Il est une ambition maçonnique dont on parle peu, sans doute parce qu’elle se porte très bien : celle d’avancer. Avancer en grade, occuper un office, recevoir une distinction, ajouter quelques mots à sa signature et, si possible, un bijou au revers du tablier. La progression a ses rites, ses règles et ses échéances. Elle a aussi ses joies légitimes. Mais une question demeure, un peu moins confortable : voulons-nous être transformés par le travail maçonnique, ou simplement reconnus pour l’avoir accompli ?
La nuance est importante. Un grade marque une étape dans un parcours initiatique ; une fonction correspond à une responsabilité exercée au service de l’atelier. Ni l’un ni l’autre ne garantit, à lui seul, la sagesse, la connaissance ou la qualité humaine. Les grades et les offices ont leur sens propre, variable selon les rites et les obédiences ; les confondre avec une mesure de la valeur personnelle serait leur faire dire davantage qu’ils ne disent.
Recevoir un degré n’est pas achever un travail
Albert G. Mackey (1807-1881)
Albert G. Mackey, auteur américain du XIXᵉ siècle, posait déjà la question dans son essai Reading Masons and Masons Who Do Not Read, publié en 1875. Il distinguait notamment les Maçons poussés par la curiosité et le désir de connaissance de ceux qui, après leur initiation, considèrent que la cérémonie leur a transmis tout ce qu’ils avaient à savoir. Il critiquait aussi la recherche des fonctions ou des distinctions lorsqu’elle n’était pas accompagnée d’un véritable intérêt pour l’étude de la tradition maçonnique.
Son texte est vif, parfois excessif dans ses jugements : il appartient à son époque et ne constitue pas une enquête sociologique sur les Loges d’aujourd’hui. Mais il pose une question toujours pertinente : que faisons-nous de ce qui nous est transmis ?
L’initiation ouvre une porte ; elle ne dispense pas de la franchir. Et recevoir un symbole n’équivaut pas à en avoir épuisé le sens.
Mackey développait aussi, dans The Symbolism of Freemasonry, une lecture des degrés comme progression morale et intellectuelle. Son interprétation est celle d’un auteur maçonnique du XIXᵉ siècle, pas une définition universelle applicable à tous les rites. Elle rappelle néanmoins que le rituel peut être reçu comme un appel à travailler sur soi, et non comme une simple cérémonie d’accès à un statut.
Le piège des apparences
La tentation du titre n’a rien de propre à la franc-maçonnerie. Dans toute institution, la reconnaissance peut finir par prendre la place de la vocation : on s’attache à la fonction, au prestige qu’elle procure, à l’image qu’elle renvoie. Le tablier devient alors moins le rappel d’un travail que l’accessoire d’un personnage.
Collier et tablier maçonniques : des décors qui rappellent un travail, non un rang
Le phénomène est d’autant plus discret qu’il se pare souvent de bonnes intentions. On accepte une charge « pour servir », puis l’on découvre que l’on apprécie aussi d’être appelé à l’orient. On sollicite une responsabilité « pour faire avancer l’atelier », puis l’on s’irrite lorsque quelqu’un d’autre est choisi. On affirme ne pas tenir aux honneurs, tout en remarquant soigneusement ceux qui en reçoivent.
Nous avons tous croisé ce petit théâtre, parfois chez les autres, parfois dans le miroir. Le plus initiatique serait peut-être de ne pas transformer cette observation en procès d’autrui. Car la question n’est pas seulement : « Qui cherche un titre ? » Elle est aussi :
« Qu’est-ce que je cherche, moi, quand je souhaite avancer ? »
La connaissance ne se résume pas aux livres
Mackey faisait de la lecture une discipline importante. Il ne faudrait pas en déduire que le bon Maçon serait celui qui cite le plus d’ouvrages ou qui transforme chaque agape en séminaire d’histoire des rites. Lire peut nourrir la réflexion, corriger une idée reçue, ouvrir une piste ; cela ne remplace ni l’écoute, ni l’expérience, ni le travail intérieur.
Une bibliothèque bien fréquentée ne garantit pas l’humilité. On peut connaître les éditions, les auteurs et les controverses, tout en restant incapable d’écouter une objection sans préparer sa réplique. À l’inverse, un Frère ou une Sœur peu porté sur les livres peut faire preuve de constance, de délicatesse et de discernement. L’étude est un chemin précieux, mais elle n’est pas un décor supplémentaire.
La philosophie d’Aristote offre ici une utile mise en perspective. Dans l’Éthique à Nicomaque, la vertu n’est pas seulement une idée que l’on comprend : elle se forme par des habitudes et se manifeste dans l’action. Comme le rappelle la Stanford Encyclopedia of Philosophy, l’éducation morale concerne, dans cette tradition, le caractère et la manière d’agir, et ne se réduit pas à l’apprentissage de règles.
C’est en pratiquant les actions justes que nous devenons justes, les actions modérées que nous devenons modérés, et les actions courageuses que nous devenons courageux.
Aristote, Éthique à Nicomaque, II, 1
Transposée avec prudence à la vie maçonnique, cette idée invite à regarder non seulement ce que nous savons des symboles, mais ce qu’ils changent à notre conduite.
L’office comme service, non comme couronne
Une fonction en Loge peut être une école admirable. Elle oblige à préparer, à écouter, à tenir compte des autres et à assumer des tâches parfois peu visibles. Elle peut aussi devenir un miroir flatteur si l’on s’attache davantage à la place occupée qu’au service rendu.
Le critère n’est donc pas : « Ai-je obtenu un office ? » mais plutôt : « Qu’ai-je appris en l’exerçant ? » Ai-je rendu l’atelier plus accueillant ? Ai-je transmis ce que je savais sans humilier ceux qui l’ignoraient ? Ai-je pu laisser la place à mon successeur sans considérer son élection comme une injustice personnelle ? Ce sont des questions moins photogéniques qu’une installation, mais elles disent davantage du travail accompli.
La progression initiatique ne se confond pas avec une course de carrière. Les titres peuvent jalonner un parcours ; ils ne sont pas le parcours lui-même. Une distinction peut honorer un engagement, mais elle ne le crée pas rétroactivement. Et aucun bijou ne dispense de la tâche la plus ordinaire : essayer, dans la vie profane comme en Loge, d’être un peu plus juste, plus attentif et moins prompt à se croire arrivé.
Une question à garder ouverte
Il serait trop facile de répartir les Maçons en deux camps : les chercheurs de lumière d’un côté, les collectionneurs de titres de l’autre. Les motivations humaines sont rarement aussi pures et aussi simples. On peut entrer en Loge avec une curiosité sincère, goûter ensuite la reconnaissance, puis retrouver le goût de l’étude. On peut aimer les responsabilités et les exercer avec humilité. On peut aussi traverser des périodes de lassitude sans que cela annule le sens d’un engagement.
La question n’est donc pas de dénoncer les grades, les offices ou les distinctions. Ils structurent la vie des ateliers et peuvent porter une réelle exigence. Il s’agit plutôt de ne pas les confondre avec ce qu’ils ne peuvent garantir : la transformation intérieure.
La lumière ne se mesure pas au nombre de décors que l’on porte.
Elle se devine peut-être dans des signes plus modestes : la façon de traiter celui qui ne peut rien nous offrir, la capacité à reconnaître une erreur, le soin apporté à une tâche sans prestige, ou le silence que l’on sait garder quand parler ne servirait qu’à briller.
Avant de demander quel sera le prochain degré, peut-être vaut-il donc la peine de se demander : qu’est-ce que le degré que j’ai déjà reçu me demande encore de devenir ?
Après le silence de la Restauration, la petite loge de Martigues et de Port-de-Bouc rallume ses feux en 1843. Ouvriers et artisans frappent à la porte du Temple, les idées républicaines gagnent les colonnes, et le Grand Orient de France s’inquiète. Dans ce deuxième volet, Jean-Luc Elissalde fait revivre une tenue de 1844, puis suit l’Étoile d’Orient jusqu’à sa disparition, emportée par la reprise en main des loges au début du Second Empire.
« Nous sommes des nains juchés sur des épaules de géants. »
Bernard de Chartres
1843 : une petite lumière se rallume en Provence
En avril 1843, après des années de silence officiel, une petite lumière brille à nouveau dans le ciel bleu de Provence. La loge L’Étoile d’Orient réapparaît, sous la forme d’une demande de continuation des travaux adressée au Grand Orient de France.
Entrons une fois encore à pas feutrés, après avoir été introduits par les signes, mots et attouchements, dans cette tenue de réouverture des travaux.
Martigues, extra-muros, le 27 février 1844
Le Vénérable Maître Santon : « En cette année 5844, par les pouvoirs qui m’ont été conférés, je vais procéder à la réouverture de la loge L’Étoile d’Orient. Je salue la présence fraternelle de nos vieux frères de 1812 : Duquesnay, Bourdin, Reybaud et Geoffroy. Mon vieux frère Duquesnay, pourriez-vous nous faire un rappel historique des événements survenus depuis notre dernière tenue, à la fin de 1814 ? »
Le frère Duquesnay : « En 1815, à la suite de la chute de l’Empire, la France fut profondément bouleversée, et de nombreux revirements eurent lieu dans les loges de notre région. Ainsi, la respectable loge “Amitiés” de Marseille, ainsi que trois loges d’Aix, cessèrent leurs travaux en 1816.
Vers les années 1820 se développa le carbonarisme, venu d’Italie (1). L’Ordre de Misraïm, qui s’était bien implanté dans notre région provençale (2), fut interdit par la police de la Restauration en 1822, à la suite de l’affaire des Quatre Sergents de La Rochelle et de diverses dénonciations, avant d’être officiellement dissous et condamné le 8 janvier 1823.
Malgré la surveillance exercée par la police sous Louis XVIII et Charles X, ceux d’entre nous qui étaient restés dans la région ont réussi à se rencontrer de façon informelle, sans lien avec le Grand Orient, qui n’avait d’ailleurs plus de Grand Maître. Après les Trois Glorieuses de 1830, l’arrivée du roi Louis-Philippe fut accueillie avec soulagement.
Mais le monde évoluait : la libre pensée gagnait du terrain, de nouvelles forces poussaient de tous côtés et la maçonnerie était traversée par de multiples courants. Ainsi, la respectable loge “Les Arts et l’Amitié”, à Aix, dut interrompre ses travaux en mars 1834, face à des problèmes politiques insolubles (3).
Sous Louis-Philippe, je l’ai dit, les choses s’apaisèrent cependant progressivement. Dans notre région de l’étang de Berre, la demande de nombreux profanes et l’absence de toute loge du Grand Orient nous amenèrent à solliciter la réouverture de la loge L’Étoile d’Orient en 1843. Vénérable Maître, j’ai dit. »
Ouvrir les portes du Temple au peuple ?
Le Vénérable Maître : « De nombreux profanes demandent en effet l’entrée du Temple. À ce sujet, frère Orateur, veuillez nous lire la circulaire de prudence que nous a adressée le Grand Orient de France. »
Le frère Orateur : « Le Grand Orient de France, pour combattre le malaise profond qui ruine notre institution, prescrit aux ateliers d’entrer dans la franche et stricte exécution des prescriptions concernant les conditions d’admission aux mystères de la franc-maçonnerie. »
Le Vénérable Maître : « La parole est sur les colonnes. »
Un frère : « Malgré les circulaires venues de Paris, le peuple ne peut plus accepter d’être à la merci de ceux qui dominent le monde et en dirigent la pensée. Dois-je rappeler ce que dit notre frère Crémieux : “La franc-maçonnerie deviendra le gage éclatant de l’union des peuples sur tous les points du globe, sur tous les côtés du triangle, et le Grand Architecte de l’Univers, du haut du ciel, sourira à cette noble pensée de la République.” Aussi, je vous exhorte à ouvrir les portes du Temple à tous ces ouvriers, artisans, commerçants et paysans, à tout ce peuple qui demande la justice, l’égalité et la liberté. »
Un autre frère : « Mes frères, j’en appelle à la sagesse. Les passions ont déjà emporté de nombreuses loges depuis 1814. De nombreux ouvriers et artisans frappent à la porte du Temple : accueillons-les fraternellement, en nous efforçant de préserver l’idéal de notre Ordre et la sérénité. »
Une loge populaire sous l’œil du Grand Orient
De nombreux frères seront initiés et deviendront Maîtres en moins d’un an, non sans provoquer des remarques du Grand Orient de France. La loge continue néanmoins à travailler, du moins si l’on en croit les tableaux de loge officiels reçus par l’obédience jusqu’en 1847-1848.
On retrouve cependant des traces historiques de L’Étoile d’Orient jusqu’en 1852, à travers une enquête demandée par le Grand Orient de France à l’avènement de Napoléon III.
1848-1852 : de la République à l’Empire
Napoléon III
Rappelons la séquence historique. Élu président de la Deuxième République en décembre 1848, Louis-Napoléon Bonaparte s’empare de tout le pouvoir par le coup d’État du 2 décembre 1851, avant de proclamer le Second Empire un an plus tard. Le Grand Orient de France, qui avait salué l’avènement de la République en 1848, se donne alors un nouveau Grand Maître : fait remarquable, la place était restée vacante depuis 1814.
La reprise en main des loges est féroce. Les loges à tendance républicaine sont fermées ; pour les autres, des enquêteurs sont dépêchés en 1852 à la demande du Grand Maître, le prince Lucien Murat, élu le 9 janvier 1852. L’Étoile d’Orient n’échappera pas à ces enquêtes.
L’Étoile d’Orient était-elle républicaine et subversive ?
La loge était-elle républicaine, voire subversive, sous le règne de Louis-Philippe ? Plusieurs indices le suggèrent.
La pyramide de Giza et son Sphinx
Le Vénérable Santon est le même homme qui deviendra, bien plus tard, en 1861, Vénérable d’une loge travaillant au Rite de Misraïm, « L’Étoile du Sud ». Or, nous l’avons dit, ce rite avait été interdit et dissous en 1823 pour activité subversive et républicaine.
De nombreux frères d’origine ouvrière furent admis, ce qui valut à la loge, en 1845, les récriminations du Grand Orient sur la procédure suivie.
L’enquête du Grand Orient révèle que la loge a cessé toute activité officielle depuis 1848. Rappelons qu’en 1847, l’obédience avait condamné la tenue de congrès maçonniques régionaux.
Elle révèle aussi que L’Étoile d’Orient avait « vendu » son mobilier à la loge « Les Amis de la Bienfaisance », à Aix. Or cette loge avait été dissoute le 10 décembre 1851 pour activité républicaine.
Une vente par simple proximité ? Sûrement pas : il existait des loges bien plus proches à qui vendre ce mobilier. Une relation fondée sur des affinités politiques ? Probablement.
Les conclusions des enquêteurs seront pourtant curieusement clémentes. Elles révèlent, entre les lignes, une prise de distance à l’égard des événements locaux et sans doute une volonté d’apaisement. Ainsi, les frères enquêteurs citent bien la loge suspendue « Les Amis de la Bienfaisance », mais ajoutent qu’elle a été « fermée sur des dénonciations injustes et passionnées ».
1852 : « frapper sévèrement »
Mais le mal est profond dans la maçonnerie. Le 25 mai 1852, le frère Jean-Gilbert-Victor Fialin de Persigny, nouveau ministre de l’Intérieur et futur duc de Persigny, invite par circulaire les autorités maçonniques à ramener à la raison les loges contestataires. Le 31 mai, une circulaire du Grand Maître lui fait écho :
« Notre sort est donc entre nos propres mains. Quant à moi, je comprends que mon devoir est de frapper sévèrement tous ceux qui mettraient en danger, par une conduite contraire à nos règlements, l’existence de notre Ordre tout entier… »
La respectable loge L’Étoile d’Orient cesse définitivement et officiellement ses travaux aux alentours de 1850. Des frères quittent la maçonnerie, d’autres rejoignent d’autres obédiences. Une dernière rencontre a sans doute lieu en 1851 entre les frères restants.
La dernière parole du frère Castel
Le frère Castel : « J’aurai donc été le dernier Vénérable d’honneur. J’ai été initié à L’Étoile d’Orient en 1844, comme la plupart d’entre vous. Pour ma part, je ne sais si je vais m’affilier, comme toi, mon frère Santon, ou comme notre frère Gouin, à cette nouvelle loge dont on parle, “L’Étoile du Sud”, qui va s’implanter à Martigues sous les auspices de l’Ordre de Misraïm. Je vous souhaite bien du courage, mes frères, et je me demande avec angoisse combien de temps il faudra encore pour relever notre loge L’Étoile d’Orient. »
Épilogue : la lumière transmise
Une fois de plus, notre loge n’aura existé que quelques années. Les événements politiques de la France ont eu raison de L’Étoile d’Orient. Cette petite loge a épousé les méandres de la grande Histoire, mais la petite histoire frappe toujours à la porte de la grande.
Mon vieux frère Castel, je peux aujourd’hui te répondre. Il aura fallu plus de cent vingt ans pour que la lumière se rallume, mais vous pouvez reposer en paix à l’Orient éternel, mes vieux frères de L’Étoile d’Orient : votre histoire n’aura pas été vaine. D’autres frères en ont repris le flambeau en 1974, et ils continuent de faire rayonner votre lumière.
Notes
« Les carbonari ? Franc-maçonnerie pour les pauvres »
(1) Le carbonarisme, ou Charbonnerie en France, est un mouvement initiatique et secret à forte connotation politique, développé en Italie au début du XIXᵉ siècle. Si des traditions de compagnonnage charbonnier existent depuis le Moyen Âge, le phénomène politique moderne naît vers 1809-1810 dans le royaume de Naples, sous l’influence du révolutionnaire français Pierre-Joseph Briot et de Philippe Buonarroti. Les carbonari luttèrent d’abord contre la domination napoléonienne, puis contre les souverains restaurés après 1815 et la politique de la Sainte-Alliance ; nombre d’entre eux aspiraient à une Italie libre, unifiée et constitutionnelle, en opposition à l’absolutisme et à l’influence autrichienne. Le mouvement joua un rôle central dans les débuts du Risorgimento, l’unification italienne, en organisant des soulèvements majeurs, notamment à Naples et dans le Piémont en 1820-1821. Pour en savoir plus : Société secrète : le carbonarisme.
(2) L’ancrage comtadin et avignonnais de la famille Bédarride explique en partie l’implantation précoce du Rite de Misraïm en Provence. Cette famille juive séfarade était issue des « Juifs du pape » du Comtat Venaissin ; conformément à la tradition des Juifs comtadins, elle avait emprunté son nom à la petite ville de Bédarrides, dans le Vaucluse, dont elle était originaire. Mardochée, dit Marc, Bédarride (1776-1846), cofondateur du Rite de Misraïm, naquit à Cavaillon, alors rattaché aux États pontificaux. Son père, Gad Bédarride (1740-1800), y était établi et devint franc-maçon à Avignon en 1771.
(3) Note de l’auteur : nous partageons toujours aujourd’hui les mêmes locaux que cette vieille loge aixoise.
Il existe des livres dont l’ancienneté n’éloigne rien, parce qu’ils prennent naissance dans une question qui ne vieillit pas. Que cherche réellement l’être humain lorsqu’il prétend chercher Dieu, la vérité, le sens ou un souverain capable d’ordonner le monde intérieur. Dans Le Concile des oiseaux, Farid ud-Din ‘Attâr transforme cette interrogation en poème allégorique. Des oiseaux venus du monde entier se mettent en route sous la conduite de la huppe afin de trouver le Simorgh.
Le trajet traverse sept vallées et devient peu à peu une épreuve de dépouillement, jusqu’au moment où le chercheur découvre que l’objet de sa quête ne peut être séparé de la transformation qu’elle exige de lui. La traduction de Manijeh Nouri restitue cette œuvre persane avec une exigence philologique qui préserve sa dimension spirituelle. Elle permet surtout de mesurer combien le récit d’‘Attâr relève d’une métaphysique de la connaissance, où l’amour, l’effacement de l’ego et la traversée de l’illusion conduisent vers une vérité qui ne se possède pas.
Chercher le roi, c’est déjà mettre en doute le royaume que chacun porte en soi
Le point de départ possède la limpidité des grands récits symboliques. Les oiseaux cherchent leur roi. La huppe devient leur guide. Le Simorgh demeure d’abord l’être lointain, royal, presque inaccessible, vers lequel toute aspiration semble devoir converger. Pourtant, cette souveraineté extérieure se dérègle progressivement au fil de la marche. Chaque étape oblige les voyageurs à affronter leurs peurs, leurs désirs, leurs attachements et les fictions par lesquelles chacun protège une identité qu’il croit stable. La quête du souverain devient ainsi une crise de la souveraineté personnelle.
Cette architecture donne au poème une portée initiatique évidente, à condition de ne pas plaquer sur ‘Attâr un vocabulaire qui lui serait étranger. L’initiation dont il est ici question ne repose ni sur l’accumulation de savoirs ni sur l’acquisition d’un statut. Elle procède par perte, par mise à l’épreuve, par déplacement de l’illusion vers une connaissance plus intérieure. Le voyage n’ajoute presque rien à celui qui l’accomplit. Il retire, retranche, consume ce qui séparait le voyageur de lui-même.
La conférence des oiseaux peinte par Habib Allah Savaji. (Vers 1600)
Pour une lecture maçonnique, ce mouvement est fécond. Le travail symbolique ne consiste pas davantage à se parer d’attributs que la tradition soufie d’‘Attâr ne consiste à collectionner des certitudes. La pierre brute n’acquiert pas sa dignité parce qu’elle reçoit un nom nouveau, mais parce qu’elle consent à l’œuvre de taille. De même, les oiseaux ne s’approchent du Simorgh qu’en abandonnant peu à peu les défenses par lesquelles ils se préservaient de la connaissance. La parenté ne tient donc pas à une identité doctrinale entre soufisme et Franc-Maçonnerie, mais à une intuition commune de l’expérience intérieure. La vérité transforme celui qui la cherche avant de se laisser entrevoir.
Le mot lui-même ouvre un passage entre la logique et la parole du cœur
L’un des intérêts majeurs de cette édition tient à l’attention portée au titre persan. Manteq désigne la parole articulée, le raisonnement, la logique, l’énonciation, tout ce qui relie la faculté de dire à celle d’ordonner la pensée. Les oiseaux parlent, argumentent, hésitent, objectent, se dérobent. Leurs discours révèlent moins une faiblesse d’intelligence qu’un usage défensif de l’intelligence. La raison sait produire d’excellents motifs pour ne pas partir.
‘Attâr ne condamne pourtant pas la connaissance. Il en déplace le centre. Une distinction s’installe entre le savoir qui décrit et la connaissance qui transforme. La première peut demeurer extérieure à celui qui la possède. La seconde engage l’être entier. La tradition mystique persane ne méprise pas l’intellect, elle en montre la limite lorsque celui-ci veut se faire mesure exclusive de ce qui le dépasse.
Cette tension intéresse directement toute démarche initiatique. Le symbole n’abolit pas la raison. Il la conduit vers une frontière où le sens ne se réduit plus à une définition. Le compas mesure, mais il ne crée pas l’infini qu’il suggère. Chez ‘Attâr, la connaissance ne vaut que par la métamorphose qu’elle provoque.
Les oiseaux ne sont pas de modestes personnages pittoresques. Chacun devient une forme de conscience, un mode de résistance, une manière de se raconter une histoire afin de retarder le départ. L’allégorie permet à ‘Attâr de montrer que l’âme est traversée de désirs concurrents, de fidélités, de peurs, d’enthousiasmes et d’alibis. Le vrai chemin commence lorsque ces voix cessent de se faire passer pour la totalité de l’être.
Le Simorgh n’est pas un trophée spirituel
Le sommet du récit est connu, mais sa célébrité peut en masquer la radicalité. Les trente oiseaux survivants découvrent en eux-mêmes le Simorgh qu’ils cherchaient. Le jeu de langue persan entre « si morgh », les trente oiseaux, et « Simorgh » donne à la scène une densité qui excède le trait poétique. Le terme attendu comme nom d’une transcendance devient miroir.
Il serait pourtant réducteur d’en tirer une morale narcissique selon laquelle le divin ne serait qu’un autre nom du moi. L’itinéraire entier interdit une telle lecture. Ceux qui arrivent ne sont plus identiques à ceux qui étaient partis. La rencontre n’est possible qu’après la traversée d’épreuves qui ont défait les certitudes initiales. Le miroir ne glorifie donc pas l’ego. Il en révèle l’insuffisance.
La pensée soufie d’‘Attâr conduit ici vers l’effacement. Le sujet ne devient pas Dieu. Il découvre plutôt que le moi séparé, autosuffisant et propriétaire de lui-même n’était qu’une construction fragile. La fin annoncée dans le Simorgh divin exprime une logique d’abolition de la séparation. L’expérience mystique n’est pas une inflation de la personne, mais une déprise.
Dans un contexte maçonnique, cette leçon mérite d’être entendue avec prudence. L’initiation ne peut se réduire à l’accumulation de grades, de signes, de charges ou de mots de passe. Ces formes ont leur nécessité dans l’économie rituelle, mais elles perdent leur sens lorsqu’elles deviennent des possessions. La progression authentique ne se mesure pas à ce qui s’ajoute au parcours, mais à ce qui se décante dans la conscience. Une dignité initiatique qui ne produit ni mesure, ni écoute, ni responsabilité demeure extérieure à l’initié.
Mausolée de Farīd al-Dīn ʿAṭṭār à Nichapour.
La traduction choisit la fidélité sans confondre fidélité et servitude
La réussite de cette édition tient beaucoup au travail de Manijeh Nouri. Universitaire, iranologue et traductrice, elle a étudié les langues allemande, persane et arabe, les religions comparées, puis la psychologie de Carl Gustav Jung à Zurich, avant de poursuivre ses recherches à la Sorbonne Nouvelle. Ses travaux portent notamment sur la poésie mystique persane de Mowlânâ Djalâl ud-Dîn Rumi et de Farid ud-Dîn ‘Attâr. Cette formation explique la double attention qui traverse sa traduction, à la précision du texte et à sa profondeur symbolique. La traductrice cherche à demeurer au plus près de l’original persan, à respecter l’ordre du texte et à éviter les embellissements qui déplaceraient le sens vers une poésie française trop autonome. Ce choix fait sentir les résistances mêmes de la langue source, ses ellipses, ses homonymies, ses répétitions et les difficultés d’un vocabulaire travaillé par l’arabe, le persan classique et l’histoire religieuse.
La traduction s’appuie sur une tradition critique, notamment sur le travail de Mohammad Reza Shafi’i Kadkani, dont la préface et l’édition savante servent de repères majeurs. La comparaison des variantes et l’attention aux choix lexicaux montrent que la transmission d’une œuvre mystique ne dispense jamais de méthode. Plus le texte porte une charge spirituelle, plus la rigueur philologique devient nécessaire.
Cette articulation entre fidélité et interprétation touche au cœur de toute tradition initiatique. Transmettre n’est jamais recopier mécaniquement. Une tradition n’existe que si la lettre demeure assez ferme pour empêcher l’arbitraire et assez vivante pour produire encore du sens. Le traducteur, comme le transmetteur rituel, travaille donc dans un espace étroit. Il doit préserver ce qui vient d’avant lui sans empêcher le texte de parler à ceux qui viennent après.
Une œuvre ancienne devient contemporaine lorsqu’elle cesse de flatter le lecteur
La force du Concile des oiseaux réside dans une conception exigeante de l’être humain. ‘Attâr ne présente pas l’âme comme naturellement transparente à elle-même. L’être humain se méconnaît, se raconte des récits protecteurs, confond fréquemment désir et vérité, peur et prudence, attachement et fidélité. La quête spirituelle commence lorsque ces confusions deviennent visibles.
Cette anthropologie demeure sévère sans être désespérée. Si l’être humain peut s’illusionner, il peut aussi se transformer. La huppe représente moins une autorité qui impose qu’une parole qui réveille. Elle répond aux objections, déplace les excuses, accompagne la décision. Le guide ne marche pas à la place du disciple. Il rend la marche possible en révélant ce qui l’entravait.
Le soufisme d’‘Attâr n’est pas une sagesse vague et consolante. Son œuvre est traversée par l’épreuve, la perte et l’exigence d’une mutation réelle. Le texte possède un enracinement persan et islamique précis, une histoire, une langue, une culture de la révélation et de l’exégèse. Son universalité naît précisément de cet enracinement.
Le lecteur maçon y rencontrera donc des correspondances plutôt que des équivalences. Le chemin, le guide, la lumière, le dépouillement, la mort à une ancienne identité, la communauté des chercheurs, le miroir et la connaissance de soi composent un champ symbolique familier. Mais la fécondité commence précisément lorsque les différences demeurent visibles. Le soufisme d’‘Attâr n’a pas besoin d’être transformé en maçonnerie pour éclairer le maçon. Il lui suffit de rappeler qu’aucune forme initiatique n’a de sens si elle ne devient expérience vécue.
Le véritable centre ne se laisse découvrir qu’après la perte des fausses périphéries
Cette nouvelle traduction donne accès à un texte dont l’histoire éditoriale européenne est longue, parfois brillante, parfois approximative. Le travail de Manijeh Nouri choisit une voie de précision attentive aux manuscrits, aux langues et aux traditions d’interprétation. Cette rigueur ne réduit pas la poésie d’‘Attâr. Elle lui restitue son relief.
Manijeh-Nouri
Le Concile des oiseaux rappelle une vérité que toute démarche spirituelle risque d’oublier dès qu’elle devient institution, méthode ou langage convenu. Le chemin ne garantit rien à celui qui le parcourt. Il n’assure ni supériorité, ni tranquillité, ni possession définitive de la vérité. Il expose, dépouille, oblige à quitter les fictions protectrices par lesquelles chacun cherche à demeurer intact.
Au terme de la quête, les oiseaux ne reçoivent pas un royaume. Ils découvrent que la recherche du roi les a rendus capables de regarder autrement ce qu’ils sont. Le Simorgh ne ferme donc pas l’itinéraire. Il en révèle la condition la plus exigeante. Chercher la Lumière n’a de sens que si celui qui la cherche consent à perdre les ombres auxquelles il tenait encore.
Le Concile des oiseaux – Manteq ut-Tayr
‘Attar de Nishabur, Manijeh Nouri (trad. et annot.), Mohammad Reza Shafi’i Kadkani (préf.) Les Éditions de la Tarente, 2026, 394 pages, 28 € / L’éditeur, le SITE
Le vendredi 2 octobre, dans le Salon René García Valenzuela de la Grande Loge du Chili, a été inaugurée l’exposition rétrospective « Maçonnerie anglaise au Chili : 100 ans de la Prince of Wales Lodge n°19 ». Elle s’inscrit dans les activités commémoratives du centenaire de cette Loge, fondée à Santiago en 1926.
Une inauguration en présence des dignitaires de la Grande Loge
La cérémonie s’est déroulée en présence du Grand Orateur, Guillermo Holzmann, et du Grand Délégué juridictionnel, Marcelo Molina Jiménez. L’exposition a été inaugurée par le Grand Archiviste et Bibliothécaire de la Grande Loge du Chili, Juan Vera Báez. La muséologue de la Grande Loge du Chili, Rosario Soto, est également intervenue pour présenter la nature et le sens de l’exposition.
« Un voyage à la fondation »
À cette occasion, le Vénérable Maître de la Prince of Wales Lodge n°19, Max Noeckel, a souligné que l’exposition cherche à dépasser une approche purement chronologique ou documentaire. « Cette exposition est plus qu’un exercice d’histoire : c’est un voyage vers la fondation, vers la naissance, vers le rêve dont nous voyons aujourd’hui qu’il a pris une matérialité pleine et centenaire », a-t-il déclaré.
Prolongeant cette réflexion, il a ajouté : « Cette exposition est, selon les mots de Salvador Pániker, un exercice de rétroprojection. Nous allons vers le passé fondateur, traditionnel et symbolique, vers les us et coutumes, pour nous projeter vers l’avenir. »
Un siècle de maçonnerie anglaise au Chili en documents et en objets
L’exposition rassemble des documents, des objets, des images et divers témoignages liés à la présence et au développement de la maçonnerie anglaise au Chili, ainsi qu’à l’histoire de la Prince of Wales Lodge n°19. Toutefois, comme l’a expliqué Rosario Soto, son ambition ne se limite pas à réunir des pièces patrimoniales : elle entend offrir un contexte historique permettant de comprendre les circonstances, les influences et les traditions qui ont accompagné la naissance de la Loge et son développement au cours d’un siècle.
De son côté, le Grand Archiviste et Bibliothécaire, Juan Vera Báez, a mis en avant la valeur de l’exposition comme lieu de préservation et de diffusion de la mémoire maçonnique, en insistant sur l’importance de permettre aux témoignages matériels du passé de dialoguer avec les nouvelles générations.
Une histoire qui dépasse la Loge elle-même
Cent ans après la fondation de la Loge, l’exposition propose ainsi un regard sur une histoire qui dépasse l’atelier lui-même. C’est aussi un parcours à travers une part de la présence britannique et de la tradition maçonnique anglaise au Chili, à travers ses symboles, ses pratiques, ses liens et ses acteurs, et à travers la manière dont ce projet né en 1926 est parvenu à rester vivant jusqu’à nos jours.
L’exposition « Maçonnerie anglaise au Chili : 100 ans de la Prince of Wales Lodge n°19 » reste ouverte au public pendant tout le mois d’octobre, au siège de la Grande Loge du Chili à Santiago.
Mes très chères Sœurs, mes très chers Frères, mes très chers Compagnons… enfin, mes très chers Maçons Augmentés, J’ai le plaisir, la fierté et une légère inquiétude administrative de vous annoncer une réforme majeure de notre vocabulaire initiatique. À compter de la prochaine tenue, le terme « Compagnon » sera officiellement remplacé. Non pas parce qu’il serait obsolète, sexiste, poussiéreux ou trop proche d’un personnage de bande dessinée, mais pour une raison beaucoup plus solide, moderne et parfaitement irréfutable : la cérémonie de passage au deuxième degré s’appelle une « Augmentation de Salaire ».
Il serait donc absurde, voire intellectuellement scandaleux, de continuer à appeler « Compagnon » celle ou celui qui vient précisément de recevoir… une augmentation de salaire… si petite soit elle. Désormais, vous serez donc des « Maçons Augmentés ».
Une réforme inévitable
Pendant des siècles, nous avons accepté des absurdités linguistiques considérables. Nous appelons « augmentation de salaire» une cérémonie au cours de laquelle le candidat ne reçoit, en général, ni salaire, ni augmentation, ni prime, ni chèque cadeau, ni même un bon d’achat chez un libraire maçonnique. Il reçoit un mot de passe, une équerre, un discours sur les cinq sens et parfois un léger mal de dos, si la chaise était trop basse. Mais absolument aucun salaire.
Pourtant, nous avons continué à parler de « Compagnon », comme si le vocabulaire pouvait rester immobile alors que le monde avance à toute vitesse vers l’intelligence artificielle, les puces sous la peau, les neurotechnologies et les assistants vocaux capables de vous rappeler que vous avez oublié d’acheter du pain. Il était temps d’aligner la maçonnerie sur son époque. Nous ne serons plus des Compagnons. Nous serons des Maçons Augmentés.
Maçon augmenté ou humain augmenté ?
Le terme a de grandes qualités : il est moderne, inclusif, technologique et évoque le progrès, la performance, l’innovation et les start-ups qui promettent de révolutionner l’humanité avant même d’avoir réussi à régler leur imprimante. Un Maçon Augmenté ne se contente plus d’apprendre : il optimise. Il ne se contente plus de réfléchir : il itère. Il ne fait plus une planche : il produit du contenu. Il ne médite plus sur un symbole : il lance une session de brainstorming collaboratif autour du potentiel transformateur de l’équerre dans un monde en mutation.
Mais il faut bien avouer que le terme prête à confusion. De nos jours, un humain augmenté désigne une personne qui bénéficie des avancées des sciences et des technologies : implant cochléaire, prothèse intelligente, puce cérébrale, lentilles connectées, exosquelette, neurostimulateur, IA embarquée, montre qui vous dit de vous lever parce que vous êtes assis depuis trop longtemps, ou application qui vous explique que vous dormez mal parce que vous regardez des vidéos de chats à 2 h du matin.
Un Maçon Augmenté, lui, est une personne qui a reçu une augmentation de salaire. Sauf qu’il n’a pas reçu de salaire. Et qu’il n’a pas non plus été augmenté. Il a surtout reçu un nouveau mot de passe, une nouvelle obligation de silence et une nouvelle chance de confondre « équerre » et « compas » pendant encore quelques années.
Imaginez la scène dans un ascenseur. Une personne moderne, branchée, portant une montre connectée et un implant sous-cutané, demande à un Frère fraîchement passé Compagnon : « Vous êtes augmenté ? » Le Frère répond fièrement : « Oui, depuis mardi. J’ai eu mon augmentation. » L’autre, impressionnée : « Ah, vous avez une puce neurale ? » Le Frère, un peu gêné : « Non, j’ai eu un discours sur les cinq sens. » L’autre : « Et cela améliore vos capacités cognitives ? » Le Frère : « Surtout, cela améliore ma capacité à rester éveillé pendant quarante minutes. »
Le nouveau rituel de l’Augmentation
La cérémonie devra naturellement être modernisée. Le candidat ne montera plus simplement au Nord : il sera accueilli par un assistant vocal. « Bienvenue dans votre parcours d’Augmentation. Souhaitez-vous commencer par la méditation guidée, la lecture de votre planche ou la mise à jour de votre profil maçonnique ? »
Le Vénérable ne dira plus : « Mon Frère, vous êtes désormais Compagnon. » Il dira : « Félicitations. Votre statut de Maçon Augmenté est désormais actif. Vos nouvelles fonctionnalités seront disponibles après redémarrage. » Le Frère Secrétaire ne dira plus : « Le Frère Untel est passé Compagnon. » Il dira : « Le Frère Untel a été mis à jour vers la version 2.0. Certaines anciennes fonctionnalités ont été désactivées. »
Et le Frère Expert ne dira plus : « Vous devez méditer sur la règle, le niveau et le fil à plomb. » Il dira : « Votre système de calibration morale doit être recalibré. Merci de patienter. »
Les avantages du Maçon Augmenté
Le Maçon Augmenté bénéficiera de nombreux avantages. Il pourra, par exemple, reconnaître une équerre sans la retourner trois fois, prononcer « G… A… D… L… U… » sans hésiter, supporter une planche de quarante minutes sur le symbolisme de la porte, ne pas consulter son téléphone pendant la tenue, ne pas demander si la Loge a prévu un buffet, ne pas confondre fraternité et groupe WhatsApp, accepter une critique sans produire immédiatement une contre-attaque philosophique et dire « je ne sais pas » sans avoir l’impression de trahir la Tradition.
Bien entendu, ces fonctionnalités ne sont pas garanties. Elles dépendent du modèle, de la version, du niveau de batterie, de la qualité du sommeil et de la quantité de café absorbée avant la tenue.
Les risques du Maçon Augmenté
Mais la technologie a aussi ses dangers. Un Maçon Augmenté peut développer certains dysfonctionnements. Il peut, par exemple, confondre « augmentation de salaire » et « augmentation de l’ego », croire que le fait d’avoir reçu un nouveau grade lui donne automatiquement raison, se mettre à parler de « conscience augmentée » après avoir regardé deux documentaires sur l’intelligence artificielle, utiliser le mot « synergie » dans une planche, parler de « transhumanisme maçonnique » sans avoir compris ce que signifie le mot « humain », demander à une intelligence artificielle d’écrire sa planche sur la nécessité de l’effort personnel, se présenter en Loge avec un badge lumineux indiquant « Maçon Augmenté – niveau 2 », ou confondre la colonne du Nord avec une borne de recharge.
La Loge devra donc prévoir une nouvelle commission : la Commission de Maintenance des Maçons Augmentés. Elle sera chargée de détecter les bugs, les surchauffes, les mises à jour non autorisées et les Frères qui commencent à répondre « en tant qu’intelligence artificielle, je pense que… ».
Le tablier du Maçon Augmenté devra lui aussi évoluer. Il comportera une petite LED indiquant le niveau de sagesse, un voyant orange en cas de surchauffe de l’ego, un mode avion pour les tenues, un port USB pour les planches trop longues, un capteur de bavardage, une alarme sonore en cas d’utilisation abusive du mot « énergie » et une fonction « mode silencieux », particulièrement utile pour les Frères qui ont beaucoup à dire mais pas grand-chose à écouter. Le tablier traditionnel restera bien entendu autorisé, mais il devra désormais comporter une mention discrète : « Modèle non augmenté. »
Une fraternité augmentée ?
La question la plus grave reste celle de la fraternité. Un humain augmenté peut-il réellement être frère d’un humain non augmenté ? La réponse est oui, évidemment. La fraternité ne dépend pas d’une puce, d’un implant, d’un algorithme ou d’un titre de grade. Elle dépend de l’écoute, du respect, de la patience, de la capacité à reconnaître l’autre comme un égal et à l’aimer malgré ses défauts.
Ce qui, il faut le dire, est une technologie beaucoup plus difficile à installer qu’une application. Car on peut augmenter un bras, une vue, une mémoire ou une capacité de calcul. Mais augmenter la fraternité demande autre chose : du temps, de la présence, de l’humilité et parfois, simplement, de se taire.
Pour terminer…
Ne vous inquiétez pas, la transition sera progressive. Pendant six mois, les deux termes seront acceptés. Vous pourrez dire : « Je suis Compagnon », « Je suis Maçon Augmenté », ou, pour les plus modernes : « Je suis un Maçon Augmenté en cours de mise à jour. » Ou, pour les plus honnêtes : « Je suis passé Compagnon, mais je n’ai toujours pas compris pourquoi on appelle cela une augmentation de salaire. »
Chers Frères et chères Sœurs, la maçonnerie doit évoluer. Elle doit parler le langage de son temps, accueillir les sciences, les technologies, les mutations de l’humanité et les nouvelles formes de conscience. Mais elle doit aussi se rappeler une vérité simple : aucune technologie ne remplacera la présence d’un Frère, aucune intelligence artificielle ne remplacera une main tendue, aucun algorithme ne remplacera un regard sincère, et aucune augmentation ne remplacera le travail sur soi.
Alors, oui, soyons Maçons Augmentés. Mais augmentons d’abord ce qui compte vraiment : notre écoute, notre patience, notre humilité, notre fraternité et notre capacité à ne pas confondre une augmentation de salaire avec une véritable élévation.
Le 26 septembre 2026, à Paris, la Grande Loge de Misraïm a tenu un Convent placé sous le signe d’« une même Lumière par-delà les frontières ». Délégations venues du Bénin, de Côte d’Ivoire, des Antilles et de plusieurs Obédiences étrangères, planche consacrée à la spiritualité égyptienne, et surtout transmission du Maillet entre Laurent Couasnon et Éric Jacques : retour sur une journée dense, chaleureuse et tournée vers l’avenir d’une Obédience qui affirme désormais pleinement sa dimension internationale.
Un Convent à « haute densité »
Dans l’éditorial de la lettre spéciale consacrée à l’événement, l’équipe communication de la Grande Loge de Misraïm résume la journée d’une formule : un Convent « à haute densité ». Densité de Sœurs et de Frères réunis dans le Temple, densité des travaux, des rencontres et des émotions… et, de l’aveu même des organisateurs, quelques degrés de chaleur supplémentaires, vite devenus fraternels tant l’assemblée était vivante.
Au fil des heures, les délégations venues de différents Orients se sont retrouvées, les paroles se sont croisées et la transmission du Maillet a ouvert une nouvelle page de l’histoire de l’Obédience. Après le discours du nouveau Sérénissime Grand Maître, une Sœur cantatrice professionnelle a offert une surprise musicale qui a suspendu le temps et rappelé que la musique dit parfois mieux que les mots ce que vit une assemblée.
Une rencontre ouverte sur le monde maçonnique
La Grande Loge de Misraïm a accueilli des représentants de nombreuses Obédiences et juridictions, françaises comme étrangères. Parmi elles :
la Grande Loge d’Haïti 1961 ;
la Grande Loge Indépendante et Souveraine des Rites Unis ;
la Grande Loge du Monténégro et la Grande Loge de Pologne ;
le Suprême Conseil du REAA pour la Pologne et les Pays baltes ;
la Grande Loge Écossaise Rectifiée Mixte, la GLAFNA et la Grande Loge Symbolique des Rites Unis ;
la Grande Loge Égyptienne d’Italie, les Ateliers Supérieurs de Misraïm et le Grand Orient de Californie.
Pour l’Obédience, cette présence plurielle est une marque de confiance et d’amitié. Elle rappelle que l’universalisme maçonnique ne se décrète pas : il se construit par les visites, les échanges, les travaux partagés et des liens entretenus dans la durée. Les Obédiences qui n’avaient pu faire le déplacement ont, elles aussi, adressé leurs messages d’encouragement et de félicitations.
Nouveaux Grands Maîtres au Bénin et en France
Le Convent a également permis d’accueillir les nouveaux Grands Maîtres de deux Grandes Loges nationales de la Confédération, accompagnés de leurs délégations : le Très Respectable Frère Serge AMA:., élu en septembre à la tête de la Grande Loge Béninoise de Misraïm, et le Très Respectable Frère Marc JAR:., élu en juin Grand Maître de la Grande Loge Française de Misraïm.
L’Obédience a salué le travail de leurs prédécesseurs, les Très Respectables Frères Innocent AHY:. et Eddy LOU:. Retenu par des circonstances familiales, le Grand Maître de la Grande Loge Ivoirienne de Misraïm, le Très Respectable Frère Nassif EL A:., était représenté par une importante délégation conduite par le Grand Scribe Tanoh ASS:.
Laurent Couasnon : transmettre le Maillet pour que le travail continue
Au terme de son mandat, le Sérénissime Grand Maître Laurent Couasnon a livré une parole personnelle et fraternelle, entièrement tournée vers la transmission. Il a rappelé le chemin parcouru par la Grande Loge de Misraïm pour affirmer sa dimension internationale, à travers une organisation fondée sur des Grandes Loges nationales autonomes, placées sur un pied d’égalité : rester unis par le Rite, tout en respectant l’histoire, l’identité et les réalités propres à chaque pays.
Son bilan a mis en lumière les chantiers de sa mandature : consolidation de l’organisation, communication, ouverture vers les Obédiences amies, formation et volonté de mieux faire connaître le Rite de Misraïm. Il a aussi évoqué la mémoire de celles et ceux qui ont rejoint le « Champ des Roseaux », expression propre à la tradition égyptienne de l’Obédience pour désigner l’Orient éternel.
Laurent Couasnon lors de son allocution de fin de mandat – Photo : Grande Loge de Misraïm
« Maintenant, il est temps de transmettre le Maillet pour que le travail continue ! »
En quittant la chaire de Pharaon, Laurent Couasnon n’a pas refermé une histoire : il a transmis un héritage, une responsabilité et un Maillet.
Eddy Louvès : aux sources de la spiritualité misraïmite
Eddy Louvès pendant sa planche sur la spiritualité égyptienne – Photo : Grande Loge de Misraïm
Moment de réflexion du Convent, la planche du Très Respectable Frère Eddy Louvès, intitulée « Spiritualité égyptienne et Franc-maçonnerie misraïmite », a invité l’assemblée à revenir au cœur spirituel du Rite. Sa question de départ est exigeante : la démarche maçonnique traduit-elle vraiment dans nos actes le désir d’élévation que nous affirmons porter ? Pour l’orateur, la spiritualité misraïmite ne se réduit ni à un décor ni à une accumulation de symboles : elle engage l’être dans un chemin de transformation.
Maât, principe d’ordre, de vérité, de justice et d’équilibre : la pesée de l’âme rappelle que l’on se mesure à la trace réelle de ses actes, non à ses seules intentions ;
Osiris, figure de la mort symbolique et de la renaissance, du passage des ténèbres à la Lumière ;
Isis, connaissance, fidélité et puissance de recomposition, qui rassemble ce qui a été dispersé ;
les voyages et les purifications par l’eau, l’air et le feu, cheminement physique, psychique et spirituel vers l’harmonie.
Sagesse, Force et Beauté apparaissent alors comme les piliers vivants du « Naos intérieur ». La planche se clôt sur une exigence simple et redoutable : ne jamais confondre la connaissance des symboles avec leur mise en œuvre dans sa propre existence.
« Le travail est loin d’être achevé ; il ne peut y avoir d’arrêt, sinon des pauses. »
Éric Jacques, nouveau Sérénissime Grand Maître
Éric Jacques, nouveau Sérénissime Grand Maître de la Grande Loge de Misraïm – Photo : Grande Loge de Misraïm
L’installation du Très Respectable Frère Éric Jacques a ouvert une nouvelle étape pour la Grande Loge de Misraïm. Son discours, empreint d’émotion, de lucidité et d’humour, a rappelé le sens de la fonction : servir, et créer les conditions d’une œuvre collective.
« Une chaire, aussi élevée soit-elle, ne grandit pas celui qui s’y assied. Elle l’oblige. »
Sa mandature s’articulera autour de quatre engagements :
Rassembler : renforcer les liens entre continents, Grandes Loges nationales, Loges, générations et sensibilités, car être unis ne signifie pas devenir uniformes ;
Structurer : une organisation claire et rigoureuse, mais assez souple pour accompagner le développement — une administration bien tenue protège l’initiation ;
Transmettre : préserver l’esprit et la cohérence des rituels, former celles et ceux qui assumeront demain des responsabilités ;
Rayonner : faire connaître le Rite de Misraïm sans le réduire ni le banaliser, et faire vivre les relations avec les Obédiences amies.
Le nouveau Grand Maître a aussi défini la fraternité comme une manière d’agir : non pas l’absence de désaccord, mais la façon de traverser le désaccord sans cesser de reconnaître l’autre comme une Sœur ou un Frère. Une exigence devenue bienveillante, résumée en quatre mots d’ordre : rassemblons, structurons, transmettons, rayonnons.
Des Loges ouvertes aux visiteurs, de Paris aux Antilles
La journée s’est prolongée autour d’un dîner fraternel aux saveurs orientales. Mais la Grande Loge de Misraïm rappelle que les travaux ne s’arrêtent pas avec le Convent : tout au long de l’année, ses Loges accueillent les visiteurs, en France hexagonale (Paris, Lyon, Nice, Lavaur, Bergerac), en Guadeloupe, à Saint-Barthélemy et Saint-Martin, au Bénin et en Côte d’Ivoire. L’Obédience invite les visiteurs à prendre contact au préalable avec la Loge concernée pour confirmer la date, l’horaire, le degré de travail et les modalités d’accueil.
Rendez-vous le 25 septembre 2027
Laurent Couasnon et Éric Jacques lors du passage du Maillet – Photo : Grande Loge de Misraïm
Le prochain Convent de la Grande Loge de Misraïm est d’ores et déjà fixé au samedi 25 septembre 2027. D’ici là, le nouveau Sérénissime Grand Maître aura engagé les premiers chantiers de sa mandature. Comme le résume la lettre de l’Obédience : le Maillet a été transmis, la chaîne demeure, la Lumière poursuit son chemin.
Il existe des phrases que l’on trouve sur des mugs, des cartes de vœux, des publications Instagram et, désormais, dans certaines planches de Loge présentées avec un sérieux impressionnant. La formule est attribuée à Oscar Wilde, ce qui est déjà un bon signe : elle a l’élégance, l’ironie et le léger mépris pour la bêtise humaine qui caractérisent le meilleur de son esprit. Et comme Oscar Wilde fut Franc-Maçon, il est permis de penser que, s’il avait assisté à certaines de nos tenues, il aurait pu ajouter une phrase complémentaire :
« Surtout, ne devenez pas vous-même : nous avons déjà assez de problèmes comme ça. »
L’authenticité, nouveau mot à la mode
« Soyez vous-même » est devenu l’un des grands commandements de notre époque. Soyez authentique. Soyez vrai. Soyez aligné. Soyez dans votre énergie. Soyez en accord avec votre vibration. Soyez, enfin, cette version idéale de vous-même que vous n’êtes probablement pas, mais que vous prétendez être depuis que vous avez regardé trois vidéos de développement personnel sur les réseaux sociaux. Dans la maçonnerie, cela donne parfois des résultats remarquables. On rencontre des Frères qui vous expliquent, avec une gravité liturgique, qu’ils ne peuvent pas faire ceci ou cela parce qu’ils doivent « rester alignés avec leur vérité intérieure ». On rencontre des Sœurs qui refusent une responsabilité parce qu’elles ne se sentent pas « dans leur énergie ». On rencontre des Orateurs qui préparent une planche de quarante minutes sur l’authenticité, tout en lisant leur texte sur leur téléphone avec la conviction d’un homme qui découvre sa propre pensée en temps réel.
Et l’on rencontre surtout des Frères qui vous disent :
« Moi, je suis comme ça. »
Traduction : « Je n’ai aucune intention de progresser, mais j’aimerais que vous trouviez cela profond. »
Être soi-même ne signifie pas être immobile
Car voici le malentendu magnifique. Être soi-même ne veut pas dire rester exactement ce que l’on est. Si c’était le cas, l’Apprenti devrait rester Apprenti toute sa vie, sous prétexte qu’il serait « authentique » dans sa curiosité, son ignorance et son incapacité à trouver la porte de la Loge sans demander son chemin. Le Compagnon devrait refuser d’être Maître, car devenir Maître serait une trahison de son identité de Compagnon. Et le Vénérable devrait refuser de rendre les colonnes, car quitter sa fonction serait un reniement de sa personnalité profonde de personne qui aime parler longtemps sans être interrompu.
Non. Être soi-même, ce n’est pas se figer. C’est reconnaître ce que l’on est, avec ses qualités, ses défauts, ses manies, ses peurs, ses élans et ses petites lâchetés, puis accepter de travailler sur tout cela.
Ce qui, dans une Loge, s’appelle parfois : faire son travail.
La Loge : un miroir, pas un salon de coiffure
La Loge est un lieu étrange. On y vient souvent en pensant que l’on va y trouver la Lumière, la sagesse, la fraternité et peut-être un peu de reconnaissance sociale. Puis on découvre que la Loge est surtout un miroir. Un miroir sans filtre.
Un miroir qui ne dit pas :
« Vous êtes magnifique. »
Mais plutôt :
« Vous êtes magnifique, mais vous interrompez tout le monde, vous parlez beaucoup trop, vous confondez écoute et attente de votre tour de parole, et vous appelez “fraternité” le fait de ne pas vouloir être contredit. »
C’est brutal. Mais c’est initiatique. Car être soi-même, ce n’est pas se contenter de sa première version. C’est accepter d’être confronté à ses angles, à ses aspérités, à ses pierres mal taillées. Et, accessoirement, à cette petite voix intérieure qui vous rappelle que non, vous n’êtes pas obligé de répondre à chaque message du groupe WhatsApp de la Loge à 23 h 47.
Oscar Wilde en Loge
Oscar Wilde
Oscar Wilde fut initié à la Loge Apollo University, n° 267, à Oxford, en 1875. On imagine facilement ce qu’il aurait pu dire dans nos ateliers. Face à un Frère qui explique pendant vingt minutes qu’il « ne se reconnaît pas dans les structures » :
« Être incapable de s’adapter n’est pas une preuve de profondeur. C’est parfois simplement une forme de paresse avec un collier. »
Face à une Sœur qui annonce qu’elle ne viendra plus parce que la Loge « ne correspond plus à son chemin personnel » :
« Le chemin personnel est une chose admirable. Il permet surtout de partir sans avoir à expliquer pourquoi. »
Face à un Vénérable qui ouvre la tenue en déclarant :
« Chers Frères et Sœurs, aujourd’hui, nous allons parler d’authenticité » :
« Quelle chance. J’espère que vous ne vous reconnaissez pas trop dans le sujet. »
L’authenticité maçonnique : un travail, pas une excuse
La véritable authenticité maçonnique n’est pas celle du Frère qui déclare fièrement :
« Je suis direct, je dis ce que je pense. »
Traduction : « Je manque parfois de tact, mais j’appelle cela de la sincérité. » Ce n’est pas celle du Frère qui refuse toute critique parce qu’il doit « préserver son intégrité ». Traduction : « Je n’aime pas qu’on me contredise. » Ce n’est pas non plus celle de la Sœur qui affirme qu’elle ne peut pas participer à tel ou tel travail parce qu’elle « n’est pas dans cette vibration ». Traduction : « Je n’ai pas envie, mais j’aimerais que cela sonne mystique. » La véritable authenticité, c’est autre chose.
C’est être capable de dire :
« Je me suis trompé. » « J’ai été injuste. » « J’ai parlé trop vite. » « J’ai confondu mon ego avec la défense de la Tradition. » « J’ai besoin d’aide. » « Je ne sais pas. »
Ces phrases sont rares. Elles sont aussi bien plus initiatiques que beaucoup de discours sur la Lumière.
La pierre brute a le droit d’être imparfaite
La maçonnerie ne demande pas d’arriver parfait. Elle demande d’arriver disponible. La pierre brute n’est pas honteuse de ses irrégularités. Elle ne prétend pas être déjà une pierre cubique. Elle ne se présente pas à l’atelier en affirmant :
« Je suis déjà parfaite, mais je viens ici pour me faire confirmer. »
Non.
La pierre brute accepte d’être travaillée. Elle accepte l’ébarbage, la taille, la correction, parfois même le marteau. Et c’est là toute la différence entre l’authenticité et l’autosatisfaction.
L’authenticité dit :
« Voici ce que je suis aujourd’hui. »
L’autosatisfaction dit :
« Voici ce que je suis aujourd’hui, et je vous déconseille fortement d’y toucher. »
Tous les autres sont déjà pris
Oscar Wilde
La seconde partie de la phrase d’Oscar Wilde est peut-être la plus importante.
« Tous les autres sont déjà pris. »
Cela signifie que vous n’avez pas à imiter le Frère éloquent, la Sœur mystique, le Vénérable charismatique, l’Ancien savant, le jeune brillant ou le Frère qui semble avoir lu tous les livres de la bibliothèque de la Loge, y compris ceux qui n’ont jamais été écrits. Vous n’avez pas à jouer un rôle. Vous n’avez pas à porter un masque de sagesse. Vous n’avez pas à réciter des formules pour paraître profond. Vous n’avez pas à prendre la parole à chaque tenue simplement parce que le silence vous fait peur. Vous n’avez pas non plus à devenir cette version idéalisée de vous-même que vous présentez sur votre profil LinkedIn, votre page Facebook ou votre biographie de site maçonnique. La Loge n’a pas besoin d’une collection de clones. Elle a besoin de pierres différentes. Elle a besoin de personnalités, de tempéraments, de sensibilités, de compétences, de fragilités et de richesses diverses. Mais elle a surtout besoin que chacun accepte de travailler sur la sienne.
En pratique : quelques tests d’authenticité maçonnique
Pour savoir si vous êtes réellement « vous-même » en Loge, posez-vous quelques questions simples.
Est-ce que je parle parce que j’ai quelque chose à dire, ou parce que j’ai peur du silence ?
Est-ce que j’écoute les autres, ou est-ce que j’attends simplement qu’ils finissent ?
Est-ce que je peux reconnaître une erreur sans la transformer en planche sur l’humilité ?
Est-ce que je respecte les autres, ou est-ce que je respecte surtout l’idée que j’ai de moi-même ?
Est-ce que je suis fidèle à mes valeurs, ou fidèle à mon confort ?
Est-ce que je cherche la Vérité, ou est-ce que je cherche à avoir raison ?
Est-ce que je suis moi-même, ou est-ce que je suis simplement le personnage que j’aimerais que les autres admirent ?
Si vous répondez honnêtement à ces questions, félicitations. Vous venez de faire davantage de travail initiatique que lors de certaines tenues consacrées à « l’homme nouveau dans la cité ».
La vraie liberté
« Soyez vous-même, tous les autres sont déjà pris » n’est pas une invitation à l’immobilisme. C’est une invitation à la liberté. La liberté de ne pas imiter. La liberté de ne pas se comparer. La liberté de ne pas jouer un rôle. La liberté de reconnaître ses limites sans en avoir honte. La liberté de progresser sans vouloir devenir quelqu’un d’autre. La liberté, surtout, de cesser de croire que l’authenticité consiste à faire ce que l’on veut, quand on veut, comme on veut, et d’exiger ensuite que tout le monde appelle cela un cheminement spirituel. Car être soi-même, en maçonnerie, ce n’est pas rester tel quel. C’est devenir, lentement, patiemment, parfois avec douleur, la meilleure version de ce que l’on est déjà.
Et si, ce dimanche, vous ne savez pas exactement qui vous êtes, rassurez-vous. Vous êtes au bon endroit. La Loge existe précisément pour cela.
Avec Les couleurs du blason – Apprendre l’héraldique en coloriant, Michel Pastoureau et Thérèse Josset redonnent à l’héraldique sa vigueur première, celle d’un langage où l’image, la couleur et la règle se répondent.Sous l’apparence d’un cahier à colorier se déploie une grammaire visuelle héritée du Moyen Âge, où chaque teinte vaut moins par sa nuance que par sa fonction et où chaque figure n’existe qu’à travers un ordre de composition. Le lecteur découvre ainsi que l’écu n’est jamais un espace abandonné à la fantaisie pure. Il obéit à des lois, à une syntaxe, à une économie de signes.
Apprendre à blasonner, c’est apprendre à distinguer, à nommer, à ordonner et, finalement, à construire.
Voilà pourquoi ce livre, sans être maçonnique, rencontre naturellement une sensibilité initiatique attachée à la mesure, au symbole et au passage de la perception confuse à la forme intelligible.
Une couleur n’est jamais une nuance, elle est une fonction
Le premier mérite de l’ouvrage tient à une idée aussi élémentaire qu’exigeante. En héraldique, la couleur ne relève pas d’abord du goût. Elle participe d’un système. Les armoiries médiévales sont constituées de figures et de couleurs disposées dans un écu selon des règles de composition qui permettent de les identifier, de les décrire et de les transmettre. La palette héraldique repose sur quelques teintes franches. L’or se rend par le jaune, l’argent par le blanc, les gueules par le rouge, l’azur par le bleu, le sable par le noir, le sinople par le vert, tandis que le pourpre demeure d’un usage plus exceptionnel. La nuance exacte importe peu. Ce qui compte, c’est l’idée de la couleur, son identité dans le langage du blason.
Cette distinction possède une portée intellectuelle réelle. Elle apprend à séparer l’essentiel de l’accidentel, la fonction du signe de son apparence momentanée. Le signe vaut par la place qu’il occupe dans un système de relations. Une couleur héraldique n’est pas une sensation isolée. Elle devient signifiante parce qu’elle entre dans une règle de contraste, de lisibilité et de reconnaissance. Dans l’univers initiatique, une telle discipline du regard n’est pas étrangère à la manière dont le symbole se laisse approcher. Le compas, l’équerre, la pierre ou la lumière n’existent pas davantage comme des objets décoratifs. Leur portée naît d’un contexte, d’un usage, d’une tradition et d’une relation avec d’autres signes.
La liberté commence lorsque la règle est connue
Le livre insiste sur une règle fondamentale de la couleur héraldique. Les teintes sont réparties en groupes et ne se superposent pas librement. Les métaux, l’or et l’argent, s’opposent aux couleurs proprement dites, telles que les gueules, le sable, l’azur ou le sinople. La clarté visuelle naît de cette alternance. Cette contrainte n’appauvrit pas la création. Elle la rend possible. Elle oblige à penser l’écu comme un espace construit et non comme une surface arbitrairement remplie.
Cette pédagogie de la contrainte mérite l’attention. Notre époque confond volontiers liberté et absence de règle. L’héraldique raconte une autre histoire. La règle n’est pas l’ennemie de l’invention, elle en est l’armature. Il faut connaître ce qui se combine et ce qui se distingue pour créer une forme lisible et transmissible. Le coloriage devient un exercice de décision.
Une lecture maçonnique peut ici se développer sans forcer le texte. La Franc-Maçonnerie travaille elle aussi sur la tension entre liberté et règle. La Loge est un espace ordonné. Les places, les gestes, les mots, les rythmes et les outils y obéissent à une structure qui ne vise pas l’obéissance passive mais la disponibilité intérieure. La mesure libère de la dispersion. La forme n’emprisonne pas l’esprit lorsqu’elle lui donne les moyens de se construire.
Nommer, c’est déjà voir autrement
Un autre plaisir du livre vient du vocabulaire. L’héraldique possède une langue précise, parfois déconcertante, mais admirablement économique. Dire qu’un écu est d’or à trois losanges de gueules, ou d’argent à telle figure, revient à transformer l’image en parole. Le blasonnement n’est pas une légende ajoutée après coup. Il est une traduction codée qui rend possible la restitution d’un écu à partir de sa description. L’ouvrage familiarise le lecteur avec cette langue, puis l’accompagne par un lexique des termes principaux et par des explications permettant de comprendre les descriptions héraldiques.
Cette circulation entre voir et dire constitue l’une des richesses discrètes de Les couleurs du blason.
Le regard devient plus aigu lorsqu’il sait nommer. La précision du vocabulaire oblige à observer les positions, les orientations, les nombres et les rapports entre figures.
L’apprentissage symbolique suppose lui aussi une lente conquête de la justesse des mots. La parole n’est féconde que si elle procède d’une attention. Dire correctement ce qui est vu, vécu ou compris constitue déjà un travail sur soi. L’héraldique rappelle ainsi qu’une tradition se transmet d’autant mieux qu’elle sait nommer avec exactitude ce qu’elle veut préserver.
Du carré, de l’étoile et de l’animal naît une grammaire du monde
L’ouvrage conduit progressivement des figures géométriques aux animaux, puis aux figures diverses, aux écus plus chargés, aux cavaliers et aux blasons composés. Les exercices montrent combien la stylisation héraldique cherche moins la ressemblance naturaliste que l’efficacité du signe. Un lion n’est pas peint comme dans un traité de zoologie. Il devient lion héraldique, c’est-à-dire figure codifiée, saisie par une posture, une silhouette, une direction et une couleur. L’étoile, le losange, la croix ou les partitions de l’écu sont soumis au même principe. Le réel est simplifié pour devenir lisible.
L’écu est d’abord une surface à diviser, à équilibrer, à orienter
Les lignes fabriquent des champs, les champs accueillent des figures, les figures prennent sens par leur position. La pédagogie du livre rend tangible cette construction sans la surcharger de théorie.
Pour le lecteur maçon, la géométrie ne saurait être neutre. Elle rappelle l’exercice de la mesure, de l’ordonnancement et de la proportion. Il serait pourtant abusif de prétendre que Michel Pastoureau et Thérèse Josset développent ici une lecture ésotérique de l’héraldique. Le livre n’en propose aucune. La rencontre est ailleurs. L’écu, comme le tableau de Loge, organise un espace signifiant où la forme visible vaut parce qu’elle porte un ordre de lecture.
Apprendre en faisant, comprendre en recommençant
L’idée du coloriage pourrait sembler légère. Elle constitue au contraire le cœur de la méthode. Colorier oblige à regarder plus longtemps. Le geste ralentit la lecture. Il impose de revenir à la description, de vérifier une couleur, de reconnaître une pièce ou une figure, de corriger une première intuition. La mémoire travaille avec la main. Cette pédagogie par l’exercice correspond à une connaissance incarnée, très éloignée de l’accumulation abstraite.
La progression conduit vers des compositions de plus en plus élaborées, puis vers un espace laissé à la création personnelle, avant les outils lexicaux et explicatifs. Le lecteur passe ainsi de la réception à la création. Il ne demeure pas devant une galerie d’armoiries. Il apprend à produire à son tour une forme cohérente et à la décrire. La connaissance n’est acquise que lorsqu’elle devient capacité.
La Franc-Maçonnerie connaît bien cette logique. L’outil n’a de sens que par l’usage, le symbole par le travail intérieur, la parole par l’engagement qu’elle entraîne. Le coloriage héraldique possède une portée modeste, mais sa méthode rejoint ce principe du faire.
L’écu est une mémoire rendue visible
L’héraldique naît d’un besoin d’identification dans le monde des tournois et de la chevalerie. Les figures stylisées et les couleurs franches permettent de reconnaître les combattants, puis les lignages, les communautés ou les institutions. Derrière l’apprentissage du blason se dessine donc une réflexion sur l’identité. Une armoirie dit « ceci est moi » ou « ceci est nous », mais elle le dit sous la forme d’un langage hérité, réglé, partageable. L’identité héraldique n’est jamais une pure confession individuelle. Elle s’inscrit dans une mémoire.
L’écu devient alors une présence condensée, un récit réduit à quelques signes. L’héraldique rappelle que l’identité peut se construire dans la durée, par héritage, transmission, reprise et transformation.
Pour une lecture initiatique, cette mémoire visible invite à réfléchir au rapport entre nom, signe et filiation.
Une tradition vivante ne consiste pas à répéter servilement ce qui fut. Elle demande de comprendre ce qui a été reçu, puis de le rendre à nouveau habitable.
Michel Pastoureau et Thérèse Josset, deux regards pour une même science des signes
Michel-Pastoureau,-en-2019
Michel Pastoureau appartient depuis longtemps aux historiens qui ont rendu à la couleur, aux emblèmes et aux symboles toute leur dignité historique. Directeur d’études émérite de l’École pratique des hautes études, où il a occupé pendant trente-cinq ans la chaire d’histoire de la symbolique occidentale, il a consacré une large part de son œuvre aux couleurs, aux images et aux emblèmes. Le Dictionnaire encyclopédique des couleurs au Moyen Âge et Symboles du Moyen Âge, publiés chez Dervy dans la collection « Le Léopard d’or », prolongent ce même intérêt. Thérèse Josset, éditrice, spécialiste de l’héraldique et de l’histoire des symboles, apporte à ce livre une intelligence pédagogique qui transforme un savoir savant en pratique accessible.
Leur réussite tient à cet équilibre. Le livre allège l’héraldique de ce qui pourrait décourager le débutant, tout en conservant l’exigence du vocabulaire et des règles. Sa limite apparaît clairement. Le lecteur déjà rompu à l’histoire héraldique ne trouvera pas ici une étude exhaustive des usages sociaux, politiques ou dynastiques du blason. L’ouvrage privilégie l’apprentissage, le geste et la création. Cette limite correspond à son projet.
La main colorie, l’esprit ordonne
Ce livre rappelle finalement une vérité presque oubliée. Nous apprenons mieux lorsque la connaissance passe par les yeux, les mots et la main. Le blason ne se livre pas dans l’abstraction. Il se découvre en choisissant, en comparant, en corrigeant, en coloriant, en décrivant. Peu à peu, les figures cessent d’être des images muettes. Elles deviennent une langue.
La portée maçonnique possible de cette expérience tient moins aux motifs eux-mêmes qu’à la méthode. Il faut d’abord distinguer. Puis nommer. Puis ordonner. Puis créer dans le respect d’une règle. Ces quatre gestes dessinent une petite ascèse de l’attention. Ils rappellent que la liberté n’est pas l’indifférence à toute forme, mais la capacité de choisir justement à l’intérieur d’un monde de signes.
Un blason est une surface limitée qui oblige à décider ce qui mérite d’y prendre place.
Cette exigence pourrait être adressée à chacun. Si notre propre existence devait tenir dans un écu, quelles couleurs, quelles figures et quelles lignes choisirions-nous pour dire ce que nous voulons transmettre plutôt que ce que nous voulons seulement montrer ?
Les couleurs du blason – Apprendre l’héraldique en coloriant
Michel Pastoureau, Thérèse Josset – Éditions Dervy, coll. Le Léopard d’or, 2026, 152 pages, 18 €/L’éditeur, le SITE
Depuis la pandémie, de plus en plus de Francs-Maçons se retrouvent en chaîne d’union virtuelle, face à leur ordinateur, casque audio vissé sur la tête, café à portée de main et chat WhatsApp prêt à déborder au moindre silence. L’intention est, bien entendu, excellente. On veut maintenir le lien, poursuivre les travaux, ne pas laisser l’atelier s’éteindre, permettre aux Frères et Sœurs éloignés de participer. Tout cela est très beau. Presque admirable.
Mais il faut se poser la question qui fâche : dans ces « tenues » en visioconférence, l’essence de la maçonnerie est-elle vraiment préservée ?
Une Loge sans odeur d’encens
Car il faut bien le reconnaître : il manque quelque chose. Nous ne respirons plus le même air. Nous ne sentons plus cette odeur d’encens, mélange subtil de résine, de bois ancien, de poussière liturgique et de parfum du Frère qui a confondu « huile essentielle » et « désodorisant de voiture ». Nous ne partageons plus la même lumière. Chez l’un, le soleil entre par la fenêtre. Chez l’autre, la lumière est bleue, froide, venue de l’écran. Chez un troisième, la caméra est tellement mal réglée qu’il semble assister à la tenue depuis une cave, en costume de nuit, derrière une pile de cartons. Nous ne partageons plus la même intensité de voix.
Chacun règle le son sur son casque comme il l’entend. Le Vénérable peut parler avec la solennité d’un patriarche ; pour certains, il ressemble à un homme coincé dans un tunnel. Le Frère Orateur peut déployer sa plus belle éloquence ; pour d’autres, il est couvert par le bruit du lave-vaisselle, d’un chien ou d’un voisin qui décide, précisément à ce moment-là, de percer un mur. Et que dire de la chaîne d’union ?
Autrefois, elle exigeait une présence, une main tendue, une chaleur humaine, un silence partagé. Aujourd’hui, elle ressemble à une réunion de télétravail où chacun lève son pouce, puis coupe son micro. « Frères et Sœurs, unissons-nous. »
Clic.
« Vous êtes en sourdine. »
Clic.
« Merci. »
Clic.
Le rituel du « vous êtes en sourdine »
Car il existe désormais un rituel nouveau, non écrit, mais universellement respecté : le rituel du micro coupé. Le Vénérable ouvre la tenue. Silence. Il demande au Frère Secrétaire de lire le procès-verbal. Silence. Il appelle le Frère. Silence. Puis quelqu’un, enfin, murmure :
« Frère, vous êtes en sourdine. »
Et le Frère de répondre, avec une dignité retrouvée :
« Ah oui, pardon. »
C’est déjà presque initiatique. On pourrait même imaginer une nouvelle épreuve : le candidat devra réussir à prononcer une phrase entière sans oublier d’activer son micro. Ceux qui échoueront seront renvoyés à l’étude du symbolisme du silence.
Le tablier au-dessus du pyjama
Il faut aussi saluer l’apparition d’un nouveau costume maçonnique : le pyjama-tablier. En haut, une chemise impeccable, un col soigné, parfois même une cravate. En bas, un pantalon de survêtement, des chaussettes dépareillées et, pour les plus audacieux, des chaussons en forme de licorne. Le tablier, lui, est parfaitement porté. Enfin, presque.
Parfois il est de travers. Parfois il est posé sur le dossier de la chaise. Parfois il apparaît seulement dans le reflet du bureau. Et parfois, le Frère l’a oublié, mais comme il est cadré à la taille, personne ne s’en aperçoit. La Loge devient ainsi un théâtre de la modernité : solennité visible jusqu’à la ceinture, désordre domestique en dessous.
Le chat, nouveau pilier de la Loge
Autre merveille de la tenue virtuelle : le chat. Autrefois, le Frère qui voulait intervenir levait la main, attendait son tour, respectait la parole de l’autre. Aujourd’hui, pendant que le Vénérable développe une pensée profonde sur la lumière intérieure, le chat s’embrase :
« Super planche ! » « Désolé, je dois partir dans dix minutes. » « Qui a le lien pour la cotisation ? » « Mon micro ne marche pas. » « Je ne vois pas le document. » « Frère, vous êtes en sourdine. » « Je repasse après, j’ai un livreur. »
Le chat est devenu le véritable Orateur de la Loge. Il interrompt, il commente, il suggère, il s’agace, il félicite, il rappelle à l’ordre et il annonce parfois, en pleine cérémonie, que la connexion de quelqu’un est instable.
Une maçonnerie en haute définition, mais en basse présence
Certains objecteront que les travaux sont très sérieux, que les planches sont préparées avec rigueur, que les échanges sont parfois plus riches que dans certaines Loges où l’on vient surtout pour parler de football, de vacances ou du dernier problème de voisinage.
Nous les croyons volontiers. Nous croyons aussi que l’on peut être très heureux avec un hologramme. L’artiste catalane Alicia Framis, originaire de Barcelone, a ainsi « épousé » AILex, un hologramme interactif créé par intelligence artificielle, le 9 novembre 2024. Elle affirme être plus amoureuse et plus épanouie qu’avec un homme de chair et d’os. Très bien. Nous ne jugerons pas. Mais nous nous permettons simplement de remarquer que la Loge virtuelle entretient avec la maçonnerie un rapport assez comparable à celui de cette union avec un époux holographique : tout y est, ou presque. Il y a la voix. Il y a l’image. Il y a la parole. Il y a même, parfois, une émotion sincère. Mais il manque ce petit détail essentiel : la présence.
Donjons, dragons et colonnes d’angle
Car, soyons honnêtes, une tenue Zoom ressemble parfois davantage à une partie de jeu de rôle qu’à une cérémonie initiatique. Il y a le Vénérable, maître du donjon. Il y a le Secrétaire, gardien des archives et des liens Teams. Il y a l’Orateur, qui lance de longues tirades sur la symbolique de l’équerre. Il y a les Frères et Sœurs, chacun dans sa bulle, son éclairage, son fond virtuel et son niveau de batterie. Il y a même des quêtes : « Qui peut partager son écran ? », « Qui a reçu le lien de la tenue ? », « Qui peut prendre la parole ? », « Qui a vu passer le Frère Untel ? » Et, comme dans tout bon jeu de rôle, il y a des personnages secondaires : le chat qui fait des blagues, le chat qui pose des questions techniques, le chat qui annonce qu’il doit partir, le chat qui ne comprend pas pourquoi tout le monde parle en même temps.
On se donne l’illusion de faire de la maçonnerie.
Mais parfois, on fait surtout un énième Donjons et Dragons, version collier et gants blancs, en se racontant de très belles histoires.
La vraie question : que manque-t-il ?
Il manque l’odeur. Il manque la main. Il manque le regard direct. Il manque le silence qui pèse. Il manque la voix qui résonne dans une salle. Il manque le Frère ou la Soeur assis en face, dont on perçoit l’émotion sans avoir besoin d’un indicateur de connexion. Il manque cette chose simple et irremplaçable : être ensemble, physiquement, dans un même espace, sous une même lumière, avec une même intention. La visioconférence peut être un outil. Elle peut permettre de maintenir un lien. Elle peut aider un Frère ou une Soeur isolé, malade, éloigné ou empêché. Mais elle ne doit pas devenir l’excuse commode pour remplacer la Loge par une réunion d’équipe, la chaîne d’union par une galerie de visages figés et la fraternité par une bonne connexion Wi-Fi.
En attendant la reconnexion
Alors, continuons, si nécessaire, à nous retrouver en visio. Mais appelons les choses par leur nom. Ce n’est pas une tenue. C’est une rencontre à distance. Ce n’est pas une Loge. C’est une réunion en ligne avec des tabliers. Ce n’est pas une chaîne d’union. C’est une galerie de caméras, avec un peu de bonne volonté et beaucoup de patience. Et lorsque nous pourrons enfin nous retrouver autour du pavé mosaïque, respirer le même encens, entendre la même voix, partager la même lumière et serrer réellement les mains, alors nous comprendrons peut-être, avec un sourire, que la meilleure technologie de la maçonnerie reste encore : la présence.
Fraternellement vôtre, même si, en visio, votre Frère est en sourdine.
Il est des villes dont les légendes se sont peu à peu retirées dans les bibliothèques, devenant des curiosités pour érudits, et d’autres où elles continuent de marcher dans les rues, de se suspendre aux façades, de hanter la pierre et jusqu’au nom des places. Metz appartient à cette seconde famille.
Il suffit d’y lever les yeux, entre la blondeur de la pierre de Jaumont et les verrières de Saint-Étienne, pour découvrir qu’un dragon y possède toujours droit de cité. Son nom est étrange, presque guttural, avec quelque chose d’un grondement retenu : le Graoully. Depuis des siècles, il accompagne l’histoire de Metz comme ces monstres des anciens contes que l’on prétend avoir vaincus mais dont on ne parvient jamais tout à fait à se séparer.
Le plus singulier est peut-être que cette créature, devenue aujourd’hui familière aux Messins, n’appartient pas à ces dragons que le héros terrasse d’un coup d’épée avant de poser le pied sur leur cadavre. Le Graoully connaît un destin autrement subtil. Il est vaincu sans être véritablement détruit. Saint Clément, qui aurait évangélisé Metz au IIIe siècle, ne l’affronte ni avec une lance ni avec une arme. Il lui passe une étole autour du cou, comme on impose une limite à une puissance devenue incontrôlable, puis le conduit hors de la cité. Toute la profondeur de la légende réside peut-être déjà dans cette image : la force obscure n’est pas anéantie ; elle est maîtrisée.
Avant le dragon, il y eut une ville romaine
Pour comprendre comment naquit le Graoully, il faut remonter très loin en arrière, bien avant la cathédrale et même avant la Metz médiévale, lorsque la cité portait encore le nom de Divodurum Mediomatricorum. Capitale des Médiomatriques, elle était devenue sous Rome une ville prospère, située au croisement de grandes voies de circulation. On y trouvait des thermes, un aqueduc, des sanctuaires et un amphithéâtre dont les dimensions impressionnèrent longtemps les chroniqueurs.
Puis vint le temps des ruines. L’Empire s’effaça, les pierres furent reprises pour de nouvelles constructions, les monuments perdirent leur fonction et les lieux autrefois parcourus par la foule devinrent peu à peu des espaces délaissés. Or les ruines ont toujours exercé sur l’imagination humaine un pouvoir considérable. Elles ouvrent dans le paysage une brèche par laquelle le merveilleux peut revenir. Là où l’on ne sait plus très bien ce que furent les choses, on finit souvent par inventer ce qu’elles auraient pu devenir.
C’est précisément dans les vestiges de cet amphithéâtre que la tradition messine plaça les premiers habitants inquiétants du récit : non pas encore un dragon, mais une multitude de serpents. Les textes les plus anciens liés à la tradition de saint Clément évoquent ces reptiles chassés d’un espace abandonné. À mesure que le Moyen Âge amplifia le récit, les serpents grossirent, leur nombre devint innombrable et l’un d’entre eux finit par dominer tous les autres. Les siècles façonnèrent alors peu à peu son corps : on lui donna des ailes, des écailles, une gueule immense, des griffes, un souffle pestilentiel et bientôt un nom.
Ainsi naissent les grandes légendes. Rarement d’un seul geste, mais plutôt par couches successives, comme ces manuscrits anciens sur lesquels chaque génération ajoute une annotation. Le Graoully est autant l’enfant de l’histoire que celui de l’imagination.
Un nom qui semble déjà rugir
Même son nom intrigue. Les formes anciennes varient – Graouli, Graouilly, Graoulli, Graoully – comme si l’on avait longtemps hésité sur la manière d’écrire le cri du monstre. L’une des hypothèses les plus fréquemment avancées rapproche ce nom d’un terme germanique apparenté à gräulich, que l’on pourrait traduire par « horrible », « effroyable », « épouvantable ».
Il serait hasardeux de prétendre clore définitivement la question étymologique, car les mots populaires voyagent, se déforment et changent d’accent avec les siècles. Mais la sonorité elle-même semble avoir participé au succès de la créature. Prononcer « Graoully », c’est déjà laisser entendre quelque chose qui gronde dans une gorge profonde. Le mot ressemble presque au bruit que ferait la bête en sortant de son antre.
Il faut imaginer ce que représentait un tel lieu dans la sensibilité médiévale.
L’ancien amphithéâtre romain n’avait plus rien du monument spectaculaire qu’il avait été. Ses galeries étaient devenues des cavités obscures ; la végétation envahissait les gradins ; les pierres disparaissaient sous les herbes. Dans ces profondeurs supposées grouillaient les serpents, tandis que leur maître attendait, invisible. L’architecture antique devenait caverne, et la caverne, depuis toujours, est le lieu où l’homme dépose ses peurs.
La légende finit ainsi par décrire un Graoully sortant de son repaire pour menacer les habitants, parfois même pour les dévorer. Il empoisonne l’air, terrorise la population et transforme les alentours de l’amphithéâtre en territoire interdit. Le monde civilisé s’arrête là où commence le domaine du dragon.
C’est alors que paraît Clément.
Saint Clément entre dans la légende
L’histoire des premiers siècles chrétiens de Metz demeure naturellement difficile à reconstituer avec précision. La tradition fait de Clément le premier évêque de la ville et le place au IIIe siècle. Les récits hagiographiques les plus tardifs embelliront encore son histoire, certains allant jusqu’à le présenter comme envoyé par saint Pierre lui-même. Ce genre d’anachronisme était fréquent : une cité chrétienne importante cherchait volontiers à rattacher ses origines aux temps apostoliques, car la proximité symbolique avec les premiers disciples du Christ conférait prestige et ancienneté.
Mais l’historien et le conteur ne regardent pas Clément de la même manière. L’un cherche ce que les sources permettent véritablement d’établir ; l’autre s’intéresse à la forme que la mémoire collective lui a donnée. Or, dans cette mémoire, Clément devient celui qui ose pénétrer dans le lieu que tous redoutent.
La scène pourrait appartenir à un conte antique. La cité est menacée, le monstre demeure dans son antre et nul ne peut s’en approcher. Mais là où Persée saisit une épée et où saint Georges brandira sa lance, Clément choisit un autre geste.
Une étole pour seule arme
On imagine le silence autour des ruines, les habitants restant à distance et l’évêque entrant seul dans l’amphithéâtre. Les serpents se meuvent entre les pierres. Leur maître surgit bientôt. La gueule du Graoully s’ouvre, son haleine répand la peur et, à cet instant précis où tout récit héroïque commanderait de dégainer une arme, Clément retire son étole.
Il la passe autour du cou du dragon.
Ce geste, à lui seul, donne au récit une profondeur inattendue. L’étole appartient au vêtement sacerdotal ; elle est signe de ministère et d’autorité spirituelle. Elle ne blesse pas, ne perce pas, ne coupe pas. Là où l’épée sépare, l’étole relie. Là où le glaive détruit, elle impose une limite.
Le Graoully se soumet alors et se laisse conduire.
Selon certaines versions, Clément le mène jusqu’aux rives de la Seille et lui ordonne de quitter définitivement les lieux habités ; dans d’autres, plus tardives et plus spectaculaires, le dragon est précipité dans les eaux et disparaît. Mais l’image la plus forte reste celle de la créature marchant derrière l’homme, désormais tenue en laisse par ce qui n’est, matériellement, qu’un morceau de tissu.
Le monstre est vaincu parce qu’il a cessé d’être maître.
La nuance est considérable.
Quand le christianisme apprivoisait les vieux monstres
Le Graoully n’est évidemment pas seul dans le grand bestiaire des légendes chrétiennes. Partout en Europe, des saints affrontent dragons, serpents, vouivres et créatures monstrueuses. Sainte Marthe dompte la Tarasque en Provence, saint Romain triomphe de la Gargouille à Rouen, saint Marcel affronte un dragon à Paris, tandis que saint Georges devient, dans toute la chrétienté, la figure emblématique du chevalier terrassant la bête.
Ces récits sont parfois regroupés sous le terme de légendes « sauroctones », du grec désignant celui qui tue le reptile. Mais sous leur apparente simplicité, ils disent presque toujours davantage que l’affrontement entre un saint courageux et un animal fabuleux. Dans une Europe en cours de christianisation, vaincre le dragon signifie souvent vaincre symboliquement l’ancien monde.
Le serpent et le dragon appartenaient depuis longtemps aux mythologies et aux cultes antérieurs. Ils sont présents dans les civilisations méditerranéennes, germaniques, celtiques et orientales. En plaçant le Graoully sous l’autorité de Clément, les générations chrétiennes de Metz ont pu raconter, sous une forme immédiatement compréhensible, le passage d’une cité encore païenne à une cité devenue chrétienne.
L’amphithéâtre romain abandonné devient alors le refuge des anciennes croyances ; Clément représente le nouvel ordre religieux ; la sortie du dragon hors de la ville marque symboliquement le changement de monde.
Mais l’histoire culturelle réserve parfois d’amusants retournements. Car le christianisme prétend chasser le dragon et finit bientôt par le faire entrer… dans ses propres processions.
Un dragon au milieu des Rogations
Pendant des siècles, les habitants de Metz virent ainsi défiler le Graoully dans leurs rues à l’occasion des Rogations, ces cérémonies religieuses organisées traditionnellement avant l’Ascension afin de demander la bénédiction sur les champs, les récoltes et la cité.
Ce qui avait été chassé hors de Metz revenait donc rituellement dans Metz.
La scène devait être extraordinaire. Les prêtres avançaient avec leurs ornements, les confréries et les fidèles suivaient les bannières, les prières montaient entre les façades et, parmi cette solennité liturgique, apparaissait soudain une immense bête dont la gueule articulée pouvait s’ouvrir et se fermer.
Il est permis d’imaginer l’émotion des enfants lorsque le dragon approchait. Selon plusieurs traditions, on lançait des petits pains dans sa gueule ; ailleurs, les enfants pouvaient le frapper ou lui jeter symboliquement des projectiles. La peur devenait jeu, le monstre devenait spectacle et la légende, qui avait commencé comme récit religieux, se transformait peu à peu en folklore urbain.
Le Graoully offre ainsi un magnifique exemple de la manière dont les traditions se mêlent. Liturgie chrétienne, mémoire antique, divertissement populaire et croyances anciennes finissent par ne plus former qu’un seul récit. Le dragon n’appartient plus à personne, précisément parce qu’il appartient désormais à tout le monde.
Ces processions finirent par disparaître à la fin du XVIIIe siècle, lorsque les autorités religieuses jugèrent sans doute que la joyeuse exubérance populaire s’accordait de moins en moins avec la dignité attendue d’une cérémonie ecclésiastique. Mais lorsqu’un rite disparaît, son imaginaire ne s’efface pas nécessairement avec lui.
Rabelais entend claquer la gueule du dragon
Le Graoully eut même l’honneur d’entrer dans la littérature française. François Rabelais, qui séjourna à Metz au XVIe siècle, connaissait cette curieuse procession et évoqua dans le Quart Livre le « dragon de saint Clément » dont on faisait mouvoir les mâchoires.
L’allusion est brève, mais elle est merveilleuse lorsque l’on y songe. Voilà donc le monstre messin traversant l’œuvre de celui qui donna naissance à Gargantua et Pantagruel. On peine d’ailleurs à imaginer rencontre plus naturelle : Rabelais, amoureux des géants, des gueules, des festins, du grotesque et de tout ce qui déborde les mesures ordinaires, ne pouvait qu’être sensible à cette énorme créature de bois dont les mâchoires claquaient au milieu d’une procession.
À travers quelques mots, c’est tout le bruit de la Metz renaissante que nous pouvons presque retrouver : cloches, prières, cris d’enfants, rires, grincements de bois, foule s’écartant au passage du monstre.
Le Graoully n’est donc pas seulement une légende : il devient personnage de littérature.
Rue Taison, ou quand une ville invente l’étymologie dont elle a besoin
Aujourd’hui encore, celui qui se promène dans Metz peut rencontrer le dragon rue Taison, où une effigie verte est suspendue au-dessus des passants. Et comme toute bonne légende finit par produire d’autres légendes, l’origine même du nom de cette rue est devenue matière à récit.
On raconte que lorsque Clément s’approcha du repaire du monstre, il demanda aux habitants qui l’accompagnaient de ne pas faire de bruit. « Taisons-nous », leur aurait-il murmuré. De cette injonction serait né le nom de la rue : Taison.
L’explication historique est probablement toute différente et rattache plutôt le nom à un ancien terme latin lié à une station ou à un relais. Mais peu importe, pourrait-on presque dire. L’étymologie savante nous apprend quelque chose sur les mots ; l’étymologie légendaire nous apprend quelque chose sur les hommes.
Pourquoi les Messins ont-ils conservé la version du « Taisons-nous » ? Parce qu’elle prolonge le conte. En quelques syllabes, elle fait entrer la ville elle-même dans le récit du dragon. La rue devient alors non plus simplement un passage urbain, mais un morceau de la scène primitive. Quiconque la traverse marche, symboliquement, dans les pas de Clément.
La légende agit ici comme une seconde géographie, superposée à la première. Une ville possède ses rues réelles, mais elle possède aussi des rues imaginaires. Elles occupent le même espace et pourtant ne conduisent pas toujours au même endroit.
Même les dragons connaissent des faits divers
Le Graoully moderne, suspendu rue Taison, n’est évidemment plus la bête invincible de la tradition. Il lui arrive même de connaître quelques déboires dont les chroniqueurs anciens auraient certainement apprécié l’ironie.
Il y a quelques années, une forte bourrasque endommagea notamment l’effigie et arracha une partie de l’une de ses ailes. Le dragon dut quitter son perchoir afin d’être restauré avant de reprendre place au-dessus de la rue.
L’histoire possède un charme certain : saint Clément n’avait pas réussi à faire oublier le Graoully, plusieurs siècles de christianisation non plus, les Lumières et la Révolution encore moins, mais un coup de vent lorrain manqua provisoirement d’y parvenir.
Naturellement, le dragon revint.
On ne se débarrasse pas aussi facilement d’un monstre lorsqu’une ville l’a adopté.
Du monstre à l’emblème
C’est là probablement le plus beau retournement de toute cette histoire. Celui qui incarnait autrefois la terreur finit par devenir l’un des symboles les plus sympathiques de Metz. Le Graoully s’affiche sur des souvenirs, inspire des créations artistiques, apparaît dans le patrimoine local et jusque dans l’univers sportif.
Autrement dit, la ville a accompli collectivement ce que Clément avait réalisé dans la légende : elle a apprivoisé son dragon.
On pourrait presque retracer son parcours comme celui d’un personnage humain. Il fut d’abord redouté, puis combattu ; il fut ensuite promené, moqué, frappé symboliquement par les enfants ; enfin, il devint familier. À force de raconter le monstre, on finit par ne plus le craindre.
Mais il serait trop simple de n’y voir qu’une amusante survivance folklorique. Le succès durable du Graoully appartient à quelque chose de beaucoup plus profond : l’extraordinaire fascination exercée depuis toujours par le dragon sur l’imaginaire humain.
Pourquoi avons-nous tant besoin des dragons ?
Il faudrait presque écrire une histoire universelle du dragon pour comprendre pleinement celui de Metz. Dans la mythologie grecque, les grandes créatures serpentiformes gardent des trésors ou des lieux sacrés. Ladon protège les pommes d’or du jardin des Hespérides ; Python règne sur le sanctuaire de Delphes avant d’être vaincu par Apollon. Dans les traditions nordiques, Fáfnir veille sur son trésor jusqu’à ce que Sigurd le frappe. Dans l’Apocalypse chrétienne, le grand Dragon devient la figure cosmique de l’adversaire. En Chine, au contraire, la créature peut être bénéfique, associée aux eaux, aux pluies, à la fertilité et à la puissance impériale.
Sous des apparences très différentes, une constante demeure : le dragon garde presque toujours quelque chose.
Une source, une princesse, un trésor, un sanctuaire, une connaissance, parfois simplement un passage.
C’est précisément pour cette raison qu’il appartient si profondément au langage symbolique. Le dragon n’est pas seulement ce qui empêche d’avancer ; il est ce que l’on doit rencontrer avant de pouvoir avancer davantage. Il devient alors gardien du seuil.
La question n’est donc plus seulement : « Comment tuer le dragon ? », mais : « Que protège-t-il ? »
Et peut-être davantage encore : « Pourquoi cette chose protégée exige-t-elle de moi que je rencontre d’abord le dragon ? »
Descendre là où demeure le monstre
C’est ici que la légende messine acquiert, pour celui qui la contemple avec un regard initiatique, une résonance particulière. Il ne s’agit évidemment pas de transformer artificiellement saint Clément en Franc-maçon avant l’heure, ni de plaquer sur un récit chrétien ancien une symbolique qui lui serait historiquement étrangère. Mais certains schémas appartiennent à un fonds humain si universel qu’ils traversent les civilisations et les traditions.
Clément doit entrer là où les autres refusent d’aller.
Le lieu est souterrain, ruiné, obscur ; les reptiles y grouillent et l’air y semble corrompu. L’ancien amphithéâtre s’est changé en véritable caverne initiatique. Or, depuis les récits d’Orphée descendant aux Enfers jusqu’aux aventures de Dante, depuis les rites antiques jusqu’aux traditions hermétiques, la transformation de l’homme commence souvent par une descente.
L’univers maçonnique lui-même connaît cette géographie symbolique. Le profane appelé à devenir initié ne court pas immédiatement vers la Lumière ; il est d’abord confronté à l’obscurité, au silence et à lui-même. Le Cabinet de Réflexion rappelle cette descente en soi où disparaissent momentanément les bruits du monde. Quant à la formule alchimique V.I.T.R.I.O.L. – Visita Interiora Terrae, Rectificando Invenies Occultum Lapidem –, elle invite précisément à visiter l’intérieur de la terre afin d’y découvrir, en rectifiant, la pierre cachée.
Le véritable Graoully n’attend peut-être pas seulement dans les ruines de Metz. Il attend à l’intérieur.
Ne pas tuer ce que l’on peut transformer
C’est pourquoi le choix de l’étole possède une portée symbolique si féconde. Si Clément avait simplement transpercé le monstre, l’histoire aurait rejoint des dizaines de récits héroïques où le bien supprime le mal. Mais il accomplit tout autre chose. Il maîtrise.
L’être humain connaît cette même difficulté. Nous aimerions parfois croire que nos zones d’ombre peuvent être éliminées une fois pour toutes : colère, peur, orgueil, besoin de domination, jalousie, avidité, ressentiment, désir de puissance. Nous rêvons volontiers de devenir lumineux en supprimant tout ce qui nous paraît obscur.
Or la sagesse traditionnelle est souvent plus subtile. Elle ne recommande pas nécessairement d’anéantir l’énergie, mais de la transformer. L’alchimiste ne jette pas sa matière première parce qu’elle est vile ; il travaille sur elle. Le sculpteur ne rejette pas le bloc parce qu’il est informe ; il en retire ce qui empêche la forme d’apparaître. Le Maçon ne méprise pas la pierre brute : il la taille.
Ainsi peut-on comprendre autrement le Graoully. Il représente les puissances intérieures lorsqu’elles ne sont encore ni ordonnées ni maîtrisées. Elles deviennent dangereuses précisément parce qu’elles gouvernent l’homme au lieu d’être gouvernées par lui.
Clément ne cesse pas d’avoir un dragon devant lui ; il cesse simplement d’être soumis à sa peur. Et voilà peut-être la véritable victoire.
Le dragon comme gardien du seuil
Tous les contes le savent : le trésor ne se trouve jamais au bord du chemin.
Il faut traverser la forêt, franchir le fleuve, entrer dans la grotte ou répondre à l’énigme. L’obstacle n’est pas un accident du récit ; il en est la condition. Sans lui, il n’y aurait ni héros ni transformation.
Le dragon qui protège le trésor devient donc paradoxalement celui qui lui donne sa valeur. Si chacun pouvait simplement entrer dans la caverne et repartir avec l’or, l’or n’aurait plus aucune fonction initiatique.
Le Graoully peut être relu de la même manière. Tant qu’il demeure maître des ruines, personne ne peut entrer. Lorsque Clément ose franchir le seuil, ce n’est pas seulement un animal qu’il affronte, mais la frontière même entre deux états du monde.
Avant le monstre, la peur. Après le monstre, le chemin.
Voilà pourquoi tant de traditions ont placé une créature inquiétante devant les lieux de connaissance. Le gardien du seuil ne nous interdit pas toujours d’entrer ; il vérifie parfois si nous sommes prêts.
Une ville aussi possède son inconscient
Il y a enfin quelque chose de profondément émouvant dans le fait que le Graoully soit né précisément dans les ruines de la ville antique.
Car une ville ressemble parfois à l’être humain : elle construit au-dessus de ses propres strates. Sous les maisons actuelles dorment d’autres maisons ; sous les rues, d’anciennes voies ; sous les églises, parfois des sanctuaires plus anciens ; sous les récits officiels, des histoires que l’on aurait voulu oublier.
Metz chrétienne s’est construite sur Divodurum, comme tant de villes européennes se sont élevées sur des couches successives de civilisations. Le Graoully pourrait alors représenter cette mémoire souterraine que l’on ne peut jamais totalement abolir.
On a voulu chasser le paganisme : le dragon est devenu chrétien.
On a voulu chasser le dragon : il est devenu folklore. Le folklore aurait pu disparaître : le Graoully est devenu patrimoine. À chaque tentative d’effacement, il change de forme. l demeure. Car ce qu’une communauté a profondément intégré à son imaginaire ne disparaît pas : cela se métamorphose.
Et Metz conserva son dragon…
Voilà finalement le délicieux paradoxe de l’histoire. Selon la légende, saint Clément libéra Metz du Graoully ; depuis lors, les Messins n’ont cessé de chercher des moyens de le conserver.
Ils l’ont sculpté dans la pierre, promené dans les processions, fait claquer des mâchoires devant les enfants, confié à la littérature, suspendu entre les maisons et transformé en emblème. Le monstre expulsé est ainsi devenu l’une des créatures les plus profondément messines qui soient.
Peut-être existe-t-il là une forme de sagesse populaire. Une ville ne se construit pas uniquement avec ses monuments glorieux, ses victoires et ses grandes figures. Elle se construit aussi avec ses peurs anciennes, ses récits invraisemblables, ses fantômes et ses monstres.
Lorsque vient le soir et que la pierre de Jaumont perd peu à peu la chaleur dorée qu’elle avait reçue du soleil, la vieille ville change imperceptiblement de visage. Les verrières de Saint-Étienne s’assombrissent, les rues deviennent plus silencieuses et, rue Taison, le dragon suspendu continue de surveiller les passants. Il ne dévore plus personne, et nul ne se tait vraiment pour ne pas le réveiller. Mais il demeure là comme un avertissement et peut-être aussi comme une promesse.
Nous avons tous quelque part notre amphithéâtre abandonné. Un lieu intérieur que nous fréquentons rarement, encombré de vieilles pierres, de souvenirs, de peurs et de quelques serpents. Dans l’ombre y sommeille peut-être une créature à laquelle nous avons donné mille noms au cours de notre existence.
Le véritable travail ne consiste sans doute ni à nier son existence ni à rêver de la supprimer par la force. Il commence au moment où l’on accepte d’entrer dans les ruines, de regarder la bête et de découvrir enfin ce qu’elle gardait.
Alors seulement devient-il possible de lui passer symboliquement une étole autour du cou et de reprendre le chemin.
Car le véritable initié n’est pas celui qui prétend avoir tué tous ses dragons ; c’est celui qui a suffisamment travaillé sur lui-même pour qu’aucun d’eux ne puisse désormais le dévorer.