Invitée de l’émission « Divers aspects de la pensée contemporaine » préparée par la Fédération française du Droit Humain et diffusée sur France Culture ce dimanche 29 mars 2026 à 9 h 40, Lili Keller-Rosenberg a porté bien davantage qu’un témoignage. Rescapée de la Shoah, infatigable passeuse de mémoire, elle rappelle avec une force rare que la transmission n’appartient pas seulement au passé. Elle engage le présent et oblige l’avenir.
Il est des voix que l’époque devrait écouter debout
Il est des voix que notre temps devrait écouter debout. Celle de Lili Keller-Rosenberg appartient à cette catégorie rare. En lui consacrant ce dimanche matin un numéro de « Divers aspects de la pensée contemporaine » sur France Culture, la Fédération française du Droit Humain n’a pas seulement accueilli une invitée d’exception. Elle a choisi de faire entendre une conscience. Dans une époque traversée par les crispations, les résurgences antisémites et le brouillage idéologique, donner la parole à une survivante des camps nazis n’est jamais neutre. C’est un geste de vigilance, de transmission et de responsabilité.
Plan_du_camp_de_Ravensbrück
Déportée à l’âge de 11 ans avec ses frères, passée par Ravensbrück puis Bergen-Belsen, Lili Keller-Rosenberg appartient à cette poignée de témoins dont la seule présence suffit à faire vaciller nos conforts d’aujourd’hui.
Depuis des décennies, elle consacre sa vie à dire ce que l’Europe a produit de pire, non pour enfermer la mémoire dans la seule douleur, mais pour empêcher l’oubli de devenir complicité.
Sa parole s’est construite dans la fidélité à l’épreuve traversée et dans le refus obstiné que l’histoire soit recouverte par l’indifférence.
Ce que l’émission a mis au jour est essentiel
Évocation de la présence des enfants à Ravensbrück
Lili Keller-Rosenberg ne parle pas seulement d’hier. Elle parle aux jeunes pour demain. Depuis des années, elle rencontre des dizaines de milliers de collégiens et de lycéens et porte inlassablement un message de tolérance, de paix, de lutte contre l’antisémitisme, contre le racisme et contre la xénophobie. Cette fidélité à la jeunesse n’est pas un détail touchant. Elle est le cœur même du combat. Témoigner, ici, ne consiste pas à répéter une souffrance ancienne. Témoigner, c’est travailler à former des consciences capables de reconnaître, sous des visages nouveaux, les vieilles mécaniques de la haine.
C’est là que la rencontre avec le Droit Humain prend tout son relief
Maurice Leduc, Grand Maître National du Droit Humain
L’obédience ne s’est pas contentée de recevoir une invitée prestigieuse. Elle a reconnu dans cette parole une proximité profonde avec son propre horizon humaniste. Mémoire, transmission, dignité, vigilance morale, refus des discriminations, confiance maintenue envers la jeunesse malgré les ténèbres traversées, tout cela compose une leçon qui déborde largement le cadre radiophonique.
Le Droit humain a préféré faire résonner ses valeurs, plutôt que sa singularité, en ouvrant généreusement son temps d’antenne, pourtant très compté, à une infatigable éveilleuse de conscience.
Un autre aspect mérite d’être relevé
La Maison Mémorielle Lili Keller-Rosenberg, située au 42 boulevard d’Armentières à Roubaix, est un espace consacré à la transmission de l’Histoire.
Le combat de Lili Keller-Rosenberg ne s’arrête pas au témoignage oral. À Roubaix, sa maison d’enfance est appelée à devenir un lieu mémoriel consacré à l’histoire de la déportation des enfants. Ainsi, sa parole se prolonge déjà dans la pierre, comme si la mémoire elle-même cherchait un abri durable pour continuer d’enseigner lorsque les témoins viendront à manquer.
Il faut enfin mesurer ce que représente une telle présence dans l’espace public. Les distinctions reçues par Lili Keller-Rosenberg saluent une vie entièrement tournée vers la transmission mémorielle. Mais cette reconnaissance institutionnelle ne retire rien à la simplicité de son engagement. Elle en souligne au contraire la nécessité. À l’heure où tant de paroles s’épuisent dans le commentaire, la sienne demeure une parole qui relève, qui instruit et qui oblige.
Il faut entendre Lili Keller-Rosenberg non comme une voix venue seulement du passé, mais comme une sentinelle du présent.
Dans le tumulte des polémiques et l’amnésie de notre temps, certaines paroles ne demandent ni compassion distraite ni hommage de convenance
Elles exigent mieux. Elles demandent d’être transmises. L’émission portée par le Droit Humain, désormais relayée en podcast, mérite à ce titre toute notre attention. Parce qu’elle ne rappelle pas seulement ce qui fut. Elle nous aide à discerner ce qui, aujourd’hui encore, doit être combattu sans relâche.
Le Doit Humain, le SITE / Le podcast sur France Culture / Retrouvez également ce Podcast sur Spotify
Dans une France où la sécularisation progresse, où 51 % des 18-59 ans se disent sans religion, tandis que le paysage des appartenances se fragmente et se recompose, la question spirituelle n’a nullement disparu. Elle a changé de forme, de langage, de lieu. Dans cet espace mouvant, la franc-maçonnerie continue d’offrir une voie singulière. Ni Église, ni parti, ni thérapie, ni simple cercle de sociabilité, elle propose un travail de transformation de soi, adossé au rituel, au symbole, à la fraternité et à une lente discipline intérieure.
Il faut d’abord prendre la mesure du moment
Symboles religieux
La France contemporaine ne sort pas seulement d’un vieux monde religieux, elle entre dans un âge de dispersion spirituelle. L’Insee relevait déjà qu’en 2019-2020, parmi les 18-59 ans, 29 % se déclaraient catholiques, 10 % musulmans, 10 % affiliés à d’autres religions, tandis que 51 % se disaient sans religion. La même étude souligne la poursuite du mouvement de sécularisation, avec une hausse des personnes se déclarant sans religion entre 2008-2009 et 2019-2020.
À l’échelle européenne, le Pew Research Center a montré en 2025 que les personnes religieusement non affiliées ont été le groupe ayant le plus progressé entre 2010 et 2020.
Mais la sécularisation n’est pas la disparition du besoin spirituel
Elle en est souvent le déplacement. Moins de dogmes hérités, moins d’institutions reçues, mais davantage de questions ouvertes. Qui suis-je, à quoi dois-je me vouer, comment habiter le temps, que faire du mal, de la finitude, du silence, du mystère, de la mort, du devoir, de la fraternité, de l’invisible présence du sens dans une civilisation saturée de bruit. La crise n’est donc pas seulement religieuse. Elle est une crise de verticalité, de transmission et d’intériorité.
C’est ici que la franc-maçonnerie retrouve une actualité profonde. Car ce qu’elle propose n’est pas d’abord un système de réponses. Elle offre une méthode. Et c’est peut-être ce dont notre temps manque le plus. Dans un monde dominé par l’immédiateté, elle réhabilite la lenteur. Dans un monde d’opinions fulgurantes, elle réhabilite l’écoute. Dans un monde d’exhibition, elle réhabilite le secret non comme confiscation, mais comme pudeur du vrai.
Dans un monde d’identités crispées, elle réintroduit la possibilité d’une construction de soi par le travail symbolique, la confrontation fraternelle et l’approfondissement intérieur.
Les obédiences elles-mêmes disent, chacune à leur manière, cette vocation
Le Grand Orient de France, puissance symbolique régulière souveraine, la plus ancienne obédience maçonnique française, la plus importante d’Europe continentale et, depuis le Brexit, de l’Union européenne, mais aussi la plus importante obédience libérale au monde, affirme que la franc-maçonnerie offre des outils de recherche personnelle, philosophique et spirituelle, tout en précisant qu’elle n’est en aucun cas une religion de substitution.
La Grande Loge de France se présente comme une obédience pratiquant une franc-maçonnerie traditionnelle, initiatique et spiritualiste.
La Grande Loge Nationale Française parle, quant à elle, de quête d’élévation spirituelle et de perfectionnement moral. Ces formulations ne sont pas identiques, mais elles convergent sur un point essentiel. La franc-maçonnerie n’est pas un catéchisme supplémentaire, elle est une voie de travail sur l’être.
Encore faut-il entendre ce que signifie ici le mot spiritualité
Ordre des Prêcheurs
Un texte de référence publié sur Cairn intitulé « Franc-maçonnerie et spiritualités » que nous devons à la belle plume du dominicain, théologien et historien Jérôme Rousse-Lacordaire, rappelle que le qualificatif spiritualiste, très présent en franc-maçonnerie, peut renvoyer soit à une appartenance religieuse explicite, soit plus largement à l’affirmation de valeurs supérieures à celles du seul monde empirique. Il montre aussi que la démarche maçonnique s’inscrit historiquement dans un mouvement d’autonomisation du spirituel vis-à-vis du religieux. Voilà sans doute l’un des nœuds du sujet. La franc-maçonnerie permet une expérience spirituelle sans exiger l’uniformité théologique. Elle ouvre un espace où le sens peut être cherché sans être administré.
Que propose-t-elle donc, très concrètement, à l’homme ou à la femme d’aujourd’hui en quête intérieure ?
Elle propose d’abord un cadre rituel
Il ne faut pas sous-estimer ce point. Nos sociétés ont déconstruit les rites plus vite qu’elles n’ont su inventer des formes nouvelles de profondeur. Or le rite n’est pas un décor. Il ordonne l’espace, le temps, la parole, le corps, l’attention. Il rappelle que tout n’est pas équivalent, que tout ne se vaut pas, que certains gestes valent par leur répétition même, parce qu’ils déposent en nous une mémoire. La Tenue, lorsqu’elle est vécue avec justesse, rend à l’existence moderne quelque chose que celle-ci a presque perdu, le sens d’une entrée en présence.
Elle propose ensuite une grammaire symbolique
L’équerre, le compas, la pierre, la lumière, la colonne, le maillet, le ciseau, le pavé mosaïque, l’Orient et l’Occident, tout cela ne constitue pas un folklore pour amateurs de survivances. Ce sont des matrices de pensée. Le symbole maçonnique ne livre pas une définition, il met l’esprit en mouvement. Il ouvre. Il déplace. Il oblige à habiter plusieurs niveaux de lecture en même temps. Dans une époque prisonnière du littéral, cette pédagogie du symbole est une libération. Elle rend à l’intelligence sa profondeur et à l’âme sa respiration.
Elle propose aussi une ascèse de la parole
La loge n’est pas un réseau social augmenté. Idéalement, on n’y parle ni pour briller ni pour vaincre, mais pour chercher juste. Le silence y a une fonction. L’écoute y a une dignité. La parole y devient pesée, située, offerte au travail collectif. Cette discipline n’est pas anodine. Elle constitue une véritable école intérieure à l’heure où la parole publique se dégrade souvent en réaction, en posture ou en vacarme.
La franc-maçonnerie propose encore une fraternité exigeante
Non une fraternité sentimentale, mais une fraternité opérative, qui oblige à reconnaître en l’autre un miroir, parfois un contradicteur, souvent un révélateur. Nous vivons dans des sociétés où l’on confond souvent lien et connexion. La loge rappelle que le lien suppose durée, régularité, fidélité et mise à l’épreuve. Elle ne promet pas l’harmonie immédiate, elle travaille à une concorde difficile, donc féconde. Sous cet angle, elle répond aussi à une autre faim contemporaine, celle du commun.
Elle propose enfin une orientation
Non pas un programme clos, mais un axe. Devenir meilleur, non au sens moraliste ou narcissique, mais au sens d’un ajustement progressif de soi à une exigence plus haute. Polir sa pierre n’est pas une bluette de banquet. C’est reconnaître que l’être humain est inachevé, qu’il porte en lui de l’opacité, des angles morts, des scories, mais aussi une capacité d’élévation. La franc-maçonnerie ne nie ni la fragilité ni la chute. Elle refuse simplement d’en faire un destin.
C’est pourquoi elle peut parler à notre temps
Elle ne répond pas au marché spirituel par une offre supplémentaire de bien-être. Elle ne promet ni illumination instantanée ni consolation bon marché. Elle propose mieux et plus rude. Un chemin. Une discipline librement consentie. Une pédagogie du symbole. Une fraternité régulière. Une expérience du temps long. Une mise en ordre intérieure qui peut, parfois, devenir une forme de verticalité retrouvée.
Naturellement, tout dépend de la manière dont les loges vivent réellement ce qu’elles professent.
La franc-maçonnerie ne vaut pas par ses mots d’ordre, mais par l’intensité de son travail et la qualité de son incarnation
Lorsqu’elle s’abaisse en sociabilité mondaine, en entre-soi identitaire, en machine administrative ou en théâtre d’ego, elle trahit sa promesse. Mais lorsqu’elle demeure fidèle à sa vocation initiatique, elle peut offrir à l’homme contemporain un bien rare entre tous, un lieu où l’on apprend à chercher sans hystérie, à douter sans se dissoudre, à croire sans imposer, à penser sans s’endurcir, à se taire sans s’effacer.
Au fond, la question n’est peut-être pas de savoir si la franc-maçonnerie peut remplacer les anciennes formes du croire
Elle ne le doit pas. La vraie question est ailleurs. Peut-elle aider à réapprendre l’intériorité, la mesure, la présence, la fraternité, le sens du symbole et l’exigence de transformation ? Sur ce point, la réponse mérite d’être nette. Oui, elle le peut. Et peut-être même est-ce l’une de ses missions les plus précieuses dans le monde qui vient.
À l’heure où tant d’hommes et de femmes cherchent une lumière sans vouloir retomber dans l’emprise, une transcendance sans servitude, un chemin sans fanatisme, la franc-maçonnerie garde une parole singulière. Elle ne vend pas le ciel. Elle n’abolit pas la nuit. Mais elle enseigne à marcher, lampe en main, sur le chantier intérieur de l’être. Et cela, aujourd’hui plus qu’hier, n’est pas rien.
Avec son numéro 219 de mars 2026, Points de Vue Initiatiques (PVI) propose bien davantage qu’un dossier thématique sur l’ordre et le désordre. La revue de la Grande Loge de France offre ici une méditation ample, nourrie, traversée par une question décisive pour toute conscience initiatique. Comment une forme juste peut-elle naître de ce qui se disperse, de ce qui vacille, de ce qui semble menacer l’unité même du sens.
Au centre de cette livraison, la devise Ordo ab Chao cesse d’être une formule connue pour redevenir une loi de transformation, une clef de lecture du Rite, du monde, de l’histoire et de l’intériorité.
La première de couverture mérite à elle seule un arrêt méditatif
Joseph_Mallord_William_Turner_auto-retrato
En choisissant « Lumière et Couleur », Joseph Mallord William Turner (1775-1851) donne au numéro une image presque parfaite de sa matière intérieure. Ce grand tournoiement de clarté, inspiré de la théorie de Goethe et sous-titré Le matin après le Déluge, Moïse écrivant le livre de la Genèse, ne montre pas un monde déjà stabilisé mais un monde en train d’advenir. Tout y est encore mouvement, remous, éblouissement, dissipation des formes anciennes et naissance incertaine des nouvelles.
William_Turner,Light_and_Colour
La lumière n’y chasse pas simplement les ténèbres, elle les travaille de l’intérieur, comme si l’ordre devait naître d’une confusion première, d’un déluge encore proche, d’une mémoire du chaos que rien n’efface tout à fait. William Turner ne peint pas seulement une scène biblique, il donne à voir une cosmogonie sensible, une genèse en acte. À ce titre, cette couverture accompagne admirablement la devise Ordo ab Chao. Elle en propose une traduction visuelle, presque initiatique, où la création surgit du trouble, où la parole de Moïse vient inscrire du sens au cœur même du tourbillon, où la lumière devient moins un état acquis qu’une conquête fragile et toujours recommencée.
Dans les premières pages, Olivier Balaine et Jean-Raphaël Notton donnent au numéro sa respiration profonde
Olivier Balaine
L’éditorial d’Olivier Balaine ouvre d’emblée un espace de réflexion qui refuse les oppositions trop simples. L’ordre n’y est pas pensé comme une forteresse immobile et le désordre n’y est pas rejeté comme un pur principe de ruine. Au contraire, le texte montre que les passages, les ruptures, les déséquilibres, les instants de déliaison peuvent être les lieux mêmes d’une recomposition plus haute. Le chaos n’est plus alors l’ennemi du travail initiatique. Il en devient la matière première, la nuit nécessaire où l’être consent à se perdre pour se retrouver autrement.
Jean-Raphaël Notton, Grand Maître de la Grande Loge de France
« Le mot du Grand Maître »Jean-Raphaël Notton prolonge cette intuition avec une gravité nette Ordo ab Chao y reçoit toute sa densité écossaise. Il ne s’agit ni d’une belle sentence, ni d’un mot d’apparat, mais d’un processus intérieur. L’ordre véritable ne descend pas du dehors comme un commandement achevé. Il s’élabore dans la confrontation avec ce qui, en nous, demeure épars, obscur, contradictoire. Le chaos n’est donc pas seulement ce qu’il faudrait craindre ou dominer. Il est aussi ce qu’il faut reconnaître, traverser, transmuter. C’est de cette tension assumée que peut naître l’harmonie. Sous cette lumière, la devise du Rite apparaît comme le cœur vivant du numéro tout entier.
Cette intuition irrigue les deux entretiens majeurs de la revue, qui en constituent à mes yeux les deux grandes colonnes. L’un ouvre sur l’infini cosmique avec Jean-Pierre Luminet. L’autre plonge dans l’épaisseur historique des ordres de chevalerie du XIVe siècle avec Marie Groult. Tout semble les séparer et pourtant ils convergent avec une rare justesse. Tous deux montrent que l’ordre n’est jamais donné d’avance. Il naît d’une crise, d’une indétermination, d’une nécessité de mise en forme.
L’entretien avec Jean-Pierre Luminet est l’un des grands moments de cette livraison L’astrophysicien, écrivain et poète, interrogé par Olivier Balaine et Jacques Morel-Jean, donne à la devise Ordo ab Chao une portée presque vertigineuse. À travers les cosmologies antiques, les trous noirs, les fluctuations du vide quantique, les hypothèses de multivers, les attracteurs complexes ou les scénarios d’expansion et de contraction de l’univers, sa parole nous apprend que le désordre n’est pas simplement l’inverse de l’ordre. Il peut être l’état fécond à partir duquel des structures émergent, se stabilisent, se déploient. Ce que la formule maçonnique exprime symboliquement, la pensée cosmologique contemporaine semble l’apercevoir à son tour sur un autre plan. L’ordre surgit d’un fond d’indétermination, non comme victoire brutale mais comme apparition progressive de formes, de lois, de cohérences.
La beauté de cet entretien tient aussi à la qualité singulière de Jean-Pierre Luminet
Jean-Pierre_Luminet-Salon_du_livre-Paris-2009
Chez lui, la science la plus rigoureuse ne ferme jamais le mystère. Elle l’ouvre davantage. Elle l’agrandit. Elle lui donne une profondeur supplémentaire. Son dialogue constant entre recherche scientifique, poésie, imaginaire et contemplation donne à l’échange une tenue rare. Nous ne lisons pas seulement un savant qui vulgarise des théories difficiles. Nous entendons une conscience qui accepte de penser au bord de l’abîme, sans céder ni à la simplification ni au vertige creux. De ce point de vue, cet entretien est bien plus qu’un apport scientifique. Il est une véritable leçon de regard initiatique sur le cosmos.
Le second entretien, consacré à Marie Groult et recueilli par Olivier Balaine et Frank Subiela, nous transporte vers un autre siècle sans jamais défaire l’unité secrète du dossier. L’historienne et archiviste, distinguée par l’accessit de la Grande Loge de France pour sa thèse « Et vous avons esleu d’estre au nombre de ladite Compagnie », reçu des mains de Thierry Zaveroni, Passé Grand Maître, nous ouvre les portes d’un XIVe siècle travaillé par les guerres, les recompositions nobiliaires, les tensions féodales et la volonté de certains princes de donner forme à de nouveaux liens de fidélité, d’honneur et de cohésion symbolique.
Là encore, l’ordre naît dans la crise. Là encore, il procède du tumulte. Là encore, Ordo ab Chao se révèle comme une loi historique autant qu’initiatique.
Marie-Groult
Marie Groult montre avec précision que les ordres de chevalerie ne relèvent pas du simple décor héraldique ou d’une nostalgie romantique
Ils apparaissent comme des réponses à un désordre bien réel. Ils cherchent à donner forme à une communauté de valeurs dans un monde instable. Sceaux, statuts, serments, règles d’entrée, idéal d’honneur, place des femmes, liens et distinctions avec les ordres religieux militaires, tout concourt à faire de cet entretien une traversée passionnante. Ce qui en ressort, c’est que l’ordre n’est jamais une abstraction. Il suppose une architecture symbolique, des obligations réciproques, une mémoire, une discipline, un désir d’élever les conduites. Là encore, l’ordre n’abolit pas le désordre. Il tente de lui répondre par une forme, par un style, par une fidélité.
Ces deux entretiens donnent au numéro sa pleine amplitude
Jean-Pierre Luminet éclaire Ordo ab Chao à l’échelle des mondes. Marie Groult l’incarne à l’échelle des sociétés humaines. L’un explore les commencements, les émergences, les structures du cosmos. L’autre montre comment, dans l’histoire, des hommes ont tenté de faire tenir ensemble valeurs, intérêts, serments et idéal. Tous deux, chacun selon sa langue, rappellent que l’ordre véritable ne se comprend qu’en relation avec ce qu’il a dû traverser.
Autour de ces deux pôles, le reste du sommaire compose un ensemble cohérent qui déploie la même interrogation sous des angles variés
Didier Roubinet, en posant la question de ce « Qu’est un ordre initiatique ? », ramène au socle même de la démarche maçonnique et rappelle qu’il ne s’agit pas d’une organisation comme une autre, mais d’une voie traditionnelle et fraternelle qui propose une forme d’orientation au sein du chaos contemporain. Philippe Desgouttes, avec son texte sur « La devise du Rite », approfondit les racines et les résonances de Ordo ab Chao, en montrant que cette apparente simplicité cache une profondeur doctrinale et symbolique beaucoup plus vaste qu’il n’y paraît. Jean-Paul Chaussinand, dans « Rassembler ce qui est épars », reprend un motif fondamental de la sensibilité maçonnique en le présentant comme une réponse à la séparation originelle du vivant et comme une utopie de l’unité vécue dans le rituel, le symbole et la fraternité.
Jamshid Kohandel et Frank Subiela, dans leur échange sur la Loge comme modèle d’ordre, déplacent le débat vers la vie concrète des ateliers. Ils rappellent qu’aucune communauté initiatique n’échappe mécaniquement aux aléas du désordre et que le Rite ne protège pas magiquement des tensions humaines. Ian Sagha, avec « Physique et métaphysique », reprend la grande question du quelque chose plutôt que rien et invite à habiter l’incertitude sans renoncer à penser. Fabien Brial, en rapprochant « Justice et ordre », inscrit le dossier dans la longue durée philosophique et civique, d’Antigone à Socrate, montrant que l’ordre n’a de valeur que s’il demeure lié à une exigence de justice. Jacques Morel-Jean, avec « Hasard et déterminisme », rappelle que l’imprévu n’est pas seulement un accident du monde mais peut devenir, sur la voie initiatique, une occasion de lumière pour qui sait s’ouvrir à l’inattendu.
Jean-Louis Duret propose un texte plus méditatif, presque visionnaire, où le Parthénon devient le point de départ d’une quête de l’harmonie, entre songe, souvenir et réflexion intime. Patrick Msika explore « Les mythes de fondation et de création… », montrant combien l’ordre maçonnique s’enracine dans des récits multiples, issus de terreaux culturels divers, comme si toute tradition avait besoin de se raconter son propre passage du chaos à la forme. Patrick Lac, avec son horloger à l’épreuve du Grand Architecte, interroge notre rapport au temps, à la continuité, à la technique et à la liberté, donnant au dossier une inflexion plus contemporaine et presque critique. Jean-Laurent Turbet, dans la partie bibliographie histoire, revient lui aussi sur la devise du Rite Écossais Ancien et Accepté, tandis que Dominique Losay rend hommage à Jean Pierre Thomas (OE) dans un portrait d’initié qui réintroduit la mémoire fraternelle dans l’économie générale du numéro.
Jean-Michel Filippi, avec « Ordonner la Chine », ouvre heureusement la réflexion à d’autres civilisations et montre que la question de l’ordre et du chaos ne relève pas seulement de l’Occident initiatique ou philosophique. François Gruson, dans « Morceaux d’architecture », médite sur les rapports complexes entre ordre et désordre dans l’espace bâti, donnant à l’architecture une portée symbolique qui s’accorde pleinement au thème. Daniel Sygit, avec « Lux ab Chao », propose un arrêt sur images qui donne au regard une place de premier plan. Hugo Billard, dans la rubrique « Symboliques », revient à Ordo ab Chao sous l’angle du bâton pour le combat, ce qui suggère que la mise en ordre n’est jamais pure contemplation, mais aussi tension, effort, discipline et capacité de résistance. Même les rubriques plus légères ou plus périphériques s’inscrivent dans cette tonalité d’ensemble, du quiz de Patrick Joinié-Maurin à l’« Éloge du désordre » de Robert de Rosa, jusqu’à la présence de Paul Valéry avec « Les Grenades » (Charmes, 1922), qui donne à la clôture du numéro une vibration poétique bienvenue.
Il faut aussi relever deux faits matériels qui ne sont pas secondaires
D’abord, ce numéro ne comporte plus de notes de lecture, absence qui se remarque dans l’économie habituelle de la revue.
Ensuite, son prix passe de 8 à 11 euros. Cela représente 3 euros de plus, soit une hausse de 37,5 %, augmentation sensible qui ne peut passer inaperçue.
Elle invite d’autant plus à juger la livraison sur la densité réelle de son contenu
Or, par la force de son éditorial, la tenue du mot du Grand Maître, la cohérence de son dossier et surtout la qualité des deux entretiens avec Jean-Pierre Luminet et Marie Groult, ce numéro 219 possède une vraie consistance.
Au fond, cette livraison rappelle avec force que la franc-maçonnerie ne cherche pas à offrir un refuge abstrait contre le désordre du monde
Elle apprend plutôt à y reconnaître une matière de travail. Ordo ab Chao n’y vaut pas comme formule figée. La devise devient ici une dynamique, une ascèse, une loi de transformation.
Dans le cosmos selon Jean-Pierre Luminet, dans l’histoire selon Marie Groult, dans le Rite selon Jean-Raphaël Notton, dans la méditation d’Olivier Balaine comme dans les textes qui composent le reste du sommaire, une même vérité se laisse entrevoir. Rien de vivant ne s’ordonne sans avoir d’abord traversé l’épreuve de la dispersion.
Blason GLDF
Points de Vue Initiatiques – « Ordre et désordre »
Revue de la Grande Loge de France – Vivre la tradition
C’est sidérant, cette manie qu’ont les francs-maçons de cultiver la langue de vipère comme si c’était le dernier grade du REAA. Dès qu’ils se retrouvent à deux pour siroter un pastis aux agapes – pardon, pour « échanger fraternellement » –, c’est open bar sur les absents. « Il n’a pas fait ceci, il a trop fait cela… il ne mérite pas son degré, il ne devrait surtout pas être élu à ce plateau… » Vous connaissez le refrain, vous l’avez tous entendu entre la poire et le fromage, ou pire, entre le fromage et le calva.
Le plus cocasse, c’est l’hypocrisie du timing : deux heures plus tôt, en Loge, ils s’embrassaient tous avec une fraternité à faire rougir un ours en peluche. Serrements de main vigoureux, regards profonds, « mon Frère ci », « mon Frère ça ». Et hop, une fois le Tablier plié, c’est la curée. On passe du « Tu es mon égal dans l’initiation » au « Ce tocard ne mérite même pas son tablier de location ».
Mais attendez, le vrai spectacle, c’est sur les réseaux sociaux. J’ai testé pour vous, incognito, sans tablier virtuel pour ne pas polluer l’expérience. Résultat ? Un groupe de francs-maçons qui papotent ressemble moins à un sanctuaire initiatique qu’à une cour de récré de CM2 sous amphétamines. Quelques jours à peine, et sans même connaître l’intéressé, un essaim de prétendus « initiés » s’est déchaîné en mode malfaisance tous azimuts. Insultes voilées, sarcasmes en kit, insinuations plus grasses qu’un pâté de campagne. « Initiés », mon œil ! On dirait des potes de bistrot qui se vengent d’une ardoise impayée.
Avoir passé des décennies à polir la pierre brute, à jurer fidélité sur l’Acacia, à discourir sur la Lumière et la Vertu, pour en arriver là : une médiocrité humaine aussi crasse que le sol d’un temple mal balayé. Quel temps perdu, mes Frères ! On s’étonne ensuite qu’une banale Loge maçonnique de banlieue se révèle être une officine du crime – toute mesure gardée, hein, pas de quoi alerter les gendarmes. À quel moment exact un maçon sort-il de son rôle pour plonger tête la première dans ce chaos de mesquineries ?
La fraternité, version fast-food
Remarquez, c’est presque un talent : transformer un idéal millénaire en potin de quartier. En Loge, on vous serine sur la bienveillance, l’indulgence, le « secours mutuel ». Résultat ? Aux agapes, c’est « secours mutuel contre l’absent du jour ». Et sur Facebook ou WhatsApp, c’est pire : la bienveillance a pris ses cliques et ses claques pour aller voir ailleurs, genre un bar PMU. On dirait une bande de Vénérables à la retraite qui ont confondu le maillet avec un marteau-piqueur et le compas avec une langue de belle-mère.
Le pompon ? Ces champions du débinage se drapent souvent en moralistes. « Moi, j’ai travaillé dur pour mon grade ! Lui, il l’a eu à l’arrache ! » Pendant ce temps, ils oublient que l’initiation, c’est pas un CV pour Pôle Emploi, mais un boulot sur soi. Résultat des courses : des Frères qui se tirent dans les pattes plus vite qu’un apprenti qui rate sa planche. Et après, on s’étonne que les colonnes se vident. Ben ouais, qui a envie de rejoindre un club où le seul rituel fiable, c’est celui de la calomnie post-tenue ?
Le réseau social, nouveau temple de la mesquinerie
Allez, avouons-le : les réseaux, c’est le Graal des ragots maçonniques. Là où la Loge impose encore un semblant de tenue (quoique…), le Net libère la bête. Groupes privés, messageries codées, faux comptes anonymes : c’est la curée numérique, avec émoticônes assassins en bonus. « LOL, t’as vu le dernier bijou de X en Loge ? » ou « Y mérite pas son tablier, c’est un pistonné ! » Des Maçons qui tapent sur des touches comme des chiffonniers sur leurs concurrents.
J’ai vu des échanges qui feraient passer un match de foot pour une retraite bouddhiste dans un ashram. Sans connaître la victime du jour, un peloton d’« initiés auto-proclamés » s’est lâché : moqueries, sous-entendus venimeux, jugements à l’emporte-pièce. Des années de grades pour ça ? Plutôt que de « connaître-toi toi-même », on dirait « dénigre ton Frère avant qu’il te grille ». Et le tout saupoudré d’émojis épées ou flammes, parce que même en cynisme, il faut un peu de mise en scène.
Le maçon déraillé : autopsie d’un dérapage
Alors, à quel moment un Frère (une Sœur) bascule-t-il (elle) ? Souvent au troisième pastis, ou au moment où l’ego gonflé par un nouveau plateau rencontre un rival qui brille un poil trop. L’initiation promet la Lumière, mais certains préfèrent le néon blafard des mesquineries. Résultat : une Loge qui tourne à l’officine du crime – métaphoriquement, hein, pas de quoi fouetter un Écossais. On critique tout : les absents, les présents, les rituels, les agapes, le Vénérable qui parle trop (moi ? Jamais !).
C’est le paradoxe maçonnique ultime : prôner la fraternité en serrant des mains, et la dynamiter dès que le tablier est rangé. Des décennies en Loge pour finir en potinier de base… Pathétique, non ? Pire : contre-productif. Les profanes flairent ça à des kilomètres, et pendant ce temps, les colonnes se dégarnissent plus vite qu’un banquet mal géré.
Le remède ? Un bon coup de maillet dans l’ego
Alors, Frères, Sœurs, un conseil du Vénérable qui en a vu d’autres : la prochaine fois que l’envie de démolir l’absent vous titille, imaginez-le en train de lire vos conneries sur le groupe WhatsApp ou Facebook. Ou mieux : appliquez la règle d’or maçonnique oubliée – « Si tu n’as rien de bienveillant à dire, tais-toi et sers-toi un autre verre ».
La bienveillance n’est pas une option, c’est le ciment du Temple. Sans elle, votre Loge n’est plus qu’un club de râleurs en tablier.
Et si ça persiste ? Tournez sept fois votre langue autour du compas avant de poster. Ou mieux : retournez en Loge, polissez votre pierre, et laissez les vipères aux non-initiés. La fraternité, c’est pas un slogan pour agapes – c’est un boulot quotidien. Allez, à vos maillets, et que la Lumière – pas les ragots – illumine vos tenues !
Nous recevons aujourd’hui Marie-Jo Phalippou, fraîchement élue Grand Maître de la Grande Loge Mixte Universelle lors du Convent de mars 2026. Issue d’une obédience fondée en 1973 par Éliane Brault et Raymond Jallu, la GLMU reste fidèle à ses racines : une franc-maçonnerie mixte, laïque, républicaine et progressiste, attachée aux valeurs de Liberté, Égalité, Fraternité… et de solidarité. Marie-Jo Phalippou, vous prenez la tête de cette obédience humaniste à un moment clé : quel est votre projet pour la GLMU ? Nous sommes impatients de vous entendre.
Le Saviez-vous ?
La Grande Loge Mixte Universelle (GLMU) est une obédience maçonnique mixte (hommes et femmes) fondée en février 1973 en France par Éliane Brault et Raymond Jalu. Issue d’une scission de trois loges de la Fédération française du Droit Humain, elle naît du refus d’une trop grande influence du Suprême Conseil universel mixte. Orientée vers une franc-maçonnerie républicaine et progressiste, elle adopte en 1979 une constitution proche de celle du Grand Orient de France et travaille principalement au Rite français. La GLMU défend la laïcité, l’égalité, la mixité, la démocratie interne et la devise « Liberté, Égalité, Fraternité » enrichie de solidarité.
Un Regard sur les Débuts
450.fm : Comment vous sentez-vous après votre récente élection en tant que Grand Maître de la GLMU ?
Marie-Jo Phalippou : Je dirai émue, mais sereine, parfaitement consciente de la responsabilité confiée par les sœurs et les frères. C’est une charge indubitablement exigeante, mais je l’aborde avec confiance, portée par la solidité de nos équipes et la richesse de notre héritage. Une profonde gratitude m’anime déterminée à répondre à cette marque de confiance.
450.fm : Si vous deviez résumer ce début de mandat en un mot ou une image, lequel choisiriez-vous ?
MJP : Permettez-moi 2 mots Travail et Refondation. (Nous bâtissons sur une histoire forte pour un nouvel élan partagé.)
450.fm : Que signifie pour vous porter la charge de Grand Maître de la GLMU ?
MJP : Porter cette charge, c’est d’abord se mettre au service de l’Obédience et non l’inverse, dans un esprit de responsabilité, de disponibilité et d’écoute. C’est incarner, autant que possible, les valeurs de la GLMU : laïcité, mixité, égalité, engagement républicain et solidarité concrète. C’est aussi assumer pleinement une fonction de représentation dans la Cité, pour faire entendre une parole maçonnique claire et accessible au-delà du seul cénacle des obédiences.
Les Objectifs Initiaux
450.fm : Lors de votre élection le 1er mars 2026, quels étaient vos objectifs prioritaires pour la GLMU ?
MJP : Mes premiers objectifs sont de stabiliser notre Obédience pour plus de sérénité, de réaffirmer notre identité philosophique et rituelle, et de placer la communication au cœur de notre action. Revenir à la « maçonnerie » et ses valeurs. Ainsi, nous ferons mieux connaître la GLMU à nos membres, à nos partenaires maçonniques et au grand public.
450.fm : Quelles ambitions espérez-vous concrétiser au cours de votre mandat de trois ans ?
MJP : Mon ambition est de doter la GLMU d’une structure pérenne, claire et collective, qui garantisse sa stabilité pour les années à venir. Je désirе égаlement quе nоtre оbédience sоit perçuе соmmе une еntité mаçоnniquе clairement idеntifiаblе dans le discоurs public, apte à еnriсhir les échanges сitоyеns relatifs à la laïcité, à l’égalité et auх drоits fоndаmentauх. En оutre, je sоuhаitе fоrtifiеr lе sеntimеnt d’аppartenаnce et la sоlidarité aсtive entrе lеs lоgеs, en initiаnt dеs prоjets cоllabоratifs, des rеncоntrеs et des sessiоns de fоrmatiоn.
450.fm : Pouvez-vous citer une initiative ou un projet que vous souhaitez rapidement mettre en avant pour marquer votre mandat ?
MJP : Je souhaite lancer rapidement un chantier de « refondation » associant les aspects de gouvernance, le projet maçonnique et des outils collaboratifs. Ce processus sera structuré autour d’un calendrier précis comportant des étаpеs qui impliquerоnt l’еnsеmble des ateliеrs. Parallèlement, je souhaite impulser une dynamique de prises de parole publiques de la GLMU sur des thèmes qui nous sont chers, comme la laïcité, la lutte contre les discriminations ou la défense des libertés.
450.fm : Y a-t-il une priorité imprévue qui s’est déjà imposée depuis votre prise de fonction ?
MJP : Très vite, la nécessité de retisser des liens de confiance internes s’est imposée comme une priorité, au-delà même des dossiers identifiés avant l’élection. Dans une période complexe pour la franc-maçonnerie, il est indispensable de restaurer un climat d’écoute, de circulation de l’information et de transparence. Cette dimension humaine et relationnelle conditionne la réussite de tous les autres chantiers.
Le Saviez-vous ?
La GLMU, fondée en 1973, est l’une des rares obédiences à être dès l’origine pleinement mixte et résolument engagée sur le terrain de la laïcité et des libertés publiques. Elle défend une démocratie interne active, où chaque loge et chaque membre a vocation à participer au débat et à la décision.
Les Défis à Venir
450.fm : Quels sont les principaux défis, internes ou externes, que vous anticipez pour la GLMU sous votre mandat ?
MJP : Sur le plan interne, l’оbjeсtif еst d’accоmpagner les lоges tоut en fаcilitаnt lе renоuvellеmеnt des génératiоns, tоut еn présеrvant l’ехigеnce initiatique. En ce qui cоnсеrne l’eхtérieur, il cоnviеnt dе lever les suspiciоns sосiétales vis-à-vis de la franс-maçоnneriе, en mеttаnt en avant sа cоntributiоn à l’émаncipаtiоn humaine fасe auх rеpliements identitaires.
450.fm : Y a-t-il des projets spécifiques que vous aimeriez voir aboutir avant la fin de votre mandat en 2029 ?
MJP : Une оbédiencе sеreinе dоtéе d’instruments modernes de gestiоn еt dе соmmunicаtiоn, fаvоrisаnt des сооpératiоns асcrues entre les différentes оbédienсes, аinsi qu’un sоutien tangible pоur chаque lоgе, nоtammеnt par le biais dе fоrmatiоns, dе rеcrutemеnts еt de rituels.
450.fm : Quelles leçons tirez-vous des expériences de votre prédécesseur Bernard Dekoker-Suarez, pour aborder ces défis ?
MJP : Un profond respect pour l’homme et le travail accompli dans une période rude pour la franc-maçonnerie.
L’Évolution de l’Obédience
450.fm : Comment envisagez-vous l’évolution de la GLMU sous votre direction, en termes de vie rituelle, d’organisation et de rayonnement public ?
MJP : En ce qui cоncerne l’aspeсt rituеl, il est impératif quе nоus rеvеniоns à l’essenсe même de nоtrе prаtiquе : prоduirе des travauх dе haute qualité, sоigneusеment élabоrés, enriсhis par une réflехiоn symbоlique apprоfоndiе et par unе étude rigоurеuse, tоut еn respеctant les rites et en tenаnt соmpte de la pluralité des sensibilités. Sur le plаn оrganisаtiоnnеl, il соnviеnt dе simplifier ce qui peut l’êtrе, d’éclaircir lеs attributiоns de chасun еt dе fоurnir аuх lоges dеs оutils plus trаnsparents. En matière dе rаyоnnеment publiс, jе sоuhaite quе lа Grаndе Lоge Mixte Universеllе sоit rеcоnnuе соmme une оbédience miхte, lаïquе et еngagée, qui cоmmuniquе dаns un lаngage accеssiblе et ne sе retrаnchе pas dans un entre-soi.
450.fm : Quelles avancées espérez-vous dans le dialogue inter-obédientiel et les relations avec la société civile ?
MJP : Soyons fiers et assumons d’être des Francs-maçons et des Franc-maçonnes.
450.fm : En quoi les valeurs fondamentales de la GLMU guideront-elles vos choix stratégiques ?
MJP : Je désire renfоrcer les échаngеs avec les autres оbédienсes, tоut еn tenant cоmpte dеs partiсulаrités dе chаcunе, sur des sujеts d’intérêt соmmun tels quе la prоmоtiоn dе la laïсité, lа luttе cоntrе lеs eхtrémismes et la prоtectiоn des drоits fоndаmentauх. Il еst égаlеment de nоtrе respоnsabilité d’engager un diаlоguе plus apprоfоndi аvес les assоciatiоns ainsi qu’avес les acteurs des dоmаinеs сulturel, éducatif еt sосiаl, qui partagеnt nоs préоccupatiоns humanistes. La parоle maçоnniquе aсquiert sa véritable significatiоn lоrsqu’еllе s’insсrit dans une cоnfrоntatiоn avеc lа réalité еt qu’еllе se dédiе à la rесhеrche du bien cоmmun.
Le Saviez-vous ?
La GLMU a développé au fil des années des liens privilégiés avec des obédiences et des ateliers à l’international, ainsi que des actions culturelles et de réflexion qui témoignent de son ouverture au monde contemporain. Ces partenariats et ces travaux sont appelés à se renforcer pour nourrir notre réflexion commune et notre rayonnement.
Les Moments Forts
450.fm : Quel moment vous a particulièrement marquée durant votre week-end d’élection le 1er mars ?
MJP : L’instant qui m’a lе plus prоfоndémеnt impressiоnnée еst survenu аprès mon élection lоrsque j’ai rеncоntré lеs regards de mes FF et SS, еmprеints à la fоis dе bienveillаnсе, d’eхigenсe et d’une grandе еspérance. J’y ai perçu la riсhеsse du passé de la GLMU, tоut en discеrnаnt égalеment l’аspirаtiоn à un renоuveau dynamiquе. C’еst précisément à cе mоmеnt que j’ai plеinemеnt pris cоnsсienсe de l’impоrtancе de l’еngagement que jе venais dе cоntractеr.
450.fm : Une rencontre ou un échange qui vous a profondément touchée ?
MJP : Les prоpоs de plusiеurs sœurs еt frèrеs m’оnt prоfоndémеnt marqué, en partiсuliеr сeuх eхprimаnt leur désir ardеnt dе vоir l’оbédiеnce renоuer avec sa pleine vitalité. Leur lоyаuté, tаnt dans les instants dе jоiе que lоrs dеs épreuves, соnstitue un mоdèle inspirant еt un véritаble encоuragеment. De plus, les intеrаctiоns lоrs de la соnсlusiоn du Cоnvеnt avec lеs diverses délégatiоns оnt été partiсulièrement enrichissantes.
450.fm : Un événement maçonnique marquant depuis votre prise de fonction ?
MJP : Cet ancrage dans les ateliers, loin des seules instances nationales, me rappelle que c’est dans les loges que bat le cœur de notre obédience.
Regard Vers l’Avenir
450.fm : Quelle est votre vision pour l’avenir de la GLMU d’ici la fin de votre mandat ?
MJP : Je souhaite que la GLMU soit alors perçue comme une obédience apaisée, structurée et tournée vers l’avenir, fière de son histoire mais résolument contemporaine. Mon objectif est qu’elle soit reconnue pour la qualité de ses travaux, la vigueur de son engagement citoyen et la clarté de sa parole publique.
450.fm : Quels conseils croyez-vous que pourrez donner à votre successeur ou successeure en 2029 ?
MJP : J’aimerais pouvoir lui dire : « Tu reçois une obédience en ordre de marche, dont les sœurs et les frères se sentent pleinement associés aux décisions. » Je lui conseillerai de rester à l’écoute des loges, de ne jamais perdre de vue le sens initiatique de notre démarche et de ne pas craindre d’ouvrir la GLMU sur le monde.
450.fm : Quels chantiers prioritaires devraient, selon vous, être lancés ou poursuivis immédiatement ?
MJP : La consolidation financière, renforcer la formation et développer des outils numériques adaptés à nos pratiques. Il sera également essentiel de continuer à travailler sur l’accueil, l’intégration et l’accompagnement des nouveaux et nouvelles initié·e·s, pour qu’ils trouvent tout de suite leur place dans les ateliers.
Vision sur la Franc-Maçonnerie
450.fm : Comment percevez-vous l’évolution générale de la franc-maçonnerie en France et à l’international ?
MJP : La franc-maçonnerie traverse une période de questionnement profond, entre la tentation du repli identitaire et la nécessité d’assumer davantage sa présence dans l’espace public. Elle doit démontrer qu’elle n’est ni un vestige du passé ni un simple club, mais une école de liberté, de responsabilité et de fraternité, plus que jamais nécessaire.
450.fm : Quels défis majeurs attendent les obédiences maçonniques dans les années à venir ?
MJP : Les obédiences devront relever le défi du renouvellement des générations, de l’adaptation à de nouveaux rapports au temps, à l’engagement, au collectif. Elles devront aussi affronter la montée des discours complotistes, des extrémismes et des attaques contre la laïcité, en réaffirmant calmement leur rôle de lieux de réflexion critique et de travail sur soi.
450.fm : Quels sont, selon vous, les atouts et les défis spécifiques de la GLMU dans le paysage maçonnique contemporain ?
MJP : L’un de nos grands atouts est notre identité claire : une obédience mixte, laïque, républicaine et progressiste, fidèle à la devise « Liberté, Égalité, Fraternité » enrichie de solidarité. Notre défi est de mieux faire connaître cette spécificité, de sortir d’une relative discrétion pour affirmer notre place dans la mosaïque maçonnique française et internationale. Nous devons aussi transformer notre taille modeste en force, en cultivant proximité, réactivité et authenticité.
Conclusion
450.fm : Si vous pouviez adresser un message fraternel à tous les membres de la GLMU…
MJP : Je voudrais dire à chaque sœur, à chaque frère, ma gratitude pour la confiance accordée et mon engagement à servir au mieux notre obédience. Je les invite à ne pas rester spectateurs, mais à être pleinement acteurs et actrices de cette phase de reconstruction, en apportant leurs idées, leur énergie, leurs critiques constructives.
450.fm : … et un mot à la communauté maçonnique au sens large ?
MJP : À l’ensemble de la communauté maçonnique, je souhaite adresser un message de respect et de disponibilité au dialogue, au-delà de nos sensibilités et de nos différences de pratiques. Nous partageons un socle commun de valeurs humanistes qui, face aux fractures du monde, mérite d’être davantage mis en avant que ce qui nous sépare.
450.fm : Enfin, quels sont vos projets, maçonniques ou profanes, pour les années à venir ?
MJP : Dans lе сadrе de mоn еngagemеnt maçоnniquе, mоn оbjectif se présеnte de mаnière сlaire : m’invеstir tоtalеment dаns la missiоn qui m’а été attribuée, en dеmeurant aсtivе sur le terrаin, au cоntact direct des lоgеs et dе lеurs соnteхtеs. Sur lе plan prоfаne, je désire pоursuivre mоn impliсatiоn dans la cité tоut еn rеspесtant lеs vаlеurs que je défеnds au sein de la lоge. Dans cеs deuх dimensiоns, il s’agit de соntribuеr, selоn mеs cаpacités, à l’instaurаtiоn d’une plus grаndе justicе, liberté еt frаtеrnité véсue.
💬 450.fm remercie chaleureusement Marie Jo Phalippou pour cet entretien fraternel et transparent, qui témoigne de l’engagement profond de la GLMU envers ses valeurs fondatrices.
L’antimaçonnisme, reflet des angoisses contemporaines et fléau pour les démocraties
Depuis des siècles, les critiques et les actions dirigées contre la franc-maçonnerie et ses adeptes abondent. Cependant, ces derniers temps, un ensemble de facteurs tels que les tensions identitaires, les radicalismes politiques, les intégrismes religieux et les théories complotistes renforcent ce phénomène de manière préoccupante. L’antimaçonnisme ne se limite plus à un simple arrière-plan ; il constitue désormais un signal alarmant de la déstabilisation démocratique.
Devant l’aggravation de cette situation, la Grande Loge Mixte Universelle ne peut demeurer passive. Elle exhorte tous ses membres à se mobiliser contre les théories complotistes, les intégrismes religieux de toutes sortes et l’utilisation du bouc émissaire qui sous-tend de telles actions. Elle invite également les autres obédiences à réfléchir collectivement pour établir une stratégie commune et efficace de lutte contre ce fléau.
Cependant, il ne suffit plus de résister à la peur. Il est impératif de reconnaître que l’antimaçonnisme dépasse le cadre d’une simple opinion : il constitue une attaque contre la République, la liberté de conscience et l’esprit critique qui sont les fondements d’une société émancipée. Lorsque ce phénomène s’immisce dans les institutions, se diffuse sur les réseaux sociaux ou se banalise par des mots ou des silences, la démocratie commence à être ébranlée. Si ce courant s’en prend aujourd’hui aux francs-maçons, il pourrait demain viser d’autres esprits libres.
La Grande Loge Mixte Universelle, fidèle à son engagement pour la liberté de conscience absolue, appelle à une vigilance éclairée : celle des citoyens, qui rejettent les discours de haine ; celle des institutions, qui doivent reconnaître et sanctionner les dérives ; et celle des francs-maçons et des franc-maçonnes eux-mêmes, qui ne doivent pas se laisser aller à une discrétion honteuse mais affirmer la clarté de leur engagement humaniste.
Nous ne riposterons pas à la haine par le silence, mais par la lumière. La nôtre n’est ni dogmatique ni prosélyte : elle éclaire sans brûler, cherche à comprendre et à rassembler. Face à l’essor des obscurantismes, notre devoir est de rappeler que la fraternité n’est pas un concept obsolète, mais une nécessité tant politique que morale.
La lutte contre l’antimaçonnisme ne se limite pas à une cause corporatiste. Elle incarne la défense d’un héritage commun : celui de la liberté de pensée, de la dignité humaine et de la République.
Il est des noms qui ne s’effacent pas. Ils se déposent dans la mémoire des hommes comme une poussière d’or, puis reviennent, siècle après siècle, sous des formes nouvelles. Les Templiers sont de ceux-là. Nés dans la ferveur des croisades, structurés comme un ordre de discipline, de pauvreté, de fidélité et de protection, ils ont fini engloutis dans l’un des plus célèbres drames politiques et spirituels de l’histoire médiévale. Pourtant, leur disparition n’a jamais vraiment eu lieu. Le Temple, en apparence détruit, a survécu sous la forme d’un mythe, d’un symbole, d’un enseignement et d’une exigence morale.
Dans les rites chevaleresques, du REAA (Rite Écossais Ancien et Accepté) au RER (Rite Écossais Rectifié), leur figure demeure puissante. Elle parle de droiture, de serment, de résistance, de combat intérieur, de fidélité à une parole donnée, même lorsque tout vacille autour de soi. Elle parle aussi du prix à payer lorsqu’un ordre, devenu trop pur pour les puissances du monde, se heurte à la raison d’État, à la peur, à la convoitise ou à la calomnie. C’est cette mémoire vivante que nous avons voulu convoquer ici.
Pour cette rencontre hors du temps, Jacques de Molay, dernier Grand Maître de l’Ordre du Temple, s’avance avec quelques-uns de ses frères et lieutenants. Ils ne viennent pas réclamer une revanche. Ils ne viennent pas instruire un procès. Ils viennent rappeler une chose rare : qu’il existe des fidélités qui survivent aux bourreaux, aux siècles et aux oubliettes de l’histoire.
Une voix venue du feu
Question 1. Seigneur Jacques de Molay, si vous deviez expliquer aux lecteurs d’aujourd’hui qui vous êtes, sans vous abriter derrière la légende, que diriez-vous ?
Jacques de Molay : Je dirais d’abord que je fus un homme avant d’être un symbole. Un homme de devoir, de fatigue, d’espérance, de décision aussi. On a beaucoup écrit sur mon nom, sur ma fin, sur le bûcher, sur les malédictions qu’on m’a prêtées. Mais l’essentiel n’est pas là. L’essentiel, c’est que j’ai servi un idéal qui me dépassait. J’ai reçu une charge, et j’ai tenté d’être digne de cette charge. Un Grand Maître n’est pas un conquérant. C’est un gardien. Il veille sur une flamme qui ne lui appartient pas.
Question 2. Que ressentez-vous en revenant parmi nous, au-delà des siècles ?
Jacques de Molay : Une étrange paix, mêlée d’une grave tendresse. Les siècles ont emporté les châteaux, les alliances, les querelles, les parchemins. Mais ils n’ont pas dissous ce qui, en l’homme, cherche la justice et la verticalité. Je vois vos mondes agités, rapides, bavards, souvent très fiers de leur propre bruit. Et pourtant je reconnais les mêmes faiblesses qu’autrefois : la peur de perdre, le goût du pouvoir, l’oubli de l’essentiel. Ce qui a changé, ce sont les vêtements. Ce qui demeure, c’est la bataille intérieure.
Question 3. Votre nom reste associé au drame du Temple, à la trahison politique et à la destruction d’un ordre. Avez-vous vécu cela comme une fatalité, ou comme une épreuve annoncée ?
Jacques de Molay : L’homme ne voit jamais tout à fait venir le piège où l’histoire veut le conduire. Mais il sent souvent que le sol se dérobe. Nous savions que notre puissance dérangeait. Nous savions que notre richesse excitait des appétits. Nous savions que certains regards sur nous n’étaient pas d’admiration, mais de calcul. Pourtant, jamais nous n’aurions imaginé que la chute prendrait une telle forme : l’accusation, l’humiliation, la confiscation, la dissolution, la violence faite aux corps et aux consciences. La fatalité n’excuse rien. Elle décrit seulement ce qui devient presque inévitable lorsque les puissants décident qu’il faut faire taire ce qui les gêne. Cette vérité historique traverse l’Histoire, c’est-à-dire les époques et les continents et, malheureusement, elle fourmille d’exemples, en votre siècle, tout aussi bien.
Le visage de l’Ordre
Question 4. Beaucoup de nos contemporains ne connaissent des Templiers qu’une image romantique ou romanesque. Comment définiriez-vous l’Ordre du Temple dans sa vérité profonde ?
Un lieutenant du Temple : On nous réduit souvent aux apparences, c’est-à-dire au cheval, à l’épée, au manteau blanc frappé de la croix. Ce n’est pas faux, mais c’est très superficiel et incomplet. L’Ordre du Temple était, d’abord, une discipline de l’âme. Nous ne vivions pas pour la gloire, mais pour l’obéissance. Nous ne cherchions pas à briller, mais à tenir. Nous étions une chevalerie, parce que nous portions les armes, mais nous étions aussi une fraternité de veilleurs. Le Temple, c’était une forme d’ascèse au service d’une mission, en l’occurrence : protéger la Terre sainte et ses pèlerins.
Question 5. Quelle était, au fond, la grandeur de votre Ordre ?
Un autre frère templier : Sa grandeur tenait à son exigence. Il n’y avait pas de place pour l’approximation. On entrait dans l’Ordre pour faire bloc et, pour emprunter à votre imagerie, on appartenait alors à une pierre unique avec l’idée, la conscience et le désir de la tailler froidement. Il fallait accepter la règle, le dépouillement, la vigilance, l’humilité du service. Notre grandeur ne venait pas d’une supériorité sur les autres hommes, mais d’une volonté de ne pas nous trahir nous-mêmes. Nous portions le souci du sacré dans un monde de violence car, aux XIIe et XIIIe siècles de l’ère chrétienne, accompagner des pèlerins traversant l’Europe pour aller prier dans le saint sépulcre de Jésus-Christ à Jérusalem, s’accomplissait dans le contexte de la guerre sainte et des croisades.
Question 6. À une époque comme celle d’aujourd’hui, le mot “Ordre” peut inquiéter. N’est-ce pas un terme trop rigide pour des hommes libres ?
Jacques de Molay : Il faut distinguer la contrainte du cadre. Un ordre n’est pas une prison, lorsqu’il protège l’essentiel. Il devient une prison, lorsqu’il étouffe l’esprit. Nous avions des règles sévères, certes, mais ces règles ne visaient qu’à préserver la pureté de l’intention. L’homme livré à tous ses caprices n’est pas libre ; il est dispersé. L’homme qui se donne une forme acquiert la capacité de tenir. La liberté sans forme s’éparpille. La forme sans âme se dessèche. Le Temple cherchait à unir ce sans quoi « tout se désunit ».
Serment et fidélité
Question 7. Le serment est au cœur de votre mémoire. Pourquoi cette notion demeure-t-elle si puissante ?
Jacques de Molay : Parce qu’un serment engage ce qu’il y a de plus précieux en l’homme : sa parole. Certes, parler est facile et, si je puis dire, promettre est plus simple encore. Mais tenir sa parole, surtout lorsque le prix qu’on y attache peut se payer de la vie elle-même n’est plus du badinage, un propos de salon, une argutie rhétorique, que sais-je encore ? C’est l’être entier qui s’y révèle et qui s’y réalise, jusqu’à un possible, immédiat et ultime sacrifice, en se rappelant fortement que le mot même de sacrifice provient du latin sacrificium, composé de sacer et facere, littéralement « rendre sacré » : on fait alors offrande de sa personne, de bout en bout. Le serment que prête le Templier et qui le forge est donc loin des éléments décoratifs auxquels on s’arrête. C’est un axe de vie. Il oriente son existence jusqu’à sa mort. Au moment où il jure, il ne peut se figurer les circonstances dans lesquelles il aura réellement à éprouver son serment. Ce qu’il sait, en revanche, c’est qu’il a choisi de ne se dissoudre à aucun instant.
Question 8. Revenons justement sur le prix du serment en termes de souffrance et de mort…
Jacques de Molay : Eh bien oui! Essayez de vous mettre dans cette position : le serment cesse d’être une idée et devient une vérité incarnée. C’est précisément là qu’on reconnaît les hommes. Tant que tout va bien, beaucoup parlent de fidélité avec aisance et peut-être même avec sincérité. En fait, il ne leur en coûte rien et c’est quand l’épreuve arrive, que la fidélité est appelée à se montrer et à se démontrer. Si les paroles tournent souvent au spectacle, seuls les actes sont spectaculaires or, parmi les hommes, certains reculent, d’autres composent, d’autres encore lâchent ce qu’ils ont promis de préserver. Restent ceux qui tiennent face aux périls. Non parce qu’ils sont de fer, mais parce qu’ils savent que se renier les condamnerait à une mort plus radicale que celle du corps. C’est pourquoi ils ont à la fois le courage d’endurer et celui d’entreprendre.
Question 9. Avez-vous connu, parmi vos frères, des moments de doute, de découragement, voire de peur ?
Un lieutenant du Temple : Bien sûr. Qui prétend le contraire ment ou se glorifie à bon compte. Nous étions des hommes, non des statues. La peur existe, surtout quand la puissance adverse ou ennemie paraît supérieure. En rien, la question ne fut jamais de ne point trembler. La vraie question qui doit vous galvaniser est : que fait-on de sa peur ? Certains la laissent dominer et emporter leur âme. D’autres la convertissent en force pour se dépasser encore plus. Le Temple enseignait cela : trembler n’est pas trahir ; trahir, c’est céder à sa peur et c’est le début de la fin. Un templier s’exerce à trouver sa voie, à continuer son chemin, au milieu des tourments.
La chute
Question 10. Jacques de Molay, quel souvenir gardez-vous de votre arrestation et de la destruction de l’Ordre ?
Jacques de Molay : Le souvenir d’une fracture et d’un effondrement. D’un matin où le monde a changé de nature. Il existe, dans l’histoire, des moments où l’on comprend que la prétendue justice humaine peut devenir une mécanique sans cœur et sans conscience. Nous avons été arrêtés comme on abat une porte. Puis vinrent les interrogatoires, les accusations, les pressions, les contradictions engendrées par la terreur et la torture. C’est alors que l’on découvre à quel point les puissants, quand ils se croient menacés, n’ont que faire de la vérité et de l’intérêt public. Seule compte leur suprématie politique.
Question 11. Comment supporte-t-on l’injustice lorsqu’elle devient flagrante, méthodique et implacable ?
Jacques de Molay : On la supporte, en s’attachant à l’intériorité de son être et de sa foi. L’injustice publique cherche à vous défaire y compris intimement, à vous faire douter de votre propre mémoire, du sens même de vos vœux, bref, à abolir votre conscience et votre dignité. Il faut alors s’agripper à ce que nul bourreau ne peut vous voler : la rectitude de votre âme. C’est une épreuve redoutable. Beaucoup s’y brisent. D’autres s’y révèlent. J’ose croire que le Temple, dans sa fin tragique, a manifesté ce qu’il portait de plus profond.
Question 12. Certains vous imaginent lançant une malédiction au moment de votre supplice. Ce récit vous paraît-il juste ?
Jacques de Molay : Les hommes aiment les phrases percutantes, les mots sanglants, le feu verbal. Ils veulent du drame, du tremblement, des répliques imparables, des outrages irréparables. Mais la grandeur ne réside pas vraiment dans le panache ou l’effet de manche, dans le coup de théâtre ou le coup de Jarnac. Le vrai drame, c’est la parole constante d’un homme qui refuse de se renier au moment où tout l’y pousse. Le reste appartient à la mémoire des autres. Qu’ils aient vu dans ma mort un cri, une prophétie ou une condamnation du mensonge ne m’appartient plus. Ce que je sais, c’est que le silence des esprits fidèles résonnent plus longtemps que les vociférations de la foule versatile.
Le regard des lieutenants
Question 13. Frères du Temple, comment décririez-vous Jacques de Molay, au delà de son image de Grand Maître ?
Un lieutenant du Temple : Il était plus humble que son image ne le laisse croire. Plus attentif aussi. On imagine souvent un chef comme une voix forte. Il fut surtout une présence. Il savait écouter. Il savait porter le poids des décisions sans les faire peser inutilement sur les autres. Ce n’était pas un homme d’éclat, mais un homme de rigueur.
Question 14. Et au combat ? Était-il d’abord un stratège, un croyant ou un gardien ?
Un autre frère templier : Les trois, mais à des degrés différents selon les heures. En campagne, il savait ce qu’exigeait la guerre. En chapitre, il savait ce qu’exigeait la règle. Et dans les épreuves, il savait ce qu’exigeait l’âme. C’est ce mélange qui faisait sa force : la clarté du chef, la fidélité du croyant, la résistance du gardien.
Question 15. Quel est, selon vous, le trait le plus méconnu du Temple ?
Un lieutenant du Temple : Sa sobriété. Les gens imaginent une chevalerie flamboyante, presque théâtrale. Mais le Temple était, dans son esprit profond, une école de sobriété. Nous ne cherchions pas l’abondance, encore moins la complaisance. Nous cherchions la concentration, la simplicité, l’efficacité, la pureté du geste. Il n’y avait pas de luxe spirituel. Il y avait le nécessaire et ce nécessaire devait être habité avec intensité. C’est ce qui faisait sa richesse.
Le Temple et le monde
Question 16. Si vous observez le monde moderne, que vous inspire-t-il ?
Jacques de Molay : Je vois un monde prodigieusement habile et, parfois, prodigieusement distrait. Les hommes ont gagné en vitesse ce qu’ils ont perdu en profondeur. Ils possèdent des moyens que nous n’aurions pu imaginer, mais ils peinent encore à savoir ce qu’ils doivent servir. Beaucoup confondent l’information avec la connaissance, l’opinion avec la vérité, la visibilité avec la valeur. Le monde moderne court, mais vers quoi ? C’est souvent là que le problème commence.
Question 17. Le mot “tyrannie” revient souvent lorsqu’on évoque votre mémoire. Que signifie-t-il pour vous ?
Jacques de Molay : La tyrannie n’est pas seulement le fait d’un homme violent ou d’un souverain cruel. Elle commence quand le pouvoir cesse de reconnaître une limite morale. Quand la raison d’État écrase le droit, quand la peur gouverne le jugement, quand l’intérêt devient plus fort que la justice, alors la tyrannie a déjà commencé. Elle peut prendre des visages élégants. Elle n’en est pas moins tyrannie.
Question 18. Et la résistance ?
Jacques de Molay : La résistance, la vraie, n’est pas toujours bruyante. Elle peut être silencieuse, droite, presque immobile. Résister, c’est refuser d’appeler bien ce qui est mal. C’est refuser d’échanger sa vérité contre la faveur du moment. C’est aussi accepter de perdre en apparence pour ne pas se perdre en profondeur. La résistance la plus noble n’a pas besoin de cri ; elle a besoin de cohérence.
Le symbole et la postérité
Question 19. Pourquoi, selon vous, les Templiers fascinent-ils encore autant ?
Un autre frère templier : Parce que nous avons quitté l’histoire sans quitter l’imaginaire. Il y a dans notre destin tout ce que les hommes redoutent et admirent : la règle, la fraternité, la mission, la gloire, la chute, l’injustice, la persistance. Nous sommes devenus un miroir. Chacun y projette ce qu’il recherche : le courage, le secret, la pureté, l’énigme, la tragédie.
Question 20. Dans les rites chevaleresques, quelle fonction symbolique remplissez-vous ?
Jacques de Molay : Nous rappelons que l’initiation n’est pas seulement une connaissance, mais un engagement. Elle ne se réduit pas à comprendre des signes ; elle invite à devenir plus droit. Les rites chevaleresques savent que l’homme a besoin d’un horizon de noblesse intérieure. Le Temple n’est pas seulement une mémoire ; il est une tension vers l’idéal. Il oblige l’initié à se demander : suis-je fidèle à ce que j’ai reçu ?
Question 21. Le Templier est souvent vu comme une figure de combat. Mais le combat est-il toujours extérieur ?
Jacques de Molay : Non. Le plus rude est souvent intérieur. Le vrai combat d’un homme n’est pas seulement contre ses ennemis, mais contre ses lâchetés, ses compromissions, ses vanités, ses paresses. Un Templier sans bataille intérieure n’est qu’un homme en armure mais désarmé sous son armure. La chevalerie commence quand la discipline extérieure devient la forme visible d’une victoire intime.
La fidélité au-delà de la mort
Question 22. Si vous aviez pu sauver l’Ordre en renonçant à certaines exigences, l’auriez-vous fait ?
Jacques de Molay : Sauver, à quel prix ? Si sauver signifie abandonner ce qui fonde l’ordre, alors ce n’est plus sauver, c’est dissoudre. Une institution peut survivre biologiquement en se vidant de sa substance. Mais l’âme de l’Ordre aurait été perdue. Je préfère l’honneur à la survie flasque et servile. C’est une vérité difficile à entendre en des temps qui encouragent, révèrent voire idolâtrent le maintien formel à tout prix, au mépris de l’obligation spirituelle. L’opportunisme a toujours partie liée avec la veulerie. C’est aux antipodes de l’esprit chevaleresque.
Question 23. Mais, alors, croyez-vous que l’on puisse rester fidèle sans devenir inflexible ?
Jacques de Molay : Oui, si la fidélité est reliée à la justice et non à l’orgueil. L’inflexibilité est souvent une dureté sans intelligence. La fidélité véritable sait discerner, mais elle ne renie pas son noyau. Elle peut être ferme sans être cruelle. Elle peut être exigeante sans être stérile. Le danger, chez l’homme comme dans les ordres, est de confondre la force avec le raidissement.
Question 24. Qu’aimeriez-vous que les hommes d’aujourd’hui retiennent de vous ?
Jacques de Molay : Pas mon nom. Pas même mon bûcher. Qu’ils retiennent seulement ceci : un homme peut être dépouillé de presque tout et garder sa dignité, s’il refuse de manquer à ce qu’il sait être juste. Si mon souvenir sert à cela, alors il n’aura pas été inutile.
Derniers mots
Question 25. Si vous deviez parler une dernière fois à ceux qui, aujourd’hui encore, se réclament du Temple, que leur diriez-vous ?
Jacques de Molay : Je leur dirais de ne pas transformer notre mémoire en ornement. Qu’ils n’utilisent pas le mot “Templier” comme une parure d’orgueil. Qu’ils en fassent une exigence. Être fidèle, aujourd’hui comme hier, demande du courage. Être honnête demande davantage encore : cela exige de ne pas se raconter d’histoires. Le Temple n’est vivant que s’il élève, s’il rectifie, s’il oblige à tenir. Le reste n’est que poussière d’histoire.
Question 26. Et à ceux qui ne vous connaissent pas ou qui vous imaginent uniquement comme une figure tragique ?
Jacques de Molay : Je leur dirais que la tragédie n’épuise jamais l’homme. Elle le révèle seulement à un instant donné. Nous avons été des serviteurs, des frères, des combattants, des gardiens, des hommes parfois durs, parfois fatigués, mais toujours tournés vers une idée de dépassement. Si vous cherchez en nous un modèle, ne cherchez pas l’invincibilité. Cherchez la droiture, la tenue. Cherchez le refus de la compromission. Cherchez la fidélité à une parole, quand le monde, en général, préfère l’oubli, ce rempart hypocrite et pusillanime.
Épilogue
Les Templiers ne sont pas des références d’apparat, des fantômes décoratifs. Ils continuent de parler, parce qu’ils incarnent une tension toujours actuelle : comment rester droit lorsque tout pousse à plier ? Comment servir une cause sans se servir soi-même ? Comment tenir un serment dans un monde où la ductilité se confond avec la docilité, où la flexibilité va jusqu’à la dissolution ?
Jacques de Molay et ses frères n’apportent pas de réponses faciles. Ils apportent bien plus : une présence. Une silhouette de fidélité dans l’histoire. Un rappel que le courage n’est pas seulement de vaincre, mais surtout de ne jamais se renier. Et c’est peut-être pour cela que, des siècles après leur chute, les Templiers vibrent encore si profondément en nous.
Précédé d’une préface signée Yonnel Ghernaouti, Le manuscrit enluminé des Saints n’est pas seulement un beau livre consacré à l’hagiographie chrétienne. Jean-Luc Leguay et Thomas Grison y composent un ouvrage de contemplation active, où l’enluminure redevient présence, où le texte accompagne sans réduire, et où quarante-trois figures saintes reprennent voix dans notre présent comme autant de miroirs tendus à la conscience.
Jean Luc LEGAY
Il faut d’abord saluer ce que ce livre rend à l’image
L’enluminure n’y est jamais un simple embellissement. Elle agit comme une architecture intérieure. L’or, le bleu, le rouge, le vert, le blanc, jusqu’aux zones d’ombre, tout concourt à faire de la page un lieu de méditation. Le regard n’y circule pas comme dans un album. Il s’y arrête, s’y recueille, s’y transforme. Jean-Luc Leguay, héritier d’une transmission italienne pluriséculaire et maître d’une véritable « image de Lumière », donne à l’ensemble une intensité très singulière. La couverture consacrée à saint Christophe en offre l’une des plus belles expressions. Le saint n’y porte pas seulement l’Enfant, il porte plus grand que lui, et devient figure du passage, de la traversée et de la fidélité à une présence supérieure.
Face à cette puissance du visible, Thomas Grison apporte une écriture d’une remarquable finesse
Thomas-Grison
Ses textes ne se contentent pas d’expliquer. Ils écoutent les images, les prolongent, les ouvrent. Son parcours, nourri par une longue fréquentation du symbolisme chrétien et par des ouvrages consacrés au Tarot de Marseille, à l’épée, au miroir, à l’abeille ou à la grenade, l’a préparé à cet art délicat qui consiste à faire parler les attributs sans jamais les épuiser. Sous sa plume, chaque détail devient un seuil. L’épée, la rose, le feu, le dragon, la blancheur, l’eau ou le bâton ne sont jamais de simples motifs. Ils deviennent des questions adressées à l’âme. Cette écriture brève, dense et habitée donne au livre son souffle interprétatif.
Cette justesse se mesure à la manière dont les saints eux-mêmes sont traités
Saint Antoine le Grand y apparaît comme une figure de résistance intérieure et de maîtrise des passions. Saint Sébastien ne se réduit pas à l’image d’un martyre, mais devient celle d’une innocence blessée qui traverse l’épreuve. Sainte Agnès fait rayonner une pureté ardente. Sainte Marie l’Égyptienne porte un immense mouvement de conversion et de dépouillement. Saint Georges unit la chevalerie à la délivrance. Sainte Rita, saint Jean-Baptiste, sainte Marie-Madeleine, saint Michel, sainte Barbe, sainte Lucie ou saint Christophe élargissent encore la constellation. Le livre ne propose jamais un modèle unique de sainteté. Il offre une pluralité de chemins, une galerie de passages intérieurs, une cartographie du combat spirituel et du relèvement.
Il faut également souligner la beauté chorale de l’ensemble
CITIL blason
Autour de Jean-Luc Leguay se déploient les mains de Céline Bernard, Gaël Darras, Gaspard Destre, Gilles Jouanny, Arthur Lambert, Julie Lô, Sarah Narces, Adolphe Viala et Peggy Watry. Tous gardent leur souffle propre, mais tous servent une même exigence de lumière. Cette fraternité de l’image s’inscrit dans le travail vivant du CITIL, fondé par Jean-Luc Leguay avec Gilles Jouanny, puis prolongé par le CITIL Provence et par le mouvement Lumen Art.
Gilles Jouanny
Il ne s’agit pas seulement de conserver un savoir-faire. Il s’agit de transmettre une manière de voir, de tracer et d’habiter le monde, où la beauté n’est jamais décorative, mais porteuse de connaissance et de transformation.
Le manuscrit enluminé des Saints est ainsi un ouvrage rare
Rare par la tenue de ses images. Rare par l’intelligence symbolique de ses textes. Rare surtout parce qu’il rappelle qu’un livre peut encore devenir un lieu de recueillement, de conversion du regard et de transmission intérieure. Ces quarante-trois saints n’appartiennent pas seulement au calendrier chrétien. Ils deviennent ici des présences de seuil, des compagnons de conscience, des figures qui nous apprennent encore à porter la lumière plutôt qu’à la consommer.
Dans un temps saturé d’images fugitives, Jean-Luc Leguay, Thomas Grison et la fraternité des enlumineurs rappellent que voir peut encore relever d’un acte spirituel. Ils font paraître un ouvrage de contemplation active, un livre où l’image devient présence, où le verbe accompagne sans enfermer, et où la sainteté retrouve sa puissance de questionnement intérieur. C’est sans doute la réussite la plus profonde de ce livre, rendre à l’image sa gravité, au symbole sa respiration, et à la beauté sa vocation première, non distraire, mais éveiller.
Le manuscrit enluminé des Saints
Jean-Luc Leguay – Thomas Grison – Yonnel Ghernaouti (préf.)
Au Maryland, une annonce très concrète vient rappeler que la franc-maçonnerie ne se limite pas aux rituels, aux symboles ou à la mémoire des traditions. Elle agit aussi, de manière très directe, sur le terrain de l’éducation. Les candidatures au programme de bourses 2026 de Masonic Charities of Maryland sont désormais ouvertes, avec plus de 60 000 $ à distribuer à des élèves de terminale des lycées publics de l’État.
L’information mérite d’être soulignée : ces aides financières ne sont pas réservées à un cercle fermé, ni conditionnées à une appartenance maçonnique. Elles s’adressent à tous les seniors des écoles publiques du Maryland, qui pourront les utiliser dans un établissement d’enseignement supérieur accrédité, qu’il s’agisse d’une université, d’un collège ou d’une école professionnelle.
Un appel large et assumé
Ce programme 2026 s’inscrit dans une logique claire : ouvrir les portes de l’après-lycée à davantage de jeunes, avec un soutien concret et accessible. Le site de Masonic Charities of Maryland précise que l’organisation fournit chaque année plus de 60 000 $ de bourses aux élèves de terminale des écoles publiques du Maryland. Le message est simple : si vous êtes un élève éligible, il ne faut pas hésiter à déposer sa candidature.
Cette ouverture est d’autant plus importante qu’elle repose sur une règle forte : il n’est nul besoin d’avoir un lien avec la fraternité maçonnique pour postuler. Le programme est pensé comme une opportunité publique, destinée à des jeunes qui ont besoin d’un appui pour franchir le cap des études supérieures.
Un dispositif bien structuré
D’après les informations publiées sur la page de candidature, la mécanique du programme est solide et progressive. Cent finalistes recevront chacun une bourse de 500 $, puis plusieurs niveaux de distinctions régionales permettront d’augmenter les montants attribués à certains dossiers les plus prometteurs.
Le dispositif annoncé pour la promotion 2026 prévoit notamment :
Autrement dit, le programme ne se contente pas d’aider un grand nombre de jeunes à petite dose : il peut aussi récompenser des parcours particulièrement solides avec un soutien nettement plus important.
Ce qu’il faut préparer
Le dossier de candidature repose sur des éléments concrets, qui permettent d’évaluer à la fois le parcours scolaire, le sérieux du projet et la capacité de projection du candidat. Il faut notamment fournir les informations liées aux résultats scolaires, un relevé de notes officiel ou, à défaut, le bulletin le plus récent, ainsi qu’une lettre rédigée par un membre du personnel scolaire.
Cette lettre doit décrire les qualités de l’élève, ses capacités, ses talents, ses centres d’intérêt, ses habitudes de travail, ses chances de réussite dans l’enseignement supérieur, ainsi que son besoin éventuel d’aide financière. Le dossier comprend aussi une dissertation de 300 à 500 mots sur les objectifs éducatifs, professionnels et personnels du candidat.
Ce format révèle la philosophie du programme : il ne s’agit pas seulement de financer des études, mais d’identifier des jeunes capables de s’engager dans un parcours cohérent et réfléchi.
Une sélection en deux temps
Le processus de sélection est lui aussi structuré. Chaque école a été rattachée à une loge maçonnique locale du Maryland, et les candidatures sont d’abord évaluées par un comité de bourse local. Les dossiers retenus sont ensuite transmis au comité de sélection des Masonic Charities of Maryland pour examen en vue des montants les plus élevés.
Ce système à double niveau donne au programme une dimension à la fois de proximité et d’exigence. Les loges locales jouent un rôle de premier filtre, puis l’échelon central vient distinguer les candidatures les plus fortes.
Une générosité qui grandit
Le texte fourni souligne un point essentiel : l’année précédente a connu un nombre record de candidatures, et la générosité des donateurs permet cette année d’accueillir encore davantage de demandes. C’est un signal fort. Lorsqu’un programme de bourses parvient à susciter plus de candidatures tout en élargissant sa capacité d’attribution, cela signifie qu’il répond à un besoin réel et qu’il inspire confiance.
Dans un contexte où le coût des études continue de peser lourd sur les familles, un programme comme celui-ci ne se résume pas à une aide ponctuelle. Il peut faire la différence entre un projet repoussé et un projet rendu possible.
Une franc-maçonnerie visible par l’action
Cette initiative illustre aussi un aspect souvent moins connu de la franc-maçonnerie américaine : sa capacité à agir localement, concrètement, et à rendre visible sa vocation philanthropique. Le site officiel de Masonic Charities of Maryland présente l’organisation comme l’aile caritative de la Grande Loge du Maryland, engagée auprès des Marylanders en temps de besoin ou de crise.
Le programme de bourses s’inscrit donc dans une continuité plus large : soutien à l’éducation, aide sociale, action territoriale. Ici, la charité maçonnique ne s’exprime pas comme un principe abstrait, mais comme une politique d’accompagnement des jeunes au moment décisif où se joue leur avenir.
Un message simple aux familles et aux élèves
Le cœur de l’appel est limpide : si vous connaissez un lycéen du Maryland qui entre dans sa dernière année au sein d’un lycée public, il faut l’encourager à postuler sans attendre. Le programme est ouvert, l’enveloppe est importante, et les candidatures se font en ligne pendant la période prévue.
La recommandation diffusée par les responsables est également très claire : partager le site, relayer l’information sur les réseaux sociaux et la faire circuler auprès des étudiants, des familles et des proches. Dans ce type de dispositif, la meilleure bourse est parfois celle qu’un jeune découvre à temps.
Ce qu’il faut retenir
Le programme de bourses 2026 de Masonic Charities of Maryland combine ampleur, accessibilité et exigence. Il s’adresse aux élèves de terminale des écoles publiques du Maryland, sans condition d’appartenance maçonnique, et peut financer des études dans tout établissement supérieur accrédité.
Avec plus de 60 000 $ à distribuer, un système de sélection en deux étapes et une forte volonté d’ouvrir davantage d’opportunités cette année, le message est clair : les candidatures sont ouvertes, et les jeunes du Maryland ont tout intérêt à s’en saisir.
Cette semaine, notre dessin d’humour pointe ses crayons de couleurs sur nos Sœurs et nos Frères croyants ou non croyants de tous horizons. Le Frère Jean-Claude nous gratifie d’un dessin d’humour sur la fin du voyage de chacun de nous, en phase avec la Bible. Chacun pourra ainsi s’y retrouver.
Certaines légendes ne se contentent pas d’expliquer la naissance d’un art populaire. Elles disent comment une communauté préserve sa voix quand l’Histoire cherche à la lui arracher.
À Bruxelles, la tradition des marionnettes à tringle porte encore cette mémoire souterraine, faite d’astuce, de malice, de résistance et de fidélité. Sous l’apparente modestie du castelet se cache un théâtre plus profond, où le bois devient parole, où le masque révèle plus qu’il ne dissimule, et où la liberté, même menacée, trouve encore le moyen de se tenir debout.
Dans les ruelles de Bruxelles, une vieille légende continue de circuler comme un souffle ancien
Philippe II d’Espagne
Elle raconte qu’un pouvoir voulut faire taire le théâtre, et qu’un peuple répondit non par le silence, mais par le détour. Selon la tradition orale reprise par le Théâtre Royal de Toone et par les instances patrimoniales bruxelloises, Philippe II d’Espagne, né le 21 mai 1527 à Valladolid et mort le 13 septembre 1598 à El Escorial, aurait ordonné la fermeture des théâtres afin d’empêcher qu’ils ne deviennent des foyers de rassemblement et de contestation.
Les Bruxellois auraient alors remplacé les comédiens de chair par des « poechenelles », jouées clandestinement dans des caves, des greniers et des arrière-cours.
Ce récit n’est pas présenté comme une certitude historique absolue, mais comme une tradition fondatrice, officiellement transmise et reconnue comme telle. Et cela suffit déjà à lui donner sa force. Car il est des vérités populaires qui ne passent pas d’abord par l’archive. Elles passent par la persistance des voix.
Cette légende mérite qu’on s’y arrête longuement
Elle nous dit qu’au moment même où la parole publique fut contrainte, une parole oblique se leva. Elle prit le bois pour corps, le fer pour soutien, le dialecte pour refuge, la dérision pour arme. Ce que l’autorité croyait réduire revint par l’allusion, par le rire, par le masque, par ce petit théâtre des humbles qui savait tout dire sans jamais se donner entièrement. Il y a là une leçon initiatique de premier ordre. Lorsque la vérité ne peut plus avancer à visage découvert, elle se couvre d’un voile. Non pour se trahir, mais pour durer.
Quand le bois se met à parler
Le Théâtre Royal de Toone, qui perpétue aujourd’hui cette tradition, rappelle qu’il demeure le seul théâtre de marionnettes traditionnelles bruxelloises encore en activité. Son histoire moderne commence vers 1830 avec Antoine Genty, dit Toone Ier, et se poursuit de génération en génération jusqu’à Nicolas Géal, Toone VIII. Cette continuité ne relève pas seulement de la conservation patrimoniale. Elle appartient à l’ordre plus vivant de la transmission. Ce qui passe ici, ce n’est pas seulement un décor, une technique ou un répertoire. C’est une respiration, une voix collective, une manière populaire et pourtant subtile d’habiter la scène.
Le répertoire du Toone dit à lui seul l’ampleur de cette tradition
Épopées de chevalerie, parodies, opéras, récits religieux, farces bruxelloises, satires sociales et fantaisies populaires s’y côtoient dans une liberté de ton qui fut longtemps offerte à celles et ceux que les grands théâtres ne recevaient pas. Le théâtre de marionnettes fut aussi une forme d’éducation populaire, un art vivant du quartier, un lieu où le peuple entendait sa langue, reconnaissait ses gestes, ses colères, ses ironies et ses rêves. À travers le brusseleir et la zwanze bruxelloise, ce mélange d’insolence, d’autodérision et de malice, la scène miniature disait quelque chose de très grand. Elle ne divertissait pas seulement. Elle maintenait une dignité culturelle.
Vue d’un regard maçonnique, cette légende devient particulièrement éclairante.
Que voit-on au juste sur la scène des marionnettes à tringle
Des figures de bois qui semblent agir librement dans l’espace visible, alors même que la source réelle de leur mouvement demeure cachée. Une main invisible guide. Une voix unique se distribue entre plusieurs personnages. Le profane ne voit qu’une agitation colorée. L’initié devine aussitôt qu’une unité secrète travaille sous la multiplicité apparente. La marionnette à tringle devient alors une image de la condition humaine. Nous nous croyons souvent maîtres souverains de nos gestes, alors que des forces plus hautes, plus anciennes ou plus profondes nous traversent, nous ordonnent ou nous appellent. Commencer à s’initier, c’est peut-être d’abord cesser de confondre l’apparence avec le principe qui l’anime.
La tringle elle-même appelle la méditation
Tige verticale, elle relie l’invisible au visible, la main cachée au corps exposé, le haut au bas, la cause à l’effet. Elle est un axe. Elle est presque une colonne. Elle rappelle que rien ne vit de soi seul. Toute forme reçoit un souffle. Toute parole attend une source. Tout être cherche un centre. Dans cette perspective, la marionnette n’est pas le signe dérisoire d’une servitude mécanique. Elle devient l’allégorie d’une dépendance plus haute, d’une relation à un principe qui la dépasse et la rend pourtant vivante.
L’UNESCO, en décrivant cette pratique, insiste sur sa dimension collective
La tradition de la marionnette à tringle à Bruxelles mobilise un travail d’équipe exigeant, avec six marionnettistes dissimulés derrière la cabine et un meneur de jeu prêtant sa voix aux personnages. Ce détail technique n’est pas indifférent. Il dit, lui aussi, quelque chose d’essentiel. Le visible naît ici d’une coopération cachée. La beauté ne procède pas de l’exhibition des ego, mais de l’accord des fonctions. Chacun tient sa place. Chacun agit sans se montrer. Et pourtant l’ensemble respire, parle, frappe juste. Toute loge reconnaîtra dans cette discrète architecture une vérité familière. L’œuvre importe plus que la mise en avant des mains qui la servent.
Il faut encore considérer les lieux de cette naissance légendaire
Caves, greniers, arrière-cours, marges obscures de la ville. Rien de cela n’est anodin. Avant de remonter vers la place publique, la parole libre passe souvent par la pénombre. Avant de retrouver le grand jour, elle consent à l’abri, au retrait, à la gestation souterraine. Cette topographie rejoint l’une des constantes de tout chemin initiatique. On ne va pas vers la lumière sans traverser une part d’ombre, non comme une déchéance, mais comme une matrice. Les poechenelles de Bruxelles seraient ainsi nées d’une obscurité féconde, comme si la ville avait secrètement porté dans ses profondeurs un théâtre de survie.
Cette tradition n’appartient pas seulement au passé
En décembre 2025, l’UNESCO a inscrit la tradition de la marionnette à tringle à Bruxelles sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité. Cette inscription reconnaît non seulement l’ancienneté de la pratique, mais aussi sa transmission vivante, son usage de la langue locale, sa force communautaire et sa capacité à maintenir une forme singulière de liberté expressive. Il ne s’agit pas de sanctuariser une curiosité ancienne. Il s’agit de reconnaître qu’une mémoire populaire peut encore respirer pleinement dans le présent.
C’est peut-être ici que la légende bruxelloise touche à l’universel.
Un peuple privé de scène invente une scène plus libre
Une parole menacée découvre dans le symbole un abri plus durable que le discours frontal. Une communauté dominée transforme la dérision en dignité. Le bois parle. Le masque révèle. Le rire devient lucidité. Le minuscule défait le pesant. Voilà sans doute pourquoi ces marionnettes nous atteignent encore. Elles nous rappellent que l’esprit de liberté ne meurt pas tant qu’il lui reste une voix, même cachée derrière un castelet.
Pour le franc-maçon, enfin, cette légende résonne avec une intensité particulière.
Les pouvoirs ferment parfois les portes visibles
Il nous appartient alors de garder ouvertes les portes intérieures. Il est des époques où l’on ne peut plus transmettre au grand jour. Il faut alors enseigner autrement, par images, par récits, par détours, par symboles. Les marionnettes à tringle de Bruxelles redisent avec humour une vérité grave. L’initiation ne triomphe pas toujours dans l’éclat. Il lui arrive de survivre dans l’ombre, de parler une langue de quartier, de se cacher derrière du bois peint, puis de revenir intacte quand l’orage de l’Histoire s’est éloigné.
Ainsi la poechenelle bruxelloise n’est pas seulement une survivance folklorique ni une charmante curiosité pour visiteurs pressés
Elle est une petite sentinelle de l’esprit. Elle se tient à la lisière du rire populaire et du mystère du voile. Elle rappelle que la vraie parole n’est jamais entièrement vaincue. On peut fermer un théâtre. On n’éteint pas si facilement l’âme qui joue derrière le rideau.
Partout où vous vivez, partout où vous voyagez, vous avez l’oreille et l’œil
Une histoire murmurée au comptoir, un nom de lieu qui sonne comme une énigme, une roche fendue que l’on dit habitée, une source à laquelle on prête une mémoire, un animal fabuleux blotti dans le folklore d’un village… Vous repérez ces récits que beaucoup entendent sans les écouter.
À 450.fm, nous savons que nos lectrices et nos lecteurs sont aussi des passeurs de traditions, des collecteurs d’imaginaires, des arpenteurs du merveilleux.
Alors, plutôt que de laisser vos trouvailles se perdre dans des fils éphémères ailleurs, envoyez-nous vos légendes locales, françaises ou venues d’ailleurs, accompagnées de quelques lignes de contexte, et, si vous le souhaitez, d’une photo du lieu, d’un détail, d’une pierre ou d’un paysage.
Vos contributions pourront nourrir la rubrique Légendes de France ou d’ailleurs, et seront présentées, signées et mises en valeur comme elles le méritent, avec respect pour la mémoire des territoires et reconnaissance pour votre regard de veilleur.