(Les « éditos » de Christian Roblin paraissent le 1er et le 15 de chaque mois.)
Contre la cruauté des temps, il y a bel et bien, aujourd’hui, une urgence : c’est la lenteur, non point la paresse, mais l’action réfléchie, mesurée, soucieuse d’un accomplissement juste et l’on sait que l’œuvre de la conscience prend le temps qu’il faut. Le risque de la précipitation, du basculement, de l’avilissement est partout. Il commence tôt : en se construisant, l’être doit faire attention à ne pas transformer abusivement son jeu de Lego en seul jeu de l’ego. Les glissements anodins ont tôt fait de se cristalliser en dérives perverses. Nous biaisons sans cesse, nous finassons, nous louvoyons, nous manœuvrons, à toute occasion.
L’effort incessant que réclament les comportements vertueux ne se situe pas dans un no man’s land, mais se poursuit, bien au contraire, dans le champ flou de l’humain. Prenons la question à sa périphérie et laissons le grec nous en confier l’énigme, en en circonscrivant l’ambivalence. Il l’exprime par la notion de mètis (en grec ancien : Μῆτις / Mễtis, littéralement « le conseil, la ruse ») qui est, à la fois, la ruse de l’intelligence et l’amorce de la sagesse. C’est une somme de savoirs pratiques en phase avec les changements de l’instant. Il s’agit de développer une vision de l’autre – et à sa place –, qui va au-delà de ce qu’il est capable d’imaginer, tout cela au service de l’observateur qui utilise les failles, ce qui échappe au sujet en cause, pour éloigner les menaces et sauvegarder les intérêts vitaux. C’est un opportunisme de survie. Incarnée par une Océanide, la mètis personnifie donc aussi la sagesse, témoignant par construction de notre complexité.
Mais celui qui, en raison de cette habileté, se convainc à la longue de sa supériorité risque, un jour, de succomber à une certaine hubris (en grec ancien : ὕϐρις / húbris), notion le plus souvent traduite par « démesure », s’épanouissant sur le terrain de l’orgueil et de l’arrogance, avec son lot de violences complaisantes, tous excès jugés inacceptables par les dieux, quand ils sont perpétrés par de simples mortels[1]. Qu’il serait bon, alors, de s’imprégner d’un certain polythéisme, ne croyez-vous pas ?
L’homme doit, cependant, se guérir d’une double illusion : croire qu’en tirant flamberge au vent, il peut porter l’estoc contre tout ce qui contrarie son insatiable narcissisme ou, à l’inverse, tout ce qui manifeste, chez autrui, de funestes et dévorants appétits. Pourtant, ce que l’on considère idéalement comme le signe même de la civilisation, une marque suprême d’éducation, c’est toujours, ce me semble, la capacité à se comprendre mutuellement – j’insiste sur la tautologie – et à vivre, les uns avec les autres, en bonne intelligence. Fou que je suis d’y croire encore, à l’heure où l’on revendique sans vergogne d’éclatantes dégueulasseries, où l’analyse méthodique – doux pléonasme – est un aveu de faiblesse, où le dialogue à armes égales relève, désormais, de rêveries chimériques… bref, à un moment de l’histoire où il n’est plus question que d’imposer ses vues à coup d’arguments sommaires, de bannir toute nuance conciliatrice dans ses propos, d’infliger brutalement sa suprématie à l’adversaire…
Une phrase de Raymond Radiguet suffit parfois à remettre d’aplomb notre boussole intérieure. «La puissance ne se montre que si l’on en use avec injustice» et, soudain, le décor du pouvoir craque, la scène se vide, il ne reste que la mesure, la règle commune et cette humilité que tant oublient quand la fonction grise. Entre le « tout-à-l’ego » et sa rapide dégénérescenceen « tout-à-l’égout », nous tenons ici une maxime de vigilance, observable aussi bien dans la Cité que dans l’Atelier.
Raymond Radiguet par Man Ray en 1922.
Sur 450.fm, nous aimons ces phrases qui claquent comme un maillet sur la pierre brute. Elles ne rassurent pas, elles réveillent. Celle-ci, signée Raymond Radiguet, frappe par sa sécheresse quasi juridique et par sa lucidité d’enfant terrible.
« La puissance ne se montre que si l’on en use avec injustice. »
À première lecture, nous croyons entendre un moraliste classique
À la seconde, nous percevons une observation de praticien. Le pouvoir qui a besoin de se montrer, de se faire sentir, de se mettre en scène, avoue qu’il ne tient pas par la justice mais par la contrainte, la peur, l’écrasement, l’exception. La puissance droite n’a rien à prouver. Elle agit sans bruit. Elle s’efface derrière l’œuvre. Elle ne réclame pas l’attention, elle réclame la mesure.
Montesquieu
Blaise Pascal
Cette intuition, Montesquieu la formule autrement lorsqu’il écrit que « tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser ». Et Blaise Pascal, plus sombre, pointe la ruse des sociétés qui renversent la boussole et finissent par faire croire que « ce qui est fort » serait « juste ». Raymond Radiguet, lui, choisit un angle presque clinique. Il ne dit pas seulement que le pouvoir abuse. Il dit que le pouvoir se révèle surtout lorsqu’il devient abus. Autrement dit, l’exhibition est un symptôme. La mise en spectacle est déjà une confession.
Un météore nommé Raymond Radiguet
Ce jugement n’est pas celui d’un vieux sage. Il sort d’une vie fulgurante. Né à Saint-Maur-des-Fossés en 1903, fils du caricaturiste Maurice Radiguet, le jeune homme publie très tôt, dessine, écrit, fréquente la presse et les cénacles, et laisse en quelques années une œuvre qui semble disproportionnée à son âge. Un témoin comme Joseph Kessel s’émerveille de ce départ prématuré en saluant « l’écrivain-né » qui s’en va trop tôt. Il meurt en 1923, à vingt ans, et cette brièveté n’a rien d’un simple fait divers littéraire. Elle donne à sa prose une tension particulière, comme si chaque phrase devait payer comptant, dans une urgence impénitente.
Dans le Paris des années folles, sous l’aile voire l’ombre de Jean Cocteau, Raymond Radiguet publie Le Diable au corps, roman qui choque et fascine, non parce qu’il cherche le scandale, mais parce qu’il montre l’amour comme un acte sans innocence et la société comme un théâtre où l’autorité morale se fissure, dès qu’elle se croit invulnérable.
La FORMULe sur la puissance s’inscrit dans cette veine. Elle ressemble à une maxime sortie d’un procès intérieur.
Même son image publique dit quelque chose de cette époque. Les portraits de Radiguet par Man Ray, conservés au Centre Pompidou, montrent un visage tendu, jeune, comme déjà saisi par une vitesse qui dépasse l’intrépidité juvénile.
Lecture maçonnique, la charge ou l’ego
Transposons maintenant la maxime dans notre grammaire initiatique. Dans la loge, la puissance n’est pas un privilège. Elle est une charge. Elle n’est pas un droit, elle est un service. Quand l’autorité devient besoin d’être vue, applaudie, crainte, quand elle se met à parler plus fort que le rituel, plus haut que la règle, alors nous retrouvons Raymond Radiguet. La puissance commence à « se montrer », parce qu’elle a déjà quitté la justice du cadre, la justice du travail, la justice de la place.
L’humilité revient ici, non comme une vertu d’apparat, mais comme une discipline de lucidité. Elle ne consiste ni à s’effacer par posture, ni à se rapetisser pour plaire. Elle consiste à connaître la juste mesure, à sentir l’endroit précis où la limite protège, où la règle demeure plus haute que le désir.
Elle refuse l’ivresse des charges, ce doux vertige qui fait confondre une fonction avec une personne, un service avec un pouvoir. Elle admet surtout ceci : la lumière ne se brandit pas comme un trophée, elle se laisse passer, elle éclaire et se retire. Ainsi, l’humilité devient un art de garde, tenir la porte sans s’en proclamer le maître, veiller sans posséder, être garant sans jamais devenir propriétaire.
Et nous savons combien l’époque pousse en sens inverse, jusqu’à son contraire le plus achevé. La scène publique adore le moi qui s’exhibe. Régis Debray déduit ainsi du diagnostic un pronostic : ce tout-à-l’ego conduit « droit au tout-à-l’égout ».
La trouvaille fait rire, puis elle blesse, parce qu’elle vise juste. Quand le moi devient l’unique centre, tout se dégrade en déversement.
Dans le monde maçonnique, cette expression a circulé parce qu’elle décrit un danger connu.
Nous sommes exactement dans la même ligne que Raymond Radiguet. La puissance juste ne se montre pas. Elle se travaille. Elle s’éprouve. Elle se contrôle.
De l’injustice qui dévoile le pouvoir
Raymond Radiguet écrit « injustice », pas « violence ». Cela compte. L’injustice est plus large. Elle inclut la violence, mais elle inclut aussi l’arbitraire, le passe-droit, le favoritisme, la décision prise sans règle commune, la parole qui humilie, la main qui confisque. Dans la loge comme dans la cité, la puissance injuste adore les zones grises, parce que la zone grise permet de régner sans répondre. C’est pourquoi Jean-Jacques Rousseau avertit que « le plus fort n’est jamais assez fort pour être toujours le maître », s’il ne transforme pas sa force en droit. Le pouvoir se déguise en légitimité. Il fabrique du récit. Il réclame l’adhésion. Il veut être cru.
Lord Acton
L’historien et homme politique britannique Lord Acton (1834-1902) résumait le mécanisme en un raccourci saisissant devenu proverbial : « Power tends to corrupt and absolute power corrupts absolutely », citation que l’on peut traduire littéralement, certes, mais que l’on a souvent coutume d’exprimer en français par : « Le pouvoir rend fou, le pouvoir absolu rend absolument fou ». Raymond Radiguet ajoute une fine nuance à pareil propos : ce n’est pas seulement que la puissance corrompt, c’est qu’elle s’affiche quand elle a besoin de franchir la justice. La puissance se rend visible au moment où elle franchit le seuil, comme si l’injustice était la rampe d’éclairage du pouvoir.
Une maxime pour notre temps
Nous vivons une époque où la démonstration de force est un langage. Elle passe par les écrans, par la vitesse, par la brutalité assumée, par la posture, par le sarcasme. Dans ce climat, Raymond Radiguet est un antidote. Il nous dit de regarder non ce que le pouvoir prétend être, mais la manière dont il agit, lorsqu’il croit pouvoir agir sans limite. La puissance ne se montre que si l’on en use avec injustice. Donc la justice est le test, le révélateur, le miroir noir.
En loge, cela nous oblige à une vigilance concrète
Sur nos propres réflexes. Sur notre goût de « gagner ». Sur la tentation de confondre la fonction et la personne. Sur les petites injustices qui paraissent mineures et qui, pourtant, installent une souveraineté de l’ego. Car il n’existe pas de grand abus qui ne commence par une petite exemption accordée au moi.
Raymond Radiguet, mort trop jeune, nous lègue un viatique paradoxal. Il ne moralise pas. Il éclaire. Il nous tend un fil à plomb pour reconnaître la fausse verticalité. Là où la puissance se montre, nous devons chercher l’injustice. Là où l’injustice s’installe, nous devons suspecter la puissance. Et, à rebours, là où règnent la mesure, la retenue, le service, nous reconnaissons cette force silencieuse qui n’a pas besoin d’être vue pour être réelle.
Si la puissance a besoin d’être vue, c’est qu’elle cherche déjà à s’excuser de ce qu’elle s’apprête à faire. La justice, quant à elle, n’a pas de costume, elle n’a pas de mise en scène, elle ne réclame pas l’applaudissement. Elle travaille. Nous pouvons donc retourner la phrase comme un outil de chantier et nous l’appliquer sans indulgence. Quand la voix se fait tonnerre, quand l’ego prend la place du service, quand le geste devient domination, nous savons où regarder. Là où l’injustice commence, la puissance se trahit. Là où l’humilité demeure, la force n’a nul besoin de se montrer.
Illustrations générées par IA : direction artistique et sélection Alexandre Jones
Imaginez un instant l’atmosphère solennelle d’une loge. Les frères et sœurs, vêtus de leurs tabliers, se tiennent en chaîne d’union. Le Vénérable Maître frappe les coups rituels. Le silence s’installe, chargé de symboles. Pour la plupart, ce moment incarne l’harmonie parfaite du travail maçonnique. Mais pour d’autres cerveaux, ce même instant peut ressembler à une tempête sensorielle, un feu d’artifice intellectuel ou un défi constant contre l’impulsion de bouger, de questionner ou de plonger trop profondément dans un détail symbolique.
La Franc-maçonnerie, avec ses rites immuables, sa hiérarchie bienveillante et son exigence de fraternité, se trouve confrontée à une réalité contemporaine : la neurodiversité. Autisme, TDAH, haut potentiel intellectuel… Ces singularités cognitives « cassent-elles le cadre » du temple, ou au contraire l’enrichissent-elles de perspectives inédites ? Comment les loges gèrent-elles, ou parfois ne gèrent-elles pas, ces différences ? À travers des réflexions et des témoignages anonymes, explorons l’écoute, la parole et le travail en loge lorsque le cerveau ne fonctionne pas « comme les autres ».
La rencontre des singularités cognitives avec le temple
La Franc-maçonnerie repose sur des piliers : rituel précis, écoute attentive, prise de parole codifiée et recherche collective de lumière. Ces éléments, hérités de traditions séculaires, supposent souvent une certaine uniformité cognitive. Pourtant, la neurodiversité révèle que les cerveaux humains varient profondément dans leur manière de traiter l’information, de réguler l’attention, de décoder les interactions sociales ou d’explorer les idées.
L’autisme, sous ses multiples formes du spectre, apporte souvent une pensée littérale et systémique exceptionnelle, un attrait puissant pour les symboles et une loyauté profonde. Le TDAH introduit une créativité foisonnante, des hyperfocus intenses mais aussi des difficultés à maintenir l’attention lors de longs rituels ou de discours structurés. Le haut potentiel intellectuel, ou « zèbre » en langage courant, se caractérise par une hypersensibilité, une pensée en arborescence et une quête insatiable de sens, qui résonne naturellement avec la dimension spéculative de l’art royal.
Ces profils ne sont pas marginaux dans les loges. Des observations et des réflexions publiées dans des revues maçonniques suggèrent même que la Franc-maçonnerie attire particulièrement les « philo-cognitifs », ces penseurs aux réseaux neuronaux particulièrement actifs, souvent en lien avec le haut potentiel. Ils trouvent dans les symboles, les allégories et les débats philosophiques un terrain fertile. Mais l’intégration reste parfois délicate.
Boxeur sur le ring en combat
L’autisme en loge : sensibilité intellectuelle et défis relationnels
Certaines formes d’autisme, autrefois qualifiées d’Asperger, offrent une affinité remarquable avec l’univers maçonnique. La sensibilité intellectuelle particulière de ces profils, leur capacité à décortiquer les symboles et à s’immerger dans des systèmes complexes peuvent s’épanouir dans le temple. Un article médical et maçonnique note que « les sujets qui en sont atteints ont généralement une sensibilité intellectuelle particulière qui peut très bien se plaire dans l’univers maçonnique », à condition que la loge accepte certains « désagréments » comportementaux.
Pourtant, les défis existent. Les interactions sociales codifiées, le contact visuel attendu, le décodage des sous-entendus ou la gestion sensorielle (bruits des maillets, lumière tamisée, proximité physique en chaîne d’union) peuvent devenir épuisants. Un frère autiste pourrait exceller dans l’analyse symbolique du 1ᵉʳ degré mais peiner lors des agapes fraternelles, où les conversations informelles dominent.
Des commentaires anonymes issus de discussions maçonniques soulignent cette dualité : certains estiment que les loges gagneraient à accueillir davantage de personnes sur le spectre autistique, car la neurodiversité favorise les progrès et apporte des regards neufs. D’autres autistes expriment leur crainte que leur particularité soit perçue comme un frein à l’initiation.
Le TDAH et le rythme maçonnique : hyperfocus contre dispersion
Homme nostalgique et méditatif devant son livre ouvert
Le trouble déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH) confronte directement le rythme lent et répétitif des travaux en loge. Les rituels exigent souvent une mémorisation précise de longs textes, une immobilité prolongée et une attention soutenue aux interventions des officiers. Pour un cerveau TDAH, cela peut ressembler à un combat intérieur : l’esprit vagabonde, l’impulsion de bouger surgit, ou au contraire un hyperfocus sur un symbole fait perdre le fil général.
Des francs-maçons partageant leur expérience sur des forums spécialisés confient que le principal défi réside dans la mémorisation des rituels. Certains inversent des mots ou des chiffres (1234 devient 1324), d’autres luttent contre l’ennui lors de lectures longues. Pourtant, beaucoup réussissent en pratiquant intensément, en visualisant les symboles ou en trouvant des stratégies personnelles. Le TDAH apporte aussi des atouts : créativité fulgurante lors des planches, énergie pour les projets de la loge, ou capacité à sortir des sentiers battus dans les débats.
Le haut potentiel : un vivier naturel pour la quête maçonnique
Sœur au centre de la Loge pour une récompense
La Franc-maçonnerie semble parfois un « repaire de philo-cognitifs ». Les personnes à haut potentiel intellectuel, avec leur pensée en réseau, leur hyperspéculation et leur besoin de sens profond, trouvent dans les rites et les symboles un écho puissant. Deux profils émergent souvent : les « philo-complexes », individualistes et révolutionnaires, qui challengent les idées établies, et les « philo-laminaires », plus discrets, attachés au consensus et au service.
Ces profils correspondent idéalement aux qualités d’un officier : écoute active, anticipation, compréhension systémique. Sans eux, l’égrégore maçonnique perdrait une part de sa vitalité intellectuelle. Le haut potentiel nourrit la recherche de vérité, mais peut aussi entraîner l’épuisement par surinvestissement ou hypersensibilité aux tensions relationnelles.
Témoignages anonymes : voix du temple intérieur
« Frère A. », autiste, témoigne anonymement : « J’ai été initié après avoir expliqué mes particularités au Vénérable. Les symboles m’ont immédiatement parlé, comme un langage que je comprenais enfin. Mais les agapes… je me sens perdu dans le bruit et les conversations croisées. Ma loge a fait l’effort de m’accueillir tel que je suis, et cela renforce ma fidélité. Pourtant, je sens parfois que mon silence est mal interprété comme de la distance. »
« Sœur B. », avec un TDAH diagnostiqué à l’âge adulte, partage : « Les rituels me demandent une énergie folle pour rester concentrée. J’oublie parfois un mot, et la honte m’envahit. Mais quand je prépare une planche sur un symbole, mon hyperfocus me transporte. Ma loge m’a autorisée à prendre des notes discrètes pour les offices, et cela change tout. Sans cette flexibilité, j’aurais peut-être abandonné. »
« Frère C. », haut potentiel, raconte : « J’ai trouvé en Franc-maçonnerie un espace où ma pensée arborescente est enfin valorisée. Les débats philosophiques me nourrissent. En revanche, je dois brider mon envie d’aller trop loin, trop vite, pour respecter le rythme collectif. Certains frères me perçoivent comme intense ou critique. La vraie fraternité, pour moi, passe par l’acceptation de ces différences de cadence cérébrale. »
Ces témoignages, inspirés de retours réels et anonymisés, illustrent la diversité des expériences.
L’écoute, la parole et le travail en loge : quand le cerveau diffère
Architecte du Temple devant sa planche à dessin
L’écoute maçonnique exige silence et présence. Pour un TDAH, maintenir l’attention pendant de longues interventions peut relever de l’exploit. Pour un autiste, décoder les non-dits ou les émotions sous-jacentes dans la parole d’un frère demande un effort cognitif supplémentaire. Le haut potentiel, quant à lui, peut anticiper les arguments et s’impatienter face à des développements lents.
La parole, elle, suit un protocole strict : on demande la parole, on s’adresse au Vénérable. Cette structure rassure certains neurodivergents par sa clarté, mais frustre ceux qui ont besoin d’échanges plus fluides ou directs. Un autiste pourrait parler avec une franchise déconcertante, perçu parfois comme un manque de tact. Un TDAH pourrait interrompre involontairement par enthousiasme.
Le travail en loge – étude des symboles, tenue des offices, projets humanitaires – bénéficie pourtant immensément de ces singularités. La pensée systémique autistique décrypte les couches cachées des rites. La créativité TDAH innove dans les planches. La profondeur du haut potentiel élève les débats.
Adaptations et gestion par les loges : entre tradition et bienveillance
Bienveillance
La manière dont les loges gèrent ces singularités varie considérablement selon les obédiences, les Vénérables et la culture locale. Certaines restent rigides, estimant que le rite doit s’appliquer uniformément. D’autres, plus bienveillantes, acceptent des aménagements : répétitions supplémentaires pour la mémorisation, explications claires des attentes sociales, ou tolérance accrue pour les particularités comportementales.
Des réflexions maçonniques insistent sur le fait que la Franc-maçonnerie gagne à embrasser la neurodiversité, fidèle à ses idéaux de tolérance et d’égalité. Des événements, comme des petits déjeuners thématiques sur l’autisme organisés par des obédiences, montrent une ouverture croissante. Le livre « L’art royal et le petit prince », écrit par des francs-maçons parents d’un enfant autiste, plaide pour une inclusion du handicap, y compris cognitif, au cœur de la condition humaine et maçonnique.
Cependant, des obstacles persistent : méconnaissance, préjugés, crainte de « casser le cadre ». La responsabilité incombe souvent au collège des officiers d’évaluer les besoins individuels sans stigmatiser.
Vers une Franc-maçonnerie plus inclusive ?
s’intégrer grâce à la bienveillance
La neurodiversité ne menace pas le temple ; elle l’illumine d’une lumière différente. Les profils qui « cassent le cadre » obligent la Franc-maçonnerie à questionner ses habitudes, à approfondir sa fraternité et à incarner plus pleinement ses valeurs. En accueillant ces singularités, les loges ne perdent rien de leur solennité : elles gagnent en richesse humaine et intellectuelle.
Au final, tout franc-maçon, neurotypique ou neurodivergent, cherche la même lumière. Les chemins pour y parvenir diffèrent, et c’est précisément cette diversité qui rend le voyage collectif plus profond. Le temple, avec son équerre et son compas, invite chacun à tailler sa pierre brute – quelle que soit la forme unique de cette pierre.
Dans le silence d’une loge, quand les cerveaux les plus atypiques convergent vers un même idéal, naît peut-être la plus belle des chaînes d’union :
celle qui unit non pas malgré les différences, mais grâce à elles.
La prétendue lettre de Pike de 1871, adressée à Giuseppe Mazzini, aurait prédit trois guerres mondiales ; aucun manuscrit original n’a jamais fait surface. En août 1871, selon une histoire qui refuse de s’estomper, un franc-maçon américain de haut rang s’est assis et a planifié le prochain siècle de conflits humains. Albert Pike, un général confédéré devenu philosophe maçonnique, aurait écrit à l’Italien révolutionnaire Giuseppe Mazzini en prédisant trois guerres mondiales. La première culminerait en ce que nous connaissons aujourd’hui comme la Première Guerre mondiale, la seconde se déroulerait comme la Seconde Guerre mondiale, toutes deux démantelant les empires et remodelant les idéologies politiques mondiales, et une troisième encore à venir, un conflit global final qui transformerait la religion et réordonnerait le monde tel que nous le connaissons.
La lettre, disent les croyants, aurait autrefois été exposée au British Museum. Puis elle aurait disparu. Aucun manuscrit n’a jamais été produit. Aucune entrée de catalogue ne la confirme. Le British Museum et la British Library ont tous deux déclaré qu’ils n’ont aucun enregistrement du document. Pourtant, le texte, ou plutôt des versions de celui-ci, continue de circuler, cité dans des livres, des sermons et des forums en ligne comme preuve que les catastrophes du 20e siècle n’étaient pas des accidents de l’histoire mais des étapes dans un plan plus long et délibéré.
Révolutionnaires, francs-maçons et le monde du 19e siècle
Giuseppe Mazzini (1805-1872) n’était pas une figure marginale. Il fut l’un des architectes intellectuels de l’unification italienne, le Risorgimento. Journaliste, exilé et conspirateur au sens politique du terme, il fonda Jeune Italie (Giovine Italia), une société secrète dédiée à la création d’une Italie unifiée et républicaine. Il croyait en la souveraineté populaire, au nationalisme et à la révolution démocratique à une époque où une grande partie de l’Europe restait sous domination monarchique.Il évolua au sein de réseaux d’activistes et de groupes clandestins, dont les Carbonari, et comme beaucoup de réformateurs politiques du 19e siècle, il fut associé à la Franc-maçonnerie.
Photographie de Mazzini par Domenico Lama / Wikipedia
Albert Pike (1809-1891), quant à lui, construisit sa réputation dans un tout autre théâtre. Né dans le Massachusetts, il voyagea vers l’ouest, devint rédacteur en chef de journal et avocat dans l’Arkansas, combattit lors de la guerre américano-mexicaine et servit plus tard comme général de brigade pour la Confédération pendant la guerre de Sécession américaine. Après la guerre, il se consacra à la Franc-maçonnerie, s’élevant jusqu’à devenir Commandeur souverain grand du Rite écossais pour la juridiction sud. En 1871, la même année que la prétendue lettre, il publia « Morals and Dogma of the Ancient and Accepted Scottish Rite of Freemasonry », une œuvre dense de religion comparative et de philosophie maçonnique.
Albert Pike en tenue maçonnique
Les deux hommes étaient des produits d’un siècle où les sociétés secrètes, les ordres fraternels et les cellules révolutionnaires étaient des outils courants d’organisation politique. Ce milieu partagé, plutôt qu’une collaboration documentée, est le fil ténu sur lequel repose la conspiration ultérieure. Certains récits marginaux vont plus loin, alléguant que Mazzini dirigeait le programme révolutionnaire mondial des Illuminati et travaillait aux côtés de Pike pour faire avancer un agenda luciférien. Les historiens, cependant, notent que les Illuminati bavarois, fondés en 1776 par Adam Weishaupt, avaient effectivement cessé d’opérer à la fin du 18e siècle. Il n’existe aucune preuve archivistique crédible plaçant Mazzini à sa tête dans les années 1830, ni démontrant une continuité organisationnelle jusqu’à l’ère de Pike.
La prophétie elle-même
La version de la lettre qui circule aujourd’hui présente une thèse audacieuse. Elle affirme que Pike a esquissé trois guerres mondiales, chacune servant un objectif calculé. La Première Guerre mondiale, dit le texte, « doit être provoquée » pour renverser le pouvoir des tsars en Russie et établir le communisme athée comme un État forteresse. Les tensions entre les empires britannique et germanique seraient manipulées pour déclencher le conflit. Ensuite, le communisme serait utilisé pour affaiblir les gouvernements et la religion. La Seconde Guerre mondiale, selon le même texte, « doit être fomentée » en exploitant les différences entre fascistes et sionistes politiques. La destruction du nazisme renforcerait le sionisme suffisamment pour établir un État souverain d’Israël en Palestine. Le communisme international, ajoute-t-il, s’élèverait en parallèle pour équilibrer la chrétienté jusqu’au moment d’un bouleversement final. La Troisième Guerre mondiale, encore dans le futur dans la logique de la prophétie, est décrite comme émergeant des tensions croissantes entre les puissances occidentales alignées sur le sionisme politique et les dirigeants du monde islamique. Le conflit, affirme le texte, entraînerait les grandes nations et les laisserait épuisées, physiquement, moralement et spirituellement. De ce chaos, dit-il, viendrait un bouleversement général : l’effondrement à la fois du christianisme et de l’athéisme, suivi de ce qu’il appelle une révélation universelle de « la pure doctrine de Lucifer ».
Certains voient des échos de la prophétie de Pike dans les tensions croissantes entre Israël soutenu par l’Occident et les forces régionales menées par l’Iran.
C’est un scénario dramatique. Il semble s’aligner, au moins superficiellement, avec la chute des monarchies européennes après 1918, la montée et la défaite des régimes fascistes, et l’établissement d’Israël en 1948. Cette symétrie est ce qui donne à l’affirmation sa persistance. En termes contemporains, les croyants pointent souvent les tensions en cours entre Israël et l’Iran, le conflit plus large israélo-palestinien, les alliances militaires occidentales au Moyen-Orient, et les flambées périodiques impliquant des groupes armés dans la région comme des signes précoces du genre de confrontation que décrit la prophétie, une lutte élargie entre les intérêts israéliens soutenus par l’Occident et des parties du monde islamique.
D’où vient cette histoire
Le livre de William Guy Carr, Pawns in the Game (1958)
La lettre n’a pas fait surface en 1871, ni durant la vie de Pike, ni même pendant la Première Guerre mondiale. Elle est entrée dans le discours public des décennies plus tard. L’officier naval canadien William Guy Carr a popularisé la version des « trois guerres mondiales » dans son livre de 1958 « Pawns in the Game », d’abord publié en 1955, avec l’édition de 1958 largement diffusée. Dans la préface (pp. XV-XVI), Carr a écrit que la lettre avait autrefois été cataloguée et exposée à la bibliothèque du British Museum, où elle serait restée jusqu’en 1977. Il n’a fourni aucune référence archivistique, photographie, ou citation directe d’un document original.
Le livre de William Guy Carr de 1958 « Pawns in the Game » a popularisé la prétendue lettre de Pike comme preuve de guerres mondiales planifiées.
Des fils antérieurs du mythe remontent à la littérature anti-maçonnique de la fin du 19e siècle, particulièrement à Léo Taxil (vrai nom Gabriel Jogand-Pagès). Écrivant sous le pseudonyme de « Dr Bataille », Taxil a publié des œuvres sensationnelles dans les années 1890 alléguant que la Franc-maçonnerie dissimulait des rituels lucifériens et des conspirations mondiales. En 1897, il a publiquement confessé que ses révélations étaient des fabrications destinées à ridiculiser à la fois les francs-maçons et les clercs crédules.
Le 19 avril 1897, Taxil avoua à Paris que ses révélations maçonniques étaient fabriquées
Le 19 avril 1897, Taxil a confessé à Paris que ses révélations maçonniques étaient fabriquées, provoquant l’indignation publique des jours plus tard.
Le récit ultérieur de William Guy Carr s’est fortement inspiré de ce matériau, paraphrasant des éléments du récit hoax trouvé dans « Le Diable au 19e siècle » (1894) de Taxil plutôt que de citer un document original identifiable. Les historiens soulignent également des anachronismes dans le texte circulant. Des termes tels que « fascisme » et « sionisme » apparaissent sous des formes qui postdatent 1871. Le mot « sionisme » a été inventé en 1890 par Nathan Birnbaum et a gagné en importance après que Theodor Herzl ait convoqué le premier congrès sioniste en 1897. Le mot « fascisme » a été inventé par Benito Mussolini en 1919, dérivé du italien « fascio » (« faisceau » ou « groupe »), faisant référence aux faisceaux romains antiques et adopté plus tard comme nom de son mouvement politique, les Fasci di Combattimento. Le « nazisme » en tant qu’idéologie définie est apparu au 20e siècle. Un tel vocabulaire rend difficile de soutenir l’affirmation que le document a été composé au début des années 1870. Le British Museum et la British Library ont tous deux déclaré qu’ils n’ont aucun enregistrement d’avoir jamais détenu la prétendue lettre.
Entre mythe et mémoire
Giuseppe Mazzini
Pour les croyants, le fait qu’aucune copie de la lettre n’existe fait partie de l’histoire. Si elle ne peut être trouvée, arguent-ils, cela prouve seulement qu’elle a été supprimée. Les historiens ne voient pas les choses ainsi. Il n’y a pas de manuscrit, aucune trace archivistique, aucune mention dans les archives du 19e siècle. Rien de contemporain du tout. Ce qui existe est le texte tel qu’il a commencé à circuler des décennies plus tard. Il apparaît au milieu du 20e siècle, longtemps après les événements qu’il aurait prédits. Et une partie du langage qu’il utilise, des termes politiques qui n’ont entré dans l’usage courant que des années après 1871, s’accorde mal avec l’idée qu’il a été écrit à cette période. Pike était un ancien général confédéré qui est devenu une voix majeure dans la Franc-maçonnerie du Rite écossais. Mazzini était un nationaliste révolutionnaire opérant largement depuis l’exil. Les deux étaient des opérateurs politiques en des temps turbulents. Mais il n’existe aucune correspondance vérifiée entre eux esquissant un plan de trois guerres pour remodeler le monde.
Dans L’Île noire, Georges Remi, dit Hergé, fait de l’aventure une école de lucidité. Sous la vitesse des trains, la rumeur qui accuse et les ombres qui fabriquent du faux, nous sentons se former une question plus grave que l’intrigue, celle de la vérité quand elle doit se frayer un passage dans un monde qui confond si vite l’apparence et la preuve. L’îlot battu par les vents, la forteresse sur la roche, la peur organisée deviennent autant de signes à déchiffrer, non pour briller, mais pour tenir droit.
Il existe des livres qui racontent une aventure, et d’autres qui organisent une expérience intérieure
Ce que nous éprouvons ici tient à cette seconde famille, même si la surface demeure celle d’un récit haletant, très concret, nerveux, accroché à des routes, à des rails, à des moteurs, à des visages qui surgissent puis s’effacent. La mer du premier regard, l’îlot battu par les vents, la masse du château posée sur la roche comme une pensée obstinée, tout cela ne décrit pas seulement un décor, tout cela installe une polarité. Il y a la lumière qui joue sur l’eau, il y a la silhouette sombre qui résiste, il y a ce point fixe qui aimante la course et la peur, et nous comprenons très vite que l’île noire n’est pas un simple lieu. Elle devient une figure, un creuset, une part d’ombre déposée dans le monde visible, comme si l’histoire, avant même de nommer ses périls, cherchait sa chambre secrète.
Le génie d’Hergé ne tient pas seulement à l’efficacité narrative, à cette science du rebond qui fait passer le lecteur d’un incident à l’autre avec une évidence presque musicale.
Il tient à une alchimie plus rare, celle qui transforme des signes simples en symboles actifs, sans lourdeur et sans doctrine, par la seule justesse du trait, par l’économie des paroles, par l’art d’organiser l’espace et le rythme. Nous voyons un homme courir dans un champ, nous voyons un appareil rouge qui déchire le ciel et s’abat, nous voyons un corps projeté dans l’herbe, puis ce sont des silhouettes en noir, des cannes, un malentendu qui se referme, l’engrenage de l’accusation, la vitesse de la rumeur, la mécanique sociale qui décide avant de comprendre. Ces premières scènes, dans leur sobriété, disent déjà l’essentiel. Le monde moderne va vite, trop vite pour la vérité. Il suffit d’un choc, d’un angle mort, d’un regard biaisé, et la clarté se trouble. À partir de là, l’enquête n’est plus seulement policière. Elle devient une ascèse du discernement.
Hergé installe une obsession qui traverse l’album comme une respiration inquiète, celle de la question
Dans les cases, le signe de l’interrogation revient comme une ponctuation du destin, non pas une coquetterie graphique, mais la marque d’un esprit qui refuse de s’endormir. Le récit, à sa manière, rappelle qu’une conscience éveillée ne se contente pas de subir les apparences. Nous reconnaissons ici une discipline initiatique qui ne dit pas son nom. Il s’agit d’apprendre à lire. Lire un paysage, lire une attitude, lire les contradictions d’un discours, lire l’écart entre ce que la loi croit poursuivre et ce que le crime organise dans l’ombre. Dans cette lecture, le danger ne vient pas seulement des hommes violents, il vient aussi des évidences trompeuses, des certitudes prématurées, de la force d’inertie qui pousse les institutions à courir derrière une image fausse.
La présence des policiers qui s’acharnent, presque malgré eux, à suivre la mauvaise piste, offre l’une des clés les plus fécondes
Leur gémellité burlesque, leur obstination, leur raideur de fonction, tout cela amuse, et pourtant l’amusement n’édulcore rien. Hergé utilise le rire comme un instrument de vérité. Il montre la loi dans sa dimension humaine, donc faillible, donc exposée au ridicule, donc susceptible d’erreur. Nous sommes touchés par cette manière de dénoncer sans prêcher, de dévoiler sans humilier. La caricature devient un miroir moral. Elle nous dit que la justice, lorsqu’elle se réduit à la lettre, risque de perdre l’esprit. Elle nous dit aussi que le monde profane adore les uniformes, les procédures, les étiquettes, et qu’il suffit d’un concours de circonstances pour qu’un innocent prenne le visage du coupable. Nous percevons là une leçon intime, presque rituelle, sur le travail à mener en nous-mêmes. Il ne suffit pas d’avoir des outils. Il faut savoir s’en servir, et surtout savoir quand ils se trompent de matière.
Le trajet qui suit, fait de trains, de corridors, d’auberges, de routes et de virages, compose une sorte de labyrinthe horizontal
La modernité, chez Hergé, ne se présente pas comme un progrès triomphal, elle se présente comme une accélération du monde, et cette accélération produit une fatigue de l’âme. Le train, dans l’album, n’est pas seulement un moyen de transport. Il devient un couloir d’épreuves. Il y a les compartiments, les portes, les contrôles, les brusques intrusions, les gestes de contrainte. L’espace se rétrécit, l’air se charge, la peur prend des angles. Nous ressentons très concrètement la claustration qui naît au cœur même de la vitesse. L’époque promet l’ouverture, elle offre aussi l’enfermement mobile. Une telle contradiction, Georges Remi la met en scène sans discours, par la seule intelligence de la case, par ces successions de plans qui alternent l’élan et la fermeture, le dehors et le dedans, la course et la capture.
À ce point, l’album s’éclaire d’une lumière hermétique
L’île noire, telle qu’elle s’annonce dès la couverture, évoque irrésistiblement l’Œuvre au noir, non pas au sens d’une coïncidence érudite plaquée, mais au sens d’un climat intérieur. Tout l’album travaille la noirceur, non comme une couleur, mais comme une étape. La noirceur est ce moment où les repères se dissolvent, où la vérité se dérobe, où les identités se brouillent, où le faux circule avec l’assurance du vrai. Nous voyons une économie clandestine, un art du masque, une fabrication du mensonge qui se veut parfaite. Le thème de la contrefaçon, au-delà de l’intrigue, frappe au cœur de notre question initiatique. Qu’est-ce qu’un vrai signe. Qu’est-ce qu’une fausse monnaie. Qu’est-ce qu’un être qui imite la vérité au point de la faire oublier. Dans cette perspective, la contrefaçon n’est plus un délit parmi d’autres. Elle devient une métaphore du monde désaccordé, où les symboles se vident, où les valeurs se marchandent, où la confiance se décompose.
Nous remarquons qu’Hergé ne se contente pas de désigner l’ombre, il la rend crédible, presque banale, presque domestique
Le danger se cache dans des lieux ordinaires, dans des conversations anodines, dans des gestes rapides, dans des chambres, dans des recoins. Cela rend la menace plus profonde. L’album affirme, par son architecture même, que le mal ne vient pas toujours de l’extérieur. Il surgit souvent du quotidien, de la facilité, de l’habitude, de cette propension à ne pas regarder assez. Ici, la vigilance n’est pas un état nerveux, elle devient une vertu. Nous retrouvons une idée centrale de toute voie initiatique. La lumière n’est pas donnée, elle se conquiert, elle s’éprouve, elle se maintient. Elle suppose une présence à soi, une attention au détail, une capacité de ralentir intérieurement quand tout pousse à courir.
L’un des grands bonheurs de cet album réside dans la place accordée à l’animal
Milou n’est pas un simple compagnon comique. Il agit comme une antenne du réel. Il sent, il flaire, il réagit avant l’intellect, il s’alarme là où la raison hésite encore, et parfois il se trompe, ce qui rend sa présence plus juste, plus vivante. Nous lisons là une dialectique fine entre l’instinct et l’esprit. L’instinct, lorsqu’il est éduqué par la relation, lorsqu’il devient fidélité et non pulsion, participe au discernement. Il complète l’intelligence au lieu de la concurrencer. Dans une lecture symbolique, le chien représente cette part de nous-mêmes qui demeure proche de la terre, qui perçoit les vibrations, qui avertit lorsque quelque chose cloche. Nous gagnons alors une image précieuse. Le travail intérieur n’élimine pas l’animalité, il la transmute, il la rend alliée, il lui donne une place juste dans l’économie du jugement.
La campagne, les falaises, la mer, les chemins, tout ce paysage qui défile pourrait sembler décoratif
Il ne l’est pas. Hergé compose un monde où la nature demeure un interlocuteur moral. Les falaises, notamment, imposent une verticalité brusque, une frontière physique qui rappelle les limites. Là, le corps se mesure au vide. Là, la décision devient concrète, car un pas de trop a des conséquences. Dans ces scènes, nous percevons une pédagogie du risque. Le récit rappelle que le courage n’est pas une posture héroïque, il est une manière de tenir son axe quand le sol se dérobe, une manière de continuer à chercher quand les forces adverses nous entourent, une manière de refuser la facilité du renoncement.
Le château sur l’île, quant à lui, agit comme une condensation imaginale
Forteresse, repaire, tour dressée, masse close, il attire l’œil comme une énigme. Nous ressentons une parenté avec ces architectures de l’inconscient où s’accumulent les peurs et les secrets, où l’esprit projette ce qu’il n’ose pas regarder en face. Il y a quelque chose de médiéval dans cette silhouette, mais la modernité y est tapie, car l’ombre ici n’est pas archaïque, elle est organisée. Elle sait utiliser les outils du temps. Elle sait se rendre efficace. Cela rend l’épreuve plus aiguë. Le passé et le présent s’y nouent, et nous comprenons que l’initiation ne consiste pas à opposer l’ancien au nouveau, mais à reconnaître comment l’ombre se déplace, comment elle change de costume, comment elle réinvente ses ruses.
La force d’Hergé réside dans sa capacité à faire du visible une langue
Le trait, d’une clarté presque impitoyable, ne laisse pas de place au flou psychologique. Cette clarté pourrait sembler froide. Elle devient, paradoxalement, un instrument de profondeur. Car la clarté oblige. Elle oblige à regarder. Elle oblige à voir la violence quand elle survient, la peur quand elle traverse un visage, l’absurde quand il s’impose, la fragilité quand elle affleure. Dans ce style, la beauté ne résulte pas d’une surcharge expressive. Elle vient d’une discipline. Nous retrouvons ici une éthique de l’art qui rejoint une éthique intérieure. Le superflu détourne. La précision révèle. La ligne droite, lorsqu’elle est tenue avec exigence, ouvre un espace de vérité.
Cette exigence de précision s’inscrit dans une démarche documentaire bien connue d’Hergé, mais nous préférons la sentir dans le texte plutôt que la réduire à une méthode.
Dans cet album, la précision sert la dramaturgie de l’illusion
Plus le monde est dessiné avec netteté, plus le faux qui s’y glisse devient inquiétant. La contrefaçon, encore une fois, se nourrit de la ressemblance. Elle prospère sur la qualité de l’imitation. L’album rend sensible cette inquiétude moderne, celle d’un univers où la copie peut surpasser l’original, où la mise en scène peut remplacer l’expérience, où le signe se met à voyager seul, détaché de ce qui l’a fait naître et de ce qui le garantit. Dans une perspective initiatique, cette inquiétude devient un avertissement. Nous ne pouvons pas confier notre vie intérieure à des simulacres. Nous ne pouvons pas confondre l’apparence de la lumière avec la lumière. Nous ne pouvons pas nous contenter d’objets qui ressemblent à la vérité.
Nous aimons aussi la manière dont le récit maintient une tension entre solitude et fraternité
Le héros agit souvent seul, non par goût du panache, mais parce que la vérité se cherche parfois dans un face-à-face. Pourtant, autour de lui, des présences se tissent, des aides surgissent, des alliances se forment, des gestes de confiance se donnent. Même les figures comiques finissent par participer, malgré elles, à l’économie de la justice. Cette circulation du lien, sans idéalisation, rappelle que l’initiation n’est pas une ascension solitaire au sens romantique. Elle se vit dans le monde. Elle se vérifie dans le rapport aux autres. Elle se mesure à notre capacité à ne pas mépriser ceux qui se trompent, à ne pas haïr ceux qui poursuivent maladroitement, à ne pas devenir l’ombre que nous combattons.
Il faut, enfin, parler de la tonalité spirituelle propre à Hergé, qui tient moins à des thèmes religieux explicites qu’à une sorte de morale du regard
Nous sentons, dans ce livre, la présence d’une question plus vaste que l’intrigue. Comment tenir une juste orientation dans un monde saturé de pièges, de vitesse, de pressions. Comment garder la tête froide quand le corps est menacé. Comment continuer à chercher quand le mensonge se rend plausible. Cette question, l’album la rend presque palpable, et c’est pourquoi il dépasse le simple plaisir de l’aventure. Il devient une méditation déguisée, une école de vigilance qui sait demeurer joyeuse, une leçon sur la droiture qui refuse la pose édifiante.
Herge-Italie-1965-Linus
Georges Remi, dans sa vie comme dans son œuvre, incarne une figure paradoxale du XXᵉ siècle. Un artisan de papier qui a bâti un monde, un homme discret qui a façonné une mythologie partagée, un créateur qui a compris que l’imaginaire n’est pas une échappée mais une manière d’habiter le réel avec plus d’exactitude. Né à Bruxelles, nourri par une culture catholique et par l’expérience du scoutisme, Georges Remi a appris très tôt la valeur des signes, des codes, des rites profanes qui structurent un groupe et donnent à la vie une charpente. Devenu journaliste dessinateur, Georges Remi a inventé une écriture visuelle qui a progressivement gagné une ampleur singulière. Sous le nom d’Hergé, issu d’un jeu d’initiales retournées, Georges Remi a construit, album après album, un art où la simplicité apparente cache une mécanique de précision, et où la netteté du dessin ouvre un espace de résonances morales et parfois métaphysiques. Son œuvre majeure demeure la série des aventures de Tintin, mais la série elle-même ne forme pas une répétition. Elle ressemble davantage à un long chantier, au sens où chaque livre affine une question, approfondit un rapport au monde, et polit un instrument.
Dans la bibliographie de Georges Remi, nous pouvons entendre un crescendo
Des albums comme Le Lotus bleu imposent une conscience plus aiguë du monde et de ses blessures. Des albums comme Le Secret de la Licorne et Le Trésor de Rackham le Rouge transforment l’aventure en quête, presque en généalogie spirituelle. Des albums comme Les Sept Boules de cristal et Le Temple du Soleil explorent l’irruption du mystère et la force des mémoires. Des albums comme Tintin au Tibet atteignent une nudité intérieure rare, où la fidélité devient une voie. Et L’Île Noire, dans cet ensemble, possède une valeur particulière. Il relie l’élan de l’aventure à une inquiétude moderne, il fait sentir la noirceur non comme un folklore, mais comme une épreuve de vérité, et il propose, sans dogme et sans sermon, une discipline du discernement.
Ce qui demeure, après une telle lecture, ce n’est pas seulement une suite de péripéties
C’est une impression de cohérence intérieure. Nous avons le sentiment qu’un album de Georges Remi ne se contente jamais d’occuper le temps. Il travaille le lecteur. Il aiguise l’œil. Il oblige à distinguer, à vérifier, à ne pas confondre. Il rappelle que la lumière n’est pas un décor, qu’elle est une responsabilité. Et il nous donne, dans la forme même de la bande dessinée, un enseignement symbolique d’une rare efficacité. Car la case est un cadre, le cadre est une limite, la limite est une épreuve, et l’art consiste à passer de cadre en cadre sans perdre l’orientation. Dans ce passage, nous apprenons quelque chose de très ancien et toujours neuf. Le monde parle en signes. La tâche n’est pas d’accumuler des signes, la tâche est d’en éprouver la vérité.
Au bout du compte, la nuit que le livre déploie ne triomphe jamais vraiment, parce qu’elle révèle ce que nous devons apprendre à protéger en nous, cette clarté intérieure qui ne s’achète pas, qui ne s’imite pas, et qui ne consent à paraître qu’à la condition d’être sans cesse éprouvée.
Les aventures de Tintin – L’Île noire Hergé – Casterman, 1993, 62 pages, 12,50 €
Conformément au droit d’auteur et aux droits d’exploitation attachés à l’œuvre de Georges Remi, nous ne reproduisons aucune image issue des albums, ni couverture, ni planche, ni élément graphique identifiable. Les illustrations accompagnant cet article sont des créations originales, conçues sans reprise de l’univers visuel protégé.
Il faut reconnaître que la paranoïa ambiante n’aide pas vraiment les anxieux et les hypersensibles avec l’antimaçonnisme, je veux dire tous ceux qui voient des membres du Ku Klux Klan leur courir après pour les mettre au bûcher. Avant de vous expliquer comment régler le problème des voisins antimaçons en quelques minutes, faisons d’abord un petit tour d’horizon des faits antireligieux de notre époque :
1 320 actes antisémites ont été recensés en 2025, soit une baisse de 16 % par rapport à l’année 2024.
843 actes antichrétiens ont été recensés, soit une hausse de 9 % par rapport à 2024.
326 actes antimusulmans ont été recensés, soit une hausse de 88 % par rapport à 2024.
À notre connaissance, aucun Franc-maçon n’a été assassiné, pas plus de victimes d’agressions physiques graves. En revanche, on peut dénombrer quelques temples vandalisés, comme par exemple :
Le temple maçonnique du Grand Orient de France à Rennes (Ille-et-Vilaine) a été tagué au début de l’année 2024 ;
Un temple maçonnique à Tarbes (Hautes-Pyrénées) a été saccagé en 2019 (vitres brisées, meubles renversés, peinture, etc.) ;
Un temple à Vienne (Isère) a lui aussi été vandalisé avec destruction de mobilier et fenêtres.
Plusieurs temples ont été mentionnés dans des articles autour de tags ou de dégradations en France sans détails précis sur le nombre exact.
Mais rien de comparable avec les 1320 actes antisémites.
Le petit cours d’autodéfense avec nos voisins intégristes
Vous avez forcément rencontré des obsédés qui s’acharnent à vous prouver que les Francs-maçons, associés aux Illuminati et pourquoi pas aux reptiliens, gouvernent le monde et l’univers !
En règle générale, vous prenez le temps d’expliquer que vous n’avez jamais vu le président de la République en loge ou encore celui de la Banque de France dans l’atelier. Vous enchaînez ensuite sur le symbolisme et la fraternité et le tour est joué. Vous êtes certain que vos voisins vont comprendre une fois pour toutes (et pourquoi pas… candidater dans votre loge). Mais que nenni ! Ils s’obstinent et vous servent le fameux argument :
« Ah mais tu ne sais pas tout, car tout en haut, tu n’y es pas. C’est là que les décisions se prennent. » Échec et mat, vous êtes foutu !
Comprendre le décalage de langage
Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que votre voisin et vous ne parlez pas de la même chose. Vous lui expliquez ce qu’est votre Franc-maçonnerie. Lui, s’égosille à vous faire comprendre que le monde est devenu tellement complexe, il est tellement perdu dans toutes ces informations qu’il a trouvé un bouc émissaire pour justifier son échec à comprendre.
L’exemple éclairant des platistes
Prenons un exemple très simple qui puise sa source exactement dans le même registre : les platistes. Ils sont 9 % en France à croire que la Terre est plate. Vous aurez beau venir avec des photos, des films, des scientifiques… rien n’y fera, la Terre est plate. Vous allez comprendre ce qui se passe dans leur tête et ainsi, vous pourrez aussi comprendre ce qui se passe dans celle de vos voisins antimaçons car c’est la même logique mentale.
Des scientifiques ont avancé que les platistes suivent cette logique car l’idée d’un univers infini, froid et régi par des lois abstraites, explorable seulement par la science, leur inspire une profonde angoisse existentielle. Ils trouvent au contraire un apaisement rassurant dans un cosmos géocentrique et fermé, dont Dieu est l’animateur primordial, offrant ainsi une boucle cognitive parfaite : un monde compréhensible d’un bloc, cohérent sans zones grises, intentionnel et à échelle humaine.
Une représentation colorisée de la gravure Flammarion, inspirée de la cosmogonie décrite dans les premiers chapitres de Bereshit.
Cette préférence reflète un fort besoin de fermeture cognitive, évitant le vertige d’un univers immense, impersonnel, probabiliste et toujours incomplet. La Terre plate devient alors moins une théorie scientifique qu’une thérapie métaphysique : elle transforme un cosmos infini et indifférent en une maison cosmique dotée d’un sens clair, réenchantant le réel face à une science qui admet ses propres limites. Cette hypothèse, partagée en psychologie cognitive et en sociologie des croyances, explique pourquoi, même sans être toujours ouvertement religieux, beaucoup de platistes raisonnent selon une structure théologique classique qui restaure ordre, finalité et maîtrise.
La logique parallèle des antimaçons
Fort de cette même logique, des chercheurs en psychologie cognitive et en sociologie des croyances expliquent que les antimaçons suivent un raisonnement parallèle : l’idée d’un monde chaotique, régi par des forces impersonnelles, des intérêts économiques aléatoires et des événements imprévisibles leur inspire une angoisse existentielle de perte totale de contrôle. Ils trouvent au contraire un profond apaisement dans la certitude que les Francs-maçons gouvernent l’univers en secret et sont la cause de tous les maux de la Terre, car cette vision referme la boucle cognitive : tout devient intentionnel, cohérent et maîtrisable par un petit groupe identifiable.
Affiches propagande antimaçonnique
Le réel n’est plus absurde ni multifactoriel, mais organisé selon un plan délibéré, avec une hiérarchie occulte au sommet. Cette préférence reflète un besoin intense de fermeture cognitive, évitant le vertige d’un monde complexe, sans centre visible et sans responsable unique. La théorie du complot maçonnique agit alors comme une véritable thérapie métaphysique : elle transforme un univers indifférent et chaotique en une maison cosmique sombre mais lisible, où le mal a un visage précis, où chaque crise s’explique, et où l’on peut se sentir « éveillé » face à l’architecte inversé qui tire les ficelles. Même sans être toujours ouvertement religieux, cette vision reproduit une structure théologique classique, simplement inversée : un grand maître secret à la place de Dieu, une lutte manichéenne et un sens global restauré.
Conclusion : savoir quand arrêter
Pour résumer, vous pourrez passer autant de soirées que vous voulez avec vos voisins intégristes, rien n’y changera. Ils ont peur de ce qu’ils ne comprennent pas. Vous aurez beau les inviter à toutes les tenues blanches ouvertes de votre obédience, rien ne changera. Mieux vaut le savoir dès le début, cela au moins vous permettra de comprendre d’où vient leur mal. Bonnes soirées…
Dans les discours maçonniques contemporains, on parle beaucoup de travail, de devoir, de résilience, de transmission et parfois de crise. Mais la joie ? Elle reste étonnamment discrète. Pourtant, elle affleure partout dans nos rituels : « Que la joie soit dans les cœurs ! » est l’une des formules les plus répétées à la fermeture des travaux. L’acclamation « Houzé ! » résonne comme un cri de victoire intérieure. Alors, la Franc-maçonnerie produit-elle une joie particulière, une joie initiatique ? Et si oui, de quelle nature est-elle ?
La joie, grande absente des discours maçonniques ?
On évoque souvent la Franc-maçonnerie comme un chemin exigeant, parfois austère. Le Franc-maçon est celui qui travaille sa pierre brute, affronte ses passions, accepte la mort symbolique au grade de Maître. Cette image sérieuse est juste, mais elle reste incomplète. Car au bout du chemin initiatique, nombreux sont ceux qui témoignent d’un état profond, durable et lumineux : la joie.
Cette joie n’est pas le plaisir éphémère ni le bonheur confortable du profane. Elle est plus proche de ce que les mystiques appelaient gaudium : une plénitude intérieure, une sérénité vibrante, une reconnaissance intime d’être à sa juste place dans l’Architecture universelle.
Qu’est-ce que la joie initiatique ?
La joie initiatique naît du sentiment d’harmonie retrouvée. Elle surgit quand le franc-maçon perçoit que son travail personnel participe à quelque chose de plus grand que lui. Elle n’est pas une récompense, mais un état qui accompagne la progression.
Oswald Wirth
Oswald Wirth, dans ses écrits, insistait sur le fait que le véritable initié accède à une joie supérieure, fruit de la maîtrise de soi et de l’alignement avec les lois universelles. Cette joie n’est pas bruyante : elle est calme, profonde, presque silencieuse, mais elle irradie. Elle se manifeste souvent après les moments les plus intenses : juste après l’initiation, lors d’une chaîne d’union particulièrement vibrante, ou encore dans le recueillement qui suit une tenue réussie.
Elle se distingue du simple plaisir collectif des agapes. Si les banquets maçonniques sont joyeux, la joie initiatique est d’un autre ordre : elle est intérieure, stable, et survit aux épreuves.
La joie dans les rituels et les symboles
Nos rituels sont remplis de signes discrets de cette joie. À l’ouverture des travaux, le Vénérable Maître invite souvent les frères à œuvrer « dans la Liberté, la Ferveur et la Joie ». À la fermeture, les trois Surveillants formulent successivement :
Que la Paix règne sur la Terre
Que l’Amour règne parmi les Hommes
Que la joie soit dans les cœurs !
Cette triade (Paix – Amour – Joie) n’est pas anodine. Elle constitue une véritable échelle spirituelle. La Paix apaise, l’Amour unit, la Joie couronne l’édifice.
Dans le Rite Écossais Ancien et Accepté, l’acclamation « Houzé ! Houzé ! Houzé ! » est un cri de joie rituel, souvent mal interprété comme une simple tradition folklorique. Il s’agit pourtant d’un élan d’enthousiasme sacré, d’une explosion contrôlée de l’âme qui célèbre la victoire sur les ténèbres intérieures.
Le Tableau de Loge lui-même, avec ses symboles disposés en harmonie, invite à cette joie contemplative : tout est à sa place, l’ordre règne, et le Franc-maçon y reconnaît le reflet de son propre temple intérieur en construction.
La joie du Compagnon et la joie du Maître
La joie n’est pas uniforme selon les grades.
Image par Solange Sudarskis
Au grade de Compagnon, elle est souvent dynamique : joie de la découverte, du voyage symbolique, du partage des outils. C’est la joie du mouvement, de l’apprentissage, de la rencontre fraternelle enrichissante.
Au grade de Maître, elle devient profonde et sereine. Elle naît de l’acceptation de la mort initiatique et de la résurrection symbolique. C’est la joie de celui qui a traversé l’épreuve et qui sait désormais que la lumière est intérieure. Elle est plus grave, plus mûre, mais aussi plus durable. Beaucoup de Maîtres témoignent que cette joie les accompagne même dans les périodes difficiles de la vie profane.
Témoignages vécus
Un frère du Rite Français confiait récemment : « Le jour de mon passage au grade de Maître, j’ai ressenti une joie que je n’avais jamais connue. Pas de l’euphorie, mais une certitude paisible : j’étais exactement où je devais être. Cette joie ne m’a plus quitté, même dans les moments sombres. »
Une sœur du Droit Humain ajoutait : « La chaîne d’union est pour moi le moment le plus fort. Quand toutes les mains se joignent et que la vibration monte, je ressens une joie collective qui dépasse les mots. C’est comme si l’âme du groupe devenait palpable. »
Un Vénérable Maître expérimenté résumait : « La joie maçonnique, c’est quand on sort de tenue en se sentant plus léger, plus vivant, plus relié. C’est la preuve que le travail a porté ses fruits. »
Pourquoi la joie manque-t-elle parfois aujourd’hui ?
Trop souvent, la lourdeur administrative, les querelles de régularité, le formalisme excessif ou les débats politiques envahissants étouffent cette dimension joyeuse. Quand la Franc-maçonnerie devient une machine à réunions et à rapports, elle perd son âme. Quand elle se crispe sur des questions de reconnaissance extérieure, elle oublie la reconnaissance intérieure.
La joie initiatique exige du silence, de la sincérité, de la présence réelle. Elle ne supporte ni le cynisme, ni la routine, ni la course aux honneurs.
Comment cultiver la joie initiatique ?
Plusieurs voies s’offrent au franc-maçon :
Homme âge mur avec un maillet à la main
Retrouver le sens profond des rituels et les vivre avec ferveur plutôt qu’avec automatisme.
Accorder plus de place à la contemplation et au recueillement en loge.
Favoriser les moments de vraie fraternité, loin des débats stériles.
Pratiquer régulièrement la chaîne d’union avec intention et présence.
Accepter que la joie puisse coexister avec la gravité du travail initiatique.
La joie n’est pas un but à atteindre, mais un état qui accompagne naturellement celui qui avance avec sincérité sur le chemin.
La joie, signature de l’initiation réussie
La Franc-maçonnerie n’a de sens que si elle rend l’homme plus libre, plus conscient… et plus joyeux. Une initiation qui n’aboutit pas à une joie intérieure plus grande reste incomplète.
Comme l’écrivait un auteur maçonnique du siècle dernier, la véritable initiation conduit à « la joie de l’esprit ». Cette joie est discrète, mais elle est le signe le plus sûr que le Temple intérieur s’élève.
Alors, la prochaine fois que vous entendrez le Vénérable Maître prononcer « Que la joie soit dans les cœurs ! », écoutez vraiment. Ce n’est pas une formule rituelle parmi d’autres. C’est l’une des plus belles promesses de notre Ordre.
A partir du 27 février à l’Accademia Carrara, la Renaissance rencontre le symbole.
La réunion exceptionnelle du célèbre Tarot Colleoni est au cœur de l’exposition « Tarot. Origines, Cartes, Fortune », présentée à l’Académie Carrara de Bergame. Cette exposition d’une importance particulière rassemble, pour une occasion exceptionnelle, 74 cartes enluminées du XVe siècle, jusqu’alors dispersées entre l’Académie Carrara, la Morgan Library de New York et une collection privée. Une occasion rare d’admirer de près l’un des plus beaux chefs-d’œuvre de l’art du tarot de la Renaissance.
Créées par Bonifacio Bembo et Antonio Cicognara, ces cartes témoignent du très haut niveau artistique atteint par les ateliers lombards et restituent au Tarot sa fonction originelle d’objet de cour, lié à des mécènes aristocratiques et à une culture visuelle imprégnée d’allégorie, de morale et de cosmologie.
Autour de ce précieux noyau se déploie un voyage qui va au-delà de la simple présentation des cartes, mais qui explore également leur technique d’exécution, leur appareil symbolique et leur contexte historique, nous permettant de saisir la complexité iconographique des Arcanes : Empereurs, Vertus, Roues de Fortune et figures archétypales qui transcendent le simple jeu pour devenir un langage universel.
La visite guidée se poursuit ensuite par la découverte de la collection permanente de l’Accademia Carrara, instaurant un dialogue suggestif entre le Tarot et les chefs-d’œuvre de la peinture italienne. Le musée, fondé grâce aux dons de collectionneurs privés, abrite environ 1 800 peintures, une centaine de sculptures et une importante collection d’œuvres graphiques, réparties dans 28 salles.
L’exposition embrasse quatre siècles d’art, du XVe au XIXe siècle, avec des œuvres de Pisanello, Bellini, Botticelli, Mantegna, Raphaël, Canaletto, Hayez, Previati et Pellizza da Volpedo. Dans ce contexte, les symboles des cartes trouvent des échos inattendus dans les grandes compositions picturales : postures, attributs, allégories et constructions morales révèlent une origine figurative commune.
Il en résulte une lecture transversale où le langage du Tarot éclaire celui du grand art et vice versa, transformant la visite en une expérience à plusieurs niveaux : esthétique, historique et symbolique.
La proposition de l’Accademia Carrara prend ainsi la forme d’un véritable voyage à travers images et archétypes, alliant la rigueur de l’histoire de l’art à l’attrait intemporel des symboles, invitant les visiteurs à une contemplation plus profonde du pouvoir évocateur des figures.
Elles renforcent l’unité et une vision d’avenir au sein de l’Assemblée interaméricaine.
La ville de Chihuahua a accueilli ce week-end l’Assemblée de la Confédération maçonnique interaméricaine (CMI), Zone 1, une réunion de haut niveau qui a rassemblé des représentants de plus de 25 Grandes Loges du Mexique, du Paraguay et des États-Unis d’Amérique.
Lors des séances de travail, les délégations ont analysé les enjeux stratégiques de la franc-maçonnerie régulière, échangé leurs points de vue sur les défis actuels de l’Ordre et progressé dans l’élaboration d’un programme commun pour les Amériques. La réunion a renforcé les liens de fraternité, de coopération et d’unité entre les juridictions participantes.
L’assemblée a réuni des Grands Maîtres, des autorités maçonniques et des dignitaires, dont Ismael Carmona Splinker, vice-président de la zone 1 de la CMI, ainsi que Fernando Martínez, président de la Confédération des Grandes Loges Régulières de la République mexicaine, ce qui a souligné l’importance institutionnelle de l’événement dans la sphère maçonnique interaméricaine.
En tant qu’hôte de la réunion, Rafael Peña Bibriescaz, Très Vénérable Grand Maître de la Très Vénérable Grande Loge Cosmos de l’État de Chihuahua, a souligné la nécessité de préserver et de renforcer la régularité maçonnique, ainsi que de continuer à travailler ensemble pour consolider une franc-maçonnerie universelle solide, unie et cohérente avec ses principes fondamentaux.
Peña Bibriescaz a souligné que ces types d’assemblées renforcent non seulement l’unité interpotentielle entre les Grandes Loges, mais réaffirment également leur engagement envers le progrès, la justice et le développement des sociétés dans lesquelles elles sont intégrées.
Pour sa part, Ismael Carmona Splinker a souligné l’importance de continuer à bâtir une franc-maçonnerie socialement responsable, dotée d’une vision à long terme et capable de répondre aux défis du monde contemporain.Dans leurs discours, les Grands Maîtres ont souligné le rôle historique de la franc-maçonnerie dans le renforcement de la vie démocratique, la défense des valeurs humanistes et la nécessité de maintenir l’Ordre comme un espace de réflexion, d’éducation et de service.
Dans ce contexte, Andrés Magaña Moreno, Grand Maître représentant la Grande Loge du Yucatán, a déclaré que la franc-maçonnerie régulière est aujourd’hui confrontée à l’engagement historique de préserver fermement et fidèlement ses principes fondateurs, tout en assumant, avec discernement et responsabilité, les défis sociaux, culturels et technologiques de notre époque.
L’Assemblée a consolidé la position de Chihuahua comme point de référence pour la franc-maçonnerie régulière sur le continent, réaffirmant l’engagement des Grandes Loges envers les principes de liberté, d’égalité, de fraternité et de progrès de l’humanité, ainsi qu’envers la construction d’une société plus juste, consciente et solidaire.
Dans le cadre d’une série d’entretiens sur les grands débats qui traversent la Franc-maçonnerie contemporaine, nous avons rencontré Robert Mingam, Franc-maçon depuis des décennies. Connu pour sa franchise et sa profonde exigence spirituelle, il accepte de s’exprimer publiquement sur un sujet qui reste l’un des plus sensibles de l’Ordre : la régularité. Entretien sans concession.
Monsieur Mingam, vous qualifiez la régularité de « principal facteur de division préjudiciable à notre Ordre ». Pourquoi un tel jugement ?
Robert Mingam : Ce simple mot éveille en moi des années de souffrance morale et de révolte. Il m’a fallu travailler longtemps sur moi-même pour en extirper l’essence positive. Il est à l’origine de tous mes doutes. Et aujourd’hui encore, après tout ce temps passé sur nos colonnes, après avoir rempli tous les offices et devoirs de charge, je ne me suis toujours pas résigné à tout accepter de cet Ordre dont je ne respecte que l’esprit. Suis-je pour autant un mauvais Maçon ? Je me pose encore la question.
Vous avez donc vécu cette question de la régularité comme une forme de conditionnement ?
Robert Mingam : Pendant dix-huit ans, on a voulu me faire croire qu’être soumis à la Grande Loge d’Angleterre et nommer Dieu Grand Architecte de l’Univers faisait de moi un maçon respectable. On m’a appris à déconsidérer tout prétendu maçon qui ne suivrait pas aveuglément sa règle dite en douze points qui, après mûres réflexions, s’est avérée n’être qu’un règlement. On a cherché à me convaincre que les femmes ne pouvaient partager nos travaux sous le prétexte futile qu’elles n’apportent que conflits de personnes.
Un maçon libre doit-il toujours se soumettre ? Un maçon libre peut-il aujourd’hui rester Maçon ? Voilà les questions qui me hantent.
Comment réagissez-vous à la formule classique : « Mes Sœurs et mes Frères me reconnaissent pour tel » ?
Robert Mingam : À la question « êtes-vous Franc-maçon ? », on m’a enseigné de répondre : « mes Sœurs et mes Frères me reconnaissent pour tel ». Les mots, les signes et les attouchements ne devraient-ils pas suffire à cette reconnaissance, puisqu’ils sont tirés de nos rituels communs et réputés secrets ?
Cependant, si nous maçons nous satisfaisons des réponses apportées par ce succinct tuilage, il en va tout autrement pour les obédiences qui sont censées nous administrer. Car si traditionnellement sept Sœurs ou Frères régulièrement initiés et élevés au grade de Maître peuvent légitimement créer une Loge juste et parfaite, si trois ateliers peuvent s’organiser en Grande Loge dite « régulière » et donc former une obédience, celle-ci sera toujours considérée comme irrégulière tant que d’autres Grandes Loges, plus anciennes, ne l’auront pas reconnue pour telle.
Cette « oligarchie autoproclamée » que vous évoquez, vous la jugez utile ou dangereuse ?
Robert Mingam : Cette oligarchie autoproclamée peut être utile pour garantir les valeurs de l’Ordre contre toute dérive sectaire – quoi que ! – mais pour toute Grande Loge qui se considérerait légitime et régulière, cette reconnaissance est la condition nécessaire à sa survie. Si les Grandes Loges se définissent certains critères qui leur sont propres, comme un rite ou un certain niveau de spiritualité, elles se doivent cependant d’adopter un schéma directeur compatible avec celui des autres administrations maçonniques.
C’est pourquoi, quelle que soit la langue et le rite choisi, nous nous reconnaissons grâce à la fonction fédératrice de l’Esprit Maçonnique Mondial qui règne dans nos Loges, d’où la nécessité de ne pas altérer inconsidérément nos rituels. Malheureusement, certaines Grandes Loges, et non des moindres, font du protectorat une affaire personnelle en s’excommuniant les unes les autres, ou en se liguant pour écarter les impudents qui oseraient revendiquer le droit d’exister indépendamment de leur juridiction.
Le Grand Orient de France et le Droit Humain ont-ils particulièrement souffert de cette situation ?
Robert Mingam : Ainsi, avant de devenir la plus grande obédience française, le Grand Orient, qui en 1877 refusa l’allégeance à la Grande Loge d’Angleterre en proposant le choix de la laïcité, fut considéré – et l’est encore aujourd’hui – comme irrégulier par la maçonnerie mondiale. Pour des raisons différentes, le Droit Humain a lui aussi souffert de ce même ostracisme avant de se soumettre à lui pour s’en faire reconnaître !On nous parle de maçonnerie « traditionnelle voire spiritualiste », attachée aux anciens principes généraux de l’Ordre, opposée à une maçonnerie « progressiste et libérale », ayant un point de vue plus social sur ces mêmes principes. Cependant, même si ces deux points de vue amènent à des controverses parfois assez vives, les tendances qui s’expriment ne font jamais oublier aux uns et aux autres que ce qui les réunit – c’est-à-dire la fraternité – est plus important que ce qui les sépare.
Pour vous, la Franc-maçonnerie ne doit donc pas se réduire à une structure administrative ?
Robert Mingam : À mon sens, la Franc-maçonnerie n’est et ne peut pas n’être « qu’administrative et obédientielle ». La légitimité est accordée à qui reçoit et transmet ses principes, ses valeurs, et respecte ses rituels. Je veux espérer qu’aujourd’hui, la régularité n’est pas qu’appartenir à une administration puissante et organisée dont les dirigeants, comme nos élus politiques, se prétendent parfois les porte-parole.
Personnellement, je me refuse de n’être qu’un maçon séculier travaillant au progrès de l’humanité, et c’est pourquoi je répugne à réfléchir sur les questions sociales politiquement ciblées et parfois trompeusement maçonniques proposées par nos obédiences. Ce n’est pas que je m’en désintéresse pour autant, mais si je dois m’engager socialement ou politiquement, je préfère être libre, et certainement plus opératif, en adhérant à des mouvements sociaux plus spécialisés que la maçonnerie.
Quelle place accordez-vous au spirituel dans tout cela ?
Robert Mingam : Je souhaite continuer d’appartenir à cette fraternité de « maçons dits réguliers », c’est-à-dire attachés aux valeurs d’une règle spirituelle et initiatique. Si pour moi la maçonnerie n’est pas une religion, « elle se doit d’être la tolérance religieuse », c’est-à-dire « qu’elle doit avoir pour toutes les religions une sympathie générale, et pour chacune le respect que lui impose l’élément de vérité qu’elle renferme ».
Pour être contre quelque chose, il faut en avoir plus qu’une intuitive connaissance, et surtout ne pas confondre le symbole avec l’une de ses interprétations plus ou moins corrompue. Je prendrai pour exemple la Bible ou tout autre livre réputé sacré, généralement posé sur l’autel des serments de nos Loges, sous le compas et l’équerre au degré d’Apprenti. Bien qu’emblématique d’une révélation religieuse, elle symbolisait tout autre chose pour les maçons d’hier, grands bâtisseurs de nos cathédrales.
L’Ancien Testament pouvait représenter la vie pré-initiatique et profane, l’histoire sombre de l’humanité avec ses passions et ses erreurs. Puis venait la révélation, c’est-à-dire l’initiation à une autre perception de l’existence par un message, un vécu ou une expérience. Le Nouveau Testament pouvait lui-même symboliquement représenter la vie post-initiatique du maçon, ses doutes, ses interrogations, la diversité de ses enseignements. L’ouverture sur le prologue de saint Jean symbolisait la lumière, c’est-à-dire l’illumination par une certaine connaissance acquise au contact de cette « parole » qui élève l’âme et enrichit l’esprit.
Les maçons quelque peu hérétiques du Moyen Âge voyaient dans la Bible tout autre chose que la religion officielle de leur pays, mais ils se devaient d’en respecter la forme et d’en symboliser l’esprit. C’est pourquoi, dans certaines de nos Loges, la présence d’un livre blanc sur les Grandes Constitutions posé sur l’autel des serments me gêne considérablement.
Est-ce au nom de la liberté de conscience que nous devons pervertir ce spirituel héritage qui nous a été confié, ou pour satisfaire au plus grand nombre et faire de notre Ordre un outil de pouvoir ?
En conclusion, quel regard portez-vous sur la régularité d’aujourd’hui ?
Robert Mingam : En résumé, la régularité ne dépend malheureusement plus du suivi de la règle édictée par les Landmarks, anciens devoirs des compagnons bâtisseurs, mais d’une politique plus pragmatique dérivant sensiblement de son objet. Trop idéaliste peut-être, je me suis toujours attaché à ne voir que ce pourquoi j’étais entré en maçonnerie. Et si j’ai pu avoir la faiblesse d’accepter certains artifices du pouvoir, ceux-ci ne m’ont encore jamais corrompu.
Parfois déçu par les hommes qui ont accompagné ma quête, jamais je ne l’ai été par l’idéal qui m’a été proposé lors de mon initiation. Mais la régularité d’aujourd’hui n’est plus celle d’autrefois, j’en ai bien peur !
Je reste cependant convaincu que l’esprit maçonnique, lorsqu’il est vécu avec sincérité et exigence intérieure, transcende toutes les querelles de reconnaissance. C’est cet esprit que je continue de servir, au-delà des étiquettes et des administrations. Car au fond, ce qui fait un vrai Maçon, ce n’est pas le tampon d’une obédience, mais la lumière qu’il porte en lui et qu’il sait transmettre.
Merci, Robert Mingam, pour cette parole libre et engagée.
Cet entretien nous rappelle que, derrière les débats institutionnels, la Franc-maçonnerie reste avant tout une quête intérieure. Une quête que certains frères, comme Robert Mingam, entendent préserver coûte que coûte.