Dans le cadre d’une série d’entretiens sur les grands débats qui traversent la Franc-maçonnerie contemporaine, nous avons rencontré Robert Mingam, Franc-maçon depuis des décennies. Connu pour sa franchise et sa profonde exigence spirituelle, il accepte de s’exprimer publiquement sur un sujet qui reste l’un des plus sensibles de l’Ordre : la régularité. Entretien sans concession.
Monsieur Mingam, vous qualifiez la régularité de « principal facteur de division préjudiciable à notre Ordre ». Pourquoi un tel jugement ?
Robert Mingam : Ce simple mot éveille en moi des années de souffrance morale et de révolte. Il m’a fallu travailler longtemps sur moi-même pour en extirper l’essence positive. Il est à l’origine de tous mes doutes. Et aujourd’hui encore, après tout ce temps passé sur nos colonnes, après avoir rempli tous les offices et devoirs de charge, je ne me suis toujours pas résigné à tout accepter de cet Ordre dont je ne respecte que l’esprit. Suis-je pour autant un mauvais Maçon ? Je me pose encore la question.
Vous avez donc vécu cette question de la régularité comme une forme de conditionnement ?
Robert Mingam : Pendant dix-huit ans, on a voulu me faire croire qu’être soumis à la Grande Loge d’Angleterre et nommer Dieu Grand Architecte de l’Univers faisait de moi un maçon respectable. On m’a appris à déconsidérer tout prétendu maçon qui ne suivrait pas aveuglément sa règle dite en douze points qui, après mûres réflexions, s’est avérée n’être qu’un règlement. On a cherché à me convaincre que les femmes ne pouvaient partager nos travaux sous le prétexte futile qu’elles n’apportent que conflits de personnes.
Un maçon libre doit-il toujours se soumettre ? Un maçon libre peut-il aujourd’hui rester Maçon ? Voilà les questions qui me hantent.
Comment réagissez-vous à la formule classique : « Mes Sœurs et mes Frères me reconnaissent pour tel » ?
Robert Mingam : À la question « êtes-vous Franc-maçon ? », on m’a enseigné de répondre : « mes Sœurs et mes Frères me reconnaissent pour tel ». Les mots, les signes et les attouchements ne devraient-ils pas suffire à cette reconnaissance, puisqu’ils sont tirés de nos rituels communs et réputés secrets ?
Cependant, si nous maçons nous satisfaisons des réponses apportées par ce succinct tuilage, il en va tout autrement pour les obédiences qui sont censées nous administrer. Car si traditionnellement sept Sœurs ou Frères régulièrement initiés et élevés au grade de Maître peuvent légitimement créer une Loge juste et parfaite, si trois ateliers peuvent s’organiser en Grande Loge dite « régulière » et donc former une obédience, celle-ci sera toujours considérée comme irrégulière tant que d’autres Grandes Loges, plus anciennes, ne l’auront pas reconnue pour telle.
Cette « oligarchie autoproclamée » que vous évoquez, vous la jugez utile ou dangereuse ?
Robert Mingam : Cette oligarchie autoproclamée peut être utile pour garantir les valeurs de l’Ordre contre toute dérive sectaire – quoi que ! – mais pour toute Grande Loge qui se considérerait légitime et régulière, cette reconnaissance est la condition nécessaire à sa survie. Si les Grandes Loges se définissent certains critères qui leur sont propres, comme un rite ou un certain niveau de spiritualité, elles se doivent cependant d’adopter un schéma directeur compatible avec celui des autres administrations maçonniques.
C’est pourquoi, quelle que soit la langue et le rite choisi, nous nous reconnaissons grâce à la fonction fédératrice de l’Esprit Maçonnique Mondial qui règne dans nos Loges, d’où la nécessité de ne pas altérer inconsidérément nos rituels. Malheureusement, certaines Grandes Loges, et non des moindres, font du protectorat une affaire personnelle en s’excommuniant les unes les autres, ou en se liguant pour écarter les impudents qui oseraient revendiquer le droit d’exister indépendamment de leur juridiction.
Le Grand Orient de France et le Droit Humain ont-ils particulièrement souffert de cette situation ?
Robert Mingam : Ainsi, avant de devenir la plus grande obédience française, le Grand Orient, qui en 1877 refusa l’allégeance à la Grande Loge d’Angleterre en proposant le choix de la laïcité, fut considéré – et l’est encore aujourd’hui – comme irrégulier par la maçonnerie mondiale. Pour des raisons différentes, le Droit Humain a lui aussi souffert de ce même ostracisme avant de se soumettre à lui pour s’en faire reconnaître !On nous parle de maçonnerie « traditionnelle voire spiritualiste », attachée aux anciens principes généraux de l’Ordre, opposée à une maçonnerie « progressiste et libérale », ayant un point de vue plus social sur ces mêmes principes. Cependant, même si ces deux points de vue amènent à des controverses parfois assez vives, les tendances qui s’expriment ne font jamais oublier aux uns et aux autres que ce qui les réunit – c’est-à-dire la fraternité – est plus important que ce qui les sépare.
Pour vous, la Franc-maçonnerie ne doit donc pas se réduire à une structure administrative ?
Robert Mingam : À mon sens, la Franc-maçonnerie n’est et ne peut pas n’être « qu’administrative et obédientielle ». La légitimité est accordée à qui reçoit et transmet ses principes, ses valeurs, et respecte ses rituels. Je veux espérer qu’aujourd’hui, la régularité n’est pas qu’appartenir à une administration puissante et organisée dont les dirigeants, comme nos élus politiques, se prétendent parfois les porte-parole.
Personnellement, je me refuse de n’être qu’un maçon séculier travaillant au progrès de l’humanité, et c’est pourquoi je répugne à réfléchir sur les questions sociales politiquement ciblées et parfois trompeusement maçonniques proposées par nos obédiences. Ce n’est pas que je m’en désintéresse pour autant, mais si je dois m’engager socialement ou politiquement, je préfère être libre, et certainement plus opératif, en adhérant à des mouvements sociaux plus spécialisés que la maçonnerie.
Quelle place accordez-vous au spirituel dans tout cela ?
Robert Mingam : Je souhaite continuer d’appartenir à cette fraternité de « maçons dits réguliers », c’est-à-dire attachés aux valeurs d’une règle spirituelle et initiatique. Si pour moi la maçonnerie n’est pas une religion, « elle se doit d’être la tolérance religieuse », c’est-à-dire « qu’elle doit avoir pour toutes les religions une sympathie générale, et pour chacune le respect que lui impose l’élément de vérité qu’elle renferme ».
Pour être contre quelque chose, il faut en avoir plus qu’une intuitive connaissance, et surtout ne pas confondre le symbole avec l’une de ses interprétations plus ou moins corrompue. Je prendrai pour exemple la Bible ou tout autre livre réputé sacré, généralement posé sur l’autel des serments de nos Loges, sous le compas et l’équerre au degré d’Apprenti. Bien qu’emblématique d’une révélation religieuse, elle symbolisait tout autre chose pour les maçons d’hier, grands bâtisseurs de nos cathédrales.
L’Ancien Testament pouvait représenter la vie pré-initiatique et profane, l’histoire sombre de l’humanité avec ses passions et ses erreurs. Puis venait la révélation, c’est-à-dire l’initiation à une autre perception de l’existence par un message, un vécu ou une expérience. Le Nouveau Testament pouvait lui-même symboliquement représenter la vie post-initiatique du maçon, ses doutes, ses interrogations, la diversité de ses enseignements. L’ouverture sur le prologue de saint Jean symbolisait la lumière, c’est-à-dire l’illumination par une certaine connaissance acquise au contact de cette « parole » qui élève l’âme et enrichit l’esprit.
Les maçons quelque peu hérétiques du Moyen Âge voyaient dans la Bible tout autre chose que la religion officielle de leur pays, mais ils se devaient d’en respecter la forme et d’en symboliser l’esprit. C’est pourquoi, dans certaines de nos Loges, la présence d’un livre blanc sur les Grandes Constitutions posé sur l’autel des serments me gêne considérablement.
Est-ce au nom de la liberté de conscience que nous devons pervertir ce spirituel héritage qui nous a été confié, ou pour satisfaire au plus grand nombre et faire de notre Ordre un outil de pouvoir ?
En conclusion, quel regard portez-vous sur la régularité d’aujourd’hui ?
Robert Mingam : En résumé, la régularité ne dépend malheureusement plus du suivi de la règle édictée par les Landmarks, anciens devoirs des compagnons bâtisseurs, mais d’une politique plus pragmatique dérivant sensiblement de son objet. Trop idéaliste peut-être, je me suis toujours attaché à ne voir que ce pourquoi j’étais entré en maçonnerie. Et si j’ai pu avoir la faiblesse d’accepter certains artifices du pouvoir, ceux-ci ne m’ont encore jamais corrompu.
Parfois déçu par les hommes qui ont accompagné ma quête, jamais je ne l’ai été par l’idéal qui m’a été proposé lors de mon initiation. Mais la régularité d’aujourd’hui n’est plus celle d’autrefois, j’en ai bien peur !
Je reste cependant convaincu que l’esprit maçonnique, lorsqu’il est vécu avec sincérité et exigence intérieure, transcende toutes les querelles de reconnaissance. C’est cet esprit que je continue de servir, au-delà des étiquettes et des administrations. Car au fond, ce qui fait un vrai Maçon, ce n’est pas le tampon d’une obédience, mais la lumière qu’il porte en lui et qu’il sait transmettre.
Merci, Robert Mingam, pour cette parole libre et engagée.
Cet entretien nous rappelle que, derrière les débats institutionnels, la Franc-maçonnerie reste avant tout une quête intérieure. Une quête que certains frères, comme Robert Mingam, entendent préserver coûte que coûte.
Le vendredi 13 reste, dans l’imaginaire collectif, une date chargée de superstition et de crainte. Associé à la malchance, au malheur ou à des événements funestes, il suscite encore aujourd’hui des réactions irrationnelles chez de nombreuses personnes. Pourtant, derrière cette peur populaire se cache une histoire complexe, marquée par un épisode dramatique du 13e siècle et, plus largement, par une symbolique riche que la Franc-maçonnerie a su intégrer et transformer. Loin d’être un jour de malédiction, le vendredi 13 peut devenir, pour le franc-maçon, une occasion de réflexion sur la lumière, l’équilibre et la maîtrise de soi.
L’origine historique du vendredi 13 : l’arrestation des Templiers
L’association du vendredi 13 à la malchance trouve son origine la plus célèbre dans les événements du vendredi 13 octobre 1307. Ce jour-là, sur ordre du roi de France Philippe IV le Bel, les Templiers de tout le royaume sont arrêtés simultanément à l’aube. Des milliers de moines-chevaliers sont saisis dans leurs commanderies, leurs biens confisqués et leurs archives scellées. L’opération, préparée dans le plus grand secret par Guillaume de Nogaret, constitue l’un des coups de force les plus spectaculaires du Moyen Âge.
Les Templiers, ordre militaire et religieux puissant, étaient devenus trop riches et trop indépendants aux yeux de la couronne. Accusés d’hérésie, de sodomie, d’idolâtrie et de pratiques secrètes, ils furent soumis à la torture et à un procès inique. Leur dernier grand maître, Jacques de Molay, fut brûlé vif sur l’île aux Juifs à Paris en 1314. Selon la légende, il lança depuis le bûcher une malédiction contre le roi et le pape, prophétisant leur mort prochaine. Philippe le Bel et Clément V moururent effectivement dans l’année qui suivit.
Cet épisode dramatique marque profondément la mémoire collective. Il est souvent cité comme la source principale de la superstition du vendredi 13, même si d’autres facteurs (la Cène avec treize convives, Judas étant le treizième, ou des traditions nordiques) ont également contribué à forger cette crainte.
Les Templiers et leur héritage symbolique dans la Franc-maçonnerie
La Franc-maçonnerie entretient avec l’ordre du Temple un rapport à la fois historique et symbolique. Il n’existe pas de filiation directe et prouvée entre les Templiers médiévaux et les premières loges maçonniques du 17e et 18e siècles. Cependant, dès les origines de la Franc-maçonnerie spéculative, de nombreux rites et grades ont intégré l’héritage templier comme un élément essentiel de leur imaginaire initiatique.
Dans le Rite Écossais Ancien et Accepté, plusieurs degrés font explicitement référence à la chevalerie templière. Le Rite de York, très pratiqué dans le monde anglo-saxon, comporte un ordre des Chevaliers Templiers. Ces grades évoquent la défense de la foi, le courage face à l’adversité et la transmission d’un savoir ésotérique secret. Les Francs-maçons y voient souvent une métaphore de leur propre quête : la recherche de la parole perdue, la reconstruction du temple intérieur et la fidélité à un idéal supérieur.
Le vendredi 13 devient ainsi, dans cette perspective, le symbole d’une persécution injuste contre ceux qui détenaient un savoir spirituel et initiatique. Jacques de Molay, figure tragique et héroïque, incarne le martyr de la lumière face à l’obscurantisme du pouvoir temporel. De nombreux francs-maçons voient dans cet épisode une invitation à la vigilance et à la défense des valeurs de tolérance et de liberté.
Le nombre 13 dans la symbolique maçonnique
Le nombre 13 occupe une place particulière dans la symbolique maçonnique, bien loin de toute connotation négative. Il est souvent associé à la transformation, à la mort et à la renaissance, thèmes centraux du parcours initiatique.
Dans de nombreux rites, le chiffre 13 apparaît comme un nombre sacré. Il évoque les treize colonies américaines qui proclamèrent leur indépendance en 1776, événement fortement marqué par l’influence maçonnique. Il rappelle également les treize marches de certains escaliers symboliques ou les treize bougies utilisées dans certaines cérémonies. Dans la tradition ésotérique, le 13 représente le passage d’un cycle à un autre, la fin d’une phase et le début d’une nouvelle.
Pour le franc-maçon, le 13 n’est donc pas un chiffre de malheur, mais un nombre de mutation et d’élévation. Il invite à dépasser la peur irrationnelle pour embrasser le changement conscient. Vendredi 13 peut ainsi devenir un jour propice à la méditation sur les cycles de la vie, sur la résilience et sur la lumière qui surgit des épreuves.
La Franc-maçonnerie face à la superstition
La Franc-maçonnerie, depuis ses origines, s’est construite sur les piliers de la raison, de la science et de la recherche de la vérité. Elle rejette les superstitions et les peurs irrationnelles qui enchaînent l’esprit humain. Le franc-maçon est appelé à devenir libre, éclairé et maître de ses passions. La superstition du vendredi 13, comme toutes les autres, est vue comme une forme d’obscurité dont il convient de se libérer.
De nombreux francs-maçons soulignent que la véritable malchance réside dans l’ignorance et la peur, non dans un jour du calendrier. En loge, le travail symbolique vise précisément à transformer les ténèbres en lumière. Le vendredi 13 offre alors une belle occasion de réflexion collective : comment vaincre les peurs ancestrales ? Comment transformer un symbole négatif en vecteur de conscience ?
Certaines loges organisent même des tenues ou des événements spécifiques le vendredi 13, afin de réhabiliter la date et d’en faire un moment de fraternité et de partage. Ces initiatives montrent que la Franc-maçonnerie ne subit pas les mythes populaires : elle les transcende par la lumière de l’initiation.
Vendredi 13 dans la pratique maçonnique contemporaine
Vendredi 13 la Cène avec le Christ – Crédit photo Pixabay
Dans la Franc-maçonnerie d’aujourd’hui, le vendredi 13 est souvent vécu avec humour et sérénité. De nombreuses loges, particulièrement en France et dans les pays latins, tiennent leurs travaux ce jour-là sans aucune appréhension. Certains frères y voient même un clin d’œil bienveillant du destin : un jour où la lumière doit briller plus fort pour dissiper les ombres de la superstition.
Certaines obédiences profitent du vendredi 13 pour organiser des conférences publiques, des portes ouvertes ou des événements culturels, transformant ainsi une date crainte en occasion de dialogue et de transmission.
Transformer la peur en lumière
Le vendredi 13, loin d’être un jour de malédiction, peut devenir pour le franc-maçon un puissant symbole de résilience et de renaissance. L’arrestation des Templiers rappelle que les forces de l’obscurité peuvent frapper ceux qui portent la lumière, mais elle rappelle aussi que l’esprit initiatique survit à toutes les persécutions.
En travaillant sur le nombre 13, sur l’héritage templier et sur la maîtrise de la peur, la Franc-maçonnerie transforme un mythe populaire en outil de progression spirituelle. Elle invite chacun à devenir son propre Jacques de Molay : fidèle à ses idéaux, courageux face à l’adversité, et porteur d’une lumière que nulle persécution ne peut éteindre.
Ainsi, lorsque le calendrier affiche un vendredi 13, le franc-maçon ne tremble pas. Il sourit, allume sa bougie intérieure et poursuit son travail. Car la véritable initiation consiste précisément à faire de chaque jour, même le plus chargé de légendes sombres, une étape vers plus de lumière, plus de sagesse et plus d’harmonie.
Vendredi 13 n’est pas une malédiction. C’est, pour qui sait voir, une invitation à la lumière.
Le Cercle Culturel Languedocien de Montpellier a le plaisir d’annoncer une conférence publique exceptionnelle qui se tiendra le samedi 21 février 2026 à 14 heures dans ses locaux. Organisée en partenariat avec la librairie Sauramps, bien connue des Montpelliérains, cette rencontre mettra à l’honneur le poète, dramaturge, romancier et essayiste Jean-Pierre Siméon autour du thème « Poésie et Spiritualité ».
Cette manifestation culturelle, ouverte à toutes et à tous, s’inscrit pleinement dans la dynamique de communication impulsée par le Grand Maître de la Grande Loge de France, Jean-Raphaël Notton, sous le mot d’ordre « Osez pousser les Portes ! ». Elle témoigne de la volonté d’ouvrir les espaces de réflexion et de partage au-delà des cercles initiatiques, afin de faire rayonner les valeurs humanistes et spirituelles au cœur de la cité.
Le Cercle Culturel Languedocien : un lieu de rencontres et de partage
Le Cercle Culturel Languedocien, rattaché à la Respectable Loge Saint-Jean de la Méditerranée de la Grande Loge de France, est un espace vivant de culture et de dialogue. Fidèle à l’esprit maçonnique d’ouverture et de transmission, il organise régulièrement des événements publics qui permettent à un large public de découvrir des thématiques riches, croisant art, philosophie et quête de sens. Cette conférence s’inscrit dans cette tradition d’accueil et d’échange, où la Franc-maçonnerie se fait passeur de lumière vers la société tout entière.
Jean-Pierre Siméon : une voix majeure de la poésie contemporaine
Jean-Pierre Siméon
Jean-Pierre Siméon est l’une des figures les plus marquantes de la poésie et du théâtre français contemporains. Né en 1950 à Paris, il grandit dans une famille marquée par la littérature et les arts. Son père, Roger Siméon, poète et cadre au ministère de l’Éducation nationale, lui dédie un recueil avec ces mots touchants : « À mon fils, plus proche peut-être encore par le chant que par le sang. » Son oncle, le peintre Michel Siméon, fréquentait les grands noms de l’avant-garde artistique, offrant au jeune Jean-Pierre un environnement créatif stimulant.
Agrégé de lettres modernes en 1974, Jean-Pierre Siméon enseigne, crée des revues, fonde des maisons d’édition et s’engage très tôt dans la promotion de la poésie. Il devient directeur artistique du Printemps des Poètes de 2001 à 2017, puis directeur de collection aux éditions Gallimard. Son œuvre, traduite en de nombreuses langues, lui a valu de prestigieuses distinctions : Prix Théophile Briant (1978), Prix Maurice Scève (1981), Prix Antonin Artaud (1984), Prix Guillaume Apollinaire (1994), Prix Max-Jacob (2006), Grand Prix de Poésie de l’Académie Française (2022) et bien d’autres.
Poète, dramaturge et essayiste, il est notamment l’auteur de Stabat Mater Furiosa, pièce jouée dans plus de vingt-deux pays, et de nombreux recueils salués par la critique. Sa réflexion sur la poésie dépasse largement le cadre esthétique pour toucher à l’éthique, à la politique et à la spiritualité.
Poésie et Spiritualité : les axes de réflexion de Jean-Pierre Siméon
Pour Jean-Pierre Siméon, la poésie n’est pas seulement une forme littéraire : elle est une éthique de vie, une manière d’être au monde. Comme l’écrivait Charles Baudelaire, « ce qui est créé par l’esprit est plus vivant que la matière ». À travers son œuvre et ses engagements, il développe une véritable spiritualité incarnée, loin de tout mysticisme abstrait.
Trois axes majeurs traversent sa pensée :
Le réel et son dépassement : la poésie invite à dépasser les évidences et les apparences pour révéler « la part manquante du réel ». Elle propose un regard neuf sur le monde, capable de réenchanter l’existence sans la trahir.
Le langage et sa puissance : le poète interroge l’ambivalence du langage, à la fois outil de lien social et risque d’abstraction. La poésie fait effraction dans les discours réducteurs pour redonner vie et sens à notre rapport au monde.
Art et nature : l’art, et particulièrement la poésie, doit rester au service de la nature et du vivant. Il interroge le sacré sans artifice, cherchant à restaurer une harmonie perdue entre l’homme et son environnement.
Jean-Pierre Siméon définit la poésie comme un « extraordinaire accélérateur de la conscience ». Elle ouvre à une autre façon de dire et de vivre le réel, dans une démarche humaniste profondément incarnée. Ni purement mystique ni métaphysique, elle est « une manière d’être, de s’habiter soi-même, d’habiter le monde », pour reprendre les mots du poète Georges Perros.
Dans le sillage de « Osez pousser les Portes ! »
Cette conférence s’inscrit directement dans l’appel lancé par le Grand Maître Jean-Raphaël Notton : « Osez pousser les Portes ! ». Il s’agit d’inviter le public à franchir le seuil de lieux de réflexion et de culture, à découvrir des univers riches de sens et à participer à un dialogue ouvert. La Franc-maçonnerie, fidèle à ses valeurs de tolérance, de recherche de vérité et d’humanisme, se réjouit de partager ces moments avec la cité.
La rencontre avec Jean-Pierre Siméon offre ainsi une belle occasion de croiser poésie, spiritualité et engagement citoyen, dans un esprit de partage et d’élévation commune.
Informations pratiques
La conférence aura lieu le samedi 21 février 2026 à 14 heures au Cercle Culturel Languedocien de Montpellier, situé au 2546, avenue de Maurin, 34 070 Montpellier.L’entrée est libre, mais l’inscription est recommandée pour faciliter l’organisation.
Les réservations se font via le lien indiqué sur l’affiche ou par mail à l’adresse gldf.montpellier@gldf.org.
Cette manifestation est organisée en partenariat avec la librairie Sauramps, qui sera présente pour proposer les ouvrages de Jean-Pierre Siméon et d’autres auteurs autour de la poésie.Venez nombreux découvrir ou redécouvrir une parole poétique vivante, engagée et profondément spirituelle. Dans un monde souvent bruyant, la poésie offre un espace de silence fertile où l’âme peut respirer et la conscience s’élargir. Poussez la porte : la lumière est au rendez-vous ! Le Cercle Culturel Languedocien de Montpellier et la Grande Loge de France vous attendent avec joie pour ce moment de partage et d’élévation.
Lao Tseu, figure légendaire de la sagesse chinoise, incarne une voie de connaissance qui transcende les mots et invite à l’expérience directe de l’harmonie universelle. Contemporain probable de Confucius (milieu du 5e au milieu du 4e siècle avant J.-C.), il est souvent présenté dans les récits traditionnels comme un maître dont l’ascendant spirituel impressionna profondément le grand penseur confucéen. Différents textes anciens témoignent de cette rencontre, où Confucius aurait reconnu en Lao Tseu un être d’une profondeur exceptionnelle.
Lao Tseu, le sage extraordinaire et ordinaire
Lao-Tseu
Selon la tradition, Lao Tseu naît dans des circonstances merveilleuses : passage d’une comète ou ingestion par sa mère d’une prune magique. Il vient au monde avec des cheveux blancs et une barbe, d’où son nom « Lao », qui signifie « l’ancien ». Ses lobes d’oreilles très longs, symbole oriental de grande sagesse, renforcent cette image surnaturelle. Pourtant, loin de toute théâtralité, Lao Tseu apparaît comme quelqu’un d’extraordinairement ordinaire. Il est le porte-parole de la vie elle-même : il ne l’embellit pas, ne la choisit pas, il l’accepte simplement telle qu’elle est.
Durant toute son existence, Lao Tseu ne fit rien d’autre que vivre dans la sérénité. Pas de grands discours, pas d’écrits initiaux, rien qui cherche à impressionner. Ses disciples n’apprenaient pas par des paroles, mais par la simple présence. Ils vivaient auprès de lui, s’imprégnaient de son être, devenaient de plus en plus silencieux. C’est dans ce silence que Lao Tseu les touchait véritablement. On perçoit ici l’importance de l’invisible et de l’éthéré, si caractéristique de la civilisation orientale, et qui résonne profondément avec la démarche initiatique de la Franc-maçonnerie, où le travail intérieur prime souvent sur la parole profane.
La rencontre légendaire avec Confucius
Les récits anciens rapportent que Confucius, en quête de sagesse, rendit visite à Lao Tseu. Impressionné par sa profondeur, il aurait reconnu en lui un maître véritable. Ces rencontres, bien que légendaires, soulignent un dialogue entre deux approches complémentaires : la voie confucéenne de l’ordre social et rituel, et la voie taoïste de l’harmonie naturelle. Dans la Franc-maçonnerie, cette complémentarité évoque le juste équilibre entre la rigueur de l’équerre et la liberté du compas, entre la forme et l’esprit.
Le départ et la naissance du Tao Te King
À l’âge de quatre-vingt-dix ans, Lao Tseu décida de se retirer du monde. Il prit congé de ses disciples et, chevauchant un bœuf, se dirigea vers les collines de l’Himalaya pour mourir dans la solitude. Arrivé à la frontière, le garde-frontière – l’un de ses disciples selon la légende – refusa de le laisser passer sans qu’il transmette son enseignement. Emprisonné par son propre disciple, Lao Tseu accepta d’écrire. En trois jours seulement, il composa le Tao Te King, le « Livre de la Voie et de la Vertu », son testament philosophique.
Dès la première phrase, l’avertissement est clair : « Le Tao qu’on tente de saisir n’est pas le Tao lui-même ; le nom qu’on veut lui donner n’est pas son nom adéquat. » Toute vérité énoncée devient immédiatement fausse. On ne peut l’enseigner, on peut tout au plus l’indiquer par l’exemple de sa vie. Cette idée trouve un écho puissant dans la Franc-maçonnerie : le véritable secret maçonnique est incommunicable par les mots ; il se vit et se révèle dans le silence du temple et le travail sur soi.
Le Tao : la Voie indicible
Le Tao est le principe primordial, indicible et non statique. Il est la mère de l’univers, grandeur ineffable. Comme l’écrit Lao Tseu au chapitre 25 : « Il y avait quelque chose d’indéterminé avant la naissance de l’univers. Ce quelque chose est muet et vide. Il est indépendant et inaltérable. Il circule partout, sans se lasser jamais. »
Dans la tradition maçonnique, ce Tao évoque le GADLU, le Grand Architecte de l’Univers : un principe créateur au-delà de tout nom, que le Franc-maçon cherche à approcher par le symbole et l’harmonie plutôt que par la définition dogmatique.
Yin et Yang : l’équilibre dynamique
Le Tao Te King développe le principe du Yin et du Yang, relation toujours relative et dynamique. Opposition, interdépendance, croissance-décroissance et transformation : ces quatre aspects permettent de comprendre les phénomènes du monde. Au chapitre 2, Lao Tseu illustre cette complémentarité :
« L’être et le néant s’engendrent Le facile et le difficile se complètent Le long et le court se définissent l’un par l’autre Le haut et le bas s’inclinent l’un vers l’autre La voix et le son s’harmonisent L’avant et l’après se suivent. »
Cette recherche d’équilibre dans le mouvement rappelle fortement la symbolique maçonnique des deux piliers du temple, Jakin et Boaz, ou du pavement mosaïque noir et blanc. Le Franc-maçon apprend à naviguer entre les opposés sans s’y perdre, en cherchant la voie du milieu, synthèse vivante plutôt que compromis.
Le non-agir (Wu Wei) : la voie de l’eau
L’un des enseignements les plus profonds de Lao Tseu est le Wu Wei, le « non-agir ». Il ne s’agit pas d’inaction passive, mais d’une action alignée sur le flux naturel des choses, sans force ni résistance inutile. Lao Tseu compare cette sagesse à l’eau : elle favorise tout sans rivaliser, occupe la position la plus basse et reste pourtant la plus puissante.
Chapitre 8 : « La bonté suprême est comme l’eau qui favorise tout et ne rivalise avec rien. En occupant la position dédaignée de tout humain, elle est proche du Tao. »
Ce principe résonne avec la Franc-maçonnerie : le Franc-maçon apprend à se soumettre à la volonté du GADLU plutôt qu’à imposer la sienne. Le « lâcher-prise » face aux épreuves, l’économie d’énergie vitale, la patience du Compagnon qui polit sa pierre sans précipitation, tout cela fait écho au Wu Wei. Comme l’eau, le Franc-maçon se faufile, humble et efficace, pour accomplir l’œuvre collective.
L’homme entre ciel et terre : harmonie des énergies
Pour Lao Tseu, l’être humain est le lien entre la terre (Yin, manifesté) et le ciel (Yang, éthéré). L’équilibre de ces deux forces assure santé et sérénité. Trop ancré dans la matière, l’homme devient rigide et craintif ; trop élevé dans l’abstraction, il perd contact avec le réel. La voie du Tao invite à l’harmonie.
Chapitre 33 : « Qui connaît autrui est intelligent, qui se connaît est éclairé. Qui vainc autrui est fort, qui se vainc soi-même a la force de l’âme. »
Cette connaissance de soi et cette maîtrise intérieure sont au cœur du chemin maçonnique. Le travail sur les outils (équerre, compas, niveau) vise précisément cet équilibre entre forces contraires.
Échos maçonniques : une sagesse universelle
Bien que née en Orient, la pensée de Lao Tseu trouve des résonances profondes avec la tradition initiatique occidentale. Le Tao, principe ineffable, évoque le GADLU au-delà de tout nom. Le Yin et le Yang rappellent la dualité unifiée du temple maçonnique. Le Wu Wei fait écho à l’acceptation de la volonté supérieure et au travail silencieux en loge. Le silence comme vecteur de transmission rappelle les moments de recueillement et de contemplation initiatique.
La Franc-maçonnerie, dans sa quête d’universalité, reconnaît volontiers ces ponts. Certaines approches ésotériques maçonniques ont d’ailleurs intégré des éléments taoïstes, voyant dans le Tao une expression de la Lumière perdue que le Franc-maçon cherche à retrouver. Au-delà des cultures, il existe un fil d’or de sagesse : harmonie, équilibre, humilité et alignement avec le Grand Tout.
Conclusion : une invitation pour le Franc-maçon d’aujourd’hui
Lao Tseu nous laisse un enseignement d’une richesse infinie, bien au-delà de ce modeste exposé. Chapitre 41 : « Lorsqu’un esprit supérieur entend le Tao, il le pratique avec zèle. Lorsqu’un esprit moyen entend le Tao, tantôt il le conserve, tantôt il le perd. Lorsqu’un esprit inférieur entend le Tao, il en rit aux éclats. S’il n’en riait pas, le Tao ne serait plus le Tao. »
Le Franc-maçon d’aujourd’hui peut y puiser une source vive : cultiver le silence intérieur, rechercher l’équilibre dynamique, pratiquer le non-agir créateur, et se souvenir que la véritable Lumière se révèle dans l’humilité et l’harmonie. Comme l’eau, le sage – et le Franc-maçon – suit la voie la plus naturelle, la plus basse, et pourtant la plus puissante.
Dans un monde souvent agité par les discours et les oppositions, la sagesse de Lao Tseu invite à revenir à l’essentiel : être présent, équilibré, et aligné sur la grande Architecture de l’Univers. C’est peut-être là le plus beau cadeau que la Franc-maçonnerie, dans son universalité, peut recevoir de cette antique tradition orientale.
Le Grande Oriente d’Italia, souvent désigné sous le sigle GOI ou « Palazzo Giustiniani », constitue l’obédience maçonnique la plus ancienne, la plus importante et la plus répandue en Italie. Fondée en mars 1805 au sein du Supremo Consiglio del 33e degré du Rite Écossais Ancien et Accepté, elle occupe une place centrale dans l’histoire de la Franc-maçonnerie italienne. Un livre récent, publié aux éditions Casa Mariana, vient éclairer d’un jour nouveau son héritage initiatique et ésotérique.
Intitulé Iniziazione ed Esoterismo tra Maestri Massoni del Grande Oriente d’Italia – Palazzo Giustiniani (GOI), cet ouvrage est le deuxième volume d’une collection consacrée à la Franc-maçonnerie entre ésotérisme, ritualité et symbolisme. Son auteur, le père Paolo M. Siano, y condense près de trente années d’études discrètes et approfondies.
Le contexte historique du Grande Oriente d’Italia
Rome,-Palais-Giustiniani-GOI
Le GOI naît dans un contexte particulièrement riche de l’histoire italienne. Dès sa fondation, il s’inscrit dans la continuité du Rite Écossais Ancien et Accepté tout en développant une identité propre. Au fil des décennies, il a traversé des périodes de reconnaissance internationale, des scissions et des recompositions. En avril 2023, il a retrouvé la reconnaissance officielle de la Grande Loge Unie d’Angleterre, retirée en 1993 lors de la création de la Gran Loggia Regolare d’Italia. Depuis 2023, les deux obédiences coexistent sous le regard de la Grande Loge mère anglaise. Plus récemment, en 2025, une vive querelle interne a opposé le GOI à son propre Rite Écossais, aboutissant à une séparation du Supremo Consiglio qui a rejoint la Gran Loggia Regolare d’Italia. Ces événements administratifs, souvent médiatisés, ne constituent cependant pas le cœur de l’ouvrage. L’auteur choisit délibérément de se concentrer sur l’essence immuable de l’obédience : son initiation et son ésotérisme.
Initiation et ésotérisme : le cœur de l’ouvrage
Divisé en douze chapitres, le livre explore les dimensions initiatiques et ésotériques à travers les écrits de Maîtres maçons du GOI eux-mêmes. Il aborde successivement l’illuminisme et le laïcisme, la ritualité, la mort initiatique, l’alchimie, l’hermétisme, la Qabbalah, la magie et la gnose. L’approche est rigoureuse : l’auteur s’appuie exclusivement sur des publications internes à l’obédience, offrant ainsi un regard authentique sur la manière dont les francs-maçons du GOI ont vécu et pensé leur engagement.
L’initiation y est présentée comme un processus de réveil de l’« Io » (le moi profond) et de l’état de conscience. Elle vise à développer les vertus, les facultés et les pouvoirs de l’esprit. La mort initiatique, thème récurrent, symbolise le passage nécessaire vers une nouvelle vie spirituelle. L’alchimie, l’hermétisme et la Qabbalah sont étudiés non comme des curiosités historiques, mais comme des outils vivants de transformation intérieure. La magie rituelle, quant à elle, est décrite comme une pratique visant à condenser des énergies subtiles, notamment à travers le Tableau de Loge, perçu comme un véritable condenseur capable d’attirer des influences spirituelles supérieures.
L’ésotérisme, dans cette perspective, n’est pas une simple connaissance occulte réservée à quelques-uns. Il constitue un enseignement suivi au sein de la Franc-maçonnerie, destiné au réveil de la personnalité initiatique. Il se distingue des écoles occultes extérieures tout en poursuivant le même objectif : l’éveil des pouvoirs de l’esprit.
L’appendice sur l’Ordine della Stella di Oriente
Un appendice particulièrement intéressant est consacré à l’Ordine della Stella di Oriente, un groupe paramaçonnique composé de francs-maçons du GOI et de femmes liées à eux (épouses, sœurs, compagnes, filles ou amies). Ce cercle, souvent méconnu, permet d’étendre l’étude de l’initiation et de l’ésotérisme au féminin. Les thèmes de la chaîne d’union, de l’énergie exponentielle générée par la solidarité initiatique, ou encore de l’androgynie divine y trouvent un écho particulier. L’auteur y voit une illustration concrète de la manière dont les principes ésotériques traversent les frontières du genre au sein de l’univers maçonnique italien.
L’ouvrage se clôt sur des photographies de parures maçonniques (capuchons, tabliers, écharpes) ayant appartenu à des Maîtres maçons aujourd’hui disparus, offrant un témoignage émouvant et matériel de cette transmission vivante.
Les « nouveautés » révélées après la publication
Après la parution du livre, l’auteur a poursuivi ses recherches dans les archives de la Rivista Massonica, organe officiel du GOI de 1966 à 1979, ainsi que dans les actes d’un colloque de l’Ordine della Stella di Oriente tenu en Sicile en 1995. Ces découvertes, qualifiées de « nouveautés », enrichissent encore la compréhension de la pensée ésotérique du GOI.
On y trouve notamment des réflexions sur le relativisme : l’absence de vérité absolue, statique ou objective, et l’idée que la vérité est mouvante, liée au progrès humain. L’ésotérisme y est présenté comme une poursuite d’études occultes visant le réveil initiatique. La magie rituelle est décrite avec précision : le Tableau de Loge y agit comme un condenseur d’énergies subtiles en résonance, attirant des influences spirituelles supérieures.
Un point particulièrement marquant concerne la figure de Lucifer, parfois évoquée positivement comme porteur de lumière et de connaissance, dans une perspective prométhéenne plutôt que maléfique. Le colloque de 1995 aborde également des thèmes contemporains : le New Age et l’Ère du Verseau comme synthèse des polarités, la gnose comme recherche de l’étincelle divine intérieure, le refus des dogmes rigides, ou encore l’androgynie divine comme fusion du masculin et du féminin éternels.
La solidarité initiatique, enfin, est célébrée à travers la chaîne d’union, source d’une énergie exponentielle lorsque les anneaux sont purifiés.
Un apport précieux à l’étude de la Franc-maçonnerie italienne
Cet ouvrage constitue une contribution majeure à la connaissance de la Franc-maçonnerie italienne. En se concentrant sur l’essence initiatique et ésotérique plutôt que sur les querelles administratives, il offre un regard intérieur, nourri des sources mêmes du GOI. Il permet de mieux comprendre comment une obédience historique a su préserver, à travers les époques, un héritage de recherche spirituelle, de symbolisme et de travail sur soi.
Pour le lecteur Franc-maçon ou simplement curieux des traditions initiatiques, ce livre invite à une réflexion profonde sur la nature de l’initiation : un chemin de transformation intérieure, d’éveil de la conscience et d’harmonie avec les forces subtiles de l’univers. Il rappelle que, par-delà les frontières nationales et les évolutions institutionnelles, la Franc-maçonnerie reste avant tout une école de sagesse, où l’ésotérisme et la ritualité ouvrent sur une expérience vivante du sacré.
Dans un paysage maçonnique parfois agité par les débats extérieurs, un tel travail rappelle l’essentiel : l’engagement du Franc-maçon est d’abord intérieur. Il s’agit de polir la pierre brute, d’éveiller la lumière cachée, et de participer, à sa mesure, à la grande œuvre d’harmonie universelle. L’ouvrage du père Paolo M. Siano, par sa rigueur et sa fidélité aux sources, mérite à cet égard une place de choix dans toute bibliothèque maçonnique sérieuse.
Il constitue une invitation à redécouvrir, loin des polémiques, la richesse spirituelle et initiatique d’une des plus anciennes obédiences du continent européen. Une lecture qui, à n’en pas douter, nourrira longtemps la réflexion de ceux qui cherchent, dans le silence du temple ou dans le recueillement de l’étude, la Voie de la Lumière.
« Le mensonge n’est un vice que quand il fait du mal ; c’est une très grande vertu quand il fait du bien. Soyez donc plus vertueux que jamais. Il faut mentir comme un diable, non pas timidement, non pas pour un temps, mais hardiment et toujours ».
Statue de Voltaire
François-Marie Arouet, dit Voltaire, ne savait pas, en valorisant ainsi l’un des aspects de l’art de mentir, dans une lettre à son ami de toujours Nicolas-Claude Thiériot, datée du 21 octobre 1736, qu’il décrivait d’une certaine façon… une des particularités lexicales de la franc-maçonnerie ! Il ne savait pas non plus qu’il intègrerait cette institution – la « loge des 9 sœurs » – à Paris, quelques semaines avant sa mort, le 30 mai 1778.
Paradoxalement, en effet, le véritable génie de la franc-maçonnerie spéculative – dont l’une des motivations, outre l’amélioration de la condition humaine, est la recherche de la vérité ! – se déploie dans l’exercice de la fiction. Laquelle, par définition, est toujours un mensonge en soi. De la sorte, à partir de l’hypothétique Temple du roi Salomon, qui, aux dires même des archéologues, n’existerait que dans la Bible, apparaît, – provenant du même livre – l’artisan bronzier Hiram Abi, promu architecte. Dont l’assassinat par trois mauvais Compagnons une sinistre nuit, déclenche étonnamment, une aventure narrative mythologique, à visée de transformation bénéfique du franc-maçon, de la franc-maçonne.
Une « menterie » fabriquée
Est-ce vraiment possible ? Comment peut-on espérer agir positivement sur un individu en lui racontant une histoire tragique, fictive de surcroît ?! Parce que, depuis qu’il a inventé l’alphabet, le mot et la langue pour communiquer avec son semblable, l’Homme, par manque d’origine, (il ne s’est pas créé lui-même !) ignorant à jamais du mystère de l’univers, a besoin de récits compensateurs, pour se construire. Donc il est preneur de mensonges, en quelque sorte « acceptés » ! Comme de nourritures corporelles, lui sont fondamentalement nécessaires des nutriments intellectuels, même inventés.
Hiram et les 3 mauvais Compagnons
Il ne faut donc pas entendre ici le mensonge, en tant que fiction, comme une tromperie. Le « non-vrai », le « non-réel » des péripéties hiramiques, ne relèvent pas de l’ordre du faux, du factice, de la contrefaçon, en clair d’une malhonnêteté. Bien au contraire, cette « menterie fabriquée », par les évènements imaginaires qu’elle engendre, suggère des possibilités, des faits surprenants, des réalités circonstancielles, bonheurs et malheurs. Donc « de la vérité de l’existence » ! Afin d’être racontée, une situation cohérente pour l’esprit, à même de se produire et reproduire, n’a pas besoin d’être authentique. Ainsi, le roman, le film, le théâtre, en utilisant le « faire-semblant » du jeu, de l’invention, de la créativité, donnent vie à des histoires, enregistrées comme telles par notre cerveau, véritable cinéma mental. « L’imagination est plus importante que la connaissance », a dit le savant Albert Einstein. Parce que cette faculté spécifique de représentation et d’abstraction que nous possédons, homo sapiens que nous sommes, peut donner à penser, à peser, à réfléchir, à faire. Ou ne pas faire !
Certes, aujourd’hui, la littérature, l’informatique, la télévision, la radio et toutes les techniques fictionnelles « donnant à voir et à entendre », telles le cinéma et le théâtre précités, deviendraient réellement mensonges, si l’on prétendait que ces supports et techniques, contribuent toutes, en même temps, au progrès moral humain ! Soyons justes, elles apportent essentiellement et avant tout de l’information sur la marche du monde, de la distraction, du bien-être. C’est important !
L’Homme les a inventés d’abord parce que notre cerveau, prisonnier de ce scaphandre qu’est notre corps, a besoin d’évasion, « d’élargissement » de sa pensée, autant que de la nourriture précitée. L’amplitude supprime la claustrophobie !
Un Être d’émotions
Cette nécessité impérieuse de « sortir de soi », d’être « hors de soi », au sens littéral du terme, indique que sa propre vie « cloisonnée » ne lui suffit pas : il est appétant – éclosion de l’esprit commande – d’autres vies à connaître, d’autres situations à imaginer, d’autres lieux où se transporter, même virtuellement. Et il apparaît que l’image, fut-elle en relief, le son, fut-il en stéréophonie, la couleur, fut-elle en multichromie, ne le comblent pas complètement !
L’Homme, en l’occurrence, l’initié, est un Être d’émotions. Il a besoin de ressentis, au plus profond de sa conscience, dans son Temple intérieur – que d’aucuns appellent l’âme – de sensations, de vibrations, d’identifications vécues. Animal « religieux », en termes de reliance, il éprouve aussi un désir, déiste ou laïque, de spiritualité (de la racine spir, respiration, inspiration). Et il semble bien alors, quoiqu’on en dise, qu’une littérature dédiée soit plus efficace pour satisfaire ses sens et procurer du sens, que du simple « donné à voir ou à entendre ».
Mythes, légendes, allégories, symboles, métaphores… C’est bien avec la proposition de ces « matériaux fictifs » à ses « pratiquants » que la franc-maçonnerie devient ingénieuse et productive ! Si ses rites et rituels qui les contiennent – selon les Obédiences en cause – sont excellemment écrits, compris, mis en scène, interprétés, incorporés, ils remplissent cet office de « dispensateurs ». A la fois d’un enseignement, d’une éthique et d’un plaisir individuels. Lesdits rites et rituels, perçus par les uns tels des recueils de morale, par les autres, comme des conducteurs de vie, par d’autres encore à l’image de « poupées gigognes », comme des suites exemplaires d’aventures humaines interdépendantes antérieures, « revécues » aujourd’hui par le récit. Des fervents tailleurs de pierre élevant vers le ciel les cathédrales européennes jusqu’aux Templiers, à la fois hospitaliers et guerriers, pendant les Croisades successives en terre orientale. Rencontres de la foi, victoires et défaites du Bien et du Mal, confrontation de la justice et de l’injustice, selon les croyances. Désastre politico-éclesial, pour nombre d’historiens. Au final, d’Hiram à Jacques de Molay, héros puis victimes, les temps de guerre et de paix, d’amour et de haine, semblent bien constituer le destin binaire de l’Être humain.
Grandir
Notre cerveau, à l’étroit dans sa boîte crânienne, a besoin de cette imagerie mentale. La dualité de la vie et de la mort, avec ses multiples facettes d’actions de personnages en mouvement, devient un kaléidoscope qui lui permet « d’écarter les murs » de sa psyché. Rappelez-vous, dans notre enfance, garçons et filles, nous étions friands de contes de fées. Avec eux, évasion assurée ! Bien que connus par cœur, nous demandions sans cesse à nos parents de nous les raconter, vivant ainsi avec bonheur une identification interminable. « Dis-moi quel était ton conte de fée préféré, et je te dirai qui tu es » disait à ses patients, le psychologue Bruno Bettelheim. Pertinente affirmation !
Au vrai, notre vie quotidienne, rythmée par la satisfaction de nos besoins fondamentaux – qui peut être vécue comme une survie – ne nous contente pas forcément ! Nous avons besoin, je me répète ici, de « penser » la vie des autres pour nous « élargir ». Non de nous mettre à leur place, ce qui est impossible, mais, ainsi inspirés, de prendre plus d’espace vital en débordant de nos limites. Et partant, de satisfaire notre précieuse curiosité, en imagination. Pour « persévérer dans notre être » dirait le philosophe Baruch Spinoza. Processus que son collègue Frédéric Nietzsche nomme « la volonté de puissance », expression souvent mal interprétée. Il ne s’agit pas, dans l’esprit de ce penseur, de vouloir dominer quiconque mais de croître. De s’épanouir. J’ajoute : de grandir.
Des Hommes de paroles
Ce que nous permet donc la fiction de l’Art Royal, en nous proposant, non une escalade sportive, mais une calme montée progressive de l’échelle initiatique. De degrés en degrés, de nouveaux personnages, de nouvelles situations, apparaissent, de nouvelles transpositions nous sont offertes. Chacun, chacune de nous, n’est-il, n’est-elle, à l’image cette fois d’une échelle descendante, l’acteur, l’actrice de généalogies fictionnelles précédentes ? Notre vie n’est-elle le résultat d’un roman familial ? Par notre nom, appellation ancestrale imposée ; par notre prénom, attribution issue d’un choix parental ; par notre parcours, personnel, professionnel, associatif, tracé lui par nos dispositions et nos goûts. Ceux-là même qui, de croisements en rencontres, nous ont guidés vers la franc-maçonnerie. Et des frères et des sœurs de hasard. Sans « appartenir » (nous n’appartenons à personne !) mais en étant membres de l’Organisation, nous y « faisons famille » chaleureuse.
Vanités – Philippe de Champaigne
A notre façon, nous incrustons passagèrement notre histoire individuelle, dans celle de la franc-maçonnerie, une poétique en soi. Celle-ci n’est-elle pas, riches de ses fictions, tant en termes de personnages que de situations, un conte majestueux qui traverse le temps et les évènements ?!
Puissions-nous, en Hommes de paroles que nous sommes, et dans le cadre de notre mission de « transmetteurs de concorde » : parvenir au sein du monde profane, à réaliser cette utopie : la guérison de l’« hubris » (arrogance) qui y règne encore ! Vanité des vanités ! Non, il n’est pas sûr que « l’Homme soit la mesure de toute chose, » n’en déplaise au philosophe antique Protagoras ! L’actualité en témoigne.
Nous ne faisons jamais vraiment le deuil de notre enfance. Alors si le Petit Poucet ou la Belle au Bois dormant nous ont joué un tour, nous pouvons encore devenir, « fictionnellement », le Chat Botté. Pour franchir les obstacles d’une vie actuelle qui n’en manque pas et continuer une route heureuse avec cette tricentenaire « à l’équerre et au compas » sur laquelle les années n’ont pas de prise ! Une longévité qui rime, allez savoir, avec « éternité » !
L’association Georges TROISPOINTS Moselle, composée de Francs-maçons initiés à la Fédération Française du Droit Humain organise chaque trimestre depuis 2016 un café maçonnique, ouvert à toutes et à tous. Cette rencontre qui aura lieu le vendredi 13 février à Metz, a pour vocation de permettre aux profanes — curieux, chercheurs de sens ou simplement désireux de mieux comprendre la Franc-maçonnerie — de poser librement leurs questions.
Dans une ambiance chaleureuse, conviviale et respectueuse, au sein d’un bar, les 2 Marronniers situé au 30 rue de Queuleu à Metz, les échanges se feront par le biais de rencontres directes, favorisant le dialogue authentique, loin des idées reçues et des représentations fantasmées. Ce café maçonnique se veut avant tout un temps de rencontres humaines, où les parcours se croisent, où les expériences se partagent, et où la parole circule librement dans un esprit de fraternité.
Au-delà de la simple information, ce moment abordera également la notion d’engagement maçonnique : un chemin personnel fondé sur le travail sur soi, la recherche de vérité, l’éthique, la fraternité et le désir d’amélioration de l’humanité.
Les participants pourront ainsi découvrir les aspects initiatiques de la démarche, comprise comme un processus progressif de transformation intérieure. L’initiation maçonnique n’est ni un savoir transmis de manière théorique ni une adhésion idéologique, mais une expérience vécue, symbolique et spirituelle, invitant chacun à tailler sa propre pierre, à mieux se connaître et à agir de manière plus éclairée dans le monde profane. Ce moment de partage se veut donc un espace de parole libre, de rencontres sincères et d’échanges fraternels, où chacun pourra venir s’informer, dialoguer et découvrir, en toute simplicité, les valeurs, les démarches et l’esprit de la Franc-maçonnerie telle qu’elle est vécue au Droit Humain.
Les éléments liés à la découverte du symbolisme seront abordés, langage universel qui structure la méthode maçonnique, ainsi que la progression initiatique, rythmée par des étapes de compréhension, de maturation et d’approfondissement.
Les échanges mettront en lumière le lien essentiel entre travail personnel et progrès collectif : comment l’effort intérieur de chacun — lucidité, rectitude, ouverture — participe à l’édification d’un monde plus juste, plus conscient et plus fraternel.
Ce moment de partage se veut donc un espace de parole libre, de rencontres sincères et d’échanges fraternels, où chacun pourra venir s’informer, dialoguer et découvrir, en toute simplicité, les valeurs, les démarches et l’esprit de la Franc-maçonnerie telle qu’elle est vécue au Droit Humain.
De 1909 à 1914, René Guénon s’engage dans une investigation approfondie au sein du milieu occultiste français. Son objectif était de nouer des contacts avec des personnalités sur lesquelles il pourrait s’appuyer pour reconstituer une élite intellectuelle, tout en cherchant simultanément à démanteler les organisations occultistes qui déformaient toute tentative de restauration d’une véritable Tradition en Occident. Une controverse subsiste quant à cette période. En effet, le monde universitaire persiste à croire que René Guénon aurait été, à un moment donné, influencé par certaines idées occultistes. Pourtant, le contenu de son projet de roman (1906) ainsi que les divers articles qu’il publia entre 1909 et 1914 en témoignent contraire, témoignant d’une position bien différente.
Il débuta son parcours à l’École Hermétique, dirigée par Papus. Ce dernier, un écrivain prolifique, publia de nombreuses études sur les « sciences occultes ». Ses organisations étaient tout aussi extravagantes. En réalité, l’École Hermétique servait de façade à des groupes maçonniques spiritualistes et au « martinisme ». Toutefois, il n’existait aucune filiation directe avec le martinisme, malgré les prétentions de Chaboseau qui se posait comme l’héritier direct d’une lignée initiatique remontant à Louis-Claude de Saint-Martin.
Le jeune René Guénon s’engagea dans ces organisations, étant initié à l’Ordre Martiniste, notamment au sein de la loge Humanidad (Rite National espagnol, puis Rite égyptien de Memphis-Misraïm), ainsi qu’au Rite primitif originel swedenborgien. Au fil du temps, Guénon chercha à mettre fin au prétendu martinisme de Papus en rassemblant autour de lui les personnalités les plus remarquables qu’il rencontra durant cette période. Cette démarche fut l’une des motivations de son implication dans l’Ordre du Temple Rénové, qui connut une existence brève mais significative. La rivalité entre Papus et Guénon reposait notamment sur la question de la publication de l’œuvre de Saint-Yves d’Alveydre. René Guénon percevait le danger que l’on détourne cette œuvre. Il disposait d’un manuscrit inédit, utilisé pour une série d’articles sur l’Archéomètre, publiée dans la revue La Gnose. Ce manuscrit lui avait été remis par F. Ch. Barlet, qui s’opposait à la publication par Papus. La publication par les « Amis de Saint-Yves d’Alveydre » de l’Archéomètre confirma la justesse de ses préoccupations : le livre, difficilement lisible, continue pourtant à être publié. En revanche, aucune trace de la série d’articles parus dans La Gnose sous la signature de T. Bruno Hapel n’a été retrouvée, mais celui-ci en a extrait les passages les plus intéressants dans son ouvrage « René Guénon & L’Archéomètre » (9).
René Guénon
C’est au sein de la loge Humanidad, que René Guénon fit la connaissance de Léon Fabre des Essarts membre d’une église néo gnostique fondée par Jules Doinel. René Guénon fut introduit dans celle-ci et fonda le bulletin « La Gnose » (1909-1912). C’est dans ce dernier que fut publié ses premiers articles.
« René Guénon et la H. B. of L. après la mort de F. Ch Barlet »
Après la mort de F.-Ch. Barlet, René Guénon va publier deux articles dans lesquels il cite la H. B. of L. :
1/ « F.-Ch. Barlet et les sociétés initiatiques ». Cet article a été publié dans le Voile d’Isis (avril 1925) et édité dans le volume posthume: « Articles et comptes rendus, tome I, le Voile d’Isis / Etudes Traditionnelles, 1925-1950″, éditions Traditionnelles, 2002, pp. 11-15.
2/ « Quelques précisions à propos de la H. B. of L ».Cet article a été publié dans le Voile d’Isis (octobre 1925) et édité dans le volume posthume: « Articles et comptes rendus, tome I, le Voile d’Isis / Etudes Traditionnelles, 1925-1950″, éditions Traditionnelles, 2002, pp. 17-20.
Notes
René Guénon
(1) René Guénon fera référence à cette notion dans son livre « Orient et Occident » (voir le chapitre III « Constitution et rôle de l’élite » de la deuxième partie « Possibilité et rapprochement »). Ce livre est actuellement disponible aux éditions Guy Trédaniel. (2) Il en fera la confession à Noelle Maurice Denis Boulet dans une lettre publiée dans l’étude de Marie-France James, « Esotérisme et Christianisme autour de René Guénon ». (3) Si l’on prend l’exemple de son « Traité de la Magie » (1893), Chacornac fut obligé pour la deuxième édition (1926) de faire une correction complète du manuscrit. La préface de Chacornac de 1926 a aujourd’hui disparu pour laisser la place à celle du fils de Papus. Papus aurait fait un travail bien plus intéressant s’il s’était arrêté à établir une bibliographie commentée des différents domaines traités. (4) Sur le Martinisme voir Massimo Introvigne, « La Magie », chapitre IV Le Martinisme, pp. 155-191. (5) Cette affaire a donné lieu à quelques fantasmes qui ont la vie dure. Ainsi Robert Amadou voulait y voir une « Erreur spirite de René Guénon ». (6) F. Ch. Barlet (pseudonyme de André Faucheux – 1838-1923). Il dirigea la section française de la H. B. of L. (Hermetic Brotherhood of Luxor). Il permit à René Guénon d’avoir accès à de très nombreux documents : outre ceux de la H.B. of L., il lui remit les notes inédites de Saint-Yves d’Alveydre sur l’Archéomètre ainsi que les documents et grades de l’Ordre Kabbalistique de la Rose-Croix. (7) L’Archéomètre a donné lieu à de nombreux reprints. On ne mesure pas le détournement de cette œuvre. L’aspect métaphysique de l’œuvre de Saint-Yves d’Alveydre contenu dans des manuscrits et notes inachevés restent aujourd’hui incompris tandis qu’il est toujours fait grand cas de son aspect social, la Synarchie, complètement détourné à des fins politiques et conspirationnistes. Nous invitons nos lecteurs à se reporter à l’étude de Jean Saunier, « Saint-Yves d’Alveydre ou une synarchie sans énigme », Dervy-Livres, 1981, 487 pp. (8) Voir un compte rendu critique : http://www.zen-it.com/studitradizionali/francais/Balestrieri-archeometre-fr.htm (9) Depuis la première version de cet article que j’avais préalablement publié, les éditions d el’Homme Libre ont édité en un seul volume la revue La Gnose (1909-1912)
René Guénon a t’il été membre de la H.B. of L. ?
René Guénon
René Guénon a cité plusieurs fois la H.B. of L. dans son œuvre. Nous allons publier ses passages par ordre chronologique. Dans cette première partie nous indiquerons les publications de René Guénon après la première guerre mondiale et avant la mort de F. Ch. Barlet. Il faut rappeler que René Guénon fait référence à la H. B. of L. dans des articles publiés sous pseudonyme avant la première guerre mondiale. Nous reviendrons sur ces derniers. Enfin dans certaines lettres écrites par René Guénon on peut trouver quelques mentions de cette organisation. Il s’agit de lettres publiées dans certains livres. Nous rappellerons qu’il s’agit d’une correspondance privée qui ne devait pas être éditée. De ce fait, nous nous en tiendrons à la seule œuvre rendue publique (nous avons d’ailleurs eu l’occasion de lire ce passage sur un site (un des liens que nous proposons sur notre blog) : http://www.rene-guenon.org/crrspd.html).
I 1921: La H. B. of L. dans « Le Théosophisme, histoire d’une pseudo-religion ».
« Le Théosophisme, histoire d’une pseudo religion » (voir bibliographie) : Nous rappelerons que ce livre a été édité en 1921. Les extraits que nous publions ont été édités dès cette date (sauf les notes additionnelles qui n’apparaissent que lors de la deuxième édition) :
Édition 1986 – p. 14, n. 2 « Si nous nous en rapportons à certains renseignements qui nous ont été communiqués, mais qu’il ne nous a pas été possible de vérifier directement, ce Metamon serait le père d’un autre personnage qui fut quelque temps à la tête du cercle extérieur » de la H.B. of L. (société secrète dont nous parlerons plus loin), et qui, depuis lors, a fondé une nouvelle organisation d’un caractère assez différent ».
Idem – pp. 23: « … ce Felt, qui se disait professeur de mathématiques et égyptologue (1), était membre d’une société secrète désignée habituellement par les initiales « H. B. of L. » (Hermetic Brotherhood of Luxor) (2). Or cette société, bien qu’ayant joué un rôle important dans la production des premiers phénomènes du « spiritualisme » en Amérique, est formellement opposée aux théories spirites, car elle enseigne que ces phénomènes sont dus, non pas aux esprits des morts, mais à certaines forces dirigées par des hommes vivants » … »
Idem p. 23, n. 2: « Cette société ne doit pas être confondue avec une autre qui porte le nom similaire de Hermetic Brotherhood of Light, et qui ne fut fondée qu’en 1895. Il y a même une troisième Hermetic brotherhood, sans autre désignation, qui fut organisée à Chicago vers 1885. »
Idem p. 24: « C’est que Felt venait de la faire affilier, ainsi qu’Olcott, à la H. B. of L. : J’appartiens à une Société mystique », … »
Idem pp. 25-26: « Nous devons dire maintenant, pour n’avoir pas à y revenir, que Mme Blavatsky et Olcott ne restèrent pas bien longtemps attachés à la H. B. of L., et qu’ils furent expulsés de cette organisation quelques temps avant leur départ d’Amérique (1). Cette remarque est importante, car les faits précédents ont parfois donné lieu à de singulières méprises ; c’est ainsi que le Dr J. Ferrand, dans une étude publiée il y a quelques années (2), a écrit ceci, à propos de la hiérarchie qui existe parmi les membres de la Société Théosophique : « Au-dessus des dirigeants qui constituent l’École théosophique orientale (autre dénomination de la « section ésotérique »), il y a encore une société secrète, recrutée dans ces dirigeants, dont les membres sont inconnus, mais signent leurs manifestes des initiales H. B. of L. » Connaissant fort bien tout ce qui se rapporte à la H. B. of L. (dont les membres, d’ailleurs, ne signent point leurs écrits de ces initiales mais seulement d’un « swastika »), nous pouvons affirmer que, depuis ce que nous venons de rapporter, elle n’a jamais eu aucune relation officielle ou officieuse avec la Société Théosophique ; bien plus, elle s’est constamment trouvée en opposition avec celle-ci, aussi bien qu’avec les sociétés rosicruciennes anglaises dont il sera question un peu plus loin, quoique certaines individualités aient pu faire partie simultanément de ces différentes organisations, ce qui peut sembler bizarre dans de pareilles conditions, mais n’est pourtant pas un fait exceptionnel dans l’histoire des sociétés secrètes (3).
Nous possédons d’ailleurs des documents qui fournissent la preuve absolue de ce que nous avançons, notamment une lettre d’un des dignitaires de la H. B. of L. , datée de juillet 1887, dans laquelle le « Bouddhisme ésotérique », c’est-à-dire la doctrine théosophiste, est qualifié de « tentative faite pour pervertir l’esprit occidental », et où il est dit encore, entre autres choses, que « les véritables et réels Adeptes n’enseignent pas ces doctrines de « karma » et de « réincarnation » mises en avant par les auteurs du Bouddhisme Ésotérique et autres ouvrages théosophiques », et que, « ni dans les susdits ouvrages ni dans les pages du Theosophiste, on ne trouve une vue juste et de sens ésotérique sur ces importantes questions ». Peut-être la division de la H. B. of L. en « cercle extérieur » et « cercle intérieur » a-t-elle suggéré à Mme Blavatsky l’idée de constituer dans sa Société une « section exotérique » et une « section ésotérique » ; mais les enseignements des deux organisations sont en contradiction sur bien des points essentiels ; en particulier, la doctrine de la H. B. of L. est nettement « antiréincarnationniste », et nous aurons à y revenir à propos d’un passage d’Isis Dévoilée quio semble bien en être inspiré, cet ouvrage ayant été écrit par Mme Blavatsky pendant la période dont nous nous occupons actuellement ». (1) Un ouvrage intitulé « The Transcendantal World », par C. G. Harrison, qui parut en Angleterre en 1894, semble contenir des allusions à ce fait et à l’antagonisme qui exista depuis lors entre la H. B. of L. et la Société Théosophique ; mais les informations qu’il contient relativement aux origines occultes de cette dernière ont un caractère trop fantastique et sont trop dépourvues de preuves pour qu’il nous soit possible d’en faire état. (2) « La doctrine de la Théosophie, son passé, son présent, son avenir : Revue de Philosophie », août 1913, pp. 14-52. – Le passage que nous citons ici se trouve à la page 28. (3) Le plus extraordinaire est peut-être que le Theosophist publia, en 1885, une annonce de l’Occult Magazine, de Glasgow, dans laquelle il était fait appel aux personnes qui désireraient « être admises comme membres d’une Fraternité Occulte, qui ne se vante pas de son savoir, mais qui instruit librement et sans réserve tous ceux qu’elle trouve dignes de recevoir ses enseignements ». Cette Fraternité, qui n’était pas nommée, n’était autre que la H. B. of L., et les termes employés étaient une allusion indirecte, mais fort claire, aux procédés tout contraire dont usait la Société Théosophique, et qui furent précisément critiqués à plusieurs reprises dans l’Occult Magazine (juillet et août 1885, janvier 1886).
Idem p. 31: « Cette affirmation est d’ailleurs parfaitement exacte, et nous croyons sans peine qu’aucune alliance de ce genre n’eut été possible sans l’attitude antispirite que Mme Blavatsky affichait depuis quelques temps, plus précisément depuis son affiliation à la H. B. of L. ; … ».
Idem p 36: « La lettre du comte Mac-Gregor porte les devises suivantes : « Sapiens dominabitur astris. – Deo duce, comite ferro. – Non omnis moriar. – Vincit omnia veritas », dont la dernière chose curieuse, est également la devise de la H. B. of L., adversaire déclarée de la Société Théosophique et de la Société Rosicruciana (1) ».
Idem, p. 36, n. 1 : « La H. B. of L. avait une interprétation particulière du Rosicrucianisme, dérivée principalement des théorie de P. B. Randolph et de la « Fraternité d’Eulis ». – Il parut à Philadelphie, en 1882, un ouvrage intitulé The Temple of the Rosy-Cross, dont l’auteur, F. B. Dowd, était un membre de la H. B. of L.
Idem, pp. 38-39: « Pourtant quand il était sous l’influence de la H. B. of L., Olcott n’avait que du mépris pour les Rosicruciens modernes : « La Fraternité (des Rose-Croix), écrivait-il à Staiton Moses en 1875, en tant que branche active de l’Ordre véritable, est morte avec Cagliostro, comme la Franc-Maçonnerie (opérative) est morte avec Wren ; ce qui en reste n’est que l’écorce. » Ici, les mots « branche active de l’Ordre véritable » font allusion à un passage des enseignements de la H. B. of L. dans lequel il est dit que le terme de Rose-Croix ne désigne par l’Ordre tout entier, mais seulement ceux qui ont reçu les premiers enseignements dans son prodigieux système ; ce n’est qu’un nom de passe par lequel les Frères amusent et, en même temps, mystifient le monde ». »
Idem, p. 95: René Guénon fait référence à Mme Emma Hardinge-Briiten présentée comme ancien membre de la Société Théosophique et membre de la H. B. of L.
Idem, p. 95, n. 1: » Certains la regardent comme l’auteur des ouvrages anonymes intitulés « Art Magic » et « Gosthland », qui se rattachent aux théories de cette école. »
Idem, p. 99: « Il est facile de reconnaitre dans ce passage l’influence de la H. B. of L.; en effet, l’enseignement de celle-ci, bien qu’absolument « anti-réincartionniste » en thèse générale, admet pourtant, bien à tort, quelques cas d’exception, trois exactement: celui des enfants mort-nés ou mort en bas âge, celui des idiots de naissance, et enfin les incarnations « messianiques » volontaires, qui se produiraient tous les six cent ans environ (à la fin de chacun des cycles appelés Naros par les Chaldéens), mais sans que le même esprit s’incarne jamais ainsi plus d’une fois, et sans qu’il y ait consécutivement deux semblables incarnations dans une même race; … ».
Idem, p. 118 : « Du reste, il y a encore beaucoup mieux à dire que cela contre la réincarnation, car, en se plaçant au point de vue de la métaphysique pure, on peut en démontrer l’impossibilité absolue, et cela sans aucune exception du genre de celle qu’admettait la H. B. of L.; … »
Idem, p. 120.
Idem, p. 136: « Il est curieux de voir Mme Besant reprendre ici (à cela près qu’elle y fait intervenir les « âmes des morts ») la thèse de la H. B. of L. sur l’origine du spiritisme, et plus curieux encore qu’elle ait pensé la faire accepter par des spirites ; … ».
Idem, p. 207, n. 1: « La H. B. of L. ne fixait son origine qu’à « 4320 ans avant l’année 1881 de l’ère actuelle »; c’était relativement modeste, et encore faut-il dire que ces dates se référaient au symbolisme des « nombres cycliques ».
Idem, p. 299, n. 2: « Rappelons également à ce propos que l’année 1882, celle même où parut la Voie Parfaite, devait, d’après la duchesse de Pomar, être le commencement d’une ère nouvelle ; et, coïncidence singulière, on trouve une affirmation identique dans les enseignements de la H. B. of L. ».
Idem, pp. 299-300, n. 2 et n. 3.
À partir de la 2e édition, le livre est accompagné de notes additionnelles.
Idem, notes additionnelles, p. 313-315 : « Page 23. – Certains théosophistes ont affirmé, avec une insistance qui prouve que la chose a quelque importance pour eux, que la H. B. of L. avait été une « imitation » ou même une « contrefaçon » de la Société Théosophique, ce qui implique qu’elle n’aurait été fondée que postérieurement à celle-ci. Nous devons donc préciser que la H. B. of L. avait été « réorganisée extérieurement » dès 1870, c’est-à-dire qu’en cette année avait été fondé le « cercle extérieur » dont la direction fut, en 1873 (et non en 1884 comme il a été dit dans le Theosophist), confié à Max Théon ; celui-ci, qui devait plus tard se faire le propagateur de la doctrine désignée sous le nom de « tradition cosmique », et dont nous avons appris la mort tout récemment, était, paraît-il, le fils de Paulos Metamon (voir p. 12, note 2). Quant aux formes antérieures de la H. B. of L., il faut les chercher sans doute dans des organisations qui ont été connues sous divers autres noms, notamment dans la « Fraternité d’Eulis » de P. B. Randolph (voir p. 34, note 1 ; Eulis est une altération voulue d’Eleusis), et même dans le mystérieux « Ordre d’Ansaireh » auquel celui-ci était rattaché ; sur ce point, nous renverons aussi à ce que nous avons dit d’autre part dans « L’Erreur spirite » (pp. 20-21 et 27). De plus, nous pouvons dire maintenant que les douments inédits concernant la H. B. of L. nous ont été communiqués par F.-Ch. Barlet, qui en avait été le représentant officiel pour la France, après avoir été un des fondateurs de la première branche française de la Société Théosophique, dont il se sépara d’ailleurs en 1888 à la suite de dissensions dont on peut retrouver les échos dans la revue Le Lotus. – L’hostilité de la Société Théosophique à l’égard de la H. B. of L. se manifesta particulièrement, en 1886, à propos d’un projet de fondation d’une sorte de colonie agricole en Amérique par des membres de cette dernière organisation. Mme Blavatsky trouva là une occasion favorable pour se venger de l’exclusion dont elle avait été l’objet en 1878, et elle manoeuvra de telle sorte qu’elle arriva à faire interdire au secrétaire général de l’Ordre, T. H. Burgoyne, l’accès du territoire des Etats-Unis, en faisant parvenir aux autorités américaines des documents établissant qu’il avait subi autrefois une condamnation pour escroquerie. Seul, Peter Davidson, qui portait le titre de « Grand-Maître provincial du Nord », alla s’établir avec sa famille à Loudsville, en Géorgie, où il est mort il y a quelques années, après avoir fondé, alors que la H. B. of L. était déjà « rentrée en sommeil », une nouvelle organisation appelée « Ordre de la Croix et du Serpent » (allusion au symbole biblique du « serpent d’airain ») et ayant pour organe une revue intitulée The Morning Star. C’est Peter Davidson qui écrivit à F.-Ch. Barlet, en juillet 1887, la lettre dont nous avons cité quelques phrases (p. 24); voici un autre extrait de cette même lettre: « il faut aussi observer que la Société Théosophique n’est pas et n’a jamais été, depuis que Mme Blavatsky et le colonel Olcott sont arrivés dans l’Inde, sous la direction ou l’inspiration de la Fraternité authentique et réelle de l’Himâlaya, mais sous celle d’un Ordre très inférieur appartenant au culte bouddhique. je vous parle là d’une chose que je sais et que je tiens d’une autorité indiscutable ; mais, si vous avez quelque doute sur mes assertions, M. Alexander de Corfou a plusieurs lettres de Mme Blavatsky dans quelques-unes desquelles elle confesse clairement ce que je vous dis. » L’ordre bouddhique dont il s’agit ici n’est autre, vraisemblablement, que le Mahâ-Bodhi Samâj, c’est-à-dire l’organisation qui avait pour chef le Rév. H. Sumangala, principal du Vidyodaya Parivena de Colombo (voir pp. 104-105 et 169-170). Un an plus tard, Peter Davidson écrivait, dans une autre lettre, cette phrase quelque peu énigmatique: « Les vrais Adeptes et les Mahâtmas véritables sont comme les deux pôles d’un aimant, bien que plusieurs Mahâtmâs soient assurément membre de notre Ordre ; mais ils n’apparaissent pas comme Mahâtmâs que pour des motifs trés importants. »
Idem, p. 315: « Page 27 – La similitude partielle des noms de Chintamon et de Metamon paraît avoir donné lieu à quelques confusions; nous ne voyons pas d’autre explication possible à l’assertion bizarre contenue dans un article, d’ailleurs plein d’informations erronées et tendancieuses, paru dans l’Occult Review de Londres en mai 1925, et où ce Chintamon (dont le nom a été déformé en Christaman, qui n’a rien d’hindou) est présenté comme ayant été le chef plus ou moins caché de la H. B. of L.
Idem, p. 319: « Page 63 – M. Alfred Alexander, qui publia la correspondance de Mme Blavatsky et des Coulomb, est le même que M. Alexander de Corfou, dont il est question dans la lettre adressée par Peter Davidson à F.-Ch. Barlet en 1887 et que nous avons citée plus haut (notes additionnelles de la p. 23).
Nous publions le premier article le premier article publié par René Guénon sur Barlet.
René Guénon, « F.-Ch. Barlet et les sociétés initiatiques ». Le Voile d’Isis, avril 1925.
« Avant de prendre part aux débuts du mouvement que l’on peut appeler proprement occultiste, F.-Ch. Barlet avait été l’un des fondateurs de la première branche française de la Société Théosophique. Peu de temps après, il entra en relation avec l’organisation désignée par les initiales H. B. of L., c’est-à-dire Hermetic Brotherhood of Luxor (1), qui se proposait pour but principal « l’établissement de centres extérieurs dans l’Occident pour la résurrection des rites des initiations anciennes ». Cette organisation faisait remonter son origine à 4320 ans avant 1881 de l’ère chrétienne ; c’est là une date évidemment symbolique, qui fait allusion à certaines périodes cycliques (2). Elle prétendait se rattacher à une tradition proprement occidentale, car, d’après ses enseignements, « les Initiés Hermétiques n’ont rien emprunté à l’Inde ; la similitude qui apparaît entre une quantité de noms, de doctrines, de rites des Hindous et des Egyptiens, loin de montrer que l’Egypte ait tiré ses doctrines de l’Inde, fait seulement voir clairement que les traits principaux de leurs enseignements respectifs étaient dérivés d’une même souche, et cette source originelle n’était ni l’Inde ni l’Egypte, mais l’Île Perdue de l’Occident ». Quant à la forme prise récemment par l’association, voici ce qui en était dit: « En 1870, un adepte de l’ancien Ordre, toujours existant, de la H. B. of L. originelle, avec la permission de ses frères initiés, résolut de choisir en Grande-Bretagne un néophyte qui pût répondre à ses vues. Après avoir accompli sur le continent européen une importante mission privée, il aborda en Grande-Bretagne en 1873 et réussit à trouver un néophyte qu’il instruisit graduellement, après avoir suffisamment prouvé et fait vérifier l’authenticité de ses lettres de créance. Le néophyte obtint ensuite la permission d’établir un cercle extérieur de la H. B. of L., pour faire parvenir tous ceux qui s’en montreraient dignes à la forme d’initiation pour laquelle ils seraient qualifiés ».
Au moment d’adhérer à la H. B. of L. , Barlet eut une hésitation : cette adhésion était-elle compatible avec le fait d’appartenir à la Société Théosophique ? Il posa cette question à son initiateur, un clergyman anglais, qui s’empressa de le rassurer en lui déclarant que « lui-même et son Maître (Peter Davidson) étaient membres du Conseil de la Société Théosophique ». Pourtant, une hostilité à peine déguisée existait bien réellement entre les deux organisations, et cela depuis 1878, époque où Mme Blavatsky et le colonel Olcott avaient été exclus de la H. B. of L., à laquelle ils avaient été affiliés en 1875 par l’entremise de l’égyptologue Georges H. Felt. Sans doute est-ce pour dissimuler cette aventure peu flatteuse pour les deux fondateurs que l’on prétendit dans le « Théosophist », que la création du cercle extérieur de la H. B. of L. ne remontait qu’à 1884 ; mais chose singulière, le même « Theosophist » avait publié en 1885 la reproduction d’une annonce de l’ « Occult Magazine » de Glasgow, organe de la H. B. of L., dans laquelle il était fait appel aux personnes qui désiraient « être admises comme membres d’une Fraternité Occulte, qui ne se vante pas de son savoir, mais qui instruit librement et sans réserve tous ceux qu’elle trouve digne de recevoir ses enseignements » : allusion indirecte, mais fort claire, aux procédés tout contraires que l’on reprochait à la Société Théosophique. L’hostilité de celle-ci devait se manifester nettement, un peu plus tard, à propos d’un projet de fondation d’une sorte de colonie agricole en Amérique par des membres de la H. B. of L. ; Mme Blavatsky trouva là une occasion favorable pour se venger de l’exclusion dont elle avait été l’objet, et elle manœuvra de telle sorte qu’elle parvînt à faire interdire au secrétaire général de l’Ordre, T. H. Burgoyne, l’accès du territoire des États-Unis. Seul, Peter Davidson, qui portait le titre de « Grand-Maître provincial du Nord », alla s’établir avec sa famille à Loudsville, en Géorgie, où il est mort il y a quelques années (3)
En juillet 1887, Peter Davidson écrivit à Barlet une lettre dans laquelle, après avoir qualifié le « Bouddhisme ésotérique » de « tentative pour faire pervertir l’esprit occidental », il disait: « les véritables et réels Adeptes n’enseignent pas ces doctrines de « karma » et de « réincarnation » mises en avant par les auteurs du « Bouddhisme Esotérique » et autres ouvrages théosophiques… Ni dans les susdits ouvrages, ni dans les pages du « Theosophist », on ne trouve, que je sache, une vue plus juste et de sens ésotérique sur ces importantes questions. L’un des principaux objets de la H. B. of L. est de révéler à ceux des frères qui s’en sont montrés dignes le mystère complet de ces graves sujets… Il faut observer que la Société Théosophique n’est pas et n’a jamais été, depuis que Mme Blavatsky et le colonel Olcott sont arrivés dans l’Inde sous la direction ou l’inspiration de la Fraternité authentique et réelle de l’Himâlaya, mais sous celle d’un Ordre très inférieur, appartenant au culte bouddhique (4). Je vous parle là d’une chose que je sais et que je tiens d’une autorité indiscutable ; mais, si vous avez quelques doutes sur mes assertions, M. Alexander de Corfou a plusieurs lettres de Mme Blavatsky, dans quelques-unes desquelles elle confesse clairement ce que je vous dis ». Un an plus tard, Peter Davidson écrivait, dans une autre lettre, cette phrase quelque peu énigmatique : « Les vrais Adeptes et les Mahâtmâs véritables sont comme les deux pôles d’un aimant, bien que plusieurs Mahâtmâs soient assurément membres de notre Ordre ; mais ils n’apparaissent comme Mahâtmâs que pour des motifs très importants ». À ce moment même, c’est-à-dire vers le milieu de l’année 1888, Barlet quittait la Société Théosophique, à la suite de dissensions qui étaient survenues au sein de la branche parisienne « Isis », et dont on peut trouver les échos dans le « Lotus » de l’époque.
C’est aussi à peu près à cette date que Papus commença à organiser le Martinisme ; Barlet fut l’un des premiers auxquels il fit appel pour constituer son Suprême Conseil. Il était entendu tout d’abord que le Martinisme ne devait avoir pour but que de préparer ses membres à entrer dans un Ordre pouvant conférer une initiation véritable à ceux qui se montreraient aptes à la recevoir ; et l’Ordre que l’on avait en vue à cet effet n’était autre que la H. B. of L., dont Barlet était devenu le représentant officiel pour la France. C’est pourquoi, en 1891, Papus écrivait : « Des sociétés vraiment occultes existent pourtant qui possèdent encore la tradition intégrale ; j’en appelle à l’un des plus savants parmi les adeptes occidentaux, à mon maîtres en pratique , Peter Davidson » (5). Cependant, ce projet n’aboutit pas, et l’on dut se contenter, comme centre supérieur au Martinisme, de l’Ordre Kabbalistique de la Rose-Croix, qui avait été fondé par Stanislas de Guaita. Barlet était également membre du Suprême Conseil de cet Ordre, et, quand Gaita mourut en 1896, il fut désigné pour lui succéder comme Grand-Maître ; mais, s’il en eut le titre, il n’en exerça jamais les fonctions d’une façon effective. En effet, l’Ordre n’eut plus de réunions régulières après la disparition de son fondateur, et plus tard, quand Papus songea un moment à le faire revivre, Barlet, qui ne fréquentait plus alors aucun groupement occultiste, déclara qu’il s’en désintéressait entièrement ; il pensait, et sans doute avec raison, que de telles tentatives, ne reposant sur aucune base solide, ne pouvaient aboutir qu’à de nouveaux échecs.
Nous ne parlerons pas de quelques organisations plus ou moins éphémères, auxquelles Barlet adhéra peut-être un peu trop facilement ; sa grande sincérité, son caractère essentiellement honnête et confiant l’empêchèrent, en ces circonstances, de voir que certaines gens ne cherchaient qu’à se servir de son nom comme d’une garantie de « respectabilité ». À la fin, ces expériences malencontreuses l’avaient tout de même rendu plus circonspect et l’avaient amené à mettre fortement en doute l’utilité de toutes les associations qui, sous des prétentions initiatiques, ne cachent à peu près aucun savoir réel, et qui ne sont guère qu’un prétexte à se parer de titres plus ou moins pompeux ; ils avaient compris la vanité de toutes ces formes extérieurs dont les organisations véritablement initiatiques sont entièrement dégagées. Quelques mois avant sa mort, nous parlant d’une nouvelle société soi-disant rosicrucienne, importée d’Amérique, et dans laquelle on le sollicitait d’entrer, il nous disait qu’il n’en ferait rien, parce qu’il était absolument convaincu, comme nous l’étions nous-même, que les vrais Rose-Croix n’ont jamais fondé de sociétés. Nous nous arrêterons sur cette conclusion à laquelle il était arrivé au terme, de tant de recherches, et qui devrait bien faire réfléchir très sérieusement un bon nombre de nos contemporains, s’ils veulent, comme le disaient les enseignements de la H. B. of L. , « apprendre à connaître l’énorme différence qui existe entre la vérité intacte et la vérité apparente », entre l’initiation réelle et ses innombrables contrefaçons. ».
Notes de l’article de René Guénon :
(1) Il y eut aussi une « Hermetic Brotherhoof of Light », ou « Fraternité Hermétique de Lumière », qui semble avoir été une branche dissidente et rivale. D’ailleurs, on peut remarquer que le nom de « Luxor » signifie également « Lumière », et même doublement car il se décompose en deux mots (Lux-Or) qui ont ce meême sens en latin et en hébreu respectivement. (2) Ces périodes sont celles dont il est question dans le « Traité des Causes secondes » de Trithème, dont l’explication faisait partie des enseignment de la « H. B. of L. ». (3) Alors que la « H. B. of L. était déjà rentrée en sommeil, Peter Davidson fonda une nouvelle organisation appelée « Ordre de la Croix et du Serpent ». Un autre des chefs extérieurs de la « H. B. of L. », de son côté, se mit à la tête d’un mouvement d’un caractère tout différent, auquel Barlet fut également mêlé, mais dont nous n’avons pas à nous occuper ici. (4) Il s’agit de l’organisation qui avait pour chef le Rév. H. Sumangala, principal du « Vidyodaya Parivena » de Colombo. (5) Traité méthodique de Science occulte », p. 1039.
La Hermetic Brotherhood of Luxor dans « L’erreur spirite ».
René Guénon publie « L’erreur spirite » en 1921 (Voir bibliographie). Ce livre comporte de nombreux passages citant la H. B. of L.
« L’erreur spirite », pp. 20-21: « L’essentiel de ce qui précède est emprunté au récit d’un auteur américain, récit que tous les autres se sont ensuite contentés de reproduire plus ou moins fidèlement ; or il est curieux que cet auteur, qui s’est fait l’historien des débuts du modern spiritualism (3), soit Mme Emma Barbinge-Britten, qui était membre de la société secrète désignée par les initiales « H. B. of L. (Hermetic Brotherhood of Luxor), dont nous avons déjà parlé ailleurs à propos des origines de la Société Théosophique. Nous disons que ce fait est curieux, parce que la H. B. of L., tout en étant nettement opposée aux théories du spiritisme, n’en prétendait pas moins avoir été mêlée d’une façon fort directe à la production de ce mouvement. En effet, d’après les enseignements de la H. B. of L., les premiers phénomènes « spiritualistes » ont été provoqués, non point par les « esprits » des morts, mais bien par des hommes vivants agissant à distance par des moyens connus seulement de quelques initiés ; et ces initiés auraient été, précisément les membres du « cercle intérieur » de la H. B. of L.
Malheureusement, il est difficile de remonter, dans l’histoire de cette association plus haut que 1870, c’est-à-dire que l’année même où Mme Hardinge-Britten publia le livre dont nous venons de parler (livre où il n’est d’ailleurs fait, bien entendu, aucune allusion à ce dont il s’agit maintenant) ; aussi certains ont-ils cru pouvoir dire que, malgré ses prétentions à une grande ancienneté, elle ne datait guère que de cette époque. Mais, même si cela était vrai, ce ne le serait que pour la forme que la H. B. of L. avait revêtue en dernier lieu ; en tout cas, elle avait recueilli l’héritage de diverses organisations qui, elles, existaient trés certainement avant le milieu du XIXe siècle, comme la « Fraternité d’Eulis », qui était dirigée, au moins extérieurement par Paschal Beverly Randolph, personnage fort énigmatique qui mourut en 1875. Au fond, peu importent le nom et la forme de l’organisation qui serait effectivement intervenue dans les évènements que nous venons de rappeler ; et nous devons dire que la thèse de la H. B. of L., en elle-même et indépendamment de ces contingences, nous apparaît au moins comme fort plausible ; nous allons essayer d’en expliquer les raisons. »
Idem, p. 25: « Il nous semble que cette interprétation s’accorde beaucoup mieux que tout autre avec la thèse de la H. B. of L. ; » … « … nous ajouterons cependant qu’il y a encore une autre hypothèse qui peut paraître plus simple, ce qui ne veut pas dire forcément qu’elle soit plus vraie : c’est que les agents de l’organisation en cause, que ce soit la H. B. of L. ou toute autre, se soient contentés de profiter de ce qui se passait pour créer le mouvement « spiritualiste », en agissant par une sorte de suggestion sur les habitants et les visiteurs de Hydesville. »
Idem, pp. 27-28: « Il y eut certainement aussi en Allemagne, depuis le début du XIXe siècle, d’autres sociétés secrètes qui n’avaient pas le caractère maçonnique, et qui s’occupaient également de magie et d’évocations, en même temps que de magnétisme ; or la H. B. of L., ou ce dont elle prit la suite, fut précisément en rapport avec certaines de ces organisations. Sur ce dernier point, on peut trouver des indications dans un ouvrage anonyme intitulé « Ghostland » (1), qui fut publié sous les auspices de la H. B. of L., et que quelques uns ont même crut pouvoir attribuer à Mme Hardinge-Britten ; pour notre part, nous ne croyons pas que celle-ci en ait été réellement l’auteur, mais il est au moins probable que c’est elle qui s’occupa de l’éditer (2) ». Idem, p. 27, n. 1: « 1. – Cet ouvrage a été traduit en français, mais assez mal, et seulement en partie, sous ce titre : « Au pays des Esprits », qui est fort équivoque et ne rend pas le sens réel du titre en anglais. » Idem, pp. 27-28, n. 2: « 2. – D’autres ont cru que l’auteur de « Ghostland » et d’ »Art Magic » était le même que celui de « Light of Egypt », de « Celestial Dynamics » et de « Language of the Stars » (Sédir, « Histoire des Rose-Croix », p. 122); mais nous pouvons affirmer que c’est là une erreur. L’auteur des trois derniers ouvrages, également anonymes, est T. H. Burgoyne, qui fut secrétaire de la H. B. of L. ; les deux premiers sont de beaucoup antérieurs. »
Idem, p. 28: « Il nous reste à poser ici une dernière question : quel but se proposaient les inspirateurs du « modern spiritualism » à ses débuts ? Il semble que le nom même qui fut alors donné à ce mouvement l’indique d’une façon assez claire : il s’agissait de lutter contre l’envahissement du matérialisme, qui atteignit effectivement à cette époque sa plus grande extension, et auquel on voulait opposer ainsi une sorte de contrepoids ; et, en appelant l’attention sur des phénomènes pour lesquels le matérialisme, du moins le matérialisme ordinaire, était incapable de fournir une explication satisfaisante, on le combattait en quelque sorte sur son propre terrain, ce qui ne pouvait avoir de raison d’être qu’à l’époque moderne, car le matérialisme proprement dit est d’origine fort récente, aussi bien que l’état d’esprit qui s’accorde aux phénomènes et à leur observation une importance presque exclusive. Si le but fut bien celui que nous venons de définir, en nous référant d’ailleurs aux affirmations de la H. B. of L., c’est maintenant le moment de rappeler ce que nous avons dit plus haut en passant, qu’il y a des initiés de sortes très différentes, et qui peuvent se trouver souvent en opposition entre eux ; ainsi, parmi les sociétés secrètes allemandes auxquelles nous avons fait allusion, il en est qui professaient au contraire des théories absolument matérialistes, quoique d’un matérialisme singulièrement plus étendu que celui de la science officielle. »
Idem, p. 98: « Les théosophistes ont accordé une importance considérable aux « élémentals » ; nous avons dit d’ailleurs que Mme Blavatsky en dut vraisemblablement l’idée à Georges H. Felt, membre de la H. B; of L., qui l’attribuait d’ailleurs tout à fait gratuitement aux anciens Egyptiens. »
Idem, pp. 217-219: « Nous ajouterons encore que, quoi qu’en prétendent les spirites et surtout les occultistes, on ne trouve dans la nature aucune analogie en faveur de la réincarnation tandis que, en revanche, on en trouve de nombreuses dans le sens contraire. Ce point a été assez bien mis lumière dans les enseignements de la H. B. of L., dont il a été question précedemment, et qui était formellement antiréincarnationniste ; nous croyons qu’il peut-être intéressant de citer ici quelques passages de ces enseignements qui montrent que cette école avait au moins quelque connaissance de la transmigration véritable, ainis que de certaines lois cycliques : « C’est une vérité absolue qu’exprime l’adepte auteur de « Ghostland », lorsqu’il dit que, en tant qu’être impersonnel, l’homme vit dans une indéfinité de mondes avant d’arriver à celui-ci… Lorsque le grand étage de conscience, sommet de la série des manifestations matérielles, est atteint, jamais l’âme ne rentrera dans la matrice de la matière, ne subira l’incarnation matérielle ; désormais, ses renaissances sont dans le royaume de l’esprit. Ceux qui soutiennent la doctrine étrangement illogique de la multiplicité des naissances humaines n’ont assurément jamais développé en eux-mêmes l’état lucide de conscience spirituelle ; sinon, la théorie de la réincarnation, affirmée et soutenue aujourd’hui par un grand nombre d’hommes et de femmes versés dans la « sagesse mondaine », n’aurait pas le moindre crédit. Une éducation extérieure est relativement sans valeur comme moyen d’obtenir la connaissance véritable… Le gland devient chêne, la noix de coco devient palmier; mais le chêne a beau donner des myriades d’autres glands, il ne devient plus jamais gland lui-même, ni le palmier ne redevient plus noix. De même pour l’homme : dès que l’âme s’est manifestée sur le plan humain, et a ainsi atteint la conscience de la vie extérieure, elle ne repasse plus jamais par aucun de ses états rudimentaires… Tous les prétendus « réveils de souvenirs » latents, par lesquels certaines personnes assurent se rappeler leurs existences passées, peuvent s’expliquer, et même ne peuvent s’expliquer que par les simples lois de l’affinité et de la forme. Chaque race d’êtres humains, considérée en soi-même, est immortelle ; il en est de même de chaque cycle : jamais le premier cycle ne devient le second, mais les êtres du premier cycle sont (spirituellement) les parents, ou les générateurs (1), de ceux du second cycle. Ainsi, chaque cycle comprend une grande famille constituée par la réunion de divers groupements d’âmes humaines, chaque condition étant déterminée par les lois de son activité, celles de sa forme et celles de son affinité : une trinité des lois… C’est ainsi que l’homme peut-être comparé au gland et au chêne : l’âme embryonnaire, non individualisée, devient un homme tout comme le gland devient un chêne, et, de même que le chêne donne naissance à une quantité innombrable de glands, de même l’homme fournit à son tour une indéfinité d’âmes les moyens de prendre naissance dans le monde spirituel. Il y a correspondance complète entre les deux, et c’est pour cette raison que les anciens Druides rendaient de si grands honneurs à cet arbre, qui était honoré au delà de tous les autres par les puissants Hiérophantes. » Il y a là une indication de ce qu’est la « postérité » entendue au sens purement spirituel ; ce n’est pas ici le lieu d’en dire davantage sur ce point, non plus que sur les lois cycliques auxquelles il se rattache ; peut-être traiterons-nous quelque jour ces questions, si toutefois nous trouvons le moyen de le faire en termes suffisamment intelligibles, car il y a là des difficultés qui sont surtout inhérentes à l’imperfection des langues occidentales. Malheureusement, la H. B. of L. admettait la possibilité de la réincarnation dans certains cas exceptionnels, comme celui des enfants mort-nés ou mort en bas âge, et celui des idiots de naissance (2) ; nous avons vu ailleurs que Mme Blavatsky avait admis cette manière de voir à l’époque où elle écrivit Isis Dévoilée (3).
– Ce sont les « pitris » de la tradition hindoue.
– Il y avait encore un troisième cas d’exception, mais d’un tout autre ordre: c’était celui des « incarnations messianiques volontaires », qui se produiraient tous les six cent ans environ, c’est-à-dire à la fin de chacun des cycles que les Chaldéens appelaient Naros, mais sans que le même esprit s’incarne jamais ainsi plus d’une fois, et sans qu’il y ait consécutivement deux semblables incarnations dans une même race ; la discussion et l’interprétation de cette théorie sortiraient entièrement du cadre de la présente étude.
« Les Francs-Maçons, pour se reconnaître entre eux, ont un attouchement »
Rituel
« Nul ne sait ce que peut le corps » Baruch Spinoza, Éthique.
« Je vais voir si votre corps sera aussi résistant à l’épreuve que votre âme » Rituel.
La question est simple : mon corps, ce corps, est-il un ami ou un ennemi ? Est-il à perfectionner ou à vaincre ? Plus encore : n’est-ce pas une erreur de perspective de dire : « avoir un corps » quand il serait plus exact de dire : « être son corps » ?
Sur Descartes : séparation corps/esprit
René Descartes
« Il est certain que moi, c’est-à-dire mon âme, par laquelle je suis ce que je suis, est entièrement et véritablement distincte de mon corps, et qu’elle peut être ou exister sans lui » Méditations métaphysiques.
L’enchaînement admis est le suivant :
1 Dieu est créateur de toute « chose » au monde, 2 On doit respecter l’œuvre de Dieu, 3 La connaissance ne saurait s’attaquer à l’âme du monde.
Descartes va lever cet obstacle à la recherche scientifique. Il instaure une séparation entre l’âme, domaine de la pensée, et le corps, domaine de « l’étendue » ; l’esprit et ses opérations intellectuelles d’une part, le corps et son aspect objet étudié par l’esprit d’autre part. Il y a bien d’un côté le mot « je » – res cogitans (la chose pensante) – esprit libre et hors étendue, et de l’autre le monde des corps extérieurs – res extensa – corps en extension, quantifiable, déterminé, soumis aux principes mécanistes. La vision du corps comme une machine et de l’animal comme un objet découle du dualisme cartésien âme/corps. Percevoir, sentir, imaginer, vouloir sont des actes rationnels. La science va pouvoir s’emparer du monde matériel. La distinction de l’âme et du corps est pour permettre l’étude scientifique du corps. La modernité est née.
« Séparation du corps et de l’esprit » issue de l’ouvrage chinois sur la méditation Le secret de la fleur d’or.
Mais il ne faut pas chercher à comprendre de la même manière ces deux propositions également vraies : que l’âme et le corps sont réellement distincts et qu’ils ne forment qu’un seul tout dans l’homme.
Pour l’unité, il en appelle à l’expérience que chaque homme fait tous les jours de l’union intime de son âme et de son corps : « Que l’esprit, qui est incorporel, puisse faire mouvoir le corps, nous n’en pouvons douter » (lettre à Arnauld du 29 juillet 1648). « Les choses qui appartiennent à l’union de l’âme et du corps se connaissent très clairement par les sens. » Il écrit un Traité des passions pour analyser cette zone où agit le composé âme-corps. C’est sur l’unité de l’homme qu’il insiste, unité toujours-déjà-là et qui n’est pas un résultat ou un effet du composé.
La séparation du corps et de l’âme interrogée
« L’affranchissement de l’âme, sa séparation d’avec le corps, n’est-ce pas là l’occupation même du philosophe ? »
Platon, Phédon.
« Mourir aux limitations de votre corps physique et vous éveiller à la vie de l’esprit »
Rituel.
Statut de Platon assis en marbre blanc devant un chapiteau de Temple
Selon Platon, l’âme, lors de sa chute dans un corps, a oublié les Idées. Seule la Beauté a le privilège de lui apparaître encore, à travers les beaux corps. Dans le Banquet, l’éloge du corps est sans réserve : « Il faut commencer dès son jeune âge à rechercher la beauté physique dans un seul corps. Ensuite, il convient de rechercher la beauté des formes, celle qui se trouve dans tous les corps. Puis on considérera la beauté de l’âme et alors la Beauté des actions et des lois. Enfin on passera aux sciences. Le véritable chemin de l’amour, c’est monter sans cesse vers la Beauté naturelle, la Beauté absolue, le Beau tel qu’il est en soi » (le Banquet).
L’érotisme, la démarche de l’Amour par la recherche de la Beauté, élève l’homme du corps à l’âme, du sensible à l’absolu, à l’Idée. « L’amour est dans cette vie le souvenir d’une autre vie et l’espoir d’une vie véritable » (Phèdre).
Aristote fait de l’âme pour le corps ce que le pilote est au navire. Il conclut qu’il n’existe pas de distinction substantielle entre le corps et l’âme. Tous les deux contiennent le principe de vie ; une unité, un corps-matière et une âme-forme, siège dans le cœur. Chaque homme est unique dans une liaison harmonieuse.
La résurrection est clivante ; qu’est-ce qui renaît, seulement l’esprit ou le corps aussi « La chair est l’axe du salut : lorsque l’âme est choisie par Dieu en vue de ce salut, c’est la chair qui fait que l’âme peut être ainsi choisie par Dieu… Cette chair que Dieu a, de ses mains, fabriquée à l’image de Dieu… ne ressuscitera-t-elle pas, elle qui, à tant de titres, appartient à Dieu ? II est exclu, absolument exclu, que … Dieu l’abandonne à la mort éternelle ! » (Tertullien, 160-240, La Résurrection de la chair).
Le rejet du corps
« Assujettie, comme tous les autres à ce corps fragile, comment pouvez-vous dire que vous êtes libre ? J’ai secoué le joug des passions ; la raison est venue m’éclairer… »
Rituel de La vraie maçonnerie d’adoption, 1787.
Sous l’influence d’une certaine vision chrétienne, le rejet du corps comme de la nudité s’installe en Occident. « Toute chair est impure à mes yeux » (Faustus de Milève, 350-400, évêque des manichéens d’Occident). Illustration : « La beauté du corps est tout entière dans la peau. En effet, si les hommes voyaient ce qui est sous la peau, doués comme les lynx de Béotie d’intérieure pénétration visuelle, la vue seule des femmes leur serait nauséabonde : cette grâce féminine n’est que saburre, sang, humeur, fiel. Considérez ce qui se cache dans les narines, dans la gorge, dans le ventre : saletés partout … Et nous qui répugnons à toucher même du bout du doigt de la vomissure ou du fumier, comment donc pouvons-nous désirer de serrer dans nos bras le sac d’excréments lui-même ? » (Odon de Cluny IX-Xe siècles, cité par Johan Huizinga, Le déclin du Moyen-Âge).
L’arche de Noé
Être confronté au corps dénudé peut être cataclysmique. « Cham, père de Canaan, vit la nudité de son père, et il le rapporta dehors à ses deux frères. Alors Sem et Japhet prirent le manteau, le mirent sur leurs épaules, marchèrent à reculons, et couvrirent la nudité de leur père ; comme leur visage était détourné, ils ne virent point la nudité de leur père. Lorsque Noé se réveilla de son vin, il apprit ce que lui avait fait son fils cadet. Et il dit : Maudit soit Canaan ! qu’il soit l’esclave des esclaves de ses frères ! (Genèse).
Le manuscrit anglais Graham de 1726 fait référence à Noé et à ses trois fils. L’initiation maçonnique garde une égale distance entre le nu inconcevable et la vêture qui dissimule ; elle applique sa méthode de pensée qui garde le même intervalle entre les deux extrémités du segment pour s’élever au-dessus par un triangle en sagesse.
« La question du costume est énorme chez ceux qui veulent paraître avoir ce qu’ils n’ont pas, car c’est souvent le moyen de le posséder plus tard »
Balzac, Les Illusions perdues, 1843.
« Comment voyageais-tu ? Ni nu ni vêtu. » Rituel.
Honoré de Balzac (1799-1850)
Philosophie comme franc-maçonnerie paraissent vouloir éloigner toute question vestimentaire de leurs recherches. Sujet trop superficiel ? Sujet trop difficile ? Dans son Traité de la vie élégante, Balzac forme le néologisme « vestignomonie », pour dire combien l’étude des vêtements d’un individu, d’un peuple, d’une civilisation, peut en dire long sur la nature de chacun d’eux. « Vous verrez toujours un progrès social, un système rétrograde ou quelque lutte acharnée se formuler à l’aide d’une partie quelconque du vêtement. » Le vêtement est une possibilité de connaissance de soi. Il est à la fois notre vitrine et notre gardien. Il nous révèle comme il constitue un rempart. On s’habille pour être présentable car il est plus aisé de présenter un vêtement qu’un corps nu, le nôtre surtout. »
Finalement
« Ce n’est pas parce qu’il a des mains que l’homme est le plus intelligent des êtres, mais parce qu’il est le plus intelligent des êtres qu’il a des mains. » (Aristote, Les parties des animaux).
« Votre corps dans cette attitude est le symbole de la rectitude de votre esprit »
Rituel
Quel émerveillement que la contemplation du corps humain, étonnante composition hiérarchique formée d’organes (cœur, reins), de tissus (peau, os), de 100 000 milliards de cellules. Chaque cellule est à son tour formée de macromolécules (les protéines surtout ; 100 000 constituent le corps humain), composées de molécules (les acides aminés), composées d’atomes (azote, carbone, hydrogène, oxygène). Dans le noyau de chaque cellule se trouvent 23 paires de chromosomes composés chacun d’une molécule d’ADN.
La pensée antique distinguait trois niveaux dans le corps :
– la tête, siège de l’esprit, de la raison, séparée par le cou du – cœur, siège du courage et de l’âme, séparé par le diaphragme ou la taille du – ventre, siège du désir. Cette distribution des parties du corps est identique aux postures que met en œuvre le franc-maçon pour se faire reconnaître comme tel.
La griffe n’est pas ici une image de surface. Elle nomme l’empreinte d’une lumière qui ne console pas, qui marque, qui oblige. Valérie Thévenot déploie un poème de marche et de danse, et le héros danseur y avance comme un être mis au travail. Son regard n’observe pas, il décide, « le vortex de sa pupille décidait du possible ».
Les grandes eaux, le vent, la pierre, la brume, le lac, la neige, deviennent autant de matières d’atelier, et le corps, soumis à l’épreuve, apprend à répondre plutôt qu’à se raconter.
La discipline intérieure gouverne tout. La voie commence par l’attente, « sans espérer, sans vouloir, sans craindre », attente sans marchandage, patience sans demande, où la Connaissance cesse d’être un trophée pour devenir une maturation.
Dans cette ascèse, nous reconnaissons une éthique initiatique, celle qui refuse la pose et préfère la preuve
Le héros doute, hésite, résiste, accoudé au puits, au bord de la vague, au revers de la peur, et pourtant il continue, non par bravade, mais par fidélité à une source intérieure qui le tient. Quand le texte rappelle que l’acharnement ne suffit pas et que seule « la Porte qui s’ouvre du Dedans » consent, il trace une loi secrète du chemin, la volonté ne force pas le centre, elle s’y rend juste, jusqu’à coïncider.
Le soleil, dès lors, règne comme un maître d’atelier
Il chauffe, il mord, il transforme. La langue fait sentir une alchimie de la chair, calcination des illusions, rubéfaction des colères, puis une eau blanche, lustrale, qui traverse l’être « en une myriade de cristaux scintillants ». Le héros rejette l’ancienne peau, non par caprice, mais parce qu’elle n’adhère plus à l’appel. La danse devient une méthode de survie et de prière, et le temps lui-même se laisse saisir quand il « empoignait le temps par les cheveux », comme si la durée cessait d’être un gouffre pour devenir une matière à sculpter. Nous lisons alors une poésie de transmutation, où chaque pas retire une épaisseur d’ombre et rend à la lumière sa fonction vraie, non l’éclat, la rectification.
La profondeur maçonnique affleure avec justesse parce qu’elle est vécue
Les « arêtes de la pierre cubique » résonnent dans les membres, le miroir cassé taillade l’image de l’ego, et l’être découvre un autre visage, plus nu, plus vrai. Plus loin, il « retraçait à l’équerre les traits estompés », geste de rectitude retrouvée, ligne juste reprise dans un monde brouillé. Même la mesure du temps devient outil, sablier, cadran solaire, tours de ronde, épuisement rituel, comme si la durée polissait la pierre jusqu’à la netteté. Et quand surgissent la « porte d’obsidienne », Sirius, ou ce « centre du centre » que le poème nomme sans l’exhiber, nous comprenons que l’orientation n’est pas affaire de direction extérieure, mais d’alignement intime, une étoile tenue dans la poitrine.
Autour de cette quête, Valérie Thévenot convoque des mémoires plus vastes, serpent, aigle, roue, et cette « Grande Roue Médecine Universelle » qui élargit l’horizon sans faire basculer le poème dans le syncrétisme.
Tout demeure tenu par une exigence de dépouillement, et par une douceur invincible qui n’est pas faiblesse, mais force de réconciliation. Au bout de l’épreuve, « un possible flottait dans l’air », non comme une promesse facile, mais comme une respiration rendue au monde.
Valérie Thévenot, enseignante auprès des très jeunes et plasticienne, porte dans son écriture ce sens du symbole qui forme sans enfermer, et cette attention au regard qui apprend à voir avant de nommer. Sa bibliographie prolonge ce travail de transformation, notamment avec Tendre mélancolie (éd unicité, coll. le metteur en signe, 2023) et Entre l’éclair et l’arc-en-ciel(éd unicité, coll. le metteur en signe, 2025), où la brûlure et l’éclaircie cherchent déjà leur tenue intérieure.