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Il fut Pic de la Mirandole – Chapitre 10 – Fuir pour renaître

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Il fuit alors vers la France.

C’était, en 1488 et le réflexe naturel de qui cherchait à échapper à la juridiction romaine : le roi de France était assez puissant pour résister aux pressions pontificales, et la cour parisienne était peuplée d’humanistes qui avaient de la sympathie pour les causes intellectuelles.

Giovanni traversa les Alpes en plein hiver, une traverse épuisante, dangereuse, dans des conditions que ses lettres à Ficin et à Politien décrivent avec une économie de mots qui dit l’exténuation : Les montagnes sont belles et mortelles. Nous les avons traversées.

De l’autre côté, dans le duché de Savoie, les nonces apostoliques l’attendaient.

Il était à Lyon quand les émissaires du duc Philippe de Savoie l’arrêtèrent, sur ordre du nonce pontifical, et le conduisirent vers Paris, non sans ménagements car son statut de comte et ses relations médicéennes le protégeaient de la brutalité ordinaire 

Mais Paris ne fut pas la liberté. Au contraire.
Le 19 février 1488, Giovanni Pico della Mirandola se retrouva prisonnier au donjon de Vincennes et interdit de soutenance pour ses thèses à l’Université de Paris.
Ce fut une période singulière.
Le donjon de Vincennes n’était pas un endroit terrible. Pour un prisonnier de distinction, il signifiait une chambre propre, de la nourriture convenable, et les livres qu’on lui faisait parvenir de Paris. Il avait toujours ses cahiers. Il avait ses souvenirs. Il avait, par les fenêtres étroites qui donnaient sur le parc du château, une vue sur des arbres qui commençaient timidement à bourgeonner dans le premier froid d’un printemps précoce.

Il pensa beaucoup, dans ces trois semaines, car ce fut bien trois semaines, pas plus, que dura sa détention. Il pensa à ses thèses, bien sûr, et à la façon de les défendre mieux qu’il ne l’avait fait à Rome. Il pensa à Florence, à Laurent dont les lettres d’intercession circulaient dans toutes les chancelleries d’Europe. Il pensa à Politien, une pensée mêlée de tendresse et d’une légère mélancolie, comme on pense à quelque chose de précieux qu’on a perdu sans savoir exactement comment.
Il pensa à Ficin, dont la sagesse lui manquait dans ces murs froids.
Et il pensa à Mithridate, dont il ignorait où il était et ce qu’il faisait avec une inquiétude diffuse, une présence absente.

Les lettres de Laurent circulèrent.
Le roi de France temporisa ; il ne voulait ni offenser le pape, ni brusquer ses propres humanistes qui prenaient la défense du jeune Pico avec une énergie croissante. L’affaire devenait politique. Le roi d’Aragon lui-même, Ferdinand le Catholique, invita officiellement Giovanni à sa cour. C’était un geste diplomatique qui compliquait la position du pape.

Au début de mars, Giovanni fut libéré et expulsé de France.
Il rentra en Italie par une route de traverse, déguisé et il y a dans ce travestissement quelque chose de romanesque. Il passa par Turin, où il reçut la nouvelle que Laurent le Magnifique l’attendait à Florence avec une maison préparée à Querceto, dans les collines de Fiesole.

En mai 1489, Giovanni Pico della Mirandola s’installa dans cette maison.
Il avait vingt-six ans. Il était en exil, condamné par Rome, protégé par Florence.
Sa vraie vie philosophique commençait.

La maison de Querceto était une demeure modeste, bâtie en pierre de taille dorée que les vignes envahissaient d’un côté, avec une terrasse qui donnait vers le nord sur Florence dans la vallée, et vers le sud sur les collines couvertes d’oliviers et de pins parasols. La maison avait un studiolo, une pièce de travail aux murs épais qui gardaient la fraîcheur en été, et une bibliothèque assez petite mais que Giovanni avait garnie rapidement des livres que ses domestiques transportaient depuis Florence par charrettes.

Il s’y installa avec soulagement.

L’agitation des années précédentes, Paris, Rome, Arezzo, Vincennes, la route déguisé, avait épuisé quelque chose en lui sans l’avoir brisé.
Il avait besoin de silence, de fixité, d’une existence sans surprises où la seule aventure serait celle de la pensée.

Ficin venait souvent. La villa de Montevecchio n’était qu’à deux heures de cheval de Querceto, et le vieux philosophe, malgré sa santé de plus en plus chancelante, faisait régulièrement le trajet pour venir passer quelques jours avec son élève car il le considérait toujours comme son élève, même si dans leurs discussions, depuis longtemps, les rôles s’alternaient librement.
Un soir ce fut Pic qui rendit visite à son maître.
– Tu es venu me voir à cette heure, Giovanni, dit Ficin sans lever les yeux, pour me faire lire ceci ?
Il désigna d’un mouvement du menton le rouleau que tenait Pic serré dans une main.
– Mais ce que j’ai écrit vous contredit, et je préfère que vous l’appreniez de ma bouche plutôt que des rumeurs de l’université.
Ficin sourit, d’un sourire fatigué qui n’est ni tout à fait de la tristesse ni tout à fait de l’ironie.
– Le Parménide, j’imagine.
– Le Parménide, oui. Et l’Un. Et l’Être.
– Assieds-toi, Giovanni. Un homme qui va détruire l’œuvre de sa vie devrait au moins avoir la politesse de s’asseoir pour le faire.
Pic ne s’assoit pas. Il pose le rouleau sur la table, entre les deux hommes, comme on pose une arme.
– Je ne détruis rien. Je répare une erreur de lecture, la vôtre, celle de toute l’Académie depuis vingt ans. Vous avez fait du Parménide un évangile. Vous y avez vu la preuve que l’Un surplombe l’Être, qu’il existe un principe si transcendant qu’il échappe même à l’existence. Mais Platon n’a jamais voulu cela, maître. Le Parménide est un exercice, une gymnastique de l’esprit destinée à aiguiser de jeunes dialecticiens, pas un traité de théologie. Vous avez pris pour une révélation ce qui n’était qu’une leçon de méthode.
Ficin se leva à son tour, lentement, comme si ses articulations portaient le poids de toutes les nuits passées à traduire Plotin.
– Et toi, à ton âge, tu prétends avoir lu Platon mieux que moi, qui l’ai traduit tout entier de ma main ?
– Je prétends l’avoir lu sans la peur de perdre Dieu.
Le silence qui suivit était celui des reproches qu’on ne formule pas tout à fait. Ficin s’approche de la fenêtre. Au-dehors, les collines de Fiesole sont invisibles dans le noir.
– Tu ne comprends pas ce que je défends, Giovanni. Si l’Un et l’Être sont une seule et même chose, comme tu le prétends, alors Dieu redescend au rang des étants, il devient une chose parmi les choses, fût-elle la plus grande. Je place l’Un au-dessus de l’Être précisément pour le sauver de cette déchéance. L’Un n’est rien, parce qu’il est au-delà de toute chose et c’est cela, son excellence.
– Non, maître. C’est cela, son néant.
Pic s’approche de la table, déroule le manuscrit d’un geste sec
– Écoutez-moi jusqu’au bout, je vous en prie. Si l’Un existe au-dessus de l’Être, cela signifie qu’il existe des choses qui sont « une » sans pour autant « être ». Or ce qui n’a aucun être n’est rien du tout. Un pur néant ne peut posséder la moindre unité, puisqu’il n’y a rien en lui à unifier. L’unité et l’existence se garantissent l’une l’autre ; on ne peut les séparer sans tomber dans l’absurde. Votre Un supra-essentiel, maître, n’est pas au-dessus de Dieu. Il est en dessous de tout, puisqu’il n’est rien.
– Tu joues avec la logique d’Aristote comme avec une épée qu’on n’a pas encore apprise à manier, réplique Ficin, une pointe d’irritation dans la voix. Aristote n’a jamais eu à penser Dieu, Giovanni. Il pensait la substance, la forme, la matière, le monde. Plotin, lui, a vu au-delà : il a compris qu’il fallait un principe si pur qu’aucune catégorie, pas même celle d’être, ne pouvait le contenir.
– Alors écoutez l’Écriture, puisque vous refusez d’écouter Aristote, dit Pic, et sa voix, cette fois, se fait plus grave. Quand Dieu se révèle à Moïse dans le buisson, que dit-Il ? Ego sum qui sum. Je suis celui qui suis. Il ne dit pas : je suis au-dessus de l’être. Il se nomme par l’Être, et par l’Être seul. Voulez-vous, maître, placer votre Un philosophique au-dessus du Dieu qui s’est nommé Lui-même dans les Écritures ? C’est vous, alors, qui rabaissez Dieu, pas moi.
– Tu crois donc avoir tout résolu. L’Être, l’Un, le Vrai, le Bien. Quatre noms d’une seule chose, disposés bien sagement les uns après les autres, comme les degrés d’un escalier que l’esprit humain gravirait sans effort.
– Je ne dis pas que c’est sans effort, maître. Je dis seulement qu’ils ne se contredisent pas. L’Être fonde toute réalité. L’Un en garantit la simplicité. Le Vrai en manifeste la conformité à soi. Le Bien en couronne la perfection. Ce sont quatre visages d’un seul Dieu, non quatre degrés d’une hiérarchie où l’un dominerait les autres.
– Et Platon, dans tout cela ? Tu prétends encore le concilier avec Aristote, comme si vingt siècles de désaccord n’étaient qu’un malentendu de traduction.
– Je le crois, oui. Je crois que Platon et Aristote se rejoignent au sommet, même s’ils divergent à la base. Je crois que toute la querelle des écoles n’est qu’un artifice entretenu par l’orgueil des commentateurs, qui préfèrent défendre leur maître plutôt que chercher la – vérité. Vous-même, maître, n’êtes-vous pas devenu, sans le vouloir, le défenseur d’une école plutôt que le chercheur que vous étiez ?
Ficin détourna le regard vers les livres, vers les manuscrits grecs empilés depuis des années sur les étagères qu’il a fait construire de ses propres deniers.
– Tu es dur, Giovanni.
– Je suis fidèle, maître. À vous, et à ce que vous m’avez enseigné : chercher toujours plus loin que la première réponse.
Ficin revint vers la table, posa la main sur le rouleau, sans le reprendre.
– Sais-tu au moins où cela te mènera ? Si l’Être et l’Un sont une seule chose, si ta belle logique triomphe jusqu’au bout, que te reste-t-il pour parler de Dieu ?
Pour la première fois, quelque chose en lui semble céder, pas la certitude mais l’orgueil de la certitude.
– Rien, maître. C’est bien cela, le plus étrange. Toute cette dialectique, toute cette rigueur que je viens de déployer devant vous ne me mène pas à posséder Dieu par la raison. Elle me mène au contraire au bord d’un silence. Car en vérité, Dieu n’est ni tout à fait Un, ni tout à fait Être, ni tout à fait Bon, du moins pas au sens où notre entendement conçoit ces mots. Il les dépasse tous. Et l’esprit, parvenu à cette limite, ne peut plus que se taire et adorer.
– Toi ? Toi qui viens de me démontrer pendant une heure, avec la froideur d’un géomètre, que l’Être et l’Un ne font qu’un, toi, tu me parles maintenant de silence ?
– La logique n’était qu’un chemin, maître, pas une demeure. Elle m’a conduit jusqu’ici, jusqu’au seuil, et là, elle s’efface. J’écrivais l’autre jour à Ange, à ce sujet : tant que nous sommes dans ce corps, nous pouvons plus aimer Dieu que nous ne pouvons l’exprimer ou le connaître. Nous préférons pourtant toujours chercher par la connaissance, sans jamais trouver ce que nous cherchons, plutôt que de posséder par l’amour ce qui, sans l’amour, serait cherché en vain.
– Alors nous ne sommes peut-être pas si loin l’un de l’autre, finit-il par dire, à voix basse. Je place l’Un au-dessus de l’Être pour préserver le mystère de Dieu. Toi, tu unis l’Être et l’Un pour finalement t’incliner devant le même mystère. Nos chemins sont contraires, Giovanni, mais peut-être mènent-ils au même silence.
– C’est possible, maître, répond Pic en reprenant lentement son manuscrit. Mais je publierai tout de même ce texte. Un désaccord loyal vaut mieux qu’une fausse paix.
Ficin hocha la tête, avec quelque chose qui ressemblait, dans la pénombre, à de la fierté contrariée.
– Publie-le, alors. Et prépare-toi aux réponses. Cittadini, à Pise, ne te laissera pas en paix avec tes distinctions entre l’esse et l’ens.
– Je m’y attends, maître. Je m’y attends depuis que j’ai trempé la plume dans l’encre.
Pic se dirigea vers la porte. Sur le seuil, il se retourna pour saluer son maître.
– Vous avez raison sur un point, au moins : la nuit est la même pour nous deux.

Pic n’oublia pas, il publiera en 1491 un court traité dédié à l’humaniste Ange Politien rappelant cet entretien sous le nom, De ente et uno

Car Politien venait aussi, souvent.
Cette nuit-là était tombée sur Florence sans que Pic s’en aperçût. Les pages du traité s’amoncelaient sur la table, couvertes d’une écriture serrée, raturée par endroits comme si la pensée elle-même avait buté contre ses propres limites. Une seule chandelle éclairait la pièce. Politien, entré sans bruit, le trouva ainsi, penché, immobile, les yeux fixés non sur le manuscrit mais sur quelque point au-delà de lui.
– Tu n’as pas soupé, dit Politien en s’asseyant sans façon sur le rebord de la fenêtre. On te croirait en oraison plutôt qu’en composition.
– C’est que je touche à la fin, Ange. Et je ne sais si je dois m’en réjouir ou en trembler.
– La fin de quoi ? De ce traité que tu tournes et retournes depuis des mois, où tu prétends prouver que Dieu n’est ni l’Un ni l’Être ni même le Bien ?
– Justement. J’ai voulu, par la dialectique la plus rigoureuse que je pusse tenir, montrer que ces noms mêmes, si vénérables soient-ils, échouent à saisir ce qu’ils prétendent nommer. Un, Être, Bonté, nos plus belles catégories, celles-là mêmes sur lesquelles toute la philosophie s’est bâtie depuis Platon. Dieu les surpasse toutes, infiniment, et aucune, prise seule, ne peut prétendre l’épuiser.
– Voilà qui va réjouir tes adversaires de la Curie. Tu passes ta vie à disputer, et tu conclus qu’il ne faut pas disputer.
– Non pas qu’il ne faille pas. Mais que la dispute, aussi loin qu’elle mène, ne mène jamais jusqu’au terme. Il y a un quatrième degré, Ange, au-delà de la philosophie elle-même, un lieu où l’entendement, ayant fait tout ce qu’il pouvait faire, doit céder. J’ai appelé cela la lumière de l’inconnaissance. Une docte ignorance, si tu veux : non l’ignorance du rustre, mais celle du sage qui sait enfin où sa science s’arrête.
Il se tut un instant, puis, comme cédant à quelque chose de plus fort que la pudeur du philosophe, il tira vers lui une feuille couverte d’une encre encore fraîche.
– Tiens. J’ai écrit ceci pour toi, à la fin du traité. Je ne sais si j’aurai le courage de le laisser, mais pour l’instant, écoute.
Il approcha la chandelle et lut, d’une voix qui hésitait entre la confidence et l’aveu : « Mais vois, mon cher Ange, quelle folie nous tient ! Tant que nous sommes dans ce corps, nous pouvons plus aimer Dieu que nous ne pouvons l’exprimer ou le connaître […]. Nous préférons pourtant toujours chercher par la connaissance sans jamais trouver ce que nous cherchons, plutôt que de posséder par l’amour ce qui, sans l’amour, serait cherché en vain. »
– Tu m’adresses cela, à moi, dit Ange, presque à voix basse.
– À toi, qui m’as vu passer des nuits entières à disputer sur des syllogismes, quand une heure d’amour véritable m’eût porté plus loin que toutes mes distinctions. C’est une folie, Ange, et je ne suis pas sûr d’être guéri de la mienne en l’écrivant. Mais il fallait bien que quelqu’un, au bout de tant de pages, avoue que les pages ne suffisent pas.
– Et pourtant tu les as toutes écrites.
– Il le fallait aussi. On ne se tait avec justesse qu’après avoir parlé jusqu’au bout. Le silence de qui n’a rien cherché n’est que vide ; celui-là seul se tait vraiment qui, ayant tout tenté pour dire, comprend enfin ce qui ne se dit pas.
Politien reposa la feuille sur la table, avec une lenteur presque religieuse, comme s’il craignait d’en effacer l’encre.
– Alors ta dialectique n’était qu’un chemin.
– Un instrument, oui. Une purification, non une fin. J’ai voulu monter jusqu’où la raison pouvait me porter, pour découvrir, au sommet, qu’il fallait la déposer. Il ne reste plus, après cela, qu’à se taire… et à aimer.
Politien ne répondit rien. Il y avait, dans ce silence-là, quelque chose que ni l’un ni l’autre n’aurait su ni voulu traduire en mots.

Savonarole, qui prêchait maintenant à San Marco avec un succès croissant et une popularité qui commençait à inquiéter Laurent lui-même, venait plus rarement mais venait et ces visites étaient toujours vives, chaleureuses et épineuses à la fois, comme une conversation entre deux amis qui s’aiment sincèrement et ne s’accordent sur rien d’essentiel.

Et Mithridate venait.
Il arriva à Querceto en juillet 1489, portant une nouvelle cargaison de manuscrits et l’immuable légèreté qui était sa façon d’entrer dans une pièce comme si la gravité avait décidé de lui faire une exception. Il resta deux mois. Ce fut, pour Giovanni, les deux mois les plus productifs de sa vie.

Ils travaillèrent ensemble l’Heptaple, le grand commentaire kabbalistique des sept jours de la Création, que Giovanni était en train d’écrire. Ce fut un temps d’intensité qui rappelait leurs nuits parisiennes, en mieux : plus de matériau, plus d’années de réflexion, plus de confiance dans leurs propres capacités.

Le soir, sur la terrasse de Querceto, ils regardaient Florence dans la plaine s’illuminer progressivement à mesure que le soleil descendait.
— L’Heptaple est le plus beau de vos livres, dit Mithridate un soir.
— Je ne sais pas encore si c’est un livre. C’est une tentative.
— Tous les livres honnêtes sont des tentatives. L’Heptaple tente quelque chose de précis : lire les sept jours de la Genèse à sept niveaux différents d’interprétation simultanément, le niveau littéral, l’allégorique, le kabbalistique, le platonicien, le moral, l’anagogique, et ce septième niveau que vous ne nommez pas encore.
— Je ne sais pas comment le nommer. C’est le niveau où tous les autres convergent. Où la structure du texte et la structure du monde deviennent la même chose.
— La théologie de la création comme ontologie, dit Mithridate. Dieu crée en nommant. Les noms sont les structures du réel. La grammaire de l’hébreu est la grammaire de l’être.
— Exactement.

Un silence. Dans la vallée, les lumières de Florence se multipliant.
— Vous savez ce que j’admire le plus en vous ? dit Mithridate.
— Non. Dites-le moi.
— Que vous n’avez jamais abandonné l’idée que tout cela a un sens. Toute cette complexité, tous ces livres, toutes ces traditions contradictoires. Vous continuez à croire que si on lit assez profondément, on trouve un ordre.
— Et vous, non ?
— Moi… je ne sais pas. Parfois je le crois. Souvent je trouve que le monde ressemble davantage à une taverne parisienne qu’à un arbre kabbalistique. Du bruit, des odeurs, de l’inattendu.
— Et si la taverne était une forme de l’arbre ?
— Vous êtes incorrigible.

Giovanni rit. C’était un rire rare chez lui, rare dans le sens précieux, un rire qui venait du fond et non de la surface.
— Restez encore un peu, dit-il.
— Je dois partir dans quinze jours. Rome m’attend.
— Rome peut attendre. Mes thèses sur De Ente et Uno ne peuvent pas.
— De l’Être et de l’Un. Votre projet de réconciliation finale d’Aristote et de Platon.
— Oui. J’ai besoin de votre œil pour les passages où je cite les sources hébraïques.
— Mon œil est disponible. Contre de la bonne cuisine et du vin de Chianti.
— Le cuisinier de la maison est une catastrophe.
— Alors contre le vin de Chianti seul.

Ils restèrent quinze jours encore. La nuit, dans le studiolo aux murs épais qui gardaient la chaleur de juillet, ils travaillèrent jusqu’aux heures tardives par-dessus les manuscrits étalés, les cahiers recouverts d’une écriture de plus en plus petite à mesure que l’encre devenait précieuse. Et dans ces nuits-là, quelquefois, la philosophie s’arrêtait et ils restaient simplement là, dans le silence de la campagne toscane, avec le bruit des criquets et des hiboux pour seule compagnie.

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« Détours en France » : poussez les portes du monde secret des abbayes

Pourquoi les abbayes attirent-elles des femmes et des hommes que la vocation religieuse ne concerne pas nécessairement ? Cette question donne à ce hors-série de Détours en France une gravité que son titre, Le monde secret des abbayes, pourrait masquer. Derrière les murailles se découvre une expérience fondée sur la règle, le travail et la présence fraternelle. L’histoire du monachisme français y apparaît dans ses splendeurs architecturales comme dans ses compromissions, ses ruines et ses recommencements. Pour une conscience maçonnique, l’enjeu est décisif. Toute construction visible engage une manière de se construire soi-même, mais aucune élévation ne dispense d’examiner le pouvoir et la violence que ses murs ont parfois abrités.

Le secret commence lorsque le mystère se dissipe

Le mot « secret » promet l’accès à un envers caché. La réussite éditoriale tient pourtant au mouvement contraire. Le dossier dissipe l’exotisme monastique, précise le vocabulaire, déroule la généalogie des ordres et restitue les communautés à leurs conditions matérielles. Un monastère désigne d’abord un lieu où des êtres choisissent la solitude ou la vie commune sous une règle. Une abbaye possède une autonomie et relève d’un abbé ou d’une abbesse. Le prieuré dépend d’une maison mère. Cette mise au point, prolongée par une chronologie allant des ermites égyptiens aux recompositions contemporaines, empêche la pierre ancienne de devenir un objet d’admiration sans mémoire.

L’entretien avec l’historien Daniel-Odon Hurel fournit la clef intellectuelle de l’ensemble.

Directeur de recherche au CNRS, spécialiste des congrégations et des ordres religieux, il a notamment publié Cluny, de l’abbaye à l’ordre clunisien, Les Secrets des abbayes et des monastères et dirigé Les Bénédictins. Son regard fait apparaître le monastère comme une institution spirituelle insérée dans des réseaux familiaux, économiques et politiques. Le renoncement individuel à la propriété a pu produire une immense richesse collective. La clôture n’a jamais supprimé les échanges. L’hospitalité, l’exploitation des terres, la copie des manuscrits, l’enseignement et la circulation des reliques reliaient étroitement la communauté au siècle dont elle affirmait se retirer. Le désert monastique n’est pas une absence de société, mais une autre façon de l’ordonner.

Sous la direction de Dominique Roger, l’équipe unit trois écritures complémentaires. Dominique Le Brun porte la traversée historique, Clio Bayle observe les retraites contemporaines et partage quarante-huit heures avec les moniales orthodoxes de Solan, tandis que Dominique Roger, directeur de la rédaction, éprouve le rythme des Prémontrés de Mondaye. Cette implication éloigne la revue du catalogue touristique et conserve aux récits la vulnérabilité du visiteur.

Trois abbayes font naître un empire, une réforme et un paradoxe

L’architecture intellectuelle progresse depuis trois foyers dont l’histoire résume les grandeurs et les contradictions du monachisme occidental.

Cluny

Cluny, fondée en 910, étend un réseau placé sous la protection pontificale, concentre les dons, développe le savoir et porte l’abbatiale la plus vaste de la chrétienté médiévale. Son rayonnement prépare pourtant son affaiblissement. L’opulence, l’endettement et l’éloignement de la règle nourrissent le désir d’un retour aux sources. Cîteaux naît en 1098 dans une terre marécageuse, avec la pauvreté, le travail et l’autarcie pour discipline. Clairvaux, fondée par Bernard en 1115, répand cet idéal avec une rapidité prodigieuse, avant que le succès économique ne réintroduise les hiérarchies et les accommodements que la réforme combattait.

La revue évite donc le récit édifiant d’une pureté perdue par accident. Elle montre une tension constitutive. Pour durer, la pauvreté doit administrer des biens. Pour accueillir, la clôture doit ouvrir une porte. Pour transmettre, le silence doit produire des textes, des écoles et des formes. Pour égaler les frères devant Dieu, la communauté distribue néanmoins des fonctions et institue l’obéissance. Les abbayes furent des foyers de défrichement, d’hydraulique, de viticulture, d’art et de connaissance. Elles furent aussi des puissances foncières. La comparaison suggérée par Daniel-Odon Hurel avec les grandes entreprises contemporaines n’a rien d’une provocation facile. Elle rappelle que l’ascèse personnelle ne garantit jamais la justice d’une institution.

Abbaye_de_Cîteaux_La_Bibliothèque

Cluny transformée en carrière après la Révolution, Cîteaux devenue usine puis colonie pénitentiaire, Clairvaux convertie en prison disent la fragilité des œuvres humaines. Leur déclin ne résulte pas d’une cause unique. L’essor des villes, des universités et des ordres mendiants, la guerre de Cent Ans, la peste, la commende – ancien système de l’Église catholique où l’on confiait les revenus d’une abbaye ou d’un prieuré à une personne (un clerc ou un laïc), sans que cette personne ait besoin d’y habiter ou de suivre la règle des moines –, les divisions de l’Église puis la Révolution déplacent peu à peu le centre de gravité religieux et social.

La pierre reçoit la règle et lui donne mesure

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Le tour de France acquiert sa cohérence lorsque chaque lieu devient l’expression d’une certaine anthropologie. Fontenay et Le Thoronet font de la sobriété cistercienne une syntaxe où les volumes, l’acoustique et la lumière conduisent au-delà de la séduction immédiate. La Grande Chartreuse pousse à l’extrême l’équilibre entre solitude et communauté. Au Mont-Saint-Michel, la Merveille élève le cloître entre mer et ciel. À Saint-Martin-du-Canigou, le chemin inscrit l’effort dans le corps. À Saint-Roman, les cellules, le sanctuaire et les tombes creusés dans le calcaire rapprochent la demeure, la prière et la mort.

Ces pages permettent une lecture initiatique à condition de respecter la distance entre les traditions. Le monastère chrétien et la loge maçonnique ne procèdent ni de la même théologie ni de la même discipline. L’obéissance à l’abbé, représentant du Christ selon la règle bénédictine, se distingue de la liberté de conscience placée au cœur de la démarche maçonnique. La parenté ne doit pas devenir une filiation imaginaire. Elle surgit dans le travail symbolique de l’espace, dans l’usage du silence, dans la transmission d’une parole réglée et dans la conviction qu’un être ne s’accomplit pas sans méthode.

Le_Thoronet

Le cloître offre une figure féconde. Ses galeries imposent une marche ordonnée autour d’un centre ouvert au ciel. Le carré construit ne capture pas l’infini qu’il encadre. Cette géométrie évoque l’équerre qui rectifie l’action et le compas qui rapporte le mouvement à la mesure. La pierre porte les charges, distribue les passages, reçoit la lumière. Bâtir signifie rendre une règle habitable. Une architecture de soi qui ne résisterait ni au temps ni à la présence d’autrui resterait privée de fondation.

Le silence n’abolit pas le monde

Mondaye-Abbaye-Crédit_photosÉric_Garault

Les deux immersions donnent au numéro son centre humain. À Mondaye, Dominique Roger partage les offices, les repas et le grand silence des chanoines réguliers de Prémontré. Le bruit involontaire d’une stalle, l’orgue ou le cri des oiseaux prennent une densité nouvelle. Le silence cesse d’être une privation. Il oblige à recevoir ce qui survient sans le couvrir aussitôt de commentaires. La maladresse du visiteur protège le récit de toute ferveur empruntée.

À Solan, vingt moniales orthodoxes accordent les offices byzantins au travail d’un domaine de soixante hectares. Potager, vignes, récupération de l’eau et suivi scientifique d’un ruisseau manifestent une écologie vécue comme conséquence de la foi. Sœur Nicodimi relie la terre à la glaise dont l’être humain fut modelé. Sœur Iossifia voit dans l’ego le mur dressé entre l’être et Dieu. Dégrossir la pierre consiste précisément à reconnaître ce qui, dans le moi, refuse la relation et la mesure.

Monastère de Rudy (Solésie).

Cette articulation de la prière et du travail constitue une réussite majeure. « Ora et labora » ne partage pas la journée entre un domaine noble et une nécessité subalterne. Le corps, l’outil, la terre et l’intelligence participent d’un exercice d’unification. La Franc-Maçonnerie spéculative garde la mémoire du métier opératif. Ces communautés rappellent que le symbole s’épuise sans geste et que la fraternité se vérifie dans la répartition des tâches, l’accueil et le soin d’un lieu.

Toute lumière projette une part d’ombre

Alsace_Mont_Sainte-Odile

La beauté des sites aurait pu conduire à une célébration sans examen. Le vol d’environ mille cent livres au Mont-Sainte-Odile prête à la fable policière. Le rapt des reliques de sainte Foy à Agen, destiné à attirer les pèlerins vers Conques, révèle combien la foi, le prestige et l’économie pouvaient s’allier. Les abus commis dans la colonie pénitentiaire pour enfants installée à Cîteaux au XIXe siècle interdisent d’accorder aux murs sacrés une innocence automatique.

Port-Royal détruite sur ordre de Louis XIV, Royaumont changée en usine, Fontevraud devenue prison rappellent que le sacré ne se tient jamais hors de la politique. La parole donnée et l’autorité exigent une vigilance d’autant plus ferme qu’elles se réclament d’un principe supérieur. Aucun serment ne libère du jugement. Aucune tradition ne sanctifie ses abus. La Lumière ne consiste pas à nier l’ombre, mais à rendre possible son discernement.

La revue atteint ici sa limite. En regroupant vols, reliques et sévices sous la forme de récits spectaculaires, elle réduit parfois des mécanismes de domination à quelques épisodes. Le pouvoir abbatial, la condition des enfants enfermés et la place des femmes méritaient davantage. La magnificence photographique adoucit aussi l’âpreté de l’ascèse. L’intérêt véritable réside moins dans des secrets dévoilés que dans des tensions rendues visibles.

Le véritable luxe ne saurait être loué pour quelques nuits

Vivre-un-temps-de-retraite-spirituelle-RITRIT

La vogue des retraites tend un miroir à notre époque. Les communautés diminuent tandis que leurs hôtelleries accueillent davantage de visiteurs. La plateforme Ritrit serait passée de seize mille cinq cents demandes en 2022 à plus de cent mille en 2025. Ce mouvement dit l’épuisement d’existences soumises aux notifications et le besoin d’une chambre intérieure que la société marchande préserve mal.

Une ambiguïté demeure. Le silence peut devenir une prestation, la pauvreté une esthétique, la retraite un produit destiné à rendre chacun disponible pour reprendre la course. Si quelques jours hors du flux n’altèrent ni nos désirs ni notre rapport aux autres, le séjour n’aura offert qu’une parenthèse. Les abbayes vivantes enseignent au contraire la durée et la répétition. Elles éprouvent la possibilité de demeurer fidèle.

Le Mont-Saint-Michel
Le Mont-Saint-Michel

Cette tension donne au hors-série sa portée la plus juste. Les quelque huit cents abbayes recensées en France conservent la mémoire de tentatives humaines pour unir le temps, la matière et le sens, avec des réussites admirables et des faillites irréparables. Leurs cloches ne commandent plus la société, mais leur rythme met notre désordre à nu. Entre la clôture et l’hospitalité, l’obéissance et la conscience, chacune et chacun peut mesurer ce que coûte une vie accordée à ses principes.

Lorsque le silence ne peut plus être acheté comme une pause, quelle règle sommes-nous prêts à donner à nos jours pour qu’une demeure intérieure devienne enfin habitable ?

Détours en France – Le monde secret des abbayes

Dominique Roger (dir.)Uni-médias, hors-série n° 58, 2026, 116 pages, 7,70 €

Disponible en kiosque, dans les Maisons de la Presse et au rayon presse des grandes surfaces.

Passage à l’Orient Éternel de François Patriat : Pourquoi faut-il attendre qu’un maçon soit mort pour dévoiler son appartenance ?

Il y a quelques jours, Le Frère François Patriat, ancien ministre et acteur de la vie politique passait à l’orient éternel. Lors du décès de personnes publiques, très discrètement certains médias osent citer du bout des lèvres son appartenance maçonnique, quant aux médias de l’opposition maçonnique, ils en font leurs gros titres. L’exemple de la Tribune Chrétienne de cette semaine l’illustre parfaitement. La rédaction s’est donc penchée sur cette épineuse question du dévoilement des Soeurs et des Frères décédés.

Une règle souvent mal comprise

Lorsqu’une obédience annonce, après le décès d’une personnalité, que celle-ci était franc-maçonne, une question revient régulièrement :

Pourquoi n’a-t-on pas révélé son appartenance de son vivant ?

Pour certains, cette discrétion semble suspecte. Elle alimente l’idée d’une société cachée, d’un réseau qui dissimulerait ses membres et d’une institution qui ne sortirait de l’ombre qu’après la disparition de ceux qu’elle prétendait protéger. En réalité, la règle est plus simple : un franc-maçon peut révéler sa propre appartenance, mais il ne peut pas dévoiler celle d’un autre membre vivant sans son consentement. Cette distinction repose sur la liberté individuelle, la vie privée, la protection contre les discriminations et, en France, sur une histoire marquée par les persécutions antimaçonniques.

Il ne s’agit donc pas, à l’origine, de protéger un pouvoir occulte. Il s’agit de laisser à chacun le choix de dire qui il est.

Le droit de se dévoiler soi-même

Siège du GODF rue Cadet

La franc-maçonnerie n’interdit généralement pas à ses membres de se présenter publiquement comme francs-maçons. Un initié peut écrire un livre, donner une interview, intervenir dans un colloque ou inscrire son appartenance dans sa biographie. Le Grand Orient de France rappelle que chacun est libre de se présenter comme franc-maçon, mais que nul ne peut révéler l’appartenance d’un autre membre dans le monde profane. Cette règle du secret d’appartenance est particulièrement liée à l’histoire des pays ayant connu l’Occupation ou des régimes dictatoriaux. Cette nuance est fondamentale. La discrétion n’est pas nécessairement imposée à l’individu pour lui-même. Elle est imposée aux autres afin de protéger sa liberté de décision.

Un maçon peut donc déclarer :

« Je suis membre de telle obédience. »

Mais un autre ne peut pas nécessairement affirmer :

« Untel est franc-maçon. »

La différence ressemble à celle qui existe entre parler de sa propre vie privée et révéler celle d’autrui. Elle relève d’un principe élémentaire : chacun demeure maître des informations personnelles qu’il souhaite rendre publiques.

Pourquoi ne pas publier les listes de membres ?

La question peut être retournée :

Les partis politiques publient-ils la liste complète de leurs adhérents ?
Les syndicats communiquent-ils l’identité de tous leurs membres ?
Les associations philosophiques, religieuses ou professionnelles diffusent-elles systématiquement leur fichier d’adhésion ?

La réponse est généralement négative.

L’appartenance à une organisation relève de la liberté d’association et de la vie privée, sauf lorsque la loi impose une déclaration ou lorsque la personne choisit elle-même de rendre cette information publique. Dans un entretien accordé au Monde, Alain Bauer expliquait déjà que la franc-maçonnerie ne se distinguait pas fondamentalement, sur ce point, des partis politiques ou des organisations syndicales : leurs membres ne sont pas tous exposés publiquement, sans que cela transforme le secret du vote ou l’adhésion en menace pour la démocratie. Il serait étrange d’exiger des francs-maçons ce que l’on n’exige pas de toutes les autres organisations.

Alain Bauer, par Astrid di Crollalanza

Ce qui nourrit le soupçon tient toutefois à la nature particulière de la franc-maçonnerie. Ses rites, ses réunions privées, ses symboles et son vocabulaire initiatique donnent à la discrétion une dimension mystérieuse. Une association qui protège ses fichiers est considérée comme prudente ; une loge qui protège l’identité de ses membres est immédiatement soupçonnée de complot.

La même pratique change de signification selon l’imaginaire qui l’entoure.

Une appartenance devenue dangereuse

La règle ne peut pas être comprise sans revenir à l’histoire de l’antimaçonnisme.

Chute du ministère Combes suite à l’affaire des fiches

Sous la IIIe République, les francs-maçons occupaient parfois des fonctions politiques et administratives tout en affichant leur appartenance. La situation s’est durcie au XXe siècle avec les campagnes antimaçonniques, les fichages et les persécutions.

Sous le régime de Vichy, les loges furent interdites, les francs-maçons recensés et leurs noms publiés. Les membres furent désignés comme des ennemis intérieurs, accusés d’incarner la République, la laïcité, le parlementarisme et la décadence nationale.

Le traumatisme fut considérable. Le Grand Orient de France comptait environ 29 000 membres en 1939 et seulement 5 500 en 1945, selon les chiffres rappelés par Alain Bauer. Derrière ces statistiques se trouvent des destins brisés : révocations, exclusions professionnelles, humiliations publiques, arrestations, déportations et assassinats.

Dans ce contexte, déclarer qu’une personne était franc-maçonne n’était pas une simple information biographique. Cela pouvait constituer une menace directe pour sa carrière, sa sécurité et sa famille.

La discrétion contemporaine conserve la mémoire de cette histoire. Elle n’est pas seulement un reste rituel ou une habitude corporatiste. Elle est aussi la conséquence d’une expérience politique : une identité autrefois utilisée pour persécuter des citoyens ne doit pas être rendue publique sans leur accord.

Arnaud Beltrame
Arnaud Beltrame

Le cas d’Arnaud Beltrame

Le cas du colonel Arnaud Beltrame a illustré cette prudence.

Après sa mort, en mars 2018, des informations circulèrent sur son appartenance à la Grande Loge de France. Philippe Charuel, alors Grand Maître de cette obédience, confirma qu’Arnaud Beltrame était bien membre, mais précisa que l’obédience avait attendu l’autorisation de sa mère et de son frère avant de rendre cette appartenance publique. Cet exemple montre que la mort ne transforme pas automatiquement la vie privée en propriété collective. Même lorsqu’une obédience est autorisée à révéler l’appartenance d’un défunt, elle peut prendre en considération la volonté de la famille, la mémoire du disparu et les circonstances de l’annonce.

La question n’est donc pas seulement :

« Peut-on le dire ? »

Elle est aussi :

« Est-ce nécessaire ? »
« Est-ce respectueux ? »
« Est-ce conforme à la volonté du défunt ? »

La maçonnerie revendique la fraternité. Elle devrait donc éviter de transformer la mort d’un Frère ou d’une Sœur en occasion de communication institutionnelle.

Pourquoi la mort change-t-elle la situation ?

Du vivant d’une personne, révéler son appartenance peut porter atteinte à son intimité, à sa carrière, à ses relations sociales ou à sa sécurité. Après son décès, les risques directs disparaissent. La personne ne peut plus être licenciée, marginalisée, intimidée ou prise à partie pour son appartenance. Le droit à la vie privée s’éteint en principe avec la personnalité juridique, même si la mémoire des morts demeure protégée contre la diffamation et l’injure.

Mais cette évolution juridique ne signifie pas que tout devient automatiquement permis. Une personne décédée peut avoir exprimé le souhait que son appartenance reste discrète. Elle peut avoir confié cette information à quelques proches sans vouloir qu’elle soit transformée en annonce publique.

Il faut donc distinguer trois situations :

  • le maçon qui s’est dévoilé publiquement de son vivant ;
  • le maçon qui n’a jamais rendu son appartenance publique ;
  • le maçon qui avait demandé explicitement que cette appartenance reste confidentielle.

Dans le premier cas, l’information est déjà publique. Dans le second, l’obédience peut parfois annoncer l’appartenance après le décès, mais avec prudence. Dans le troisième, la volonté personnelle devrait prévaloir, même si la loi ne prévoit pas toujours une protection identique à celle d’une personne vivante.

Le décès ne donne pas tous les droits

Il existe une tentation institutionnelle bien compréhensible : lorsqu’un membre connu disparaît, l’obédience souhaite rappeler qu’il appartenait à ses rangs.

Cette annonce peut avoir plusieurs fonctions :

  • rendre hommage à son engagement ;
  • informer les Frères et les Sœurs ;
  • replacer son parcours dans une histoire maçonnique ;
  • organiser une cérémonie ou une présence fraternelle aux obsèques ;
  • corriger une information erronée ;
  • montrer que la franc-maçonnerie a compté dans sa vie.

Mais l’hommage peut aussi devenir une forme de récupération. La personnalité disparue est alors utilisée pour valoriser l’obédience, renforcer son prestige ou répondre à une polémique. Le danger serait de faire du défunt un porte-drapeau posthume, alors qu’il n’a plus la possibilité de préciser sa pensée, de rectifier une interprétation ou de refuser cette mise en avant.

La discrétion doit donc survivre à la mort sous la forme du respect.

Une question différente pour les élus

La situation devient plus sensible lorsqu’il s’agit d’une personnalité politique, d’un magistrat, d’un haut fonctionnaire ou d’un responsable occupant une fonction publique. L’appartenance maçonnique peut alors être considérée comme une information d’intérêt général, surtout lorsqu’elle est susceptible d’interroger des conflits d’intérêts, des nominations ou des relations institutionnelles. Mais il faut éviter deux erreurs opposées. La première consiste à considérer que toute appartenance maçonnique est forcément pertinente pour juger une décision publique. Ce serait supposer qu’un initié agit toujours au nom de son obédience, ce qui revient précisément à reprendre le fantasme du complot. La seconde consiste à interdire toute enquête sur les réseaux d’influence au prétexte que la franc-maçonnerie serait protégée par le secret. Une organisation, quelle qu’elle soit, peut être étudiée lorsqu’elle intervient dans la vie publique, reçoit des fonds, influence des décisions ou participe à des réseaux de pouvoir.

La bonne méthode repose sur des faits précis : fonctions exercées, décisions prises, liens documentés, intérêts concernés et comportements vérifiables. L’appartenance seule ne constitue pas une preuve de collusion.

Le secret d’appartenance et le secret des travaux

Il est également nécessaire de distinguer deux formes de discrétion.

Le secret d’appartenance concerne l’identité des membres. Il vise à empêcher qu’un initié soit exposé sans son accord.

Le secret des travaux concerne les échanges, les débats et les éléments rituels vécus en loge. Il vise à préserver un espace de parole libre, où les membres peuvent réfléchir sans que chaque intervention soit immédiatement publiée ou sortie de son contexte.

La franc-maçonnerie n’est donc pas nécessairement une société secrète. Elle possède plutôt des espaces réservés, comme le font de nombreuses institutions. Un ancien Grand Maître du Grand Orient de France, expliquait que la franc-maçonnerie n’est pas secrète par nature et que le secret maçonnique concerne principalement les travaux conduits en loge. La nuance mérite d’être répétée : une réunion privée n’est pas forcément une réunion clandestine. Une association qui ne publie pas les échanges de ses réunions ne constitue pas pour autant une organisation criminelle.

Une discrétion parfois excessive

La règle de prudence peut cependant produire des effets paradoxaux.

En refusant de parler de ses membres, la franc-maçonnerie laisse parfois le terrain libre aux fantasmes. Lorsque les obédiences ne communiquent pas, d’autres parlent à leur place. Les complotistes remplissent les silences avec des récits fabriqués. Une organisation trop discrète peut paraître suspecte, même lorsqu’elle n’a rien à cacher. Il est donc possible de défendre une communication plus ouverte sans renoncer au respect de la vie privée. Les obédiences peuvent présenter leur histoire, leurs valeurs, leurs travaux, leurs positions publiques et leurs responsables qui ont choisi de s’identifier. Elles peuvent expliquer les règles de confidentialité, les raisons historiques de la discrétion et les limites du secret. La transparence ne consiste pas à publier le nom de tous les membres. Elle consiste à rendre compréhensible ce qui peut l’être.

Il ne faut pas confondre :

  • la protection d’une identité ;
  • la dissimulation d’un crime ;
  • la confidentialité d’un débat ;
  • la volonté de cacher une institution au public.

Ces réalités ne sont pas équivalentes.

La liberté de ne pas se dévoiler

Dans une époque où chacun est incité à exposer sa vie, ses opinions, ses engagements et ses croyances, la possibilité de rester discret devient presque subversive. Un franc-maçon peut ne pas vouloir que ses collègues connaissent son appartenance. Il peut craindre les préjugés, les plaisanteries, une suspicion professionnelle ou une instrumentalisation politique. Il peut aussi considérer que son initiation relève d’une expérience intime, comparable à une conviction philosophique ou spirituelle qu’il ne souhaite pas transformer en identité publique.

Cette liberté doit être respectée.

On ne demande pas à un citoyen de publier ses appartenances religieuses, syndicales, associatives ou philosophiques pour être considéré comme honnête. Pourquoi l’exigerait-on d’un franc-maçon ?

La véritable question devrait être celle de l’égalité de traitement. Si l’on exige la révélation des appartenances maçonniques des responsables publics, il faudrait alors se demander si la même exigence doit s’appliquer à toutes leurs affiliations : partis politiques, réseaux économiques, associations confessionnelles, clubs d’affaires ou organisations professionnelles.

Sinon, la demande de transparence risque de n’être qu’un antimaçonnisme déguisé en exigence démocratique.

Après la mort, la mémoire

Pierre tombale dans un cimetière
Pierre tombale dans un cimetière

Alors, pourquoi attendre qu’un maçon soit mort pour dévoiler son appartenance ?

Parce que sa mort met fin aux risques directs liés à cette révélation. Parce qu’il n’est plus possible de le discriminer professionnellement ou socialement pour ce motif. Parce qu’une obédience peut souhaiter lui rendre hommage. Parce que les biographies historiques ont besoin d’établir les appartenances et les engagements. Mais cette possibilité ne doit pas être transformée en obligation, ni en droit automatique de tout révéler.

La règle la plus juste pourrait être formulée ainsi :

Un maçon vivant doit pouvoir choisir de se dévoiler.
Un maçon décédé mérite que sa mémoire soit respectée.
Une obédience ne devrait parler de lui qu’avec discernement, et autant que possible avec l’accord de ses proches ou conformément à sa volonté connue.

La franc-maçonnerie n’a pas besoin de transformer chaque décès en révélation spectaculaire. Elle peut honorer ses membres sans les exposer. Elle peut raconter leur engagement sans nourrir l’idée d’une caste cachée. Elle peut expliquer la discrétion sans s’enfermer dans le silence. La retenue n’est pas toujours une preuve de culpabilité. Elle peut être une forme de respect.

Et parfois, la meilleure manière de protéger la liberté d’un Frère ou d’une Sœur consiste simplement à ne pas parler à sa place — ni de son vivant, ni même après sa mort.

« L’Exercice de l’État » : le pouvoir à l’épreuve de la République

Le Ciné-Débat Louis Delluc du Grand Orient de France propose, le jeudi 17 septembre 2026, à 19 h 30 (/!\ changement de date), la projection de L’Exercice de l’État, de Pierre Schoeller. Porté par Olivier Gourmet, Michel Blanc et Zabou Breitman, ce film nous entraîne dans les couloirs, les voitures officielles et les arrière-cuisines de la République. Un grand film politique, mais surtout une tragédie humaine sur l’ivresse du pouvoir, la fidélité et le service de l’État.

Le GODF met l’État républicain en débat

Le jeudi 17 septembre 2026, le Ciné-Débat Louis Delluc du Grand Orient de France présentera, au Temple Arthur Groussier, 16, rue Cadet à Paris, L’Exercice de l’État, film franco-belge écrit et réalisé par Pierre Schoeller en 2011.

La projection sera suivie d’un débat consacré à « L’État républicain », en présence du réalisateur et d’une délégation du Conseil de l’Ordre. La soirée est ouverte à tout public, Francs-maçons comme visiteurs profanes. Pour des raisons de sécurité et d’accueil, l’inscription préalable est obligatoire sur le site du GODF.

Le choix de ce film s’impose avec une redoutable évidence. À une époque où la politique paraît se dissoudre dans la communication, où l’autorité publique se mesure au nombre de micros tendus et où chaque crise chasse la précédente avant même d’avoir été comprise, L’Exercice de l’État conserve une puissance presque prophétique.

Une femme, un crocodile et la gueule du pouvoir

Le film s’ouvre sur une séquence aussi énigmatique que somptueuse. Dans les salons d’un ministère, des silhouettes vêtues de noir, semblables aux kurokos du théâtre japonais, accompagnent une femme nue. Celle-ci avance à quatre pattes avant de pénétrer dans la gueule ouverte d’un crocodile. Puis un téléphone sonne.

Ce cérémonial était un rêve. Bertrand Saint-Jean, ministre des Transports, est réveillé en pleine nuit par Gilles, son directeur de cabinet. Un autocar a basculé dans un ravin. Il faut partir immédiatement, rejoindre les lieux du drame, apparaître devant les secours, rencontrer les familles, trouver les mots, incarner la compassion nationale. Saint-Jean n’a pas le choix : lorsqu’un accident se produit, l’État doit avoir un visage.

En quelques minutes, Pierre Schoeller installe la symbolique du film.

La femme peut évoquer Marianne, la République offerte à la puissance qui la dévore. Le crocodile figure l’appétit du pouvoir, mais également l’appareil d’État lui-même, cette créature ancienne, majestueuse et inquiétante qui finit parfois par engloutir celles et ceux qui prétendent la maîtriser.

Le ministre se met donc en route. Commence alors une odyssée politique faite de gyrophares, de téléphones, d’hélicoptères, de micros, de dossiers et de nuits sans sommeil. Dans ce monde, on ne gouverne pas le temps : on court derrière lui.

Un ministre pris dans la nasse

Bertrand Saint-Jean est ministre des Transports. Il se croit encore capable d’imprimer sa marque, de défendre ses convictions et de résister aux décisions qu’il juge contraires à l’intérêt général. Or le gouvernement prépare la privatisation d’un ensemble de gares ferroviaires. Le ministre y est hostile, tout comme Gilles et une partie de son cabinet.

Mais le ministre du Budget, Peralta, pousse la réforme. Le Premier ministre arbitre. Le président de la République décide. Saint-Jean découvre alors la vérité cruelle de sa fonction : être ministre ne signifie pas nécessairement gouverner. Il peut parler, négocier, menacer de partir et solliciter l’appui de l’opinion ; il demeure un rouage dans un ensemble qui le dépasse.

Toute l’intrigue repose sur cette contradiction

Saint-Jean devra-t-il défendre publiquement une politique qu’il réprouve ? Peut-il rester fidèle à ses convictions sans quitter le gouvernement ? Et que vaut une conviction politique lorsque la carrière, la loyauté partisane et l’autorité présidentielle entrent dans la pièce ?

Pierre Schoeller ne transforme pas cette bataille en cours de droit constitutionnel. Il en fait un thriller politique, avec ses alliances, ses chausse-trappes et ses trahisons feutrées. Les armes ne sont pas des revolvers mais des notes confidentielles, des nominations, des indiscrétions livrées à la presse et des phrases glissées à l’oreille du chef.

Olivier Gourmet, ministre de chair et de sang

Olivier Gourmet

Dans le rôle de Bertrand Saint-Jean, Olivier Gourmet impose une présence physique exceptionnelle. Son ministre n’est pas une idée abstraite : c’est un corps massif qui transpire, mange à la hâte, s’emporte, s’effondre, repart et se laisse griser par la vitesse.

Gourmet donne à voir simultanément l’homme et sa fonction. Saint-Jean peut faire preuve d’une réelle compassion devant les victimes d’un accident, puis transformer cette compassion en séquence médiatique. Il peut défendre avec sincérité le service public et, quelques heures plus tard, accepter de porter la réforme qu’il combattait. Il n’est ni un salaud ni un héros : il est un homme placé dans une machine qui exige de lui qu’il reste debout, même lorsqu’elle lui retire toute prise sur les événements.

Pour préparer le rôle, Olivier Gourmet avait notamment suivi durant une journée le ministre de la Culture Frédéric Mitterrand.

Cette observation nourrit son interprétation : la démarche pressée, la fatigue contenue, la brutalité des changements de registre, cette façon de passer d’une catastrophe humaine à une réunion technique sans disposer d’un instant pour reprendre souffle.

Le ministre est continuellement entouré, mais profondément seul. Il serre des mains, donne des ordres, tutoie ses collaborateurs et semble occuper le centre du monde. Pourtant, plus il monte, plus le vide se creuse autour de lui.

Michel Blanc, la conscience immobile de l’État

Michel Blanc

Face à la puissance charnelle d’Olivier Gourmet, Michel Blanc compose un Gilles d’une extraordinaire retenue. Directeur de cabinet, haut fonctionnaire issu du corps préfectoral, il représente la continuité de l’État, sa mémoire et sa rigueur.

Gilles ne recherche pas les caméras. Il écrit, conseille, négocie, prévoit les coups et tente de maintenir une ligne cohérente au milieu du tumulte. Là où Saint-Jean incarne la politique dans ce qu’elle possède de mobile, d’instinctif et d’ambitieux, Gilles incarne un État qui devrait demeurer lent, précis et ferme.

Une scène le montre préparant tranquillement son petit-déjeuner en écoutant la voix d’André Malraux prononcer l’oraison funèbre de Jean Moulin. Tout est là : la solitude du serviteur de l’État, son rapport presque sacré à l’histoire nationale et la distance vertigineuse entre la grandeur du verbe républicain et les petites manœuvres du présent.

Michel Blanc joue moins avec les gestes qu’avec le regard. Sa courtoisie n’est jamais mollesse et sa fidélité n’est pas soumission. Il demeure auprès du ministre parce qu’il croit encore possible de sauver quelque chose de la réforme, de la fonction et de la parole donnée. Mais lorsque l’intérêt supérieur de l’État se confond avec la survie politique, la loyauté devient une épreuve.

Le cœur secret du film réside dans la relation entre ces deux hommes. Saint-Jean et Gilles forment moins un couple professionnel qu’une fraternité sous tension. L’un a besoin de l’autre pour gouverner ; l’autre a besoin du ministre pour servir. Leur séparation progressive possède la gravité d’une rupture amoureuse.

Michel Blanc recevra d’ailleurs pour ce rôle le César du meilleur acteur dans un second rôle.

Zabou Breitman, l’œil de la communication

Zabou Breitman

Autour de ce duo gravitent des personnages qui donnent au film sa densité chorale. Zabou Breitman interprète Pauline, la directrice de la communication. Vive, lucide et continuellement sur le qui-vive, elle observe les images, anticipe les réactions de l’opinion et transforme chaque décision en récit médiatique.

Pauline n’est pas présentée comme une manipulatrice caricaturale. Elle accomplit son travail dans un univers où une politique qui ne se montre pas semble ne pas exister. Son personnage révèle cependant l’une des maladies contemporaines de la démocratie : l’action publique ne suffit plus, il faut produire simultanément l’image de cette action.

Laurent Stocker, dans le rôle de Yan, apporte l’électricité nerveuse du collaborateur plongé dans l’urgence permanente. Didier Bezace, Éric Naggar, François Vincentelli et Stéphan Wojtowicz composent les différents visages de l’appareil politique : conseiller, Premier ministre, ministre rival et président de la République. Aucun n’a besoin de hausser la voix pour exercer sa puissance. Dans ces lieux, une nomination vaut une récompense et une mutation tient lieu d’exécution.

Martin Kuypers, l’homme venu du dehors

Le personnage de Martin Kuypers, interprété par Sylvain Deblé, introduit dans le ministère une présence étrangère aux usages de la caste. Chômeur de longue durée, il est recruté comme chauffeur dans le cadre d’un programme gouvernemental de retour à l’emploi.

Martin parle peu. Il regarde beaucoup. À travers lui, le film confronte la politique à ceux dont elle prétend changer la vie. Entre le ministre et son chauffeur, une relation fragile commence à se nouer, sans jamais effacer la distance sociale. Saint-Jean peut se montrer chaleureux et sincère ; il reste celui qui donne les ordres, fixe les horaires et impose la route à suivre.

Une seconde catastrophe vient brutalement rappeler que les décisions prises dans l’urgence ne demeurent jamais abstraites. Dans l’univers du ministre, une minute de retard peut sembler un désastre politique. Dans le monde réel, cette minute peut coûter une vie.

La confrontation entre Saint-Jean et Josepha, la compagne de Martin interprétée par Anne Azoulay, fissure définitivement le récit que le ministre entretenait sur lui-même. La douleur ne se laisse pas transformer en élément de langage. Devant elle, il ne peut plus être seulement le représentant de l’État : il redevient l’homme qui a ordonné d’aller plus vite.

Filmer la politique comme un film d’action

Pierre Schoeller ne filme pas le pouvoir depuis les tribunes de l’Assemblée nationale, mais depuis ses entrailles. Les couloirs, les bureaux, les voitures et les antichambres deviennent les véritables décors de la décision publique.

Pierre_Schoeller_par_Claude_Truong-Ngoc_juin_2013

La photographie de Julien Hirsch enferme fréquemment les personnages dans des cadres étroits. Même les grandes pièces officielles paraissent manquer d’air. Les automobiles, où se tiennent certaines des scènes les plus importantes, sont à la fois des bureaux mobiles, des cellules et des cercueils lancés à grande vitesse.

Le montage de Laurence Briaud épouse la précipitation ministérielle. Les appels téléphoniques interrompent les conversations, les urgences remplacent les urgences et les décisions semblent prises avant même que la pensée ait eu le temps de se former. Le travail sonore, récompensé par un César, restitue ce vacarme continu : sonneries, moteurs, portes, flashs, brouhaha des journalistes et voix qui se superposent.

La musique de Philippe Schoeller, frère du réalisateur, ne cherche pas à ennoblir artificiellement le pouvoir. Elle en accompagne les humeurs, les poussées d’adrénaline et les moments d’effondrement.

Le film hésite ainsi, avec bonheur, entre le drame, le thriller, la tragédie et la comédie noire. Il ne raconte pas un complot : il montre quelque chose de plus inquiétant encore, un système où chacun accomplit rationnellement sa tâche et où l’addition de ces rationalités produit de l’impuissance, du reniement et parfois de la violence.

Un film politique sans étiquette

Pierre Schoeller refuse de préciser si Bertrand Saint-Jean appartient à la droite ou à la gauche. Ce choix permet au film d’échapper au règlement de comptes partisan et de saisir la nature même du pouvoir.

GODF,-9-décembre-2025 – Crédit photo Y. Ghernaouti

Les personnages ne sont pas les copies reconnaissables de dirigeants réels. Le président, le Premier ministre, le ministre du Budget et le ministre des Transports constituent des figures autonomes. Cette absence d’étiquette donne au film sa longévité : les gouvernements changent, mais les rapports de force, les rivalités de cabinets, les arbitrages présidentiels et la peur de la disgrâce demeurent.

L’Exercice de l’État ne dénonce donc pas un parti. Il ausculte une démocratie dans laquelle les responsables politiques disposent d’une immense puissance symbolique tout en éprouvant une profonde impuissance devant la complexité du monde. Ils ont les voitures, les dorures et les gardes républicains ; ils n’ont plus nécessairement la maîtrise du mouvement qu’ils prétendent conduire.

Le regard du Franc-maçon : quel homme sous le masque ?

Pour le Franc-maçon, le film pose une question essentielle : comment exercer une autorité sans devenir la propriété de cette autorité ?

Le ministre est un personnage public, presque un masque de théâtre, auquel le cabinet fournit des discours, des arguments et des décisions. Bertrand Saint-Jean finit par ne plus savoir où s’arrête l’homme et où commence la fonction. Or toute démarche initiatique invite précisément à retirer les masques, à se dépouiller des titres et des métaux pour retrouver l’être placé sous les apparences sociales.

Le monde décrit par Pierre Schoeller est également l’inverse du temps maçonnique. En Loge, le rituel ordonne l’espace, suspend l’agitation profane et restitue à la parole son poids. Dans le cabinet ministériel, tout est interruption, vitesse, concurrence des ego et confiscation du temps. Le silence n’y permet plus la réflexion : il devient un vide médiatique qu’il faut aussitôt combler.

Panneau liberté égalité fraternité de la République Française
Panneau liberté égalité fraternité de la République française

La pierre brute de Saint-Jean n’est pas son inexpérience politique, mais son appétit de puissance. Il croit travailler sur le monde, alors que le pouvoir travaille secrètement en lui. Il polit son image au lieu de tailler sa pierre, jusqu’à confondre ce qu’il sert avec ce qui le sert.

Le film interroge enfin les trois termes de la devise républicaine. Que devient la Liberté lorsque le ministre doit défendre une réforme qu’il désapprouve ? Que reste-t-il de l’Égalité entre celui qui ordonne d’accélérer et celui qui tient le volant ? Où se trouve la Fraternité lorsque Gilles, le plus fidèle des compagnons, devient un obstacle à la poursuite d’une carrière ?

À la chaîne de commandement répond idéalement la Chaîne d’union. La première impose une direction ; la seconde rappelle que nul ne peut durablement s’élever en rompant le lien qui l’unit aux autres.

L’État ne devrait appartenir à personne

Présenté en 2011 dans la section Un Certain Regard du Festival de Cannes, où il obtint le prix FIPRESCI, L’Exercice de l’État reçut également trois César : meilleur scénario original pour Pierre Schoeller, meilleur acteur dans un second rôle pour Michel Blanc et meilleur son pour Olivier Hespel, Julie Brenta et Jean-Pierre Laforce.

Ces récompenses disent la réussite artistique du film, mais n’épuisent pas sa portée. Quinze ans après sa sortie, celui-ci continue de questionner notre rapport au pouvoir, à la décision publique et à la responsabilité. Il rappelle que l’État n’est pas la propriété de ceux qui l’occupent et que la République ne peut vivre que si ses serviteurs acceptent de servir sans se servir.

Louis Delluc vers 1920, photographie Paul Nadar

En proposant ce film suivi d’un débat avec Pierre Schoeller, le Ciné-Débat Louis Delluc du GODF ne programme donc pas seulement une œuvre de cinéma. Il ouvre un espace où chacun pourra interroger sa propre relation à l’autorité, au devoir et à la fidélité.

Car la République ne meurt pas uniquement lorsqu’on attaque ses institutions. Elle s’efface chaque fois que l’exercice du pouvoir dispense celui qui le détient de travailler sur lui-même.

Allez voir le film !

*Louis Delluc (1890-1924) est un écrivain, critique de cinéma et réalisateur français, né à Cadouin en Dordogne.
Installé à Paris, il devient d’abord journaliste et critique de théâtre avant de se passionner pour le cinéma américain.

Pionnier de la critique indépendante, il théorise le septième art et fonde des revues comme Cinéa.

À partir de 1920, il réalise des films innovants, notamment Fièvre (1921) et La Femme de nulle part (1922).
Mort prématurément à 33 ans, son nom est donné en 1936 au prestigieux prix Louis-Delluc.

Infos pratiques

Initialement prévu pour le mercredi 16 septembre 2026 – 19:30 — 22:00, le Ciné-Débat aura lieu finalement le jeudi 17 septembre (horaires identiques).

Grand Orient de France 16 rue Cadet – 75009 PARIS / La projection sera suivie d’un débat sur le thème « L’État républicain », avec Pierre Schoeller, réalisateur du film / Pour réserver

L’Exercice de l’Etat – Bande annonce HD – Olivier Gourmet, Michel Blanc – sortie 26/10/2011

« Connaissance des Arts », la rentrée au fil de Bayeux

Sous la silhouette d’un cavalier brodé voici près de mille ans, le numéro de septembre 2026 de Connaissance des Arts déploie une rentrée où l’œuvre change de pays, de statut et parfois de mémoire. La tapisserie de Bayeux traverse la Manche, Jacopo Robusti, dit Tintoret, quitte symboliquement Venise, Eva Gonzalès revient d’un long effacement, Kerry James Marshall rend leur pleine visibilité aux corps noirs, tandis que Constantin Brancusi, Mary Cassatt, Séraphine Louis, Gustave Fayet ou Auguste Bartholdi déplacent les frontières du récit consacré.

De l’art roman à la photographie confrontée à l’intelligence artificielle, de la main du brodeur à celle du designer, une même question court entre les pages. Comment transmettre sans immobiliser, restaurer sans neutraliser, exposer sans réduire l’œuvre à un objet de prestige ou de marché ? Pour la lectrice et le lecteur francs-maçons, cette circulation des formes rappelle que toute connaissance exige un regard ajusté, une mémoire vigilante et le consentement à reprendre le travail.

Le regard remet les époques en relation

Historien de l’art, journaliste et directeur de la rédaction, Guy Boyer donne à cette livraison une unité que l’abondance aurait facilement pu dissoudre. La critique d’exposition, le reportage d’atelier, l’histoire des techniques et l’observation du marché conduisent du patrimoine à la création contemporaine, puis des musées aux foires et aux jeunes talents. Les siècles se répondent par la matière, l’effacement et la reprise. Le fil de Bayeux rejoint ainsi les textiles de Sheila Hicks et d’Adrien Vescovi, tandis que le flambeau de Bartholdi dialogue avec la lumière du vitrail. La revue ne sépare pas les beaux objets de la cité. Elle montre des formes engagées dans l’histoire humaine.

À Bayeux, l’Histoire tient à un fil

Le portfolio consacré à la tapisserie de Bayeux constitue le cœur visuel et spirituel du numéro. Le terme reçu de « tapisserie » dissimule la vérité de la fabrication, puisqu’il s’agit d’une broderie de laine teinte sur une toile de lin blanchi. Près de soixante-dix mètres de longueur pour soixante-neuf centimètres de hauteur, cinquante-huit scènes, 626 personnages et 202 chevaux composent le récit de la conquête de l’Angleterre par Guillaume, duc de Normandie. Les frises peuplées d’animaux familiers ou imaginaires forment une marge active où la chronique politique côtoie le merveilleux.

British Museum

Sylvie Blin privilégie des stations qui donnent la cadence de l’épopée. Harold chevauche vers Bosham, le roi Édouard meurt, Harold reçoit la couronne, la comète d’avril 1066 inquiète les contemporains, la flotte de Guillaume fend la Manche, puis Hastings transforme l’ambition dynastique en carnage fondateur. Le texte brodé nomme les événements, tandis que l’image documente vêtements, coiffures, fortifications, bâtiments, art naval et armement. Cependant, la précision n’abolit jamais le parti pris. Bayeux transmet une mémoire et fabrique simultanément une légitimité. Les figures, les dignités et les actions sont ordonnées selon une dramaturgie favorable au vainqueur.

La beauté du portfolio rend perceptibles l’intelligence du mouvement, les voiles gonflées et les corps renversés. Elle laisse davantage dans l’ombre les incertitudes relatives au lieu de fabrication, à la commande et aux intentions politiques. Cette retenue évite les certitudes abusives, mais elle oblige le lecteur à prolonger l’enquête. La scène terminale a disparu. Le couronnement de Guillaume, qui devait fermer le cycle, n’existe plus que par hypothèse. Hélène Delprat en propose une interprétation contemporaine, tissée à Aubusson. Une histoire privée de sa dernière image reste ouverte au jugement.

Le Franc-Maçon reconnaîtra dans cette lacune une loi de toute transmission initiatique. Le symbole ne livre jamais une signification scellée. Il remet entre nos mains une matière reçue afin que nous poursuivions l’ouvrage sans prétendre posséder le dernier mot. Le fil devient mémoire et lien, tel la Chaîne d’union qui rassemble sans abolir la liberté de conscience. La broderie réclame la fidélité exigeante qui protège l’héritage tout en interrogeant le récit dont il demeure porteur.

British Museum

La fragile broderie devient un acte diplomatique

Le déplacement au British Museum, du 10 septembre 2026 au 11 juillet 2027, ajoute au récit médiéval une strate politique contemporaine. Une caisse capable d’absorber l’essentiel d’un choc, deux voyages d’essai avec une réplique et l’installation à plat dans une vitrine adaptée disent la vulnérabilité du trésor. Guy Boyer examine lucidement ce recours au soft power. La broderie devient ambassadrice, événement touristique et signe de réconciliation. En retour, la France recevra le trésor de Sutton Hoo et les pièces d’échecs de l’île de Lewis. L’opération exige une mesure constante entre diffusion et préservation, bénéfice diplomatique et intégrité matérielle. L’équerre rappelle ici que la bonne intention ne dispense jamais de vérifier la rectitude des moyens.

La rentrée déplace les maîtres et relève les oubliés

NY_Moma_jardin

Les pages consacrées aux expositions forment un vaste observatoire, de l’art ancien au contemporain. L’année Brancusi culmine au Museum of Modern Art de New York, où l’atelier légué à la France devient la matrice d’une réflexion sur la création. Série et variation y accomplissent un dépouillement progressif de l’apparence. Tailler ne signifie pas appauvrir, mais dégager une forme plus intérieure.

Paris concentre plusieurs rendez-vous majeurs

Le Grand Palais étudie l’héritage de Paul Cezanne dans Cezanne et nous. Le musée d’Orsay rend à Mary Cassatt son indépendance. La Fondation Louis Vuitton rassemble l’artiste et collectionneur Gustave Fayet avec ses Paul Gauguin, Vincent Van Gogh et Odilon Redon. Le musée Jacquemart-André reçoit Tintoret, résolument moderne, le Petit Palais consacre sa première monographie à Eva Gonzalès, le musée d’Art moderne accueille Kerry James Marshall. The Histories et Orsay replace Auguste Bartholdi derrière la statue qui masqua son créateur. L’élève sort de l’ombre du maître, le monument retrouve son histoire, le corps longtemps exclu conquiert la grande peinture.

La géographie s’élargit heureusement

Bayonne
Toulouse

Bayonne fait dialoguer les mythes fondateurs de plusieurs continents. Toulouse saisit Joan Miró dans sa dimension rebelle. Metz rend justice à Séraphine Louis et à sa quête spirituelle.Nantes réinscrit les femmes dans l’aventure surréaliste. Nancy retrouve en Émile Gallé le scientifique, l’industriel et le défenseur d’Alfred Dreyfus. Lyon pense le passage et l’interdépendance. Même Nicolas Flamel bénéficie au musée de Cluny d’un dégagement historique, qui distingue l’homme de l’alchimiste magicien construit par la postérité sans mépriser la fécondité du mythe.

De Tintoret à Marshall, peindre redistribue les places

Jérôme Coignard restitue l’excès de Jacopo Robusti, dit Tintoret, qui voulait unir le dessin de Michel-Ange au coloris de Titien. Ses raccourcis, ses figures lancées dans l’espace et ses ombres terreuses changent la peinture religieuse en théâtre immédiat. Les humbles et les malades y reçoivent une présence refusée par la société de cour. L’article reconnaît pourtant les limites d’une exposition contrainte par les dimensions du musée. Ce discernement honore la critique. La liberté de Tintoret repose sur la règle, les maquettes, les figures de cire et la science qui rend le tumulte lisible.

Jacopo_Tintoretto_

La réhabilitation d’Eva Gonzalès accomplit un autre geste de justice. Seule élève revendiquée par Édouard Manet, morte à trente-quatre ans, elle fut repoussée derrière Berthe Morisot et Mary Cassatt. Valérie Bougault montre une peintre affranchie de l’enseignement académique. Kerry James Marshall conduit cette question vers une ampleur politique décisive. Marqué par la ségrégation, il réinvestit la peinture d’histoire afin d’y inscrire les vies noires reléguées ou absentes. De Giotto à Manet, de Kasimir Malevitch à Jean-Michel Basquiat, la tradition se travaille de l’intérieur. Le niveau maçonnique devient une exigence concrète de dignité et d’égalité du regard.

La main sait encore ce que la machine oublie

Installée dans l’ancienne manufacture d’armes de Saint-Étienne, la Galerie nationale du design assume l’héritage industriel sans le momifier. Sols conservés, béton de chanvre et modules de peuplier réemployables composent une scénographie sobre. Près de quatre cents objets racontent la tension entre dépossession technique et reconquête de l’autonomie. Pour le bâtisseur, la main mesure, assemble, polit et transmet. Mélanie Faucher renouvelle le vitrail, Adrien Vescovi travaille ses teintures tel un alchimiste, Maurizio Galante et Tal Lancman abolissent les frontières entre couture et sculpture. La matière devient le partenaire du geste.

Le bicentenaire de la photographie fournit l’autre grand axe. De Nicéphore Niépce aux images altérées par l’intelligence artificielle, deux siècles n’ont pas résolu la question de la vérité. Archive, révolution nicaraguayenne photographiée par Susan Meiselas, Japon, Liban menacé, Tahiti colonial et Louvre composent un parcours très ouvert. La photographie garde trace, mais elle cadre et parfois détourne. Voir exige de savoir comment l’image fut faite, choisie, légendée et diffusée.

L’œuvre exposée demeure aussi une marchandise

Fine Arts Paris, le Parcours des mondes, les galeries, les enchères et les adjudications rappellent que l’œuvre circule aussi comme bien marchand. Ces pages renseignent sur les goûts, les redécouvertes et la valeur désormais accordée à la main de l’artisan. Elles créent pourtant une tension que la revue pourrait analyser davantage. L’élégance des stands, les estimations et la recherche de valeurs refuges risquent parfois de rabattre la connaissance sur la consommation cultivée.

Le courrier des lecteurs, consacré notamment à la fermeture de lieux d’art contemporain et à la baisse des financements publics, rétablit la question civique.

Quelle culture demeure accessible lorsque les institutions s’affaiblissent et que le marché devient le principal garant des projets ambitieux ?

La densité constitue aussi la limite du numéro. Certaines notices manquent d’espace pour déployer les débats qu’elles signalent. Paris reste dominant malgré une attention réelle aux régions. Quelques inflexions promotionnelles affleurent, là où davantage de distance aurait servi les œuvres. Ces réserves ne rompent pas la cohérence d’une livraison habitée par la transmission, la matière et la justice du regard.

Le fil transmis vaut par l’usage que nous en faisons

La broderie de Bayeux fournit finalement l’emblème le plus fécond de ce numéro. Un fil vulnérable a traversé près de mille ans, porté une victoire, survécu aux déplacements, perdu sa dernière scène et conservé assez de clarté pour obliger encore les vivants à penser. Chaque époque reçoit ce fil sans en être propriétaire. Elle peut le protéger, l’exhiber, le commercialiser, le détourner ou le prolonger. La question se tient là, au centre du métier comme au milieu du Temple intérieur.

Que brodons-nous dans la mémoire commune lorsque vient notre tour de prendre l’aiguille ?

Connaissance des Arts, n° 861

Guy Boyer (dir.)SFPA, septembre 2026, 140 pages, 8,50 €

Disponible en kiosque, dans les Maisons de la Presse et au rayon presse des grandes surfaces.

Frères éclairés… depuis le smartphone

De notre confrère italien expartibus.it – Par Rosmunda Cristiano

Un court traité sur l’illettrisme maçonnique

S’il y a une chose que je dois à mon parcours maçonnique, c’est d’avoir appris à me taire. Non par timidité, ni même par prudence diplomatique : par discipline. Parce que je participe souvent à des discussions, même virtuelles, où l’on entend et lit toutes sortes de choses : des citations pseudo-célèbres présentées comme des pensées profondes, des aphorismes copiés-collés de sources inconnues, attribués à des personnes inconnues. Et voici le point qui m’intéresse vraiment : même la copie exige du talent. Il faut être doué, compétent et, surtout, avoir un minimum de culture pour bien copier.

Franc maçon en décors devant la porte du Temple

La plupart des informations qui circulent sont erronées, et je sais que cela peut paraître dur. Peut-être l’est-ce. Je ne pense pas que ce soit la faute de ceux qui commettent une erreur de bonne foi ; c’est la faute d’un système, le nôtre, qui a presque partout cessé de récompenser ceux qui vérifient avant de parler. L’ignorance culturelle qui imprègne la société ne s’est pas arrêtée aux portes du Temple. Elle y est entrée, s’est installée en colonne et, il faut bien le dire, a même pris la parole à plusieurs reprises.

Parler aujourd’hui d’« analphabétisme maçonnique » revient à admettre que, même là où la recherche de la vérité devrait être encouragée, celle-ci finit souvent par être remplacée par son image. Rapide, facile à diffuser, jamais vérifiée. Il suffit de voir ce qui se produit en ligne sur le sujet : des articles, des essais d’amateurs, des carrousels de citations qui se copient et se paraphrasent les unes les autres sans que presque personne ne vérifie plus la source. Une citation attribuée à un philosophe antique circule pendant des années avant que quiconque ne se demande si ce philosophe en est réellement l’auteur. Combien d’auteurs et de lecteurs prennent la peine de vérifier ? Peu, je pense. Peut-être même très peu, car je déteste les affirmations catégoriques, et celle-ci en est une.

Socrate en penseur vue de face
Statue de Socrate

La franc-maçonnerie n’est pas un recueil de formules. C’est un exercice d’intériorité, et la lumière, son symbole central, ne se confond pas avec la possession du savoir : c’est le travail patient de transformation de soi. Pourtant, ce mot si noble, la connaissance, est superficiellement appréhendé même par ceux qui portent le tablier depuis des années. On évoque les degrés, les rites, les piliers, sans les approfondir. On cite un auteur sans l’avoir lu en entier. On parle du Temple, oubliant que le véritable Temple est, avant tout, intérieur. Socrate l’avait déjà compris : la connaissance authentique commence par la reconnaissance de sa propre ignorance. Ce n’est pas une formule à oublier, c’est une méthode de travail.

Sénèque, dans la deuxième des « Epistulae morales ad Lucilium » , a dit quelque chose de similaire mais de plus incisif :

Disstringit librorum multitudo; itaque cum legere non possis quantum habueris, satis est habere quantum legas.

La quantité de livres peut vite embrouiller l’esprit, car on ne peut pas lire autant qu’on en possède ; il suffit de posséder autant qu’on peut réellement lire.

Et c’est, si j’y réfléchis, le principe exactement inverse du défilement infini .

Il a ajouté une image qui me vient souvent à l’esprit : ceux qui ne s’attardent pas sur un seul auteur, mais qui survolent tout, finissent par ressembler à ceux qui voyagent constamment et ne se font jamais de véritables amis, seulement des connaissances passagères, changeant d’hôtel chaque nuit. Il ne s’agit pas d’un reproche adressé à la curiosité, mais d’une mise en garde contre sa version la plus paresseuse, celle qui confond accumulation et profondeur.

Naples, où je travaille à la Loggia Luce del Mediterraneo, est pour moi un terrain d’expérimentation concret. Non pas parce que la ville est plus exposée au problème – je ne pense pas qu’elle le soit plus que d’autres – mais parce que les symboles y ont toujours été innocents ou décoratifs. De la chapelle Sansevero aux passages hermétiques du centre historique, la stratification symbolique napolitaine nous enseigne une leçon précise : les panneaux doivent être lus, et non simplement admirés.

Le risque est cependant le même qu’ailleurs : réduire cette stratification à un folklore initial plutôt que de l’assumer comme une responsabilité de l’étude. Il arrive souvent, et pas seulement à Naples, d’entendre parler d’hermétisme, d’alchimie et de symbolisme égyptien sur le même ton que celui employé pour recommander un restaurant : léger, désinvolte, sans le moindre soupçon que derrière ces mots se cachent des siècles d’études sérieuses qui méritent le respect, voire plus, que l’enthousiasme. Et là, l’erreur la plus fréquente, à mon avis, n’est pas d’ignorer les symboles, mais de les traiter avec trop de légèreté.

Horace a écrit :

Savoir écouter.

Ayez le courage de savoir.

Kant l’a reprise des siècles plus tard comme devise des Lumières.

Statue de Cicéron
Statue de Cicéron devant le Palais de Justice, Rome, © Wikimedia Commons

Le programme est loin d’être achevé ; apprendre demande plus d’efforts que de partager, ce qui est bien plus facile. Le problème ne concerne pas seulement un frère ou une sœur distrait(e) par un flux d’actualités , mais toute la communauté. Un atelier culturellement appauvri risque de produire des affiliations formelles et des fraternités fragiles, maintenues ensemble davantage par le rituel que par le fond. Cicéron l’a dit clairement : le savoir, sans le courage de l’appliquer, reste stérile. Cela vaut pour ceux qui accumulent les notions maçonniques comme des trophées à exhiber. Il y a ensuite un risque que je trouve particulièrement insidieux, et peut-être le plus difficile à admettre : confondre symbolisme et exhibitionnisme symbolique. Aujourd’hui, il est facile de parler d’ésotérisme. Il est beaucoup plus difficile d’accepter le travail de longue haleine que requiert la discipline.

Blaise Pascal
Blaise Pascal

Pascal a observé que la vraie philosophie se moque de la philosophie de salon. Je crois qu’on peut dire la même chose de l’ésotérisme qu’on trouve sur les réseaux sociaux : il se prend au sérieux précisément parce qu’il n’a jamais fait l’objet d’un effort de vérification. Ceux qui ont véritablement étudié le sujet parlent généralement avec plus de prudence, et non moins : ils savent combien de questions restent sans réponse, même des années plus tard. Curieusement, ce sont ceux qui ont peu lu qui semblent les plus sûrs d’eux. Et ceci, dans une tradition qui devrait enseigner exactement le contraire, me semble le symptôme le plus inquiétant de tous. L’illettrisme maçonnique ne peut être combattu par un édit, ni même par un article plus élaboré que les autres. Le combat passe par une lecture lente, par le retour aux sources avant de les partager, par le retour aux textes et aux véritables maîtres plutôt qu’à leurs synthèses virales. Et nous luttons en nous souvenant, sur ce point, de l’histoire du Droit Humain , qui a quelque chose de spécifique à nous apprendre : le savoir n’est pas une possession privée mais un service partagé.

Maria-Deraismes

Lorsque Maria Deraismes et Georges Martin fondèrent l’Ordre maçonnique mixte international à Paris le 4 avril 1893, ils n’ouvraient pas seulement les portes du Temple aux femmes. Ils affirmaient qu’aucune fraternité ne peut être véritablement universelle si elle exclut, par préjugé ou par négligence, ceux qui pourraient lui apporter quelque chose. L’égalité entre les hommes et les femmes, l’unité dans la diversité et la continuité de l’initiative sont des principes nés d’une exclusion formelle et demeurent aujourd’hui un avertissement contre une exclusion plus subtile : celle de ceux qui se contentent de peu de connaissances, voire de connaissances médiocres. J’y ai souvent pensé, travaillant dans un Ordre qui porte encore les cicatrices de cette bataille : ouvrir une porte ne suffit pas si ceux qui y entrent ne sont pas mis en position, ou ne se mettent pas eux-mêmes en position, d’étudier sérieusement ce qu’ils trouvent de l’autre côté. L’inclusion sans étude approfondie risque de rester un geste symbolique, même si elle découle d’une intention qui est tout sauf symbolique.

Dans ce contexte, Naples n’a pas besoin d’être invoquée comme simple décor pittoresque. Dans ma chronique pour Luce del Mediterraneo, je la présente comme un exemple, parmi tant d’autres, d’une tradition qui exige d’être sérieusement remise en question, et non pas simplement adoptée. La question que nous devrions peut-être nous poser n’est pas de savoir ce que nous savons de la franc-maçonnerie, mais plutôt de vérifier ce que nous affirmons savoir avant de le répéter.

Combien de fois, avant de partager un symbole, un rituel, une citation, nous sommes-nous demandé si c’était vrai ? C’est par là que nous devrions tous commencer. Par l’authenticité.

ARTE – Faux et usage d’un faux antisémite : Les « Protocoles des sages de Sion »

De notre confrère la Chaine arte.tv – 53 min – Disponible jusqu’au 25/01/2027

C’est un texte à l’origine de nombreuses théories complotistes. Bien que son caractère factice ait été prouvé il y a plus d’un siècle, « Les protocoles des sages de Sion » continue aujourd’hui encore d’alimenter la haine antisémite. Retour sur l’histoire de cet obscur document né dans la Russie tsariste.

Leur première version connue a été publiée en Russie au début du XXe siècle. Constitués en grande partie de plagiats d’œuvres du siècle précédent, les Protocoles des sages de Sion décrivent le prétendu plan occulte fomenté par les juifs pour semer le chaos afin d’asseoir leur domination sur le monde. Depuis, ce faux antisémite aux origines mystérieuses, qui a alimenté les projets d’extermination de Hitler, s’est diffusé sur tous les continents, notamment dans le monde arabe – la charte fondatrice du Hamas fait explicitement référence aux Protocoles. À l’origine d’actes de violence individuels, les idées toxiques colportées par ce texte se retrouvent aujourd’hui dans les discours de Vladimir Poutine et dans l’antimondialisme de l’extrême droite occidentale. Dopées par les réseaux sociaux, où des personnalités se font leur relais (Elon Musk, Kanye West…), elles se propagent librement et à grande vitesse, sur fond d’essor des théories complotistes.

Best-seller mondial
« Il y a ce qu’on appelle des ‘idées zombies’. On les a réfutées mille fois mais elles réapparaissent, comme si elles refusaient de mourir« , explique le politologue et journaliste français Rudy Reichstadt, fondateur du site Conspiracy Watch. Avec les analyses d’autres experts, ce documentaire illustré de séquences générées par l’IA, d’archives et d’exemples de contenus haineux piochés sur les réseaux sociaux, remonte aux sources des Protocoles et met en lumière l’actualité de ce faux démasqué il y a plus d’un siècle, qui nourrit la propagation actuelle de l’antisémitisme.  

Dès leur parution, les Protocoles suscitent des doutes quant à leur authenticité. Un an seulement après les avoir présentés comme authentiques, le Times de Londres revient sur l’affaire et publie les preuves de la supercherie sous le titre « La fin des Protocoles ». L’existence d’emprunts massifs à l’ouvrage de Maurice Joly, Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu (Bruxelles, 1864), pamphlet dirigé contre Napoléon III, confirme le caractère frauduleux du texte. La comparaison mot à mot des deux documents rend la falsification indéniable. C’est précisément ce travail de confrontation que mène en 1938 le jésuite Pierre Charles dans son étude critique. Le discours prêté à Machiavel y est simplement repris, l’« internationale juive » se substituant à l’empereur français. Jacques Bainville, dans l’Action française, se fait l’écho vers 1921 de l’article du Times qui démontrait la contrefaçon. Même Umberto Benigni, l’un des principaux promoteurs des Protocoles, écrit en 1921 à Ernest Jouin pour le féliciter de sa campagne de diffusion : « Plus j’étudie la question et plus je me persuade de la non-authenticité formelle et de l’immense valeur réelle de ce document ». Pourtant, malgré ces révélations, les Protocoles des Sages de Sion continuent d’être invoqués par certains milieux antisémites, et parfois même par des régimes, comme preuve d’un prétendu « complot juif international ».

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Passer les événements de la vie quotidienne au filtre de la FM : est-ce toujours de la maçonnerie ?

Un embouteillage, une dispute familiale, un article de presse, une scène de film, un roman, une conversation entendue dans un café, une difficulté professionnelle ou une simple promenade peuvent-ils être interprétés avec le filtre de la maçonnerie ?

À première vue, la question peut sembler incongrue. La franc-maçonnerie possède ses lieux, ses rites, ses degrés, ses outils, ses mots et ses symboles. Elle dispose d’un vocabulaire suffisamment riche pour nourrir des années d’étude : la pierre brute, le maillet, le ciseau, le compas, l’équerre, le niveau, la perpendiculaire, la lumière, le temple, les colonnes, le cabinet de réflexion, le pavé mosaïque ou encore l’étoile flamboyante.

Mais que valent ces symboles s’ils restent enfermés dans le Temple, soigneusement rangés dans le monde des planches, des rituels et des tenues, juste pour servir deux fois par mois ? La question essentielle n’est pas seulement de savoir ce que signifie un symbole. Elle est de savoir ce que ce symbole transforme dans notre manière de regarder, de penser, de sentir et d’agir au quotidien.

Il ne s’agit pas non plus de faire une crise d’apophénie, c’est à dire de surinterpréter les symboles et percevoir des liens significatifs, des signes ou des symboles partout, même là où il n’y en a pas objectivement.

Passer les événements de la vie au filtre de la maçonnerie peut donc être une démarche profondément initiatique. À une condition : ne pas transformer la maçonnerie en grille mécanique qui expliquerait tout, ni en prétexte pour donner une couleur symbolique à chaque banalité. Le symbole n’est pas une décoration posée sur le réel. Il est un instrument de lecture, de discernement et de transformation.

Le symbole n’est pas une étiquette

Il y a ceux qui sont sujets à la paréidolie, c’est-à-dire qui voient des formes familières (surtout des visages) là où il n’y en a pas, dans des stimuli aléatoires (nuages, tâches, etc.). C’est une forme particulière d’apophénie. Mais il y a une énorme différence entre voir du symbole partout et apprendre à regarder symboliquement.

Dans le premier cas, on plaque artificiellement une interprétation sur tout ce qui nous arrive. Une porte qui grince devient immédiatement un signe de passage. Une réunion difficile devient une initiation. Une tasse cassée représente la fragilité de l’existence. Un collègue désagréable est aussitôt identifié comme une « pierre brute » qu’il faudrait dégrossir.

Cette attitude peut rapidement devenir comique. Le maçon qui interprète absolument tout finit par ne plus rien observer réellement. Il ne rencontre plus les personnes : il rencontre des symboles. Il n’écoute plus les événements : il les classe dans une colonne du tableau de loge. Dans le second cas, au contraire, la référence symbolique ouvre un espace de réflexion. Elle permet de suspendre la réaction immédiate, d’introduire une distance et de poser de meilleures questions.

Une dispute n’est pas automatiquement un « pavé mosaïque ». Mais elle peut nous amener à réfléchir à nos contradictions, à notre rapport au conflit, à notre capacité à écouter et à reconnaître notre part de responsabilité. Un échec n’est pas forcément une « pierre brute ». Mais il peut devenir l’occasion d’examiner les angles de notre caractère, nos illusions de maîtrise et les résistances qui nous empêchent de progresser. Le symbole ne remplace donc pas l’événement. Il lui donne une profondeur supplémentaire.

La vocation pratique de la maçonnerie

Siège de la GLUA à Londres

La franc-maçonnerie se présente, selon les traditions et les obédiences, comme une méthode de perfectionnement moral, intellectuel et social. La Grande Loge Unie d’Angleterre explique ainsi que la maçonnerie utilise les analogies de la construction pour enseigner à ses membres comment mener une vie utile et bénéfique à leur communauté. Elle met notamment en avant l’intégrité, l’amitié, le respect et le service.

Cette vocation pratique est importante. Le rituel ne devrait pas constituer une parenthèse enchantée dans une existence qui reprendrait ensuite exactement ses anciennes habitudes. Si l’initié devient plus attentif dans le Temple, mais reste injuste dans sa vie professionnelle ; s’il parle de fraternité en tenue, mais humilie ses proches ; s’il médite sur la lumière tout en diffusant quotidiennement des mensonges, alors le symbole n’a pas encore franchi la porte du Temple.

La maçonnerie est féconde lorsqu’elle devient une discipline du regard.

Elle nous apprend à observer avant de juger, à distinguer l’apparence de la réalité, à reconnaître nos préjugés et à comprendre que nous sommes nous-mêmes des matériaux en transformation. Les outils rituels deviennent alors des outils existentiels.

  • L’équerre interroge la rectitude de nos actes.
  • Le compas rappelle que nos désirs doivent connaître des limites.
  • Le niveau invite à ne pas confondre position sociale et valeur humaine.
  • La perpendiculaire renvoie à la stabilité intérieure.
  • Le maillet représente l’énergie nécessaire au travail.
  • Le ciseau rappelle que la volonté doit être orientée par une intelligence du geste.
  • La pierre brute invite à l’examen de soi.
  • Le temple symbolise l’œuvre collective à laquelle chacun contribue sans pouvoir la posséder seul.

Des documents maçonniques consacrés aux outils de travail présentent précisément l’équerre comme une image de la moralité, le niveau comme un rappel de l’égalité et la perpendiculaire comme une figure de la justesse et de la droiture.

Lire l’actualité avec l’équerre

Prenons un événement quotidien : une polémique politique. Le réflexe ordinaire consiste à choisir immédiatement son camp. Nous partageons un extrait, dénonçons l’adversaire, félicitons notre propre camp et considérons que la vérité a définitivement triomphé parce que notre commentaire a recueilli douze mentions « J’aime ». Le filtre maçonnique ne nous interdit pas d’avoir une opinion. Il nous invite à examiner la manière dont nous la formons.

L’équerre peut nous amener à poser plusieurs questions :

  • Les faits sont-ils établis ?
  • Est-ce bien ce qui a été dit ?
  • Que manque-t-il au contexte ?
  • Suis-je en train de défendre une idée ou simplement une appartenance ?
  • Est-ce que je condamnerais le même comportement s’il venait de mon propre camp ?
  • Mon indignation porte-t-elle sur une injustice ou sur le fait que quelqu’un menace mes certitudes ?

Le pavé mosaïque rappelle que le réel est rarement uniforme. Une personne peut avoir raison sur un point et se tromper sur un autre. Un adversaire politique peut dire une chose pertinente. Un allié peut produire une analyse médiocre. Une institution peut être critiquable sans être entièrement malfaisante.

Le maçon qui ne voit le monde qu’en noir et blanc n’a pas encore compris pourquoi il marche sur un pavé mosaïque.

La pierre brute dans la vie professionnelle

La pierre brute est probablement l’un des symboles les plus faciles à transposer dans la vie quotidienne. Mais il faut éviter de l’utiliser pour désigner les autres. Nous avons tous connu ce Frère qui, après quelques mois de maçonnerie, découvre que tous les gens qui l’agacent sont des pierres brutes, tandis que lui serait déjà une colonne parfaitement taillée. Le symbole perd alors sa fonction initiatique pour devenir une arme de classement social.

La véritable pierre brute, c’est d’abord soi-même. Elle désigne les habitudes, les réactions automatiques, les préjugés, les impatiences et les blessures qui déforment notre manière d’agir. Dans la vie professionnelle, cela peut se manifester par une réaction agressive à une remarque. Nous pensons défendre notre compétence, alors que nous protégeons peut-être notre amour-propre. Nous croyons être attachés à la qualité du travail, alors que nous voulons surtout avoir raison. Nous dénonçons le manque de sérieux d’un collègue, mais nous oublions de voir notre propre rigidité.

Le ciseau symbolique permet de formuler une question simple :

Qu’est-ce que cet événement révèle de moi que je préférerais ne pas voir ?

Cette question n’a rien de confortable. Elle est pourtant plus utile que celle qui consiste à demander immédiatement :

Qui est responsable ?

L’examen de soi ne signifie pas que nous sommes toujours coupables. Il signifie que nous sommes toujours concernés.

Les livres comme miroirs initiatiques

La littérature offre un immense réservoir de situations humaines. Elle permet de rencontrer des personnages qui nous ressemblent sans nous obliger à reconnaître immédiatement que nous parlons de nous.

Madame Bovary 1857

Le lecteur de Madame Bovary peut réfléchir au désir, à l’ennui, à la confusion entre rêve et réalité, mais aussi aux conséquences d’une vie gouvernée par l’imaginaire social. Le lecteur de La Recherche du temps perdu découvre le rôle du temps, de la mémoire et des sensations. La fameuse madeleine de Proust montre comment une sensation présente peut faire surgir un passé que la mémoire volontaire ne parvenait pas à retrouver. Des travaux consacrés à Proust décrivent cette expérience comme une forme de mémoire involontaire déclenchée par un signal sensoriel et émotionnel.

Pour un maçon, cet épisode peut être rapproché de la fonction des objets et des gestes symboliques. Une odeur, une lumière, une matière, une parole ou une disposition de l’espace peuvent réveiller une mémoire enfouie. Le symbole agit parfois moins comme une définition que comme une réminiscence.

Lire Victor Hugo, et notamment Notre-Dame de Paris, permet aussi d’interroger la relation entre architecture, mémoire et civilisation. La cathédrale y est bien davantage qu’un bâtiment religieux : elle devient un livre de pierre, un condensé de siècles, une mémoire collective menacée par l’oubli.

Lire Camus permet de réfléchir au travail répétitif, à la persévérance et à la dignité de l’action. Dans le mythe de Sisyphe, l’homme est confronté à une tâche apparemment absurde et sans terme. La philosophie de Camus ne propose pas une solution maçonnique, mais elle peut nourrir une réflexion sur le sens du travail, la fidélité à une tâche et la capacité à construire malgré l’inachèvement. La Stanford Encyclopedia of Philosophy rappelle que Sisyphe incarne chez Camus l’absurdité de l’existence et le caractère apparemment vain d’un labeur sans fin.

Enfin, lire La Rochefoucauld peut nous apprendre à nous méfier de nos propres motivations. Lorsqu’il écrit que nous résistons parfois à nos passions davantage par leur faiblesse que par notre force, il rejoint une interrogation centrale de l’initiation : sommes-nous réellement maîtres de nous-mêmes, ou bénéficions-nous simplement de circonstances favorables ?

Le corps aussi est concerné

La tentation est grande de réduire la maçonnerie à une activité intellectuelle. On lit, on commente, on rédige, on écoute des conférences et l’on discute du symbolisme autour d’un verre. Mais l’initiation ne concerne pas seulement l’esprit. Elle engage aussi le corps. Le corps entre dans le Temple par la posture, la marche, le silence, le rythme, l’attention, la position et le geste. Il n’est pas un simple support biologique de la pensée. Il est le lieu où se manifestent la peur, la colère, la fatigue, le désir et la mémoire. Lorsque nous sommes stressés, notre respiration se modifie. Lorsque nous mentons, nous pouvons accélérer notre débit de parole. Lorsque nous sommes humiliés, notre corps se contracte. Lorsque nous sommes réellement attentifs, notre posture change.

Le symbolisme maçonnique peut nous aider à faire du corps un instrument de conscience. La marche rappelle que l’initiation est un chemin. La verticalité évoque la nécessité de se tenir debout dans ses actes. Le silence devient une pratique corporelle autant qu’une règle de parole. La respiration peut servir de point d’ancrage avant une réponse impulsive. Cela ne signifie pas qu’il faudrait transformer la Loge en salle de méditation ou de gymnastique symbolique. Cela signifie simplement que la sagesse n’est pas purement cérébrale. Une vertu que le corps ne sait pas incarner reste une belle idée.

La santé, la fatigue et les limites

Vieille table d'herboriste avec une balance
Vieille table d’herboriste avec une balance

Le rapport au corps permet également d’introduire un aspect souvent oublié : nos limites.

Un Frère épuisé peut se montrer irritable, moins généreux, moins attentif. Il peut croire qu’il connaît une crise spirituelle alors qu’il manque simplement de sommeil. Une Sœur peut se penser indifférente à la fraternité parce qu’elle traverse un épuisement professionnel. Un membre peut abandonner toute activité symbolique parce qu’il doit d’abord prendre soin de sa santé.

Le filtre maçonnique ne doit pas tout spiritualiser. Il doit parfois nous rappeler une réalité élémentaire : nous avons un corps, une fatigue, des besoins et une vulnérabilité. Prendre soin de soi n’est pas forcément céder à l’individualisme. Cela peut être une condition du service. On ne construit pas durablement un temple avec des ouvriers que l’on empêche de se reposer.

La maçonnerie invite à rechercher l’équilibre, non à cultiver une héroïque négligence de soi.

Les événements heureux et la gratitude

Merci - Thank you - Gratitude
Merci – Thank you – Gratitude

Passer les difficultés au filtre de la maçonnerie est relativement naturel. Nous cherchons spontanément un enseignement dans l’échec, la maladie, le deuil ou le conflit. Mais les événements heureux méritent la même attention.

Une promotion, une naissance, une rencontre, une réussite professionnelle ou un geste d’amitié peuvent nourrir une réflexion sur la gratitude. Sommes-nous capables de recevoir sans immédiatement nous attribuer tout le mérite ? Savons-nous reconnaître les soutiens qui nous ont permis d’avancer ? Acceptons-nous de partager la lumière, ou voulons-nous apparaître comme sa source unique ?

La gratitude est une forme de rectification de l’ego. Elle réintroduit dans notre récit les personnes, les circonstances et les hasards qui ont contribué à notre réussite. La réussite personnelle n’est jamais une œuvre entièrement solitaire. Même la pierre la mieux taillée dépend du chantier, des outils, des plans, de la lumière et du travail des autres.

Le risque de la surinterprétation

Tout n’est pas nécessairement un symbole. Un retard de train peut être un retard de train. Une panne informatique peut venir d’un serveur défaillant. Un désaccord peut résulter d’une mauvaise compréhension. Une personne peut être maladroite sans incarner le « profane ignorant ». La prudence est indispensable.

Si nous interprétons tous les événements comme des messages destinés à notre progression personnelle, nous risquons de tomber dans une forme d’égocentrisme spirituel. Le monde ne parle pas toujours de nous. Les autres ne sont pas des figurants placés sur notre chemin initiatique. Ils ont leurs propres blessures, leurs propres intentions et leur propre liberté. La maçonnerie devrait accroître notre humilité, pas notre sentiment d’être le personnage principal de l’univers.

Il faut donc distinguer trois niveaux :

  1. L’événement brut : ce qui s’est réellement passé.
  2. Notre réaction : ce que nous avons ressenti et fait.
  3. La lecture symbolique : ce que cette situation peut nous apprendre.

Le troisième niveau ne doit jamais effacer les deux premiers. Une interprétation utile s’appuie sur le réel ; elle ne le remplace pas.

Une méthode quotidienne en cinq questions

A vous de choisir

Pour appliquer concrètement la maçonnerie aux événements de la vie, il est possible d’utiliser une méthode simple.

1. Que s’est-il réellement passé ?

Avant toute interprétation, il faut revenir aux faits. Cette étape correspond à une forme de rigueur et de rectitude.

2. Qu’ai-je ressenti ?

La colère, la peur, l’envie, la honte ou l’enthousiasme ne sont pas des fautes. Ce sont des informations sur notre état intérieur.

3. Quelle pierre brute cet événement révèle-t-il ?

Il peut s’agir d’une impatience, d’un besoin de contrôle, d’une susceptibilité ou d’une tendance à juger trop vite.

4. Quel outil puis-je mobiliser ?

L’équerre pour vérifier la justesse, le compas pour contenir le désir, le niveau pour retrouver l’égalité, le maillet pour agir ou le ciseau pour préciser le geste.

5. Quelle action concrète puis-je accomplir ?

Une réflexion qui ne change aucun comportement risque de devenir une simple consommation intellectuelle. Il faut parfois présenter des excuses, écouter davantage, dormir, renoncer à répondre, vérifier une information ou aider quelqu’un. Le symbole devient véritablement maçonnique lorsqu’il produit un acte.

Une maçonnerie qui respire

Un Homme en train de méditer à la montagne
Un Homme en train de méditer à la montagne

Étudier les symboles est indispensable. Sans étude, la maçonnerie risque de se réduire à des impressions personnelles et à des interprétations improvisées. Mais l’étude ne suffit pas. Un symbole est comparable à une graine. Il contient une possibilité de croissance, mais il ne devient un arbre que s’il rencontre une terre, de l’eau, du temps et un travail régulier. La planche est la graine intellectuelle. La vie quotidienne est le terrain où elle doit prendre racine. La pierre brute doit se retrouver dans notre manière de parler aux autres. Le compas doit apparaître dans nos désirs. L’équerre doit guider nos décisions. Le niveau doit modifier notre regard sur ceux qui occupent une position différente de la nôtre. La lumière doit nous rendre plus lucides, et non plus arrogants.

Passer les événements de la vie au filtre de la maçonnerie est donc bien de la maçonnerie, à condition de ne pas utiliser le symbole pour fuir le réel, juger les autres ou se donner une apparence de profondeur. Le véritable travail commence lorsque le symbole cesse d’être un sujet de conversation et devient une épreuve de comportement.

Pour terminer : du Temple au monde

La franc-maçonnerie n’a pas vocation à rester enfermée dans ses propres références. Elle peut dialoguer avec la littérature, la philosophie, l’actualité, la science, l’art, la politique, la psychologie, la médecine et les expériences ordinaires de l’existence. Mais ce dialogue n’a de sens que s’il reste fidèle à une exigence : transformer le regard en action centrée.

Un maçon qui voit le symbole partout mais ne change jamais sa manière de vivre ne fait que décorer son ignorance et se conforter dans ses certitudes. Un maçon qui ne parle jamais de symbolisme mais qui pratique la justice, la mesure, la fidélité, l’écoute et la solidarité en a peut-être déjà compris l’essentiel. Le Temple n’est pas seulement un lieu où l’on entre périodiquement. Il est une manière de se tenir au monde. La question finale de cet article reste donc… :

« Cet événement est-il observable avec les lunettes de la franc-maçonnerie ? »

Si la réponse est oui, c’est à cet instant que le quotidien devient matière initiatique. C’est à cet instant également que la maçonnerie cesse d’être un savoir que l’on possède pour se transformer en travail que l’on accomplit pour devenir qui nous sommes réellement.

Les sources des principes universels de la pensée maçonnique

Au carrefour de la Révolution scientifique du XVIIe siècle et des Lumières naissantes, émerge en Angleterre une constellation de doctrines philosophiques et théologiques qui convergent vers une vision universaliste de la religion et de la société.
Ces courants, profondément marqués par l’esprit de tolérance, de raison et d’observation de la nature, cherchent à dépasser les dogmes particuliers pour fonder une « religion de l’humanité » fondée sur des principes universels. Ils rejettent la scolastique médiévale au profit d’une théologie naturelle cohérente avec les découvertes scientifiques. Ces idées imprègnent durablement la Franc-maçonnerie spéculative naissante au début du XVIIIe siècle, contribuant à forger son ethos de fraternité universelle, de tolérance et d’harmonie sociale.

En voici quelques aperçus, nécessairement incomplets, qui ne sauraient rendre compte de l’ensemble des influences qui ont concouru à l’émergence de la religion naturelle au cœur de la pensée maçonnique.

Baruch Spinoza
Baruch Spinoza

Le naturalisme de Baruch Spinoza constitue l’une des expressions les plus radicales et les plus cohérentes de cette philosophie.

Il se résume en une formule célèbre et souvent citée : Deus sive Natura (« Dieu ou la Nature »), qui apparaît explicitement dans l’Éthique (1677), son œuvre majeure publiée à titre posthume  (p. 208/327). Spinoza rejette toute forme de transcendance : il n’existe pas un Dieu personnel, créateur extérieur au monde, qui interviendrait par sa volonté libre ou ses miracles. Pour lui, Dieu est identique à la Nature, entendue non pas comme le simple ensemble des phénomènes physiques (ce que nous appelons aujourd’hui la Nature), mais comme la Substance unique, infinie, éternelle et nécessaire. Cette Substance est la seule réalité qui existe en soi et par soi ; tout le reste (les êtres humains, les animaux, les objets, les pensées) n’en est que des modes (des affections ou expressions particulières).
Sa pensée est caractérisée par :
– Un monisme strict. Il n’y a qu’une seule substance, qui possède une infinité d’attributs (dont nous ne connaissons que deux : la Pensée et l’Étendue). La matière et l’esprit ne sont donc pas deux réalités distinctes, mais deux aspects d’une même réalité.
– Un déterminisme absolu. Tout ce qui arrive découle nécessairement des lois immanentes de cette Substance/Nature. Il n’y a ni hasard, ni finalité, ni libre arbitre au sens traditionnel. Les actions humaines, y compris les passions, obéissent aux mêmes lois nécessaires que les mouvements des planètes ou la croissance des plantes.
– Un rejet du finalisme et de l’anthropomorphisme. Dieu (ou la Nature) n’agit pas en vue d’un but ; il ne récompense ni ne punit. La Nature ne poursuit aucun « dessein » ; elle produit simplement tout ce qui est possible selon sa puissance infinie.

Spinoza développe cette vision dans une forme géométrique rigoureuse (à la manière d’Euclide), avec définitions, axiomes, propositions et démonstrations. Son naturalisme est donc à la fois métaphysique (tout est Nature) et éthique : la sagesse consiste à comprendre notre place dans cet ordre nécessaire, à transformer nos passions tristes en affects joyeux par la connaissance rationnelle, et à atteindre l’amor intellectualis Dei (l’amour intellectuel de Dieu), c’est-à-dire la joie sereine qui naît de la compréhension de l’unité de toutes choses.

Ce système est profondément anti-scolastique et anti-cartésien sur plusieurs points. Contrairement à Descartes, qui maintenait une dualité substance pensante / substance étendue et un Dieu transcendant, Spinoza élimine toute extériorité : l’homme n’est pas un empire dans un empire, mais un mode parmi d’autres de la Nature infinie. Son naturalisme s’étend à l’anthropologie : les passions humaines doivent être étudiées comme on étudie les lois de la physique, sans jugement moral préalablement posé sur ce qui est « bien » ou « mal » en soi.
On parle parfois de panthéisme pour qualifier Spinoza, mais le terme peut être trompeur : il ne s’agit pas d’adorer la nature visible comme un dieu, mais de reconnaître que la réalité entière est divine parce qu’elle est l’expression nécessaire et infinie de l’unique Substance.

Le naturalisme spinoziste sert souvent de référence pour comprendre le newtonisme philosophique.
Tous deux refusent la scolastique et cherchent à expliquer le monde par des lois immanentes et rationnelles. Cependant, des différences importantes existent : Spinoza est strictement moniste et immanentiste : Dieu = Nature, sans reste. Le newtonisme, tout en étant naturaliste dans sa méthode (lois universelles, observation, raison), laisse plus de place à un Dieu concepteur et législateur (Newton lui-même était profondément religieux, quoique anti-trinitaire). Il transpose l’harmonie mathématique du cosmos en modèle pour l’harmonie humaine, sans identifier totalement Dieu à la Nature.

Toutefois, c’est précisément cette dimension naturaliste commune – expliquer le monde et l’homme sans recours à des causes surnaturelles extérieures – qui a inspiré les premiers francs-maçons spéculatifs, via le cercle de la Royal Society et des penseurs comme Desaguliers.

Le naturalisme spinoziste, souvent perçu comme radical ou même athée par ses contemporains, a contribué à l’esprit de tolérance, de raison et d’universalisme qui marque les Constitutions d’Anderson en 1723.

Ce que l’on ne rappelle que trop peu c’est que Baruch Spinoza, renié par les Israélites, termina sa vie au sein de la congrégation hollandaise des Collégiants (ou Collégiens). Ces derniers étaient comme les Sociniens, considérés comme une « secte ». En fait, il s’agissait de communautés universalistes s’inspirant du théologien hollandais Arminius, connu pour son opposition à Calvin, et qui accueillirent fraternellement les Sociniens réfugiés en Hollande. Spinoza, éternel exclu des conformistes religieux, y trouva une sorte d’asile spirituel empreint de la plus totale fraternité.

Le socinianisme, pilier d’universalisme naissant.

Lélio Sozzini

Fondé à Venise par l’Italien Lélio Sozzini puis développé par son neveu Fausto Socin, le socianisme prône avant tout la tolérance et la charité, s’opposant fermement à la persécution religieuse. Pourchassé par l’Inquisition, Fausto Socin se réfugie en Pologne où il rencontre un groupe d’anabaptistes anti-trinitaires se désignant comme « Les frères qui ont rejeté la Trinité ». Ensemble, ils fondent la Petite Église polonaise de théologie unitarienne (Ecclesia Minor). Les sociniens sont fermement attachés au commandement d’aimer son prochain et de rejeter la guerre ; ils reconnaissent comme frères chrétiens tous ceux qui mettent en pratique l’enseignement de Jésus-Christ, quelles que soient leurs options théologiques précises. Le Nouveau Testament leur est l’unique source de vérité en matière d’éthique, de piété et de doctrine.
Condamnés par le Vatican pour avoir nié la pluralité des personnes en Dieu, car doctrine jugée « contraire à la droite raison », ils se rapprochent de l’unitarisme en affirmant que « Dieu est un ». Cette insistance sur la raison, la tolérance et une éthique universelle, en fait des précurseurs intellectuels des Lumières.
Comme le note Françoise Le Moal dans son article Les dimensions du Socinianisme (Revue d’Histoire Moderne et Contemporaine, 1968, n° 4, p. 557-596), le mouvement, bien que de courte durée officielle (1560-1660 environ), exerce une influence souterraine durable sur les idées de tolérance et d’anti-dogmatisme en Europe.

Le newtonisme constitue la pierre angulaire de cet universalisme philosophique.

Philosophie progressiste directement inspirée des théories d’Isaac Newton, il ambitionne de transposer l’harmonie parfaite du monde céleste régi par des lois gravitationnelles universelles et mathématiques à l’harmonie du monde humain. Comme le naturalisme de Baruch Spinoza, le newtonisme est un naturalisme radical : il ne cherche pas prioritairement à déterminer ce qui est juste ou bien d’un point de vue moral, mais à identifier ce qui existe réellement dans la nature. C’est sur cette revendication du « naturel » ou du « contre-naturel » que le courant entend fonder un ordre social et éthique. Il remet en cause la scolastique aristotélicienne et théologique, jugée trop spéculative et autoritaire, au profit d’une philosophie expérimentale et observationnelle.

Isaac Newton n’est pas seulement le plus grand savant de son temps : il devient, à travers le newtonisme, le symbole vivant d’une philosophie qui prétend réconcilier la raison scientifique la plus rigoureuse avec une vision harmonieuse et providentielle de l’univers. Son rôle dépasse de très loin la physique ; il fournit le cadre conceptuel qui permet de transposer l’ordre mathématique du cosmos dans l’ordre moral et social, ce qui explique son influence décisive sur la Franc-maçonnerie spéculative naissante au début du XVIIIe siècle.

Newton lui-même ne fut probablement jamais initié franc-maçon (aucun document ne l’atteste, et les loges opératives de son époque ne pratiquaient pas encore la Maçonnerie spéculative). Pourtant, il en devient l’une des figures tutélaires les plus puissantes, précisément parce qu’il incarne l’alliance parfaite entre science expérimentale et foi raisonnable.
Président de la Royal Society de 1703 jusqu’à sa mort, il domine intellectuellement l’institution qui va servir de matrice à la jeune Grande Loge de Londres et de Westminster (fondée en 1717). Ses deux chefs-d’œuvre, les Philosophiæ Naturalis Principia Mathematica (1687) et Opticks (1704), démontrent que l’univers entier est régi par des lois simples, universelles, mathématiques et immuables : la gravitation, les lois du mouvement, la décomposition de la lumière. Cet ordre cosmique parfait, accessible à la raison humaine sans recours à l’autorité scolastique ou à la révélation exclusive, devient le modèle même de l’harmonie que les premiers Maçons veulent réaliser dans la société.

Newton lui-même, bien que très discret de son vivant sur ses opinions religieuses, renforce cette convergence. Ses manuscrits théologiques (plus de deux millions de mots, aujourd’hui étudiés par les historiens) révèlent un esprit profondément biblique, obsédé par la chronologie sacrée et la prophétie, mais aussi un anti-trinitarisme affirmé (il était arien). Ces vues, tenues secrètes pour éviter le scandale, le rapprochent fortement du socinianisme et de l’unitarisme, courants qui prônent une religion « raisonnable » débarrassée des dogmes jugés contraires à la raison. Ainsi, Newton devient, sans le vouloir explicitement, le modèle du maçon « moderne » : savant rigoureux qui ne renie pas la foi, mais la purifie par l’usage de la raison et l’observation de la nature.

Isaac Newton n’est pas seulement le père de la physique moderne et des Principia Mathematica (1687) traduction en français ici. Ce que l’on sait moins c’est qu’il consacra une part considérable de sa vie à l’alchimie, plus de temps, selon les estimations les plus récentes, qu’à la physique et aux mathématiques réunies. Il la pratiquait sous le nom de « chymie » (terme qui, au XVIIe siècle, désignait à la fois la chimie naissante et l’alchimie traditionnelle). Ses manuscrits alchimiques, longtemps négligés ou considérés comme une « tache » sur sa réputation scientifique, ont fait l’objet, depuis les années 2000, d’un vaste projet de numérisation et d’analyse : The Chymistry of Isaac Newton (Université d’Indiana).
Newton commence véritablement ses recherches alchimiques vers 1669, à l’âge de 26 ans. Il achète alors son premier équipement (fourneaux, cornues, substances chimiques) et se lance dans une pratique expérimentale intensive qui durera près de trente ans, jusqu’aux années 1690-1696. Il consacre des milliers d’heures à lire, annoter et copier des centaines d’ouvrages alchimiques anciens et contemporains (il possédait 138 livres d’alchimie dans sa bibliothèque à sa mort). Il rédige des carnets de laboratoire extrêmement détaillés, où il note avec une précision presque obsessionnelle les opérations chimiques, les couleurs, les odeurs, les goûts et les réactions observées. Il utilise un langage crypté typique des alchimistes (symboles, Decknamen ou noms de code comme « le lion vert », « le mercure sophique », « l’arbre de Diane »), non par superstition, mais pour protéger ses découvertes et respecter la tradition ésotérique qui voulait que seuls les initiés comprennent.

L’objectif central de Newton était la quête de la Pierre philosophale (ou plus précisément du « mercure philosophique » ou « sophique »), substance légendaire capable de transmuter les métaux vils en or, mais aussi, selon certaines interprétations, de conférer l’immortalité ou de révéler les secrets de la nature. Il cherchait également à comprendre la « végétation » des métaux (leur capacité à « croître » comme des plantes), un thème récurrent dans l’alchimie. Contrairement à une idée reçue, Newton n’était pas un mystique irrationnel : il appliquait à l’alchimie la même rigueur expérimentale et mathématique que dans ses travaux sur l’optique ou la gravitation.
Des historiens comme William R. Newman (Université d’Indiana) ont même reconstitué plusieurs de ses expériences en laboratoire et montré qu’elles relevaient d’une « chymie » de transition entre l’alchimie médiévale et la chimie moderne (William R. Newman, Newton the Alchemist. Science, enigma and the quest for Nature’s « secret fire).

Isaac Newton

Newton ne cachait pas totalement cette activité : il en parlait dans sa correspondance avec des savants comme Robert Boyle ou John Locke, et certains de ses résultats (notamment sur la lumière blanche décomposée en couleurs) semblent avoir été inspirés par ses observations alchimiques de réactions chimiques colorées. Cependant, après son installation à Londres en 1696 (comme gardien puis maître de la Monnaie), il réduit drastiquement ses expériences, sans jamais les abandonner complètement.

En 1692-1693, Newton traverse une grave crise psychique (parfois appelée « les 18 mois de folie ») : insomnie sévère, irritabilité extrême, paranoïa, délire de persécution, rupture avec des amis proches (notamment Nicolas Fatio de Duillier), et même des lettres incohérentes. Il se retire du monde scientifique pendant plus d’un an avant de se rétablir progressivement. Les expériences alchimiques de Newton l’auraient probablement exposé à des substances toxiques, au premier rang desquelles le mercure (qu’il manipulait, chauffait, distillait et, selon ses propres notes, goûtait même lors de 108 analyses gustatives documentées). Les alchimistes utilisaient couramment le mercure, l’antimoine, le plomb, l’arsenic et d’autres métaux lourds, sans aucune protection (pas de hotte, pas de gants, ventilation inexistante). Newton travaillait souvent des nuits entières dans son laboratoire de Cambridge, inhalant des vapeurs toxiques.

Copie d’une peinture de Sir Godfrey Kneller 1689

Des analyses de cheveux (conservés après sa mort ou exhumés) révèlent des taux de mercure quinze fois supérieurs à la normale, ainsi que des concentrations élevées de plomb, d’arsenic et d’antimoine (quatre fois la normale pour certains). Ces résultats ont été publiés dès 1979 par L. W. Johnson et M. L. Wolbarsht dans un article célèbre des Notes and Records of the Royal Society : Mercury Poisoning : A Probable Cause of Isaac Newton’s Physical and Mental Ills (accès payant !).

Cette intoxication chronique explique très vraisemblablement la dépression nerveuse de 1692-1693 et une partie des excentricités de Newton dans sa vieillesse (repli sur soi, irritabilité). Cependant, pour d’autres, Newton ne serait pas mort directement d’un empoisonnement aigu par le mercure. Il décède le 20 mars 1727 (31 mars selon le calendrier grégorien) à l’âge de 84 ans, après une vie très productive : il est resté président de la Royal Society jusqu’à sa mort et a réformé la Monnaie royale avec une efficacité redoutable. Sa mort semble due à des causes naturelles liées à l’âge (complications rénales ou urinaires, peut-être des calculs). L’exposition chronique au mercure a sans doute altéré sa santé, mais elle n’aurait pas été pas la cause immédiate de son décès.

Les manuscrits alchimiques, aujourd’hui largement accessibles en ligne grâce au Projet Chymistry of Isaac Newton, permettent de mieux comprendre cette part longtemps occultée de son œuvre.

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Newton était un chrétien fervent, mais secrètement arien. Ses manuscrits théologiques (plus de deux millions de mots, longtemps cachés) montrent qu’il considérait la doctrine trinitaire comme une falsification historique perpétrée au IVe siècle. Pour lui, adorer le Christ comme Dieu revenait à une forme d’idolâtrie ; le Fils était un médiateur créé, subordonné, mais non divin au sens plein. Cette conviction, qu’il ne révéla jamais publiquement pour éviter la ruine de sa carrière (il bénéficia d’une dispense d’ordination à Cambridge), rapproche étroitement son arianisme du socinianisme et de l’unitarisme. Des historiens comme T. C. Pfizenmaier ou Richard Westfall confirment que Newton était « arien au sens originel du terme » bien avant 1675. Cette position théologique imprègne son œuvre scientifique : l’ordre mathématique et harmonieux de l’univers newtonien reflète un Dieu unique, tout-puissant, dont les lois sont accessibles à la raison humaine sans intermédiaire dogmatique.

Cette sensibilité anti-trinitaire de Newton n’est pas anecdotique. Au début des années 1670, Newton affirme être dégoûté de la philosophie naturelle, et se lance dans l’alchimie et les études bibliques. L’obtention en 1675 d’une dispense lui permettant d’éviter l’ordination lui donne une liberté qu’il consacre à l’étude de l’histoire de l’Église. Il se focalise en particulier sur le IVe siècle, et commence à développer de la suspicion face au dogme de la Trinité. Une étude approfondie du concile de Nicée à grand renfort de sources anciennes et d’écrits contemporains le conduit à considérer le trinitarisme comme une idolâtrie (Rob Iliffe, Priest of Nature. The religious worlds of Isaac Newton, § 4).

Cette sensibilité participe pleinement du climat intellectuel qui préside à la naissance de la Grande Loge de Londres en 1717 et à la rédaction des Constitutions d’Anderson en 1723. Jean-Théophile Désaguliers, disciple direct et démonstrateur de Newton, pasteur huguenot et futur Grand Maître, transmet cet esprit newtonien à la jeune maçonnerie spéculative. Le latitudinarisme anglican, dominant chez les premiers maçons (pasteurs et savants de la Royal Society), tolère ou partage souvent ces vues hétérodoxes. Samuel Clarke, ami de Newton, ou William Whiston (successeur de Newton à Cambridge) professent publiquement des formes d’arianisme modéré. Le socinianisme, déjà évoqué comme précurseur des « Moderns », renforce cette tendance : il nie lui aussi la Trinité au nom de la raison et de l’Éthique du Nouveau Testament.

C’est dans les Constitutions d’Anderson (1723) que cette influence se cristallise le plus clairement. La Charge I (« Concernant Dieu et la Religion ») est révolutionnaire par sa sobriété : le maçon doit obéir à la « Loi morale » et croire en un « Être Suprême » (le Grand Architecte de l’Univers), mais il n’est plus tenu d’adhérer à une confession particulière. Anderson écrit explicitement : « on estime cependant, maintenant, plus convenable de ne leur imposer que cette Religion sur laquelle tous les Hommes sont d’accord, et de les laisser libres de leurs Opinions particulières ». Cette formulation délibérément vague, qui évite toute référence à la Trinité, à la divinité du Christ ou aux articles de foi anglicans, reflète l’esprit arien, socinien et unitarien. Elle permet l’accueil de chrétiens anti-trinitaires, de déistes et même, dans une certaine mesure, de non-chrétiens, pourvu qu’ils soient « bons et loyaux ». La maçonnerie devient ainsi un espace de tolérance où l’harmonie newtonienne du cosmos sert de modèle à l’harmonie humaine, loin des querelles dogmatiques qui avaient déchiré l’Europe.

Alain-Bauer-photo-source-Radio-France

Les historiens maçonniques contemporains, comme Alain Bauer dans Aux origines de la Franc-maçonnerie : Isaac Newton et les newtoniens, soulignent que la Franc-maçonnerie spéculative fut en partie « inventée » par le cercle newtonien pour dépasser les conflits religieux post-Restauration et promouvoir un progrès fondé sur la science et une religion naturelle. L’arianisme de Newton, même tenu secret, fournit un arrière-plan théologique à cette entreprise : un monothéisme pur, une critique de l’idolâtrie trinitaire, une valorisation de la raison et de la morale pratique.

William Preston, dans ses Illustrations of Masonry (1781), reprend cette idée en invitant l’homme à contempler la nature et l’observation de la beauté de ses proportions qui a incité l’homme à imiter le plan divin et à étudier l’ordre et la symétrie : A survey of Nature, and the observation of her beautiful proportions, first determined man to imitate the divine plan, and study symmetry and order. This gave rise to societies, and birth to every useful art. Cette vision s’accorde parfaitement avec l’arianisme rationaliste de Newton. (Book I, Section I Reflections on the symmetry and proportion in the works of Nature p.76)

L’arianisme de Newton, est cette doctrine chrétienne du IVe siècle condamnée comme hérésie par le concile de Nicée en 325. Elle constitue un courant théologique ancien mais dont l’esprit anti-dogmatique et rationaliste connaît un écho surprenant dans l’Angleterre des Lumières britanniques et, par ricochet, dans la genèse de la Franc-maçonnerie spéculative au début du XVIIIe siècle.
Fondée par Arius (vers 256-336), prêtre d’Alexandrie, elle affirme que le Fils (le Christ) n’est pas co-éternel ni consubstantiel au Père : il est une créature, certes la première et la plus parfaite des créatures, mais subordonnée à Dieu. Le Père seul est Dieu absolu, éternel et incréé ; le Fils est « engendré » dans le temps et dépendant de la volonté divine. Cette vision, qui refuse la Trinité nicéenne (« homoousios » de même substance), privilégie une lecture littérale et rationnelle des Écritures, en particulier de l’Évangile de Jean et des épîtres pauliniennes, contre les spéculations métaphysiques postérieures.
Condamné à Nicée sous l’impulsion d’Athanase d’Alexandrie, l’arianisme persiste néanmoins dans l’Empire romain (chez les Goths, les Vandales) avant de disparaître officiellement. Pourtant, il ne s’éteint pas complétement : au XVIe siècle, il inspire en partie le socinianisme polonais et, au XVIIe siècle, il resurgit sous des formes modernisées dans les cercles protestants anglais, où il se fond avec le latitudinarisme et l’unitarisme. Ces « néo-ariens » ou « anti-trinitariens » voient dans la Trinité une corruption tardive introduite par Athanase et le concile de Nicée, une « idolâtrie » qui détourne du monothéisme pur du christianisme primitif. Ils prônent un retour à une foi simple, raisonnable, fondée sur la morale évangélique plutôt que sur des dogmes métaphysiques jugés contraires à la « droite raison ».Ainsi, l’arianisme n’influence pas la Franc-maçonnerie par une filiation rituelle directe (aucun rite maçonnique n’est explicitement arien), mais par un esprit : celui d’un christianisme primitif, raisonnable, tolérant et anti-dogmatique. Il contribue à faire de la Loge un lieu où, comme le voulait Désaguliers, des hommes de « religion, pays et professions de vie différents » peuvent se réunir autour d’une « philosophie de l’humanité ». Cette influence, discrète mais profonde, explique pourquoi la jeune maçonnerie des Moderns fut parfois accusée par ses détracteurs catholiques d’indifférentisme ou même d’arianisme larvé. Elle s’inscrit pleinement dans le grand mouvement universaliste que nous avons décrit précédemment : newtonisme, latitudinarisme, socinianisme et unitarisme convergent pour dessiner une religion naturelle accessible à tous les hommes de bonne volonté.

L’arianisme, revivifié par Newton et ses contemporains, offre à la Franc-maçonnerie spéculative naissante un fondement théologique discret mais puissant : le refus des dogmes exclusifs au profit d’une foi universelle, raisonnable et morale. Il renforce l’idéal d’harmonie cosmique et humaine qui restera, au XVIIIe siècle, l’une des marques les plus durables de l’Art Royal.

Cette influence newtonienne marquera durablement la Franc-maçonnerie anglaise des années 1720-1730. Les premiers maçons, souvent pasteurs latitudinaires ou membres de la Royal Society, voient dans les lois gravitationnelles la preuve que Dieu gouverne le monde par des principes universels et non par des interventions arbitraires. La fraternité maçonnique devient alors l’expression humaine de cette harmonie cosmique : elle réunit des hommes de religions, de nations et de professions différentes autour d’un même respect pour l’ordre naturel et divin. Comme l’écrit Preston dans ses Illustrations of Masonry (1781), c’est « la contemplation de la nature et l’observation de la beauté de ses proportions » qui a incité l’homme à imiter le plan divin et à créer la société civilisée – idée directement issue du newtonisme popularisé par Désaguliers.

Enfin, cette influence dépasse les frontières britanniques. Voltaire, qui assiste aux leçons de Désaguliers à Londres en 1726-1728, devient le grand propagandiste du newtonisme en France avec ses Lettres philosophiques (1734). Il y oppose explicitement la physique newtonienne à la scolastique cartésienne et contribue ainsi à préparer le terrain pour l’implantation de la maçonnerie spéculative française, qui adoptera rapidement les mêmes principes d’universalisme, de tolérance et d’harmonie rationnelle.

Jean-Théophile Desaguliers, pasteur, newtonien convaincu développe les idées newtoniennes en les faisant connaître du grand public.

Reverend John Theophilus Desaguliers (1683-1744)

Jean-Théophile Desaguliers, disciple direct et démonstrateur officiel de Newton à la Royal Society (il succède à Francis Hauksbee l’ancien en 1714), joue ici un rôle de passeur essentiel. C’est lui qui, dans ses cours publics londoniens et dans son Cours de philosophie expérimentale, transforme les équations abstraites des Principia de Newton en démonstrations concrètes, accessibles au public cultivé. Il ne se contente pas de vulgariser la physique : il en tire une philosophie naturelle qui enseigne que la contemplation de la nature et de ses proportions (comme le dira plus tard William Preston) incite l’homme à imiter le plan divin. Cette idée est au cœur du newtonisme philosophique : l’harmonie céleste doit devenir l’harmonie terrestre.
Desaguliers l’intègre explicitement dans les Constitutions d’Anderson de 1723, dont il supervise la publication et qu’il dédicace ou préface. La Charge I (« Concernant Dieu et la Religion ») y reflète cette vision : la maçonnerie n’exige plus une confession particulière mais une « religion universelle » fondée sur la loi morale et la raison, exactement comme Newton concevait une théologie naturelle cohérente avec les lois physiques.

Jean Théophile Desaguliers est le premier à percevoir l’ampleur de la révolution newtonienne tant en physique qu’en représentation du monde. Dans son Cours de philosophie expérimentale, publié en deux volumes en 1734 et 1744, traduit en français en 1751), il vulgarise les idées newtoniennes auprès d’un large public cultivé. Newton lui-même, passionné autant par les sciences que par une lecture ardente de la Bible, incarne cet alliage entre raison et foi raisonnable. Le newtonisme devient ainsi un outil pour penser une société harmonieuse, où l’ordre, la symétrie et la proportion, observés dans les astres, servent de modèle à l’organisation humaine.

Duc de Wharton

Après Anthony Sayer élu premier Grand Maître de la Grande Loge de Londres et de Westminster, George Payne deuxième Grand Maître, Jean-Théophile Desaguliers est élu troisième Grand Maître. Il occupe cette charge durant l’année maçonnique 1719 (les élections avaient généralement lieu à la Saint-Jean d’été, vers le 24 juin). Il quitte la charge de Grand Maître à la fin de son mandat, en 1720, lorsque George Payne est réélu pour un deuxième terme (1720-1721). Par la suite, Desaguliers ne sera plus jamais Grand Maître, mais il exercera à plusieurs reprises la fonction de Deputy Grand Master (Grand Maître Adjoint) : en 1723 (sous le Duc de Wharton), en juin 1723 (sous le Comte de Dalkeith), et en 1725 (sous Lord Paisley).

Desaguliers inspire fortement inspire fortement les Constitutions dites d’Anderson, compilées par le pasteur presbytérien James Anderson et publiées en 1723 avec une dédicace (ou préface) de Desaguliers lui-même. Ces Constitutions of the Free-Masons (édition de 1723) intègrent explicitement les principes newtoniens et latitudinaires. La « Charge I » (Première Obligation), sur « Dieu et la Religion », est particulièrement révélatrice : elle exige seulement que le maçon obéisse à la loi morale, qu’il ne soit ni « un athée stupide » ni « un libertin irréligieux », tout en affirmant que « la Maçonnerie sera toujours le Centre de l’Union et le moyen de concilier de véritables Amitiés parmi des Personnes qui eussent dû rester perpétuellement séparées ». La « religion catholique » (au sens étymologique de katholikos, universelle) à laquelle se réfère Anderson désigne ainsi une religion naturelle et raisonnable, ouverte à tous, transcendant les divisions confessionnelles. Le newtonisme y est omniprésent : l’harmonie céleste devient modèle d’harmonie humaine.

 Le latitudinarisme fournit le climat ecclésiastique favorable : l’univers mental des premiers maçons s’inscrit très majoritairement dans ce christianisme raisonnable et cette théologie naturelle. Les pasteurs, nombreux et souvent latitudinaires (au moins 41 pasteurs en 1730 dans la Grande Loge de Londres), assurent la transition entre l’Église et la Loge. Le socinianisme et l’unitarisme, quant à eux, apportent la radicalité tolérante et anti-trinitarienne qui permet de concevoir une fraternité dépassant les dogmes chrétiens traditionnels. Les sociniens sont explicitement considérés comme précurseurs des Moderns ; Cagliostro, à Venise, les « investit » de la qualité maçonnique, soulignant le lien entre leur éthique universaliste et la nouvelle Institution.

Le latitudinarisme (ou « latitudinarianisme ») représente l’état d’esprit dominant au sein de l’Église anglicane au XVIIe et au début du XVIIIe siècle. Ce courant « libéral » naît des violentes controverses religieuses du siècle précédent : querelles entre protestants « orthodoxes » et sociniens, affrontements entre anglicans et puritains. Les Latitude Men (Hommes de la Largeur) privilégient l’Écriture comme éthique et comme ethos plutôt que comme corpus dogmatique rigide et normatif. Les Lumières britanniques s’efforcent ainsi de fonder un christianisme raisonnable : Dieu y est conçu comme la Raison absolue, et les lois régissant l’ordre créé sont éternellement contenues dans cette essence éminemment raisonnable. Cette théologie naturelle se veut parfaitement cohérente avec les découvertes scientifiques du temps (lois de Newton, astronomie, physique). Dans ce climat intellectuel, la religion n’est plus affaire de dogmes exclusifs mais de principes moraux universels accessibles à tous les hommes de bonne volonté. Le latitudinarisme favorise donc une ouverture œcuménique modérée et une tolérance pratique, tout en restant ancré dans le cadre anglican. On comprend dès lors le rôle majeur des pasteurs anglicans dans la genèse de la Franc-maçonnerie : en 1730, la Grande Loge de Londres compte au moins quarante et un ecclésiastiques, souvent issus de ce courant libéral.

Enfin, l’unitarisme prolonge et radicalise ces tendances. Il affirme l’unité absolue de Dieu et nie la divinité du Christ, considérant la Trinité comme une construction postérieure contraire à la raison et aux Écritures. Proche du socinianisme (dont il est souvent vu comme l’héritier direct), l’unitarisme insiste sur la morale pratique, la tolérance religieuse et l’usage de la raison dans l’interprétation des textes sacrés. En Angleterre, il se diffuse discrètement au XVIIe siècle, influençant même des figures comme Isaac Newton (dont les vues anti-trinitariennes, bien que tenues secrètes de son vivant, sont aujourd’hui bien documentées par les chercheurs). Les unitariens privilégient une religion « naturelle » accessible à tous les hommes, fondée sur la raison et la bienveillance universelle plutôt que sur des mystères dogmatiques.

C’est dans ce climat de latitudinarisme et de théologie naturelle que se développe, en Angleterre, une forme de christianisme raisonnable qui exercera une influence décisive sur les premiers francs-maçons. Les Latitude Men, comme on les appelait, privilégiaient l’Écriture sainte comme règle de vie morale plutôt que comme corpus dogmatique rigide. Ils s’efforçaient de concilier la foi chrétienne avec la raison et les découvertes scientifiques du temps, notamment celles de Newton. Voir le paragraphe Le latitudinarisme, état d’esprit dominant au sein de l’Église anglicane.

L’unitarisme s’inscrit ainsi pleinement dans le mouvement plus large de la « théologie naturelle » qui caractérise les Lumières britanniques.
Qui sont les chrétiens unitariens universalistes d’aujourd’hui Plusieurs d’entre eux affirment que c’est précisément au sein de l’universalisme unitarien qu’ils sont devenus véritablement chrétiens. La liberté de pensée théologique de nos églises leur permet de trouver le climat dont ils ont besoin pour devenir chrétien à leur propre rythme. Au sein des mouvements religieux historiques que sont l’unitarisme et l’universalisme, ils trouvent l’expression d’un christianisme dynamique, innovateur, libéral et digne de foi. Ils ont cherché et trouvé dans la tradition d’action sociale des églises libérales une source d’inspiration personnelle et des fondements théologiques ancrés dans le ministère de Jésus.

Ces doctrines ne sont pas isolées ; elles s’entrecroisent et se renforcent mutuellement. Le newtonisme fournit le modèle cosmique (harmonie, lois universelles), le latitudinarisme l’ancrage ecclésiastique libéral, le socinianisme la radicalité tolérante et anti-dogmatique, et l’unitarisme la simplification théologique rationnelle.

Ensemble, ces doctrines dessinent un universalisme religieux : une foi raisonnable, ouverte à tous les hommes de bonne volonté, fondée sur la contemplation de la nature et l’éthique du Nouveau Testament, plutôt que sur des confessions particulières.

C’est précisément au début du XVIIIe siècle, lors de la transition de la maçonnerie opérative (corporative de bâtisseurs) à la maçonnerie spéculative (philosophique et fraternelle), que ces idées universalistes exercent leur influence la plus profonde. La Grande Loge de Londres et de Westminster, fondée en 1717, naît dans ce terreau intellectuel londonien imprégné de Royal Society, de latitudinarisme et de newtonisme. L’influence de la Royal Society est incontestable : elle prône l’accueil « librement des hommes de religion, pays et professions de vie différents », car ils « professent ouvertement, non de vouloir la fondation d’une philosophie anglaise, écossaise, irlandaise, papiste ou protestante, mais d’une philosophie de l’humanité » (texte fourni). Cette universalité philosophique devient le socle de la nouvelle maçonnerie.

Ainsi, au début du XVIIIe siècle, la Franc-maçonnerie spéculative devient le creuset concret de cet universalisme : elle promeut une fraternité fondée sur la raison, la contemplation de la nature, la tolérance et l’harmonie, loin des querelles confessionnelles.

Ce socle intellectuel cohérent qui transforme la Maçonnerie en une institution porteuse d’un idéal universaliste moderne annonce les valeurs des Lumières – raison, tolérance, fraternité – tout en les enracinant dans une vision harmonieuse du cosmos et de la société au XVIIIe siècle.

« Guerre juste et morale maçonnique » : à Lausanne, le GRA affronte la question qui dérange

Peut-on défendre la paix sans renoncer à combattre l’injustice ? Une guerre peut-elle être légitime sans cesser d’être une tragédie ? Le samedi 19 septembre 2026, à Lausanne, le Groupe de recherche Alpina confie à son nouveau président, Jean-Pierre Augier, une conférence consacrée aux rapports complexes entre conflits armés, droit international et éthique maçonnique. Un rendez-vous intellectuel et fraternel qui invite les Francs-Maçons à regarder le monde sans abandonner leurs principes.

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Lorsque le fracas du monde s’invite sous la Voûte étoilée

Le Temple protège du tumulte extérieur, mais il n’a jamais eu vocation à rendre sourd aux souffrances du monde. Derrière la porte close, les Francs-Maçons travaillent à rapprocher ce qui est épars, à combattre les préjugés et à construire une société plus juste. Pourtant, dès qu’ils quittent leurs Travaux, ils retrouvent une réalité traversée par les guerres, les agressions, les populations déplacées et l’affaiblissement du droit.

Que devient, dans un tel contexte, l’idéal de fraternité universelle ? Comment défendre la paix lorsque celle-ci paraît menacée par la force ? Faut-il considérer toute guerre comme moralement condamnable, ou existe-t-il des circonstances dans lesquelles refuser de combattre revient à abandonner les victimes à leur agresseur ?

Ce sont ces interrogations, anciennes mais d’une actualité saisissante, que le Groupe de recherche Alpina, ou GRA, placera au centre de sa prochaine conférence, organisée le samedi 19 septembre 2026, à 11 heures, dans les locaux des Loges lausannoises.

Son nouveau président, Jean-Pierre Augier, interviendra sur un thème dont la formulation annonce déjà l’exigence : « Guerre juste et morale maçonnique ».

L’ambition n’est pas de distribuer des certificats de vertu aux États, de commenter l’actualité à la manière d’un plateau de télévision ou de réduire les tragédies contemporaines à des slogans. Il s’agit de retrouver des instruments de discernement lorsque les certitudes vacillent et que la violence semble reprendre le dessus sur la règle commune.

Une question ancienne que les conflits contemporains rendent brûlante

L’ordre international établi après 1945 n’a jamais fait disparaître la guerre. Les conflits coloniaux, les affrontements régionaux, les guerres civiles et les rivalités entre puissances ont constamment rappelé les limites de la paix proclamée. Mais cet ordre reposait néanmoins sur une conviction : la force devait être encadrée par le droit, et les relations entre les peuples ne pouvaient durablement se réduire à la domination du plus puissant.

Aujourd’hui, les guerres en Ukraine et au Moyen-Orient, comme d’autres foyers de tensions à travers le monde, remettent brutalement cette ambition au premier plan.

Face à ces bouleversements, la difficulté n’est pas seulement militaire, diplomatique ou économique. Elle est également intellectuelle, psychologique et morale.

Pour les Francs-Maçons, la question prend une dimension particulière. Comment articuler le refus de la violence, la défense des libertés, la protection des populations et le devoir de résistance à l’oppression ?

L’épée présente dans certains rituels n’est pas nécessairement l’emblème de l’agression. Elle peut aussi rappeler la vigilance, la protection de l’ordre et l’obligation de défendre ce qui mérite de l’être. Encore faut-il savoir à quel moment la défense cesse d’être légitime pour devenir vengeance, domination ou démesure.

C’est précisément cette frontière incertaine que la conférence de Jean-Pierre Augier se propose d’examiner.

De Cicéron à Grotius, une longue histoire de la guerre et de ses limites

Le parcours annoncé remontera aux sources de la réflexion occidentale sur la guerre juste.

L’Antiquité romaine, avec Cicéron, a déjà posé la question des conditions dans lesquelles un conflit pouvait être considéré comme légitime. Il ne s’agissait pas simplement de savoir qui possédait la force, mais d’interroger les motifs de la guerre et les obligations qui entourent son déclenchement.

La pensée chrétienne reprendra cette interrogation avec saint Augustin, confronté au paradoxe d’une religion prêchant la paix dans un monde exposé à la violence. Thomas d’Aquin précisera ensuite les critères traditionnellement associés à la guerre juste : l’autorité légitime, la justesse de la cause et l’intention droite.

Ces critères ne transforment pas la guerre en bien moral. Ils cherchent, au contraire, à empêcher que la violence ne soit justifiée par le seul désir de conquête, par la haine ou par l’intérêt particulier.

Avec Hugo Grotius, juriste majeur du XVIIᵉ siècle, la réflexion s’ouvre davantage au droit naturel et aux règles susceptibles d’encadrer les relations entre les peuples. La guerre ne peut plus être pensée comme un espace entièrement soustrait à la justice.

Cette histoire conduit directement à une distinction fondamentale : celle qui sépare les motifs invoqués pour entrer en guerre des règles qui doivent être respectées pendant les combats.

Une cause jugée légitime ne dispense jamais de protéger les civils. Une agression subie n’autorise pas toutes les représailles. Le droit international humanitaire impose notamment la distinction entre combattants et populations civiles, la proportionnalité et des précautions destinées à limiter les souffrances. Quant à la Charte des Nations unies, elle encadre le recours à la force et reconnaît notamment le droit de légitime défense.

Autrement dit, la véritable interrogation n’est pas seulement : « Cette guerre est-elle juste ? » Elle est aussi : « Jusqu’où peut-on défendre une cause sans trahir les principes que l’on prétend protéger ? »

La Franc-Maçonnerie face à ses propres contradictions

La conférence abordera également les différentes positions adoptées par la Franc-Maçonnerie au fil du temps.

L’histoire de l’Ordre n’a jamais été celle d’un pacifisme uniforme. Des Frères se sont engagés pour la réconciliation entre les peuples, tandis que d’autres ont pris les armes au nom de leur patrie, de la résistance à l’oppression ou de la défense des libertés. Il est même arrivé que des Francs-Maçons se retrouvent dans des camps opposés, révélant la tension entre leurs appartenances nationales et leur idéal de fraternité.

Cette contradiction ne disqualifie pas nécessairement l’engagement maçonnique. Elle oblige à le penser avec davantage de lucidité.

La Chaîne d’union ne prend son sens que si elle demeure capable d’embrasser l’humanité entière, y compris lorsque les passions collectives poussent à réduire l’adversaire à une caricature. Mais l’universalisme ne peut pas davantage servir de prétexte à l’indifférence devant l’injustice.

Entre la fascination pour la force et l’impuissance élevée au rang de vertu, il existe un chemin plus étroit : celui d’une éthique de responsabilité, attentive aux faits, aux victimes, aux limites du droit et aux conséquences des décisions humaines.

L’affiche de la conférence met ainsi en garde contre trois écueils : l’émotion lorsqu’elle obscurcit le jugement, l’utopie lorsqu’elle refuse d’affronter le réel et la résignation lorsqu’elle transforme la prudence en complaisance.

Une perspective qui n’oppose pas l’idéal maçonnique au monde contemporain, mais cherche au contraire à vérifier ce que cet idéal vaut lorsqu’il est soumis à l’épreuve des événements.

Jean-Pierre Augier, un juriste et un chercheur au carrefour des traditions

Pour conduire cette réflexion, le GRA pourra s’appuyer sur l’expérience de son nouveau président.

Jean-Pierre Augier

Né en 1950, Jean-Pierre Augier a exercé la profession d’avocat. Membre actif du Groupe de recherche Alpina depuis 2005, il en a été vice-président de 2010 à 2016 avant d’accéder à sa présidence.

Franc-Maçon depuis plus de trois décennies, il développe des recherches qui associent histoire maçonnique, symbolisme, mythes, psychologie jungienne, exégèse et spiritualité.

Il a publié plusieurs contributions dans la revue Masonica et participé à la rédaction du Guide suisse du Franc-Maçon. Il est également l’auteur de la brochure Le Droit impose-t-il la mixité des Loges ?, consacrée aux rapports entre principes juridiques et organisation maçonnique.

En novembre 2024, il a publié Symbolique et Spiritualité de la Loge de Saint-André – Essai sur le quatrième degré du Régime Écossais Rectifié, ouvrage paru aux Éditions de l’Art Royal et consacré à la portée initiatique, symbolique et spirituelle de ce grade.

Son approche, nourrie à la fois par le droit et par la tradition initiatique, paraît particulièrement adaptée à un sujet qui exige de tenir ensemble la rigueur des principes et la complexité des situations historiques.

À Lausanne, un rendez-vous pour penser sans simplifier

Créé à Berne en 1985, le GRA rassemble des chercheurs intéressés par les rites, le symbolisme, l’histoire, la philosophie, la littérature et les perspectives contemporaines de la Franc-Maçonnerie. Reconnu par la Grande Loge Suisse Alpina depuis 2002, il conserve son autonomie et entretient des relations avec plusieurs groupes et Loges de recherche.

La rencontre du 19 septembre s’inscrit dans cette vocation : ouvrir un espace où les questions difficiles peuvent être étudiées sans céder aux réflexes partisans ni aux certitudes confortables.

La conférence commencera à 11 heures dans les locaux des Loges lausannoises, rue du Petit-Beaulieu 1, 1004 Lausanne.

Elle sera suivie, à 12 h 15, d’une verrée fraternelle offerte par le GRA, puis d’un repas à 13 heures. La réunion s’achèvera vers 14 h 30.

L’entrée est gratuite pour les membres du GRA. Une participation de 15 francs suisses est demandée aux non-membres. Le repas, facultatif, est proposé au tarif de 30 francs suisses.

Les inscriptions doivent parvenir au plus tard le mardi 15 septembre 2026, en précisant si l’on souhaite participer au repas :

Courriel : presidence@masonica-gra.ch / SMS : +41 79 849 71 36

Les Guides suisses du Franc-Maçon proposés à prix exceptionnel

En complément de cette rencontre, le GRA lance une offre spéciale, limitée à la Suisse, sur ses Guides suisses du Franc-Maçon, ouvrages de référence auxquels Jean-Pierre Augier a lui-même contribué.

En français, deux volumes sont proposés :

Guide suisse du Franc-Maçon, tome I – Histoire et rites ;

Guide suisse du Franc-Maçon, tome II – Diversité des obédiences dans le monde.

Le premier éclaire notamment l’histoire de la Franc-Maçonnerie suisse, ses traditions et ses pratiques rituelles. Le second élargit la perspective aux différentes Obédiences et à la présence maçonnique à travers le monde.

L’offre concerne également la version allemande du premier volume : Schweizer Handbuch des Freimaurers, Band I – Geschichte & Riten.

Chaque exemplaire est proposé au prix exceptionnel de 10 francs suisses, alors que ces ouvrages figurent habituellement à 19 francs suisses l’unité dans la boutique du GRA. Une remise supplémentaire de 10 % est accordée à partir de dix exemplaires, soit 9 francs suisses par volume pour une commande répondant à cette condition. Les frais de port ne sont pas inclus.

Les commandes doivent être adressées à m_chopard@bluewin.ch, en indiquant le nombre d’exemplaires souhaités, les volumes demandés, ainsi que le nom et l’adresse postale de livraison. La facture est jointe à l’envoi.

Une occasion, pour les Frères, les Sœurs et les Loges établis en Suisse, d’enrichir leur bibliothèque à moindre coût. Car lorsqu’il devient difficile de comprendre le monde, la première responsabilité demeure peut-être celle-ci : continuer à étudier, à transmettre et à penser librement.