Peut-on défendre la paix sans renoncer à combattre l’injustice ? Une guerre peut-elle être légitime sans cesser d’être une tragédie ? Le samedi 19 septembre 2026, à Lausanne, le Groupe de recherche Alpina confie à son nouveau président, Jean-Pierre Augier, une conférence consacrée aux rapports complexes entre conflits armés, droit international et éthique maçonnique. Un rendez-vous intellectuel et fraternel qui invite les Francs-Maçons à regarder le monde sans abandonner leurs principes.
logo-GRA-Alpina
Lorsque le fracas du monde s’invite sous la Voûte étoilée
Le Temple protège du tumulte extérieur, mais il n’a jamais eu vocation à rendre sourd aux souffrances du monde. Derrière la porte close, les Francs-Maçons travaillent à rapprocher ce qui est épars, à combattre les préjugés et à construire une société plus juste. Pourtant, dès qu’ils quittent leurs Travaux, ils retrouvent une réalité traversée par les guerres, les agressions, les populations déplacées et l’affaiblissement du droit.
Que devient, dans un tel contexte, l’idéal de fraternité universelle ? Comment défendre la paix lorsque celle-ci paraît menacée par la force ? Faut-il considérer toute guerre comme moralement condamnable, ou existe-t-il des circonstances dans lesquelles refuser de combattre revient à abandonner les victimes à leur agresseur ?
Ce sont ces interrogations, anciennes mais d’une actualité saisissante, que le Groupe de recherche Alpina, ou GRA, placera au centre de sa prochaine conférence, organisée le samedi 19 septembre 2026, à 11 heures, dans les locaux des Loges lausannoises.
Son nouveau président, Jean-Pierre Augier, interviendra sur un thème dont la formulation annonce déjà l’exigence : « Guerre juste et morale maçonnique ».
L’ambition n’est pas de distribuer des certificats de vertu aux États, de commenter l’actualité à la manière d’un plateau de télévision ou de réduire les tragédies contemporaines à des slogans. Il s’agit de retrouver des instruments de discernement lorsque les certitudes vacillent et que la violence semble reprendre le dessus sur la règle commune.
Une question ancienne que les conflits contemporains rendent brûlante
L’ordre international établi après 1945 n’a jamais fait disparaître la guerre. Les conflits coloniaux, les affrontements régionaux, les guerres civiles et les rivalités entre puissances ont constamment rappelé les limites de la paix proclamée. Mais cet ordre reposait néanmoins sur une conviction : la force devait être encadrée par le droit, et les relations entre les peuples ne pouvaient durablement se réduire à la domination du plus puissant.
Aujourd’hui, les guerres en Ukraine et au Moyen-Orient, comme d’autres foyers de tensions à travers le monde, remettent brutalement cette ambition au premier plan.
Face à ces bouleversements, la difficulté n’est pas seulement militaire, diplomatique ou économique. Elle est également intellectuelle, psychologique et morale.
Pour les Francs-Maçons, la question prend une dimension particulière. Comment articuler le refus de la violence, la défense des libertés, la protection des populations et le devoir de résistance à l’oppression ?
L’épée présente dans certains rituels n’est pas nécessairement l’emblème de l’agression. Elle peut aussi rappeler la vigilance, la protection de l’ordre et l’obligation de défendre ce qui mérite de l’être. Encore faut-il savoir à quel moment la défense cesse d’être légitime pour devenir vengeance, domination ou démesure.
C’est précisément cette frontière incertaine que la conférence de Jean-Pierre Augier se propose d’examiner.
De Cicéron à Grotius, une longue histoire de la guerre et de ses limites
Le parcours annoncé remontera aux sources de la réflexion occidentale sur la guerre juste.
L’Antiquité romaine, avec Cicéron, a déjà posé la question des conditions dans lesquelles un conflit pouvait être considéré comme légitime. Il ne s’agissait pas simplement de savoir qui possédait la force, mais d’interroger les motifs de la guerre et les obligations qui entourent son déclenchement.
La pensée chrétienne reprendra cette interrogation avec saint Augustin, confronté au paradoxe d’une religion prêchant la paix dans un monde exposé à la violence. Thomas d’Aquin précisera ensuite les critères traditionnellement associés à la guerre juste : l’autorité légitime, la justesse de la cause et l’intention droite.
Ces critères ne transforment pas la guerre en bien moral. Ils cherchent, au contraire, à empêcher que la violence ne soit justifiée par le seul désir de conquête, par la haine ou par l’intérêt particulier.
Avec Hugo Grotius, juriste majeur du XVIIᵉ siècle, la réflexion s’ouvre davantage au droit naturel et aux règles susceptibles d’encadrer les relations entre les peuples. La guerre ne peut plus être pensée comme un espace entièrement soustrait à la justice.
Cette histoire conduit directement à une distinction fondamentale : celle qui sépare les motifs invoqués pour entrer en guerre des règles qui doivent être respectées pendant les combats.
Une cause jugée légitime ne dispense jamais de protéger les civils. Une agression subie n’autorise pas toutes les représailles. Le droit international humanitaire impose notamment la distinction entre combattants et populations civiles, la proportionnalité et des précautions destinées à limiter les souffrances. Quant à la Charte des Nations unies, elle encadre le recours à la force et reconnaît notamment le droit de légitime défense.
Autrement dit, la véritable interrogation n’est pas seulement : « Cette guerre est-elle juste ? » Elle est aussi : « Jusqu’où peut-on défendre une cause sans trahir les principes que l’on prétend protéger ? »
La Franc-Maçonnerie face à ses propres contradictions
La conférence abordera également les différentes positions adoptées par la Franc-Maçonnerie au fil du temps.
L’histoire de l’Ordre n’a jamais été celle d’un pacifisme uniforme. Des Frères se sont engagés pour la réconciliation entre les peuples, tandis que d’autres ont pris les armes au nom de leur patrie, de la résistance à l’oppression ou de la défense des libertés. Il est même arrivé que des Francs-Maçons se retrouvent dans des camps opposés, révélant la tension entre leurs appartenances nationales et leur idéal de fraternité.
Cette contradiction ne disqualifie pas nécessairement l’engagement maçonnique. Elle oblige à le penser avec davantage de lucidité.
La Chaîne d’union ne prend son sens que si elle demeure capable d’embrasser l’humanité entière, y compris lorsque les passions collectives poussent à réduire l’adversaire à une caricature. Mais l’universalisme ne peut pas davantage servir de prétexte à l’indifférence devant l’injustice.
Entre la fascination pour la force et l’impuissance élevée au rang de vertu, il existe un chemin plus étroit : celui d’une éthique de responsabilité, attentive aux faits, aux victimes, aux limites du droit et aux conséquences des décisions humaines.
L’affiche de la conférence met ainsi en garde contre trois écueils : l’émotion lorsqu’elle obscurcit le jugement, l’utopie lorsqu’elle refuse d’affronter le réel et la résignation lorsqu’elle transforme la prudence en complaisance.
Une perspective qui n’oppose pas l’idéal maçonnique au monde contemporain, mais cherche au contraire à vérifier ce que cet idéal vaut lorsqu’il est soumis à l’épreuve des événements.
Jean-Pierre Augier, un juriste et un chercheur au carrefour des traditions
Pour conduire cette réflexion, le GRA pourra s’appuyer sur l’expérience de son nouveau président.
Jean-Pierre Augier
Né en 1950, Jean-Pierre Augier a exercé la profession d’avocat. Membre actif du Groupe de recherche Alpina depuis 2005, il en a été vice-président de 2010 à 2016 avant d’accéder à sa présidence.
Franc-Maçon depuis plus de trois décennies, il développe des recherches qui associent histoire maçonnique, symbolisme, mythes, psychologie jungienne, exégèse et spiritualité.
Il a publié plusieurs contributions dans la revue Masonica et participé à la rédaction du Guide suisse du Franc-Maçon. Il est également l’auteur de la brochure Le Droit impose-t-il la mixité des Loges ?, consacrée aux rapports entre principes juridiques et organisation maçonnique.
En novembre 2024, il a publié Symbolique et Spiritualité de la Loge de Saint-André – Essai sur le quatrième degré du Régime Écossais Rectifié, ouvrage paru aux Éditions de l’Art Royal et consacré à la portée initiatique, symbolique et spirituelle de ce grade.
Son approche, nourrie à la fois par le droit et par la tradition initiatique, paraît particulièrement adaptée à un sujet qui exige de tenir ensemble la rigueur des principes et la complexité des situations historiques.
À Lausanne, un rendez-vous pour penser sans simplifier
Créé à Berne en 1985, le GRA rassemble des chercheurs intéressés par les rites, le symbolisme, l’histoire, la philosophie, la littérature et les perspectives contemporaines de la Franc-Maçonnerie. Reconnu par la Grande Loge Suisse Alpina depuis 2002, il conserve son autonomie et entretient des relations avec plusieurs groupes et Loges de recherche.
La rencontre du 19 septembre s’inscrit dans cette vocation : ouvrir un espace où les questions difficiles peuvent être étudiées sans céder aux réflexes partisans ni aux certitudes confortables.
La conférence commencera à 11 heures dans les locaux des Loges lausannoises, rue du Petit-Beaulieu 1, 1004 Lausanne.
Elle sera suivie, à 12 h 15, d’une verrée fraternelle offerte par le GRA, puis d’un repas à 13 heures. La réunion s’achèvera vers 14 h 30.
L’entrée est gratuite pour les membres du GRA. Une participation de 15 francs suisses est demandée aux non-membres. Le repas, facultatif, est proposé au tarif de 30 francs suisses.
Les inscriptions doivent parvenir au plus tard le mardi 15 septembre 2026, en précisant si l’on souhaite participer au repas :
Les Guides suisses du Franc-Maçon proposés à prix exceptionnel
En complément de cette rencontre, le GRA lance une offre spéciale, limitée à la Suisse, sur ses Guides suisses du Franc-Maçon, ouvrages de référence auxquels Jean-Pierre Augier a lui-même contribué.
En français, deux volumes sont proposés :
Guide suisse du Franc-Maçon, tome I – Histoire et rites ;
Guide suisse du Franc-Maçon, tome II – Diversité des obédiences dans le monde.
Le premier éclaire notamment l’histoire de la Franc-Maçonnerie suisse, ses traditions et ses pratiques rituelles. Le second élargit la perspective aux différentes Obédiences et à la présence maçonnique à travers le monde.
L’offre concerne également la version allemande du premier volume : Schweizer Handbuch des Freimaurers, Band I – Geschichte & Riten.
Chaque exemplaire est proposé au prix exceptionnel de 10 francs suisses, alors que ces ouvrages figurent habituellement à 19 francs suisses l’unité dans la boutique du GRA. Une remise supplémentaire de 10 % est accordée à partir de dix exemplaires, soit 9 francs suisses par volume pour une commande répondant à cette condition. Les frais de port ne sont pas inclus.
Les commandes doivent être adressées à m_chopard@bluewin.ch, en indiquant le nombre d’exemplaires souhaités, les volumes demandés, ainsi que le nom et l’adresse postale de livraison. La facture est jointe à l’envoi.
Une occasion, pour les Frères, les Sœurs et les Loges établis en Suisse, d’enrichir leur bibliothèque à moindre coût. Car lorsqu’il devient difficile de comprendre le monde, la première responsabilité demeure peut-être celle-ci : continuer à étudier, à transmettre et à penser librement.
« Le Roi a en lui deux Corps. » La formule, relevée dans les Rapports d’Edmund Plowden par un historien allemand deux fois chassé de sa chaire, aurait pu demeurer une curiosité d’archives élisabéthaines. Ernst Kantorowicz en a tiré près de neuf cents pages qui remontent du droit anglais du XVIe siècle jusqu’aux théologiens du haut Moyen Âge et qui établissent comment le sacré a quitté l’autel pour le trône, puis le trône pour l’État.
Réédité en Folio Histoire dans la traduction de Jean-Philippe et Nicole Genet, ce classique de la théologie politique s’adresse à quiconque a traversé une mort symbolique et une renaissance, et sait qu’une parole donnée engage bien au-delà de celui qui la prononce.
Sous le règne d’Élisabeth Ire, les juristes anglais butent sur une difficulté qui ressemble d’abord à un exercice de faculté.
Que valent les actes accomplis par un souverain mineur, et que devient un contrat conclu par un roi que la mort emporte ?
Pour trancher, ils distinguent dans la personne royale un corps naturel, mortel, exposé à l’enfance, à la vieillesse et à l’accident, et un corps politique dépourvu de toute faiblesse, invisible, que nulle main ne saurait toucher, tissé de gouvernement et de société. Ernst Kantorowicz refuse de lire là une subtilité de procédure. Il y reconnaît le terme d’un très long travail de la pensée chrétienne sur la double nature, celui-là même qui avait occupé les conciles à propos du Christ. La théologie n’a pas disparu de l’Occident, elle a changé d’objet.
Le miroir brisé de Richard II
Richard_II_King_of_England
Avant de descendre dans les archives, l’historien s’arrête au théâtre. La Tragédie du roi Richard II lui offre la mise en scène la plus exacte de la dualité qu’il poursuit. Déposé, Richard se dépouille lui-même, rend la couronne, renonce au sceptre, annule par ses propres paroles l’huile du sacre, puis demande un miroir, contemple le visage qui lui reste et le brise contre le sol. Ernst Kantorowicz lit cette dépossession comme un sacre accompli à l’envers, un rite qui défait au lieu d’instituer. Ce qui demeure lorsque le corps politique se retire n’est pas un homme libéré, mais un homme qui ne sait plus se nommer. La lectrice et le lecteur formés au travail initiatique reconnaîtront quelque chose de familier dans ce dénuement, dans cette perte volontaire des marques extérieures qui précède, en Loge, une naissance. La différence est décisive. Le dépouillement du récipiendaire ouvre sur une lumière, celui de Richard II n’ouvre que sur le cachot.
Quand le corps mystique change de maître
Le cœur du livre tient dans le suivi patient d’une expression. Corpus mysticum désignait l’hostie consacrée avant de désigner l’Église elle-même, communauté dont le Christ est la tête. Les canonistes puis les légistes s’en emparent et l’appliquent au royaume, qui devient à son tour un corps dont le roi est la tête. Ernst Kantorowicz avance par étapes. Vers 1100, l’Anonyme normand fait du souverain une gemina persona, homme par nature et divin par grâce, image du Christ. Au siècle suivant, l’accent se déplace vers le droit, et le roi se voit nommé « père et fils de la Justice », engendré par une loi qu’il incarne et à laquelle il demeure soumis. Après 1200, la royauté se fonde sur la politia, le gouvernement de la cité, et la métaphore conjugale s’impose, le prince épousant sa res publica comme l’évêque épouse son église, avec un anneau remis au sacre et une fidélité que nul divorce ne délie. Le roi pouvait léguer ses biens, jamais son royaume.
Cette traduction lente du théologique en juridique n’a pas produit partout les mêmes effets.
En Angleterre, la Couronne finit par désigner un ensemble où le souverain siège avec les états du parlement, ce qui ouvre la voie à un pouvoir tempéré. En France, la même matière nourrit une monarchie qui absorbe l’État dans la personne du prince. Deux histoires politiques sortent d’une seule théologie, et l’historien établit que la fiction, loin d’être neutre, se prête à des usages contraires selon les mains qui la travaillent.
Mourir pour la patrie, la migration d’un sacrifice
La formule « pro patria et pro rege » condense le chapitre le plus troublant. Chaque sujet peut donner sa vie pour son pays et pour son roi, tandis que le roi ne peut donner la sienne que pour son pays, jamais pour lui-même. La patrie hérite alors de la dignité sacrificielle qui appartenait à la Terre sainte, et la mort au combat reçoit une promesse de salut que l’Église réservait au martyre. Ernst Kantorowicz, engagé volontaire de 1914 puis mêlé aux violences politiques de l’après-guerre allemand, savait ce que cette translation coûterait au XXe siècle. Il ne moralise jamais. Il expose la mécanique, et cette retenue rend le constat plus lourd encore. Le corps invisible réclame du sang, et il l’obtient d’autant plus aisément que nul regard ne peut le prendre en défaut.
Le Franc-Maçon lit ces pages avec une inquiétude qui lui appartient en propre.
Il sait ce que vaut une communauté qui survit à ses membres, il en éprouve la force chaque fois que des paroles prononcées avant lui continuent de porter. Il sait aussi qu’une fraternité cesse d’être fraternelle dès l’instant où elle exige davantage que ce qu’un homme peut librement accorder. Entre la promesse qui élève et la fiction qui dévore, la frontière ne tient qu’à la vigilance de chacun.
La Dignité ne meurt jamais, l’homme meurt seul
Vient alors la question de l’immortalité. Le roi doit respecter les engagements pris avant lui, au nom de la Dignitas et au nom de la respublica, deux réalités qui ne connaissent aucune interruption. La Dignité survit à celui qui la porte, et le Roi survit au roi comme le phénix renaît de ses cendres. Les rituels funéraires ont donné à cette abstraction une chair troublante. Aux obsèques des rois de France, une effigie de bois et de cuir, vêtue des insignes, était portée, servie à table, traitée en vivant, tandis que le cadavre attendait la sépulture. « Le roi est mort, vive le roi » n’exprimait aucune consolation. Cette phrase interdisait au temps de s’ouvrir.
La tradition initiatique connaît elle aussi une mort et un relèvement, mais elle en tire une leçon inverse.
Dans la chambre du milieu, ce qui meurt et renaît n’est pas une fonction, c’est un homme, et la parole perdue n’est pas restituée d’office par la continuité d’une institution, elle demeure à chercher. Là où la fiction royale accorde l’immortalité à la charge et la refuse à la personne, le travail maçonnique promet l’inverse, une construction intérieure qui n’appartient qu’à celui qui la mène. Le Temple que chacun élève en soi ne connaît ni régence ni interrègne.
Dante, ou l’homme rendu à lui-même
Le livre s’achève sur une figure qui rompt la chaîne. Disciple fidèle bien qu’indiscipliné de Thomas d’Aquin, Dante Alighieri refuse à l’empereur toute duplicité de nature. Le souverain tient sa puissance de Dieu, sa mission n’en demeure pas moins distincte de celle du pape, et le fondement de son autorité n’est plus la chrétienté mais l’humanité. En substituant l’humanitas à la christianitas, le poète laïcise la figure du prince et rend l’homme à lui-même. Ernst Kantorowicz voit là le dernier déplacement, celui qui rendra possible tout ce qui suivra, la nation, le peuple souverain, l’État moderne et ses corps sans visage. La lectrice ou le lecteur de la Divine Comédie se souviendra qu’au sommet du Purgatoire, Virgile couronne et mitre le poète sur lui-même, seule souveraineté qu’une voie initiatique reconnaisse sans réserve.
Un historien des serments face aux asservissements du siècle
Ernst Kantorowicz
Né en 1895 à Posen dans une famille juive de la bourgeoisie industrielle, engagé volontaire en 1914, proche du cercle de Stefan George, Ernst Kantorowicz publia en 1927 une biographie de l’empereur Frédéric II que l’Allemagne nationaliste accueillit avec ferveur. En novembre 1933, il dénonça publiquement le nouveau régime depuis sa chaire de Francfort, avant d’être contraint à la retraite.
Échappé de peu à la Nuit de cristal en 1938, il gagna les États-Unis par l’Angleterre et enseigna à Berkeley. En 1949, la Californie exigea de ses professeurs un serment de loyauté. Anticommuniste déclaré, il refusa de le prêter, non par sympathie pour ce qu’il combattait, mais parce qu’une pensée contrainte de jurer avant de parler a déjà cessé d’être libre. Chassé une seconde fois, accueilli à l’Institute for Advanced Study de Princeton, il y acheva Les Deux Corps du roi, paru en 1957. Il mourut en 1963, laissant aussi Laudes regiae et les essais rassemblés en français sous le titre Mourir pour la patrie.
Cette existence éclaire l’ouvrage mieux qu’aucun commentaire.
Deux fois, le même homme éprouva dans sa chair ce qu’un pouvoir exige lorsqu’il prétend soumettre la conscience à sa propre survie. En Allemagne comme en Californie, il préféra perdre sa place plutôt que sa liberté de conscience. Le Franc-Maçon sait ce que pèse un serment prononcé librement et ce que ne pèse pas un serment extorqué. Celui qui a le mieux décrit la fabrication des corps immortels avait mesuré dans sa chair le prix qu’il en coûte de leur refuser le sien.
Ce que l’érudition laisse dans l’ombre
L’ouvrage ne se donne pas aisément. Une part considérable en revient aux notes, la démonstration se perd parfois dans les latinités du droit canon, et le fil se retrouve après quelques détours. La documentation penche du côté anglais, la France, la Sicile et l’Empire venant en contrepoint. Surtout, les gouvernés demeurent presque absents. La fiction est étudiée depuis le sommet, et la manière dont les peuples y ont cru, ou n’y ont pas cru, reste hors du champ. Le corps politique des reines n’y occupe lui-même qu’une place marginale. Enfin, le sous-titre fait inévitablement entendre un vocabulaire que Carl Schmitt avait chargé d’un sens précis, et l’ouvrage ne s’explique nulle part sur ce voisinage, pas davantage que sur le Frédéric II de 1927 et son esthétique du chef. Ce silence est peut-être ce que le livre dit de plus intime sur celui qui l’a écrit. Trente ans après sa première traduction française, la reprise en poche met enfin à portée de toutes les mains un monument longtemps réservé aux bibliothèques.
La fiction n’est pas morte avec les rois.
Toute institution qui survit à ses membres – République, ordre, obédience ou Loge – vit d’un second corps, réalité invisible à laquelle des paroles sont pourtant données. Ernst Kantorowicz n’enseigne ni à la vénérer ni à la détruire, mais à en connaître la fabrication, manière déjà de se tenir debout devant elle. Demeure la question qu’il ne formule pas. Quelle part de nous-mêmes consent à servir un corps que nous ne verrons jamais, et quelle part doit rester assez éveillée pour refuser, un jour, de jurer ?
Les Deux Corps du roi – Essai sur la théologie politique au Moyen Âge
Ernst Kantorowicz, traduit de l’anglais par Jean-Philippe et Nicole Genet
Foi, fanatisme, superstition… Trois notions, trois approches, trois « vécus » différents d’une même posture de l’esprit, que l’on peut ici résumer d’un mot, la croyance.À notre époque, que l’on qualifie souvent de post-moderne, le « politiquement correct » semble inviter à une forme d’athéisme indifférent, comme si la déliquescence des idéologies politiques avait entraîné celle de toutes nos croyances, de nos références spirituelles. D’aucuns, au nom de la science et du positivisme, assurent que la modernité nous a dégagé des croyances et de l’obscurantisme qui servaient de fondement aux religions. Or dans le même temps, nous voyons bien que si effectivement la science peut prétendre décrypter tous les « comment », elle peine à rendre compte du « pourquoi ».
Il faut donc laisser une place à l’intuitif à côté du cognitif, laisser une place à la croyance et au mythe. Car on est à même de se poser trois questions, chacune découlant de la précédente interrogation : l’homme peut-il seulement vivre sans croyance ? Peut-on envisager qu’il y ait une vérité sans croyance ? Et finalement, dans ces conditions, quelle peut être la place que l’on doit raisonnablement reconnaître à la croyance dans le champ de la vérité ?
Croire, c’est adhérer par l’esprit à une représentation, c’est-à-dire à une figuration, un produit, une construction issue de notre propre esprit ou en tous cas d’un ou plusieurs esprits humains. On ne peut parler de croyance que s’il est possible de ne pas adhérer à cette représentation, on parle alors de scepticisme ou de doute. Mais aussi d’y adhérer avec des réserves, des limites, ce qui revient à s’exprimer en termes de probabilité.
En revanche, lorsque l’adhésion est totale, elle revient pour celui qui croit à une certitude, du même ordre que celle qui s’impose par l’évidence démonstrative et univoque d’un fait irréfutable, c’est-à-dire une vérité certaine.
Chacun de nous est naturellement porté à croire. Certains, qui estiment que cette attitude mentale est passive et irréfléchie, affirment n’adhérer à rien qu’ils n’aient soigneusement examiné et passé au filtre de leur raison. L’esprit critique est comme un muscle, qui requiert entraînement et exercice. C’est une posture qui s’apprend et qui se développe.
D’autres, à l’opposé, ont un esprit critique si faiblement développé qu’ils s’abandonnent à la crédulité, qui consiste à recevoir sans les examiner les affirmations posées par autrui. La crédulité se distingue ainsi de la naïveté, qui permet un rapport perpétuellement neuf et innocent au monde. Les êtres crédules cherchent à combler leur besoin d’être rassuré, le besoin de croire en quelque chose qui les rassure et les gratifie. En cela, la crédulité voisine avec la superstition, dont on peut dire qu’elle consiste à voir en toutes choses des signes annonciateurs de ses propres attentes comme de ses propres craintes. Cette quête de signes avant-coureur de l’avenir, redouté ou espéré, est la marque d’une angoisse, le fait d’esprits inquiets. Et l’interprétation faite de ces soi-disant signes confine au délire.
Sigmund Freud
Il n’est pas étonnant dans ces conditions que Sigmund Freud se soit intéressé à la superstition et au superstitieux, en particulier pour le distinguer du psychiatre : « Ce qui me distingue d’un homme superstitieux, dit le père de la psychanalyse, c’est donc ceci : je ne crois pas qu’un événement à la production duquel ma vie psychique n’a pas pris part soit capable de m’apprendre des choses cachées concernant l’état à venir de la réalité ». Donc le psychiatre ne croit pas aux fameux « signes » du destin, tandis que le superstitieux y croit. Le superstitieux ne croit pas au hasard extérieur, le psychologue, lui, ne croit pas au hasard intérieur. Et Freud, d’expliquer que le superstitieux projette à l’extérieur une motivation que le psychiatre cherche à l’intérieur. En d’autres termes : le superstitieux ne se rend pas compte de ses propres motivations et justement, parce qu’il les ignore, il les projette dans le monde extérieur.
Avec son concept de synchronicité, Jung semble aller à l’encontre de Freud sur ce sujet. La synchronicité (principalement exploré dans l’ouvrage de Carl Jung La synchronicité comme principe de relations acausales désigne une coïncidence troublante entre un événement extérieur et un état psychologique intérieur, alors qu’il n’existe aucun lien de cause à effet entre les deux. D’un point de vue strictement scientifique, la théorie n’est pas validée ; en revanche, sur un plan psychologique et philosophique, elle répond à un besoin fondamental de l’esprit humain : donner du sens. Toutefois, la synchronicité ne devient une superstition que lorsqu’elle est sortie de son cadre psychologique pour être instrumentalisée quand : – La pensée magique interprète chaque coïncidence comme un « signe du destin », un message divin ou un ordre à suivre aveuglément (ex: « Le feu est passé au vert, c’est la preuve que je dois accepter ce travail »). – Le déni du hasard refuse d’admettre que le hasard pur existe et cherche du sens partout, ce qui peut mener à une vision paranoïaque ou délirante du monde.
Portrait de Spinoza (1665), anon., Herzog August Bibliothek.
C’est ce qui conduit le maître du doute raisonné, Spinoza, à faire le constat que nous sommes sont plus enclins à espérer qu’à craindre, car nous croyons aisément en ce que nous espérons et plus difficilement en ce que nous craignons. C’est ce que Spinoza écrit dans sonTraité philosophico-politique, rédigé à partir de 1665 et qui sera publié en 1670, anonymement, dans une fausse édition, tant l’hostilité à son endroit était virulente. Pour Spinoza, le point commun de toutes les superstitions, au-delà de la diversité et de la variabilité des formes qu’elle emprunte, est qu’elle est soutenue par des passions tristes, au premier chef desquelles se trouve la crainte : « Si en effet, pendant qu’ils sont dans l’état de crainte, il se produit un incident qui leur rappelle un bien ou un mal passés, ils pensent que c’est l’annonce d’une issue heureuse ou malheureuse et pour cette raison, bien que cent fois trompés, l’appellent un présage favorable ou funeste. Qu’il leur arrive maintenant de voir avec grande surprise quelque chose d’insolite, ils croient que c’est un prodige manifestant la colère des Dieux ou de la suprême Divinité ; dès lors ne pas conjurer ce prodige par des sacrifices et des vœux devient une impiété à leurs yeux d’hommes sujets à la superstition et contraires à la religion. De la sorte ils forgent d’innombrables fictions et, quand ils interprètent la Nature, y découvrent partout le miracle comme si elle délirait avec eux. » Sur ce thème de la crainte, il faut relever dans cet ouvrage ce passage, qui a aujourd’hui une résonance singulière : « La crainte est le ressort de la tyrannie, alors que l’espoir est celui des régimes où règne la liberté. »
La cause de la superstition c’est la crainte, en tant qu’elle est accompagnée d’ignorance et provoque un égarement donnant lieu à ce qui apparaît comme un véritable délire de l’imagination.
Toujours dans ce même Traité philosophico-politique, Baruch Spinoza insiste: « Si les hommes pouvaient régler toutes leurs affaires suivant un dessein arrêté ou encore si la fortune leur était toujours favorable, ils ne seraient jamais prisonniers de la superstition. … La cause d’où naît la superstition, qui la conserve et l’alimente, est donc la crainte. »
La superstition prolifère donc sur le terrain de la peur. Lasuperstition, dit encore Spinoza, c’est l’humiliation de la raison. C’est ainsi que l’on a pu dire que la superstition fait offense à la science et à la raison, dans la mesure où elle ne saisit pas la nature comme soumise à des lois universelles.
Pour nous, qui reconnaissons en toute chose l’œuvre du GADLU, une telle posture n’a guère de sens. Nous savons au contraire comment la science et la raison, qui éclairent le savoir, ne contredisent en rien le caractère universel des lois de la nature, au contraire. C’est pourquoi les Francs-maçons, par raison, sont ennemis de la superstition.
On le voit, le superstitieux a besoin de se forger des certitudes, heureuses ou malheureuses, tant son esprit s’accommode mal du doute. Quant au sceptique, le doute habite totalement son esprit. Dans cette pathologie, il ne parvient plus à croire en quoi que ce soit et n’a plus qu’à se retourner contre lui-même. Car le doute isole terriblement, alors que la croyance partagée rapproche. Cette rumination liée au doute généralisé paralyse, on le comprend bien, la faculté d’agir, de décider, de vouloir. On parle ici de scrupule rationnel. Et c’est là que nous croisons le fanatique, qui est en quelque sorte l’opposé du sceptique. Tandis que ce dernier reste prostré à ruminer ses doutes, le fanatique écarte le doute en se projetant tout entier, sans retenue, sans contrôle, aveuglément, dans un engagement qu’il rattache à une foi, à une croyance, à une vision du monde … Étymologiquement, le « fanaticus » est le serviteur du fanum, du temple. Mais au sens que lui ont donné les philosophes du 18ème siècle, le fanatique est un homme qui a perdu le sens du jugement, au nom de sa conviction. C’est un homme que sa foi, au lieu de l’éclairer, aveugle complètement. Il ne peut plus juger par lui-même.
On sait bien qu’il n’existe pas de fanatisme là où une preuve est possible : il n’y a pas de fanatisme en mathématiques, en physique ou en chimie. Le fanatisme est de l’ordre de la foi, mais poussée à l’exacerbation. Il est de l’ordre de l’enthousiasme, mais à un degré de perversion. Tout esprit critique a disparu. Le fanatique est un dopé, un halluciné qui ne doute de rien. Il est certain de posséder la vérité absolue. Ne cherchant plus rien, le fanatique ne connaît pas l’humilité, qui caractérise, comme nous le savons bien, celui qui cherche une vérité à partager. Au contraire, le fanatique sera volontiers violent, n’hésitant pas à imposer ce qu’il conçoit comme la vérité définitive par tous les moyens.
Le fanatisme se développe plus volontiers au sein d’une foule, comme les masses rassemblées par les partisans d’Adolf Hitler pour embrigader des Allemands cultivés et raisonnables et les mettre au service de leur idéologie et de la folie de leur maître. Aujourd’hui, il peut aussi s’agir d’une foule virtuelle, rassemblée via Internet sur le même réseau social, Facebook, X, TikTok ou d’autres, totalement incontrôlables.
En 1895, Gustave Le Bon avait déjà décrit cet effacement de la pensée rationnelle de chaque individu (Psychologie des foules) dès lors qu’il est incorporé au sein d’une masse, d’un agrégat. Seul, un homme réprime ses pulsions par peur du jugement ou de la loi. Les émotions et les opinions se propagent au sein du groupe avec la même vitesse et la même force qu’une épidémie. L’intérêt personnel s’efface au profit de l’intérêt collectif immédiat. L’individu en foule entre dans un état proche de la transe. Sa personnalité consciente s’évanouit, le rendant totalement soumis aux impulsions extérieures et noyé dans la masse, le sentiment d’invincibilité abolit toute notion de responsabilité individuelle. La psychologie des foules se caractérise par une unité mentale, et elles deviennent influençables, à la merci de meneurs, de gourous, d’illuminés… (voir l’article Gustave Le Bon, prophète de l’irrationalisme de masse d’Yvon J. Thiec) Chacun connait la théorie des trois cerveaux. Ici, c’est le cerveau reptilien qui prend le dessus, faisant fi des limites qu’imposent le cerveau cortical et le cerveau thalamique.
La pensée fanatique est donc une forme brute de rigidité mentale, qui ne sait s’exprimer que dans une dualité réduite à une dichotomie manichéenne, les bons contre les méchants.
Ainsi, le fanatisme est l’antithèse de la tolérance. Il est fermeture à l’autre et à ses idées ; il ne peut plus envisager ni même seulement tolérer toute autre opinion que la sienne. En cela, naturellement, il nous est insupportable. En fait, le fanatique est un faible, qui se laisse emporter et dominer par sa faiblesse, au point de la prendre pour une force.
Tout au long du parcours du Maçon dans les degrés du Rite Écossais Ancien et Accepté, il lui appartiendra, parmi d’autres devoirs, de combattre l’ignorance et le fanatisme, pour faire régner à leur place la vérité.
Le Siècle des Lumières, qui a donné naissance à la Maçonnerie spéculative telle que nous la connaissons, a naturellement été le temps de dénonciations très fermes des dérives de la croyance et de la foi que sont le fanatisme et la superstition.
Dans son article fameux sur le Christianisme, Diderot, dans l’Encyclopédie, nous dit ceci : « Le fanatisme est une peste qui reproduit de temps en temps des germes capables d’infecter la terre ; mais c’est le vice des particuliers et non du christianisme, qui par sa nature est également éloigné des fureurs outrées du fanatisme et des craintes imbéciles de la superstition.[…] Vous me direz peut-être que le meilleur remède contre la fanatisme et la superstition serait de s’en tenir à une religion qui, prescrivant au cœur une morale pure, ne commanderait point à l’esprit une créance aveugle des dogmes qu’il ne comprend pas ; les voiles mystérieux qui les enveloppent ne sont propres, dites-vous, qu’à faire des fanatiques et des enthousiastes. Mais raisonner ainsi, c’est bien peu connaître la nature humaine : un culte révélé est nécessaire aux hommes, c’est le seul frein qui les puisse arrêter. »
Quant à Voltaire, celui qui, au soir extrême de sa vie, accepta le tablier de Maçon qui fait aujourd’hui la fierté de nos musées, il écrivit pour l’article « Fanatisme » de son Dictionnaire philosophique portatif ces propos sans ambiguïté : « Le fanatisme est à la superstition ce que le transport est à la fièvre, ce que la rage est à la colère. Celui qui a des extases, des visions, qui prend des songes pour la réalité, et ses imaginations pour des prophéties, est un enthousiaste ; celui qui soutient sa folie par le meurtre est un fanatique.» Je vous invite à méditer ses paroles hélas prophétiques, en ces temps d’attentats suicides et de guerre soi-disant sainte : «Que répondre à un homme qui vous dit qu’il aime mieux obéir à Dieu qu’aux hommes, et qui, en conséquence, est sûr de mériter le ciel en vous égorgeant?»
À cette question soulevée par le philosophe en 1764, le policier, le magistrat ou le politique n’ont guère, il faut en convenir, de réponse appropriée.
En plus de deux siècles et demi, l’humanité n’a guère progressé. Les violences et les convulsions d’aujourd’hui témoignent de la grande précarité de notre vernis civilisationnel.
De Barruel à la complosphère : deux siècles à fabriquer un ennemi invisible
Il suffit parfois d’une conférence publique, d’une adresse parisienne et de quelques secondes de vidéo pour que le vieux fantôme antimaçonnique sorte de sa boîte. Le 24 juin dernier, Édouard Philippe intervenait au siège du Grand Orient de France, rue Cadet, à Paris. La conférence était publique, annoncée comme telle et accessible à toute personne souhaitant s’y inscrire. Rien de clandestin, rien de dissimulé, aucun passage secret derrière une bibliothèque pivotante. Mais il n’en fallait pas davantage.
Quelques semaines plus tard, en plein cœur de la trêve estivale, le compte d’extrême droite Montjoie Saint Denis a diffusé un extrait vidéo de l’événement. On y voyait Édouard Philippe interrogé par le journaliste Renaud Dély. Éric Morillot, animateur de TV Libertés, s’est alors empressé d’interpeller les deux hommes sur le réseau X :
« Êtes-vous franc-maçon ? […] Peut-être serait-il honnête intellectuellement, si tel est le cas, de le dire publiquement, non ? »
La question semble simple. Elle ne l’est pas. Elle repose sur une vieille mécanique : transformer une présence en indice, un silence en aveu et une adresse publique en preuve de clandestinité.
Le raisonnement est toujours le même : si un responsable politique entre dans un temple maçonnique, c’est qu’il est probablement initié ; s’il est initié, c’est qu’il obéit à une organisation ; s’il obéit à une organisation, c’est que celle-ci gouverne l’État. En quelques secondes, une conférence devient une cérémonie d’allégeance, et une poignée de chaises devient le centre secret de la République.
Une conférence devient un complot
L’affaire est révélatrice d’un phénomène plus large. Dans l’imaginaire complotiste, la franc-maçonnerie n’est pas seulement une organisation discrète, diverse et historiquement située. Elle devient une explication générale. Pourquoi Édouard Philippe était-il au Grand Orient ? Pour parler, semble-t-il, de politique et de société. Mais, pour la complosphère, il ne pouvait évidemment pas s’agir d’une banale conférence publique. Il devait forcément y avoir un plan, un accord, une investiture ou une instruction venue d’un mystérieux arrière-monde.
Un internaute s’est ainsi demandé s’il n’avait pas « loupé l’épisode où la loge franc-maçonnique du Grand Orient de France aurait choisi Édouard Philippe pour la présidentielle de 2027 ». Un autre a affirmé que « les francs-maçons sont au pouvoir depuis la Révolution ». Un troisième a décrit la franc-maçonnerie comme une « secte mafieuse » installée au cœur de l’État. Et, comme toujours, le vocabulaire finit par révéler la nature du récit. Les francs-maçons ne sont plus des citoyens appartenant à des associations philosophiques, initiatiques, politiques ou fraternelles. Ils deviennent des « maîtres », des « agents », des « infiltrés » ou des « traîtres ». Ils ne discutent pas : ils manipulent. Ils ne se réunissent pas : ils conspirent. Ils ne réfléchissent pas : ils reçoivent des ordres.
Il ne reste alors plus qu’à poser la question suprême :
À qui obéissent-ils ?
La réponse, naturellement, sera fournie par celui qui a posé la question.
Le complot fonctionne à l’envers
Le conspirationnisme ne repose pas seulement sur des mensonges. Il fonctionne surtout par interprétation systématique. Un événement ordinaire est considéré comme impossible. Une conférence publique ne peut pas être simplement une conférence publique. Un échange avec un journaliste ne peut pas être un échange avec un journaliste. Une photographie prise devant un bâtiment ne peut pas être une photographie prise devant un bâtiment.
Il faut nécessairement y voir autre chose.
Le complotiste prétend souvent qu’il ne fait que poser des questions. C’est une formule commode, mais trompeuse. Il ne pose pas véritablement une question ouverte. Il installe une hypothèse et invite son public à la considérer comme presque certaine.
– Est-il franc-maçon ?
En apparence, c’est une interrogation. En réalité, le sous-entendu est déjà là :
– S’il refuse de répondre, c’est qu’il cache quelque chose.
Le piège est parfait. Celui qui répond devient suspect. Celui qui ne répond pas devient encore plus suspect. L’innocence, dans ce système, n’est jamais démontrable, car toute tentative de justification est aussitôt interprétée comme une manœuvre.
C’est ce que l’on pourrait appeler la preuve par l’absence de preuve. On ne trouve aucun document attestant le complot ? C’est parce que les comploteurs ont tout fait disparaître. On ne voit aucune organisation coordonnée ? C’est parce qu’elle est particulièrement efficace. On ne trouve aucune trace ? C’est donc la preuve que le secret est bien gardé.
Avec un tel raisonnement, même le silence des archives devient bavard.
La Franc-maçonnerie comme explication totale
Mike Borowski de GPTV et l’antimaçonnisme par excellence – Cliquez sur l’image pour accéder à l’article qui lui est consacré la semaine dernière (ou cliquez ici)
Quelques jours après cette polémique, Mike Borowski, animateur de la chaîne conspirationniste Géopolitique Profonde, a consacré plusieurs émissions à la franc-maçonnerie. Dans son récit, elle devient une puissance originelle, supérieure à BlackRock, au groupe Bilderberg, au Forum de Davos et à toutes les institutions imaginables.
Il ne s’agit plus d’un réseau parmi d’autres, mais de la matrice cachée de tous les réseaux.
Les incendies, Notre-Dame, les « dômes de chaleur », la pandémie — décrite comme « fausse » — et les bouleversements géopolitiques sont reliés au même scénario. Emmanuel Macron peut même apparaître comme un possible « Antéchrist parfait ». À ce niveau de globalité, la franc-maçonnerie ne participe plus au complot : elle est devenue le complot lui-même.
Une analyse publiée par Conspiracy Watch relève précisément cette dérive : la franc-maçonnerie y est présentée comme une « émanation de Satan », remontant symboliquement jusqu’au jardin d’Éden et commandant l’histoire contemporaine depuis les coulisses.
Cette logique est extrêmement pratique. Elle dispense de distinguer les obédiences, les rites, les pays, les époques, les sensibilités et les conflits internes. Le Grand Orient de France, la Grande Loge de France, la Grande Loge Nationale Française, le Droit Humain, les loges féminines ou les structures étrangères sont fondus dans un seul personnage imaginaire : la Franc-Maçonnerie, avec une majuscule et un cerveau unique. Dans la réalité, les francs-maçons peuvent être libéraux, conservateurs, républicains, monarchistes, croyants, agnostiques, socialistes, centristes, écologistes ou apolitiques. Ils peuvent s’opposer avec vigueur sur la laïcité, la religion, l’économie, l’Europe ou la politique étrangère. Dans le récit complotiste, cette diversité disparaît.
C’est logique : un complot pluraliste, divisé et traversé de désaccords serait beaucoup moins spectaculaire.
La vieille histoire de l’abbé Barruel
Augustin Barruel
Cette obsession n’est pas née avec les réseaux sociaux. Elle est même plus ancienne que le téléphone, la télévision et les vidéos monétisées.
Pendant la Révolution française, l’abbé Augustin Barruel publie ses Mémoires pour servir à l’histoire du jacobinisme, parus entre 1797 et 1799. Il y défend l’idée que la Révolution serait le résultat d’une conspiration organisée par les philosophes, les francs-maçons et les Illuminés de Bavière. Selon cette lecture, les bouleversements politiques n’étaient pas le résultat d’une crise sociale, financière et institutionnelle, mais l’aboutissement d’un plan préparé dans les sociétés secrètes.
Le mécanisme est déjà parfaitement en place :
des événements complexes sont réduits à une cause unique ;
les acteurs visibles sont présentés comme des exécutants ;
les véritables responsables sont déplacés dans l’ombre ;
toute contradiction devient une preuve supplémentaire de la puissance du complot.
Au XIXe siècle, l’antimaçonnisme se mêle progressivement à d’autres récits hostiles, notamment au mythe du complot juif. La franc-maçonnerie devient alors un réceptacle commode pour toutes les peurs politiques et religieuses. Elle peut expliquer la Révolution, la sécularisation, le parlementarisme, le socialisme, le capitalisme et, pourquoi pas, la météo.
Car le complot a cette capacité admirable de réunir des ennemis qui, dans le monde réel, se détestent cordialement.
De Léo Taxil à la modernité numérique
L’un des épisodes les plus célèbres de l’antimaçonnisme est l’affaire Léo Taxil.
Léo Taxil
Léo Taxil, de son vrai nom Gabriel Jogand-Pagès, fut d’abord un auteur anticlérical avant de se convertir à une campagne violemment antimaçonnique. Il publia de prétendues révélations présentant la franc-maçonnerie comme une organisation satanique dirigée par des forces démoniaques. Il inventa notamment le personnage de Diana Vaughan, censée être une ancienne grande prêtresse luciférienne.
Pendant des années, une partie du public et du clergé prit ces récits au sérieux. En 1897, Taxil finit par reconnaître publiquement qu’il s’agissait d’une supercherie. La Bibliothèque nationale de France le décrit comme l’auteur d’ouvrages anticléricaux et antimaçonniques ayant également écrit sous plusieurs pseudonymes, dont celui de Diana Vaughan.
L’affaire devrait être enseignée dans toutes les écoles de journalisme et dans tous les ateliers consacrés à l’esprit critique. Elle montre qu’une histoire extravagante peut prospérer lorsqu’elle confirme les peurs et les préjugés de son public.
À l’époque, il fallait publier des brochures, organiser des conférences et vendre des livres. Aujourd’hui, il suffit d’une miniature agressive, d’une musique inquiétante et d’un montage vidéo. Le décor a changé. Le procédé reste le même.
Le complotiste contemporain est un Léo Taxil équipé d’un logiciel de montage et d’une chaîne de diffusion.
Le moment Vichy : quand le fantasme devient persécution
Pétain et Église catholique
Dans les années 1930 et 1940, l’antimaçonnisme cesse d’être seulement une littérature de polémique. Il devient une politique d’État.
Le régime de Vichy interdit les loges, publie des listes de francs-maçons et met en place une politique de fichage et de persécution. Les francs-maçons sont accusés d’incarner la République, la laïcité, le parlementarisme et la défaite. Le discours des « forces occultes » sert à désigner des responsables intérieurs et à présenter les problèmes de la France comme le résultat d’une infiltration.
Les recherches historiques ont depuis montré la diversité des situations et des trajectoires, y compris l’existence de francs-maçons engagés à droite, dans le royalisme, le vichysme ou les milieux favorables à l’Algérie française. Cette réalité complexe suffit à réfuter l’image d’une franc-maçonnerie monolithique pilotant un projet politique unique.
Mais le conspirationnisme n’aime pas les paradoxes. Il préfère les catégories simples : les maçons sont tous de gauche, ou tous de droite ; ils sont tous mondialistes, ou tous nationalistes ; ils sont tous capitalistes, ou tous révolutionnaires.
Le franc-maçon peut donc être simultanément accusé de contrôler Wall Street, Moscou, Bruxelles, la République française et le Vatican. Ce n’est pas une contradiction pour la complosphère. C’est une preuve de sa puissance.
Flaubert avait déjà tout compris
Dans Bouvard et Pécuchet, Gustave Flaubert met en scène une conversation au cours de laquelle le bouddhisme est évoqué. Une dame balaie les informations rapportées par les personnages avec cette formule :
« Des mensonges de voyageurs. »
Le curé ajoute alors :
« Soutenus par les francs-maçons. »
Gustave Flaubert
La scène est comique parce qu’elle montre la franc-maçonnerie comme une explication de secours. On ne sait pas si une information est vraie ? Les francs-maçons la soutiennent. On ignore pourquoi un phénomène s’est produit ? Les francs-maçons l’ont probablement organisé.
L’extrait est cité par le Centre Flaubert de l’université de Rouen, qui souligne cette association entre le bouddhisme et la franc-maçonnerie dans le roman.
La plaisanterie de Flaubert n’a pas vieilli. Il suffit aujourd’hui de remplacer le bouddhisme par le climat, la pandémie, les élections, les incendies, les guerres ou l’intelligence artificielle.
– Des manipulations de mondialistes.
– Soutenues par les francs-maçons.
Le dialogue pourrait être publié demain matin sur les réseaux sociaux.
Pourquoi ce fantasme résiste-t-il ?
L’antimaçonnisme perdure parce qu’il répond à plusieurs besoins psychologiques et politiques.
D’abord, il offre un responsable identifiable à des phénomènes complexes. La crise économique, la défiance envers les institutions, la transformation des médias ou l’impuissance politique sont difficiles à analyser. Accuser une société secrète est beaucoup plus simple. Ensuite, la franc-maçonnerie possède les ingrédients parfaits pour nourrir le soupçon : des rites, des symboles, des réunions privées, des noms de loges, des décors, une histoire ancienne et un vocabulaire particulier. La discrétion devient automatiquement du secret. Le secret devient dissimulation. La dissimulation devient conspiration.
Enfin, la franc-maçonnerie sert de support à une critique plus large des élites. Le problème est que cette critique, parfois légitime lorsqu’elle porte sur les conflits d’intérêts, les réseaux d’influence ou le fonctionnement des institutions, est remplacée par une fiction globale. Au lieu de demander quelles décisions ont été prises, par qui et avec quelles conséquences, on affirme que tout est contrôlé par une organisation invisible.
La politique disparaît derrière la mythologie.
Répondre sans naïveté
Vieil homme assis sur son canapé dialoguant calmement
Dénoncer l’antimaçonnisme complotiste ne signifie pas présenter la franc-maçonnerie comme une institution parfaite. Les obédiences sont composées d’êtres humains. Elles connaissent des rivalités, des luttes de pouvoir, des erreurs, des conflits d’intérêts et des formes de sociabilité qui peuvent parfois produire de l’influence.
Il est parfaitement légitime d’étudier les relations entre maçonnerie, politique, administration, presse ou monde économique. Il est également légitime de s’interroger sur la transparence des réseaux, les nominations, les conflits d’intérêts ou la place des associations dans la décision publique.
Mais une enquête exige des faits, des documents, des recoupements et des distinctions. Elle ne peut pas se contenter d’une photographie, d’une présence dans un bâtiment ou d’un silence interprété comme un aveu.
Un responsable politique qui intervient dans une obédience n’est pas nécessairement franc-maçon. Un journaliste qui l’interroge n’est pas nécessairement initié. Un franc-maçon qui connaît un élu ne contrôle pas l’État. Et un bâtiment situé rue Cadet n’est pas automatiquement la salle des commandes de la République.
Le fantasme immuable
Inscriptions antimaçonniques
Ce qui frappe, finalement, est la remarquable stabilité du récit.
Au XVIIIe siècle, les sociétés secrètes auraient provoqué la Révolution. Au XIXe siècle, elles auraient organisé la sécularisation et la domination juive. Dans les années 1930, elles auraient préparé la décadence nationale. Sous Vichy, elles seraient responsables de la défaite. Aujourd’hui, elles contrôlent les gouvernements, les médias, les banques, le climat, les pandémies et les destinées de l’humanité.
Le contenu change. La structure demeure. La franc-maçonnerie devient le nom que l’on donne à ce que l’on ne comprend pas, à ce que l’on refuse ou à ce que l’on veut présenter comme une menace absolue. Son image est suffisamment mystérieuse pour accueillir toutes les peurs et suffisamment connue pour fonctionner immédiatement auprès du public. C’est pourquoi elle reste un fantasme si efficace : elle peut être partout sans avoir besoin d’être nulle part.
L’antimaçonnisme ne s’use jamais vraiment. Il se modernise, change de plateforme, renouvelle ses ennemis et actualise ses images. Hier, il avançait sous la forme de brochures, de conférences et de pamphlets. Aujourd’hui, il se diffuse par extraits vidéo, tweets, émissions en direct et miniatures criardes.
Mais la vieille phrase de Flaubert demeure intacte :
« Des mensonges de voyageurs. » « Soutenus par les francs-maçons. »
Il ne manque plus qu’un nouvel épisode de canicule pour leur attribuer la météo.
Axiome alchimique : « Toute chaleur activée dans un milieu humide produit la couleur noire et dans un milieu sec la blanche, puis la rouge. »
Introduction
Selon Roger CARO, connu sous le pseudonyme de Kamala-Jnana — un parmi d’autres —, l’Œuvre alchimique se déploie à travers une palette chromatique riche et évocatrice. Plusieurs emprunts à son Dictionnaire de philosophie alchimique soutiendront notre approche. Dans les méandres mystérieux de l’alchimie, un langage symbolique émerge à travers les couleurs. Cet art millénaire, hermétique, ésotérique et spirituel, explore la transformation de la matière et de l’esprit. Les différentes teintes qui jalonnent le cheminement alchimique sont porteuses de significations profondes, représentant les étapes et les éléments clés de l’Œuvre. À travers les Couleurs de l’Œuvre et les Correspondances cosmiques, nous plongerons dans l’univers chromatique de l’alchimie, où chaque couleur est un reflet des mystères et des enseignements de cet Art.
Les couleurs de l’Œuvre alchimique sont souvent réduites à trois : noir, blanc et rouge. Mais l’Artiste ne peut être trompé par cette réduction car, s’il a été au laboratoire, alors il SAIT que la palette des couleurs de l’Œuvre est de sept teintes, faisant écho aux sept grades opératifs des échelles des rites maçonniques… ou plus, si le SEL n’est pas trop agressif.
Première partie — Les couleurs de l’Œuvre
Dans la quête alchimique, l’Œuvre se déploie à travers une palette de couleurs qui marque la progression du processus. Kamala-Jnana établit une liste des différentes couleurs de l’Œuvre : noire, grise, verte, blanche, jaune, orangée et rouge. Les couleurs en italique sont passagères ; les autres constituent les couleurs majeures.
La couleur noire. L’Œuvre alchimique débute avec elle, dans la phase Solve. Cette teinte sombre représente le premier degré de feu, symbolisant la calcination, les ténèbres, la mort et la putréfaction. Elle incarne la dissolution des impuretés, l’élimination des aspects négatifs de l’être et le passage à travers l’obscurité pour atteindre la lumière.
La couleur grise. Elle n’est pas directement liée à la Pierre elle-même, mais au compost. Cette teinte évoque le règne de Jupiter et est souvent comparée à la cendre ou à un tas de poussière bien tassé. Elle symbolise la préparation du terrain intérieur, la purification du corps et de l’esprit permettant la croissance ultérieure.
La couleur verte. Elle fait son apparition lors de l’achèvement de l’opération Solve, après que la tête de corbeau a été coupée. Passagère, elle est symbolique du règne végétal et est souvent comparée à un fruit non mûr, renfermant une dimension acide.
La couleur blanche. Dans la phase Coagula, elle se dévoile comme deuxième couleur majeure de l’Œuvre et représente le deuxième degré de feu. Elle incarne la purification et l’émergence d’une clarté lumineuse, par son association à la Lune, à l’argent et à la transformation intérieure profonde. Elle est l’un des premiers élixirs — médecine — de l’Œuvre.
La couleur jaune. Elle se situe entre la blancheur pure et l’éclat orangé de l’Œuvre alchimique et apparaît dès la première imbibition avec l’Huile de Saturne, également connue sous le nom de Sceau d’Hermès ou Teinture d’Or. Elle représente un état intermédiaire de transformation, marquant la transition entre la purification et la manifestation plus ardente de l’Œuvre. Cette teinte éphémère incarne la vitalité et l’énergie qui animent le processus alchimique.
La couleur orangée. Troisième couleur principale de l’Œuvre, elle précède de près la rouge. Si elle apparaît avant le noir, elle indique alors un excès de feu et nécessite un recommencement du processus. C’est une teinte vibrante qui révèle l’approche du quatrième degré de feu.
La couleur rouge. Ultime stade de la phase Coagula, elle est celle de la rubification. Une fois fixe dans la Pierre, elle est la couleur du second élixir. Appliquée à la mer des Philosophes, elle prend aussi le nom de « sang » : Sang du dragon, Sang des Saints Innocents, etc.
De la noirceur initiale à la rubification, ces sept teintes ne constituent donc pas une simple palette décorative. Elles donnent à voir des états successifs de la matière et permettent à l’Artiste de situer son travail dans le déroulement de l’Œuvre.
Deuxième partie — Correspondances cosmiques et degrés de feu
Au-delà de leur symbolisme intrinsèque, les couleurs de l’Œuvre alchimique sont étroitement liées aux planètes et aux métaux, établissant ainsi des correspondances cosmiques.
Les sept métaux alchimiques, loin des métaux ordinaires du commerce, incarnent les sept couleurs de l’Œuvre et représentent chacun une planète spécifique. Ainsi, Saturne — couleur noire — est associé au plomb ; Jupiter — grise — à l’étain ; Vénus — verte — au cuivre ; la Lune — blanche — à l’argent ; Mars — jaune — au fer ; Mercure — orangée — au mercure ; et enfin le Soleil — rouge — à l’or. Ces métaux, en tant que symboles alchimiques, expriment les divers aspects et énergies planétaires présents dans l’Œuvre.
La correspondance entre les couleurs et les degrés de feu est également essentielle dans l’alchimie. Chaque couleur majeure est intimement liée à un degré spécifique de chaleur : la noire correspond au premier degré de feu, la blanche au deuxième, l’orangée au troisième et la rouge au quatrième. Ces degrés représentent les différentes avancées du processus alchimique et marquent la transformation progressive de la matière.
Quand les couleurs se regroupent
La pratique de l’Alchimie au laboratoire permet d’observer que les couleurs sont parfois regroupées sous des termes définissant à la fois la nature du phénomène et l’étape de l’Œuvre à laquelle il appartient.
L’arc-en-ciel désigne ainsi une phase comprise dans le quatrième mois philosophique régissant Solve. Toutes les couleurs apparaissent alors ensemble dans le vase. C’est l’une des phases les plus spectaculaires à contempler : l’Artiste observe une véritable féerie chromatique au cours de cette cuisson, comme un feu d’artifice enfermé dans le vase.
La queue de paon s’applique au phénomène coloré qui irise la partie supérieure du flacon au dernier stade de la Putréfaction. La variété et le chatoiement des couleurs évoquent naturellement le plumage déployé du paon.
La végétation, enfin, indique le dernier stade de Solve. La couleur verte domine et le frai de grenouilles fait son apparition. Ce stade est également appelé « herbe sans racine » : le compost prend l’apparence d’une surface moisie et fait penser à un pré miniature bien vert. Il ne s’agit toutefois que d’une impression ; cette « herbe » figurée n’a évidemment pas de racine.
Conclusion
Dans les profondeurs hermétiques et ésotériques de l’alchimie, les couleurs de l’Œuvre se révèlent comme des guides subtils, conduisant l’Artiste sur le chemin de la réussite. Chaque teinte évoque des états d’être de la matière, de la Pierre, des forces cosmiques et des mystères à explorer. Du noir initial, symbole des ténèbres et de la dissolution, au rouge final, emblème de la perfection et de l’accomplissement, les couleurs de l’alchimie tracent une voie d’évolution spirituelle et pratique.
Au-delà de leur dimension symbolique, ces couleurs sont en résonance avec les planètes et les métaux, reliant ainsi le macrocosme au microcosme. Elles représentent les forces célestes et terrestres en interaction, dévoilant l’harmonie universelle présente dans l’Œuvre alchimique.
En contemplant l’arc-en-ciel de couleurs qui émerge au cours de l’Œuvre, l’Alchimiste est invité à méditer sur les mystères de la transformation, à traverser les différents degrés de feu et à fusionner avec la quintessence de la création.
Ainsi, les couleurs de l’alchimie nous rappellent que les quêtes spirituelle — Ora — et pratique — Labora — constituent un seul et même voyage, vibrant et lumineux, où chaque nuance devient un maillon essentiel de l’évolution de l’âme alchimique.
L’espoir n’est pas ici la veilleuse que les vaincus conserveraient pour adoucir leur défaite. Il devient une connaissance, une colère et une manière d’agir. Face au désastre écologique, à la guerre, au retour des fascismes et à l’emprise de l’argent sur l’existence, John Holloway refuse autant l’optimisme de commande que la volupté de l’effondrement. Sa question traverse toute démarche initiatique digne de ce nom. Comment discerner, au cœur du monde qui nous assujettit, la richesse humaine capable de rompre ses chaînes sans reproduire les dominations qu’elle combat ? Dense, ardent, parfois contestable, Penser l’espoir en des temps désespérés rend au mot « espoir » sa gravité philosophique et son tranchant révolutionnaire.
« Arrêtez ce train ! »
Le livre s’ouvre sur une injonction. Le train de l’histoire accélère dans la nuit et nul ne connaît exactement son terminus, même si les signaux convergent vers la catastrophe. La métaphore rappelle Walter Benjamin, qui ne voyait pas nécessairement la révolution comme la locomotive du progrès, mais comme le geste par lequel l’humanité tire le frein d’urgence. Holloway part de la pandémie, du dérèglement climatique, de la destruction de la biodiversité, de la menace nucléaire et de la montée des extrêmes droites. Il refuse pourtant de laisser l’effroi commander la pensée. La peur enferme. L’espoir déborde.
Cet espoir n’a rien d’une confiance naïve dans le lendemain
Holloway le reçoit d’Ernst Bloch sous le nom de docta spes, l’espérance instruite, éprouvée par le réel et capable d’en déceler les possibilités latentes. Elle naît moins d’une certitude que d’un refus. Quelque chose en nous crie que cette vie mutilée ne suffit pas. Le « Pas assez ! » devient alors une catégorie politique. Il désigne l’écart entre ce que nos existences pourraient déployer et ce que l’ordre marchand leur permet d’accomplir. L’angoisse elle-même porte deux visages, tel Janus. Elle regarde la destruction qui vient et la possibilité d’un autre commencement.
La progression part de la rage, cherche une pensée de l’espoir, interroge l’historicité et le sujet de l’émancipation, puis affronte son objet adverse, l’argent. La crise financière conduit enfin à la plèbe et à l’urgence du « maintenant ou jamais ». La phrase de Holloway pense à voix haute, se corrige et reprend le chantier. Ses répétitions fatiguent parfois, mais empêchent la théorie de se fermer en système.
L’espoir commence par le cri
Le point de départ demeure la négativité. Avant le programme vient le cri, avant le plan vient le refus, avant l’identité politique vient la sensation que l’existence administrée offense une promesse humaine plus vaste. Ce geste prolonge Changer le monde sans prendre le pouvoir, qui contestait la conquête de l’État comme voie de l’émancipation, puis Crack Capitalism, consacré aux fissures ouvertes par nos pratiques et nos refus. Ce volume demande pourquoi croire encore à l’élargissement de ces brèches alors que le capital paraît avoir colonisé jusqu’à l’imagination.
John Holloway
Né à Dublin en 1947 et installé au Mexique, John Holloway enseigne depuis 1993 à l’Université autonome de Puebla. Sa proximité avec le mouvement zapatiste nourrit une pensée marxiste hétérodoxe, hostile à la verticalité des partis et attentive aux autonomies construites sans attendre l’État. Lire la première phrase du Capital, La Rage contre le règne de l’argent et Avis de tempête avaient déjà précisé ce marxisme de la dissidence.
John Holloway résume son mouvement par une formule exigeante. Il faut penser dans, contre et au-delà du capitalisme. « Dans », parce qu’aucune pureté extérieure ne nous est accordée. « Contre », parce que vivre signifie déjà résister à la réduction de toute chose en valeur échangeable. « Au-delà », parce que le refus qui ne crée aucune relation nouvelle finit par tourner dans la cage qu’il dénonce. La dialectique cesse ainsi d’être une mécanique de l’histoire. Elle devient une pratique d’ouverture, une recherche de passages dans l’épaisseur du présent.
La richesse humaine refuse de se laisser compter
La proposition la plus féconde tient dans la distinction entre la richesse et l’argent. La première désigne les besoins, les capacités, les plaisirs, les savoirs, les cultures et les gestes créateurs. Le second convertit cette abondance qualitative en grandeur mesurable. Il n’est donc pas seulement un instrument dont quelques possédants useraient avec avidité. Il est une relation sociale, la forme sous laquelle nos activités se soumettent au travail abstrait, à la valeur et au profit.
Dire que « la richesse est le sujet révolutionnaire » permet à Holloway de rompre avec l’image d’une classe définie une fois pour toutes par sa place dans l’usine.
Le sujet de l’émancipation n’est ni une victime consacrée par sa souffrance, ni un héros mandaté pour guider les masses. Il surgit partout où les êtres humains excèdent le rôle qui leur est assigné. La plèbe n’est pas une identité sociologique supplémentaire. Elle est le nom mouvant de ce débordement, de cette insubordination qui traverse les travailleuses, les travailleurs, les chômeurs, les peuples autochtones, les femmes en lutte et les communautés qui arrachent une part de leur vie à la marchandisation.
Cette orientation anti-identitaire possède une vertu et un risque
Elle rappelle qu’aucune émancipation ne devrait emprisonner les personnes dans la blessure dont elles cherchent à sortir. Elle peut aussi diluer les conflits dans une richesse si vaste que leurs médiations deviennent floues. Patriarcat, racisme, héritage colonial et discipline au travail ne disparaissent pas lorsque leur inscription dans le capital est révélée. Une théorie du débordement doit encore expliquer comment les forces dispersées s’accordent, durent et se défendent. Le refus du parti laisse ouverte la question de l’organisation.
L’argent paraît souverain parce que nous oublions qu’il dépend de nous
La partie la plus technique de l’ouvrage revient à la critique de l’économie politique. L’argent semble invincible, alors que sa domination demeure dépendante des activités qu’il mesure, contraint et déforme. Le capital a besoin de notre travail, de notre obéissance et de notre confiance. Sa souveraineté porte donc une peur intime, celle de la défection, de la grève, de la désobéissance et de la créativité qui choisit d’autres fins. L’Hydre renaît lorsque ses têtes sont tranchées, mais sa prolifération ne prouve pas son immortalité.
John Holloway lit l’expansion de la dette, l’abandon de l’étalon-or, la financiarisation, la crise de 2007 et 2008, puis les réponses économiques à la pandémie comme les symptômes d’un règne qui reporte sans cesse son jugement. Le crédit anticipe une valeur future que l’exploitation présente peine à produire. La finance gagne du temps, socialise les pertes et repousse la rupture, au prix d’une instabilité accrue. Le capitalisme ne survit pas parce qu’il aurait résolu ses contradictions. Il survit en les déplaçant, en les étendant et en faisant payer ce sursis aux vivants comme à la planète.
L’analyse impressionne par sa cohérence, mais son assurance suscite une réserve.
Lire la dette comme la peur du capital devant la plèbe éclaire le processus sans épuiser la complexité des banques centrales, des souverainetés publiques et des rapports géopolitiques. L’abolition de l’argent nomme un horizon radical sans assez décrire les modes de coordination et de répartition qui lui succéderaient. John Holloway préfère garder ouverte la question révolutionnaire plutôt que dresser le plan d’une société parfaite. Ce choix protège de l’autoritarisme, mais laisse parfois l’espérance instruite au bord du volontarisme.
La Loge peut-elle devenir une brèche dans le règne de la valeur ?
Le Franc-Maçon reconnaîtra dans cette réflexion une interrogation qui touche son propre travail. La Loge suspend pour quelques heures les classements ordinaires de la cité. Le niveau rappelle l’égalité de dignité. La parole circule selon une règle qui ne dépend ni du prix, ni du rendement, ni de la célébrité. Le travail maçonnique ne fabrique aucune marchandise. Il façonne une relation, une mémoire et une capacité de jugement. Sous cet angle, le Temple constitue bien une brèche, un espace situé dans la société, opposé à certaines de ses logiques et tendu vers ce qui pourrait les dépasser.
Encore faut-il résister à toute autosatisfaction.
Les métaux laissés à la porte reviennent aisément sous la forme des titres, des préséances, des ambitions d’appareil, des exclusions sociales ou du goût du pouvoir. Une institution initiatique peut abriter la richesse humaine, mais elle peut également reproduire les hiérarchies qu’elle prétend transmuter. John Holloway oblige ainsi le Maçon à retourner ses outils vers l’ouvrage collectif. L’équerre ne sert pas à déclarer le monde juste. Elle mesure l’écart entre la parole et l’acte. Le compas n’enferme pas la fraternité. Il lui donne une mesure pour qu’elle puisse s’élargir.
La pierre brute n’est pas ici l’individu défectueux que l’institution devrait normaliser
Elle porte des possibilités que l’ordre dominant ignore. La taille ne réduit pas toutes les aspérités selon un modèle uniforme, elle libère une forme apte à prendre place dans une construction commune. La Chaîne d’union figure un lien qui ne passe pas d’abord par l’argent. Ce symbole ne vaut pourtant que par ses conséquences hors du Temple. Une fraternité limitée aux initiés resterait une richesse captive.
John Holloway refuse la narration d’un progrès assuré. La Lumière maçonnique ne garantit pas davantage la marche de l’humanité vers le Bien. Chaque initiation recommence et chaque serment reste exposé à l’oubli. L’espoir ne repose donc pas sur une victoire finale, mais sur la fidélité à ce qui refuse l’humiliation. Le cabinet de réflexion enseigne que la descente dans l’obscur ne promet aucune aurore sans travail. L’espérance n’abolit pas la nuit. Elle apprend à y chercher l’orientation juste.
« Pas assez ! » demeure la parole qui empêche de dormir
La vigueur de Penser l’espoir en des temps désespérés vient de cette tension maintenue jusqu’au bout. Holloway ne prouve pas que la catastrophe sera évitée. Il montre pourquoi elle ne doit jamais devenir un alibi pour l’inaction. Le capital reste fragile parce qu’il ne parvient pas à épuiser la vie qu’il subordonne. Amitiés, solidarités, communes, créations et refus forment la matière inachevée d’un monde différent, les lieux où l’impossible perd déjà une part de son autorité.
Le livre laisse une exigence plutôt qu’une consolation
L’espoir sans organisation se dissipe. La résistance peut nourrir l’ordre qu’elle combat. L’argent sait contourner, acheter ou refermer les brèches. Renoncer reviendrait pourtant à remettre le train à ceux qui confondent richesse et accumulation. Tirer le frein d’urgence est désormais un geste intérieur autant que politique. Reste à savoir si nous voulons ralentir la marche vers l’abîme, ou descendre enfin du convoi pour apprendre, ensemble, à tracer une autre voie.
Libertalia est une maison d’édition indépendante de gauche qui publie des essais, des récits et des œuvres littéraires consacrés à l’histoire populaire, aux luttes sociales, aux pensées critiques et aux voix marginalisées, avec une volonté de rendre les savoirs politiques et sociaux accessibles au plus grand nombre.
Cette nouvelle rubrique se propose d’ouvrir des pistes de réflexion qui sortent des sentiers battus. Il n’est nul besoin d’être franc-maçon pour s’y intéresser, mais une chose est certaine : au titre de notre appartenance, nous ne pouvons pas en faire l’économie. Le premier thème abordé concerne le recyclage du CO₂ qui sature notre atmosphère. Pouvons-nous l’exploiter commercialement ? Si c’est au nom de l’économie qu’il s’est répandu dans l’espace, c’est pour la même raison que nous devrons envisager son « nettoyage ».
Plante qui pousse grâce à des gouttes d’eau
Derrière cette question apparemment technique se profile un enjeu plus large : comment transformer un déchet planétaire en ressource, sans tomber dans l’illusion d’une solution miracle ? Le CO₂ n’est pas seulement un polluant ; c’est aussi un carbone disponible, potentiellement valorisable dans des processus industriels, énergétiques ou agricoles. Mais cette valorisation ne saurait dispenser d’une réflexion plus profonde sur nos modes de production, de consommation et de croissance. En tant que francs-maçons, nous sommes invités à interroger les systèmes de valeurs qui sous-tendent ces choix. Quel sens donnons-nous au progrès ? Quelle place accordons-nous à la responsabilité collective face aux biens communs ? Et surtout : comment articuler innovation économique et éthique environnementale ?
Cette rubrique se veut donc un espace de questionnement, où les données scientifiques, les enjeux économiques et les dimensions symboliques pourront se rencontrer. Car si le CO₂ sature l’air que nous respirons, il sature aussi, en un sens, nos certitudes. Le recycler, c’est peut-être aussi apprendre à recycler nos propres manières de penser.
Est-il réellement monétisable ?
on peut tout à fait monétiser le CO2 et en faire le cœur d’une vraie industrie de la dépollution. Le principe est simple : transformer le CO2 d’un déchet coûteux en une matière première valorisable (Carbon Capture & Utilization – CCU) ou en un service payant (stockage + crédits carbone).1. Les principaux modèles économiques pour monétiser le CO2
Modèle
Comment ça marche
Niveau de maturité 2026
Potentiel de revenus
Crédits carbone / Carbon Removal Credits
Capturer le CO2 → le stocker durablement → vendre des certificats de suppression
Très fort (DAC, BECCS, biochar…)
Très élevé (prix 100–600 €/t selon la qualité)
Utilisation dans les matériaux de construction
Minéralisation du CO2 dans le béton, agrégats, ciments
Déjà commercial
Fort volume, marge moyenne
Carburants de synthèse (e-fuels)
CO2 + H₂ vert → e-méthanol, e-kérosène (SAF), e-diesel
En forte croissance
Très fort (aviation, maritime)
Chimie et polymères
CO2 → méthanol, acide formique, polycarbonates, polyols, protéines…
Mature sur certains produits
Bonnes marges
Agriculture / Serres
CO2 pur pour booster la croissance des plantes
Mature
Volumes moyens
Enhanced Oil Recovery (EOR)
Injection dans les puits de pétrole
Très mature
En déclin relatif
Services de captage « as a service »
Capturer le CO2 des industriels (ciment, acier, chimie…) contre rémunération
En expansion
Fort
2. Les débouchés les plus prometteurs pour le futur (2026-2040)
A. Les plus importants en volume :
Béton et matériaux de construction (le plus gros potentiel de volume)
Carburants d’aviation durables (SAF) et e-méthanol pour le maritime
Produits chimiques de base (méthanol, éthylène, etc.)
B. Les plus rentables / à forte valeur ajoutée :
Crédits de suppression permanente (Direct Air Capture + stockage géologique)
Polymères et matériaux techniques à base de CO2
Protéines et produits alimentaires issus de fermentation du CO2
C. Les services :
Captage de CO2 pour le compte d’industriels « hard-to-abate » (ciment, acier, chimie)
Transport et stockage de CO2 (nouveaux « pipelines carbone »)
Certification et traçabilité des crédits carbone (plateformes, MRV)
3. Comment structurer une industrie de la dépollution autour du CO2
Captage (point source ou Direct Air Capture)
Purification / liquéfaction
Valorisation (utilisation) ou Stockage permanent
Monétisation :
Vente du produit fabriqué
Vente de crédits carbone
Subventions / crédits d’impôt (ex. 45Q aux USA, aides européennes)
Contrats d’offtake long terme avec les grands groupes (Microsoft, Google, compagnies aériennes, etc.)
4. Chiffres clés du marché (2025-2036)
Marché CCUS mondial en très forte croissance (CAGR souvent > 15-20 % selon les études).
Capacité de captage attendue : plusieurs centaines de millions de tonnes par an d’ici 2035-2040.
Le segment « utilisation émergente » (hors EOR) est celui qui progresse le plus vite.
En résumé : On ne parle plus seulement de « dépolluer », mais de créer une économie circulaire du carbone. Les entreprises qui réussiront seront celles qui sauront combiner :
une technologie de captage compétitive,
des débouchés produits à forte valeur,
et l’accès aux marchés de crédits carbone de haute qualité.
À peine les agapes de fin de saison digérées, à peine les tabliers soigneusement rangés dans les armoires et les mails de convocation recommencés, voilà que la rentrée maçonnique s’annonce sous le signe de l’élection. Dans les Obédiences, on élit les Grands Maîtres. Dans les Loges, on élit les Vénérables. Dans les couloirs, on élit parfois déjà les futurs candidats. Et dans les conversations discrètes, on élit surtout ceux qui ne seront jamais élus — ce qui constitue, reconnaissons-le, une forme particulièrement raffinée de démocratie.
Le Frère qui n’était candidat à rien la semaine dernière devient soudain disponible, attentif, souriant et étonnamment présent aux réunions. Il répond aux messages avec une rapidité inhabituelle, serre les mains avec une chaleur presque fraternelle et s’intéresse subitement à la santé morale de la Loge. Il ne fait pas campagne, naturellement. Il « échange ». Il ne cherche pas les suffrages : il « écoute les attentes ». Il ne convoite aucune fonction : il « se tient simplement à la disposition de l’Ordre ».
Et lorsque quelqu’un lui demande s’il est candidat, il répond avec la modestie réglementaire :
– Moi ? Non, pas du tout. Si les Frères pensent que je peux être utile…
Voilà. La campagne est lancée.
Une campagne sans programme
Faire campagne en franc-maçonnerie est un exercice délicat. Dans le monde profane, un candidat peut présenter un programme, organiser des réunions publiques, imprimer des affiches, publier des vidéos, distribuer des tracts et promettre tout ce que les électeurs ont envie d’entendre.
En Loge, c’est plus compliqué.
Il n’est pas toujours possible de dire clairement ce que l’on veut faire. Il faut éviter de paraître ambitieux, car l’ambition est une passion profane — sauf lorsqu’elle s’exerce dans le bon sens, avec le bon candidat, et de préférence au bénéfice de celui qui l’exerce.
On ne peut pas vraiment diffuser un programme. Une lettre d’intention, à la rigueur. Encore faut-il qu’elle soit suffisamment vague pour ne fâcher personne, suffisamment précise pour avoir l’air sérieuse et suffisamment consensuelle pour ne révéler aucune opinion véritable.
Le candidat idéal doit donc être porteur d’un projet, mais sans projet trop visible. Il doit avoir une personnalité, mais sans personnalité trop affirmée. Il doit être capable de décider, mais sans donner l’impression de vouloir diriger. Il doit avoir des convictions, mais surtout ne pas les exprimer au mauvais moment.
En résumé, il faut convaincre les Frères que l’on est parfaitement capable d’exercer le pouvoir, tout en leur jurant que l’on n’en veut surtout pas.
L’art subtil de ne rien dire
La lettre d’intention maçonnique est un chef-d’œuvre littéraire. Elle appartient à un genre proche de l’horoscope et de la résolution de congrès.
On y retrouve généralement quelques mots incontournables : écoute, fraternité, transmission, ouverture, dialogue, assiduité, rayonnement, concorde et travail collectif. Le tout est généralement accompagné d’une phrase sur la nécessité de « redonner du sens » à l’engagement maçonnique – formule qui permet de ne pas préciser quel sens avait été perdu, ni qui l’avait égaré.
Le candidat promettra également de « favoriser la circulation de la parole ». C’est une excellente idée, à condition de ne pas oublier que la parole devra circuler dans les limites du temps imparti, du règlement intérieur, des habitudes de la Loge et de l’avis des Frères les plus anciens.
Il proposera de « rassembler ». Personne ne pourra s’y opposer. Qui souhaiterait se présenter contre le rassemblement ? Même les plus hostiles applaudiront. Quant à savoir autour de quoi, avec qui et selon quelles modalités, cela fera l’objet d’une réflexion ultérieure, probablement confiée à une commission.
Il évoquera enfin la « modernisation », terme toujours apprécié, à condition qu’il ne concerne ni les horaires, ni les méthodes de travail, ni les privilèges acquis, ni la durée des planches, ni la composition du bureau.
La franc-maçonnerie aime rappeler qu’elle se méfie des apparences. Elle enseigne à ne pas confondre l’être et le paraître, à dépasser les formes et à rechercher la vérité derrière les symboles. Mais, au moment des élections, l’image redevient soudain une question essentielle.
Le candidat doit avoir la bonne posture, le bon ton, le bon âge, la bonne ancienneté, le bon réseau et, si possible, le bon équilibre entre expérience et nouveauté. Il ne doit être ni trop brillant – cela inquiéterait – ni trop effacé – cela décevrait. Il doit paraître ferme sans être autoritaire, chaleureux sans être familier, cultivé sans être pédant et disponible sans donner l’impression qu’il n’a rien d’autre à faire.
Une sorte de miracle est alors attendu de lui : qu’il soit suffisamment visible pour être choisi et suffisamment discret pour ne pas sembler chercher à l’être. Le candidat doit donc pratiquer une forme de communication subliminale. Il ne dit pas : « Votez pour moi. » Il dit :
– Nous verrons bien ce que les Frères décideront.
Mais il le dit en regardant précisément les Frères qui décideront.
Dans les Loges, une démocratie très fraternelle
Il serait injuste de réserver ces observations aux élections obédientielles. Dans les Loges, le système n’est pas beaucoup plus démocratique, même si le vocabulaire y est plus affectueux. On ne parle pas de conquête du pouvoir, mais de transmission. On ne parle pas de succession, mais de continuité. On ne parle pas de stratégie électorale, mais de recherche du meilleur équilibre pour la Loge.
Pourtant, chacun sait généralement qui sera le prochain Vénérable plusieurs mois avant que le scrutin ne commence. Le vote ne sert alors plus à choisir, mais à confirmer. Il transforme une décision déjà prise en procédure régulière, ce qui est une manière très maçonnique de respecter la démocratie sans lui laisser trop de travail.
Le futur Vénérable est souvent identifié selon plusieurs critères :
il a suffisamment d’ancienneté pour être crédible ;
il n’est pas encore assez ancien pour être devenu complètement inaccessible ;
il connaît les usages de la Loge ;
il sait tenir une réunion sans déclarer la guerre à la moitié des Frères ;
il dispose d’un stock raisonnable de patience ;
et surtout, il n’a pas encore compris toute l’étendue des problèmes qui l’attendent.
Car il faut bien le dire : personne ne se porte candidat à la fonction de Vénérable en pleine connaissance de cause. On accepte d’abord la charge. On découvre ensuite les archives, les susceptibilités, les comptes, les absences répétées, les conflits anciens et les Frères qui n’ont jamais pardonné à la Loge une décision prise en 1998.
La Franc-Maçonnerie, c’est moi !
C’est à ce moment précis qu’apparaît notre candidat d’un genre nouveau. Il ne se contente pas de faire campagne. Il incarne l’institution tout entière.
Son slogan est simple :
La Franc-Maçonnerie, c’est moi.
Il ne propose pas un programme, puisqu’il est lui-même le programme. Il ne présente pas une vision, puisqu’il est la vision. Il ne demande pas la confiance des Frères : il considère qu’elle lui est due, comme une conséquence naturelle de son ancienneté, de ses médailles, de ses fonctions passées et de la quantité de planches qu’il a produites depuis son initiation.
Il ne dit pas :
– Je souhaite servir la Loge.
Il dit, avec une gravité touchante :
– La Loge a besoin de moi.
Nuance essentielle.
Le candidat de ce type ne fait pas campagne : il organise une démonstration de nécessité. Il laisse entendre que, sans lui, la Loge sombrera dans le désordre, l’amateurisme et peut-être même dans une forme inquiétante de liberté de parole. Il rappelle discrètement ses états de service. Il évoque les crises qu’il a traversées, les conflits qu’il a désamorcés, les Frères qu’il a formés et les traditions qu’il a sauvées d’un oubli certain. À l’entendre, il aurait personnellement empêché plusieurs Loges de disparaître, trois obédiences de se diviser et un ancien secrétaire de confondre le procès-verbal avec une tribune politique. Il est l’homme providentiel. Et, comme tous les hommes providentiels, il arrive généralement après avoir contribué à créer le problème auquel il prétend apporter la solution.
Faut-il réformer le système ?
La question mérite pourtant d’être posée sérieusement. Un système dans lequel il faut être élu sans pouvoir véritablement présenter son programme, sa personnalité ou ses intentions mérite au moins une planche, sinon une commission d’étude. La prudence maçonnique à l’égard de la personnalisation du pouvoir est compréhensible. La Loge ne devrait pas devenir la propriété d’un Frère, et une Obédience ne devrait pas être confondue avec celui ou celle qui la dirige. Les fonctions sont temporaires, les responsabilités sont confiées, et nul ne devrait s’installer dans un office comme s’il venait d’acquérir un titre de propriété sur le Temple.
Mais à force de refuser toute campagne, on risque de remplacer la transparence par les sous-entendus, le débat par les affinités, le programme par la réputation et le choix collectif par un arrangement tacite entre quelques Frères suffisamment informés. On ne demande pas nécessairement des affiches, des slogans ou des meetings électoraux dans le vestibule du Temple. Mais il serait peut-être utile que les candidats puissent exposer clairement :
leur conception de la fonction ;
leurs priorités ;
leur manière de travailler ;
leur vision de la Loge ou de l’Obédience ;
et les limites qu’ils entendent respecter.
Cela éviterait peut-être d’élire un Frère pour ce qu’on imagine qu’il fera, avant de lui reprocher ensuite de faire exactement ce qu’il n’avait jamais annoncé.
Le Vénérable en campagne
Le Vénérable en campagne est donc un personnage subtil. Il avance sans avancer, promet sans promettre et se présente sans se présenter. Il ne sollicite pas les votes, mais il apprécie que les Frères aient le bon goût de les lui accorder. Il ne cherche pas les honneurs, mais il serait dommage qu’ils tombent entre de mauvaises mains. Il ne veut pas le pouvoir, mais il estime que certains ne sont manifestement pas prêts à l’exercer.
Quant à nous, pauvres électeurs maçonniques, nous continuerons à voter en toute liberté, après avoir soigneusement vérifié que notre liberté nous conduisait bien au résultat prévu. Et lorsque le nouveau Vénérable sera installé, il prononcera probablement quelques mots sur l’humilité, le service et la fraternité. Puis il découvrira que la vraie campagne ne commence pas avant l’élection, mais le lendemain. Car dans une Loge, être élu est une chose. Faire croire que l’on n’avait jamais voulu l’être en est une autre.
Et si, par hasard, le Vénérable nouvellement élu commence son mandat par ces mots :
– Je n’ai jamais recherché cette fonction…
Que les Frères se rassurent. La campagne est terminée.
Une expérience de pensée aux frontières du transhumanisme
Imaginons une expérience vertigineuse.
Un matin, sans guerre, sans révolution, sans consultation démocratique et sans même que personne ait eu le temps de s’y préparer, chaque être humain de la planète se réveille doté d’une puce cérébrale capable d’augmenter radicalement ses capacités cognitives. Non pas simplement de faciliter l’accès à Internet, de mémoriser davantage ou de traduire instantanément une langue étrangère, mais de porter artificiellement son intelligence à un niveau situé entre 160 et 200 de QI.
Le chiffre est évidemment hypothétique. Le QI n’est pas une mesure parfaite de « l’intelligence humaine » et une puce ne transformerait pas mécaniquement la personnalité, la sagesse, la créativité ou la bonté d’un individu. Mais prenons l’hypothèse au sérieux. Que deviendrait l’humanité si chacun possédait soudainement une capacité de raisonnement, d’apprentissage, d’abstraction et de résolution de problèmes hors du commun ?
La première réponse serait probablement enthousiasmante : l’humanité ferait un bond gigantesque. La seconde serait beaucoup plus inquiétante : elle découvrirait que l’intelligence ne résout pas tout. Et c’est précisément là que l’expérience devient passionnante pour les Francs-maçons. Car si chacun devenait capable de comprendre presque immédiatement les symboles, les systèmes politiques, les mécanismes économiques, les religions, les idéologies, les stratégies sociales et les subtilités philosophiques, que resterait-il à la Franc-Maçonnerie ?
Autrement dit : que devient une institution initiatique lorsque l’intelligence n’est plus rare ?
Le scénario initial fourni pour cette réflexion imagine déjà un bouleversement des rapports humains, de l’éducation, du travail, de la politique et de la science. Il souligne également une limite essentielle : une intelligence exceptionnelle ne supprime ni les émotions, ni l’ego, ni la jalousie, ni les appartenances tribales, ni les désaccords sur les valeurs.
Cette nuance est probablement la clé de toute l’histoire.
Le matin où tout le monde devient un génie
Pendant quelques heures, la planète connaîtrait un événement comparable à aucune révolution historique. Les individus découvriraient qu’ils comprennent beaucoup plus vite. Un problème mathématique qui exigeait auparavant plusieurs heures serait résolu en quelques minutes. Un texte philosophique difficile serait immédiatement analysé dans ses différentes strates. Une démonstration scientifique complexe pourrait être reconstruite mentalement. Une langue étrangère serait apprise à une vitesse sidérante. Une stratégie économique, militaire ou politique pourrait être examinée sous des dizaines d’angles simultanément. Le monde ne deviendrait pas simplement plus intelligent. Il deviendrait beaucoup plus conscient de sa propre complexité.
C’est peut-être cela qui provoquerait le premier choc.
Une personne jusque-là persuadée que les débats politiques étaient simples découvrirait soudain leurs interactions innombrables. Un salarié comprendrait instantanément les mécanismes de pouvoir de son entreprise. Un citoyen analyserait en temps réel la rhétorique d’un candidat politique. Un consommateur décortiquerait les techniques publicitaires auxquelles il est soumis. Ce scénario insiste précisément sur ce point : les humains percevraient plus facilement les sous-entendus, les biais, les incohérences et les manipulations, ce qui rendrait beaucoup moins efficaces certains discours simplistes.
Il ne faudrait toutefois pas en déduire que les mensonges disparaîtraient. Ils changeraient de niveau.
Un monde composé de personnes extrêmement intelligentes pourrait être beaucoup plus difficile à tromper avec une propagande grossière. Mais il pourrait aussi devenir plus sophistiqué dans la manipulation. Après tout, un génie peut également devenir un excellent manipulateur. La puce ne supprimerait donc pas la politique. Elle déplacerait la bataille politique vers un niveau supérieur.
L’école : apprendre moins, comprendre davantage
La première grande institution à vaciller serait probablement l’école. Pourquoi mémoriser pendant dix ans ce qu’une puce permettrait d’intégrer en quelques heures ? Pourquoi faire apprendre des centaines de pages lorsque l’essentiel serait immédiatement accessible et assimilable ? Pourquoi consacrer autant de temps à transmettre des connaissances lorsque l’enjeu principal deviendrait leur interprétation ? Le système scolaire traditionnel serait obligé de changer de fonction.
On passerait progressivement de :
« Que sais-tu ? » à « Que fais-tu de ce que tu sais ? » La connaissance deviendrait presque une matière première. Le véritable luxe serait alors le discernement. Le scénario initial imagine ainsi un effondrement partiel du modèle éducatif actuel et un déplacement vers la créativité, l’éthique, la collaboration complexe et la sagesse. Cette évolution aurait une conséquence étonnante. Les enfants seraient probablement moins admirés pour leurs connaissances que pour leur capacité à poser de bonnes questions. Car lorsque presque tout le monde sait presque tout apprendre, la question devient plus précieuse que la réponse. Et voilà que la pédagogie rejoindrait soudain une intuition très ancienne de la démarche initiatique.
Le travail : la fin de nombreux métiers
La deuxième révolution concernerait le travail. Une intelligence humaine située artificiellement à un niveau extraordinairement élevé bouleverserait toute l’économie. Les activités administratives répétitives, la comptabilité simple, une immense quantité d’analyses standardisées, certaines fonctions de conseil, une partie du management intermédiaire et quantité de métiers intellectuels routiniers pourraient devenir inutiles. Mais contrairement au vieux scénario dans lequel les machines remplacent l’homme, cette fois ce serait l’homme lui-même qui changerait. L’être humain deviendrait sa propre « machine cognitive ».
Le problème serait alors moins le manque de travail que le manque de besoin de travail. Le scénario fourni envisage une période de chaos créatif accompagnée de gains de productivité gigantesques et d’une profonde réorganisation des activités humaines vers la recherche, la création, l’exploration ou la philosophie appliquée.
Et cela ferait apparaître une question fondamentale :
Que fait-on d’une civilisation qui n’a plus besoin de travailler autant pour survivre ?
La réponse serait loin d’être évidente. Une partie de l’humanité pourrait se consacrer à la science. Une autre à l’art. Une autre à l’éducation. Une autre à l’exploration spatiale. Et une autre, peut-être, à l’oisiveté. Mais l’être humain ayant longtemps défini sa valeur sociale par son métier, une crise identitaire majeure pourrait surgir. Nous découvririons peut-être que nous n’avons jamais vraiment appris à vivre lorsque nous n’avons plus besoin de produire.
La science entre dans une accélération inconnue
C’est probablement là que le changement serait le plus spectaculaire. Imaginez des millions de chercheurs, d’ingénieurs, de médecins et de techniciens capables de raisonner à un niveau extrêmement élevé, collaborant simultanément à l’échelle mondiale. Les frontières de certaines sciences pourraient être franchies beaucoup plus rapidement. L’énergie, les matériaux, la médecine, le vieillissement, l’exploration spatiale, la biologie, l’informatique et la physique pourraient entrer dans une phase d’accélération sans précédent. Le scénario initial imagine lui aussi une accélération spectaculaire des découvertes scientifiques, jusqu’à envisager que certains problèmes exigeant aujourd’hui plusieurs décennies puissent progresser beaucoup plus rapidement.
Mais cette explosion de puissance provoquerait immédiatement une autre question : qui contrôle cette intelligence ?
Car une humanité capable de résoudre très vite de nombreux problèmes pourrait également devenir capable de construire beaucoup plus vite des technologies dangereuses. Une civilisation très intelligente n’est pas nécessairement une civilisation très sage. C’est peut-être même l’un des paradoxes les plus inquiétants du scénario.
Le grand malentendu : l’intelligence ne rend pas sage
C’est ici que la science-fiction rencontre la philosophie. La puce pourrait améliorer le raisonnement. Elle ne garantirait pas la sagesse. Elle ne supprimerait pas la peur. Elle ne supprimerait pas le désir de domination. Elle ne supprimerait pas l’amour-propre. Elle ne supprimerait pas la jalousie. Elle ne supprimerait pas les humiliations de l’enfance. Elle ne supprimerait pas les frustrations. Elle ne supprimerait pas les besoins affectifs. Elle ne supprimerait pas le désir de reconnaissance. Et elle ne créerait pas automatiquement une conscience morale supérieure. Le scénario de départ l’affirme explicitement : même avec un niveau intellectuel exceptionnel, les émotions, l’ego, les instincts tribaux et les divergences de valeurs subsisteraient.
Autrement dit, nous pourrions obtenir une planète pleine de génies capables de démontrer avec une précision extraordinaire pourquoi ils ont raison. Mais une démonstration parfaite ne transforme pas nécessairement un conflit de valeurs en accord. Deux individus ayant chacun un QI de 190 pourraient continuer à se haïr. Ils pourraient simplement expliquer beaucoup mieux pourquoi.
Le paradoxe ultime : plus nous devenons intelligents, plus la question du sens devient urgente
C’est ici que le transhumanisme touche à quelque chose de très ancien. À quoi sert l’intelligence ? Pour résoudre quels problèmes ? Pour faire quoi de notre existence ? Si la médecine permet un jour de repousser considérablement la mort, si les machines font presque tout le travail, si l’apprentissage devient presque instantané et si l’intelligence devient abondante, que restera-t-il comme défi fondamental ?
La question ne sera plus : « Comment survivre ? »Elle deviendra : « Pourquoi vivre ? ». Et ce déplacement pourrait être l’un des plus grands bouleversements de l’histoire humaine. Nous passerions d’une civilisation obsédée par la maîtrise de la matière à une civilisation confrontée à la maîtrise de soi. Et c’est précisément à cet endroit que la Franc-Maçonnerie pourrait retrouver une extraordinaire actualité.
Quand l’intelligence devient commune, la Franc-Maçonnerie change de fonction
Aujourd’hui, la Franc-Maçonnerie peut être vécue comme un espace de réflexion, de transmission symbolique, de recherche philosophique, de construction personnelle et de fraternité. Mais imaginons que tout le monde possède une intelligence exceptionnelle. Une grande partie de la valeur traditionnelle de la transmission intellectuelle changerait. Les symboles seraient probablement compris beaucoup plus rapidement. Les textes philosophiques seraient analysés avec une facilité inconnue. Les contradictions des institutions seraient identifiées presque immédiatement. Les systèmes initiatiques pourraient eux-mêmes être démontés, comparés, classifiés et analysés avec une rapidité prodigieuse. Le scénario initial imagine précisément que la compréhension des symboles, des allégories et des mécanismes rituels s’accélérerait énormément, réduisant potentiellement le pouvoir du mystère et de la découverte progressive.
Et cette hypothèse pose une question presque provocatrice :
Que vaut encore une initiation lorsque tout le monde est capable de comprendre immédiatement le symbole ?
Peut-être beaucoup plus qu’auparavant. Mais pour une raison totalement différente.
Le secret maçonnique ne pourrait plus être fondé sur l’ignorance
Une Franc-Maçonnerie du futur devrait probablement renoncer à une idée implicite : « Je te montre progressivement parce que tu ne peux pas encore comprendre. » Dans notre scénario, presque tout le monde pourrait comprendre. Le secret ne pourrait donc plus reposer sur la difficulté intellectuelle du contenu. Il devrait reposer sur autre chose :
Sur l’expérience.
Sur la transformation.
Sur la pratique.
Sur la relation humaine.
Sur le vécu.
Le symbole du temple deviendrait alors extraordinairement puissant. Tout le monde pourrait savoir ce qu’est un temple. Mais personne ne pourrait vivre une expérience initiatique à la place d’un autre. Tout le monde pourrait connaître la définition de la fraternité. Mais personne ne pourrait faire l’expérience d’être véritablement fraternel sans l’éprouver. Tout le monde pourrait expliquer l’humilité. Mais personne ne pourrait se rendre humble par simple raisonnement. Et c’est là que la Franc-Maçonnerie pourrait découvrir une mission nouvelle.
Elle ne serait plus seulement une école de compréhension. Elle deviendrait une école de transformation… ou de transmutation.
Le grand retour du cœur
La Franc-Maçonnerie du futur risquerait d’avoir un ennemi paradoxal : son propre succès intellectuel. Si ses membres étaient tous capables de dissertations philosophiques extraordinaires, de débats extrêmement sophistiqués et d’analyses symboliques impressionnantes, les tenues pourraient devenir des compétitions intellectuelles. Chacun voudrait montrer qu’il comprend davantage. Chacun voudrait démontrer qu’il possède une analyse plus profonde. Chacun pourrait corriger son voisin. Chacun pourrait détecter les failles du raisonnement de l’autre. Et pourtant, la loge pourrait devenir moins fraternelle. C’est précisément le piège du génie. Un cerveau très performant peut devenir une magnifique machine à fabriquer de l’ego. La Franc-Maçonnerie devrait alors réhabiliter tout ce que l’intelligence brute ne garantit pas :
l’écoute,
la patience,
la compassion,
la loyauté,
la fidélité à la parole donnée,
la capacité à pardonner,
la capacité à reconnaître qu’un autre a raison,
la capacité à se taire,
la capacité à servir.
Le scénario proposé pour la transformation de la Franc-Maçonnerie identifie déjà ce risque de « sur-intellectualisation », avec la possibilité de perdre une partie de la dimension sensible, symbolique et fraternelle. C’est peut-être précisément ici que l’Ordre pourrait trouver sa survie.
Une Franc-Maçonnerie de la sagesse
Dans ce nouveau monde, le critère d’entrée pourrait changer radicalement. Aujourd’hui, une institution initiatique peut chercher chez un candidat certaines qualités morales, une capacité de réflexion, de la discrétion et une disposition à travailler sur lui-même. Mais si presque tout le monde était extrêmement intelligent, l’intelligence ne serait plus un critère différenciant. La véritable rareté deviendrait la maturité.
Le scénario initial le formule déjà : les qualités décisives pourraient devenir la maturité émotionnelle, l’humilité, la capacité à travailler fraternellement avec des personnes dotées d’un ego potentiellement très développé et le désir authentique de transformation intérieure.
Autrement dit : le génie ne serait plus la porte d’entrée.La capacité à ne pas être prisonnier de son génie le deviendrait. La loge pourrait donc progressivement devenir une sorte de laboratoire de sagesse. Non pas un endroit où l’on apprend à être plus intelligent. Mais un endroit où l’on apprend à ne pas être esclave de son intelligence.
Les grades pourraient-ils survivre ?
Le système des grades serait probablement l’un des éléments les plus contestés. Pourquoi attendre plusieurs années lorsque l’on peut comprendre extrêmement rapidement un corpus symbolique ? Pourquoi conserver certains délais si la compréhension intellectuelle n’est plus un obstacle ? Une partie des membres pourrait réclamer une accélération considérable des parcours. Le scénario initial envisage lui aussi une pression pour accélérer ou repenser les parcours, voire une transformation des grades afin de privilégier la maturité et la capacité de transmission plutôt que l’ancienneté. Mais une seconde hypothèse me paraît encore plus intéressante. Et si les degrés devenaient plus difficiles ? Non plus difficiles à comprendre.
Difficiles à incarner.
Comprendre la justice serait facile.
Être juste quand on est blessé serait difficile.
Comprendre l’humilité serait facile.
Reconnaître devant ses Frères et Sœurs que l’on s’est trompé serait difficile.
Comprendre la fraternité serait facile.
Rester fraternel lorsque quelqu’un nous humilie serait infiniment plus difficile.
Le futur pourrait donc conduire à une véritable révolution du parcours initiatique :
les grades cesseraient progressivement de mesurer la quantité de connaissances acquises et commenceraient à mesurer la profondeur de la transformation personnelle.
Le futur de la loge : moins de savoir, davantage d’épreuve
Une Franc-Maçonnerie transhumaniste pourrait ainsi développer des rites entièrement nouveaux. Non pas pour compliquer artificiellement les symboles. Mais pour rendre l’expérience impossible à simuler intellectuellement. On pourrait imaginer des épreuves confrontant réellement le candidat à :
la solitude,
la contradiction,
l’incertitude,
le conflit,
le renoncement,
la responsabilité,
la perte,
le pardon,
la transmission.
Pourquoi ? Parce que la connaissance intellectuelle de ces notions ne suffirait plus. Il faudrait les éprouver. Une puce pourrait permettre de comprendre la souffrance. Elle ne pourrait pas souffrir à notre place. Elle pourrait expliquer l’amour. Elle ne pourrait pas aimer pour nous. Elle pourrait analyser le pardon. Elle ne pourrait pas pardonner à notre place. Et peut-être que la plus grande révolution maçonnique serait précisément celle-ci :
passer d’une initiation de la connaissance à une initiation de l’expérience.
La guerre des ego surdoués
Il faut également envisager le côté sombre. Une humanité composée d’esprits extrêmement performants ne serait pas nécessairement plus pacifique. Les conflits pourraient devenir plus sophistiqués. Les individus seraient meilleurs pour anticiper les réactions adverses. Les organisations seraient plus efficaces. Les stratégies seraient plus complexes. Les arguments seraient plus difficiles à réfuter. Et les rivalités pourraient devenir redoutables. Le même phénomène se produirait dans les loges. Les Frères et Sœurs pourraient avoir davantage de mal à accepter d’être contredits, précisément parce qu’ils seraient capables de construire des raisonnements extraordinaires pour défendre leur position.
Une nouvelle vertu maçonnique deviendrait donc probablement essentielle : l’acceptation de l’erreur. Non pas seulement la capacité intellectuelle à reconnaître que l’on peut se tromper. Mais la capacité émotionnelle à supporter cette découverte. Car ce n’est pas toujours notre intelligence qui refuse la contradiction. C’est notre identité.
Des obédiences plus différentes… ou enfin plus proches ?
La question de la division entre les obédiences deviendrait passionnante. Aujourd’hui, les différences de traditions, de rites, de conceptions philosophiques ou de rapports au religieux peuvent produire des incompréhensions persistantes. Une humanité devenue extrêmement intelligente pourrait examiner ces divergences avec beaucoup plus de précision. Mais deux scénarios seraient possibles. Le premier serait celui de la fragmentation. Chaque groupe serait capable de démontrer avec une sophistication extrême pourquoi sa conception serait supérieure à celle des autres. Le second serait plus optimiste. Les individus pourraient enfin comprendre avec une profondeur nouvelle que deux systèmes peuvent être cohérents tout en reposant sur des présupposés différents. L’intelligence deviendrait alors un outil de dialogue plutôt qu’une arme idéologique.
Le scénario initial pose exactement cette alternative entre une radicalisation des divergences et l’apparition éventuelle de synthèses plus sophistiquées. La question serait donc moins : « Qui a raison ? » que « Pourquoi avons-nous besoin que l’autre ait tort ? » Et cette question ressemble déjà beaucoup à une question de loge.
Le véritable secret de la Franc-Maçonnerie dans un monde à 200 de QI
Et si le véritable secret n’avait jamais été intellectuel ? Et si la Franc-Maçonnerie avait toujours contenu quelque chose que ni le QI, ni l’intelligence artificielle, ni aucune puce cérébrale ne peuvent fournir ? Ce quelque chose pourrait se résumer en quelques mots : devenir un autre homme. Ou, plus exactement, devenir progressivement un être humain plus conscient de lui-même, plus responsable de ses actes et plus capable de vivre avec les autres. Une puce pourrait augmenter la puissance mentale. Elle ne pourrait pas décider de ce que nous voulons faire de cette puissance. Et c’est cette distinction qui pourrait sauver l’initiation. Dans une civilisation où l’intelligence serait devenue abondante, la sagesse deviendrait extraordinairement rare. Dans une civilisation où chacun pourrait comprendre presque tout, le véritable défi serait de savoir ce qui mérite réellement d’être compris. Dans une civilisation où chacun pourrait construire des raisonnements gigantesques, il faudrait encore apprendre à construire des relations humaines.
Et dans une civilisation où chacun serait devenu un génie, il faudrait encore apprendre à devenir un homme.
La loge comme dernier endroit où l’on n’optimise rien
Il existe d’ailleurs une hypothèse encore plus radicale. La Franc-Maçonnerie pourrait devenir précisément l’un des rares endroits où l’on refuserait l’optimisation. Le monde extérieur chercherait la vitesse. La loge conserverait la lenteur. Le monde extérieur chercherait l’efficacité. La loge conserverait le rituel. Le monde extérieur chercherait la performance. La loge conserverait le silence. Le monde extérieur chercherait l’accès instantané à l’information. La loge conserverait l’expérience progressive. Le monde extérieur chercherait à tout quantifier. La loge continuerait peut-être à considérer que certaines choses ne se mesurent pas. Cette idée serait particulièrement forte.
Parce que si toute la société devenait obsédée par l’augmentation des performances, la Franc-Maçonnerie pourrait devenir un lieu de résistance. Une résistance non pas contre la technologie. Mais contre l’idée que tout doit être amélioré, accéléré, optimisé et mesuré.
Le temple contre la machine
Le temple maçonnique pourrait alors acquérir une nouvelle signification. Il serait l’endroit où une intelligence augmentée accepte volontairement de redevenir simplement humaine. On entrerait dans la loge en sachant que l’on peut calculer plus vite que les générations précédentes. Et pourtant, on écouterait. On pourrait connaître une multitude de choses. Et pourtant, on travaillerait. On serait capable de construire une argumentation brillante. Et pourtant, on chercherait d’abord à comprendre son Frère ou sa Soeur. On pourrait résoudre des problèmes complexes. Et pourtant, on accepterait de ne pas résoudre immédiatement les grandes énigmes de l’existence. La loge deviendrait alors une sorte de contrepoids anthropologique. Un lieu rappelant à l’être humain que la puissance n’est pas le but.
Et si l’évolution ultime de l’humanité n’était pas plus d’intelligence ?
C’est peut-être ici que cette expérience de pensée devient véritablement philosophique. Nous imaginons spontanément que le progrès humain consiste à devenir plus intelligent. Mais peut-être commettons-nous une confusion.
L’intelligence répond principalement à la question : « Comment ? » La sagesse demande : « Pourquoi ? »
La technologie demande : « Que pouvons-nous faire ? » L’éthique demande : « Devons-nous le faire ? »
Et la spiritualité, la philosophie ou l’initiation demandent peut-être : « Qu’allons-nous devenir en le faisant ? »
La puce du futur pourrait résoudre extraordinairement bien les deux premières questions. Elle ne résoudrait pas nécessairement les deux dernières. Et peut-être même qu’elle les rendrait beaucoup plus urgentes.
Une Franc-Maçonnerie qui ne chercherait plus à fabriquer des esprits
Dans ce futur, une Franc-Maçonnerie intelligente ne chercherait donc probablement pas à rivaliser avec l’école, l’université, l’intelligence artificielle ou le transhumanisme. Elle chercherait ailleurs sa raison d’être. Elle pourrait devenir une institution de formation du caractère. Une pédagogie de la responsabilité. Une école de la relation. Un laboratoire du symbolique. Un lieu où l’on apprend à vivre avec sa propre puissance. Son objectif ne serait plus : « devenir plus intelligent » mais : « devenir digne de son intelligence ».
Cette phrase pourrait constituer le véritable programme maçonnique du XXIᵉ siècle augmenté.
Le futur maçonnique pourrait finalement être plus ancien qu’on ne l’imagine
Scène futuriste conçue par l’intelligence artificielle (IA).
Il y aurait alors un paradoxe magnifique. À mesure que l’humanité deviendrait technologiquement extraordinaire, la Franc-Maçonnerie pourrait redécouvrir des choses extrêmement anciennes.
Le silence.
Le geste.
Le symbole.
La parole donnée.
La fraternité.
La transmission.
La responsabilité.
La modération.
Le travail sur soi.
La présence à l’autre.
Autrement dit, le futur pourrait conduire la Franc-Maçonnerie à revenir à son essence. Ce qui paraissait autrefois lent deviendrait précieux. Ce qui paraissait archaïque pourrait devenir subversif. Ce qui paraissait irrationnel pourrait retrouver une fonction anthropologique. Ce qui semblait seulement symbolique pourrait redevenir expérientiel. La Franc-Maçonnerie n’aurait plus pour mission de rendre l’homme plus intelligent.
Elle aurait pour mission d’empêcher l’homme intelligent de devenir un monstre.
Pour terminer – Quand tous les hommes seront des génies, il faudra encore apprendre à être humain
La puce à 160, 180 ou 200 de QI relève encore de la science-fiction. Mais la question qu’elle permet de poser est profondément réelle. Que se passe-t-il lorsqu’une civilisation augmente sa puissance plus vite qu’elle n’augmente sa sagesse ?
L’humanité pourrait connaître une formidable accélération scientifique, économique, culturelle et technologique. Les systèmes éducatifs seraient transformés. Le travail serait profondément réorganisé. Les structures politiques devraient s’adapter. Les formes de manipulation deviendraient plus sophistiquées. La société serait probablement plus rationnelle sur certains points, mais pas débarrassée de ses passions, de ses conflits et de ses différences de valeurs. Et la Franc-Maçonnerie ? Elle pourrait disparaître. Elle pourrait se marginaliser. Elle pourrait devenir un club intellectuel pour surdoués. Ou bien elle pourrait connaître une renaissance spectaculaire. Tout dépendrait de ce qu’elle considérerait comme sa mission.
Si elle continue de se penser comme un lieu destiné principalement à transmettre des connaissances, elle risquerait de perdre une grande partie de sa pertinence dans un monde où chacun saurait apprendre presque instantanément. Mais si elle comprend que sa vocation profonde réside dans la transformation de l’être humain, alors son avenir pourrait être immense. Car plus nous augmenterons notre intelligence, plus nous aurons besoin de nous demander ce que nous faisons de cette intelligence. Plus nous augmenterons notre puissance, plus nous aurons besoin d’apprendre à la maîtriser. Plus nous nous libérerons des contraintes matérielles, plus nous serons confrontés à la question du sens.
Et plus nous serons capables de tout comprendre, plus nous découvrirons peut-être que certaines choses essentielles ne se comprennent pas seulement avec le cerveau.
Elles se vivent.
Elles se pratiquent.
Elles se transmettent.
Elles se construisent entre les êtres humains.
C’est peut-être là que se trouve le véritable paradoxe du transhumanisme : le jour où l’homme sera capable de devenir presque surhumain intellectuellement, il devra peut-être redécouvrir ce qui fait encore de lui un homme. Et peut-être que, dans ce monde-là, entre deux algorithmes, deux implants et deux intelligences artificielles, une vieille porte de temple continuera de s’ouvrir. Derrière cette porte, il n’y aura peut-être rien de plus extraordinaire qu’un groupe d’êtres humains assis en cercle, essayant encore, malgré leur intelligence immense, d’apprendre à mieux se connaître, à mieux se comprendre et à mieux s’aimer. Ce jour-là, la Franc-Maçonnerie n’aura pas été dépassée par le futur.
Il est des phrases qui ressemblent à des proverbes parce qu’elles semblent avoir été écrites pour traverser les siècles. Pourtant, la formule de François de La Rochefoucauld n’est pas, à proprement parler, un proverbe populaire : c’est une maxime morale, c’est-à-dire une observation brève et incisive sur les mécanismes cachés du cœur humain. Elle porte le numéro 122 dans les éditions courantes des Réflexions ou sentences et maximes morales : « Si nous résistons à nos passions, c’est plus par leur faiblesse que par notre force. »
Derrière cette phrase se trouve une question dérangeante : lorsque nous croyons avoir triomphé de nous-mêmes, avons-nous réellement fait preuve de volonté, ou bien la passion qui nous sollicitait s’était-elle simplement affaiblie ?
Une maxime née dans les salons
François-VI-de-La-Rochefoucauld.
François VI, duc de La Rochefoucauld, naît en 1613 dans une grande famille aristocratique et meurt à Paris en 1680. Il fut successivement homme de cour, militaire, conspirateur, frondeur, blessé de guerre, amant de la duchesse de Longueville et, plus tard, moraliste et écrivain. Son existence fut donc loin d’être celle d’un observateur retiré du monde : il connut les intrigues politiques, les rivalités de pouvoir, les fidélités intéressées et les passions amoureuses.
La Fronde, à laquelle il participa contre le pouvoir royal, constitua pour lui une expérience décisive. Après l’échec de cette révolte nobiliaire, La Rochefoucauld se retira progressivement de l’action politique et fréquenta les salons parisiens. C’est notamment chez la marquise de Sablé que ses réflexions furent discutées, corrigées et polies. Le salon de Madame de Sablé était consacré à l’art de la maxime, cette forme littéraire qui cherchait à condenser en quelques mots une vérité psychologique. La marquise elle-même écrivit des maximes et entretint des relations intellectuelles avec Pascal, Arnauld, Nicole et plusieurs moralistes de son temps.
L’histoire éditoriale du livre est déjà une petite aventure. Un recueil circula en Hollande en 1664 sans l’autorisation de La Rochefoucauld. La première édition autorisée des Réflexions, ou sentences et maximes morales parut la même année, mais fut datée de 1665 ; elle comportait 317 maximes et fut remaniée à plusieurs reprises jusqu’à l’édition de 1678. La Rochefoucauld ajouta, retrancha et reformula certaines pensées, comme si son propre ouvrage devait subir le même travail de polissage que l’âme humaine.
La maxime qui nous intéresse apparaît donc dans un ensemble consacré à l’examen des apparences, de l’amour-propre, de l’ambition, de l’amitié et des passions. Elle ne constitue pas un jugement moral prononcé de l’extérieur : elle est plutôt un miroir tendu à celui qui se croit vertueux.
Le piège de la victoire intérieure
La phrase est construite avec une grande précision :
« Si nous résistons… » La Rochefoucauld ne dit pas que nous résistons toujours. Il ne célèbre pas une humanité naturellement forte et maîtresse d’elle-même. Il pose une hypothèse : il peut nous arriver de ne pas céder à une passion.
« …à nos passions… » Le mot passion doit être compris dans son sens classique. Il ne désigne pas seulement l’amour ou le désir charnel, mais l’ensemble des mouvements qui nous emportent : colère, jalousie, ambition, envie, goût du pouvoir, besoin de reconnaissance, ressentiment ou désir de vengeance. Au XVIIe siècle, la passion est généralement pensée comme une force qui affecte l’âme et l’incline à agir. Chez La Rochefoucauld, elle est fréquemment reliée à l’amour-propre, c’est-à-dire à cette tendance à tout rapporter à soi. Les maximes présentent ainsi les passions comme les différentes expressions de l’amour-propre.
« …c’est plus par leur faiblesse… » Voilà le coup de théâtre. La passion n’a peut-être pas été vaincue. Elle s’est peut-être épuisée, déplacée ou trouvée un autre objet. L’ambitieux renonce parce qu’il n’a plus les moyens de réussir. Le colérique se calme parce que son adversaire s’est excusé. Le jaloux cesse de surveiller parce qu’il a découvert une nouvelle source d’inquiétude. Le gourmand résiste au dessert parce qu’il n’a plus faim. Dans tous ces cas, la victoire apparente de la volonté peut n’être que le résultat de l’affaiblissement du désir.
« …que par notre force. » La Rochefoucauld s’attaque ici à notre tendance à nous attribuer trop vite le mérite de nos bonnes actions. Nous aimons croire que nous sommes courageux, désintéressés et maîtres de nous-mêmes. Mais il arrive que notre vertu soit simplement favorisée par les circonstances.
Cette pensée ne signifie pas que tout effort moral est inutile. Elle invite plutôt à la prudence. Elle nous demande de ne pas confondre la disparition d’une tentation avec le véritable travail de transformation intérieure. Résister lorsque la passion est faible est relativement facile. La véritable épreuve commence lorsqu’elle demeure vive, séduisante et capable de nous offrir une récompense immédiate.
La leçon d’un moraliste qui se connaissait
La Rochefoucauld n’écrit pas comme un moraliste abstrait qui observerait l’humanité depuis une position de supériorité. Sa propre vie fournit le matériau de son œuvre. Il connut l’ambition politique, les intrigues de cour, les fidélités changeantes et les attachements amoureux. La Fronde fut pour lui une expérience de désillusion : il comprit que les grandes déclarations d’honneur pouvaient être mêlées au désir de gloire, au ressentiment et à l’intérêt personnel.
Le professeur Patrick Riley à Harvard
Il serait toutefois excessif de réduire chaque maxime à une confession autobiographique. La phrase ne signifie pas nécessairement : « La Rochefoucauld n’a jamais été capable de résister à ses passions. » Elle exprime plutôt une hypothèse générale sur l’être humain. L’un des intérêts de son œuvre est précisément de montrer que la lucidité morale ne consiste pas à se déclarer pur, mais à reconnaître les motifs mélangés qui nous font agir.
Dans une étude consacrée à La Rochefoucauld, le philosophe Patrick Riley souligne que cette maxime ne suppose même pas que nous résistions effectivement à nos passions. Elle montre surtout que, lorsque nous croyons leur résister, nous nous attribuons peut-être à tort une force de caractère que les circonstances ne justifient pas.
Il existe donc une ironie profonde dans cette sentence : même notre modestie peut devenir une nouvelle forme d’amour-propre. Nous pouvons être fiers de notre humilité, satisfaits de notre maîtrise et orgueilleux de ne pas céder à l’orgueil.
Une lecture à la lumière maçonnique.
Pour autant, la phrase trouve naturellement sa place dans une réflexion initiatique.
Le premier enseignement concerne la connaissance de soi. La franc-maçonnerie se présente comme un chemin de perfectionnement personnel fondé sur le travail, les symboles et l’examen intérieur. La Franc-maçonnerie insiste notamment sur l’initiation comme voie de progression personnelle et sur le rôle des outils symboliques dans le travail sur soi. Or, la maxime nous rappelle que nous ne nous connaissons pas aussi bien que nous le croyons. Il ne suffit pas de constater que nous ne sommes pas en colère pour conclure que nous sommes devenus tempérants. Il faut encore savoir si la colère a été réellement transformée ou si elle attend simplement une nouvelle occasion de se manifester.
La pierre brute offre une deuxième correspondance. Elle représente l’être humain dans son état inachevé, avec ses aspérités, ses habitudes et ses angles. Le travail maçonnique ne consiste pas à prétendre que la pierre est déjà parfaite, mais à reconnaître ce qui doit être dégrossi. La maxime de La Rochefoucauld pourrait ainsi être entendue comme un avertissement adressé à l’Apprenti : ne prends pas l’absence momentanée d’un défaut pour sa disparition définitive.
Un Frère peut croire avoir vaincu son orgueil parce qu’il reste silencieux pendant une tenue. Mais pourquoi se tait-il ? Est-ce par respect de la parole d’autrui, ou parce qu’il sait que son intervention ne sera pas appréciée ? Un autre peut penser avoir surmonté son désir de pouvoir parce qu’il refuse une fonction. Mais refuse-t-il par sagesse, ou parce qu’il redoute l’échec et la responsabilité ? Dans les deux cas, le geste extérieur est identique ; seul un examen sincère permet d’en discerner le motif.
La tempérance constitue également une clé de lecture. Dans la tradition maçonnique, la maîtrise de soi ne signifie pas l’extinction de toute passion. Une personne totalement dépourvue de désir manquerait aussi d’énergie pour agir, créer, défendre la justice ou secourir les autres. Il s’agit plutôt d’ordonner les passions, de les soumettre à une finalité plus haute. Les textes de la tradition maçonnique anglo-saxonne recommandent d’ailleurs d’éviter l’intempérance et les excès, ce qui relève moins d’une suppression des forces intérieures que de leur gouvernement.
La force maçonnique n’est donc pas une dureté froide. Elle est la capacité de regarder ses propres mobiles sans complaisance. La colère peut devenir courage, l’ambition peut se transformer en désir de servir, le besoin de reconnaissance peut être converti en recherche du travail bien fait. Le but n’est pas de détruire toute passion, mais de ne plus en être l’instrument aveugle.
Deux exemples pour aujourd’hui
Prenons le cas d’une discussion sur les réseaux sociaux. Une personne reçoit une remarque agressive et décide de ne pas répondre. Elle peut croire avoir fait preuve de sagesse. Mais peut-être est-elle simplement fatiguée, ou certaine de ne pas pouvoir gagner le débat. La véritable maîtrise se vérifiera lorsque la provocation sera publique, injuste et particulièrement blessante.
Autre exemple : un responsable associatif ou maçonnique renonce à prendre la parole afin de laisser une place à un autre. Ce geste peut traduire une réelle fraternité. Mais il peut aussi cacher la peur d’être contredit, la crainte d’un jugement défavorable ou le désir de se donner une image de modestie. La maxime ne condamne pas le geste ; elle nous invite à en examiner la source.
C’est là que réside son actualité. Dans une époque qui valorise la maîtrise de soi, l’image de soi et la communication personnelle, nous confondons souvent la vertu avec son apparence. La Rochefoucauld nous apprend à nous méfier de nos propres récits héroïques.
Le miroir du temps
« Si nous résistons à nos passions, c’est plus par leur faiblesse que par notre force » ne nous enseigne pas le renoncement. Elle nous enseigne la lucidité. Elle nous demande de ne pas nous attribuer trop rapidement une victoire et de distinguer la passion qui s’est éteinte de celle que nous avons véritablement transformée.
Pour le Franc-maçon, cette maxime pourrait devenir une question de travail personnel : quelle passion ai-je réellement maîtrisée, et laquelle s’est simplement retirée en attendant son heure ?
Le maillet et le ciseau ne servent pas à nier la matière, mais à la travailler. De la même manière, l’initié ne devient pas un être sans passions. Il apprend à les reconnaître, à les mesurer et à les orienter. La véritable force ne consiste peut-être pas à ne rien désirer, mais à ne plus être entièrement gouverné par ce que l’on désire.
Et si, parfois, nos passions sont trop faibles pour nous vaincre, il nous appartient encore de ne pas prendre cette facilité pour de la vertu.