Temple du Grande Oriente Lusitano (GOL)
Temple du Grande Oriente Lusitano (GOL)

Elle l’est davantage quand l’on a donné du temps, des nuits, des pages, des larmes, et que l’on voit la fraternité se racornir. Mais nous savons aussi que l’Ordre, dans sa longue mémoire, a traversé d’autres fièvres. À chaque fois, le retour à la simplicité rituelle, à la sincérité des regards, à l’économie des mots, a fini par déliter les fiefs. L’ego aime les estrades ; la Lumière préfère les Ateliers où l’on taille vraiment.

Gardons-nous des anathèmes

Rien n’est plus tentant que d’opposer les « purs » et les « seigneurs ». Or nous ne guérissons pas la féodalité par une nouvelle croisade. Nous la dissolvons en rappelant que nous sommes tous Apprentis – mais pas éternellement – de quelque chose et responsables les uns des autres – cette fois-ci éternellement. La mainmise se défait lorsque beaucoup de mains se remettent à l’œuvre. Le jour où le Vénérable redevient d’abord un conducteur de parole, le Surveillant un veilleur de croissance, l’Inspecteur un frère-ressource, le représentant provincial un messager, ce jour-là, la Loge respire, la région s’apaise, la province redevient un réseau d’entraide et non un échiquier de notabilités.

Nous n’avons pas d’autre ambition que celle-ci : rendre à la Maçonnerie son visage d’apprentissage.

Au fond, tout est dit dans nos outils

L’équerre n’ordonne pas, elle rectifie. Le compas n’enserre pas, il ouvre. Le maillet ne frappe pas des sujets, il réveille des consciences. Si nous consentons à cette ascèse du sens, les petites baronnies se dissiperont comme se dissipent les brumes au lever du jour : non par un coup d’éclat, mais parce qu’une Lumière tranquille s’installe et dure.

Qu’on nous entende clairement. La loi du silence n’est pas l’omerta. Elle est ce repli intérieur qui permet au verbe de devenir juste.

Frères et sœurs qui souffrez de ces féodalités, écrivez, témoignez, demandez médiation, faites valoir vos textes, cherchez l’appui d’Orients voisins, osez l’alliance des humbles. Et vous qui tenez aujourd’hui un office, rappelez-vous que la trace la plus haute qu’on laisse dans un Temple n’est pas celle de son nom au tableau des Vénérables, mais celle des frères grandis quand on s’efface.

Du chantier au Temple, telle est notre promesse. Elle ne souffre ni suzerain, ni vassaux. Elle réclame des ouvriers consentants, des officiers modestes, des Loges souveraines. Alors seulement la Tradition respire et la République des esprits – notre véritable province – se reconnaît à ce signe : personne n’y règne, chacun y sert.

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20/09/25 – Académie maçonnique Paris : « Pourquoi ai-je eu l’idée de fonder une Obédience ? »

Ce samedi 20 septembre à 10h30, l’Académie maçonnique Paris recevra, lors de son webinaire mensuel, pour une conférence intitulée :

« Pourquoi ai-je eu l’idée de fonder une Obédience ? »

Marcel LAURENT,

Fondateur de la Grande Loge des Cultures et de la Spiritualité,

Ce webinaire est gracieusement accessible aux Sœurs et aux Frères de toutes Obédiences, titulaires du grade de Maître, sur inscription préalable :

https://us06web.zoom.us/webinar/register/WN_nmeFmLV2Rr6kfc936mVGBg

Marcel Laurent

Dans son nouveau cycle annuel 2025-2026 qui a pour thème général : « Paroles de vie maçonnique(s) », l’Académie maçonnique Paris recevra le T⸫ C⸫ F⸫ Marcel LAURENT qui, initié dans une loge de la G⸫ L⸫ N⸫ F⸫ – obédience à laquelle il a appartenu pendant 23 ans, y occupant longtemps de hautes fonctions –,  a décidé, en tirant les conséquences de convictions personnelles, de fonder, il y a 25 ans, la Grande Loge des Cultures et de la Spiritualité.

C’est ainsi, qu’au cours d’un entretien avec Christian Roblin, suivi des habituelles questions-réponses, il répondra à la question :

«  Pourquoi ai-je eu l’idée de fonder une Obédience ? »

L’entretien se déroulera en trois temps :

Marcel Laurent
  • Tout d’abord, Marcel LAURENT présentera cette obédience spiritualiste mixte travaillant au Rite Écossais Ancien et Accepté, dont beaucoup de Frères et de Sœurs ont entendu parler, sans en connaître la spécificité ;
  • Il expliquera, en suite, sur quels fondements  et avec qui il a fondé cette obédience qui compte aujourd’hui une quarantaine de loges en France et à l’étranger ;
  • Enfin, il terminera sur une note plus personnelle élargissant ses réflexions à son engagement maçonnique dans la vie.

C’est une occasion tout à fait particulière de découvrir les conditions de la genèse de cette Obédience, d’examiner les principes qui la guide et de converser avec son fondateur, personnage attachant dont le parcours de vie, aux aspects multiples, n’est pas l’objet de cet  entretien, laissant celles et ceux qui s’y intéresseraient se rapporter à son autobiographie disponible sur Amazon, sous le titre : À dire vrai – un destin français (249 p.).

Daniel Keller ancien Grand Maître (GODF) et Marcel Laurent (GLCS)

En visioconférence avec l’outil Zoom en vous inscrivant grâce au lien suivant :

https://us06web.zoom.us/webinar/register/WN_nmeFmLV2Rr6kfc936mVGBg

Accès réservé aux Sœurs et aux Frères de toutes obédiences, titulaires du grade de maître.

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Grand Collège des Rites Écossais – Sous la voûte de Groussier, Lausanne se lève

De la pierre des Constitutions à la chair des consciences, une fraternité en action

Nous entrons rue Cadet comme on franchit un seuil intérieur. Le Temple Arthur Groussier, archiplein – plus de 400 participants –, respire, vaste atelier d’Écosse où la mémoire n’est pas un musée mais une lampe allumée sur le chantier. Le Grand Collège des Rites Écossais a voulu, en ce vendredi 5 septembre, reprendre Lausanne non pour l’embaumer mais pour l’éprouver.

Nous y avons entendu des voix différentes et concordantes, issues de juridictions masculines, mixtes et féminines, signe clair que l’Écossisme se sait aujourd’hui pluriel, hospitalier et fidèle à sa promesse d’universalité.

Nul oubli de la mixité, nulle amnésie de la féminité : la parole des Sœurs y fut reçue, écoutée, honorée, et c’est à cette place enfin assumée que l’« universel » commence à prendre corps.

Présenté avec élégance par Gérard Boned, président de la commission du colloque du Suprême Conseil, l’assemblée prit place dans le célèbre Grand Temple. À l’heure dite – l’heure, c’est l’heure – il frappa les coups d’usage avec une précision suisse.

Michel Meley

Michel Meley, Très Puissant Grand Commandeur du Grand Conseil de la Fédération française du Droit Humain, ouvre la marche en historien du Rite et en homme d’atelier. Il remonte les filons qui convergent vers 1875 : des Constitutions dites de 1786 aux aspirations de concorde entre Suprêmes Conseils, du principe créateur affirmé à la liberté de conscience défendue, de la lutte contre l’ignorance à l’exigence d’égalité. Lausanne apparaît alors comme une charpente : confédérer sans asservir, reconnaître des souverainetés tout en fixant des repères, garantir l’unité du REAA sans l’uniformiser. On mesure combien ces « landmarks » ne sont pas des bornes figées mais des jalons pour marcher droit, équerre en main, au milieu des vents contraires de l’histoire.

André Combes
André Combes

André Combes, historien, campe ensuite la figure d’Adolphe Crémieux, Grand Commandeur et homme d’État, maître du verbe et du courage. Par lui nous voyons la politique du XIXᵉ siècle dialoguer avec la haute maçonnerie : tenir ensemble la transcendance nommée et l’ouverture libérale, apaiser les tempêtes internes sans étouffer la réforme, préserver l’autorité du Rite en la mettant au service de la Cité. À travers Crémieux, c’est la stratégie d’un bâtisseur que l’on saisit, prudente et résolue, soucieuse de rassembler ce qui est épars sans dissoudre l’exigence.

Pierre Mollier
Pierre Mollier

Pierre Mollier, historien, membre du Suprême Conseil du Grand Collège des Rites Écossais, avec la précision qui éclaire sans blesser, replace la réaction du Grand Collège des Rites et du Grand Orient de France dans la longue durée. Il montre que la querelle ne fut pas tant métaphysique qu’institutionnelle : moins une dispute sur le Principe qu’un conflit de légitimité et de juridiction pour la pratique des grades. Le fameux article qui irrita rue Cadet disait en creux l’éternel débat entre l’Obédience et la Juridiction. Ici encore, la leçon n’est pas de polémique mais de méthode : chaque fois qu’une autorité cherche à faire taire une autre, le Rite se rétrécit ; chaque fois qu’elles se reconnaissent, il respire.

Gérard Boned et Christian Mermet
Gérard Boned et Christian Mermet

Christian Mermet, historien, membre du Suprême Conseil pour la France, pour la  déplie alors une page souvent méconnue, celle du Tuilleur de Lausanne et de la tentative de normalisation des rituels. Nous comprenons que la « grammaire » des hauts grades ne se réduit pas à des prescriptions techniques : elle dessine une manière de parler à l’âme, de conduire les symboles, d’accorder la légende d’Hiram à la musique des consciences. Normaliser n’est pas uniformiser : c’est chercher la note juste qui permette au chœur d’être un chœur et à chaque voix de rester une voix.

Évelyne Grimal-Richard
Évelyne Grimal-Richard

Vient la parole attendue de notre Sœur Évelyne Grimal-Richard pour le Suprême Conseil Féminin de France. Elle rappelle avec finesse que l’« universel » proclamé à Lausanne portait, en 1875, une cécité : l’absence des femmes. Non pour condamner les Pères, mais pour dire l’inaccompli et la patience de l’accomplissement. De la longue histoire des loges d’adoption à l’adoption du REAA par la GLFF, de la création du Suprême Conseil Féminin à l’essor actuel des travaux de recherche, elle trace une ligne claire : l’Écossisme ne devient vraiment universel que lorsqu’il s’ouvre à toute l’humanité. Ce jour-là, au Temple Groussier, le Grand Collège des Rites n’a pas oublié cette évidence : il a donné place, écoute et rayonnement à la voix des Sœurs. Cette présence n’est pas un appendice moderne ; elle est la mesure même de notre fidélité au Rite, qui ne sépare jamais la Sagesse de la Beauté, ni la Force de la douceur.

À la tribune, Christian Confortini, Très Puissant Souverain Grand Commandeur du Grand Collège des Rites Écossais, filmé par un invité
À la tribune, Christian Confortini, Très Puissant Souverain Grand Commandeur du Grand Collège des Rites Écossais, filmé par un invité

La conclusion de Christian Confortini tient de la bénédiction et de l’appel.

Gratitude aux intervenants, rappel des chantiers ouverts : publication des actes, poursuite des rencontres internationales, volonté de faire grandir une Charte commune des hauts grades qui respecte les souverainetés tout en ouvrant des passages. Surtout, une injonction douce et ferme : « Aimer, c’est agir ». À quoi sert Lausanne si ce n’est à nourrir nos loges de gestes justes ? À quoi sert l’histoire si elle n’allume pas nos braises d’aujourd’hui ?

En clôture, Christian Confortini, Très Puissant Souverain Grand Commandeur du Grand Collège des Rites Écossais, scella les travaux avec maestria, rappelant que l’universel n’est pas un slogan mais une pratique quotidienne de la Fraternité.

Nous sortons dans la lumière de midi avec une boussole et non une relique. Lausanne, relu à Groussier, nous enseigne que l’unité sans liberté est servitude, que la diversité sans repères est dispersion, et que l’universel sans les femmes n’est qu’un demi-cercle.

Alors nous reprenons nos outils. Nous savons que l’équerre demande la droiture, que le compas exige l’ampleur, que la règle réclame la patience. Et nous entendons, plus clairement qu’hier, cette phrase que le Rite murmure à chacun : avance, mais avance ensemble. Parce qu’au fond, nos « landmarks » ne valent que par la fraternité qu’ils rendent possible, et notre fidélité ne s’éprouve qu’à ce signe : faire place à tous les visages de l’humanité pour bâtir, enfin, un Temple habitable.

Photos © Yonnel Ghernaouti, YG

25/09/25 – Ouverture des portes de l’initiation : l’OITAR invite le public à sa conférence à Paris

Dans un monde où les secrets de la franc-maçonnerie fascinent autant qu’ils intriguent, l’Ordre Initiatique et Traditionnel de l’Art Royal (OITAR) franchit une étape audacieuse : ouvrir ses mystères au grand public. Le 25 septembre prochain, à partir de 19h00, une conférence publique exceptionnelle se tiendra au Forum 104, au 104 rue de Vaugirard dans le 6e arrondissement de Paris. Organisée par OITAR IDF, cette soirée, qui s’étendra jusqu’à 22h30, promet d’éclairer – sans trop en révéler, bien sûr – les engagements qui guident la vie d’un franc-maçon au sein de cet ordre unique.

Fondé en 1974 au sein de la mouvance libérale et adogmatique de la franc-maçonnerie française, l’OITAR se distingue par son attachement exclusif au Rite Opératif de Salomon, un rituel en neuf degrés qui met l’accent sur le développement spirituel, le travail symbolique et la transmission orale des savoirs.

Cliquez sur la photo pour réserver

Née de la volonté de neuf frères du Grand Orient de France, dont Jacques de La Personne, cette fraternité mixte – ouverte aux femmes et aux hommes – compte aujourd’hui environ 1 350 membres en France métropolitaine, outre-mer et à l’international (Belgique, Canada, Madagascar).

Contrairement aux obédiences traditionnelles, l’OITAR s’organise en fédération de loges souveraines, où chaque atelier garde une autonomie totale, sous réserve d’une stricte observance du rite.

Le thème de cette conférence, « Franc-maçonnerie, un art du vivre ensemble », résonne avec les valeurs fondamentales de l’ordre : un progrès personnel et collectif imprégné d’humanisme, invitant ses membres à devenir des citoyens « ouverts, lucides et responsables » au sein de la société.

L’événement sera animé en présence de Thomas Denicourt, Grand Maître Général de l’OITAR, un physicien de formation surnommé « Boulonnais, l’Épicurien du Savoir » pour sa passion contagieuse pour les symboles et la connaissance.

Initié il y a plus de vingt ans, Denicourt défend une maçonnerie comme un « espace privilégié de respiration », loin des clichés conspirationnistes, et ancrée dans une démarche initiatique moderne.

L’entrée est libre, mais l’inscription préalable est recommandée via HelloAsso ou en cliquant sur le lien dédié sur le flyer de l’événement. Pour tout renseignement, contactez idf@oitar.info. Cette conférence s’inscrit dans une série d’initiatives publiques de l’OITAR, comme celles récemment tenues à Marseille ou prévues à Troyes, visant à démystifier la franc-maçonnerie et à partager ses outils pour un « vivre ensemble » harmonieux.

En conclusion, cette soirée au Forum 104 n’est pas qu’une simple causerie : c’est une invitation à explorer l’Art Royal comme un chemin vers l’épanouissement collectif, où le sacré et le rationnel se rencontrent pour réenchanter le quotidien. Profanes et curieux, saisissez cette opportunité avant que les tabliers ne se ferment à nouveau !

Monde perdu, lumière retrouvée – L’abécédaire initiatique de Lauric Guillaud

Nous ouvrons ce livre comme nous pousserions une porte lourde et sculptée, avec la sensation d’entrer dans un cabinet de curiosités où les vitrines sont des alphabets et les cartes des songes. Lauric Guillaud a choisi la forme du dictionnaire, pourtant son abécédaire ne dresse pas une collection immobile.

DICTIONNAIRE du MONDE PERDU
DICTIONNAIRE du MONDE PERDU

Chaque entrée palpite, chaque toponyme imaginaire respire, chaque créature chimérique garde le souffle discret des légendes qui refusent de s’éteindre. Nous avançons de A jusqu’à Z comme nous traverserions une forêt d’emblèmes, et nous reconnaissons très vite que ce monde perdu relève moins du folklore exotique que d’une géographie intérieure. Le territoire que nous parcourons ne se situe pas seulement sur des plateaux amazoniens ou dans des îles qu’une Atlantide oublieuse aurait laissées derrière elle. Il s’enracine dans la nuit fertile où se recueillent nos peurs, nos élans, nos récits de fondation. Ce beau livre relié, à la tenue solide et à l’iconographie généreuse, nous rappelle que toute image se lit comme un signe et que tout signe ouvre une porte.

La genèse du mythe se déploie avec la lenteur majestueuse des ères géologiques. Au dix-neuvième siècle, Richard Owen forge le mot dinosaure et nous oblige à étirer notre temps intérieur. Georges Cuvier fait parler les couches du sol, et la paléontologie devient un art d’exhumation qui ressuscite des mondes ensevelis. Les reconstitutions savantes fascinant alors les foules installent dans les esprits une scène nouvelle où se rassemblent squelettes, empreintes, silhouettes d’animaux disparus. La notion de fossile vivant dérange la flèche rassurante du progrès et donne aux marges de la carte l’éclat d’un possible. Des récits jalonnent cette montée. Cutcliffe Hyne C. J. (1866 – 1944) propose sa nouvelle The Lizard à la fin du siècle. Sir Arthur Conan Doyle (1859 – 1930) esquisse une trouée avec The Terror of Blue John Gap et confie qu’une nuit de croisière en Grèce il crut voir surgir un plésiosaure. L’explorateur Percy Fawcett (1867 – 1925), colonel de son état, cherche un isolat primordial sur le mont Roraima et sur les mesas du Venezuela, comme si la géologie elle-même protégeait un plateau suspendu à l’abri des saccages du temps. La science et le roman s’approchent l’un de l’autre et se tendent la main par-dessus le gouffre des certitudes trop étroites. Le mythe trouve alors son lit et s’y installe avec une vigueur qui ne se dément plus.

Parce qu’il s’agit d’un dictionnaire, nous laissons l’abécédaire guider nos pas. Les noms communs d’abord deviennent des pierres d’attente. Dinosaure. Paléontologie. Fossile vivant. Plésiosaure. Mesa. Cryptozoologie telle que la redonnera plus tard le docteur Bernard Heuvelmans (1916 – 2001) avec un doute méthodique qui n’est pas crédule mais attentif. Atlantide comme horizon de mémoire blessée. Les noms propres ensuite forment la constellation des passeurs. Henry Rider Haggard (1856 – 1925)et Edgar Rice Burroughs nourrissent le rêve d’empires intérieurs. Joseph Henri Rosny Aîné (1856 – 1940) ouvre des galeries préhistoriques où palpite une éthique de la survie. Jules Verne porte la lampe sous la voûte terrestre. Steven Spielberg rend à la stupeur une chair contemporaine. Georges Cuvier et Richard Owen installent les cadres du regard. Bernard Heuvelmans demande un surcroît d’enquête. Nous voyons naître une lignée. Nous comprenons que le thème du monde perdu assemble savants, romanciers, cinéastes et voyageurs de l’âme autour d’un même chantier.

Arthur Conan Doyle le 1er juin 1914
Arthur Conan Doyle le 1er juin 1914

Au centre de cette constellation nous consacrons notre regard à Arthur Conan Doyle. Médecin formé au regard exact, voyageur des confins durant la guerre des Boers, écrivain que nous suivons de Baker Street aux plateaux oubliés, il avance avec deux lampes tenues ensemble. L’une éclaire le patient de chair et d’os. L’autre éclaire le patient de l’esprit, car Arthur Conan Doyle fréquente la Société métapsychique et s’engage en Franc-Maçonnerie. Ce double apprentissage façonne le professeur Challenger, figure haute en couleur qui ne craint ni l’hypothèse ni la vérification. Lorsque paraît The Lost World, l’Amazonie se change en salle d’initiation à ciel ouvert. Un isolat perché au sommet d’un monde, protégé par des falaises comme par un secret, héberge la survivance des règnes anciens. La fiction accueille les découvertes récentes de la paléontologie depuis le baptême des terribles lézards par Richard Owen jusqu’aux reconstitutions qui enflamment l’époque. La notion de fossile vivant dérange la chronologie commune. Arthur Conan Doyle entend ce frémissement et l’honore. Dans Le Monde perdu, la descente vers l’inconnu devient montée en conscience. Le plateau interdit fonctionne comme une chambre des épreuves. Nous apprenons la retenue devant ce qui précède l’homme et qui pourtant continue de nous juger.

Portrait de Flammarion par Eugène Pirou en 1883
Portrait de Flammarion par Eugène Pirou en 1883

Nous accordons une égale attention à Camille Flammarion (1842 – 1925). Savant conteur qui parle au grand public sans appauvrir la pensée, astronome attentif à la poésie des faits, il enseigne que la science moderne réveille les ancêtres de la Terre en fouillant les tombeaux de pierre. La résurrection des tombes déploie une liturgie de la mémoire. Le Monde avant la création de l’homme propose des images puissantes où les ères anciennes se lèvent comme à l’appel. La popularisation chez Camille Flammarion n’est jamais un divertissement. Elle agit comme une pédagogie du regard. Nous apprenons à relier les cycles du ciel et les strates du sol. La dramaturgie des origines et des retours s’éclaire d’une ferveur qui n’abolit pas la rigueur. Nous reconnaissons là une attitude maçonnique. La curiosité s’unit à la modestie. La précision s’unit au désir de comprendre.

Sous la plume de Lauric Guillaud, ces lignes de force se rejoignent. Les dinosaures surgis au dix-neuvième siècle déplacent les horizons de l’histoire naturelle et installent une temporalité vertigineuse. L’archétype du savant explorateur devient un compagnon de quête. Arthur Conan Doyle érige le professeur Challenger en hiérophante d’un monde resté en marge du temps. Henry Rider Haggard, Edgar Allan Poe, Edgar Rice Burroughs et Joseph Henri Rosny Aîné nous escortent. Jules Verne fait circuler la lampe sous la voûte de la terre. Steven Spielberg redonne à la stupeur un corps et une voix. Bernard Heuvelmans rend à des figures indécises leur droit au doute. L’inventaire s’élargit sans se disperser, car l’architecture d’ensemble demeure lisible. Chaque motif retrouve sa généalogie. Chaque fil se rattache à un métier plus ancien. Nous voyons la trame.

La lecture se fait marche initiatique. Les mondes perdus ne sont pas des réserves d’archaïsme où nous viendrions célébrer une nostalgie. Ils composent une chambre des épreuves où nous apprenons à peser le poids de la merveille et le prix du discernement. Le seuil se reconnaît à ses gardiens. Reptile gigantesque ou peuple oublié. Ce que nous appelons prodige, le Rite y voit l’allégorie d’une lumière conquise. L’ésotériste y décèle la grammaire d’une métamorphose lente.

Dans les notices de Lauric Guillaud, la précision érudite n’éteint pas la braise symbolique. Nous passons d’une date à une figure, d’un roman à une fouille, d’un film à un rite de passage. Les terres imaginaires ne sont pas des décors. Elles deviennent des tableaux opératifs. Le compas n’y mesure pas seulement des distances sur une carte. Il mesure l’écart entre ce que nous croyons connaître et ce que nous sommes prêts à reconnaître. L’équerre n’y juge pas seulement l’angle d’un rocher. Elle juge l’angle d’une conscience.

Lauric Guillaud – Babelio

Il convient de saluer l’auteur. Lauric Guillaud, professeur émérite à l’Université d’Angers, explore depuis des décennies les littératures de l’imaginaire et les régimes symboliques qui les portent. Chercheur et passeur, il relie l’érudition la plus précise à une intuition des mythes qui éclaire Howard Phillips Lovecraft autant qu’Edgar Allan Poe ou Nathaniel Hawthorne. Son œuvre trace un chemin où Le sacre du noir fait dialoguer imaginaire gothique et imaginaire maçonnique, où Lovecraft une approche généalogique de l’horreur au sacré expose l’arrière-plan du fantastique moderne, où Mystères d’hier et d’aujourd’hui rassemble des regards croisés sur les énigmes persistantes, où Imaginaires prophétiques et barbares s’aventure dans les soubassements d’une dérive européenne. Cette trajectoire a reçu une reconnaissance éloquente. Lauric Guillaud a été distingué par le Prix littéraires de l’Institut Maçonnique de France en 2019 dans la catégorie « Essais » pour Le sacre du noir, ouvrage paru déjà aux Éditions du Cosmogone. Cette distinction confirme une autorité de lecteur des symboles et une fidélité à l’esprit de transmission qui se manifeste dans les conférences, les directions de recherches et l’accompagnement patient des jeunes lecteurs de signes.

DICTIONNAIRE du MONDE PERDU, 4e de couv.

Ce Dictionnaire du monde perdu poursuit et accomplit ce patient travail. Il ne se contente pas d’indexer des terres imaginaires et des espèces improbables. Il réunit des lignes de force. Il fait sentir le poids d’un héritage qui traverse les disciplines. Il montre comment le roman d’exploration se transforme en atelier d’idées, comment la science prête à l’étrangeté un surcroît de crédibilité, comment le cinéma saisit l’âme contemporaine par la voie de la stupeur, comment la bande dessinée et le jeu vidéo prolongent la disponibilité au merveilleux. Le lecteur y trouve un miroir fraternel. Il reconnaît la dialectique de la chute et de la remontée. Il reconnaît la valeur des seuils. Il reconnaît la nécessité des gardiens. Nous savons alors que le monde perdu auquel nous rêvons n’est pas un décor ancien. Il devient une fabrique de symboles où se vérifie la qualité de notre regard.

Editions-du-Cosmogone

Nous refermons l’ouvrage avec gratitude. Les entrées continuent de résonner comme des loges accolées autour d’un même chantier. Nous avons parcouru des continents imaginaires et c’est notre latitude intérieure qui a changé. Ce beau livre relié a l’assise d’un compagnon éprouvé. Il nous fait voyager sans dissiper l’énigme. Il nous instruit sans dessécher la surprise. Il nous met en présence d’une tradition qui se renouvelle au contact des formes et qui sait que la carte la plus précieuse ne figure pas les routes mais la manière de marcher.

Dictionnaire du monde perdu

Lauric GuillaudÉdition du Cosmogone, 2025, 222 pages, 32,70 €

Édition du Cosmogone, maison d’édition et éditeur de livres, le site

Éd. du Cosmogone