Il existe des phrases que l’on trouve sur des mugs, des cartes de vœux, des publications Instagram et, désormais, dans certaines planches de Loge présentées avec un sérieux impressionnant. La formule est attribuée à Oscar Wilde, ce qui est déjà un bon signe : elle a l’élégance, l’ironie et le léger mépris pour la bêtise humaine qui caractérisent le meilleur de son esprit. Et comme Oscar Wilde fut Franc-Maçon, il est permis de penser que, s’il avait assisté à certaines de nos tenues, il aurait pu ajouter une phrase complémentaire :
« Surtout, ne devenez pas vous-même : nous avons déjà assez de problèmes comme ça. »
L’authenticité, nouveau mot à la mode
« Soyez vous-même » est devenu l’un des grands commandements de notre époque. Soyez authentique. Soyez vrai. Soyez aligné. Soyez dans votre énergie. Soyez en accord avec votre vibration. Soyez, enfin, cette version idéale de vous-même que vous n’êtes probablement pas, mais que vous prétendez être depuis que vous avez regardé trois vidéos de développement personnel sur les réseaux sociaux. Dans la maçonnerie, cela donne parfois des résultats remarquables. On rencontre des Frères qui vous expliquent, avec une gravité liturgique, qu’ils ne peuvent pas faire ceci ou cela parce qu’ils doivent « rester alignés avec leur vérité intérieure ». On rencontre des Sœurs qui refusent une responsabilité parce qu’elles ne se sentent pas « dans leur énergie ». On rencontre des Orateurs qui préparent une planche de quarante minutes sur l’authenticité, tout en lisant leur texte sur leur téléphone avec la conviction d’un homme qui découvre sa propre pensée en temps réel.
Et l’on rencontre surtout des Frères qui vous disent :
« Moi, je suis comme ça. »
Traduction : « Je n’ai aucune intention de progresser, mais j’aimerais que vous trouviez cela profond. »
Être soi-même ne signifie pas être immobile
Car voici le malentendu magnifique. Être soi-même ne veut pas dire rester exactement ce que l’on est. Si c’était le cas, l’Apprenti devrait rester Apprenti toute sa vie, sous prétexte qu’il serait « authentique » dans sa curiosité, son ignorance et son incapacité à trouver la porte de la Loge sans demander son chemin. Le Compagnon devrait refuser d’être Maître, car devenir Maître serait une trahison de son identité de Compagnon. Et le Vénérable devrait refuser de rendre les colonnes, car quitter sa fonction serait un reniement de sa personnalité profonde de personne qui aime parler longtemps sans être interrompu.
Non. Être soi-même, ce n’est pas se figer. C’est reconnaître ce que l’on est, avec ses qualités, ses défauts, ses manies, ses peurs, ses élans et ses petites lâchetés, puis accepter de travailler sur tout cela.
Ce qui, dans une Loge, s’appelle parfois : faire son travail.
La Loge : un miroir, pas un salon de coiffure
La Loge est un lieu étrange. On y vient souvent en pensant que l’on va y trouver la Lumière, la sagesse, la fraternité et peut-être un peu de reconnaissance sociale. Puis on découvre que la Loge est surtout un miroir. Un miroir sans filtre.
Un miroir qui ne dit pas :
« Vous êtes magnifique. »
Mais plutôt :
« Vous êtes magnifique, mais vous interrompez tout le monde, vous parlez beaucoup trop, vous confondez écoute et attente de votre tour de parole, et vous appelez “fraternité” le fait de ne pas vouloir être contredit. »
C’est brutal. Mais c’est initiatique. Car être soi-même, ce n’est pas se contenter de sa première version. C’est accepter d’être confronté à ses angles, à ses aspérités, à ses pierres mal taillées. Et, accessoirement, à cette petite voix intérieure qui vous rappelle que non, vous n’êtes pas obligé de répondre à chaque message du groupe WhatsApp de la Loge à 23 h 47.
Oscar Wilde en Loge
Oscar Wilde
Oscar Wilde fut initié à la Loge Apollo University, n° 267, à Oxford, en 1875. On imagine facilement ce qu’il aurait pu dire dans nos ateliers. Face à un Frère qui explique pendant vingt minutes qu’il « ne se reconnaît pas dans les structures » :
« Être incapable de s’adapter n’est pas une preuve de profondeur. C’est parfois simplement une forme de paresse avec un collier. »
Face à une Sœur qui annonce qu’elle ne viendra plus parce que la Loge « ne correspond plus à son chemin personnel » :
« Le chemin personnel est une chose admirable. Il permet surtout de partir sans avoir à expliquer pourquoi. »
Face à un Vénérable qui ouvre la tenue en déclarant :
« Chers Frères et Sœurs, aujourd’hui, nous allons parler d’authenticité » :
« Quelle chance. J’espère que vous ne vous reconnaissez pas trop dans le sujet. »
L’authenticité maçonnique : un travail, pas une excuse
La véritable authenticité maçonnique n’est pas celle du Frère qui déclare fièrement :
« Je suis direct, je dis ce que je pense. »
Traduction : « Je manque parfois de tact, mais j’appelle cela de la sincérité. » Ce n’est pas celle du Frère qui refuse toute critique parce qu’il doit « préserver son intégrité ». Traduction : « Je n’aime pas qu’on me contredise. » Ce n’est pas non plus celle de la Sœur qui affirme qu’elle ne peut pas participer à tel ou tel travail parce qu’elle « n’est pas dans cette vibration ». Traduction : « Je n’ai pas envie, mais j’aimerais que cela sonne mystique. » La véritable authenticité, c’est autre chose.
C’est être capable de dire :
« Je me suis trompé. » « J’ai été injuste. » « J’ai parlé trop vite. » « J’ai confondu mon ego avec la défense de la Tradition. » « J’ai besoin d’aide. » « Je ne sais pas. »
Ces phrases sont rares. Elles sont aussi bien plus initiatiques que beaucoup de discours sur la Lumière.
La pierre brute a le droit d’être imparfaite
La maçonnerie ne demande pas d’arriver parfait. Elle demande d’arriver disponible. La pierre brute n’est pas honteuse de ses irrégularités. Elle ne prétend pas être déjà une pierre cubique. Elle ne se présente pas à l’atelier en affirmant :
« Je suis déjà parfaite, mais je viens ici pour me faire confirmer. »
Non.
La pierre brute accepte d’être travaillée. Elle accepte l’ébarbage, la taille, la correction, parfois même le marteau. Et c’est là toute la différence entre l’authenticité et l’autosatisfaction.
L’authenticité dit :
« Voici ce que je suis aujourd’hui. »
L’autosatisfaction dit :
« Voici ce que je suis aujourd’hui, et je vous déconseille fortement d’y toucher. »
Tous les autres sont déjà pris
Oscar Wilde
La seconde partie de la phrase d’Oscar Wilde est peut-être la plus importante.
« Tous les autres sont déjà pris. »
Cela signifie que vous n’avez pas à imiter le Frère éloquent, la Sœur mystique, le Vénérable charismatique, l’Ancien savant, le jeune brillant ou le Frère qui semble avoir lu tous les livres de la bibliothèque de la Loge, y compris ceux qui n’ont jamais été écrits. Vous n’avez pas à jouer un rôle. Vous n’avez pas à porter un masque de sagesse. Vous n’avez pas à réciter des formules pour paraître profond. Vous n’avez pas à prendre la parole à chaque tenue simplement parce que le silence vous fait peur. Vous n’avez pas non plus à devenir cette version idéalisée de vous-même que vous présentez sur votre profil LinkedIn, votre page Facebook ou votre biographie de site maçonnique. La Loge n’a pas besoin d’une collection de clones. Elle a besoin de pierres différentes. Elle a besoin de personnalités, de tempéraments, de sensibilités, de compétences, de fragilités et de richesses diverses. Mais elle a surtout besoin que chacun accepte de travailler sur la sienne.
En pratique : quelques tests d’authenticité maçonnique
Pour savoir si vous êtes réellement « vous-même » en Loge, posez-vous quelques questions simples.
Est-ce que je parle parce que j’ai quelque chose à dire, ou parce que j’ai peur du silence ?
Est-ce que j’écoute les autres, ou est-ce que j’attends simplement qu’ils finissent ?
Est-ce que je peux reconnaître une erreur sans la transformer en planche sur l’humilité ?
Est-ce que je respecte les autres, ou est-ce que je respecte surtout l’idée que j’ai de moi-même ?
Est-ce que je suis fidèle à mes valeurs, ou fidèle à mon confort ?
Est-ce que je cherche la Vérité, ou est-ce que je cherche à avoir raison ?
Est-ce que je suis moi-même, ou est-ce que je suis simplement le personnage que j’aimerais que les autres admirent ?
Si vous répondez honnêtement à ces questions, félicitations. Vous venez de faire davantage de travail initiatique que lors de certaines tenues consacrées à « l’homme nouveau dans la cité ».
La vraie liberté
« Soyez vous-même, tous les autres sont déjà pris » n’est pas une invitation à l’immobilisme. C’est une invitation à la liberté. La liberté de ne pas imiter. La liberté de ne pas se comparer. La liberté de ne pas jouer un rôle. La liberté de reconnaître ses limites sans en avoir honte. La liberté de progresser sans vouloir devenir quelqu’un d’autre. La liberté, surtout, de cesser de croire que l’authenticité consiste à faire ce que l’on veut, quand on veut, comme on veut, et d’exiger ensuite que tout le monde appelle cela un cheminement spirituel. Car être soi-même, en maçonnerie, ce n’est pas rester tel quel. C’est devenir, lentement, patiemment, parfois avec douleur, la meilleure version de ce que l’on est déjà.
Et si, ce dimanche, vous ne savez pas exactement qui vous êtes, rassurez-vous. Vous êtes au bon endroit. La Loge existe précisément pour cela.
Avec Les couleurs du blason – Apprendre l’héraldique en coloriant, Michel Pastoureau et Thérèse Josset redonnent à l’héraldique sa vigueur première, celle d’un langage où l’image, la couleur et la règle se répondent.Sous l’apparence d’un cahier à colorier se déploie une grammaire visuelle héritée du Moyen Âge, où chaque teinte vaut moins par sa nuance que par sa fonction et où chaque figure n’existe qu’à travers un ordre de composition. Le lecteur découvre ainsi que l’écu n’est jamais un espace abandonné à la fantaisie pure. Il obéit à des lois, à une syntaxe, à une économie de signes.
Apprendre à blasonner, c’est apprendre à distinguer, à nommer, à ordonner et, finalement, à construire.
Voilà pourquoi ce livre, sans être maçonnique, rencontre naturellement une sensibilité initiatique attachée à la mesure, au symbole et au passage de la perception confuse à la forme intelligible.
Une couleur n’est jamais une nuance, elle est une fonction
Le premier mérite de l’ouvrage tient à une idée aussi élémentaire qu’exigeante. En héraldique, la couleur ne relève pas d’abord du goût. Elle participe d’un système. Les armoiries médiévales sont constituées de figures et de couleurs disposées dans un écu selon des règles de composition qui permettent de les identifier, de les décrire et de les transmettre. La palette héraldique repose sur quelques teintes franches. L’or se rend par le jaune, l’argent par le blanc, les gueules par le rouge, l’azur par le bleu, le sable par le noir, le sinople par le vert, tandis que le pourpre demeure d’un usage plus exceptionnel. La nuance exacte importe peu. Ce qui compte, c’est l’idée de la couleur, son identité dans le langage du blason.
Cette distinction possède une portée intellectuelle réelle. Elle apprend à séparer l’essentiel de l’accidentel, la fonction du signe de son apparence momentanée. Le signe vaut par la place qu’il occupe dans un système de relations. Une couleur héraldique n’est pas une sensation isolée. Elle devient signifiante parce qu’elle entre dans une règle de contraste, de lisibilité et de reconnaissance. Dans l’univers initiatique, une telle discipline du regard n’est pas étrangère à la manière dont le symbole se laisse approcher. Le compas, l’équerre, la pierre ou la lumière n’existent pas davantage comme des objets décoratifs. Leur portée naît d’un contexte, d’un usage, d’une tradition et d’une relation avec d’autres signes.
La liberté commence lorsque la règle est connue
Le livre insiste sur une règle fondamentale de la couleur héraldique. Les teintes sont réparties en groupes et ne se superposent pas librement. Les métaux, l’or et l’argent, s’opposent aux couleurs proprement dites, telles que les gueules, le sable, l’azur ou le sinople. La clarté visuelle naît de cette alternance. Cette contrainte n’appauvrit pas la création. Elle la rend possible. Elle oblige à penser l’écu comme un espace construit et non comme une surface arbitrairement remplie.
Cette pédagogie de la contrainte mérite l’attention. Notre époque confond volontiers liberté et absence de règle. L’héraldique raconte une autre histoire. La règle n’est pas l’ennemie de l’invention, elle en est l’armature. Il faut connaître ce qui se combine et ce qui se distingue pour créer une forme lisible et transmissible. Le coloriage devient un exercice de décision.
Une lecture maçonnique peut ici se développer sans forcer le texte. La Franc-Maçonnerie travaille elle aussi sur la tension entre liberté et règle. La Loge est un espace ordonné. Les places, les gestes, les mots, les rythmes et les outils y obéissent à une structure qui ne vise pas l’obéissance passive mais la disponibilité intérieure. La mesure libère de la dispersion. La forme n’emprisonne pas l’esprit lorsqu’elle lui donne les moyens de se construire.
Nommer, c’est déjà voir autrement
Un autre plaisir du livre vient du vocabulaire. L’héraldique possède une langue précise, parfois déconcertante, mais admirablement économique. Dire qu’un écu est d’or à trois losanges de gueules, ou d’argent à telle figure, revient à transformer l’image en parole. Le blasonnement n’est pas une légende ajoutée après coup. Il est une traduction codée qui rend possible la restitution d’un écu à partir de sa description. L’ouvrage familiarise le lecteur avec cette langue, puis l’accompagne par un lexique des termes principaux et par des explications permettant de comprendre les descriptions héraldiques.
Cette circulation entre voir et dire constitue l’une des richesses discrètes de Les couleurs du blason.
Le regard devient plus aigu lorsqu’il sait nommer. La précision du vocabulaire oblige à observer les positions, les orientations, les nombres et les rapports entre figures.
L’apprentissage symbolique suppose lui aussi une lente conquête de la justesse des mots. La parole n’est féconde que si elle procède d’une attention. Dire correctement ce qui est vu, vécu ou compris constitue déjà un travail sur soi. L’héraldique rappelle ainsi qu’une tradition se transmet d’autant mieux qu’elle sait nommer avec exactitude ce qu’elle veut préserver.
Du carré, de l’étoile et de l’animal naît une grammaire du monde
L’ouvrage conduit progressivement des figures géométriques aux animaux, puis aux figures diverses, aux écus plus chargés, aux cavaliers et aux blasons composés. Les exercices montrent combien la stylisation héraldique cherche moins la ressemblance naturaliste que l’efficacité du signe. Un lion n’est pas peint comme dans un traité de zoologie. Il devient lion héraldique, c’est-à-dire figure codifiée, saisie par une posture, une silhouette, une direction et une couleur. L’étoile, le losange, la croix ou les partitions de l’écu sont soumis au même principe. Le réel est simplifié pour devenir lisible.
L’écu est d’abord une surface à diviser, à équilibrer, à orienter
Les lignes fabriquent des champs, les champs accueillent des figures, les figures prennent sens par leur position. La pédagogie du livre rend tangible cette construction sans la surcharger de théorie.
Pour le lecteur maçon, la géométrie ne saurait être neutre. Elle rappelle l’exercice de la mesure, de l’ordonnancement et de la proportion. Il serait pourtant abusif de prétendre que Michel Pastoureau et Thérèse Josset développent ici une lecture ésotérique de l’héraldique. Le livre n’en propose aucune. La rencontre est ailleurs. L’écu, comme le tableau de Loge, organise un espace signifiant où la forme visible vaut parce qu’elle porte un ordre de lecture.
Apprendre en faisant, comprendre en recommençant
L’idée du coloriage pourrait sembler légère. Elle constitue au contraire le cœur de la méthode. Colorier oblige à regarder plus longtemps. Le geste ralentit la lecture. Il impose de revenir à la description, de vérifier une couleur, de reconnaître une pièce ou une figure, de corriger une première intuition. La mémoire travaille avec la main. Cette pédagogie par l’exercice correspond à une connaissance incarnée, très éloignée de l’accumulation abstraite.
La progression conduit vers des compositions de plus en plus élaborées, puis vers un espace laissé à la création personnelle, avant les outils lexicaux et explicatifs. Le lecteur passe ainsi de la réception à la création. Il ne demeure pas devant une galerie d’armoiries. Il apprend à produire à son tour une forme cohérente et à la décrire. La connaissance n’est acquise que lorsqu’elle devient capacité.
La Franc-Maçonnerie connaît bien cette logique. L’outil n’a de sens que par l’usage, le symbole par le travail intérieur, la parole par l’engagement qu’elle entraîne. Le coloriage héraldique possède une portée modeste, mais sa méthode rejoint ce principe du faire.
L’écu est une mémoire rendue visible
L’héraldique naît d’un besoin d’identification dans le monde des tournois et de la chevalerie. Les figures stylisées et les couleurs franches permettent de reconnaître les combattants, puis les lignages, les communautés ou les institutions. Derrière l’apprentissage du blason se dessine donc une réflexion sur l’identité. Une armoirie dit « ceci est moi » ou « ceci est nous », mais elle le dit sous la forme d’un langage hérité, réglé, partageable. L’identité héraldique n’est jamais une pure confession individuelle. Elle s’inscrit dans une mémoire.
L’écu devient alors une présence condensée, un récit réduit à quelques signes. L’héraldique rappelle que l’identité peut se construire dans la durée, par héritage, transmission, reprise et transformation.
Pour une lecture initiatique, cette mémoire visible invite à réfléchir au rapport entre nom, signe et filiation.
Une tradition vivante ne consiste pas à répéter servilement ce qui fut. Elle demande de comprendre ce qui a été reçu, puis de le rendre à nouveau habitable.
Michel Pastoureau et Thérèse Josset, deux regards pour une même science des signes
Michel-Pastoureau,-en-2019
Michel Pastoureau appartient depuis longtemps aux historiens qui ont rendu à la couleur, aux emblèmes et aux symboles toute leur dignité historique. Directeur d’études émérite de l’École pratique des hautes études, où il a occupé pendant trente-cinq ans la chaire d’histoire de la symbolique occidentale, il a consacré une large part de son œuvre aux couleurs, aux images et aux emblèmes. Le Dictionnaire encyclopédique des couleurs au Moyen Âge et Symboles du Moyen Âge, publiés chez Dervy dans la collection « Le Léopard d’or », prolongent ce même intérêt. Thérèse Josset, éditrice, spécialiste de l’héraldique et de l’histoire des symboles, apporte à ce livre une intelligence pédagogique qui transforme un savoir savant en pratique accessible.
Leur réussite tient à cet équilibre. Le livre allège l’héraldique de ce qui pourrait décourager le débutant, tout en conservant l’exigence du vocabulaire et des règles. Sa limite apparaît clairement. Le lecteur déjà rompu à l’histoire héraldique ne trouvera pas ici une étude exhaustive des usages sociaux, politiques ou dynastiques du blason. L’ouvrage privilégie l’apprentissage, le geste et la création. Cette limite correspond à son projet.
La main colorie, l’esprit ordonne
Ce livre rappelle finalement une vérité presque oubliée. Nous apprenons mieux lorsque la connaissance passe par les yeux, les mots et la main. Le blason ne se livre pas dans l’abstraction. Il se découvre en choisissant, en comparant, en corrigeant, en coloriant, en décrivant. Peu à peu, les figures cessent d’être des images muettes. Elles deviennent une langue.
La portée maçonnique possible de cette expérience tient moins aux motifs eux-mêmes qu’à la méthode. Il faut d’abord distinguer. Puis nommer. Puis ordonner. Puis créer dans le respect d’une règle. Ces quatre gestes dessinent une petite ascèse de l’attention. Ils rappellent que la liberté n’est pas l’indifférence à toute forme, mais la capacité de choisir justement à l’intérieur d’un monde de signes.
Un blason est une surface limitée qui oblige à décider ce qui mérite d’y prendre place.
Cette exigence pourrait être adressée à chacun. Si notre propre existence devait tenir dans un écu, quelles couleurs, quelles figures et quelles lignes choisirions-nous pour dire ce que nous voulons transmettre plutôt que ce que nous voulons seulement montrer ?
Les couleurs du blason – Apprendre l’héraldique en coloriant
Michel Pastoureau, Thérèse Josset – Éditions Dervy, coll. Le Léopard d’or, 2026, 152 pages, 18 €/L’éditeur, le SITE
Depuis la pandémie, de plus en plus de Francs-Maçons se retrouvent en chaîne d’union virtuelle, face à leur ordinateur, casque audio vissé sur la tête, café à portée de main et chat WhatsApp prêt à déborder au moindre silence. L’intention est, bien entendu, excellente. On veut maintenir le lien, poursuivre les travaux, ne pas laisser l’atelier s’éteindre, permettre aux Frères et Sœurs éloignés de participer. Tout cela est très beau. Presque admirable.
Mais il faut se poser la question qui fâche : dans ces « tenues » en visioconférence, l’essence de la maçonnerie est-elle vraiment préservée ?
Une Loge sans odeur d’encens
Car il faut bien le reconnaître : il manque quelque chose. Nous ne respirons plus le même air. Nous ne sentons plus cette odeur d’encens, mélange subtil de résine, de bois ancien, de poussière liturgique et de parfum du Frère qui a confondu « huile essentielle » et « désodorisant de voiture ». Nous ne partageons plus la même lumière. Chez l’un, le soleil entre par la fenêtre. Chez l’autre, la lumière est bleue, froide, venue de l’écran. Chez un troisième, la caméra est tellement mal réglée qu’il semble assister à la tenue depuis une cave, en costume de nuit, derrière une pile de cartons. Nous ne partageons plus la même intensité de voix.
Chacun règle le son sur son casque comme il l’entend. Le Vénérable peut parler avec la solennité d’un patriarche ; pour certains, il ressemble à un homme coincé dans un tunnel. Le Frère Orateur peut déployer sa plus belle éloquence ; pour d’autres, il est couvert par le bruit du lave-vaisselle, d’un chien ou d’un voisin qui décide, précisément à ce moment-là, de percer un mur. Et que dire de la chaîne d’union ?
Autrefois, elle exigeait une présence, une main tendue, une chaleur humaine, un silence partagé. Aujourd’hui, elle ressemble à une réunion de télétravail où chacun lève son pouce, puis coupe son micro. « Frères et Sœurs, unissons-nous. »
Clic.
« Vous êtes en sourdine. »
Clic.
« Merci. »
Clic.
Le rituel du « vous êtes en sourdine »
Car il existe désormais un rituel nouveau, non écrit, mais universellement respecté : le rituel du micro coupé. Le Vénérable ouvre la tenue. Silence. Il demande au Frère Secrétaire de lire le procès-verbal. Silence. Il appelle le Frère. Silence. Puis quelqu’un, enfin, murmure :
« Frère, vous êtes en sourdine. »
Et le Frère de répondre, avec une dignité retrouvée :
« Ah oui, pardon. »
C’est déjà presque initiatique. On pourrait même imaginer une nouvelle épreuve : le candidat devra réussir à prononcer une phrase entière sans oublier d’activer son micro. Ceux qui échoueront seront renvoyés à l’étude du symbolisme du silence.
Le tablier au-dessus du pyjama
Il faut aussi saluer l’apparition d’un nouveau costume maçonnique : le pyjama-tablier. En haut, une chemise impeccable, un col soigné, parfois même une cravate. En bas, un pantalon de survêtement, des chaussettes dépareillées et, pour les plus audacieux, des chaussons en forme de licorne. Le tablier, lui, est parfaitement porté. Enfin, presque.
Parfois il est de travers. Parfois il est posé sur le dossier de la chaise. Parfois il apparaît seulement dans le reflet du bureau. Et parfois, le Frère l’a oublié, mais comme il est cadré à la taille, personne ne s’en aperçoit. La Loge devient ainsi un théâtre de la modernité : solennité visible jusqu’à la ceinture, désordre domestique en dessous.
Le chat, nouveau pilier de la Loge
Autre merveille de la tenue virtuelle : le chat. Autrefois, le Frère qui voulait intervenir levait la main, attendait son tour, respectait la parole de l’autre. Aujourd’hui, pendant que le Vénérable développe une pensée profonde sur la lumière intérieure, le chat s’embrase :
« Super planche ! » « Désolé, je dois partir dans dix minutes. » « Qui a le lien pour la cotisation ? » « Mon micro ne marche pas. » « Je ne vois pas le document. » « Frère, vous êtes en sourdine. » « Je repasse après, j’ai un livreur. »
Le chat est devenu le véritable Orateur de la Loge. Il interrompt, il commente, il suggère, il s’agace, il félicite, il rappelle à l’ordre et il annonce parfois, en pleine cérémonie, que la connexion de quelqu’un est instable.
Une maçonnerie en haute définition, mais en basse présence
Certains objecteront que les travaux sont très sérieux, que les planches sont préparées avec rigueur, que les échanges sont parfois plus riches que dans certaines Loges où l’on vient surtout pour parler de football, de vacances ou du dernier problème de voisinage.
Nous les croyons volontiers. Nous croyons aussi que l’on peut être très heureux avec un hologramme. L’artiste catalane Alicia Framis, originaire de Barcelone, a ainsi « épousé » AILex, un hologramme interactif créé par intelligence artificielle, le 9 novembre 2024. Elle affirme être plus amoureuse et plus épanouie qu’avec un homme de chair et d’os. Très bien. Nous ne jugerons pas. Mais nous nous permettons simplement de remarquer que la Loge virtuelle entretient avec la maçonnerie un rapport assez comparable à celui de cette union avec un époux holographique : tout y est, ou presque. Il y a la voix. Il y a l’image. Il y a la parole. Il y a même, parfois, une émotion sincère. Mais il manque ce petit détail essentiel : la présence.
Donjons, dragons et colonnes d’angle
Car, soyons honnêtes, une tenue Zoom ressemble parfois davantage à une partie de jeu de rôle qu’à une cérémonie initiatique. Il y a le Vénérable, maître du donjon. Il y a le Secrétaire, gardien des archives et des liens Teams. Il y a l’Orateur, qui lance de longues tirades sur la symbolique de l’équerre. Il y a les Frères et Sœurs, chacun dans sa bulle, son éclairage, son fond virtuel et son niveau de batterie. Il y a même des quêtes : « Qui peut partager son écran ? », « Qui a reçu le lien de la tenue ? », « Qui peut prendre la parole ? », « Qui a vu passer le Frère Untel ? » Et, comme dans tout bon jeu de rôle, il y a des personnages secondaires : le chat qui fait des blagues, le chat qui pose des questions techniques, le chat qui annonce qu’il doit partir, le chat qui ne comprend pas pourquoi tout le monde parle en même temps.
On se donne l’illusion de faire de la maçonnerie.
Mais parfois, on fait surtout un énième Donjons et Dragons, version collier et gants blancs, en se racontant de très belles histoires.
La vraie question : que manque-t-il ?
Il manque l’odeur. Il manque la main. Il manque le regard direct. Il manque le silence qui pèse. Il manque la voix qui résonne dans une salle. Il manque le Frère ou la Soeur assis en face, dont on perçoit l’émotion sans avoir besoin d’un indicateur de connexion. Il manque cette chose simple et irremplaçable : être ensemble, physiquement, dans un même espace, sous une même lumière, avec une même intention. La visioconférence peut être un outil. Elle peut permettre de maintenir un lien. Elle peut aider un Frère ou une Soeur isolé, malade, éloigné ou empêché. Mais elle ne doit pas devenir l’excuse commode pour remplacer la Loge par une réunion d’équipe, la chaîne d’union par une galerie de visages figés et la fraternité par une bonne connexion Wi-Fi.
En attendant la reconnexion
Alors, continuons, si nécessaire, à nous retrouver en visio. Mais appelons les choses par leur nom. Ce n’est pas une tenue. C’est une rencontre à distance. Ce n’est pas une Loge. C’est une réunion en ligne avec des tabliers. Ce n’est pas une chaîne d’union. C’est une galerie de caméras, avec un peu de bonne volonté et beaucoup de patience. Et lorsque nous pourrons enfin nous retrouver autour du pavé mosaïque, respirer le même encens, entendre la même voix, partager la même lumière et serrer réellement les mains, alors nous comprendrons peut-être, avec un sourire, que la meilleure technologie de la maçonnerie reste encore : la présence.
Fraternellement vôtre, même si, en visio, votre Frère est en sourdine.
Il est des villes dont les légendes se sont peu à peu retirées dans les bibliothèques, devenant des curiosités pour érudits, et d’autres où elles continuent de marcher dans les rues, de se suspendre aux façades, de hanter la pierre et jusqu’au nom des places. Metz appartient à cette seconde famille.
Il suffit d’y lever les yeux, entre la blondeur de la pierre de Jaumont et les verrières de Saint-Étienne, pour découvrir qu’un dragon y possède toujours droit de cité. Son nom est étrange, presque guttural, avec quelque chose d’un grondement retenu : le Graoully. Depuis des siècles, il accompagne l’histoire de Metz comme ces monstres des anciens contes que l’on prétend avoir vaincus mais dont on ne parvient jamais tout à fait à se séparer.
Le plus singulier est peut-être que cette créature, devenue aujourd’hui familière aux Messins, n’appartient pas à ces dragons que le héros terrasse d’un coup d’épée avant de poser le pied sur leur cadavre. Le Graoully connaît un destin autrement subtil. Il est vaincu sans être véritablement détruit. Saint Clément, qui aurait évangélisé Metz au IIIe siècle, ne l’affronte ni avec une lance ni avec une arme. Il lui passe une étole autour du cou, comme on impose une limite à une puissance devenue incontrôlable, puis le conduit hors de la cité. Toute la profondeur de la légende réside peut-être déjà dans cette image : la force obscure n’est pas anéantie ; elle est maîtrisée.
Avant le dragon, il y eut une ville romaine
Pour comprendre comment naquit le Graoully, il faut remonter très loin en arrière, bien avant la cathédrale et même avant la Metz médiévale, lorsque la cité portait encore le nom de Divodurum Mediomatricorum. Capitale des Médiomatriques, elle était devenue sous Rome une ville prospère, située au croisement de grandes voies de circulation. On y trouvait des thermes, un aqueduc, des sanctuaires et un amphithéâtre dont les dimensions impressionnèrent longtemps les chroniqueurs.
Puis vint le temps des ruines. L’Empire s’effaça, les pierres furent reprises pour de nouvelles constructions, les monuments perdirent leur fonction et les lieux autrefois parcourus par la foule devinrent peu à peu des espaces délaissés. Or les ruines ont toujours exercé sur l’imagination humaine un pouvoir considérable. Elles ouvrent dans le paysage une brèche par laquelle le merveilleux peut revenir. Là où l’on ne sait plus très bien ce que furent les choses, on finit souvent par inventer ce qu’elles auraient pu devenir.
C’est précisément dans les vestiges de cet amphithéâtre que la tradition messine plaça les premiers habitants inquiétants du récit : non pas encore un dragon, mais une multitude de serpents. Les textes les plus anciens liés à la tradition de saint Clément évoquent ces reptiles chassés d’un espace abandonné. À mesure que le Moyen Âge amplifia le récit, les serpents grossirent, leur nombre devint innombrable et l’un d’entre eux finit par dominer tous les autres. Les siècles façonnèrent alors peu à peu son corps : on lui donna des ailes, des écailles, une gueule immense, des griffes, un souffle pestilentiel et bientôt un nom.
Ainsi naissent les grandes légendes. Rarement d’un seul geste, mais plutôt par couches successives, comme ces manuscrits anciens sur lesquels chaque génération ajoute une annotation. Le Graoully est autant l’enfant de l’histoire que celui de l’imagination.
Un nom qui semble déjà rugir
Même son nom intrigue. Les formes anciennes varient – Graouli, Graouilly, Graoulli, Graoully – comme si l’on avait longtemps hésité sur la manière d’écrire le cri du monstre. L’une des hypothèses les plus fréquemment avancées rapproche ce nom d’un terme germanique apparenté à gräulich, que l’on pourrait traduire par « horrible », « effroyable », « épouvantable ».
Il serait hasardeux de prétendre clore définitivement la question étymologique, car les mots populaires voyagent, se déforment et changent d’accent avec les siècles. Mais la sonorité elle-même semble avoir participé au succès de la créature. Prononcer « Graoully », c’est déjà laisser entendre quelque chose qui gronde dans une gorge profonde. Le mot ressemble presque au bruit que ferait la bête en sortant de son antre.
Il faut imaginer ce que représentait un tel lieu dans la sensibilité médiévale.
L’ancien amphithéâtre romain n’avait plus rien du monument spectaculaire qu’il avait été. Ses galeries étaient devenues des cavités obscures ; la végétation envahissait les gradins ; les pierres disparaissaient sous les herbes. Dans ces profondeurs supposées grouillaient les serpents, tandis que leur maître attendait, invisible. L’architecture antique devenait caverne, et la caverne, depuis toujours, est le lieu où l’homme dépose ses peurs.
La légende finit ainsi par décrire un Graoully sortant de son repaire pour menacer les habitants, parfois même pour les dévorer. Il empoisonne l’air, terrorise la population et transforme les alentours de l’amphithéâtre en territoire interdit. Le monde civilisé s’arrête là où commence le domaine du dragon.
C’est alors que paraît Clément.
Saint Clément entre dans la légende
L’histoire des premiers siècles chrétiens de Metz demeure naturellement difficile à reconstituer avec précision. La tradition fait de Clément le premier évêque de la ville et le place au IIIe siècle. Les récits hagiographiques les plus tardifs embelliront encore son histoire, certains allant jusqu’à le présenter comme envoyé par saint Pierre lui-même. Ce genre d’anachronisme était fréquent : une cité chrétienne importante cherchait volontiers à rattacher ses origines aux temps apostoliques, car la proximité symbolique avec les premiers disciples du Christ conférait prestige et ancienneté.
Mais l’historien et le conteur ne regardent pas Clément de la même manière. L’un cherche ce que les sources permettent véritablement d’établir ; l’autre s’intéresse à la forme que la mémoire collective lui a donnée. Or, dans cette mémoire, Clément devient celui qui ose pénétrer dans le lieu que tous redoutent.
La scène pourrait appartenir à un conte antique. La cité est menacée, le monstre demeure dans son antre et nul ne peut s’en approcher. Mais là où Persée saisit une épée et où saint Georges brandira sa lance, Clément choisit un autre geste.
Une étole pour seule arme
On imagine le silence autour des ruines, les habitants restant à distance et l’évêque entrant seul dans l’amphithéâtre. Les serpents se meuvent entre les pierres. Leur maître surgit bientôt. La gueule du Graoully s’ouvre, son haleine répand la peur et, à cet instant précis où tout récit héroïque commanderait de dégainer une arme, Clément retire son étole.
Il la passe autour du cou du dragon.
Ce geste, à lui seul, donne au récit une profondeur inattendue. L’étole appartient au vêtement sacerdotal ; elle est signe de ministère et d’autorité spirituelle. Elle ne blesse pas, ne perce pas, ne coupe pas. Là où l’épée sépare, l’étole relie. Là où le glaive détruit, elle impose une limite.
Le Graoully se soumet alors et se laisse conduire.
Selon certaines versions, Clément le mène jusqu’aux rives de la Seille et lui ordonne de quitter définitivement les lieux habités ; dans d’autres, plus tardives et plus spectaculaires, le dragon est précipité dans les eaux et disparaît. Mais l’image la plus forte reste celle de la créature marchant derrière l’homme, désormais tenue en laisse par ce qui n’est, matériellement, qu’un morceau de tissu.
Le monstre est vaincu parce qu’il a cessé d’être maître.
La nuance est considérable.
Quand le christianisme apprivoisait les vieux monstres
Le Graoully n’est évidemment pas seul dans le grand bestiaire des légendes chrétiennes. Partout en Europe, des saints affrontent dragons, serpents, vouivres et créatures monstrueuses. Sainte Marthe dompte la Tarasque en Provence, saint Romain triomphe de la Gargouille à Rouen, saint Marcel affronte un dragon à Paris, tandis que saint Georges devient, dans toute la chrétienté, la figure emblématique du chevalier terrassant la bête.
Ces récits sont parfois regroupés sous le terme de légendes « sauroctones », du grec désignant celui qui tue le reptile. Mais sous leur apparente simplicité, ils disent presque toujours davantage que l’affrontement entre un saint courageux et un animal fabuleux. Dans une Europe en cours de christianisation, vaincre le dragon signifie souvent vaincre symboliquement l’ancien monde.
Le serpent et le dragon appartenaient depuis longtemps aux mythologies et aux cultes antérieurs. Ils sont présents dans les civilisations méditerranéennes, germaniques, celtiques et orientales. En plaçant le Graoully sous l’autorité de Clément, les générations chrétiennes de Metz ont pu raconter, sous une forme immédiatement compréhensible, le passage d’une cité encore païenne à une cité devenue chrétienne.
L’amphithéâtre romain abandonné devient alors le refuge des anciennes croyances ; Clément représente le nouvel ordre religieux ; la sortie du dragon hors de la ville marque symboliquement le changement de monde.
Mais l’histoire culturelle réserve parfois d’amusants retournements. Car le christianisme prétend chasser le dragon et finit bientôt par le faire entrer… dans ses propres processions.
Un dragon au milieu des Rogations
Pendant des siècles, les habitants de Metz virent ainsi défiler le Graoully dans leurs rues à l’occasion des Rogations, ces cérémonies religieuses organisées traditionnellement avant l’Ascension afin de demander la bénédiction sur les champs, les récoltes et la cité.
Ce qui avait été chassé hors de Metz revenait donc rituellement dans Metz.
La scène devait être extraordinaire. Les prêtres avançaient avec leurs ornements, les confréries et les fidèles suivaient les bannières, les prières montaient entre les façades et, parmi cette solennité liturgique, apparaissait soudain une immense bête dont la gueule articulée pouvait s’ouvrir et se fermer.
Il est permis d’imaginer l’émotion des enfants lorsque le dragon approchait. Selon plusieurs traditions, on lançait des petits pains dans sa gueule ; ailleurs, les enfants pouvaient le frapper ou lui jeter symboliquement des projectiles. La peur devenait jeu, le monstre devenait spectacle et la légende, qui avait commencé comme récit religieux, se transformait peu à peu en folklore urbain.
Le Graoully offre ainsi un magnifique exemple de la manière dont les traditions se mêlent. Liturgie chrétienne, mémoire antique, divertissement populaire et croyances anciennes finissent par ne plus former qu’un seul récit. Le dragon n’appartient plus à personne, précisément parce qu’il appartient désormais à tout le monde.
Ces processions finirent par disparaître à la fin du XVIIIe siècle, lorsque les autorités religieuses jugèrent sans doute que la joyeuse exubérance populaire s’accordait de moins en moins avec la dignité attendue d’une cérémonie ecclésiastique. Mais lorsqu’un rite disparaît, son imaginaire ne s’efface pas nécessairement avec lui.
Rabelais entend claquer la gueule du dragon
Le Graoully eut même l’honneur d’entrer dans la littérature française. François Rabelais, qui séjourna à Metz au XVIe siècle, connaissait cette curieuse procession et évoqua dans le Quart Livre le « dragon de saint Clément » dont on faisait mouvoir les mâchoires.
L’allusion est brève, mais elle est merveilleuse lorsque l’on y songe. Voilà donc le monstre messin traversant l’œuvre de celui qui donna naissance à Gargantua et Pantagruel. On peine d’ailleurs à imaginer rencontre plus naturelle : Rabelais, amoureux des géants, des gueules, des festins, du grotesque et de tout ce qui déborde les mesures ordinaires, ne pouvait qu’être sensible à cette énorme créature de bois dont les mâchoires claquaient au milieu d’une procession.
À travers quelques mots, c’est tout le bruit de la Metz renaissante que nous pouvons presque retrouver : cloches, prières, cris d’enfants, rires, grincements de bois, foule s’écartant au passage du monstre.
Le Graoully n’est donc pas seulement une légende : il devient personnage de littérature.
Rue Taison, ou quand une ville invente l’étymologie dont elle a besoin
Aujourd’hui encore, celui qui se promène dans Metz peut rencontrer le dragon rue Taison, où une effigie verte est suspendue au-dessus des passants. Et comme toute bonne légende finit par produire d’autres légendes, l’origine même du nom de cette rue est devenue matière à récit.
On raconte que lorsque Clément s’approcha du repaire du monstre, il demanda aux habitants qui l’accompagnaient de ne pas faire de bruit. « Taisons-nous », leur aurait-il murmuré. De cette injonction serait né le nom de la rue : Taison.
L’explication historique est probablement toute différente et rattache plutôt le nom à un ancien terme latin lié à une station ou à un relais. Mais peu importe, pourrait-on presque dire. L’étymologie savante nous apprend quelque chose sur les mots ; l’étymologie légendaire nous apprend quelque chose sur les hommes.
Pourquoi les Messins ont-ils conservé la version du « Taisons-nous » ? Parce qu’elle prolonge le conte. En quelques syllabes, elle fait entrer la ville elle-même dans le récit du dragon. La rue devient alors non plus simplement un passage urbain, mais un morceau de la scène primitive. Quiconque la traverse marche, symboliquement, dans les pas de Clément.
La légende agit ici comme une seconde géographie, superposée à la première. Une ville possède ses rues réelles, mais elle possède aussi des rues imaginaires. Elles occupent le même espace et pourtant ne conduisent pas toujours au même endroit.
Même les dragons connaissent des faits divers
Le Graoully moderne, suspendu rue Taison, n’est évidemment plus la bête invincible de la tradition. Il lui arrive même de connaître quelques déboires dont les chroniqueurs anciens auraient certainement apprécié l’ironie.
Il y a quelques années, une forte bourrasque endommagea notamment l’effigie et arracha une partie de l’une de ses ailes. Le dragon dut quitter son perchoir afin d’être restauré avant de reprendre place au-dessus de la rue.
L’histoire possède un charme certain : saint Clément n’avait pas réussi à faire oublier le Graoully, plusieurs siècles de christianisation non plus, les Lumières et la Révolution encore moins, mais un coup de vent lorrain manqua provisoirement d’y parvenir.
Naturellement, le dragon revint.
On ne se débarrasse pas aussi facilement d’un monstre lorsqu’une ville l’a adopté.
Du monstre à l’emblème
C’est là probablement le plus beau retournement de toute cette histoire. Celui qui incarnait autrefois la terreur finit par devenir l’un des symboles les plus sympathiques de Metz. Le Graoully s’affiche sur des souvenirs, inspire des créations artistiques, apparaît dans le patrimoine local et jusque dans l’univers sportif.
Autrement dit, la ville a accompli collectivement ce que Clément avait réalisé dans la légende : elle a apprivoisé son dragon.
On pourrait presque retracer son parcours comme celui d’un personnage humain. Il fut d’abord redouté, puis combattu ; il fut ensuite promené, moqué, frappé symboliquement par les enfants ; enfin, il devint familier. À force de raconter le monstre, on finit par ne plus le craindre.
Mais il serait trop simple de n’y voir qu’une amusante survivance folklorique. Le succès durable du Graoully appartient à quelque chose de beaucoup plus profond : l’extraordinaire fascination exercée depuis toujours par le dragon sur l’imaginaire humain.
Pourquoi avons-nous tant besoin des dragons ?
Il faudrait presque écrire une histoire universelle du dragon pour comprendre pleinement celui de Metz. Dans la mythologie grecque, les grandes créatures serpentiformes gardent des trésors ou des lieux sacrés. Ladon protège les pommes d’or du jardin des Hespérides ; Python règne sur le sanctuaire de Delphes avant d’être vaincu par Apollon. Dans les traditions nordiques, Fáfnir veille sur son trésor jusqu’à ce que Sigurd le frappe. Dans l’Apocalypse chrétienne, le grand Dragon devient la figure cosmique de l’adversaire. En Chine, au contraire, la créature peut être bénéfique, associée aux eaux, aux pluies, à la fertilité et à la puissance impériale.
Sous des apparences très différentes, une constante demeure : le dragon garde presque toujours quelque chose.
Une source, une princesse, un trésor, un sanctuaire, une connaissance, parfois simplement un passage.
C’est précisément pour cette raison qu’il appartient si profondément au langage symbolique. Le dragon n’est pas seulement ce qui empêche d’avancer ; il est ce que l’on doit rencontrer avant de pouvoir avancer davantage. Il devient alors gardien du seuil.
La question n’est donc plus seulement : « Comment tuer le dragon ? », mais : « Que protège-t-il ? »
Et peut-être davantage encore : « Pourquoi cette chose protégée exige-t-elle de moi que je rencontre d’abord le dragon ? »
Descendre là où demeure le monstre
C’est ici que la légende messine acquiert, pour celui qui la contemple avec un regard initiatique, une résonance particulière. Il ne s’agit évidemment pas de transformer artificiellement saint Clément en Franc-maçon avant l’heure, ni de plaquer sur un récit chrétien ancien une symbolique qui lui serait historiquement étrangère. Mais certains schémas appartiennent à un fonds humain si universel qu’ils traversent les civilisations et les traditions.
Clément doit entrer là où les autres refusent d’aller.
Le lieu est souterrain, ruiné, obscur ; les reptiles y grouillent et l’air y semble corrompu. L’ancien amphithéâtre s’est changé en véritable caverne initiatique. Or, depuis les récits d’Orphée descendant aux Enfers jusqu’aux aventures de Dante, depuis les rites antiques jusqu’aux traditions hermétiques, la transformation de l’homme commence souvent par une descente.
L’univers maçonnique lui-même connaît cette géographie symbolique. Le profane appelé à devenir initié ne court pas immédiatement vers la Lumière ; il est d’abord confronté à l’obscurité, au silence et à lui-même. Le Cabinet de Réflexion rappelle cette descente en soi où disparaissent momentanément les bruits du monde. Quant à la formule alchimique V.I.T.R.I.O.L. – Visita Interiora Terrae, Rectificando Invenies Occultum Lapidem –, elle invite précisément à visiter l’intérieur de la terre afin d’y découvrir, en rectifiant, la pierre cachée.
Le véritable Graoully n’attend peut-être pas seulement dans les ruines de Metz. Il attend à l’intérieur.
Ne pas tuer ce que l’on peut transformer
C’est pourquoi le choix de l’étole possède une portée symbolique si féconde. Si Clément avait simplement transpercé le monstre, l’histoire aurait rejoint des dizaines de récits héroïques où le bien supprime le mal. Mais il accomplit tout autre chose. Il maîtrise.
L’être humain connaît cette même difficulté. Nous aimerions parfois croire que nos zones d’ombre peuvent être éliminées une fois pour toutes : colère, peur, orgueil, besoin de domination, jalousie, avidité, ressentiment, désir de puissance. Nous rêvons volontiers de devenir lumineux en supprimant tout ce qui nous paraît obscur.
Or la sagesse traditionnelle est souvent plus subtile. Elle ne recommande pas nécessairement d’anéantir l’énergie, mais de la transformer. L’alchimiste ne jette pas sa matière première parce qu’elle est vile ; il travaille sur elle. Le sculpteur ne rejette pas le bloc parce qu’il est informe ; il en retire ce qui empêche la forme d’apparaître. Le Maçon ne méprise pas la pierre brute : il la taille.
Ainsi peut-on comprendre autrement le Graoully. Il représente les puissances intérieures lorsqu’elles ne sont encore ni ordonnées ni maîtrisées. Elles deviennent dangereuses précisément parce qu’elles gouvernent l’homme au lieu d’être gouvernées par lui.
Clément ne cesse pas d’avoir un dragon devant lui ; il cesse simplement d’être soumis à sa peur. Et voilà peut-être la véritable victoire.
Le dragon comme gardien du seuil
Tous les contes le savent : le trésor ne se trouve jamais au bord du chemin.
Il faut traverser la forêt, franchir le fleuve, entrer dans la grotte ou répondre à l’énigme. L’obstacle n’est pas un accident du récit ; il en est la condition. Sans lui, il n’y aurait ni héros ni transformation.
Le dragon qui protège le trésor devient donc paradoxalement celui qui lui donne sa valeur. Si chacun pouvait simplement entrer dans la caverne et repartir avec l’or, l’or n’aurait plus aucune fonction initiatique.
Le Graoully peut être relu de la même manière. Tant qu’il demeure maître des ruines, personne ne peut entrer. Lorsque Clément ose franchir le seuil, ce n’est pas seulement un animal qu’il affronte, mais la frontière même entre deux états du monde.
Avant le monstre, la peur. Après le monstre, le chemin.
Voilà pourquoi tant de traditions ont placé une créature inquiétante devant les lieux de connaissance. Le gardien du seuil ne nous interdit pas toujours d’entrer ; il vérifie parfois si nous sommes prêts.
Une ville aussi possède son inconscient
Il y a enfin quelque chose de profondément émouvant dans le fait que le Graoully soit né précisément dans les ruines de la ville antique.
Car une ville ressemble parfois à l’être humain : elle construit au-dessus de ses propres strates. Sous les maisons actuelles dorment d’autres maisons ; sous les rues, d’anciennes voies ; sous les églises, parfois des sanctuaires plus anciens ; sous les récits officiels, des histoires que l’on aurait voulu oublier.
Metz chrétienne s’est construite sur Divodurum, comme tant de villes européennes se sont élevées sur des couches successives de civilisations. Le Graoully pourrait alors représenter cette mémoire souterraine que l’on ne peut jamais totalement abolir.
On a voulu chasser le paganisme : le dragon est devenu chrétien.
On a voulu chasser le dragon : il est devenu folklore. Le folklore aurait pu disparaître : le Graoully est devenu patrimoine. À chaque tentative d’effacement, il change de forme. l demeure. Car ce qu’une communauté a profondément intégré à son imaginaire ne disparaît pas : cela se métamorphose.
Et Metz conserva son dragon…
Voilà finalement le délicieux paradoxe de l’histoire. Selon la légende, saint Clément libéra Metz du Graoully ; depuis lors, les Messins n’ont cessé de chercher des moyens de le conserver.
Ils l’ont sculpté dans la pierre, promené dans les processions, fait claquer des mâchoires devant les enfants, confié à la littérature, suspendu entre les maisons et transformé en emblème. Le monstre expulsé est ainsi devenu l’une des créatures les plus profondément messines qui soient.
Peut-être existe-t-il là une forme de sagesse populaire. Une ville ne se construit pas uniquement avec ses monuments glorieux, ses victoires et ses grandes figures. Elle se construit aussi avec ses peurs anciennes, ses récits invraisemblables, ses fantômes et ses monstres.
Lorsque vient le soir et que la pierre de Jaumont perd peu à peu la chaleur dorée qu’elle avait reçue du soleil, la vieille ville change imperceptiblement de visage. Les verrières de Saint-Étienne s’assombrissent, les rues deviennent plus silencieuses et, rue Taison, le dragon suspendu continue de surveiller les passants. Il ne dévore plus personne, et nul ne se tait vraiment pour ne pas le réveiller. Mais il demeure là comme un avertissement et peut-être aussi comme une promesse.
Nous avons tous quelque part notre amphithéâtre abandonné. Un lieu intérieur que nous fréquentons rarement, encombré de vieilles pierres, de souvenirs, de peurs et de quelques serpents. Dans l’ombre y sommeille peut-être une créature à laquelle nous avons donné mille noms au cours de notre existence.
Le véritable travail ne consiste sans doute ni à nier son existence ni à rêver de la supprimer par la force. Il commence au moment où l’on accepte d’entrer dans les ruines, de regarder la bête et de découvrir enfin ce qu’elle gardait.
Alors seulement devient-il possible de lui passer symboliquement une étole autour du cou et de reprendre le chemin.
Car le véritable initié n’est pas celui qui prétend avoir tué tous ses dragons ; c’est celui qui a suffisamment travaillé sur lui-même pour qu’aucun d’eux ne puisse désormais le dévorer.
De la France aux horizons du monde, 450 vous propose un regard quotidien sur l’actualité maçonnique, ses échos dans la presse et les débats qui traversent nos sociétés. Entre vie des Obédiences, culture, histoire et questions contemporaines, cette revue rassemble les informations utiles pour nourrir notre réflexion et exercer ce discernement auquel nous invite la démarche initiatique.
Période couverte : du vendredi 2 octobre 2026 à 18 h au vendredi 9 octobre 2026 à 18 h, heure de Paris.
France
Grand Orient de France : la lettre d’information du 9 octobre met l’accent sur la laïcité et sur l’école
Dans sa lettre d’information du 9 octobre, le Grand Orient de France (GODF) relaie un communiqué du Collectif laïque national, daté du 2 octobre, sur la visite du pape. Le collectif y reconnaît que cette visite relevait du libre exercice des cultes, mais regrette que le principe de séparation des Églises et de l’État ait été « malmené » et s’interroge sur la monopolisation d’une chaîne publique de télévision.
La lettre annonce aussi l’hommage à Samuel Paty et Dominique Bernard du 16 octobre, déjà évoqué dans notre précédent numéro, et deux débats sur l’école, à Paris et à Marseille, en présence annoncée du grand maître Guillaume Trichard. L’Obédience place ainsi l’école et la laïcité au cœur de sa rentrée.
Après la visite de Léon XIV, la « juste laïcité » en débat
La formule de « juste laïcité », employée par le pape Léon XIV dans son discours à l’Élysée fin septembre, continue de nourrir le débat.
Crédit : Larry Lock I Montage Aleteia : Matthieu Rougé.
Dans une tribune publiée le 4 octobre par Aleteia, Mgr Matthieu Rougé, évêque de Nanterre, défend une laïcité de dialogue entre l’État et les cultes. Sur Village de la Justice, le 6 octobre, Maroun Badr, enseignant en droit civil à l’Université catholique de l’Ouest, rappelle que la loi de 1905 impose la neutralité à l’État et non à l’espace public. Dans l’Allier, l’Observatoire de la laïcité s’insurge contre le traitement médiatique de cette venue sur les chaînes publiques, rapporte La Montagne. Deux lectures de la loi de 1905 continuent ainsi de se répondre.
Tarn-et-Garonne : Guillaume Trichard constate l’intérêt des jeunes pour la franc-maçonnerie
Annoncée dans notre précédent numéro, la visite de Guillaume Trichard, grand maître du Grand Orient de France, en Tarn-et-Garonne s’est tenue le samedi 3 octobre. À Castelsarrasin, il a donné une conférence publique sur la franc-maçonnerie, rapporte La Dépêche, qui reprend en titre, le 4 octobre, sa formule : « La franc-maçonnerie attire de plus en plus de jeunes ».
Guillaume Trichard, GM GODF – DDM MANUEL MASSIP
Dans un entretien accordé au Petit Journal, il juge important de montrer l’implantation des loges « partout dans les territoires », au sein d’une Obédience qui compte, selon le journal, 1 400 loges dans le monde. Après la Corse, ce déplacement confirme la volonté du grand maître d’aller à la rencontre du public en région.
Le Droit Humain met en ligne sa conférence sur la « résilience européenne »
La Fédération française de l’Ordre maçonnique mixte international Le Droit Humain a mis en ligne le 6 octobre l’enregistrement de sa conférence publique du samedi 3 octobre, consacrée à la « résilience européenne » et à la manière dont l’Europe se relève de ses crises.
Organisée par sa commission Europe sous l’égide de l’Alliance maçonnique européenne (AME), elle réunissait notamment Maurice Leduc, grand maître de la Fédération française, Patrick Cauwert, président de l’AME, la juriste et politologue Catherine Wihtol de Wenden, spécialiste des migrations, et l’ancienne députée européenne Catherine Amalric. Les interventions, publiées en six parties, abordent la géopolitique des outre-mer, les questions militaires, les migrations et la santé. L’Obédience mixte affirme ainsi sa place dans le débat européen.
Grande Loge de France : un automne de conférences publiques
Après Maubeuge, où le grand maître de la Grande Loge de France (GLDF), Jean-Raphaël Notton, a donné le vendredi 2 octobre une conférence placée sous le thème « Osez pousser les portes », selon CANAL FM, l’Obédience poursuit ses rendez-vous publics.
Son agenda annonce le mercredi 14 octobre, à Paris, un petit déjeuner « Enjeux et Perspectives » avec Jean-Marc Borello, président du directoire du Groupe SOS, puis le jeudi 22 octobre, à la mairie du 17e arrondissement, une conférence publique de l’ancien grand maître Philippe Charuel. Jean-Raphaël Notton est ensuite attendu à Béziers le 6 novembre et à Millau le 12 novembre. La GLDF multiplie ainsi les occasions d’aller au-devant du public.
Laïcité à l’hôpital : le port du calot devant la justice administrative
Le tribunal administratif de Paris a examiné le vendredi 2 octobre le recours d’une infirmière licenciée par l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP) pour avoir porté un calot, une affaire qui interroge sur de possibles discriminations, selon La Croix.
Source l’Humanité
Au lendemain de l’audience, L’Humanité écrit que l’AP-HP en est sortie « fragilisée ». La décision du tribunal dira si ce couvre-chef d’usage hospitalier peut être regardé comme un signe religieux contraire à l’obligation de neutralité des agents publics. Au-delà de ce dossier, la question de la neutralité vestimentaire à l’hôpital reste ouverte.
Laïcité municipale : de Nîmes à Rognac, deux pratiques opposées
À Nîmes, Nicolas Cadène, ancien rapporteur de l’Observatoire de la laïcité devenu élu de la ville, a mis fin à plusieurs usages liés au culte catholique, dont un apéritif financé à la sortie d’une messe pour Jeanne d’Arc et la participation de la commune à l’organisation de la messe de la Feria, rapporte Objectif Sud le 7 octobre.
À Rognac, dans les Bouches-du-Rhône, le maire Rassemblement national Christophe Gonzalez a fait bénir par le curé, le samedi 3 octobre, une voie verte et un parc publics, selon Marsactu, qui précise que des élus d’opposition ont saisi le parquet d’Aix-en-Provence. Les deux affaires montrent que l’obligation de neutralité des élus reste diversement comprise.
La presse antimaçonnique : distinguer la polémique du fait établi
Le site Conspiracy Watch, consacré à l’observation du complotisme, a publié le 4 octobre une notice sur Comprendre l’Empire, essai d’Alain Soral paru en 2011 aux éditions Blanche, qu’il range parmi les ouvrages conspirationnistes. La rédaction y relève que la franc-maçonnerie est présentée comme le « clergé occulte de la République ».
Les thèses qu’elle décrit continuent de circuler dans des vidéos et des publications militantes. Ces accusations relèvent de l’opinion de leurs auteurs et ne s’appuient sur aucun fait établi. La notice offre au lecteur un repère utile pour en comprendre la généalogie.
L’attrait des jeunes pour l’occulte, entre enquêtes et réseaux sociaux
Regards protestants relaie le 5 octobre un article de Christianisme Aujourd’hui consacré à l’attrait croissant des jeunes pour l’occultisme. Le texte rappelle qu’une enquête de l’Ifop de 2023 établissait que plus d’un Français sur deux adhère à au moins une croyance occulte, avec une adhésion particulièrement marquée chez les 18-24 ans.
Il cite aussi une enquête suisse publiée en 2025, selon laquelle 42% de la population croit aux dons de guérison ou à la divination, et souligne la forte progression des ventes de livres ésotériques depuis la pandémie, portée par les jeux de tarot et d’oracles. Le sujet rejoint les réflexions des milieux initiatiques sur la transmission du symbole.
Faute de moyens pour la restaurer, la commune de Salins-les-Bains, dans le Jura, vend à un historien sa chapelle du Temple, édifiée au XIIe siècle et liée à l’histoire des Templiers, rapporte début octobre France 3 Bourgogne-Franche-Comté, qui la range parmi les bâtiments anciens de la ville.
À la télévision, RMC Story diffuse le mardi 13 octobre à 21 h 10 le documentaire « À la recherche du trésor perdu des Templiers », qui entend distinguer l’histoire documentée de l’ordre et la légende de sa fortune, selon Série News. Entre patrimoine à sauver et mythe persistant, l’ordre du Temple garde une place singulière dans l’imaginaire collectif.
Mercredi 14 octobre, 8 h 30 · Paris 17e — « Enjeux et Perspectives », petit déjeuner avec Jean-Marc Borello, président du directoire du Groupe SOS · Grande Loge de France · En savoir plus
Jeudi 15 octobre, 18 h 30 · Mende — « Comment s’informer à l’heure des réseaux sociaux ? », conférence publique d’Éric Decouty, organisée par la loge Espoir-Laïque de Mende-Javols · Grand Orient de France · En savoir plus
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Jeudi 22 octobre, 20 h · Paris 17e, mairie d’arrondissement — Conférence publique de Philippe Charuel, ancien grand maître · Grande Loge de France · En savoir plus
Samedi 24 octobre, 14 h 30 · Nice, temple Bonaparte — « L’écoféminisme », conférence sur « les femmes, colonne du vivant et de l’harmonie du monde » · Grande Loge féminine de France · En savoir plus
Jusqu’au 20 décembre · Paris 9e, Musée de la franc-maçonnerie — Exposition « Lumières dans la ville, Paris et les Francs-Maçons » · Grand Orient de France · En savoir plus
Compagnonnage
Tours : le Musée du Compagnonnage consacre une exposition aux femmes compagnons
Jusqu’au 31 octobre, le Musée du Compagnonnage de Tours présente « Au féminin », une exposition sous-titrée « Elles ont franchi les portes du compagnonnage ».
Ouverte le 5 octobre, elle réunit histoire, entretiens filmés, portraits photographiques, objets personnels et chefs-d’œuvre pour retracer l’arrivée des premières femmes sur le Tour de France, à partir de 2004, et la place qu’elles occupent aujourd’hui dans différents métiers. L’entrée est libre, et une visite commentée de l’exposition est proposée au tarif de 3 euros. Installé rue Nationale, le musée rend ainsi visible une évolution majeure de la transmission des savoir-faire. Source :Voir la présentation de l’exposition
Lucie Branco, première femme compagnon, ou l’art de briser les préjugés
Le samedi 17 octobre 2026, à 15 h, la bibliothèque centrale de Tours accueillera Lucie Branco, tailleuse de pierre et pionnière du Compagnonnage au féminin. Organisée dans le cadre de l’exposition Au féminin du Musée du Compagnonnage, cette rencontre évoquera son parcours dans un univers longtemps réservé aux hommes.
Autrice de On ne bâtit pas des cathédrales avec des idées reçues (Kero, 2019), elle interrogera les traditions à l’épreuve de l’égalité. Une rencontre qui résonne avec l’idéal initiatique : transmettre un savoir, perfectionner son art et bâtir sans préjugés. Entrée gratuite, sans réservation, places limitées.Informations et programme.
La Confédération des compagnonnages européens célèbre ses 75 ans à Samoëns
La Confédération des compagnonnages européens (CCEG) a fixé aux 10 et 11 octobre, à l’Espace Le Bois aux Dames de Samoëns, en Haute-Savoie, son assemblée générale, placée sous le signe de ses 75 ans, annonce l’Union compagnonnique des Compagnons du Tour de France des Devoirs unis sur son site.
Une exposition retraçant l’histoire de la confédération et des stands tenus par les sociétés membres doivent permettre à chacune de présenter ses activités, ses savoir-faire et ses projets, aux côtés de partenaires. Les organisateurs entendent ainsi resserrer les liens entre compagnonnages européens et préparer l’avenir de leurs traditions et de leurs métiers.
Troyes : la Maison de l’Outil et de la Pensée ouvrière passe à l’heure d’automne
Dans sa lettre d’octobre, diffusée le 6 octobre, la Maison de l’Outil et de la Pensée ouvrière (MOPO) de Troyes annonce son rendez-vous « MOPOWEEN » du mercredi 28 octobre, avec un atelier créatif ouvert dès 7 ans et une chasse aux bonbons l’après-midi.
Le musée revient sur la journée du 19 septembre, consacrée aux métiers du patrimoine avec l’association Maisons paysannes de l’Aube, du vitrail au torchis et de la taille de pierre à celle de l’ardoise. Fermé le mardi d’octobre à mars, il présente jusqu’au 21 décembre l’exposition « Du bois à la musique, la forêt en gamme ». La MOPO poursuit ainsi la transmission de la culture des métiers.
Italie : deux funérailles relancent le débat entre l’Église et la franc-maçonnerie
Deux obsèques célébrées en août, à Rome et à Sanremo, ont rouvert le débat sur les relations entre l’Église catholique et la franc-maçonnerie, rapporte Rome Reports le 4 octobre. À Rome, le cardinal Baldo Reina, vicaire de Rome, a limité à une brève prière les funérailles du fondateur d’une loge du Grand Orient d’Italie. À Sanremo, l’évêque a pris des mesures, sans autre précision, à l’égard du vénérable d’une loge.
Le grand maître du Grand Orient d’Italie a répondu que les francs-maçons souhaitaient poursuivre le dialogue. Le média rappelle qu’une réponse du Dicastère pour la doctrine de la foi, approuvée par le pape François en 2023, maintient l’interdiction de l’adhésion. Le dialogue bute ainsi sur une incompatibilité doctrinale toujours affirmée.
Belgique : un rappeur jugé à Charleroi pour des propos haineux visant aussi les francs-maçons
Un rappeur de la région de Charleroi a comparu le mardi 6 octobre devant la justice carolorégienne pour des propos tenus dans ses chansons et sur la messagerie Telegram, rapportent L’Avenir et La DH. Il est poursuivi notamment pour harcèlement, incitation à la haine et approbation du génocide des Juifs, et il avait, selon L’Avenir, déclaré vouloir « décapiter » des francs-maçons.
Les faits avaient été signalés par un collectif français. Le ministère public a requis dix mois de prison avec sursis probatoire et une visite des Territoires de la Mémoire. Le jugement est attendu le 3 novembre. L’affaire rappelle que l’antisémitisme et l’antimaçonnisme cheminent encore souvent ensemble.
Portugal : la succession à la tête du Grand Orient lusitanien se prépare
Miguel Silva
Le grand maître du Grand Orient lusitanien (GOL), Fernando Cabecinha, n’a pas encore dit s’il briguerait un troisième mandat lors de l’élection prévue en juin 2027, rapporte l’hebdomadaire Sol le 3 octobre. « La décision n’est pas encore prise », a-t-il déclaré au journal, citation traduite du portugais.
Selon Sol, Fernando Marques da Costa devrait bientôt annoncer sa candidature, et un membre de l’équipe sortante s’y préparerait aussi, d’après des sources internes. La campagne doit s’ouvrir en avril. Au même moment, le quotidien Observador publiait une tribune revenant sur l’arrivée des maçons au pouvoir avec le libéralisme, en 1834. La succession s’annonce ouverte, plus d’un an avant le scrutin.
Russie : une enquête de presse moscovite sur la Grande Loge de Russie
Source: grandlodgeofrussia / Instagram (activités interdites en Russie)
Le portail MSK1.ru a publié le 8 octobre une longue enquête intitulée, en traduction, « Comment les maçons ont pénétré le pouvoir à Moscou et dans sa région, et ce qu’ils font au juste ». Le journaliste Andreï Kouznetsov y décrit la Grande Loge de Russie, qui compterait selon lui environ 1 300 membres, et rappelle les candidatures présidentielles de son grand maître, Andreï Bogdanov, en 2008 et en 2024.
Plusieurs rapprochements avec des élus locaux reposent toutefois sur des ressemblances biographiques que l’article ne confirme pas, et l’Obédience assurait dès 2017 agir dans la légalité. Un titre plus affirmatif que le contenu illustre la persistance du soupçon envers la franc-maçonnerie dans l’espace public russe.
Lettonie : un musée de la franc-maçonnerie mondiale annonce son ouverture à Riga
À Riga, le Musée de la franc-maçonnerie mondiale annonce sur son site son ouverture au public en octobre 2026, au 7 de la rue Baznīcas. Porté par une association lettone, le projet fait appel à une collecte participative, qui affichait le 25 septembre 42 253 euros réunis sur un objectif de 150 000.
Billets et visites guidées sont déjà proposés à la réservation, avec une ouverture annoncée du mardi au dimanche, de 11 h à 20 h. Son site évoque aussi le patrimoine maçonnique letton, dont une première adresse historique à Riga. La capitale lettone se dote ainsi d’un lieu consacré à l’histoire maçonnique, ouvert au grand public.
À cette occasion, 450.fm consacrera prochainement, dans son glossaire maçonnique, riche de plus de 4 000 entrées, un dossier aux musées de la Franc-Maçonnerie à travers le monde. De l’Europe aux Amériques, de l’Afrique à l’Asie et à l’Océanie, ce panorama invitera à découvrir ces lieux de mémoire où se conservent archives, objets rituels, décors, manuscrits et témoignages de plusieurs siècles d’histoire maçonnique. Une manière de rappeler que la transmission initiatique ne se nourrit pas seulement de paroles et de symboles, mais également d’un patrimoine matériel et culturel dont la préservation participe à la mémoire universelle de l’Ordre.
Allemagne : mémoire, visites fraternelles et prix humanitaire
Le Wochenblatt-Reporter consacre le 2 octobre un article à une conférence rappelant la persécution des membres juifs de la loge Carl zur Eintracht de Mannheim. Dans le Brandebourg, des membres de la loge Zur Perle am Berge de Perleberg ont rendu visite fin septembre à des maçons roumains à Sibiu et assisté à l’une de leurs tenues, selon le Nordkurier du 2 octobre.
En Bavière, les francs-maçons du district de Bavière du Sud ont remis cette année leur prix humanitaire à une association d’aide aux enfants atteints de cancer, un geste salué par le Landrat de Traunstein, d’après la Passauer Neue Presse. La maçonnerie allemande associe ainsi travail de mémoire, liens internationaux et engagement local.
Royaume-Uni : dons ciblés à Londres et dans le Bedfordshire, un ancien temple reconverti à Belfast
PHOTO : COLM LENAGHAN
Les francs-maçons de Londres consacrent 59 000 livres à un programme de l’association Community Drug and Alcohol Recovery Services (CDARS), qui doit accompagner à domicile près de 100 jeunes Londoniens neurodivergents de 18 à 25 ans, rapporte le News Shopper le 8 octobre.
Dans le Bedfordshire, les francs-maçons proposent le samedi 24 octobre, au centre maçonnique de Luton, des tests gratuits de dépistage du cancer de la prostate, grâce à une subvention de 25 000 livres, selon Luton Today. À Belfast, l’ancien temple maçonnique de Ballymacarrett accueille désormais les ateliers de l’association d’artistes Vault, indique The Irish News. La bienfaisance maçonnique britannique se tourne ainsi vers la santé et la culture de proximité.
Cuba : Washington envisage d’associer les maçons à la distribution de son aide humanitaire
Mike Hammer, chef de la mission diplomatique des États-Unis à Cuba, a rencontré Ángel Santiesteban-Prats, écrivain et ancien prisonnier politique élu le 26 septembre souverain grand commandeur du Suprême Conseil du 33e degré pour la République de Cuba, rapporte CiberCuba le 8 octobre.
Selon l’ambassade américaine, citée par le site, Washington étudie la participation des francs-maçons à la distribution de son aide humanitaire aux familles les plus démunies. Cette rencontre intervient alors que le nouveau dirigeant dénonçait, le 1er octobre, l’encerclement policier de son domicile et le gel des comptes de l’institution. La maçonnerie cubaine se retrouve ainsi au centre des relations tendues entre La Havane et Washington.
Québec : la laïcité scolaire contestée par des parents bénévoles
(Etienne Ranger/Le Droit)
Plusieurs dizaines de parents se sont rassemblés le 1er octobre près de l’école primaire Jean-de-Brébeuf, à Gatineau, pour dénoncer l’application de la loi 94, adoptée en octobre 2025 pour renforcer la laïcité dans le réseau scolaire, rapporte Le Droit.
Le texte interdit les signes religieux à toute personne qui fournit régulièrement des services aux élèves, y compris, selon le centre de services scolaire, aux parents bénévoles. Une mère portant le hijab a ainsi été écartée du bénévolat lors d’une fête d’école, et une pétition réclamant l’abrogation des dispositions qui excluent les parents bénévoles dépassait 1 400 signatures. Radio-Canada fait état de la même opposition. Le débat montre la portée concrète de la loi dans la vie des écoles.
Brésil : un ancien procureur général relance le débat sur les juges francs-maçons
Dans une tribune publiée le 2 octobre par le site Tribuna do Sertão, l’avocat Coaracy Fonseca, ancien procureur général de justice de l’État d’Alagoas, estime qu’un magistrat ne devrait pas appartenir à la franc-maçonnerie et plaide pour la transparence des appartenances des juges.
Il s’appuie notamment sur une décision du Conseil national de justice jugeant la magistrature incompatible avec la fonction de grand maître. L’auteur, lui-même mis en cause dans une procédure qu’il évoque, reconnaît ne pas prouver de favoritisme. Après le démenti par Reuters, fin septembre, d’une photo truquée montrant un juge portant des insignes maçonniques, le sujet reste sensible au Brésil.
Brésil : la franc-maçonnerie de la révolution farroupilha portée sur scène
Le spectacle « Maçonaria e a Guerra dos Farrapos », conçu par l’acteur et historien John Vaz, était programmé le mercredi 7 octobre à la Fundação Casa das Artes de Bento Gonçalves, dans le Rio Grande do Sul, rapporte Leouve la veille.
La pièce relit la révolution farroupilha (1835-1845) à travers ses divisions politiques et l’influence des loges sur les libéraux de Porto Alegre, autour du chef farroupilha Bento Gonçalves, qui dirigeait la loge Filantropia e Liberdade. Elle reprend de façon pédagogique l’ouverture rituelle des travaux, pour montrer, selon son auteur, que le rituel n’a rien d’immoral. Le théâtre devient ainsi un outil de transmission de l’histoire maçonnique brésilienne.
Amérique du Nord : un temple reconverti à Milwaukee, une loge ouverte au public sur l’île Manitoulin
Temple maçonnique historique du Rite écossais. Photo de Jeramey Jannene.
À Milwaukee, le promoteur F Street Group a racheté après saisie l’ancien Humphrey Scottish Rite Masonic Center, une église de 1889 acquise en 1912 par les maçons du Rite écossais, et prévoit d’y aménager 22 appartements, livrables à l’automne 2027, rapporte Urban Milwaukee le 6 octobre. Vacant depuis près de dix ans, le bâtiment bénéficie d’une protection patrimoniale permanente accordée par la ville.
Au Canada, la loge Doric de Little Current, sur l’île Manitoulin, en Ontario, a ouvert ses portes au public pour faire connaître la franc-maçonnerie, selon The Manitoulin Expositor du 5 octobre. Patrimoine et pédagogie restent deux visages de la maçonnerie nord-américaine.
Azerbaïdjan et Turquie : la laïcité entre héritage et nouvelles interdictions
L’Azerbaïdjan a interdit le port du voile à l’école le 21 septembre, une mesure présentée comme conforme au principe de laïcité et qui suscite le mécontentement de la Turquie, rapporte Courrier international le 6 octobre.
La laïcité turque fait elle-même l’objet d’une rencontre organisée à Paris par l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco) le mardi 13 octobre, de 15 h à 16 h 30, avec Nicolas Monceau, professeur de science politique à l’université de Bordeaux, consacrée à l’évolution du laiklik dans « la Turquie de l’AKP ». Deux pays turcophones offrent ainsi des lectures contrastées de la laïcité.
Australie : des francs-maçons de Nouvelle-Galles du Sud soutiennent une coopérative culturelle philippino-australienne
La loge Elysian, conduite par Owen Guarin, a remis le samedi 3 octobre, au centre maçonnique de Blacktown, un don de 20 000 dollars à NARRA Co-operative, une coopérative du sud-ouest de Sydney active dans les arts, la culture et le développement communautaire, rapporte The Philippine Times le 6 octobre.
La remise s’est faite en présence de Khris Albano, grand maître de la Grande Loge unie de Nouvelle-Galles du Sud et du Territoire de la capitale australienne. Les fonds soutiendront en 2027 des actions humanitaires, des programmes pour les femmes, les enfants et les jeunes, ainsi que des activités culturelles. La bienfaisance maçonnique accompagne ici une communauté issue de l’immigration.
Au fil de ces regards croisés, cette revue de presse invite à prolonger la réflexion, à confronter les points de vue et à demeurer attentifs aux mouvements de notre temps, dans un esprit de liberté, de vigilance et de fraternité.
Mes très chères Sœurs, mes très chers Frères, nous vous souhaitons une bonne lecture.
De la pierre brute au Grand Œuvre, de la désobéissance à la conscience, les aventures du célèbre pantin italien se prêtent à une lecture maçonnique d’une singulière profondeur, où la littérature rejoint les grandes interrogations philosophiques et spirituelles de l’humanité. À l’occasion du bicentenaire de la naissance de Carlo Collodi*, une vidéo consacrée aux significations ésotériques de Pinocchio nous invite à redécouvrir un chef-d’œuvre que l’enfance avait peut-être trop vite rangé parmi ses souvenirs, alors que son véritable royaume pourrait bien être celui des adultes en quête d’eux-mêmes.
Il est des livres que nous croyons connaître parce que nous les avons rencontrés trop tôt, à cet âge où les images précèdent la pensée et où les merveilles du récit dispensent encore de rechercher ce qu’elles signifient. Les Aventures de Pinocchio appartiennent à cette famille d’œuvres dont la simplicité apparente dissimule une profondeur insoupçonnée, comme ces vieux coffrets sculptés où les générations successives découvrent, sous le même couvercle, des trésors différents. Nous gardons le souvenir d’un petit pantin désobéissant, d’un nez qui s’allonge avec les mensonges, d’une Fée bienveillante et d’un monstre marin dont les entrailles abritent un père disparu, mais nous oublions parfois que cette histoire raconte, avec une étonnante intelligence des passions humaines, l’apprentissage de la liberté, la douloureuse naissance de la conscience et cette mystérieuse transformation par laquelle un être vivant devient véritablement responsable de son existence.
Une vidéo diffusée sur Facebook vient opportunément raviver cette lecture en proposant de reconnaître, derrière les aventures imaginées par Carlo Collodi, les étapes d’un parcours initiatique dont les symboles rejoindraient ceux de la Franc-Maçonnerie et de plusieurs traditions ésotériques. L’hypothèse mérite notre attention, non parce qu’elle révélerait nécessairement un secret soigneusement dissimulé depuis le XIXᵉ siècle, mais parce qu’elle nous rappelle qu’une grande œuvre littéraire peut être interrogée à travers plusieurs langages symboliques sans jamais se laisser enfermer dans aucun d’eux.
Encore faut-il distinguer les faits historiques des rapprochements interprétatifs, car le véritable regard initiatique, loin de se satisfaire des séductions du merveilleux, exige que l’imagination demeure accompagnée par le discernement.
Carlo Collodi, enfant du Risorgimento et témoin d’une Italie en quête d’elle-même
Carlo Collodi, de son véritable nom Carlo Lorenzini, naît à Florence le 24 novembre 1826, au sein d’une péninsule italienne encore divisée, traversée par les aspirations nationales, les ambitions libérales et les bouleversements intellectuels qui préparent le Risorgimento. Journaliste, polémiste, écrivain et patriote, il appartient à cette génération qui voit dans l’instruction, l’émancipation des consciences et la constitution d’une nation unifiée les conditions d’une société nouvelle, débarrassée des servitudes politiques et des immobilismes hérités des siècles précédents.
La Franc-Maçonnerie italienne participe elle aussi, selon des engagements et des sensibilités diverses, à cette effervescence patriotique et intellectuelle, ce qui explique qu’un certain nombre d’interprétations aient voulu rapprocher Collodi des milieux maçonniques de son temps. Une précaution s’impose cependant, puisque son appartenance personnelle à une Loge ne peut être considérée comme historiquement établie sur la seule base de ses convictions libérales ou de ses relations avec les acteurs du Risorgimento. La spécialiste italienne Daniela Marcheschi a notamment contesté cette attribution, faute de documentation probante permettant d’identifier une initiation ou une affiliation certaine.
Il serait donc excessif d’affirmer, comme le fait la vidéo, que Collodi était Franc-Maçon et qu’il aurait destiné son récit aux seuls initiés. L’absence de preuve ne suffit certes pas à démontrer une impossibilité absolue, mais elle interdit de transformer une tradition interprétative en certitude biographique, et cette distinction importe d’autant plus que la richesse initiatique d’un texte n’exige nullement que son auteur ait appartenu à une société initiatique.
Lorsque les premières aventures du pantin paraissent, à partir du 7 juillet 1881, dans Il Giornale per i Bambini, sous le titre Storia di un burattino, Carlo Collodi s’inscrit d’abord dans une tradition de littérature éducative qui cherche à former les jeunes lecteurs tout en les divertissant, sans renoncer à la satire sociale, à la cruauté du merveilleux ni à une certaine méfiance envers les institutions et les apparences respectables. La première version s’achève même sur une scène particulièrement sombre, celle de la pendaison de Pinocchio, avant que la continuation du récit ne permette au personnage de traverser de nouvelles épreuves et d’accéder finalement à cette métamorphose qui donne toute sa portée philosophique à l’œuvre publiée en volume en 1883.
Le conte devient alors bien davantage qu’un récit d’éducation : il met en scène l’inachèvement fondamental de l’être humain, sa capacité à se perdre dans les séductions du monde et l’effort nécessaire pour reconquérir une liberté qu’il confond d’abord avec le simple pouvoir de satisfaire ses désirs.
Un morceau de bois qui parle : la pierre brute et le commencement du travail intérieur
La première page du récit possède une force symbolique remarquable, puisque Collodi prend soin de tromper immédiatement l’attente du lecteur en annonçant qu’il était une fois, non pas un roi, comme dans les contes traditionnels, mais un simple morceau de bois. Ce déplacement initial constitue presque une déclaration philosophique, car l’aventure ne commence ni dans un palais ni parmi les puissances célestes, mais au cœur de la matière la plus commune, dans un atelier d’artisan où l’extraordinaire surgit d’un objet que personne n’aurait songé à regarder autrement que comme une pièce de bois destinée au feu.
Ce matériau possède cependant une particularité décisive : avant même que Geppetto lui donne une forme humaine, il parle, se plaint, rit et manifeste une volonté propre, comme si une puissance intérieure attendait depuis toujours de pouvoir s’exprimer à travers lui. Une telle image nous entraîne naturellement vers le symbolisme de la pierre brute, cette matière que l’Apprenti Franc-Maçon est invité à travailler et dont les aspérités figurent celles de son propre être, sans que le travail initiatique prétende créer artificiellement une humanité qui n’existerait pas encore.
Car Pinocchio n’est pas une matière morte à laquelle on insufflerait soudainement une âme, comme le suggère trop rapidement certaines lectures ésotériques ; il possède dès l’origine une forme de vie, mais cette vitalité demeure désordonnée, impatiente et incapable de se gouverner elle-même. Tout son parcours consistera précisément à transformer cette énergie spontanée en une liberté éclairée, selon un mouvement qui rappelle la vocation du travail maçonnique : non pas détruire la nature première de l’homme, mais lui permettre de découvrir, par l’effort et la connaissance, la forme intérieure vers laquelle elle peut tendre.
Le choix du bois enrichit encore cette correspondance, car il introduit une dimension végétale que ne possède pas la pierre du chantier. Issu de l’arbre, ce matériau conserve symboliquement la mémoire des racines, de la sève et de la croissance, tandis que sa destination nouvelle évoque une seconde naissance, non plus biologique mais spirituelle, au cours de laquelle une existence reçue devient progressivement une existence choisie. Les traditions antiques, médiévales et hermétiques ont souvent reconnu dans l’arbre une représentation de l’univers, reliant les profondeurs souterraines aux hauteurs célestes, et l’on peut voir dans cette naissance singulière de Pinocchio l’image d’un être qui porte déjà en lui la possibilité d’une élévation dont il ignore encore les exigences.
Ainsi apparaît une première analogie avec le cheminement maçonnique : le travail ne consiste pas à fabriquer un homme nouveau à partir du néant, mais à dégager, au sein d’une matière déjà vivante, les possibilités d’accomplissement que l’ignorance et les passions maintiennent prisonnières.
Geppetto, ou la noblesse de l’artisan qui transmet sans posséder
Au commencement de cette transformation se tient Geppetto, pauvre menuisier dont la condition sociale contraste avec l’immense responsabilité symbolique que notre lecture peut lui reconnaître. Il appartient à cet univers des métiers manuels où la connaissance ne se transmet pas seulement par les discours, mais par le geste, la patience, la familiarité avec les outils et l’intelligence des matériaux, autant de qualités qui constituent également l’héritage de la Maçonnerie opérative.
Son atelier pourrait évoquer, pour le lecteur familier des traditions initiatiques, un espace de création dans lequel la matière reçoit progressivement une forme, mais l’analogie ne doit pas conduire à transformer trop facilement Geppetto en image du Grand Architecte de l’Univers, car le personnage de Carlo Collodi demeure profondément humain, marqué par la pauvreté, l’inquiétude, la tendresse et cette vulnérabilité qui fait précisément la beauté de son sacrifice.
L’artisan donne à Pinocchio des jambes, des bras, un visage et une identité, mais il découvre presque immédiatement que la créature échappe à son autorité, comme si Carlo Collodi entendait rappeler que l’éducation ne saurait jamais se confondre avec la possession et que la transmission authentique ne garantit ni l’obéissance ni la reconnaissance de celui qui la reçoit.
Geppetto se rapproche ainsi de la figure du maître éducateur, qui ouvre un chemin sans pouvoir le parcourir à la place de son élève, et dont la grandeur se mesure moins à l’étendue de son pouvoir qu’à sa capacité de transmettre sans imposer. Cette conception rejoint l’un des principes les plus exigeants de la pédagogie initiatique, où le Maître n’est pas chargé de fabriquer des consciences conformes à la sienne, mais de créer les conditions dans lesquelles chacune pourra découvrir son propre travail.
À travers leur relation tumultueuse, Carlo Collodi esquisse une méditation sur la filiation qui dépasse le seul rapport entre un père et son enfant, puisque le personnage de Geppetto représente aussi la dette que tout être humain contracte envers ceux qui l’ont précédé, instruit et accompagné, et dont la reconnaissance ne devient véritablement féconde que lorsqu’elle cesse d’être une obligation extérieure pour devenir un engagement librement consenti.
Le Grillon parlant, ou la conscience que l’homme cherche à faire taire
Parmi les personnages secondaires de l’œuvre, le Grillon parlant occupe une place que les adaptations destinées au jeune public ont parfois rendue plus aimable, alors que le texte original lui réserve un destin brutal et symboliquement saisissant. Dès les premières aventures, cet étrange conseiller tente de rappeler au pantin les conséquences de ses désobéissances et les nécessités élémentaires de l’existence, mais Pinocchio, incapable de supporter une vérité contraire à ses désirs, finit par lui lancer un marteau.
L’épisode possède une intensité particulière lorsqu’on le rapproche du langage maçonnique, car l’instrument qui devrait permettre le travail de la matière devient soudain une arme dirigée contre la voix de la conscience, comme si l’ignorance avait détourné l’outil de sa vocation première. Le maillet, dont l’Apprenti apprend à connaître la valeur symbolique, peut ainsi devenir l’image de deux usages opposés de la volonté humaine : l’un consacré à la construction intérieure, l’autre à la destruction de ce qui contrarie nos impulsions.
Le Grillon ne représente pourtant pas une autorité extérieure qui imposerait arbitrairement ses commandements ; il apparaît plutôt comme cette voix intime, parfois désagréable, par laquelle l’être humain découvre qu’il existe une différence entre ce qu’il désire et ce qu’il devrait faire. Sa parole relève de cette faculté de discernement que la philosophie morale, depuis Socrate jusqu’à Kant, a placée au cœur de la dignité humaine, tout en lui donnant des expressions différentes selon les époques et les traditions.
Le rapprochement avec le daimôn – entité spirituelle ou une force divine intermédiaire entre les dieux et les hommes dans la Grèce antique – socratique est particulièrement suggestif, dans la mesure où cette présence intérieure n’offre pas à celui qui l’écoute une connaissance toute faite, mais l’avertit des dangers d’une conduite contraire à ses exigences profondes. On retrouve également, dans la tradition chrétienne, l’idée d’une conscience qui témoigne silencieusement de la responsabilité personnelle, tandis que la démarche maçonnique invite l’initié à interroger sans relâche ses intentions et à reconnaître que l’ennemi le plus difficile à vaincre n’est pas toujours celui qui se présente devant lui.
Pinocchio commence donc son apprentissage par une faute dont la signification dépasse largement la simple désobéissance enfantine, puisqu’il cherche à supprimer le témoin intérieur qui pourrait lui révéler sa propre immaturité. Cette violence contre la conscience annonce les épreuves à venir, comme si le récit devait désormais lui enseigner par l’expérience ce qu’il avait refusé d’apprendre par la parole.
L’arrivée du Chat et du Renard introduit dans le récit une dimension satirique qui appartient pleinement à l’univers moral et social de Carlo Collodi, tout en offrant au lecteur maçonnique une remarquable représentation des fausses promesses de connaissance et d’enrichissement. Les deux compères invitent Pinocchio à enterrer ses pièces d’or dans le Champ des miracles, où elles produiraient, assurent-ils, un arbre merveilleux chargé de nouvelles monnaies, transformant ainsi l’antique aspiration humaine à la prospérité en une caricature presque parfaite de la crédulité.
La scène rappelle que l’homme demeure particulièrement vulnérable lorsqu’on lui promet d’obtenir sans travail ce qu’il devrait conquérir par l’effort, et cette faiblesse concerne aussi bien les richesses matérielles que les prétendus trésors spirituels. Les marchands de révélations immédiates, les distributeurs de certitudes occultes et les prophètes d’une illumination accessible sans discipline intérieure ne sont pas si éloignés de ces deux personnages qui savent habiller la tromperie des apparences séduisantes de la générosité.
Une lecture alchimique peut trouver ici un prolongement particulièrement intéressant, puisque l’or, au-delà de sa valeur économique, possède dans les traditions hermétiques une signification liée à la perfection, à la lumière et à l’accomplissement du travail de transformation. Le drame de Pinocchio tient précisément à ce qu’il confond l’or véritable avec sa représentation monétaire, comme s’il cherchait à posséder extérieurement ce qui ne peut être acquis qu’au terme d’une lente transformation de soi.
Cette opposition entre richesse apparente et richesse intérieure traverse l’histoire des spiritualités, depuis les philosophes cyniques et stoïciens jusqu’aux mystiques médiévaux, et elle résonne avec l’exigence maçonnique de laisser symboliquement les métaux à la porte du Temple. Il ne s’agit pas de condamner les biens matériels, mais de rappeler qu’ils ne sauraient constituer la mesure ultime de la valeur humaine et qu’aucune accumulation extérieure ne peut remplacer le travail de la conscience.
Le Champ des miraclesapparaît dès lors comme l’inverse du chantier initiatique, puisqu’on y attend de la terre qu’elle produise spontanément un trésor, alors que la construction du Temple exige du temps, une méthode et une fidélité à l’ouvrage entrepris.
Le pays des jouets, royaume de l’oubli et des métamorphoses animales
Il existe dans Pinocchio une géographie morale aussi importante que les personnages eux-mêmes, et le pays des jouets en constitue sans doute l’un des territoires les plus inquiétants, tant Carlo Collodi y déploie une représentation saisissante du désir de liberté lorsqu’il se détache de toute responsabilité. Les enfants y vivent dans une fête interminable, délivrés de l’école, du travail et des contraintes ordinaires, mais ce paradis de l’insouciance se révèle progressivement un espace d’asservissement où la disparition de l’effort conduit à la perte de la forme humaine.
La transformation des enfants en ânes possède une signification que les traditions anciennes rendent particulièrement éloquente, puisque l’animal peut figurer la patience et l’endurance, mais également, dans certains contextes satiriques, l’ignorance, l’obstination et la soumission aux instincts. Cette métamorphose rappelle naturellement L’Âne d’or d’Apulée, roman latin du IIᵉ siècle dont le héros, Lucius, traverse lui aussi une condition animale avant de retrouver son humanité à la faveur d’une expérience religieuse et initiatique.
Le parallèle ne suppose aucune influence directe, mais il éclaire la permanence d’un grand motif littéraire européen : celui de l’homme qui, pour avoir méconnu sa véritable nature, se trouve condamné à éprouver une condition inférieure avant de pouvoir reconquérir sa dignité.
Le pays des jouets apparaît alors comme une sorte d’anti-Temple, un monde où le divertissement perpétuel abolit le temps nécessaire à la connaissance et où l’absence de règle, loin de garantir l’émancipation, prépare une servitude plus profonde encore. À l’ordre symbolique de la Loge, qui organise le temps et l’espace pour permettre un travail intérieur, répond cette géographie du désordre dans laquelle toute orientation disparaît au profit de l’immédiateté des plaisirs.
La puissance de l’épisode ne tient cependant pas à une condamnation simpliste du jeu ou de la joie, mais à la distinction essentielle entre la liberté créatrice et la dépendance aux satisfactions incessantes. Pinocchio apprend que l’existence humaine ne peut se réduire à l’accumulation d’expériences agréables et que l’effort, loin d’être une punition arbitraire, constitue parfois la condition même de l’autonomie.
Dans une société contemporaine où les sollicitations numériques, la consommation des images et la multiplication des divertissements occupent une part croissante de l’attention, cette fable du XIXᵉ siècle acquiert une résonance que Carlo Collodi n’aurait évidemment pas pu prévoir, mais qui témoigne de la capacité des grands textes à éclairer des situations historiques différentes de celles qui les ont vus naître.
La Fée aux cheveux bleus, entre Sophia, Béatrice et lumière initiatique
La Fée aux cheveux bleus appartient à cette constellation de figures féminines dont la littérature spirituelle et symbolique a peuplé ses chemins d’élévation, depuis la Sophia des traditions sapientiales jusqu’à Béatrice guidant Dante vers les régions célestes de la Divine Comédie. Son personnage traverse plusieurs états et plusieurs fonctions, apparaissant tantôt comme une mystérieuse petite fille, tantôt comme une protectrice, puis comme une présence maternelle dont l’autorité morale accompagne les transformations successives du pantin.
Il serait toutefois réducteur de l’identifier purement et simplement à une sagesse divine dont elle constituerait l’allégorie transparente, car Carlo Collodi lui donne une complexité affective et narrative qui appartient d’abord à la littérature. Sa puissance symbolique vient précisément de cette ambiguïté, de cette capacité à être simultanément une figure de tendresse, de justice, d’espérance et d’exigence, comme si l’auteur avait voulu représenter une bienveillance qui n’abolit jamais les conséquences de la liberté humaine.
Le bleu de sa chevelure appelle naturellement des rapprochements avec la couleur du ciel, les profondeurs de l’infini et l’espace symbolique des Loges bleues, sans que l’on puisse pour autant attribuer à Carlo Collodi l’intention certaine d’une référence maçonnique. Cette couleur participe depuis longtemps de l’iconographie religieuse et artistique occidentale, où elle accompagne notamment certaines représentations mariales, tandis que ses usages initiatiques évoquent, selon les traditions, la fidélité, la profondeur et l’élévation spirituelle.
La Fée appartient ainsi à une longue généalogie de médiatrices dont la fonction consiste moins à livrer une vérité définitive qu’à rendre possible le cheminement de celui qui la recherche. Comme Béatrice ne supprime pas les étapes de l’ascension de Dante, elle ne dispense pas Pinocchio des épreuves qui doivent le conduire à devenir lui-même, et cette retenue confère à son enseignement une qualité profondément initiatique.
La lumière qu’elle représente n’est jamais un privilège magique permettant d’échapper aux difficultés de l’existence, mais une présence qui rend ces difficultés intelligibles et transforme progressivement la souffrance en expérience, puis l’expérience en sagesse.
Le ventre du monstre marin, ou la nuit initiatique au terme du voyage
Au terme de ses errances, Pinocchio rencontre une épreuve dont la signification semble rejoindre avec une particulière intensité les grands récits initiatiques de l’humanité : l’engloutissement dans les entrailles d’un gigantesque monstre marin, où il retrouve Geppetto et découvre enfin que sa propre liberté ne peut s’accomplir sans le souci d’autrui. L’épisode possède une puissance archaïque qui dépasse le cadre de la littérature enfantine, car il appartient à ces représentations universelles dans lesquelles l’obscurité, l’enfermement et la disparition provisoire du monde extérieur précèdent une transformation essentielle.
La mémoire populaire parle volontiers d’une baleine, notamment sous l’influence du film de Walt Disney, mais le texte original évoque un Pesce-cane, un gigantesque requin dont les dimensions fabuleuses le rapprochent des monstres des mythologies anciennes. Cette distinction zoologique ne modifie pas fondamentalement la portée symbolique de la scène, mais elle rappelle utilement combien les adaptations successives ont parfois substitué leurs propres images à celles de Carlo Collodi.
L’analogie avec le prophète Jonas, englouti par un grand poisson avant de retrouver le monde des vivants, est particulièrement suggestive, tout comme le rapprochement avec certaines représentations antiques de la descente aux enfers, depuis les voyages d’Ulysse et d’Énée jusqu’aux traversées spirituelles de la littérature médiévale. Dans chacune de ces traditions, la confrontation avec les profondeurs marque un moment de rupture au cours duquel les certitudes ordinaires disparaissent et où le voyageur doit rencontrer une vérité que les espaces familiers ne lui permettaient pas d’atteindre.
Mircea Eliade a montré combien les rites de passage et les scénarios initiatiques pouvaient associer l’épreuve de l’obscurité, une mort symbolique et la possibilité d’une nouvelle naissance, selon des formes extrêmement diverses que l’on ne saurait réduire à un modèle universel unique. Cette perspective éclaire le voyage de Pinocchio, dont l’enfermement dans les entrailles du monstre peut être rapproché, avec les précautions nécessaires, de l’expérience du cabinet de réflexion maçonnique.
Dans ce lieu soustrait aux apparences et aux distractions du monde, le candidat est invité à considérer sa condition mortelle, à interroger ses attachements et à entreprendre ce retournement du regard sans lequel toute démarche initiatique risquerait de demeurer une simple cérémonie extérieure. La formule hermétique V.I.T.R.I.O.L., traditionnellement comprise comme une invitation à visiter l’intérieur de la terre pour y découvrir, après rectification, la pierre cachée, trouve ici une résonance littéraire particulièrement forte, puisque Pinocchio doit lui aussi traverser les profondeurs avant de reconnaître ce qui donne véritablement sens à son existence.
Mais la grandeur de l’épisode tient surtout à ce que cette descente ne débouche pas sur une révélation abstraite ou sur la possession d’un savoir secret. Dans les ténèbres, Pinocchio retrouve son père, et cette rencontre transforme le sens même de son parcours, puisque celui qui avait si longtemps recherché son plaisir, sa sécurité ou son avantage personnel devient enfin capable de prendre en charge le destin d’un autre.
En aidant Geppetto à s’échapper, le pantin accomplit un geste dont la valeur morale dépasse toutes les promesses de métamorphose merveilleuse, car il manifeste pour la première fois une liberté qui ne consiste plus à s’affranchir de toute obligation, mais à choisir délibérément une responsabilité.
La sortie du monstre devient dès lors une renaissance d’autant plus significative qu’elle n’efface pas le monde humain et ses fragilités, mais y reconduit les personnages, désormais capables d’y vivre autrement.
Du bois vivant à l’homme véritable : la lente alchimie de la responsabilité
La transformation finale de Pinocchio a souvent été interprétée comme l’accomplissement d’un processus alchimique, au cours duquel une matière imparfaite serait progressivement purifiée jusqu’à manifester une forme supérieure d’existence. Une telle lecture possède une certaine fécondité lorsqu’elle demeure consciente de son statut interprétatif, car rien ne permet d’affirmer que Carlo Collodi aurait systématiquement transposé les opérations du Grand Œuvre dans les épisodes de son conte.
Les correspondances n’en sont pas moins suggestives, particulièrement si l’on considère la succession des épreuves comme autant de transformations intérieures qui conduisent le personnage de l’impulsivité à la maîtrise de soi, de la crédulité au discernement et de l’égoïsme à la générosité. L’alchimie spirituelle, telle qu’elle a été relue par plusieurs courants ésotériques modernes, offre ici un langage permettant de comprendre que la véritable transmutation concerne moins la nature matérielle du bois que l’orientation de la conscience qui l’anime.
Carlo Collodi caricaturé par Angiolo Tricca en 1875
La distinction est fondamentale, puisque Pinocchio ne devient pas digne d’humanité parce qu’une puissance extérieure aurait enfin décidé de récompenser ses aventures, mais parce qu’il s’est progressivement montré capable d’effort, de travail et de dévouement. La métamorphose physique apparaît ainsi comme la manifestation visible d’une transformation morale qui la précède, selon une logique que la littérature spirituelle connaît depuis longtemps et que la Franc-Maçonnerie traduit, dans son propre langage, par le passage de la pierre brute à la pierre travaillée.
On pourrait également retrouver dans cette évolution une lointaine parenté avec la pensée aristotélicienne, pour laquelle l’accomplissement d’un être suppose l’actualisation de ses possibilités, tandis que l’éthique des vertus rappelle que l’excellence humaine ne résulte pas de déclarations d’intention, mais de dispositions progressivement acquises par l’exercice. Pinocchio ne devient pas véritablement humain au moment où il comprend intellectuellement ce que signifie la bonté, mais lorsque ses actes témoignent enfin de cette compréhension.
L’initiation, dans cette perspective, cesse d’être représentée comme la réception d’un secret qui placerait celui qui le possède au-dessus des autres hommes, pour apparaître comme un patient travail de transformation de la conduite, dont la valeur se vérifie dans le rapport concret à autrui.
Le troisième œil de Pinocchio : quand l’ésotérisme doit résister à la tentation des fausses étymologies
La vidéo qui nous invite à relire Carlo Collodi propose également une interprétation du nom de Pinocchio, dans lequel elle croit reconnaître le pin, l’œil et une allusion à la glande pinéale, parfois associée dans certains discours ésotériques modernes à la vision intérieure ou au troisième œil. Le rapprochement peut séduire l’imagination symbolique, mais il ne repose pas sur une étymologie historiquement établie, puisque le terme toscan pinocchio désigne notamment le pignon de pin et appartient à un univers linguistique dont les significations ne sauraient être reconstruites à partir de ressemblances phonétiques arbitraires.
Cette réserve ne condamne nullement les méditations auxquelles peuvent donner lieu le pin, l’œil ou les représentations traditionnelles de la vision spirituelle, mais elle rappelle que l’histoire des mots possède ses propres exigences et que la recherche initiatique gagnerait à ne pas confondre les ressources de l’analogie avec les méthodes de la philologie.
Le pin, dont le feuillage persistant a nourri plusieurs symbolismes de la continuité vitale, peut naturellement évoquer la permanence de l’être, tandis que l’œil constitue, dans de nombreuses cultures, une image de la connaissance et de la vigilance. Quant à la glande pinéale, elle occupe une place singulière dans l’histoire de la philosophie, notamment chez Descartes, qui la considérait comme le lieu privilégié de l’union de l’âme et du corps, sans que cette hypothèse physiologique puisse être confondue avec les interprétations occultistes ultérieures.
L’imagination symbolique peut librement rapprocher ces différents éléments, mais elle ne saurait en déduire que Carlo Collodi aurait intentionnellement choisi le nom de son héros pour dissimuler une doctrine du troisième œil. La prudence historique devient ici une exigence intellectuelle autant qu’initiatique, car le symbolisme ne grandit pas lorsqu’il multiplie les révélations invérifiables, mais lorsqu’il ouvre des perspectives de réflexion tout en respectant la réalité des textes et des traditions.
De Carlo Collodi à Guillermo del Toro, un pantin qui traverse les siècles
La fortune littéraire de Pinocchio constitue elle-même un phénomène culturel remarquable, puisque peu de personnages nés dans la presse enfantine du XIXᵉ siècle ont connu une telle diffusion internationale, tout en conservant une capacité aussi singulière à accueillir les préoccupations philosophiques, politiques et spirituelles des générations successives.
Le film de Walt Disney, sorti en 1940, a profondément transformé la mémoire collective du conte, privilégiant une esthétique de l’émerveillement et une morale de l’obéissance qui ne rendent qu’imparfaitement compte de la cruauté, de l’ironie et de la dimension sociale du texte original. Plus récemment, Pinocchio de Guillermo del Toro et Mark Gustafson a proposé une relecture marquée par la mort, la filiation, l’autoritarisme et la liberté de conscience, déplaçant l’histoire dans une Italie fasciste où le pantin devient paradoxalement plus humain que ceux qui prétendent lui imposer les règles de leur humanité.
Ce déplacement confirme que Pinocchio appartient désormais à ces figures littéraires dont chaque époque peut renouveler la signification sans épuiser les possibilités, à l’image de Don Quichotte, de Faust ou de Frankenstein. Tous mettent en scène, selon des modalités différentes, la tension entre ce que l’être humain reçoit du monde et ce qu’il choisit de devenir, entre la puissance de ses désirs et les limites qui donnent à sa liberté une véritable profondeur.
L’année 2026, qui marque le bicentenaire de la naissance de Collodi, offre donc une occasion particulièrement heureuse de revenir au texte original, non pour y rechercher à tout prix les indices d’une doctrine secrète, mais pour retrouver la richesse d’une œuvre qui interroge depuis près d’un siècle et demi les conditions de l’accomplissement humain.
C’est peut-être là que le regard maçonnique trouve sa véritable légitimité, lorsqu’il accepte de faire dialoguer les grandes œuvres de la culture avec les symboles du Temple sans prétendre que ces œuvres auraient été écrites exclusivement pour lui.
Et si le véritable pantin était celui qui se croit déjà homme ?
Au terme de cette traversée, la question de l’appartenance maçonnique de Carlo Collodi – cf. en fin d’article -, si intéressante soit-elle pour l’historien, cesse presque d’occuper le centre de notre réflexion, tant la destinée de son personnage semble rejoindre une interrogation plus ancienne et plus universelle, celle de savoir ce qui distingue une existence simplement vécue d’une vie véritablement accomplie. Pinocchio commence son aventure dans l’illusion qu’être libre signifie n’obéir qu’à ses désirs, avant de découvrir que cette prétendue indépendance le livre successivement aux manipulateurs, aux plaisirs trompeurs et aux conséquences de ses propres fautes, jusqu’au moment où la souffrance, l’expérience et surtout l’amour filial lui permettent de comprendre qu’une liberté sans conscience n’est souvent qu’une autre forme de servitude.
La lecture maçonnique de ce cheminement nous invite alors à méditer sur notre propre condition d’êtres inachevés, semblables à cette pierre brute dont le travail ne prend jamais définitivement fin et dont les aspérités nous rappellent sans cesse la distance qui sépare nos aspirations de nos actes. Nous avons beau connaître les mots, reconnaître les signes, fréquenter le Temple et recevoir les enseignements de ceux qui nous ont précédés, aucune de ces expériences ne saurait nous dispenser de cette transformation intérieure par laquelle les principes proclamés deviennent enfin une manière d’être au monde.
Le mystère de Pinocchio ne réside peut-être donc ni dans une étymologie cachée ni dans un enseignement réservé à quelques élus, mais dans cette évidence que les plus grands contes savent rendre bouleversante. Il ne suffit pas d’avoir forme humaine pour être pleinement homme, pas davantage qu’il ne suffit d’avoir reçu la lumière pour avoir appris à regarder.
Et tandis que le petit pantin de Carlo Collodi abandonne enfin sa condition de bois pour accéder à une humanité conquise dans l’épreuve et la responsabilité, le Franc-Maçon peut reconnaître dans cette métamorphose l’image de son propre travail, toujours recommencé, toujours imparfait, mais orienté vers une promesse qui donne son sens à la démarche initiatique.
Car, finalement, la question la plus troublante que nous adresse Pinocchio n’est pas de savoir comment un morceau de bois peut devenir un homme, mais combien d’hommes, tout au long de leur existence, demeurent encore des pantins sans avoir entrepris le travail qui pourrait les rendre véritablement libres.
La vidéo à l’origine de cette réflexion
La vidéo de 1 min 40, diffusée sur Facebook, propose une lecture ésotérique des aventures de Pinocchio, associant la création du pantin à la matière brute, ses épreuves à un parcours initiatique et sa transformation finale à l’éveil de la conscience. Si plusieurs interprétations méritent les nuances historiques apportées dans cet article, elle possède le mérite d’inviter à redécouvrir les profondeurs symboliques de l’œuvre.
maison natale de Carlo Lorenzini via Taddea, Florence
L’appartenance maçonnique de Carlo Lorenzini (1826-1890), plus connu sous le pseudonyme de Carlo Collodi, demeure une hypothèse controversée qu’aucune preuve documentaire connue ne permet aujourd’hui de confirmer. Si l’engagement patriotique de l’écrivain dans le Risorgimento, ses sympathies républicaines, sa proximité intellectuelle avec les idéaux de Giuseppe Mazzini et la richesse symbolique de Pinocchio ont nourri la tradition qui fait de lui un Franc-Maçon, aucun registre d’initiation, procès-verbal de Loge ou document d’affiliation vérifiable ne permet d’identifier une Obédience, un atelier, une date de réception ou un grade. Daniela Marcheschi, spécialiste de Collodi et éditrice de ses œuvres, a notamment contesté cette attribution, en relevant qu’une formule de politesse figurant dans une correspondance de 1884 avec l’éditeur Piero Barbera aurait été interprétée à tort comme une signature fraternelle. Cette nécessaire prudence historique, également évoquée dans la presse italienne, n’enlève rien à la fécondité d’une lecture initiatique des aventures du célèbre pantin, mais invite à distinguer la réalité biographique de l’interprétation symbolique. Car si l’on peut légitimement reconnaître dans le passage du bois brut à l’être humain accompli une admirable métaphore du perfectionnement intérieur, cette parenté de pensée ne saurait constituer, à elle seule, une preuve d’appartenance à la Franc-Maçonnerie. Entre l’histoire et le mythe, la rigueur documentaire demeure ainsi la meilleure alliée de la liberté d’interprétation.
Sources : Daniela Marcheschi, « Cronologia », dans Carlo Collodi, Opere, Mondadori, 1995, p. LXIX-LXX ; Corriere della Sera, 5 août 2016 ; « Il fratello Collodi », Loggia Giuseppe Garibaldi, 2021, pour une présentation de la thèse favorable à son appartenance. L’interprétation de la formule épistolaire demeure discutée.
La liberté ne se conserve pas par proclamation. Elle se travaille, se vérifie et se mesure à la manière dont chacun exerce l’autorité, reçoit la parole contraire, résiste au confort de l’obéissance et transforme le travail intérieur en responsabilité vécue. Le numéro 5 de 2026 d’Alpina place cette question au centre d’un ensemble où philosophie, symbolisme, histoire, vie des Loges et inquiétudes contemporaines se répondent. Sous la figure du Léviathan, l’enjeu devient moins la dénonciation d’un pouvoir extérieur que l’apprentissage d’une liberté capable de ne pas se livrer elle-même.
Alpina, n° 5, septembre 2026, magazine de la Grande Loge Suisse Alpina, compte 52 pages.
Placé sous la responsabilité de Jean-Daniel Sauterel, ce numéro plurilingue fait dialoguer plusieurs traditions intellectuelles, culturelles et maçonniques. Pour l’espace francophone, la rédaction est assurée par Didier Planche, dont le regard accompagne avec cohérence plusieurs des contributions du numéro.
Le Léviathan paraît lorsque la conscience délègue son propre jugement
La couverture donne sa clef symbolique. Le monstre marin du Livre de Job, repris par Thomas Hobbes comme image de l’État souverain, devient l’emblème d’une interrogation sur l’ordre, la sécurité et le risque de voir l’autorité se détacher de ceux qu’elle prétend protéger. Gregor Lüthy installe ainsi une question de fond sur la place de la Franc-Maçonnerie lorsque les espaces de libre parole se réduisent et lorsque la peur rend séduisante la délégation de conscience. L’éditorial revendique la Loge comme lieu où la discussion demeure exercice de discernement et où la chaîne fraternelle peut acquérir une portée qui dépasse la sociabilité initiatique.
GLSA – 1 rue du Petit-Beaulieu à Lausanne (Confédération suisse)
La partie consacrée à la Franc-Maçonnerie dans un monde devenant plus autocratique évite heureusement l’opposition commode entre des régimes extérieurs et une institution maçonnique supposée naturellement vertueuse. Sam Noshadha place la question là où elle devient réellement initiatique. Une Loge possède des offices, une hiérarchie, des règles, des obligations et un Vénérable Maître chargé de gouverner les Travaux. L’enjeu n’est donc pas de supprimer l’autorité, mais de savoir ce qui l’empêche de devenir arbitraire. Le pouvoir n’est pas nié, il est placé sous la mesure. Le respect dû à une fonction ne dispense ni celui qui l’exerce de retenue ni celui qui s’y soumet librement de jugement moral. La fraternité commence à se vérifier lorsque survient le désaccord.
Tailler la pierre brute signifie aussi apprendre à ne plus obéir mécaniquement à soi-même
Michel Foucault
Le texte consacré à Michel Foucault donne à cette problématique une profondeur philosophique plus intérieure. Gregor Lüthy relit la pierre brute à partir des derniers travaux du philosophe sur le souci de soi, les pratiques de liberté et la constitution éthique du sujet. La liberté n’y apparaît pas comme une absence de contraintes. Elle exige un travail par lequel l’être humain examine les normes, les habitudes, les vérités reçues et les formes d’assujettissement qui l’ont constitué. Dégrossir la pierre ne revient donc pas à découvrir un moi intact caché sous les scories sociales. Il s’agit de discerner ce qui, dans notre formation, mérite d’être assumé, rectifié ou dépassé, puis de donner une forme consciente à l’existence.
Chez Michel Foucault, le souci de soi vaut parce qu’il ouvre à une conduite éthique et à une capacité plus grande de relation. La maîtrise de soi devient condition d’une liberté responsable. Éric Chatelain prolonge cette idée par une lecture maçonnique du discernement. La pierre brute représente l’être encore soumis à ses peurs, à ses réflexes et à ses illusions. Recevoir la Lumière ne signifie alors pas posséder la vérité, mais devenir plus exigeant envers les conditions dans lesquelles une conviction se forme.
La fraternité ne demande pas l’effacement des différences mais leur juste relation
Hermann Hesse, 1927, by G. Widmann
L’étude de Sam Noshadha sur le triangle apporte une architecture symbolique cohérente. La stabilité de la figure naît de la relation entre ses points. Une structure ne tient pas par la seule qualité de ses éléments, mais par l’ordre qui permet à chacun de transmettre et de recevoir des forces. Transposée au travail maçonnique, cette idée devient féconde. La fraternité n’exige pas que les individualités se confondent. Une Loge vivante suppose des différences de tempérament, de conviction et d’expérience qui trouvent une forme commune sans perdre leur singularité.
Andreas Pflüger relit Le Voyage en Orient de Hermann Hesse sous l’angle de l’initiation, du service et de l’épreuve. Leo, serviteur devenu centre spirituel de la communauté, rappelle que la maîtrise se reconnaît moins à l’autorité qu’à la capacité de servir. L’égarement et la réintégration rejoignent ici la logique initiatique de la mort et de la renaissance symboliques.
Grenades
Mauro Rossi, nouveau Grand Maître de la Grande Loge Suisse Alpina, choisit la grenade comme image d’une unité sans uniformité. Chaque grain demeure distinct, mais l’ensemble compose un fruit. L’Harmonie, l’Instruction maçonnique et l’Ouverture au monde profane deviennent les directions d’une Obédience qui cherche à demeurer enracinée sans se refermer. Dans l’entretien accordé à la revue, Massimo Caimi insiste sur la circulation horizontale des expériences entre Loges et sur une fraternité capable de maintenir le respect lorsque les convictions divergent. Sa remarque sur l’intelligence artificielle touche également juste. L’outil peut assister la recherche documentaire, mais il ne saurait accomplir à la place du Frère le travail initiatique qui donne à une Planche sa valeur personnelle.
Le secret ne protège la Tradition que s’il ne devient pas le masque de l’absence de parole
Wolfgang Amadeus Mozart
La contribution consacrée à Mozart et à La Flûte enchantée pose la frontière entre secret, discrétion et transmission. Les motifs initiatiques de l’œuvre sont depuis longtemps accessibles au public et le secret maçonnique ne saurait être confondu avec la conservation jalouse d’informations. Ce qui demeure réellement incommunicable dans l’expérience initiatique tient moins à des signes ou à des mots qu’à la transformation vécue par celui qui traverse le rite. La discrétion peut protéger l’intimité de cette expérience. Elle devient contre-productive lorsqu’elle nourrit l’imaginaire d’une institution incapable d’expliquer ce qu’elle est.
Les pages consacrées aux musées, bibliothèques et archives maçonniques prolongent cette question. La mémoire y devient responsabilité publique, capable d’opposer des connaissances vérifiables aux récits complotistes. Cette tension trouve une expression particulièrement nette dans la chronique de Didier Planche intitulée « Vers une logique d’intelligence collective ». Elle rapproche deux publications récentes consacrées à l’antimaçonnisme contemporain et retient notamment Antimaçonnisme – Une fabrique du soupçon de Yonnel Ghernaouti, publié aux Éditions L.O.L. en 2026. Didier Planche souligne le passage d’un antimaçonnisme ancien, nourri de récits religieux, politiques et complotistes, à une fabrique numérique où l’accusation circule, se répète et devient habitude. La Franc-Maçonnerie y apparaît comme une cible d’autant plus commode que sa discrétion, ses rites et ses symboles offrent une matière abondante aux fantasmes.
La chronique déplace ensuite la question de la plainte vers la méthode. Elle évoque la nécessité de corriger le faux sans alimenter sa diffusion, de comprendre les mécanismes de manipulation avant qu’ils n’agissent et d’envisager un observatoire capable de substituer la donnée à l’émotion, de cartographier les flux d’hostilité et de construire une mémoire juridique partagée.
Cette perspective rejoint l’orientation générale d’Alpina. Face à la rumeur comme face aux formes autoritaires, la réponse maçonnique la plus cohérente réside dans la qualité du discernement, la précision des faits et la capacité d’organiser une intelligence collective sans transformer la défense de l’Ordre en réflexe de citadelle.
L’ésotérisme gagne en profondeur lorsqu’il distingue le symbole de la légende
Le numéro n’est pourtant pas exempt de tensions. Elles apparaissent lorsque la revue quitte la philosophie, l’histoire ou l’analyse institutionnelle pour s’aventurer sur les chemins de la « Turin ésotérique ». Le récit accumule traditions occultes, figures lucifériennes, légendes urbaines, supposées lignes énergétiques et lectures initiatiques de monuments. La matière possède un charme narratif réel, mais elle relève d’un autre régime de vérité que les études consacrées à Foucault ou à Alfons Mucha. La distinction entre fait établi, interprétation symbolique et légende aurait mérité d’être davantage marquée. L’ésotérisme gagne en densité lorsque le symbole assume sa fonction de médiation entre l’imaginaire et la conscience sans prétendre à la preuve.
L’étude sur Alfons Mucha montre ce qu’une articulation plus ferme entre histoire et symbolisme peut produire. L’artiste y apparaît dans son engagement maçonnique, sa quête de vérité et la violence historique qui s’abat sur lui sous le pouvoir nazi. L’étude des trois, cinq et sept officiers transforme une formule rituelle en méditation sur la direction, la mémoire et la garde de la Tradition. Le texte italien sur les nœuds d’amour fait de la corde une image de responsabilité mutuelle, tandis que l’Orient et l’Occident deviennent deux pôles à unir par l’action et la contemplation.
La Loge ne défend la liberté qu’en acceptant sa propre épreuve de vérité
La principale qualité de ce numéro tient à la convergence de ses lignes de force. Autorité, désinformation, transmission, mémoire, ouverture au monde et travail sur soi se rejoignent autour d’une interrogation commune sur la manière dont un être humain devient capable de rester libre sans confondre liberté et absence de règle. Sa limite se trouve parfois dans la confiance accordée à l’idée que la Franc-Maçonnerie porterait naturellement les anticorps nécessaires contre l’autoritarisme. L’histoire maçonnique, comme toute histoire humaine, comporte ses conformismes, ses exclusions et ses luttes de pouvoir. Le mérite des meilleurs textes d’Alpina est précisément de laisser cette difficulté affleurer. La mesure du pouvoir doit s’appliquer au Temple autant qu’à la cité. La fraternité ne vaut que si elle protège la possibilité de contredire. La transmission ne vaut que si elle ne transforme pas l’héritage en argument d’autorité. Le secret ne vaut que s’il garde une expérience et non une position.
Reste la question que la figure du Léviathan laisse ouverte. La Franc-Maçonnerie ne sauvera aucune société par la noblesse de ses symboles, et nul rituel ne garantit à celui qui l’accomplit qu’il demeurera libre. Son apport possible se situe ailleurs, dans cet apprentissage patient par lequel un être humain découvre que la première servitude commence lorsqu’il renonce à examiner ce qu’il croit, ce qu’il craint et ce à quoi il consent.
Peut-être le Temple intérieur commence-t-il exactement là, au point où la Lumière cesse d’être un privilège reçu pour devenir une responsabilité envers soi-même, envers les autres et envers le monde.
Le prix Nobel de littérature 2026, décerné le jeudi 8 octobre à la Canadienne Anne Carson, distingue une écrivaine qui a fait de l’Antiquité grecque un territoire d’exploration de nos blessures contemporaines. Poétesse, helléniste, traductrice et essayiste, elle revisite les mythes pour interroger l’amour, la différence, la violence et la mémoire. Son roman en vers Autobiographie du rouge, publié en français chez L’Arche en 2020, offre une porte d’entrée particulièrement éclairante dans cette œuvre singulière. Et si la figure du monstre, longtemps vouée à disparaître sous les coups du héros, nous apprenait davantage sur l’humanité que celui qui prétend la sauver ? Une question qui prend une résonance particulière pour le lecteur sensible à la démarche initiatique.
Anne Carson
Un Nobel qui fait dialoguer les siècles
L’Académie suédoise a créé la surprise, jeudi 8 octobre 2026, en attribuant le prix Nobel de littérature à Anne Carson. Âgée de 76 ans, cette intellectuelle canadienne, née à Toronto en 1950, se distingue depuis plusieurs décennies par une écriture qui échappe aux catégories habituelles, passant de la poésie au théâtre, du récit à l’essai, de la traduction savante aux expérimentations littéraires les plus audacieuses. Pour justifier son choix, l’Académie a notamment salué l’audace et l’inventivité d’une œuvre qui renouvelle les formes de la littérature contemporaine dans un dialogue avec la tradition classique.
Le choix est d’autant plus remarquable qu’Anne Carson appartient à cette catégorie d’écrivains dont la notoriété auprès du grand public demeure sans commune mesure avec l’influence exercée dans les milieux littéraires et universitaires. Son œuvre, exigeante sans être hermétique, possède une liberté qui déconcerte volontiers les lecteurs habitués aux genres clairement identifiés, mais elle offre aussi une expérience rare : celle d’une littérature où les textes les plus anciens retrouvent une actualité inattendue, parce qu’ils permettent de questionner les certitudes du présent.
La nouvelle lauréate n’a jamais considéré la civilisation grecque comme un musée de chefs-d’œuvre figés dans leur perfection. Au contraire, elle y cherche les tensions qui traversent encore nos sociétés : la violence des rapports humains, les contradictions du désir, la fragilité des identités, le pouvoir des représentations et cette inquiétude fondamentale qui accompagne l’être lorsqu’il découvre que le monde résiste aux explications trop simples.
Alfred Nobel (1833-1896)
Son Nobel récompense ainsi une certaine conception de la culture, dans laquelle la transmission ne signifie pas la répétition, mais la capacité de rendre à un héritage ancien sa force de questionnement. Voilà une perspective qui ne saurait laisser indifférents les Francs-Maçons, eux aussi invités à recevoir des traditions plusieurs fois séculaires sans jamais renoncer à les faire vivre dans leur propre expérience.
Géryon, le monstre auquel Anne Carson rend son humanité
Pour découvrir cette écriture singulière, il faut lire Autobiographie du rouge, roman en vers publié initialement en anglais en 1998, puis traduit par Vanasay Khamphommala pour L’Arche en 2020. Le livre emprunte son personnage principal à la mythologie grecque, mais bouleverse entièrement la perspective habituelle du récit héroïque.
Dans la tradition antique, Géryon est un être monstrueux, associé aux extrémités occidentales du monde connu, dont Héraclès doit s’emparer du troupeau au cours de son dixième travail. Comme tant d’autres créatures mythologiques, il occupe une place subalterne dans le récit glorieux du héros, puisque son existence paraît n’avoir d’autre raison que de permettre au fils de Zeus d’accomplir un nouvel exploit.
Anne Carson inverse cette logique. S’appuyant notamment sur les fragments de la Géryonéïde du poète grec Stésichore, elle choisit de raconter non pas la victoire d’Héraclès, mais l’existence de Géryon, devenu un adolescent rouge, pourvu d’ailes, sensible, solitaire et profondément amoureux. Le héros cesse d’être le centre du monde pour devenir celui qui bouleverse l’existence du personnage autrefois condamné au rôle de victime.
L’invention est littérairement considérable, car l’autrice ne se contente pas de moderniser une légende en transportant ses personnages dans notre époque. Elle remet en cause le fonctionnement même du récit mythologique, cette manière de distribuer les rôles entre héros et monstres, vainqueurs et vaincus, figures admirables et créatures inquiétantes.
Qui décide de la monstruosité d’un être ? Et que devient notre jugement lorsque celui que nous pensions devoir craindre possède une enfance, des sentiments, une mémoire et des rêves comparables aux nôtres ?
Ces interrogations donnent au roman une portée qui dépasse son intrigue amoureuse. L’existence de Géryon devient progressivement une réflexion sur la différence, sur la difficulté de s’accepter et sur le regard des autres, capable de transformer une singularité en souffrance. La monstruosité n’est plus seulement une caractéristique physique ou mythologique ; elle apparaît aussi comme une construction du regard collectif, une manière de désigner celui qui ne correspond pas aux formes admises de la normalité.
Le rouge, une couleur entre blessure et métamorphose
Dans le roman, la couleur rouge occupe une place centrale. Elle caractérise le corps de Géryon, accompagne ses émotions et traverse un univers où le feu, le sang, les volcans et la passion composent un véritable paysage intérieur. Anne Carson fait de cette couleur bien davantage qu’un procédé descriptif : le rouge devient le langage d’une identité blessée qui cherche sa propre forme.
Cette dimension symbolique mérite de retenir l’attention des lecteurs familiarisés avec les traditions hermétiques. Dans certaines représentations de l’alchimie, la rubedo, ou œuvre au rouge, correspond à une phase d’accomplissement du Grand Œuvre, après les transformations associées notamment à l’œuvre au noir et à l’œuvre au blanc.
Il serait évidemment abusif d’affirmer qu’Anne Carson construit consciemment son roman sur cette architecture alchimique. Aucun élément ne permet d’établir une telle intention. En revanche, la proximité des images offre une possibilité de lecture particulièrement féconde, puisque la métamorphose de Géryon passe, elle aussi, par la traversée de la souffrance, la confrontation aux contradictions de son être et la découverte progressive d’une liberté intérieure.
Les volcans, très présents dans le récit, prolongent cette symbolique. Ils évoquent une matière travaillée par des forces souterraines, dont l’apparente stabilité dissimule les mouvements d’une énergie capable de bouleverser les paysages. Dans cette perspective, la transformation du personnage ne relève pas d’une illumination soudaine, mais d’un travail profond, comparable à ces mutations invisibles qui précèdent les grandes ruptures de l’existence.
Œuvre au rouge
Pour le Franc-Maçon, l’analogie avec le travail de la pierre brute s’impose naturellement, à condition de respecter la différence entre l’œuvre littéraire et le symbolisme rituel. Car ce que raconte Anne Carson n’est pas l’effacement d’une singularité gênante, mais la possibilité de découvrir, derrière ce qui semblait constituer une anomalie, la matière même d’un accomplissement personnel.
Des ailes qui ne suffisent pas pour apprendre à voler
Autre particularité du personnage, Géryon possède des ailes, qui participent d’abord de sa différence avant de suggérer les possibilités d’une autre relation au monde. L’image est ancienne, presque universelle, depuis les métamorphoses de la mythologie grecque jusqu’aux anges de l’iconographie chrétienne, en passant par les oiseaux des bestiaires médiévaux et les représentations de l’âme aspirant à l’élévation.
Dans l’imaginaire traditionnel, les ailes évoquent volontiers la liberté, l’ascension ou la transcendance, mais chez Anne Carson, elles constituent d’abord une difficulté supplémentaire pour un personnage qui ne parvient pas à habiter sereinement sa propre identité.
L’écrivaine introduit ainsi une nuance essentielle dans la symbolique de l’élévation, car posséder des ailes ne signifie pas nécessairement savoir voler, pas plus que recevoir une connaissance ne garantit sa compréhension ou son assimilation. Cette distinction intéresse directement la réflexion initiatique, dont l’un des enjeux consiste précisément à transformer une possibilité reçue en une expérience personnellement vécue.
La photographie, à laquelle Géryon consacre une part importante de son attention, participe également de cette transformation. En apprenant à regarder le monde à travers un objectif, le personnage découvre un moyen d’exprimer ce qui résiste à la parole, de saisir des fragments de réalité et de construire progressivement son propre regard.
L’expérience artistique rejoint alors cette exigence du travail intérieur qui consiste non seulement à mieux voir le monde, mais à comprendre les mécanismes par lesquels nous le regardons. La véritable transformation commence peut-être lorsque nous cessons d’emprunter systématiquement les yeux des autres.
Une œuvre qui interroge la mémoire, l’amour et la condition humaine
Réduire Anne Carson à Autobiographie du rouge serait toutefois passer à côté de la diversité de son travail. Dans Éros, le doux-amer, elle examine les paradoxes du désir à partir de la pensée et de la littérature grecques ; avec Nox, elle compose une œuvre singulière autour de la disparition de son frère ; dans Antigonick, elle réinterprète la tragédie de Sophocle, tandis que Norma Jeane Baker de Troie rapproche la figure antique d’Hélène de celle de Marilyn Monroe.
Ce parcours témoigne d’une méthode intellectuelle aussi libre que cohérente, fondée sur la conviction que les grands récits du passé peuvent éclairer les contradictions du monde contemporain sans qu’il soit nécessaire de les simplifier ou de les transformer en leçons morales. La culture antique devient un espace de confrontation où se rencontrent les passions humaines, les rapports de domination, les fragilités individuelles et les grandes interrogations philosophiques.
Chez cette helléniste, la connaissance savante ne vient jamais neutraliser la puissance de l’émotion. Elle lui fournit au contraire des formes nouvelles, dans lesquelles le fragment, l’inachèvement et parfois le silence prennent autant d’importance que la continuité du récit.
C’est probablement ce qui confère à son œuvre cette dimension spirituelle si particulière, quoique indépendante de toute appartenance doctrinale identifiable. Anne Carson semble moins chercher à transmettre des réponses qu’à préserver la possibilité du questionnement, comme si la littérature devait protéger en chacun de nous cette disponibilité intérieure sans laquelle les certitudes se transforment rapidement en enfermements.
Œuvre au blanc
Ce que le monstre rouge dit à la Franc-Maçonnerie
L’attribution du Nobel à Anne Carson constitue une belle occasion de rappeler combien la littérature peut enrichir la réflexion symbolique, sans qu’il soit nécessaire de rechercher systématiquement une appartenance maçonnique chez les écrivains ou d’attribuer à leurs œuvres des intentions initiatiques qu’ils n’ont jamais revendiquées.
Dans Autobiographie du rouge, c’est d’abord la question du regard qui mérite d’être méditée. En choisissant Géryon plutôt qu’Héraclès, Anne Carson déplace le centre de gravité du récit et nous oblige à examiner les présupposés qui fondent nos jugements. Celui qui semblait monstrueux retrouve une voix, une sensibilité et une histoire, tandis que le héros traditionnel perd une partie de son prestige dès lors qu’il n’est plus le seul à pouvoir raconter les événements.
La leçon intéresse toute démarche qui prétend travailler à l’amélioration de l’être humain. Peut-on véritablement se libérer de ses préjugés sans accepter que certaines de nos certitudes les plus anciennes soient remises en question ? La fraternité ne commence-t-elle pas précisément lorsque nous renonçons à réduire autrui à l’image que nous nous sommes construite de lui ?
L’œuvre d’Anne Carson permet également de rappeler que l’initiation, comprise dans son sens le plus large, ne saurait être assimilée à une accumulation de savoirs, de titres ou de certitudes. Elle suppose un déplacement de la conscience, une transformation du rapport à soi-même et une reconnaissance de ce qui, dans l’existence humaine, demeure irréductible aux explications définitives.
Il faut cependant préserver la spécificité de cette littérature, dont la beauté réside précisément dans son refus de délivrer une doctrine. Géryon n’est pas un Apprenti déguisé, Héraclès n’incarne pas une fonction rituelle et le rouge du roman ne constitue pas une démonstration alchimique. Ces correspondances appartiennent à la liberté interprétative du lecteur, non à des intentions historiquement établies de l’écrivaine.
Prix Nobel littérature 2008
Elles n’en sont pas moins précieuses, car un symbole vivant n’épuise jamais son sens dans une seule interprétation. Il ouvre au contraire un espace de réflexion dans lequel des expériences, des traditions et des sensibilités différentes peuvent se rencontrer sans se confondre.
Quand le Nobel nous invite à regarder autrement
En distinguant Anne Carson, le prix Nobel de littérature 2026 met à l’honneur une œuvre qui rappelle que la fréquentation des textes anciens n’a de véritable intérêt que si elle nous aide à mieux comprendre notre propre temps. Sa modernité ne réside pas dans le rejet de la tradition, mais dans la liberté avec laquelle elle en explore les silences, les contradictions et les possibilités encore inexploitées.
Pour les lecteurs de 450.fm, cette reconnaissance internationale offre une invitation à découvrir une littérature qui entretient avec la recherche initiatique de remarquables affinités intellectuelles, sans jamais se confondre avec elle. À travers les figures mythologiques, les métamorphoses du corps, les épreuves de l’amour et les incertitudes de la mémoire, Anne Carson interroge la capacité de chacun à dépasser les représentations héritées pour accéder à une compréhension plus subtile de lui-même et d’autrui.
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Son Géryon, monstre rouge longtemps condamné à n’exister que pour servir la gloire d’Héraclès, retrouve enfin la possibilité de raconter sa propre histoire. Et ce renversement littéraire, au-delà de sa beauté poétique, nous place devant une question dont la portée demeure profondément actuelle : combien d’êtres continuons-nous de considérer comme étrangers, inquiétants ou monstrueux simplement parce que nous n’avons jamais pris la peine d’écouter leur récit ?
Peut-être la littérature accomplit-elle alors ce que les plus beaux symboles promettent sans jamais pouvoir l’imposer : nous apprendre que la lumière ne consiste pas toujours à vaincre les ténèbres, mais parfois à reconnaître l’humanité là où nous avions appris à ne voir qu’un monstre.
Pour lire Anne Carson : Autobiographie du rouge – Roman en vers, traduction de Vanasay Khamphommala, L’Arche Éditeur, collection « Des écrits pour la parole », 2020, 176 pages, 16 €, ISBN 9782851819932. Découvrir le livre chez L’Arche Éditeur.
Il avance avec cette majesté légèrement excessive des êtres qui semblent savoir qu’on les regarde. Puis, soudain, il déploie sa roue et le monde paraît se couvrir d’yeux, d’or, de bleu, de vert et d’irisations changeantes.
Depuis l’Antiquité, le paon fascine précisément parce qu’il demeure impossible à enfermer dans une seule signification : oiseau de Junon et d’Héra, héritier des cent yeux d’Argos, image chrétienne de l’immortalité, habitant des paradis byzantins, figure de vanité autant que de beauté, il devient enfin, dans le langage des alchimistes, la cauda pavonis, cette « queue de paon » où surgit soudain la multiplicité des couleurs au cœur du Grand Œuvre.
Pour le Franc-Maçon, qui apprend précisément à ne pas confondre l’éclat du décor avec la Lumière qu’il cherche, le paon pourrait bien être l’un des animaux les plus ambigus – et donc les plus féconds – de notre bestiaire initiatique.
Il faut peut-être commencer par le regarder avant de vouloir l’interpréter
Le paon est d’abord une apparition. L’oiseau venu d’Orient, introduit dans le monde grec depuis l’Inde par l’intermédiaire de la Perse, dut produire sur les Méditerranéens anciens cette impression d’exotisme presque surnaturel que nous avons aujourd’hui quelque peine à retrouver tant son image nous est devenue familière. Ses couleurs métalliques, la longueur de ses plumes et surtout cette immense roue constellée d’ocelles semblaient appartenir moins à l’ordinaire de la nature qu’à quelque atelier divin. Le monde romain en fit un oiseau prestigieux, tandis que les traditions religieuses successives apprirent à lire dans son plumage bien autre chose que la beauté d’un animal.
Quand cent yeux deviennent un plumage
La mythologie grecque lui offre l’une de ses plus belles généalogies symboliques. Héra – Junon chez les Romains – avait confié la garde d’Io à Argos Panoptès, le « Tout-Voyant », géant pourvu, selon la tradition, de cent yeux dont une partie demeurait toujours éveillée. Zeus chargea Hermès de délivrer Io ; le dieu messager endormit progressivement le vigilant gardien avant de le tuer. Héra recueillit alors les yeux d’Argos et les disposa sur la queue de son oiseau sacré. Les ocelles du paon devenaient ainsi les survivants d’un regard qui refusait de s’éteindre, et Ovide donnera à ce plumage l’apparence d’un ciel semé d’astres.
La légende est admirable pour qui sait que toute initiation commence par une transformation du regard. Voir davantage ne signifie pas seulement accumuler des informations ; il faut apprendre à regarder autrement, à discerner derrière l’évidence, à reconnaître dans une forme visible la présence possible d’un sens invisible. Les « yeux » du paon peuvent ainsi évoquer cette vigilance intérieure que le Franc-Maçon est invité à cultiver lorsqu’il passe du monde profane à l’espace ordonné du Temple. Pourtant, la fable nous avertit aussitôt : Argos possède cent yeux et se laisse malgré tout endormir. La multiplication des regards ne garantit donc pas la clairvoyance. On peut tout surveiller et ne rien comprendre, tout voir et manquer l’essentiel.
Cette nuance est précieuse dans un monde où l’œil est devenu presque tyrannique. Jamais l’humanité n’a disposé d’autant d’images, d’écrans, de fenêtres ouvertes simultanément sur le réel, et jamais peut-être la distinction entre voir et comprendre n’a été aussi nécessaire. Sous cet angle, le paon cesse d’être seulement l’oiseau superbe d’un jardin mythologique : sa roue devient une interrogation adressée à notre propre regard. Que faisons-nous de tous ces yeux ?
De Junon au paradis chrétien
Lorsque le christianisme ancien rencontre le paon, il ne détruit pas le symbole antique ; il le transforme, selon ce mécanisme de réinterprétation si fréquent dans l’histoire religieuse. L’oiseau de Junon entre progressivement dans une autre géographie spirituelle. Dès l’Antiquité tardive, il apparaît dans les mosaïques et les décors chrétiens, parfois parmi les fleurs, les vignes ou auprès d’une fontaine, et finit par évoquer le paradis, le renouveau et l’immortalité.
Le Metropolitan Museum of Art conserve notamment une mosaïque romano-byzantine des IIIᵉ-IVᵉ siècles où le paon se détache au milieu d’un jardin fleuri ; le musée rappelle que l’oiseau fut volontiers associé au printemps et au renouvellement parce que son plumage spectaculaire se renouvelle périodiquement. À partir du IVᵉ siècle, le paon devient ainsi l’une des figures du jardin paradisiaque chrétien.
Une croyance antique, que saint Augustin rapporte encore, voulait même que la chair du paon soit incorruptible. Peu importe ici que la zoologie moderne ait depuis longtemps quitté le domaine merveilleux : l’histoire des symboles ne s’écrit pas avec les critères du laboratoire.
Ce qui compte est la puissance de l’image.
Un animal dont la chair était réputée ne pas se corrompre et dont le plumage semblait renaître pouvait naturellement devenir le compagnon iconographique de la Résurrection et de la vie éternelle. Dans les mosaïques chrétiennes d’Orient, particulièrement en Syrie et dans le monde byzantin, il vient ainsi habiter cette création réconciliée que les artistes imaginent comme une anticipation du paradis.
Quelle extraordinaire migration du symbole : l’oiseau orgueilleux de la déesse devient l’animal de l’incorruptibilité. La beauté extérieure, qui pouvait n’être que parade, se charge progressivement d’une promesse intérieure. Il y a déjà là quelque chose que la démarche initiatique connaît bien : le symbole n’abolit pas ses significations antérieures, il les superpose, les déplace et parfois les retourne. Un même animal peut porter la vanité et l’immortalité, le paraître et la régénération, parce que le langage symbolique ne raisonne pas comme un dictionnaire. Il aime les tensions davantage que les définitions.
Le miroir dangereux de la vanité
Car le paon demeure aussi l’oiseau de l’orgueil. Sa roue éblouissante l’a presque condamné à devenir, dans la culture occidentale, l’image de celui qui se donne en spectacle et se nourrit de son propre éclat. « Faire le paon » dit encore notre langue, avec cette cruauté familière qui réduit l’animal à la suffisance humaine. L’association n’est pas sans fondement ancien : les auteurs eux-mêmes soulignaient déjà la fierté attribuée à l’oiseau et sa propension supposée à jouir de sa beauté.
C’est ici que le paon devient particulièrement intéressant pour un regard maçonnique.
Le Franc-Maçon reçoit des décors, porte un tablier, avance parfois dans des systèmes de grades où les couleurs, les cordons, les sautoirs et les bijoux se multiplient. Tout cela possède un sens lorsqu’il demeure langage symbolique ; tout cela devient dérisoire dès lors que le signe est pris pour ce qu’il signifie. Le décor n’est jamais le degré intérieur, pas davantage que le titre ne garantit la sagesse ou que l’ancienneté ne fait nécessairement l’initié.
Le paon pourrait donc être placé symboliquement à l’entrée de tous nos Temples comme une aimable mise en garde. Sa splendeur ne doit pas être détruite – l’initiation n’est pas une école de la grisaille –, mais elle doit être traversée. Le danger ne réside pas dans la beauté, encore moins dans l’ornement, mais dans la fascination que l’homme éprouve pour sa propre image. Narcisse se perdait dans son reflet ; le paon risque de se perdre dans son plumage. Le travail initiatique commence peut-être précisément lorsque nous cessons de contempler ce que nous montrons pour interroger ce que nous sommes.
La cauda pavonis, ou lorsque la matière se couvre de couleurs
C’est pourtant l’alchimie qui offre au paon son accomplissement symbolique le plus saisissant. Les textes du Grand Œuvre connaissent en effet la cauda pavonis, la « queue de paon », expression désignant l’apparition d’une multiplicité de couleurs au cours des transformations de la matière. Dans la littérature alchimique, cette irisation peut apparaître après la noirceur de la nigredo et précéder l’accès à la blancheur de l’albedo ; le Dictionary of Alchemical Imagery de Lyndy Abrahamrappelle ainsi que la matière passe symboliquement de la noirceur de la mort à cette profusion chromatique avant que les couleurs ne soient réunies dans la blancheur.
Il faut imaginer ce que cette vision pouvait représenter pour l’alchimiste penché sur son athanor. Après l’obscurcissement, la décomposition et la putréfaction apparaît soudain une fête de couleurs. Le bleu, le vert, le jaune, le rouge et les teintes intermédiaires semblent annoncer que la matière morte recommence à parler. Pourtant, la queue du paon n’est pas l’aboutissement de l’Œuvre. Elle constitue un passage, une manifestation magnifique mais transitoire. Celui qui s’arrêterait devant elle parce qu’il est ébloui manquerait précisément la transformation qu’elle annonce.
Voilà sans doute la plus belle leçon initiatique du paon. Toutes les couleurs doivent apparaître, mais aucune ne doit devenir une prison. L’initié traverse les états de l’être comme l’alchimiste observe les métamorphoses de sa matière ; il connaît l’enthousiasme des découvertes, l’ivresse du symbole nouvellement dévoilé, les séductions de l’érudition et parfois celles du grade ou de la reconnaissance. Mais la voie lui demande encore d’avancer. La multiplicité doit tôt ou tard retrouver son unité, exactement comme les couleurs de la cauda pavonis tendent vers une nouvelle étape de l’Œuvre.
Des mille couleurs à la Lumière
On comprend alors que le paon ne nous enseigne pas à mépriser les apparences, mais à ne pas nous y arrêter. Sa roue possède même quelque chose de cosmique : elle déploie une pluralité ordonnée autour d’un corps qui lui sert d’axe, comme si l’animal portait derrière lui un petit univers constellé de regards. Le Franc-Maçon pourrait y contempler une représentation involontaire de ce qu’il expérimente dans le Temple : la diversité des parcours, des convictions, des sensibilités et des traditions n’a de sens que lorsqu’elle peut s’ordonner autour d’un centre qui ne demande à aucune couleur de disparaître.
L’alchimie nous conduit cependant plus loin encore. La cauda pavonis enseigne que l’éblouissement n’est pas encore la Lumière. Voilà une distinction essentielle. L’éblouissement saisit l’œil et le captive ; la Lumière permet de voir. L’un attire le regard vers lui-même, l’autre révèle ce qui l’entoure. Il existe peut-être ainsi un « paon intérieur » dont chaque initié doit apprendre à reconnaître les séductions : le désir de paraître arrivé, de montrer plutôt que d’être, de confondre les signes extérieurs de l’initiation avec cette transformation silencieuse que nul cordon ne peut certifier.
Le paradoxe est alors magnifique, car l’oiseau de la vanité devient précisément celui qui nous apprend à dépasser la vanité. Ses cent yeux nous rappellent que voir exige davantage que regarder ; son plumage renaissant en a fait une image d’immortalité ; ses couleurs alchimiques annoncent que de la matière obscurcie peut surgir une nouvelle forme ; et sa beauté même nous avertit que toute étape, si splendide soit-elle, cesse d’être initiatique dès que nous décidons de nous y installer.
Le paon demeure donc au seuil de deux mondes. Il porte la superbe de Junon et l’espérance des mosaïques chrétiennes, les yeux d’Argos et les couleurs de l’athanor, la vanité du paraître et la promesse d’une matière en voie de transmutation. Le Franc-Maçon qui le regarde déployer sa roue pourrait y reconnaître une image de son propre chemin : il faut passer par les couleurs sans devenir leur prisonnier, recevoir les décors sans prendre le décor pour l’initiation, multiplier les regards sans perdre le centre et accueillir la beauté sans en faire un miroir de soi-même. Car au terme du voyage, ce n’est peut-être pas la plus éclatante des couleurs que cherche l’initié, mais cette Lumière plus discrète qui, précisément parce qu’elle ne se montre pas, permet enfin de tout voir.
Ce samedi 17 octobre 2026 à 10h30, l’Académie maçonnique à Paris recevra, lors de son webinaire mensuel, dans le cadre d’une conférence intitulée : « Les bestiaires alchimique et maçonnique »,Damien CHARITAT,co-Président du Suprême Conseil des Rites Confédérés de France,Spécialiste des traditions égyptiennes, hermétiques et alchimiques,Auteur de nombreux ouvrages sur les traditions ésotériques.
Ce webinaire est gracieusement accessible aux Sœurs et aux Frères de toutes Obédiences, titulaires du grade de Maître, sur inscription préalable :
Dans son cycle annuel 2026-2027 ayant pour thème général : « Convergences maçonniques », l’Académie maçonnique Paris recevra le T⸫ C⸫ F⸫ Damien CHARITAT. C’est ainsi, qu’après une conférence intitulée :
« Les bestiaires alchimique et maçonnique »,
Christian Roblin
il répondra aux questions des participants, au cours d’un entretien animé par Christian Roblin.
S’inscrivant dans une série de conférences qui se succéderont le 3e samedi de chaque mois, d’ici à la fin de l’année, le premier volet, « Les bestiaires alchimique et maçonnique », sera suivi, le 21 novembre, des « Couleurs en alchimie et leur passage par la franc-maçonnerie », et, le 19 décembre, du « Tarot divinatoire de Robert Falconnier (quand la lame devient support de transmission d’une campagne napoléonienne) ».
On observera que les trois sujets s’inscrivent dans une « progression itérative et aléatoire », si l’on peut dire, pour reprendre un concept cher aux sondeurs et aux informaticiens, qui désigne ordinairement un processus évoluant par étapes successives, où chaque nouvelle étape intègre une part de hasard, générant des mutations et des croisements. On peut dire, dans ce cas précis, que le 3e thème peut être considéré comme le couronnement des deux premiers.
Pour s’en tenir à la présente conférence sur « Les bestiaires alchimique et maçonnique », Damien CHARITAT partira du constat qu’en alchimie comme en Franc-Maçonnerie, les animaux ne sont jamais de simples ornements. Corbeau, colombe, coq, aigle, cygne, pélican, lion, dragon, phénix, salamandre, poisson, etc. traduisent des matières, des états, des opérations et des étapes précises du Grand Œuvre et des correspondances cachées dans les rituels, particulièrement des trois premiers grades.
Cette conférence se propose de parcourir ce bestiaire symbolique comme une véritable grammaire initiatique : comprendre pourquoi un même animal peut changer de sens, comment la volatilité, la fixation, la putréfaction ou la renaissance s’expriment par l’image et comment les anciens Artistes ont dissimulé leurs procédés derrière ces figures, sachant que le concept même d’artiste, stricto sensu, est né, en Italie, au tournant des XIIIe et XIVe siècles.
Et c’est ainsi que les participants à cette conférence s’embarqueront pour un voyage au cœur d’un langage crypté, où chaque créature devient une clef de lecture de la transformation alchimique.
Damien CHARITAT
Quant à Damien CHARITAT, il est entrepreneur, enseignant-chercheur et co-Président du Suprême Conseil des Rites Confédérés de France. Son parcours initiatique s’inscrit principalement dans l’étude et la pratique des traditions égyptiennes, hermétiques et alchimiques. Engagé dans la voie alchimique transmise par Roger Caro, il exerce la fonction de Maître-Guide au sein de l’une des organisations héritières de cet enseignement. Il est notamment l’auteur de travaux consacrés au Tarot divinatoire, aux Arts libéraux, au Rite de la Vieille Égypte, aux rites forestiers et à différentes traditions initiatiques. Il a été le rédacteur et le rapporteur d’une étude internationale conduite auprès de 103 organisations maçonniques réparties sur les cinq continents, consacrée à la place et à la compréhension de la dignité humaine dans le monde. Dans 450.fm, il signe les « Cahiers alchimiques d’un Cherchant laborieux », partageant recherches, expériences et réflexions sur le Grand Œuvre, dans la voie du cinabre.
Nous nous réjouissons d’avance que nos lectrices et nos lecteurs titulaires du grade maçonnique de maître, sans distinction d’obédience, aient la joie d’écouter et de questionner cet éminent spécialiste qui fait aujourd’hui référence sur des questions qui ont passionné, de tout temps, les cherchants engagés dans les voies ésotériques.