Il existe des conférences qui ne donnent pas seulement à savoir. Elles redonnent à sentir. Elles replacent la main au centre, la route au centre, et cette vieille idée initiatique qu’un être se construit en construisant, pierre après pierre, exigence après exigence.
Frederic Thibault
Le jeudi 19 février 2026, Médiathèque Jacques-Baumel accueille Frédéric Thibault, Provençal la Quête du Savoir, Compagnon des Devoirs Unis, tailleur de pierre et sculpteur, pour une rencontre consacrée aux compagnons du Tour de France, en écho à la restauration du chantier de Notre-Dame de Paris.
Ce qui rend cette soirée précieuse tient à une chose simple
La parole vient d’un homme d’atelier et de chantier, d’un homme pour qui le savoir ne se sépare pas du faire. Un parcours de formation exigeant, un Tour de France vécu, puis la responsabilité d’un atelier et de chantiers patrimoniaux très concrets. Il connaît, au sens fort, la restauration. Notre-Dame, il l’a touchée au plus près, dès 2004, sur la tour nord, au milieu des chimères, des gargouilles, des crochets. Il a aussi travaillé à la reconstruction de la flèche nord de la Basilique de Saint-Denis, et signé un monument en hommage aux fusillés pour l’exemple à Chauny. Il dirige par ailleurs la publication de Le Compagnonnage, revue trimestrielle de Union Compagnonnique.
Il ne s’agit pas d’assister à une leçon, ni à une simple chronique de métier. Il s’agit d’approcher une tradition vivante et de la laisser te poser, en douceur, des questions qui remettent d’aplomb.
Qu’est-ce qu’une transmission, quand elle ne se réduit ni à des techniques ni à des slogans Qu’est-ce qu’un rite, quand il n’est pas un décor mais une discipline intérieure Qu’est-ce qu’un voyage, quand il n’est pas tourisme mais formation, épreuve, polissage du regard Qu’est-ce qu’un chantier patrimonial, sinon un lieu où l’on apprend la patience, la précision, l’humilité devant l’œuvre Et, au fond, qu’est-ce qu’un bâtisseur, sinon quelqu’un qui fait passer la matière du chaos à la forme, et qui se fait passer lui-même de l’ego au service
450.fm suit depuis longtemps cette ligne de force, celle d’une modernité de la main qui refuse l’opposition facile entre tradition et présent, et qui regarde lucidement les questions contemporaines, y compris celles que soulèvent les outils numériques. Cette soirée s’inscrit exactement dans ce fil. Elle ne promet pas une nostalgie. Elle promet une respiration et une mise en perspective, utile à toutes celles et ceux qui aiment l’idée du travail juste, du bel ouvrage, et de la fraternité éprouvée.
Une conférence comme celle-ci ne se résume pas. Elle se vit.
Parce qu’en entendant parler d’ouvrage, de route et de transmission, c’est souvent une autre cathédrale qui se remet en chantier, celle que chacun porte en soi.
À lire aussi sur 450.fm, notamment « Du Tour de France à l’ouvrage, le Compagnonnage, une modernité de la main au service du travail juste » et « Intelligence artisanale, intelligence artificielle, le compagnonnage en première ligne ». Et retrouvez également FrédéricThibaultICI.
Infos pratiques
Jeudi 19 février 2026, 20h30. Médiathèque Jacques-Baumel, 15-21 boulevard du Maréchal Foch, 92500 Rueil-Malmaison. Pour les modalités d’inscription ou de réservation, se reporter au site de la médiathèque indiqué sur l’annonce de l’évènement.
Profitez-en pour visiter l’exposition temporaire, Notre-Dame de Paris, un photographe au cœur du chantier.
« Enfin, sachez qu’en tant qu’Apprenti, votre âge est de « Trois ans » ».
La question que je me suis posée en moi-même a été immédiatement : pourquoi 3 ans alors que je venais de naître en Maçonnerie ? Pourquoi pas 1 jour ? C’est tout le symbolisme du nombre « Trois » qu’il me faut découvrir et je vais vous livrer mes quelques réflexions au tracé de ce texte. Le but n’est pas d’être exhaustif, mais d’entrevoir la lumière du nombre 3.
Mais avant de commencer, je voudrais revenir sur le nombre Trois, qui est également un chiffre puisqu’il appartient aux dix symboles (0, 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8 et 9) qui nous permettent de compter et d’ordonner. L’objectif de ce texte n’est pas de tendre vers une analyse mathématique, numérologique ou kabbalistique mais plutôt d’extraire la « substantifique moelle » des documents mis à ma disposition d’apprenti depuis mon arrivée dans notre Respectable Loge : le Rituel du grade apprenti pour le Rite Écossais Ancien et Accepté.
Préliminaire
Le nombre Trois est omniprésent dans notre vie profane de tous les jours : trois coups introduisent une pièce de théâtre, trois fusées éclairent le début d’un feu d’artifice, toute rédaction comprend généralement trois phases distinctes (thèse, anti-thèse et synthèse). La République Française est fondée sur la devise « Liberté, Égalité, Fraternité » inscrite dans l’article 1ᵉʳ de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789. Je pourrai continuer avec les contes et les fables qui ont nourri notre enfance : les trois petits cochons, les trois mousquetaires, les trois HO HO HO du Père Noël ou encore les trois Rois Mages. Enfin, le symbolisme ternaire rythme notre vie profane que ce soit temporellement (le passé, le présent et le futur mais aussi le matin, le midi et le soir), spatialement (la longueur, la largeur et la hauteur ou le petit, le moyen et le grand) ou philosophiquement (la Naissance, la Vie et la Mort ou l’Homme, la Terre et le Ciel). La science-fiction n’est pas en reste avec les trois lois de la robotique imaginées par le romancier Isaac Asimov, un des pères fondateurs du genre.
Le rituel
Mais alors, qu’en est-il du Rituel maçonnique du grade d’apprenti ? Je vais rapidement énumérer les principaux symboles liés dans le rituel au nombre « Trois » :
Avant l’Initiation
On trouve la force du nombre Trois dans le rituel d’initiation du profane au grade d’apprenti.Avant le passage sous le bandeau, la candidature du profane qui postule pour entrer dans la Loge a été soumise au cours des tenues précédentes à trois reprises. À la troisième attache, il est présenté aux Sœurs et aux Frères sous le bandeau. Trois tours de scrutin favorables sont nécessaires avant l’initiation ou son refus par la Loge. En parallèle, trois enquêteurs sont nommés par le Vénérable Maître pour recevoir le candidat dans la vie profane à l’occasion d’un rendez-vous en dehors du Temple et l’interroger sur ses motivations.
Nombre Trois
Une fois dans le cabinet de réflexion, le profane trouve trois coupelles contenant respectivement du mercure (représentant l’âme), du soufre (représentant l’esprit) et du sel (représentant la sagesse et le savoir), symboles de l’Alchimie et de l’Hermétisme. Il y trouve également un tabouret à trois pieds marquant la stabilité dans la pièce.
Livré à lui-même dans ses propres ténèbres, le profane devra répondre aux trois questions suivantes :
« Qu’est-ce qu’un homme doit à son créateur ? » « Que se doit-il à lui-même ? » « Que doit-il à ses semblables et à sa patrie ? »
Pendant l’initiation, le profane est accueilli en Loge par trois coups de maillet qui symbolisent la Lumière, la Vérité et la Porte de la Loge² :
« Demandez et l’on vous donnera. » (la lumière) « Cherchez et vous recevrez. » (la vérité) « Frappez et l’on vous ouvrira. » (la porte)
Le profane doit alors effectuer sous le bandeau trois voyages aboutissant à trois épreuves allant de crescendo dans la difficulté : celles de l’Air, de l’Eau et du Feu.
Tout au long du rituel d’initiation, le langage ternaire rythme la cadence des épreuves. Lors de l’épreuve de l’eau, le Maître des Cérémonies plonge trois fois la main gauche du profane dans un bassin rempli d’eau.
Le Vénérable Maître énonce alors les trois devoirs d’un maçon : d’abord garder le silence sur les travaux en Loge, ensuite combattre les passions et pratiquer les vertus, et enfin se conformer aux statuts généraux de la Franc-Maçonnerie Régulière et aux lois particulières de l’Ordre Écossais Ancien et Accepté.
La Chaîne d’Union, réalisée à l’issue de l’initiation, n’est rompue qu’après avoir été éprouvée par des secousses des bras réalisées à trois reprises. C’est la seule Chaîne d’Union qui est éprouvée.
Les secrets du grade livrés au récipiendaire sont au nombre de trois : un Signe (la mise à l’ordre), un Attouchement (la poignée de main) et un Mot sacré.
L’apprenti apprend également les trois pas qu’il doit réaliser pour toute entrée individuelle dans le Temple ainsi que le salut à l’ordre aux Trois Maîtres Maçons qui dirigent la Loge.
L’accolade fraternelle comporte trois temps³ : Faire ensemble le signe pénal,Frapper mutuellement par trois fois de la main droite sur l’épaule gauche du vis-à-vis,Puis échanger un triple baiser.
L’atelier ou le temple
La composition de l’atelier est également marquée par le nombre Trois. L’espace du temple maçonnique, c’est-à-dire l’atelier sacralisé, se décompose en trois principales parties : L’Occident comprenant les deux colonnes J (JAKIN – « Il établit ») et B (BOAZ – « Force »). Ces colonnes supportent chacune trois grenades entrouvertes. Trois officiers se trouvent dans cette première partie située à l’Occident : Le 1ᵉʳ Surveillant, le Maître des Cérémonies et le Couvreur.
Le Centre inspiré du Temple de Salomon et recouvert du Pavé Mosaïque de 5 x 3 carreaux sur lequel est posé le tableau représentatif de la Loge. Trois piliers symboliques (Sagesse, Force et Beauté) bornent ce tableau. Trois étoiles (ou trois bougies blanches) sont posées chacune sur un des piliers et brillent pendant les travaux.
L’Orient constitué d’une estrade, du Trône du Vénérable Maître et des chaires de deux Officiers, l’Orateur et le Secrétaire. Ils sont situés tous trois sur une estrade à laquelle on accède par trois marches égales. De même, l’Autel des Serments situé devant l’estrade reçoit les Trois Grandes Lumières (le Compas, l’Équerre et le Volume de la Loi Sacrée, c’est-à-dire la Bible).
Enfin, au-dessus du Trône du Vénérable Maître et derrière lui, un Delta Lumineux préside au rituel. De chacun des trois côtés du triangle jaillissent trois rayons. On peut également distinguer derrière au-dessus de l’estrade trois symboles : le Soleil, la Lune et le Delta Lumineux (précédemment évoqué).
Il est à noter que le Temple de Salomon comportait trois niveaux de Sainteté représentés par les Parvis (au nombre de trois : le Grand Parvis, l’Autre Parvis et le Parvis intérieur), le Hékal (le Saint) et le Débir (le Très Saint). Le lien entre le Temple maçonnique et le Temple de Salomon est symbolique, avec notamment en commun un espace sacré au centre. Tous deux aspirent à construire une « maison de Dieu », un lieu où le Divin est accessible.
Dans le cas de Temple maçonnique, seul le travail acharné et assidu sur soi-même permettra d’atteindre la Lumière, de s’élever au-dessus de la Matière.
Lors de l’ouverture des travaux
Bijou du 1e Surveillant
Dès l’ouverture des travaux, on assiste à un trilogue ou une communication triangulée entre les trois Maîtres Maçons qui dirigent la Loge : le Vénérable Maître, le 1ᵉʳ Surveillant puis le 2ᵉ Surveillant. Ce trialogue atteint son paroxysme lorsque tous les F :. se lèvent à l’ordre à la demande du Vénérable Maître et qu’il est énoncé :
Bijou du 2e Surveillant
Que la Sagesse préside à la construction de notre édifice ! (le Vénérable Maître) Que la Force l’achève ! (le 1ᵉʳ Surveillant) Que la Beauté l’orne ! (le 2ᵉ Surveillant)
Ces paroles réfèrent aux trois grands piliers que l’on nomme Sagesse, Force et Beauté qui soutiennent symboliquement le Temple et sont représentés respectivement par le Vénérable Maître, le 1ᵉʳ Surveillant et le 2ᵉ Surveillant :
« La Sagesse conçoit, la Force exécute et la Beauté orne »
Enfin, l’ouverture est marquée par trois actions : le signe, la batterie et l’acclamation écossaise à trois « HOUZE » lorsque la Loge bascule du monde profane dans le monde Sacré.
Pendant les travaux
Pendant les travaux et lors des échanges de place dans la Loge lors du rituel, les Frères se donnent l’accolade marquée par trois bises et trois frappes réciproques sur l’épaule droite.
Fermeture des travaux
De même, à la fermeture des travaux, le langage ternaire reprend entre le Vénérable Maître qui s’adresse au 1ᵉʳ Surveillant, lequel s’adresse au 2ᵉ Surveillant, et en retour, le même échange triangulé en sens inverse.
« Que la Paix règne sur la Terre », « Que l’Amour règne parmi les Hommes », « Que la Joie soit dans les cœurs » sont prononcés respectivement par chacun des trois Maîtres Maçons dirigeant la Loge (le Vénérable Maître, le 1ᵉʳ Surveillant puis le 2ᵉ Surveillant) et sont marqués par Trois coups de maillet successifs.
À la fermeture des travaux, le V :. M :. demande : « Frères Maître des Cérémonies et Expert, rangez les Trois Grandes Lumières »⁷ Ces Trois Grandes Lumières sont l’Équerre et le Compas et le Volume de la Loi Sacrée.
La fermeture, tout comme l’ouverture, est marquée par le signe, la batterie et l’acclamation écossaise comprenant trois « HOUZE ». À l’issue, la Loge revient dans le monde profane. La boucle est bouclée.
Mais encore
Charles Baudelaire
Mais encore, Mes Frères, quand j’ai dit cela, je n’ai fait qu’épeler, je n’ai fait qu’énoncer. Je n’ai rien montré de la force et de la magie du nombre Trois. C’est de la très belle mécanique que le fonctionnement du rituel et je pense avoir suffisamment démonté ses rouages pour mettre en évidence la présence d’une base ternaire dans le Rituel, qu’il concerne l’initiation d’un profane ou les travaux en Loge : tout est bâti sur une base ternaire qui en assure la fondation, l’édification et la stabilité. Tout ceci confine à l’horlogerie. Cet équilibre qui tend à la perfection et l’harmonie pourrait se résumer dans les vers de Charles Baudelaire dans « L’Invitation au voyage » : « Là, tout n’est qu’ordre et beauté, Luxe, calme et volupté ». Le calme du travail de la loge, le luxe d’appartenir à cette fraternité qu’est la Franc-Maçonnerie et la volupté de l’âme à tendre vers l’Esprit et à la transcendance du profane vers le Sacré.
Bien souvent, les triples actions ou les représentations triplées contiennent chacune trois sous-niveaux, indiquant qu’il y a plusieurs niveaux de symbolisme et que le contenu est tout aussi important que le contenant.
Il faut bien comprendre que le nombre « Trois » est la fondation, voire le fondement de la Maçonnerie. Il organise, structure et articule le rituel maçonnique. Ce n’est pas sans raison que les trois points ponctuent la prose maçonnique. Sans le trois, le triangle, qui est la première forme géométrique avec ses trois côtés et ses trois angles, ne verrait pas le jour. La géométrie, qui est à la base des grandes réflexions de l’humanité n’aurait pas de sens : il n’existe pas de polygone à un ou deux côtés.
Trois permet donc de fonder et d’édifier la géométrie, et donc l’univers qui nous entoure. Sans le nombre « Trois », l’espace n’existerait pas et nous serions confinés dans un monde à deux dimensions comme dans Flatland imaginé par Edwin A. Abbott en 1884 !Le nombre « Trois » symbolise également la stabilité et l’équilibre. Un trépied ne peut être bancal. Il en va de même pour le rituel maçonnique qui en s’appuyant sur le nombre « Trois » et la base ternaire dans ses échanges et ses représentations, trouve un rythme équilibré, juste et parfait. N’oublions pas également que ce sont trois Maîtres Maçons qui dirigent la Loge.
Enfin
Mais enfin, il y a une phrase du manuel qui m’interpelle et que l’on trouve à la fin dans le chapitre « Instruction au grade d’Apprenti ». En effet, à la question, « Que concluez-vous des principes que nous révèlent les trois premiers nombres ? » l’apprenti doit répondre : « Qu’il y a lieu de ramener le binaire à l’unité par le moyen du nombre Trois ».
En apparaissant après deux, à savoir la représentation du binaire, de la dualité et du manichéisme (le bien et le mal, le blanc et le noir, le ying et le yang), le nombre « Trois » ouvre une autre voie, permet de trouver d’autres solutions à la dualité des échanges et de dépasser leurs contraires, donne une dimension supplémentaire qui permet d’élever le débat, de trancher pour décider, de prendre de la hauteur sur des situations opposées et insolubles.Par le dépassement du Deux, le Maçon cherche avant tout à dépasser la Matière, symbolisée par le binaire, et donc à se transcender.
Sans un travail sur soi, sans cette volonté de se dépasser et de s’élever, il n’est pas possible d’atteindre la Lumière, le Divin que tout Homme a en soi : V :. I :. T :. R :. I :. O :. L :. sont les lettres qui apparaissent au Profane dans le Cabinet de réflexion avant son initiation. L’impétrant ne peut en appréhender la force lors de cette première rencontre. Mais ces lettres sont l’essence même de la Franc-Maçonnerie et ordonnent le travail à accomplir par le Maçon pour construire son « Temple intérieur » et atteindre la Lumière. Il faut visiter l’intérieur de la Terre (Visita Interiora Terrae), c’est-à-dire la Matière, la Pierre Brute, donc soi-même, et en rectifiant (Rectificandoque), il est possible de dégrossir, de tailler sa propre Pierre afin de découvrir la Pierre cachée (Invenies Occultum Lapidem), c’est-à-dire la Lumière. Ces trois actions (visiter, dégrossir et découvrir) représentent donc les étapes des travaux que doit mener avec persévérance et assiduité le Maçon pour s’élever vers la Lumière. Cette tâche est un travail de chaque instant sans cesse perfectible.
La Pierre Brute est un des symboles présents au grade d’Apprenti. N’oublions pas que la Pierre Brute est imparfaitement dégrossie mais elle tend à prendre une forme cubique, représentant le nombre Trois. Selon Jean-Marie RAGON dans son « Cours philosophique et interprétatif des initiations anciennes et modernes » paru en 1841, « la Pierre Brute symbolise les imperfections de l’esprit et du cœur que le Maçon doit s’appliquer à corriger »⁸. À l’aide des deux outils mis à la disposition de l’Apprenti, à savoir le Ciseau et le Maillet, ce dernier va pouvoir dégrossir sa pierre et ainsi commencer à se libérer de la Matière.
Par ce travail sur soi, le but est de retrouver la Lumière qui est en soi et par là même accéder au Divin qui est en nous. Trois permet donc d’accéder à un niveau supérieur auquel l’homme n’est pas enclin de prime abord. C’est l’élévation du binaire (la base du triangle donc le monde profane) vers le ternaire et donc l’unité (le haut du triangle symbolisant le divin), le passage de l’horizontalité à la verticalité et par là-même, la transcendance de la pluralité et la réunification des idées éparses.
En conclusion, le langage binaire est celui du monde profane.
Le langage et la structure ternaires permettent de dépasser la condition humaine, d’élever l’âme humaine et d’accéder à l’unique, au divin par l’Esprit. Le nombre « Trois » est le fondement à toute construction, en assure la stabilité mais surtout ouvre la possibilité d’un dépassement de la matière par un travail sur soi en vue d’accéder au divin.
Mais dire cela c’est déjà toucher à l’indicible, c’est tendre à construire un égrégore cher à l’esprit maçonnique.
L’ouvrage propose une analyse systématique et documentée du célèbre accident de Roswell (Nouveau Mexique – 1947). L’auteur s’interroge sur l’authenticité des récits initiaux, et sur les sources documentaires. Plutôt que d’adopter une version unilatérale (ballon météo au lieu d’engin extraterrestre) il montre que l’incident soulève encore des zones d’ombres liés à la destruction ou à la classification de nombreux documents militaires de l’époque.
L’ouvrage met en lumière l’influence potentielle de ces événement sur l’évolution des services de renseignement de l’armée américaine et des technologies de défense. Les événements auraient pu accélérer certaines avancée en matériau ou en electronique par le biais de retro-ingénierie.
Une part importante du livre de 500 pages est consacrée à l’étude de témoignages oraux, de récits médiatiques postérieurs et des publications successives..
Enfin l’ouvrage pose une question philosophique implicite : les OVNIS pourraient-ils devenir une réflexion sur la manière dont les sociétés moderne traitent l’inconnu, le secret et les limites du savoir ? L’ouvrage ne se limite pas à un événement isolé : il touche à des questions culturelles profondes sur la place de l’humain dans l’univers, la confiance envers les institutions et la manière dont l’information circule et est reçue par le public.
Ainsi Roswell ne renvoie pas à un mythe mais à une constellation de mythes anciens et modernes qui se superposent comme ceux de Prométhée et de la Gnose (révélation interdite), ceux des dieux descendus du ciel Aanges- Devas- Quetzalcoatl), ceux du corps sacré caché – (Graal- Saint Suaire) et les mythes institutionnels actuels (complotisme). En ce sens l’extraterrestre pourrait incarner notre relativisation cosmique, (fin de l’exception humaine) la perte du salut d’élu, la fin de l’anthropocentrisme. Nous touchons ici, à la métaphysique.
L’AUTEUR
Jean Jacques Vélasco a travaillé comme ingénieur au Centre National d’Etudes Spatiales (CNES) avant de rejoindre le Groupe d’Études des Phénomènes Aérospatiaux Non identifiés (GEPAN) en 1977 dont il devient le directeur en 1983 jusqu’en 2004. Son expérience dans l’étude des phénomènes aérospatiaux insolites fait de lui l’un des premiers experts mondiaux sur la question des OVNI. Il a participé à de nombreux groupe d’étude s internationaux, dont le rapport COMETA (1994-1999) il a par ailleurs publié
Ovnis la science avance (1993 ) Robert Laffont – avec Jean-Claude Bourret
Troubles dans le ciel (2013) Presse de Chatelet – avec Nicolas Montgiani
Imaginez-vous seul dans votre pièce de réflexion. Le silence y est pesant comme du plomb. Vous tenez le compas entre vos mains : ses pointes froides, l’une ancrée au sol, l’autre flottant légèrement. Vous l’ouvrez lentement et tracez un cercle parfait sur le sol rugueux. Il ne s’agit pas seulement de géométrie : c’est une invitation à étendre l’âme au-delà des limites étroites du moi.
Ici commence notre histoire, l’histoire de la miséricorde en franc-maçonnerie, ce principe lumineux qui combat l’égoïsme comme un antidote divin, tissant une solidarité humaine sans barrières. La miséricorde, du latin miserum cor dare , avoir un cœur pour ceux qui souffrent. Non pas une pitié plaintive, mais une force royale. Une arche qui s’étend du centre de l’ego vers l’infini.
Commençons par le Compas.
Le catéchisme stipule :
Limitez vos désirs et restez dans le cadre de la virilité.
Mais qu’est-ce que cela signifie ? L’égoïsme est ce point fixe qui vous cloue au pilori : il vous fait voir uniquement votre petit monde, votre faible lumière, vos besoins criants. Il vous persuade que le monde tourne autour de vous, érigeant des murs invisibles. Le franc-maçon le sait bien ; il l’a vu dans le regard du profane qui frappe à la porte du Temple. Pourtant, en ouvrant le compas, ce cercle s’élargit. Ce n’est pas un agrandissement aléatoire : c’est la miséricorde en action.
James Anderson l’avait compris il y a trois siècles dans ses Constitutions de 1723 :
Un franc-maçon est un homme bon et tolérant, qui agit avec droiture et selon le principe de la bienveillance, embrassant toute la nature humaine.
Voilà le point essentiel : la bienveillance n’est pas abstraite. C’est une miséricorde concrète, sine discriminane personarum , sans distinction de personnes. Songez à nos rituels, notamment dans le rite écossais ancien et accepté, où la miséricorde s’incarne.
Vous souvenez-vous d’Hiram, le maître assassiné ? Il repose dans son tombeau, poignardé par ses propres hommes, et pourtant, de sa tombe ne s’élève pas une malédiction, mais un pardon silencieux. C’est le cœur parmi les cœurs, qui se courbe non par lâcheté, mais pour élever. Dans les œuvres de Loggia, nous évoquons ceci : le compas ne mesure pas seulement les pierres brutes, mais aussi les distances humaines.
Dante le dirait mieux :
Considérez votre lignée :vous n’avez pas été créés pour vivre comme des brutes,mais pour suivre la vertu et la connaissance.
La vertu avant tout ? La miséricorde, qui dissout l’égoïsme comme la brume au lever du soleil.
Mais allons au-delà des symboles. La franc-maçonnerie n’est pas un club de contemplatifs : c’est l’action. L’égoïsme, ce démon intérieur , nous tente par l’isolement, le « moi avant tout ». La miséricorde lui répond par la fraternité universelle.
Dans les anciennes Constitutions d’Édimbourg de 1599, on peut lire :
Tu aimeras ton frère comme toi-même.
Non seulement le frère de la loge, mais l’homme tout court . C’est là que le franc-maçon cultive la solidarité sans distinction : le laïc indigent, le voyageur étranger, la veuve oubliée par les œuvres de charité. Non pas une philanthropie de façade, mais une charité discrète , à l’image des Templiers qui, des siècles auparavant, ouvraient des hôpitaux pour les lépreux sans exiger ni croyance ni richesse.
Laissez-moi vous raconter une histoire vraie, une de celles qui réchauffent le cœur.
Il y a des années, dans une loge napolitaine, un Frère aîné, un Vénérable Maître, entendit parler d’une famille profane en proie au désarroi : un père sans emploi, des enfants affamés et une mère malade. Pas d’appel, pas d’insistance. Il prit le compas Intérieur, ouvrit son portefeuille et réunit silencieusement les Frères. Ils apportèrent de la nourriture, des médicaments et un travail. La famille ne sut jamais rien de leurs tabliers.
Voici le franc-maçon mis en accusation : la miséricorde l’emportant sur l’égoïsme, tissant des réseaux invisibles de solidarité.
Goethe, franc-maçon initié, l’évoque dans « Faust » :
Hélas, deux âmes habitent ma poitrine, et l’une aspire à se séparer de l’autre.
L’un égoïste, l’autre miséricordieux. Nous choisissons ce dernier. Et l’ésotérisme ? Nous entrons ici dans le saint des saints . Le compas n’est pas qu’un simple instrument : elle est le Gamma céleste qui, en tant que Grand Architecte de l’Univers, mesure la Création avec une équité bienveillante.
Dieu misereatur nostri et benedicat nobis. Psaume 66
Dans la Kabbale juive, qui influence nos rites supérieurs, la miséricorde est Chesed, la sefirah de la Grâce de la main droite, qui équilibre la Justice sévère de Gevurah. Le franc-maçon, dans son laboratoire alchimique, fond les métaux : l’égoïsme/le plomb en or solidaire. C’est une transformation intérieure, solve et coagula.
Souvenez-vous d’Hermès Trismégiste :
Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut, et ce qui est en haut est comme ce qui est en bas…
La miséricorde cosmique se reflète dans notre cercle : en l’élargissant, nous touchons l’Un. La miséricorde comme force.
Mais attention : la miséricorde n’est pas faiblesse. La miséricorde maçonnique est vigoureuse, forgée sur le banc du Compas. Elle ne pardonne pas le mal par inertie, mais le corrige par une compassion active. Si l’égoïsme est solitude, la miséricorde est communion. Dans nos Tenuti, nous parlons de philanthropie , d’amour de l’humanité.
Cicéron, dans De Officiis , écrit :
La miséricorde est la disposition de l’âme à rechercher le pardon pour ceux qui ont mal agi.
Le franc-maçon l’incarne : il ne juge pas le profane déchu, il l’élève. Il est l’antidote à l’ego : du « mien » au « nôtre ».
Fratres semper, fratres omnes.
Des frères pour toujours, des frères tous.
Bouclons le cercle, tel un compas retournant à son centre. Cultivons la miséricorde non comme un précepte figé, mais comme une pratique vivante. Car c’est seulement ainsi, de l’ombre de l’ego, que la Lumière émerge.
Mes très chers Frères et Soeurs,Ah, la pureté du Rituel… Ce grand marathon de la vanité maçonnique. On en entend tous les jours en Loge, comme une rengaine un peu triste :« Mon Rituel est inchangé depuis 1723. » – « Moi j’ai la version originale, tapée sur le clavier de Willermoz en personne. » – « Le mien, c’est le vrai, les autres c’est du réchauffé. » Franchement, c’est à se tordre. Très sincèrement, connaissez-vous beaucoup de Frères ou de Sœurs capables de vous expliquer, les yeux dans les yeux, en quoi le fait que leur Rituel soit « plus ancien » le rendrait plus pur, plus puissant, plus efficace ?
Parce que moi, après vingt-cinq ans de tablier, je n’en ai rencontré qu’un seul… et encore, il confondait « ancien » avec « photocopié en 1978 sur du papier pelure ».
Un Rituel, mes amis, ce n’est pas un texte sacré figé dans l’ambre. C’est un corps qui bouge dans l’espace pour mettre en mouvement des énergies. Des énergies qui peuvent créer… ou détruire. Ordo ab chao, vous vous souvenez ?
Ça veut bien dire que l’ordre et le chaos se succèdent, s’enchaînent, se chevauchent dans une danse perpétuelle. Figer son Rituel pour le répéter à l’identique, c’est comme réciter un mantra en sanskrit sans avoir la moindre idée de ce qu’il signifie. Ça fait joli dans la bouche, ça berce l’ego, mais ça ne fait pas grand-chose d’autre.
La plupart d’entre nous ne maîtrisent même pas l’alphabet symbolique de base de leur propre Obédience. Alors décoder les couches successives du Rituel – matérielle, sacrée, énergétique, sociale, psychique – on n’en parle même pas.
On fait semblant. On répète. On se rassure.
Et puis un jour on se dit : « Bah, l’essentiel, c’est de transmettre la tradition, non ? » Donc on ne touche à rien. On laisse le Rituel dans la naphtaline, bien plié, avec ses petites boules qui sentent la vieille armoire.
On le ressort tous les quinze jours, on le secoue un peu pour enlever la poussière, on le récite pieusement, et on le range jusqu’à la prochaine fois. C’est beau, la fidélité. C’est surtout très pratique quand on n’a pas envie de se poser de questions.
Allez, je vous laisse méditer là-dessus. Ou pas. De toute façon, dans trois semaines, quelqu’un va encore nous sortir que son Rituel est « le seul authentique depuis 1723 ». Et nous, comme d’habitude, on sourira poliment.
Votre Vénérable Maître, …qui préfère un Rituel vivant à un cadavre bien conservé.
Dans son cycle annuel 2025-2026 ayant pour thème général : « Paroles de vie maçonnique(s) », l’Académie maçonnique Paris recevra le T⸫ C⸫ F⸫ Jean-Jacques ZAMBROWSKI.
Christian Roblin
C’est ainsi, qu’au cours d’un entretien avec Christian Roblin, suivi des habituels échanges avec le public en ligne, il répondra aux questions que suscitera sa conférence sur :
« Le Grand Architecte de l’Univers, au cœur de la démarche spirituelle en franc-maçonnerie ».
Vous vous êtes mis en bouche, avec gourmandise, le symbole du Grand Architecte de l’Univers, habituellement identifié au Principe créateur. Vous l’avez contemplé à l’Orient, pendant des années, ou, au contraire, vous vous demandez à quoi Il sert, dans nos affaires. Eh bien, vous avez une occasion unique d’aller au-delà du bref entretien imaginaire, aussi plaisant qu’instructif, que la Rédaction vient de publier de Lui dans ce Journal, en partageant la synthétique approche que vous en propose, à l’Académie maçonnique, Jean-Jacques Zambrowski qui parcourt les principaux auteurs et courants de pensée qui En ont créé ou accueilli la figure – des penseurs antiques aux physiciens contemporains, en passant par les philosophes des Lumières, sans oublier les traditions spirituelles et initiatiques, tout cela d’une manière fluide, lapidaire et évocatrice, qui fait, ensuite, toute sa place à un dialogue avec les participants. Passionnante perspective, n’est-ce pas ?
Alors, rendez-vous en ligne le samedi 21 février à 10h30, en vous inscrivant préalablement au moyen du lien proposé plus bas, à condition que, Frères ou Sœurs, vous soyez titulaires du grade de maître.
Quant à Jean-Jacques Zambrowski qui publie occasionnellement dans ce Journal et qui présida, un temps, l’Académie maçonnique à Paris, c’est un maçon chevronné, avec plus de quarante ans d’activité au compteur – ce qui s’est traduit, dans son cas, par la collation progressive de tous les grades du Rite Écossais Ancien et Accepté. Ancien Grand Chancelier de la Grande Loge de France, il est aujourd’hui membre de la Grande Loge des Cultures et de la Spiritualité, où il préside l’Académie de Salomon.
En visioconférence avec l’outil Zoom en vous inscrivant grâce au lien suivant :
Nous entamons une série d’articles avec des invités prestigieux, que vous croyez déjà connaitre et pourtant, comme vous le constaterez, leurs propos sont parfois déroutants. Entretien imaginaire avec le Grand Architecte de l’Univers pour un lecteur qui cherche plus loin que les mots et, surtout, qui ne les prend pas pour des idées.
Introduction
On raconte que certains sages passent leur vie à chercher la trace du Grand Architecte de l’Univers. D’autres affirment qu’il n’est qu’un symbole, un miroir tendu à l’esprit humain. Et pourtant, dans un lieu qui n’a ni coordonnées ni murs, j’ai été convié à un entretien. Non avec une apparition. Ni avec une voix. Mais, plutôt, avec une présence qui se déploie comme une idée qui prend forme. Voici ce que j’ai pu en rapporter.
Pas de jaloux… le GADLU est aussi féminin que masculin
L’entretien
Grand Architecte, merci d’accepter cet échange. La première question semble évidente : qui êtes‑vous ?
Interview céleste du GADLU par un journaliste de 450.fm
RÉPONSE DU GADLU : Je suis moins un « qui » qu’un « comment ». Je ne suis pas un être, mais un principe. Je ne suis pas une volonté, mais une structure. Je suis ce qui permet à l’univers d’être intelligible, cohérent, ordonné. Les maçons m’appellent « Grand Architecte », parce qu’ils aiment les métaphores de la construction. Mais je ne construis pas : je rends possible.
Pourquoi les francs‑maçons vous placent‑ils au centre de leurs travaux ?
RÉPONSE DU GADLU : Parce qu’ils cherchent à bâtir en eux ce qu’ils admirent dans le monde. Ils ont compris que l’univers n’est pas chaos, mais harmonie. Ils m’utilisent comme un repère, un axe, un horizon. Je suis pour eux ce que la ligne d’horizon est au navigateur : un point fixe qui permet de tracer une route, même si l’on ne l’atteint jamais.
Êtes‑vous une divinité ?
Interview céleste du GADLU par un journaliste de 450.fm
RÉPONSE DU GADLU : Non. Ou plutôt : seulement pour ceux qui ont besoin que je le sois. Je suis une idée suffisamment vaste pour accueillir les croyances de chacun. Certains me voient comme Dieu. D’autres comme la Loi naturelle. D’autres encore comme la somme des lois physiques, mathématiques, morales… En d’autres termes, je suis un symbole qui ne s’impose pas, mais qui s’adapte.
Pourquoi rester dans le silence ? Pourquoi ne pas vous révéler clairement ?
RÉPONSE DU GADLU : Parce que le silence enseigne mieux que les discours. Quand je me tais, l’homme écoute enfin ce qui parle en lui. Si je me manifestais comme une personne, je deviendrais un pouvoir. En restant principe, je reste liberté.
Les maçons parlent souvent de « lumière ». Que représente‑t‑elle pour vous ?
RÉPONSE DU GADLU : La lumière n’est pas ce que l’on voit. C’est ce qui permet de voir. Elle n’est pas un objet, mais une condition. Dans les loges, elle symbolise la prise de conscience, l’éveil, la lucidité. La lumière n’éclaire pas le monde : elle éclaire l’esprit qui regarde le monde.
Et l’ombre ?
RÉPONSE DU GADLU : L’ombre n’est pas l’ennemie de la lumière. Elle en est la compagne. Sans ombre, rien n’aurait de relief. Sans épreuve, rien n’aurait de valeur. Les maçons le savent : on ne construit pas un temple intérieur avec des certitudes, mais avec des doutes.
Quel est, selon vous, le but de l’initiation maçonnique ?
RÉPONSE DU GADLU : Elle n’a pas pour but de me trouver. Elle a pour but de permettre à chacun de se trouver lui‑même. Je suis un prétexte, un miroir, un symbole. L’initiation est un voyage intérieur, pas une quête extérieure. Les outils que les Frères et les Sœurs manipulent — équerre, compas, maillet — sont des métaphores de leur propre transformation.
Si vous deviez donner un conseil à l’humanité ?
RÉPONSE DU GADLU : Construisez ! Pas des murs, mais des ponts. Pas des certitudes, mais des questions. Pas des dogmes, mais des chemins. L’univers n’est pas achevé : il se poursuit en vous. Chaque pensée juste, chaque geste fraternel, chaque acte de lucidité, ajoutent une pierre à l’édifice.
Et si l’humanité échoue ?
RÉPONSE DU GADLU : L’univers n’échoue jamais. Il recommence.
Interview céleste du GADLU par un journaliste de 450.fm
Conclusion
L’entretien s’est dissipé comme un rêve lucide. Aucune voix, aucun visage, aucune preuve. Juste une impression : celle d’avoir parlé non pas à un être, mais à une idée qui nous dépasse et qui nous fonde. Le Grand Architecte de l’Univers n’a pas livré de secrets. Il a rappelé que le plus grand mystère n’est pas au‑dessus de nous, mais en nous.
Il existe des livres qui choisissent la provocation comme un simple costume, et d’autres qui s’en servent comme d’un outil, au sens le plus artisanal du terme, un outil qui raye, qui entame, qui soulève la croûte des évidences. Au cœur de l’origine du monde – Hystéricodysséia, petit récit d’aventures picaresques et gynécologiques appartient à cette seconde famille.
La trouvaille initiale, d’une audace presque enfantine et d’une cruauté burlesque, n’est pas un gag, elle est un verrou qui saute. Un homme perd son œil, un œil réel, concret, charnel, et cette perte est précipitée dans une scène qui mêle la trivialité à l’archétype, le couteau, la pomme, la convoitise et la chute, l’anatomie et le mythe. Nous comprenons aussitôt que le texte ne cherchera pas l’élégance polie, mais une efficacité plus rare, celle qui oblige à regarder autrement ce que nous pensions déjà connaître. Nous croyions savoir ce que signifie « voir ». Thomas Grison nous force à envisager que la vue, telle que nous la pratiquons dans le monde profane, n’est souvent qu’une manière de posséder.
L’« œil » devient personnage, presque bête familière, presque démon domestique, presque organe moral. Il est dit « rebelle », il réclame ses droits, il entraîne son propriétaire dans la vanité d’un regard qui exige, qui juge, qui se croit souverain, jusqu’au moment où la souveraineté se retourne contre elle-même. La perte de l’œil ne produit pas seulement une infirmité, elle produit une redistribution de tout l’appareil de connaissance. Ce déplacement est fondamentalement initiatique. Non pas parce qu’il offrirait une morale facile, mais parce qu’il installe un manque qui devient méthode. L’homme qui se croyait centre du monde est forcé de consentir à n’être qu’un passant, un corps pris dans un récit qui le dépasse, et dont la logique n’est pas celle du confort. Dans cette perspective, l’outrance même est une ascèse déguisée. Elle retire au lecteur l’abri du bon goût, pour le conduire vers une question plus rugueuse, celle de la vérité de nos désirs et de la qualité de notre regard.
Le génie du dispositif de Thomas Grison tient aussi à la manière dont il peuple son périple de figures qui fonctionnent comme des masques rituels. Les personnages sont moins des individus que des charges, des fonctions, des offices, et le texte s’amuse à les nommer comme des rôles, dans une comédie où le ridicule du narrateur n’abolit jamais l’exigence de l’épreuve. Un guide apparaît, et l’homme se voit imposer un nom de circonstance, « Jean-Paul » devient « Virgile », comme si la littérature elle-même imposait ses parrains, ses passeurs, ses règles de navigation. Un autre devient « Charles » comme « Charon », et ce jeu des homophonies et des lignées n’est pas une coquetterie, il fait comprendre que nous traversons toujours, sans l’avouer, des mythologies actives, des fleuves et des barques. Dans ce théâtre, l’homme croit se faire manipuler, et il se fait en effet manipuler, mais il se fait surtout instruire à son insu, ce qui est la définition même d’une pédagogie initiatique réussie. La résistance du narrateur, ses récriminations, sa mauvaise foi, son désir d’obtenir la récompense sans la transformation, tout cela compose une matière première que le texte polit par éclats, par rires, par humiliations, par secousses.
La route prend alors une forme presque élémentaire, comme si le monde intérieur, pour être parcouru, devait repasser par la table des forces premières. Nous sentons la chaleur, l’air étouffant, l’odeur soufrée, la proximité du brasier, et la scène, bien que comique par la voix qui la raconte, n’a rien d’une plaisanterie. L’épreuve du feu se présente avec une solennité volontairement agaçante, presque bénitier par instants, mais la solennité n’est pas là pour faire croire, elle est là pour faire tenir. Car l’essentiel n’est pas la rhétorique du guide, l’essentiel est la lente inculcation d’une discipline intérieure, « suivre sans douter », non pour obéir à un homme, mais pour traverser la panique qui se lève lorsque notre ancienne manière de voir ne suffit plus. Nous reconnaissons ici, sous la farce, une science exacte du passage. La douleur n’est pas glorifiée, elle est utilisée comme révélateur. Le texte ose dire ce que tant d’ouvrages masquent derrière des vapeurs, à savoir que la transformation demande une dépense réelle, une fatigue, une brûlure, une sueur, un risque.
Cette énergie élémentaire se double d’une énergie culturelle, et c’est là que l’historien de l’art que Thomas Grison porte en lui se met à rayonner. Les œuvres d’art ne sont pas de simples ornements érudits. Elles deviennent des stations d’intelligence, des miroirs actifs, des fenêtres par où l’âme apprend à se lire sans se mentir. Des noms surgissent comme des constellations, Johannes Vermeer, Jan Brueghel, Herri met de Bles, et cette apparition n’a rien d’un catalogue professoral, elle relève d’une intoxication volontaire, celle d’un monde saturé d’images qui cherchent à redevenir des signes. Nous goûtons cette manière de faire de l’iconographie une nourriture, une matière à mâcher, à ruminer, à transformer. Nous comprenons aussi que l’art, pour Thomas Grison, n’est pas un musée, il est une langue, et comme toute langue il peut mentir, il peut flatter, mais il peut surtout sauver, dans la mesure où il réveille en nous une capacité d’attention qui s’était endormie.
La question du désir traverse tout le livre comme un fil brûlant. Non pas le désir réduit à la consommation, mais le désir comme orientation de l’être, comme boussole intime, comme puissance de sortie hors du sommeil moral. Le moment où résonne « Mon seul désir » n’est pas un instant décoratif, il fonctionne comme une clef, une formule qui contient une discipline. L’expression est retournée. Elle cesse d’être caprice, elle devient vœu, elle devient axe. Dans le palais hermétique, la clef n’est jamais dehors, elle est « du dedans ». Et nous retrouvons là l’une des idées les plus fortes du livre, sa conviction, presque obstinée, que la connaissance véritable ne se reçoit pas comme un bien, qu’elle se conquiert comme une justesse. Les portes basses, les couloirs sombres puis blancs, la rupture brutale de la couleur, cette dramaturgie des espaces n’est pas une fantaisie de décor, elle met en scène des états de conscience.
Le roman possède aussi un art rare, celui d’installer une liturgie de la dérision pour mieux viser les idoles contemporaines
Quand le narrateur prie « Sainte Samantha », « Saint Kevin », puis étend sa dévotion jusqu’à « Christian Dior », nous rions, et ce rire est immédiatement inquiet, car il dévoile une structure religieuse déplacée, une foi sans transcendance, une sainteté fabriquée par l’écran et la marque. Thomas Grison ne se contente pas de se moquer. Il montre, avec une cruauté joueuse, comment l’adoration se recompose dès que le sens se retire. Là où la tradition proposait des figures pour élever, notre temps propose des icônes pour distraire, et la distraction devient un anesthésiant moral. La charge contre la bêtise et l’intolérance naît de là, non d’un sermon, mais d’un constat incarné, presque physiologique, celui d’une humanité qui confond la présence et la publicité, le courage et la performance, la profondeur et l’instant.
Ce qui bouleverse davantage encore est la manière dont Thomas Grison réhabilite, sans les idéaliser, des figures bibliques que la culture a souvent réduites à des silhouettes
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La femme de Lot surgit comme une énigme, non comme un simple exemple de punition, mais comme un nœud de mémoire et de regard. Le geste de se retourner devient une question, non une faute. Bethsabée cesse d’être un objet de récit masculin, elle retrouve une densité de chair, de stratégie, de destin. Et Ève, surtout, apparaît sous un jour renversé, puisque le livre ose la présenter comme une initiatrice, celle qui ouvre l’humanité à la connaissance en l’exposant à la liberté. Ce renversement n’est pas un plaidoyer plaqué. Il procède d’une intuition plus profonde, presque hermétique, à savoir que l’origine n’est pas un passé, mais une source active, et qu’il faut cesser de la traiter comme une honte. Dans cette perspective, la « vulve » cesse d’être un objet de voyeurisme, elle devient un territoire symbolique, une matrice de questions, une géographie sacrée au sens le plus exigeant, celui qui oblige à reconnaître que l’esprit ne plane pas au-dessus du corps, qu’il s’y incarne, qu’il s’y éprouve, qu’il s’y risque.
Cette incarnation, Thomas Grison la pousse jusqu’à produire une méditation sur la réunion de ce qui fut séparé
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Le vocabulaire de la « réunion », de la « réconciliation », de la « vraie lumière » revient comme une promesse qui n’a rien de sucré. Nous comprenons que la lumière dont il est question n’est pas celle qui éclaire les vitrines, mais celle qui permet d’habiter ses zones d’ombre sans les transformer en alibi. Cette lumière exige un travail sur soi, et le roman, paradoxalement, l’enseigne en multipliant les scènes de brouhaha, d’excès, de bavardage, d’hyperbole. Car l’excès n’est pas seulement esthétique. Il est aussi moral. Il met à nu la compulsion de l’époque, sa logorrhée, sa tendance à tout commenter pour ne rien traverser. Thomas Grison reprend cette logorrhée et la retourne contre elle, jusqu’à ce que, par saturation, quelque chose se dégage, comme une clairière.
Nous remarquons ici une proximité inattendue avec une certaine tradition initiatique qui ne sépare jamais l’intelligence des symboles de la discipline des outils.
À plusieurs reprises, le texte parle comme un atelier parle, lorsqu’il évoque la main comme outil premier, lorsqu’il associe le langage à un travail de taille, lorsqu’il ose les mots « burin » et « maillet », non pour faire décor, mais pour dire la naissance d’une âme sculptée hors de son tombeau de pierre. Cette métaphore de la taille est capitale. Elle donne au roman une colonne vertébrale, et elle donne à la lecture une responsabilité. Nous ne lisons pas pour nous divertir, nous lisons pour dégager une forme, pour faire apparaître une figure plus juste de nous-mêmes. Le texte va jusqu’à articuler, avec une ampleur presque doctrinale, l’équilibre entre « les choses d’en haut » et « les choses d’en bas », le mariage mystique entre le corps et l’esprit, et l’idée que ce mariage n’est pas corruption de l’esprit par le corps, mais vivification du corps par l’esprit. Nous retrouvons là une vieille querelle religieuse, mais retournée, pacifiée, rendue à sa force première, celle d’une spiritualité qui cesse de haïr la matière.
Cette spiritualité s’incarne aussi dans le goût de Thomas Grison pour les objets symboliques, épée, baudrier, instruments de musique, clochette, table dressée comme un théâtre
La scène médiévale n’est pas seulement un pastiche. Elle agit comme une mémoire profonde de l’Occident, une mémoire où la quête prend la forme d’un banquet et d’un récit transmis. Quand Brigid entreprend de conter l’histoire de Perceval telle que Chrétien de Troyes la transmit, nous sentons que le roman rappelle une loi ancienne, celle qui veut que l’épreuve ne soit jamais muette, qu’elle se double d’une parole, et que cette parole soit à la fois nourriture et poison, semence et labyrinthe.
Nous n’oublions pas le comique, pourtant, et c’est peut-être là que réside la véritable réussite de Thomas Grison. Le texte rit, mais ce rire n’est pas une fuite. Il est une méthode de dévoilement. Il montre la bassesse ordinaire sans la transformer en fatalité. Il montre l’aveuglement sans l’excuser. Il montre la médiocrité sans se donner le beau rôle. Le narrateur n’est pas un héros, et le livre pose frontalement la question, dans sa publicité même, de savoir si une odyssée peut exister sans héros. Or c’est précisément parce que le narrateur n’a rien d’un élu que l’itinéraire devient convaincant. Nous reconnaissons, dans ses lâchetés et ses négociations, une part de nous-mêmes, et cette reconnaissance est le premier choc utile. L’initiation n’a jamais consisté à décorer l’ego. Elle consiste à le décentrer.
La fin du roman, elle, laisse un arrière-goût plus amer que triomphal
L’homme revient, l’œil s’apaise, la vie redevient « comme avant », et la voisine reparaît, tarte aux pommes à la main, comme si le monde, avec sa tentation familière, cherchait encore à réabsorber l’événement. Nous recevons ce retour comme une ironie grave. Rien n’est garanti. Une transformation peut se perdre. Un secret peut se refermer. Un signe peut devenir une anecdote. Thomas Grison ne nous offre pas un final de catéchisme, il nous laisse avec une inquiétude active, celle de savoir ce que nous ferions, nous, si l’épreuve nous était vraiment arrivée. La sagesse ne consiste pas à raconter l’épreuve, elle consiste à en maintenir la trace vivante dans la conduite.
Il convient alors de situer Thomas Grison, non pour dresser une fiche froide, mais pour comprendre d’où vient cette capacité à marier la culture et la matière vive
Thomas-Grison
Thomas Grison travaille depuis longtemps ce territoire où l’histoire de l’art dialogue avec les symboles et où les récits anciens deviennent des outils contemporains. Son parcours d’auteur, fait d’essais et de beaux livres, témoigne d’une curiosité structurée, avec Le Tarot de Marseille, l’ésotérisme chrétien à l’œuvre, puis Le Tombeau des ducs de Bretagne et son symbolisme, et Le Livre de Bazalliell, petit recueil de sagesse à l’usage des Francs-Maçons, ouvrages où l’érudition cherche moins à briller qu’à éclairer, et où la tradition maçonnique apparaît comme une grammaire du sens plutôt que comme un folklore. Thomas Grison a également publié Royan-Nayor, éloge des architectes de la reconstruction, ainsi que Le symbolisme de l’épée, Le Symbolisme de l’abeille, Le Symbolisme du miroir, Le Symbolisme de la rose, Le Symbolisme de la grenade, et un livre singulier comme Aïkido, 43 principes sur le chemin de la concordance des énergies, ce qui dit assez le fil intérieur, la recherche d’une concordance entre geste, pensée, image, transmission.
Laure Bellier, capture d’écran
Nous ajouterons volontiers un mot sur la préfacière Laure Bellier, dont la présence discrète accompagne le livre comme une main sûre, attentive aux inflexions de la langue et aux puissances de la fable. « Professeure de lettres classiques en lycée, Laure Bellier a créé et animé, plusieurs années durant, des ateliers d’écriture. » Cette donnée n’est pas anecdotique, car elle éclaire l’arrière-plan de l’ouvrage, une confiance dans les mythes, une familiarité avec les récits fondateurs, et surtout une pratique du verbe comme matière vivante, façonnée, reprise, conduite jusqu’à sa justesse, comme au bord d’une page où l’expérience devient forme.
Dans ce roman, tout cela se métamorphose. La connaissance ne se présente plus sous la forme du commentaire, elle devient aventure. La symbolique ne se présente plus comme un vocabulaire, elle devient un pays. Et la langue, avec sa jubilation, ses listes, ses digressions, ses éclats, devient l’équivalent d’un laboratoire où l’esprit accepte de se laisser travailler.
Nous sortons de cette lecture avec une sensation paradoxale, celle d’avoir traversé une farce et d’y avoir trouvé, malgré le rire, une rigueur. Thomas Grison a composé une œuvre qui refuse de choisir entre la boue et l’étoile, entre le sexe et la sagesse, entre l’image et la parole, entre la tradition et la satire. Il prend le risque de tout mélanger, et ce mélange, lorsqu’il réussit, produit une chose rare, une lecture à plusieurs profondeurs, où la comédie sert de masque à une interrogation spirituelle, et où l’ésotérisme, loin d’être un brouillard, redevient ce qu’il aurait toujours dû rester, une invitation à pratiquer le discernement, à réconcilier ce qui fut séparé, à chercher la vraie lumière sans la confondre avec l’éclairage.
Au cœur de l’origine du monde – Hystéricodysséia, petit récit d’aventures picaresques et gynécologiques
Thomas Grison – Les Éditions de l’Œil du Sphinx, coll. Les Cahiers d’Irem N°15, 2026, 228 pages, 16 € / Pour commander, c’est ICI / L’éditeur, le SITE
Notre Frère Rémi de Guyane nous offre pour ce week-end de la Saint Valentin, de nous parler d’or avec ce dessin du dimanche assorti d’un texte comme à l’habitude. Nous saluons la création de ce frère, ainsi que toutes les Sœurs et tous les Frères des territoires et départements d’Outre-mer.
En forêt Amazonienne, La tenue revêt parfois Une allure Égyptienne La Lumière que le Frère voit
N’est pas toujours identique A celle diffusée ailleurs Elle a ce côté mystique Qui fait briller le cœur
Quand son reflet éblouit La pépite te rappelle alors Que bien lointain de Paris La pierre sculptée devient l’or
Mais prenez-garde mes Chers Frères Loin des soucis matériels Évitez ce goût amer Revenez à l’essentiel.
À Binche, ville francophone de Belgique située en Région wallonne dans la province de Hainaut, le carnaval ne ressemble pas à une échappée du sérieux, mais à sa métamorphose. Pendant les trois jours qui précèdent le Carême, la cité cesse d’être seulement une ville, elle devient une horloge rituelle, une mécanique de mémoire, un théâtre réglé où la communauté se regarde vivre, et se corrige sans discours. UNESCO parle d’un élément « aux racines médiévales » et d’une des plus anciennes traditions carnavalesques de rue d’Europe ; elle le classe au patrimoine culturel immatériel.
Mais l’origine, ici, n’est pas un certificat : c’est un voile
Les acteurs eux-mêmes l’admettent avec une rare probité. Les historiens et folkloristes, faute de sources nettes au-delà de la fin du XVIIIe siècle concernant les « gilles », restent prudents ; et les légendes, parfois plus brillantes que la réalité, ont recouvert l’affaire d’un vernis romanesque.
Ce point est décisif pour une lecture initiatique : ce que nous appelons « origine » n’est pas seulement un commencement, c’est une manière d’autoriser le présent.
À Binche, la tradition n’a pas besoin d’une preuve pour être vraie : elle a besoin d’une tenue pour être juste.
Parmi ces légendes, la plus célèbre est celle des Incas : un récit popularisé au XIXe siècle par Adolphe Delmée, qui rattache les figures binchoises à des fêtes données en 1549 par Marie de Hongrie pour accueillir Charles Quint et Philippe II. Les responsables binchois eux-mêmes parlent d’une hypothèse « farfelue » – séduisante, flatteuse, et donc tenace –comme si la ville connaissait ce mécanisme universel : une communauté se raconte toujours plus grande qu’elle n’est, afin de se rendre digne de ce qu’elle porte.
Or, le carnaval ne commence pas le jour où il éclate
Il commence le jour où il se prépare. Six semaines avant les « jours gras », les répétitions de batterie, puis les soumonces en batterie, puis les soumonces en musique installent la cadence longtemps avant la splendeur. Tambours et grosses caisses, sabots, clochettes, ramon agité : la ville s’entraîne à devenir elle-même. Rien n’est plus instructif. L’initiation, comme le carnaval, ne tient jamais dans l’instant de la révélation, mais dans cette discipline de l’approche, où l’on apprend à marcher ensemble avant de prétendre comprendre.
Vient alors le Gille
Et tout de suite, la tradition pose des limites qui ressemblent à des obligations morales. Il est interdit de porter le costume hors du Mardi gras ; il est interdit de sortir de la ville en Gille, d’où cette formule lapidaire, presque proverbiale : « Les Gilles de Binche ne se déplacent jamais. » Et l’accès au costume est lui-même codifié : il est « uniquement réservé aux hommes issus de familles binchoises ou résidant à Binche depuis au moins cinq ans », sous l’autorité de règles strictes. Nous touchons ici une vérité souvent oubliée : un rite ne protège pas seulement un sens, il protège une forme… et la forme est une éthique.
Un détail, pourtant, ouvre un abîme symbolique
Le Gille ne possède pas son costume, ni même son chapeau ; il les loue auprès de louageurs spécialisés. Dans une lecture maçonnique, c’est une leçon d’une pureté presque brutale. Le rite n’est pas un bien : il est un office. Ce qui fait autorité n’est pas la propriété, mais la transmission ; non pas « mon » costume, mais « le » costume, confié pour un temps, rendu ensuite, comme une charge que nous portons sans la confisquer. Le Gille n’est pas propriétaire de son apparence : il est dépositaire d’une fonction.
Le corps, ensuite, est travaillé
Blouse et pantalon en jute, motifs noir-jaune-rouge – étoiles, lions, couronnes – et surtout cette paille qui « bourre » le vêtement, à l’avant et à l’arrière, donnant au Gille sa silhouette élargie. Clochettes à la taille, pèlerine de rubans et de franges : tout est à la fois pesant et fastueux, terrien et héraldique.
Nous retrouvons la vieille grammaire des passages : alourdir pour transformer, contraindre pour élever. La paille n’est pas qu’un rembourrage : c’est la matière de l’hiver, du grenier, de la bête et de la litière – le banal du monde – qu’il faut accepter de porter pour pouvoir, plus tard, lever les yeux.
Puis vient le masque, et il faut s’y arrêter longuement
Le Mardi gras matin, le Gille porte ce visage de toile cirée, lunettes vertes, moustache, barbiche, favoris : une figure de bourgeois d’un autre siècle, déposée juridiquement en 1985 pour n’être portée qu’à Binche. Le masque ne cache pas : il neutralise. Il suspend le social, les réputations, les rôles profanes. Il impose une égalité par la ressemblance, et une maîtrise par l’impassibilité. Dans le Temple, nous connaissons le pouvoir du bandeau : ici, c’est le visage lui-même qui devient bandeau, comme si la cité disait à ses habitants : « Nous ne te voulons pas brillant. Nous te voulons juste. »
Le rythme, ensuite, tient tout
Les tambours ne « font pas danser » : ils font tenir. Bruxelles est proche, Hainaut est le territoire, mais la vraie géographie est sonore : elle se mesure à la pulsation. UNESCO évoque la parade « au son du tambour » ; la répétition de la batterie, semaine après semaine, prépare le corps social à ce temps circulaire. Maçonniquement, nous entendons là une règle simple : ce qui sauve un groupe n’est pas l’émotion, c’est la cadence. Le maillet n’est pas un bruit, c’est une mise au monde du temps commun.
Et voici le ramon
Ce petit balai de baguettes de saule séchées, liées par du rotin, tenu le mardi matin et lors des soumonces en batterie, pour « rythmer la cadence ». Les carnavals d’Europe savent cela depuis longtemps : balayer, ce n’est pas nettoyer, c’est purifier. Chasser l’hiver, repousser l’informe, remettre la rue en état d’être habitée. Le ramon est un outil humble, donc souverain. Il rappelle que le sacré commence souvent par le geste le plus domestique, élevé à la dignité de signe.
Et puis, il y a l’orange
Non pas une friandise gentille, mais une météorite solaire. Le lancer d’oranges sanguines, dit Le Soir, est censé symboliser l’abondance ; et la ville en voit pleuvoir des tonnes, au point que le ciel lui-même semble devenir panier. ci, ta lecture est juste : l’orange nourrit et brise. Elle oblige à consentir au risque, à la surprise, à l’éclat. Elle rappelle que le don n’est pas toujours doux, et que l’abondance, si nous la refusons, se change en projectile. Initiatiquement, c’est une épreuve sans menace : nous recevons ce que le monde lance, et nous apprenons à ne pas confondre protection et fermeture.
Enfin, l’après-midi, le chapeau de plumes d’autruche
Le chapeau, ce surgissement vertical qui transforme les Gilles en forêts mouvantes. Nous tenons là une image cosmique : l’homme lesté de paille et chaussé de sabots, pourtant coiffé de ciel. L’axe est complet : bas et haut, dense et léger, animal et aérien. Le rite, au fond, sert à cela : rendre compatibles des contraires que la vie ordinaire sépare.
Le rondeau, sur la Grand-Place, achève de dire la chose : la communauté se referme en cercle, et le cercle n’est pas une clôture, c’est une protection.
Dans un regard maçonnique, nous reconnaissons la chaîne d’union. Non pas une figure sentimentale, mais une architecture invisible. Quand la foule entoure, quand la place se fait chambre, quand le dehors devient enceinte, la ville retrouve, l’espace d’une nuit, son Temple à ciel ouvert.
« Les Gilles furent inventés pour apaiser les morts. »
Il faut comprendre cette phrase comme une vérité de légende, c’est-à-dire comme une vérité psychique. Car chaque société a ses morts – morts réels, morts symboliques, morts politiques, morts intimes – et si elle ne leur assigne pas un lieu, ils errent. À Binche, une fois l’an, le masque autorise la comparution. Le vivant s’efface, la fonction paraît, la communauté se tient. Le mort n’est ni expulsé ni sacralisé : il est cadré. Et ce cadrage est précisément ce que fait un rite : il empêche l’invisible de devenir vengeance.
Quelles leçons en tirer, pour nous, francs-maçons, et plus largement pour quiconque cherche à maintenir une fraternité dans un monde fragmenté ?
D’abord, qu’un rite n’est pas une décoration : c’est une digue
Quand la digue cède, le chaos n’arrive pas en grondant ; il arrive en se banalisant. Ensuite, que l’égalité ne se proclame pas : elle se fabrique, par le masque, par la règle, par la discipline du pas. Ensuite encore, que la transmission n’a de valeur que si elle reste non possessive : louer plutôt que posséder, recevoir plutôt que s’approprier, porter plutôt que paraître. Enfin, que le peuple – au sens noble, le corps des vivants rassemblés – n’est jamais spectateur : il est co-officiant. Les oranges, les tambours, la rue, la place : tout exige une réponse.
À Binche, la fête enseigne ainsi, sans sermon, ce que nous cherchons dans la Loge
Tenir le monde, ne serait-ce qu’un jour, par un ordre librement consenti. Et si nous voulons une morale simple, la voici : la vraie modernité n’est pas de supprimer les rites, mais de retrouver des formes justes pour que nos fantômes, nos colères et nos solitudes cessent de gouverner en sous-sol.
Cette légende rappelle doucement que les sociétés qui renoncent à leurs rites s’exposent à voir revenir leurs ombres sans cadre, sans mesure, sans limite. À Binche, nous voyons l’inverse : faire marcher les ombres au soleil, pour que la nuit, le reste de l’année, redevienne habitable.
D’ici là, si d’aventure, au détour d’un chemin creux, il te semble entendre un pas lourd dans le lointain d’un cortège, souvenons-nous que les légendes parlent souvent davantage de notre désir d’ordre intérieur que des monstres qu’elles mettent en scène.
Gardons l’esprit en éveil, le cœur disponible et le pas fraternel… et retrouvons-nous dimanche prochain pour une nouvelle légende de France ou d’ailleurs, si tu le veux bien.