Il est des œuvres que l’on contemple et d’autres que l’on habite. L’École d’Athènes appartient à cette seconde famille. Peinte par Raphaël (1483-1520) au début du XVIᵉ siècle dans la Chambre de la Signature du Vatican, elle donne à voir bien davantage qu’une assemblée idéale de philosophes antiques : elle ordonne l’espace, distribue les gestes, hiérarchise les regards et fait de la connaissance une véritable architecture. Rien n’autorise évidemment à la qualifier de maçonnique, puisque la Franc-Maçonnerie spéculative lui est postérieure de près de deux siècles.
Raphaël, autoportrait (1506) Galerie des Offices, Florence.
Mais le regard du Franc-Maçon peut y reconnaître une étonnante constellation de signes familiers : la géométrie, la mesure, le nombre, la transmission, la progression par degrés, la tension entre matière et esprit et, au centre de tout, cette question qui traverse les siècles : comment construire un homme capable de chercher la vérité sans jamais prétendre la posséder ?
Lorsque Raphaël entreprend, vers 1509, la décoration de la Chambre de la Signature pour le pape Jules II, Rome vit l’un de ces moments où l’histoire semble soudain vouloir réunir ce qu’elle avait longtemps dispersé. L’Antiquité grecque et romaine redevient une source vive, les humanistes relisent Platon, Aristote, Cicéron et Plotin, les artistes explorent les lois de la perspective, l’architecture retrouve les proportions antiques tandis que l’Église elle-même cherche à inscrire sa puissance dans cette nouvelle grammaire du monde. La Renaissance ne se contente plus d’admirer les ruines ; elle veut comprendre les principes qui les ont rendues possibles. Elle cherche derrière la pierre la proportion, derrière la beauté la règle, derrière l’ordre visible l’intelligence qui l’a conçu.
C’est dans ce climat qu’il faut entrer dans L’École d’Athènes.
La fresque n’est pas une simple galerie de portraits, encore moins une photographie imaginaire de l’Académie de Platon. Elle constitue une vaste synthèse intellectuelle dans laquelle Raphaël rassemble des penseurs séparés par les siècles, les écoles et parfois les continents, comme si l’art pouvait accomplir ce que l’histoire avait rendu impossible : réunir en un même lieu ceux qui, depuis l’Antiquité, avaient tenté de comprendre l’homme, le cosmos, le nombre, l’âme, la matière et la vérité. C’est déjà, pour le regard initiatique, une première leçon : le savoir ne progresse pas par exclusion mais par rencontre, confrontation et transmission.
L’architecture qui accueille cette communauté philosophique est elle-même un personnage de l’œuvre
Vatican à Rome. Basilique Saint-Pierre
Raphaël construit autour de ses penseurs un immense édifice de voûtes, de piliers, de niches et d’arches dont la monumentalité évoque les projets contemporains de Bramante pour la nouvelle basilique Saint-Pierre. Les philosophes ne sont donc pas simplement posés dans un décor : ils sont inscrits dans une construction dont les proportions semblent rendre visible l’ordre même de la pensée. Tout converge, par les lois de la perspective, vers le centre de la fresque, comme si l’architecture conduisait le regard vers un point d’équilibre où les contraires pourraient enfin dialoguer.
Un Franc-Maçon ne peut manquer d’être sensible à cette manière de faire du savoir une construction.
Le Temple, dans la tradition maçonnique, n’est jamais seulement un bâtiment ; il est aussi l’image d’un travail intérieur, d’une architecture morale et spirituelle que chacun doit édifier pierre après pierre. Raphaël ne peint évidemment pas un Temple maçonnique avant l’heure, mais il met en scène une intuition beaucoup plus ancienne et beaucoup plus universelle : la connaissance elle-même possède une architecture, et l’homme qui cherche à comprendre doit apprendre à construire autant qu’à recevoir.
Au centre exact de la composition avancent Platon et Aristote
Leur présence organise l’ensemble de la fresque, mais leurs gestes disent peut-être davantage encore que leurs livres. Platon, tenant le Timée, lève un doigt vers le ciel comme pour rappeler que le monde sensible ne saurait épuiser la réalité et que derrière les apparences demeure le domaine des Idées, des archétypes et des principes. Aristote, tenant l’Éthique, étend au contraire la main vers l’horizon terrestre, comme pour rappeler que la vérité ne peut s’arracher totalement à l’expérience, à l’observation et à la vie concrète des hommes.
Entre les deux penseurs, Raphaël compose ainsi l’un des plus beaux dialogues de toute l’histoire de l’art occidental. Le ciel et la terre ne s’y combattent pas ; ils cheminent ensemble. La verticalité platonicienne et l’horizontalité aristotélicienne deviennent les deux directions d’une même quête. L’une invite à l’élévation, l’autre à l’incarnation. L’une demande à l’homme de lever les yeux vers ce qui le dépasse, l’autre lui rappelle que toute vérité doit un jour revenir parmi les hommes et prendre forme dans le monde sensible.
Épicure
Le regard maçonnique retrouve ici une tension qui lui est familière. Toute initiation véritable suppose en effet ce double mouvement : s’élever sans déserter la matière, travailler la matière sans perdre le souvenir de la Lumière. Le Temple intérieur ne se construit ni dans la fuite du monde ni dans son seul enfermement matériel, mais dans la recherche d’un équilibre toujours à reprendre entre ce qui descend et ce qui monte, entre l’idéal et l’œuvre, entre la pensée et l’action.
Pythagore et le nombre, grammaire de l’univers
Un peu plus loin, Pythagore nous entraîne vers un autre territoire essentiel : celui du nombre. Penché sur son livre et entouré de disciples, il ne représente pas seulement le mathématicien que l’histoire a retenu, mais l’héritier d’une tradition pour laquelle les nombres constituent une véritable grammaire de l’univers. Avec les pythagoriciens, le nombre cesse d’être uniquement une quantité ; il devient rapport, harmonie, proportion et principe d’intelligibilité. Le monde peut être entendu comme une composition dont les intervalles, les rythmes et les relations révèlent un ordre caché.
C’est ici que la fresque rejoint avec une étonnante profondeur toute la tradition symbolique occidentale.
De l’architecture sacrée médiévale aux spéculations renaissantes sur la proportion, de la musique des sphères aux figures géométriques, une même conviction traverse les siècles : le beau n’est pas seulement ce qui plaît au regard, il est aussi ce qui révèle une juste relation entre les parties. Construire, c’est donc mesurer ; mais mesurer ne signifie pas réduire. Mesurer consiste au contraire à découvrir le rapport qui permettra à chaque élément de trouver sa place dans un ensemble plus vaste.
La Franc-Maçonnerie donnera plus tard à cette intuition une expression particulièrement puissante en faisant de l’équerre, de la règle et du compas non seulement des outils de métier, mais aussi des instruments de connaissance de soi. La pierre brute n’est pas travaillée au hasard. Elle doit être examinée, ajustée, rectifiée. De même, l’homme qui entreprend son travail intérieur découvre peu à peu que la liberté ne consiste pas à abolir toute mesure, mais à apprendre à reconnaître celle qui donne forme à son action.
Euclide et le compas : un savoir qui se transmet
Sur la droite de la fresque, Euclide se penche à son tour vers une figure géométrique tandis que plusieurs jeunes hommes l’entourent avec une attention presque palpable. Il y a dans cette scène quelque chose de profondément émouvant : la connaissance n’y apparaît jamais comme un trésor jalousement conservé, mais comme un geste qui se transmet. Euclide ne proclame pas une vérité du haut d’une chaire ; il trace. Ses disciples observent le mouvement de sa main et suivent la naissance d’une forme.
Pour une chronique intitulée L’Art au compas, difficile de rêver image plus éloquente.
Le compas résume à lui seul une véritable philosophie de la construction. Une pointe demeure fixée au centre tandis que l’autre s’ouvre et parcourt l’espace ; toute la richesse de la figure naît de cette alliance entre stabilité et mouvement. Sans centre, le tracé se disperse ; sans ouverture, il demeure stérile. Le symbole est d’une simplicité presque enfantine et d’une profondeur inépuisable : il faut savoir où l’on se tient pour pouvoir s’ouvrir au monde.
Une communauté de chercheurs aux chemins différents
Autour de ces figures centrales se déploie une humanité intellectuelle d’une extraordinaire diversité.Socrate converse et argumente, fidèle à cette méthode qui consiste moins à enseigner des réponses qu’à faire naître des questions. Diogène s’est allongé sur les marches comme s’il refusait jusque dans son corps les conventions de la cité. Héraclite médite dans une solitude presque mélancolique, et Raphaël lui prête les traits de Michel-Ange, son immense contemporain. Plus loin apparaissent encore Ptolémée, tenant le globe terrestre, et Zarathoustra, porteur d’une sphère céleste, tandis que Raphaël lui-même s’introduit discrètement dans la scène, comme si le peintre reconnaissait à son tour qu’il appartient à cette communauté de chercheurs.
Cette diversité donne à la fresque sa respiration la plus moderne. Personne ne cherche de la même manière. Les uns écrivent, les autres discutent ; certains contemplent, d’autres calculent ; plusieurs enseignent tandis que d’autres apprennent. L’un se retire du monde, l’autre s’y engage ; l’un cherche dans le ciel, l’autre dans la figure géométrique. Pourtant, tous habitent le même espace. Voilà peut-être ce que Raphaël offre de plus précieux à notre regard contemporain : la concorde n’est pas l’uniformité, mais la capacité à faire coexister des chemins différents dans une architecture commune.
La Loge maçonnique repose sur une intuition comparable.
Pythagore
Les Frères et les Sœurs qui s’y rencontrent ne sont pas appelés à penser d’une seule voix, mais à travailler dans un espace symboliquement ordonné où la parole circule, où chacun apprend à écouter avant de répondre et où la différence cesse d’être une menace pour devenir une occasion de déplacement intérieur. Le Temple n’est pas construit parce que tous ses éléments seraient identiques ; il tient précisément parce que les pierres, différentes par leur forme et leur place, participent à une même œuvre.
Les marches de la fresque et l’élévation par degrés
Les marches qui structurent L’École d’Athènes méritent elles aussi d’être regardées. Certains philosophes demeurent au premier plan, d’autres gravissent les degrés, d’autres encore occupent le palier supérieur. Il serait artificiel d’y chercher les grades d’une Franc-Maçonnerie qui n’existe pas encore, mais la symbolique de l’élévation par degrés appartient depuis longtemps aux traditions spirituelles et initiatiques. L’escalier exprime une vérité anthropologique presque universelle : on ne devient pas autre sans déplacement, et tout passage suppose qu’un seuil soit franchi.
Raphaël semble ainsi nous rappeler que la connaissance est moins un état qu’un mouvement. On ne possède pas la vérité comme on possède un objet ; on s’en approche, on la questionne, on gravit quelques marches, parfois on redescend, puis l’on reprend le chemin. C’est précisément cette dynamique qui rapproche si profondément la fresque du travail initiatique. Le véritable savoir ne transforme pas seulement ce que nous savons ; il transforme celui qui cherche.
Voilà pourquoi L’École d’Athènes peut être regardée, cinq siècles après sa création, comme une immense méditation sur le Temple intérieur.
L’École d’Athènes, méditation sur le Temple intérieur
Il ne faut pas lui inventer un ésotérisme qu’elle ne contient pas, ni faire de Raphaël un initié secret dont aucune source ne témoigne. Sa puissance est ailleurs, et elle est infiniment plus féconde : le peintre a réussi à donner une forme visible à l’aventure de l’esprit humain. Dans son architecture idéale, le nombre rencontre la philosophie, la géométrie dialogue avec la métaphysique, la parole répond au silence, le maître se penche vers l’élève et la pensée tout entière devient chantier.
Pour le Franc-Maçon, le message peut alors se formuler sans anachronisme.
Diogène de Sinope
La connaissance ne vaut que si elle construit, la géométrie ne vaut que si elle ordonne, le symbole ne vaut que s’il transforme le regard. Et peut-être est-ce là que le compas de notre chronique rejoint véritablement celui d’Euclide : non pour enfermer le monde dans un cercle, mais pour rappeler que tout cercle suppose un centre et que toute ouverture authentique commence par la recherche de ce point intérieur autour duquel une existence peut enfin trouver sa juste mesure.
Ptolémée, Zoroastre, Raphaël.
Raphaël n’a pas peint un Temple maçonnique ; il a fait quelque chose de plus universel encore : il a représenté l’homme en train d’édifier le Temple de la connaissance. Et devant cette fresque où se croisent Platon, Aristote, Pythagore et Euclide, le Franc-Maçon peut entendre, derrière le silence des pierres et le murmure des philosophes, une invitation qui lui est familière : chercher sans dogmatiser, mesurer sans réduire, construire sans jamais croire l’ouvrage achevé. Car le compas peut tracer tous les cercles du monde ; encore faut-il, avant de l’ouvrir, avoir trouvé son centre.
Samedi 3 octobre 2026, la Maison Maria Deraismes, siège de la Fédération française de l’Ordre Maçonnique Mixte International LE DROIT HUMAIN, accueillait à Paris la conférence publique « Résilience européenne – Comment l’Europe se relève-t-elle de ses crises pour construire son avenir ? », proposée par la Commission Europe de la Fédération française du DROIT HUMAIN sous l’égide de l’Alliance Maçonnique Européenne.
450.fm était présent dans un Grand Temple quasiment plein, tandis que plus d’une cinquantaine de Frères et de Sœurs suivaient simultanément les échanges en webinaire et ne manquèrent pas d’interroger les différents intervenants. Géopolitique, défense, migrations, santé : quatre approches pour une interrogation qui les dépassait toutes, celle d’une Europe appelée non seulement à résister aux crises mais à comprendre ce qu’elle entend préserver, transformer et transmettre.
Il est des lieux qui donnent d’emblée une autre profondeur aux paroles que l’on y prononce.
La Maison Maria Deraismes, au 9 rue Pinel, à Paris dans le 13e arrondissement, appartient incontestablement à ceux-là. 450.fm avait déjà consacré un « Lieu symbolique » à cette maison et à ses vitrines patrimoniales où le mobilier de Maria Deraismes, sa déclaration de principes et son testament philosophique rappellent combien l’histoire maçonnique peut parfois rencontrer l’histoire tout court et contribuer à la déplacer. Ce samedi, l’Europe venait en quelque sorte prendre place sous ce regard. L’événement, officiellement annoncé de 15 heures à 18 heures, était organisé par la Commission Europe de la Fédération française du DROIT HUMAIN et placé sous l’égide de l’Alliance Maçonnique Européenne.
Une Europe interrogée depuis un lieu de mémoire et d’émancipation
Le symbole n’était pas mince. Maria Deraismes appartient à ces personnalités qui refusèrent de considérer les limites de leur temps comme des frontières définitives. Première femme initiée dans une Loge masculine en 1882, elle devait, avec Georges Martin, ouvrir quelques années plus tard la voie à une Franc-Maçonnerie véritablement mixte et internationale. LE DROIT HUMAIN demeure aujourd’hui l’héritier de cette audace fondatrice et revendique une Franc-Maçonnerie humaniste, inclusive, émancipatrice et cosmopolite, présente sur les cinq continents.
On comprendra dès lors que la question européenne ne pouvait être ici réduite à un débat de techniciens sur les institutions de Bruxelles. Elle touchait à quelque chose de beaucoup plus profond : comment continuer à bâtir du commun lorsque les guerres reviennent aux frontières, lorsque les migrations crispent les opinions, lorsque les dépendances industrielles et sanitaires deviennent des instruments de puissance, lorsque la désinformation fragilise les démocraties et que la tentation du repli gagne des sociétés inquiètes ?
Le Grand Temple était quasiment plein et cette affluence disait déjà combien le sujet avait trouvé son public. À cette assistance présente rue Pinel s’ajoutaient plus d’une cinquantaine de Frères et de Sœurs connectés en webinaire. Ils ne furent nullement des spectateurs lointains : leurs questions vinrent régulièrement rejoindre celles posées depuis la salle, donnant à la rencontre cette respiration particulière où la distance technique disparaissait derrière une véritable communauté de réflexion.
Maurice Leduc et Patrick Cauwert
La rencontre se tenait en présence de Maurice Leduc, Grand Maître National de la Fédération française du DROIT HUMAIN, et de Patrick Cauwert, président de l’Alliance Maçonnique Européenne et Grand Maître du Grand Orient de Belgique. Ce dernier avait été porté à la présidence de l’AME quelques semaines auparavant.
Droit Humain Rue Pinel (Paris)
LE DROIT HUMAIN, faire entrer les questions de la cité dans le Temple
Il faut ici rendre hommage à la Fédération française du DROIT HUMAIN et à sa Commission Europe pour avoir su placer au cœur du débat maçonnique l’une des questions majeures de notre temps. Car cette conférence n’avait rien d’un exercice académique destiné à juxtaposer quelques savantes communications. Défense, souveraineté, Outre-mer, immigration, santé, dépendances stratégiques, démocratie : presque tous les grands bouleversements contemporains venaient se croiser sous un mot devenu omniprésent, celui de « résilience ».
C’est l’une des forces du DROIT HUMAIN que de ne jamais considérer le Temple comme un espace retranché du monde.
L’initiation y conserve naturellement sa dimension intérieure, symbolique et rituelle, mais cette transformation de soi n’aurait guère de sens si elle conduisait à détourner le regard de la cité. L’humanisme maçonnique dont se réclame l’Ordre prend précisément sa mesure lorsqu’il accepte d’affronter les complexités du présent sans les enfermer dans des slogans, lorsqu’il confronte les principes universels aux difficultés du réel et lorsqu’il refuse de choisir entre la profondeur initiatique et la responsabilité citoyenne.
Maurice Leduc
C’est dans cet esprit que Maurice Leduc, Grand Maître National de la Fédération française du DROIT HUMAIN, ouvrit la rencontre en souhaitant la bienvenue à une assistance venue particulièrement nombreuse. Après avoir rappelé l’histoire singulière de la Maison Maria Deraismes et cette aventure commencée lorsque Maria Deraismes, initiée en 1882, puis Georges Martin contribuèrent à faire naître en 1893 une Franc-Maçonnerie mixte appelée à devenir l’Ordre Maçonnique Mixte International LE DROIT HUMAIN, il replaça immédiatement la conférence dans les inquiétudes de notre temps. Guerre aux frontières de l’Europe, fragilisation des démocraties et de l’État de droit, multiplication des tensions internationales : autant de défis qui conduisent à s’interroger sur la capacité du continent à affronter les crises des années et peut-être des décennies à venir. Avec une question volontairement ouverte, il invita également à réfléchir à ce qui pourrait constituer à la fois la richesse et la difficulté de l’Europe : cette pluralité d’États souverains qui doivent apprendre à faire œuvre commune. Il remercia enfin chaleureusement Patrick Cauwert, les organisateurs et les quatre intervenants d’avoir accepté de confronter leurs expertises autour d’une problématique dont l’actualité n’avait nul besoin d’être démontrée.
Patrick Cauwert
Patrick Cauwert plaça ensuite très justement le débat sur le terrain de la responsabilité maçonnique. Il ne revient pas aux Francs-Maçons, rappela-t-il en substance, de dicter des solutions politiques, mais leur parole possède une responsabilité particulière lorsqu’il s’agit de rappeler certaines exigences essentielles : liberté de conscience, dignité humaine, démocratie, solidarité, laïcité et refus des discriminations. L’Europe, souligna-t-il, ne saurait être seulement un marché, une monnaie ou une addition de règlements : elle doit demeurer un projet humain dans lequel des femmes et des hommes différents acceptent de construire un avenir commun.
Cette double ouverture donnait le ton de l’après-midi.
Maurice Leduc avait posé l’interrogation devant les vulnérabilités du continent ; Patrick Cauwert en rappelait l’horizon humaniste. Dès lors, la question ne serait jamais seulement : « L’Europe est-elle assez forte ? », mais aussi, et peut-être surtout : « Pour quoi voulons-nous qu’elle le soit ? »
Une animation remarquable, attentive aux paroles comme aux questions
Évelyne Doumbé
Une telle rencontre doit beaucoup à celles et ceux qui la conçoivent, l’organisent et permettent ensuite à la parole de circuler. Il convient donc d’adresser des remerciements particulièrement chaleureux à toute l’équipe de la Commission Europe de la Fédération française du DROIT HUMAIN, dont le travail avait manifestement été préparé avec soin, et de saluer tout particulièrement notre Très Chère Sœur Évelyne Doumbé, qui assura l’animation et la conduite des échanges avec une attention remarquable.
L’exercice était moins simple qu’il n’y paraît
Il fallait faire dialoguer quatre univers intellectuels très différents sans transformer l’après-midi en succession de conférences étanches ; respecter des temps de parole nécessairement contraints sans appauvrir les sujets ; introduire les questions du Temple comme celles venues du webinaire ; relancer les intervenants lorsqu’une précision devenait nécessaire, tout en conservant le fil conducteur de la résilience européenne. Évelyne Doumbé sut accomplir ce travail de médiation avec précision, disponibilité et cette discrétion efficace qui permet à l’animateur de maintenir le rythme sans jamais prendre la place de ceux qu’il invite à s’exprimer.
La rencontre avait d’ailleurs été conçue dans un esprit d’échange très concret : après un propos liminaire de chaque intervenant, le public était invité à prendre part au dialogue, les discussions devant ensuite se prolonger, dans une tonalité plus fraternelle, autour du verre de l’amitié.
C’est aussi cela qui fit la réussite de la rencontre
Les intervenants n’étaient pas venus déposer des certitudes devant un auditoire silencieux. Ils furent interrogés, parfois poussés jusque dans les zones les plus sensibles de leurs analyses, et les questions du public constituèrent une véritable seconde respiration de chaque séquence.
Les Outre-mer : lorsque la périphérie révèle le centre
Le premier regard fut celui de Fred Constant, professeur des universités, haut fonctionnaire et ancien ambassadeur, appelé à interroger le rôle géopolitique des Outre-mer européens. Avant d’entrer dans le vif du sujet, il donna de la résilience une définition particulièrement féconde : la capacité d’une organisation à encaisser un choc, à y faire face mais surtout à s’en relever avec une autonomie renforcée.
Fred Constant
Cette précision sémantique n’était pas anodine. La résilience ne consiste donc pas simplement à remettre debout ce qui est tombé ; elle suppose qu’une transformation ait eu lieu. Pour le Franc-Maçon, habitué à penser le passage, l’épreuve et la reconstruction, l’écho symbolique paraît presque naturel : ce qui ressort intact d’une crise n’en a peut-être rien appris.
Fred Constant invita ensuite l’auditoire à regarder une carte européenne beaucoup plus vaste que celle que nous gardons communément en tête. Le Groenland et ses minerais critiques, les routes maritimes que le bouleversement climatique peut modifier, la Guyane et le Centre spatial de Kourou, les ressources océaniques, la biodiversité et l’immensité des espaces maritimes replacent les territoires ultramarins au centre d’enjeux stratégiques que leur éloignement géographique avait longtemps contribué à dissimuler.
Dans cette perspective, la Guyane devient par exemple une composante de la souveraineté spatiale européenne, tandis que le Groenland cristallise à lui seul ressources minérales, routes arctiques, environnement et compétition des puissances. L’Europe découvre que certaines de ses marges sont peut-être, en réalité, quelques-uns de ses centres stratégiques.
Les premières questions du public portèrent logiquement sur l’exploitation des ressources sous-marines, le permafrost et les conséquences environnementales de l’accès aux richesses du sous-sol. Une interrogation venue de la visioconférence porta également sur la réponse européenne en cas de menace contre un territoire ultramarin. Les périphéries avaient cessé, en quelques minutes, d’être périphériques.
De l’Europe protégée à l’Europe résiliente
Avec le colonel Nicolas Meunier, la réflexion entra dans un domaine où le vocabulaire de la résilience prend aujourd’hui une gravité nouvelle. Le retour de la guerre de haute intensité sur le continent européen a brutalement refermé la parenthèse durant laquelle nos sociétés pouvaient imaginer la paix comme l’état presque naturel de l’Europe.
Colonel Nicolas Meunier
La défense, montra-t-il, ne saurait pourtant être limitée au militaire. Déplacer des hommes et des matériels suppose des routes, des ponts, des voies ferrées, des réseaux électriques, des télécommunications, une industrie, des infrastructures numériques et des chaînes logistiques capables de résister aux perturbations. La frontière entre résilience civile et résilience militaire devient ainsi particulièrement poreuse.
Le colonel Meunier insista notamment sur la protection européenne des infrastructures critiques, sur la profondeur industrielle nécessaire dans une guerre de haute intensité, mais également sur les difficultés résultant encore de la fragmentation des matériels européens. Il évoqua aussi la recherche d’une meilleure « mobilité militaire » à travers le continent, condition indispensable d’une capacité de réaction crédible.
L’un des points les plus intéressants fut toutefois celui où le propos militaire rejoignit le civique. Une société résiliente ne protège pas seulement ses centrales, ses hôpitaux, ses voies ferrées ou ses systèmes informatiques ; elle doit également préserver l’intégrité de son débat démocratique. Les ingérences numériques étrangères, les attaques informationnelles et la manipulation par les réseaux sociaux sont devenues elles aussi des armes susceptibles de fragiliser une société sans qu’un seul char n’ait franchi ses frontières.
Pour le Maçon, l’avertissement prend un relief singulier.
Que devient la liberté de conscience si les moyens de la former sont continuellement contaminés par la manipulation ? La défense de la cité rejoint alors l’exercice du discernement, et la vieille exigence initiatique consistant à séparer, examiner, confronter et comprendre retrouve une actualité presque brûlante.
Catherine Wihtol de Wenden
Les migrations, miroir des contradictions européennes
La troisième intervention, confiée à Catherine Wihtol de Wenden, politiste, juriste et directrice de recherche émérite au CNRS, porta sur les migrations, sujet où les passions politiques ont souvent tendance à précéder l’analyse.
Elle rappela combien les mouvements migratoires appartiennent depuis longtemps à l’histoire européenne et combien les transformations démographiques, économiques et géopolitiques obligent désormais les sociétés européennes à regarder une réalité qu’elles peinent encore à reconnaître pleinement : l’Europe est devenue un continent d’immigration et d’installation, tout en continuant souvent à se penser comme si cette évolution n’avait pas eu lieu.
Flux migratoires
Ce paradoxe traverse nombre de politiques nationales. Des gouvernements peuvent tenir des discours extrêmement restrictifs tout en organisant parallèlement l’arrivée ou la régularisation de travailleurs devenus indispensables dans certains secteurs. Derrière les proclamations demeure donc une réalité faite de vieillissement démographique, de besoins économiques, de mobilité et de profondes inégalités dans l’accès au déplacement.
La question migratoire constitue également une épreuve de solidarité entre Européens eux-mêmes. Le poids supporté par les États méditerranéens, la persistance de certaines logiques issues du règlement de Dublin et l’externalisation d’une part croissante du contrôle des frontières nourrissent des tensions entre pays du Nord et du Sud.
Une question particulièrement précise venue du webinaire porta ainsi sur le Pacte européen sur la migration et l’asile : corrige-t-il réellement les déséquilibres anciens ou institutionnalise-t-il surtout davantage la dissuasion et l’externalisation ? Là encore, la conférence prenait tout son sens : la résilience ne peut être seulement le moyen de protéger ce qui existe ; elle oblige à se demander si ce que l’on protège demeure conforme aux valeurs dont on se réclame.
La santé : lorsque la solidarité devient souveraineté
La dernière intervention, celle du docteur Catherine Amalric, ancienne députée européenne et pharmacien des hôpitaux, montra peut-être avec la plus grande évidence combien les frontières nationales deviennent insuffisantes dès lors que le risque change d’échelle.
Docteur Catherine Amalric
La santé, expliqua-t-elle, appartient désormais pleinement à la géopolitique. Le médicament peut devenir une arme de puissance et de dépendance comme l’énergie ou l’armement, et la crise sanitaire a révélé brutalement les vulnérabilités européennes en matière d’approvisionnement, de production et de coordination.
La pandémie de Covid-19 constitue à cet égard un cas presque exemplaire de résilience. Elle commença par dévoiler une impréparation manifeste et une coordination insuffisante entre les États, avant de provoquer une réaction commune : transferts de patients, coopération transfrontalière, achats conjoints de vaccins, renforcement des structures européennes et mise en place de nouveaux instruments destinés à préparer les crises futures.
Ce passage de la vulnérabilité à la coopération résume à lui seul une grande partie de l’après-midi. La crise révèle la faiblesse, mais elle peut aussi contraindre à inventer ce que le temps ordinaire n’avait pas permis de construire.
UE évolution des compromis
Une question du public sur les systèmes de protection sociale montra cependant immédiatement les limites de l’intégration européenne : la santé demeure très largement liée aux souverainetés nationales, alors même que les malades, les virus, les médicaments, la recherche scientifique et les pénuries ignorent largement ces frontières.
La solidarité, pierre d’angle de la résilience
Lorsque vint le temps de conclure, les différentes voies empruntées durant l’après-midi finirent par converger. Que serait une Europe véritablement résiliente ? Comment éviter que l’accent légitimement placé sur la sécurité et la défense militaire ne relègue à l’arrière-plan la résilience sociale, sanitaire, démocratique ou civile ?
Un mot s’imposa : solidarité. Mais pas la solidarité comme formule rituelle ou déclaration généreuse. Une solidarité transformée en politiques tangibles, en institutions, en coopération effective et en capacité de décider ensemble lorsque l’épreuve survient. L’un des intervenants le formula clairement : plus l’Union parviendra à convertir cette valeur en politique commune réelle, plus sa résilience sera forte.
C’est sans doute là que cette rencontre organisée par le DROIT HUMAIN prenait sa véritable dimension maçonnique.
La Fraternité n’est pas seulement le sentiment agréable d’appartenir à une communauté ; elle constitue une discipline du lien. Elle demande de reconnaître que la vulnérabilité de l’autre finit toujours, d’une manière ou d’une autre, par devenir la nôtre et qu’un édifice dont une partie se fissure ne peut longtemps prétendre que le reste de la construction demeure intact.
De Maria Deraismes à l’Europe : poursuivre le Temple inachevé
Il y avait enfin quelque chose de profondément juste à terminer cette réflexion dans la Maison qui porte le nom de Maria Deraismes. Le DROIT HUMAIN rappelle d’elle cette parole : « Je vous laisse le Temple inachevé, poursuivez, entre ses Colonnes, le Droit de l’Humanité. » Toute l’après-midi semblait pouvoir être relue à la lumière de cette injonction. Le Temple reste inachevé parce que l’humanité elle-même demeure en devenir. L’Europe également. La considérer comme une œuvre achevée reviendrait à la condamner à l’immobilité au moment même où les crises obligent à tout repenser : ses dépendances, sa défense, ses solidarités, sa démographie, son rapport aux migrations, sa souveraineté sanitaire et jusqu’à sa capacité à préserver l’espace démocratique.
Anne Amis
Les organisateurs invitèrent d’ailleurs les participants à ne pas laisser les réflexions entendues enfermées entre les murs du Temple mais à les porter au-dehors, afin que chacun devienne à son tour témoin et vecteur de cette prise de conscience. Notre TCS Anne Amis, communicante du DROIT HUMAIN, précise que la conférence a été enregistrée et sa mise à disposition sur la chaîne YouTube et le site public de la Fédération française du DROIT HUMAIN à l’issue de la rencontre.
Patrick Cauwert
Il faut donc remercier sincèrement Maurice Leduc, Patrick Cauwert, la Commission Europe, l’ensemble des organisateurs et bénévoles, les quatre intervenants, ainsi que notre Très Chère Sœur Évelyne Doumbé, dont l’animation attentive et maîtrisée contribua très largement à la qualité des échanges. Il faut aussi féliciter le DROIT HUMAIN d’avoir choisi d’ouvrir aussi largement ses portes à une problématique qui se situe au cœur des interrogations contemporaines, démontrant une nouvelle fois que le travail initiatique ne saurait être dissocié du souci de l’Homme et du devenir de la cité.
Car la résilience, finalement, n’est peut-être pas l’art de reconstruire obstinément ce qui existait avant le choc. Elle est cette capacité plus exigeante qui consiste à traverser l’épreuve, à en recevoir l’enseignement et à bâtir autrement. Ce que le Franc-Maçon apprend symboliquement de la pierre, l’Europe doit aujourd’hui l’apprendre de ses crises : toute construction appelée à durer exige que l’on sache reconnaître ses failles, reprendre l’ouvrage et poursuivre, inlassablement, le Temple inachevé.
Trois ans après la rupture qui l’avait jeté dans la nuit, David Roha rouvre le cahier où il écrivait pour ne pas sombrer et converse avec l’homme qu’il fut. Des heures miroirs au silence de la méditation, des cascades d’Ouzoud à la carte tracée le 29 août 2023, son récit accompagne la lente conversion d’une douleur en ouvrage, tandis que la foi reçue dans l’enfance élargit son territoire sans se renier. Sans que le mot de Franc-Maçonnerie y soit jamais écrit, le livre travaille avec ses outils, du maillet au compas, jusqu’à une Pierre Polie qui ne serait plus un état mais une vigilance. Reste à savoir dans quel édifice cette pierre est appelée à prendre place.
Screenshot
Deux hommes séparés par trois années
Jean de la Croix
Le cahier dormait au fond d’un tiroir, et celui qui l’en retire n’est plus tout à fait celui qui l’a noirci durant des nuits presque sans sommeil, le téléphone à portée de main. Toute la singularité de l’ouvrage tient à ce dispositif. David Roha se refuse à corriger l’homme qu’il était et chemine à ses côtés, sachant désormais qu’une nuit, même lorsqu’elle paraît sans fin, « possède un autre côté ». Cette « nuit noire de l’âme », selon l’expression héritée de Jean de la Croix, s’ouvre sur un déni dont il donne l’image la plus parlante, celle d’un homme qui avait « installé des meubles dans une pièce dont les fondations tremblaient encore ». Suivent la fissure, la quête fébrile des signes, le séjour marocain qui renverse la posture, l’examen patient des blessures et le retour à un ordinaire redevenu habitable. Venu à l’écriture par nécessité plus que par vocation, l’auteur se décrit comme un homme de méthodes et de concepts qui mettait ses savoirs au service d’une tâche résumée en trois verbes, « comprendre, accompagner, transmettre », mais « presque toujours tourné vers l’extérieur ». Élevé dans la tradition juive, père tenu debout par l’amour qu’il porte à ses enfants, il signe un récit de seuil et laisse entendre qu’une transmission adossée à la progression de la Pierre Brute vers la Pierre Polie « viendrait plus tard ».
Le contrôle avait changé de costume
Carl Gustav Jung
La première moitié du récit suit un homme qui interroge tout ce qui passe à sa portée. Heures miroirs, plaques d’immatriculation, chansons, numérologie, cartes, pierres et fréquences sonores deviennent tour à tour des portes, et la découverte de Carl Gustav Jung donne à cette quête une grammaire, celle de la synchronicité. Une plaque portant le nombre 174 suivi des lettres H et Z conduit le chercheur vers les fréquences, puis jusqu’aux chakras. Le mérite de David Roha tient à la lucidité avec laquelle il regarde sa propre fébrilité. Il reconnaît qu’il demandait aux cartes la certitude qu’il exigeait naguère des faits, et que « le contrôle avait changé de costume ».
Il en tire une leçon qui dépasse son histoire, tout outil, même spirituel, peut nourrir les mêmes blessures. S’y ajoute une règle de méthode, selon laquelle un ressenti renseigne d’abord sur celui qui l’éprouve avant de dire quoi que ce soit de l’ordre du monde. Cette probité honore le livre et en marque aussi la limite.
Lise Bourbeau
En suspendant la question du vrai, le récit n’examine pas des propositions dont les vertus alléguées n’ont reçu aucune validation scientifique, qu’il s’agisse de fréquences présentées comme des soins ou de la grille des blessures de l’auteure québécoise Lise Bourbeau, que la psychologie clinique n’a jamais faite sienne. La page du carnet reproduite en fac-similé porte d’ailleurs les mots « dette karmique », que le regard posé trois ans plus tard ne commente pas. Le lecteur en détresse n’aura pas toujours la distance que David Roha a conquise.
La prière m’avait appris à parler
La foi traverse le livre comme une basse continue. David Roha n’est pas devenu spirituel par dépit amoureux, et ce qui se transforme en lui relève de la géographie de sa foi. « Je n’abandonnais pas Dieu », écrit-il, avant d’ajouter qu’il agrandissait le territoire où il le cherchait. Une maxime reçue dans le judaïsme, « Fais, et tu comprendras ensuite », écho du naassé vénichma du Sinaï (Exode 24, 7), devient ainsi « Expérimente, et tu valideras ». Le glissement est considérable, puisqu’il substitue à l’obéissance qui précède l’intelligence une validation par l’expérience personnelle, avec la liberté et le risque qu’elle comporte.
guématrie
Les nombres gardent pourtant la trace de l’héritage. Le 26, choisi jusque sur sa plaque d’immatriculation, renvoie à la valeur numérique du Tétragramme, et le lecteur familier de la guématrie ajoutera ce que le texte ne dit pas. En hébreu, ahava, l’amour, et ehad, l’un, valent chacun treize, si bien que les deux treize de la chambre 1313 de Marrakech, que le narrateur rapportait à l’amour, donnent ensemble le nombre du Nom. La méditation achève ce mouvement. À l’élan de la prière, qui part de soi et se tourne vers Dieu, succède la disponibilité de celui qui reçoit, et le croyant constate que la prière lui avait appris à parler quand la méditation lui apprenait à écouter. Le paradoxe mérite d’être relevé, car la prière centrale de sa tradition commence par « Écoute, Israël ». Le franc-maçon y reconnaîtra la discipline de l’apprenti, dont le silence est une école de l’écoute, et cette découverte que le silence du dehors rend audible la violence du bruit intérieur.
Essaouira
Essaouira fut le vent, Ouzoud l’eau, l’Atlas la pierre
Le cœur battant du livre se situe à Marrakech, le 14 août 2023. Une étoile verte à cinq branches y attend partout le voyageur, celle du drapeau chérifien, que le dahir du 17 novembre 1915 désignait comme le « sceau de Salomon à cinq branches ».
Cascades_d’Ouzoud
L’homme qui cherchait son étoile la découvre ainsi placée sous le nom du roi bâtisseur, et l’initié songera à l’Étoile flamboyante qui se révèle au Compagnon. Pour la première fois, le voyageur renonce à tout conduire. Il relit son séjour comme une expérience alchimique, entre le vent d’Essaouira, l’eau d’Ouzoud, la pierre de l’Atlas et une chaleur où couvait presque le feu, et quiconque a connu le cabinet de réflexion puis les voyages de sa réception y retrouvera les purifications par les quatre éléments. Devant la cascade qui « ne négociait pas avec la gravité », il comprend que l’eau change de niveau sans disparaître, et découvre qu’« au fond d’un puits, il reste au-dessus de soi un cercle de ciel ».
Alfred_Korzybski
La vieille injonction Visita interiora terrae ne dit pas autre chose, puisque c’est en descendant et en se rectifiant que se découvre la pierre cachée. Le 29 août, les phrases ne lui suffisent plus et il trace une carte où l’étoile trouve sa place.
Vitriol-basil_valentin Visita interiora terrae
Invoquant Alfred Korzybski, il rappelle que la carte n’est pas le territoire, et comprend qu’en revenant dix fois aux mêmes questions, il travaillait en spirale. Peu après, le 8 septembre 2023, le séisme d’Al Haouz fait près de trois mille morts. David Roha refuse d’y voir un signe qui lui aurait été adressé, car la catastrophe appartient d’abord à ceux qui l’ont subie. Dans un livre si attentif aux coïncidences, cette retenue dit sa droiture.
Un compas ne ferme pas, il trace
Les outils du bâtisseur prennent alors la parole, nommés un à un sans que leur atelier le soit jamais. La Pierre Brute demeure, avec ses angles et ses réflexes anciens, mais les chocs changent sa texture selon la manière dont ils sont reçus. La « géométrie des opposés », ces cases noires et blanches que tout initié reconnaît sous ses pas, enseigne à l’homme du cahier à regarder la ligne qui les sépare, puis les nuances que la pensée binaire dérobe.
Mal compris, il sent la vie poser une « équerre silencieuse contre la pierre », chargée de vérifier si la leçon comprise peut aussi être vécue. Face aux blessures, le maillet donne la force, tandis que le ciseau, qui n’a guère de force propre, tire son efficacité de sa précision, image exacte du discernement qui conduit l’énergie de la souffrance là où le travail doit se faire. Plutôt que de frapper toute sa personne, il apprend à nommer ce qui parle en lui, le rejet, l’abandon, la trahison ou l’injustice, en se souvenant qu’« une aspérité n’est pas toute la pierre ». La règle mesure le temps, à la manière de l’instrument de vingt-quatre pouces des rituels anglais qui figure les heures du jour, et rappelle que le coup juste dépend aussi de son heure. Le compas, enfin, nourrit l’une des plus belles pages du livre. « Un compas ne ferme pas », observe l’auteur, puisque l’instrument détermine une mesure et ne trace de cercle qu’à partir d’un point fixe. Durant des mois, David Roha avait planté cette pointe dans le regard d’une autre. Reprendre sa place revient à la replacer en soi. La tradition confie au compas la garde des bornes qui contiennent les passions, et le livre en fait la science d’une juste distance qui permet de pardonner sans revenir et d’aimer sans avoir à se quitter.
La Pierre Polie n’est pas un état
L’ouvrage culmine dans une méditation sur l’élévation, qui commence par une descente et passe par une mort et une renaissance symboliques, la mort de ce que l’ego avait bâti pour se protéger et la naissance d’« un homme en travail ».
La Pierre Polie cesse d’être une arrivée pour devenir une vigilance qui regarde, vérifie, ajuste. Le temple que l’auteur habite désormais est, dit-il, « moins certain, mais plus habitable ». Cette sobriété fait la valeur du livre, comme son refus de glorifier la souffrance ou de proclamer que tout arrive pour une raison. « La conscience acquise ne devrait pas devenir un tribunal, mais une responsabilité », écrit-il, et la maxime vaut pour toute Loge où l’ancien se croirait permis de mépriser l’apprenti qu’il a été. Une réserve demeure, que le livre appelle de lui-même. Travailler la pierre, rappelle-t-il, consiste à l’ajuster jusqu’à ce qu’elle trouve sa place « dans une construction plus vaste ». L’image passe, et le récit revient à la place de l’homme dans sa propre vie. La traversée reste une rencontre « de moi vers moi », où autrui apparaît surtout comme blessure à comprendre, présence consolante ou lien dont il faut régler la distance. La fraternité et la cité demeurent hors champ, et la paix, érigée en boussole, n’est guère confrontée aux engagements qui obligent parfois à la troubler. L’écriture, avec ses phrases brèves posées comme des versets, trouve souvent la justesse du souffle, mais ses retours d’images et de questions engendrent quelque monotonie, et le vocabulaire de l’alignement ou du lâcher-prise trahit par endroits la langue du développement personnel.
Le dernier mot revient à l’étoile. Celui qui la cherchait au fond de sa nuit l’a reconnue partout dans Marrakech, puis l’a dessinée au cœur de sa carte. Dans nos ateliers pourtant, l’Étoile flamboyante ne brille pour personne en particulier, et chacun y apprend qu’une pierre, si bien polie soit-elle, attend encore le mur qui lui donnera son sens. Ce livre sincère ouvre alors une question qui le prolonge. Lorsque nous avons appris à perdre sans être perdus, à quelle œuvre commune, et aux côtés de qui, consentons-nous à offrir la pierre que nous sommes devenus ?
L’Homme qui cherchait son étoile – Récit d’une traversée intérieure, David Roha – Auto-édition, 2026, 132 pages, 17,90 €/ Disponible ICI
Non, le bonheur ne se décrète pas, et la Franc-Maçonnerie ne prétend pas en posséder la formule. Pourtant, elle propose depuis trois siècles une méthode singulière pour apprendre à mieux se connaître, à rencontrer l’autre et à donner du sens à son existence. Vendredi 9 octobre 2026, à Rennes, Thomas Denicourt, ancien Grand Maître Général de l’Ordre Initiatique et Traditionnel de l’Art Royal (OITAR), invitera le public à découvrir cette aventure humaine et spirituelle lors d’une conférence gratuite intitulée « La Franc-Maçonnerie, un art de vivre et une science du bonheur ».
Et si le bonheur s’apprenait ?
Dans une société où l’accélération permanente, l’incertitude et les fractures humaines semblent parfois dicter leur loi, la question du bonheur retrouve une singulière actualité. Non celui que promettent les marchands de bien-être, les recettes de développement personnel ou les injonctions contemporaines à la réussite, mais un bonheur plus exigeant, patiemment construit, qui naîtrait de la connaissance de soi, du dialogue avec autrui et de l’accord progressivement recherché entre la pensée et l’action.
C’est cette perspective qu’explorera, le vendredi 9 octobre prochain à Rennes, Thomas Denicourt, à l’occasion d’une conférence publique organisée autour de l’Ordre Initiatique et Traditionnel de l’Art Royal, avec notamment la Loge rennaise « La Pierre Levée », dans le cadre d’une initiative réunissant des Loges de l’Ouest – Saint-Malo et Nantes.
Le thème choisi, « La Franc-Maçonnerie, un art de vivre et une science du bonheur », possède une profondeur philosophique qui mérite d’être soulignée, car il suggère que la démarche initiatique ne relève ni d’une simple appartenance associative ni d’une accumulation de connaissances symboliques, mais d’un véritable apprentissage de l’existence.
Depuis Aristote, qui associait l’accomplissement humain à l’exercice de la vertu, jusqu’à Spinoza, pour lequel la joie accompagne l’accroissement de notre puissance d’agir, la philosophie occidentale n’a cessé d’interroger les conditions d’une vie bonne. La Franc-Maçonnerie apporte à cette interrogation une réponse particulière : elle ne se contente pas de réfléchir au bonheur, elle propose de travailler sur soi pour en découvrir les conditions intérieures.
Thomas Denicourt, une expérience initiatique à partager
Âgé de 51 ans, initié à 26 ans, Thomas Denicourt possède un parcours maçonnique qui lui permet d’aborder cette question avec le recul de l’expérience et la familiarité d’une longue pratique.
Thomas Denicourt Ancien Grand Maître Général de l’OITAR
AncienGrand Maître Général de l’OITAR, il a accompagné une fraternité maçonnique dont la vocation consiste à faire vivre une tradition initiatique fondée sur le symbolisme, la transmission et la liberté de conscience.
Il décrit notamment la Franc-Maçonnerie comme « un monde de calme, sans enjeu autre que d’apprendre et de s’enrichir spirituellement et intellectuellement ».
Cette définition possède une force particulière dans une époque dominée par la compétition, les rapports de pouvoir et la recherche permanente de résultats mesurables. Elle rappelle que le Temple maçonnique peut constituer un espace où la valeur d’un individu ne dépend ni de sa fortune, ni de sa position sociale, ni de son influence, mais de sa capacité à travailler sur lui-même et à reconnaître l’humanité de celui qui chemine à ses côtés.
La rencontre rennaise permettra ainsi de découvrir une Franc-Maçonnerie qui ne cherche pas d’abord à convaincre, mais à expliquer ce qu’elle propose, comment elle fonctionne et pourquoi des femmes et des hommes choisissent aujourd’hui encore de s’engager dans une démarche initiatique.
L’OITAR, une certaine idée de la liberté initiatique
Fondé en 1974, l’Ordre Initiatique et Traditionnel de l’Art Royal occupe une place originale dans le paysage maçonnique français.
Fraternité mixte, accueillant femmes et hommes, l’OITAR se définit comme adogmatique et rassemble des Loges souveraines autour d’un même cheminement rituel, celui du Rite Opératif de Salomon.
Ce rite, élaboré dans la seconde moitié du XXᵉ siècle, puise dans les traditions symboliques de la Franc-Maçonnerie tout en proposant une architecture initiatique spécifique. Il met particulièrement l’accent sur la participation de chacun, l’expérience vécue du rituel et la transformation progressive de l’être humain.
Sa démarche renoue avec une intuition fondamentale de l’Art Royal : le véritable chantier n’est pas seulement celui de la construction matérielle, mais celui de l’édification intérieure.
La pierre brute, l’équerre, le compas et les outils du bâtisseur cessent alors d’être de simples objets de représentation pour devenir les supports d’une réflexion vivante sur nos comportements, nos limites et nos possibilités de perfectionnement.
L’OITAR défend également une conception exigeante de la liberté de conscience, refusant d’imposer à ses membres une doctrine politique ou religieuse. Cette position ne signifie nullement l’absence de valeurs, puisqu’elle repose sur la fraternité, la responsabilité individuelle, la recherche de vérité et le combat contre l’ignorance, l’intolérance et le fanatisme.
Une science du bonheur qui ne promet aucune recette
L’expression « science du bonheur » pourrait surprendre celles et ceux qui découvrent la Franc-Maçonnerie, tant elle paraît éloignée du vocabulaire habituel des sociétés initiatiques.
Il ne s’agit pourtant ni d’une science expérimentale ni d’une promesse de félicité garantie, mais plutôt d’un savoir-faire existentiel, d’une connaissance patiemment éprouvée à travers les relations humaines, le travail symbolique et l’exercice de la réflexion.
Le bonheur maçonnique, s’il existe, ne saurait être confondu avec une satisfaction permanente ou une fuite devant les difficultés du monde. Il pourrait résider dans cette aptitude à accueillir l’incertitude sans renoncer à chercher, à reconnaître ses imperfections sans céder au découragement, à rencontrer des convictions différentes sans transformer la divergence en hostilité.
Le rituel, la parole réglée, le silence, l’écoute et la transmission deviennent alors autant d’instruments d’une pédagogie de la liberté intérieure.
Dans cette perspective, l’initiation ne délivre aucune vérité définitive et ne dispense personne de ses responsabilités. Elle apprend plutôt à questionner ses certitudes et à transformer le rapport que chacun entretient avec lui-même, avec les autres et avec le monde.
À Rennes, un lieu chargé d’histoire pour parler de transmission
Le choix du Jeu de Paume, au 12, rue Saint-Louis, ajoute à cette rencontre une dimension patrimoniale particulièrement intéressante.
Cet édifice rennais, dont les origines remontent au début du XVIIᵉ siècle, conserve la mémoire d’un espace autrefois consacré au jeu de paume, avant de connaître plusieurs transformations, notamment religieuses puis institutionnelles. Aujourd’hui réhabilité en lieu de rencontres et d’activités culturelles, il témoigne à sa manière de la permanence des lieux et de leur capacité à recevoir des usages nouveaux.
La salle Pélican accueillera ainsi une conférence consacrée à une tradition qui, elle aussi, revendique la nécessité de transmettre sans figer et de renouveler sans renier.
Cette rencontre s’adresse aussi bien aux personnes qui souhaitent comprendre ce qu’est réellement la Franc-Maçonnerie qu’aux initiés désireux de découvrir les particularités du Rite Opératif de Salomon et la démarche proposée par l’OITAR.
La conférence sera suivie d’un échange avec le public, puis d’un moment de convivialité, offrant à chacun la possibilité de prolonger librement la réflexion.
Le bonheur comme une œuvre à construire
Le bonheur comme une œuvre à construire
Il est une leçon que le Franc-Maçon découvre progressivement au fil de son cheminement : aucune pierre ne devient parfaitement cubique par la seule volonté de celui qui la travaille, et nul édifice ne s’élève durablement sans patience, persévérance et coopération.
Ainsi en va-t-il peut-être du bonheur, moins proche d’un état à conquérir que d’une œuvre à poursuivre, toujours inachevée, toujours perfectible, dont la beauté réside précisément dans l’effort consenti pour lui donner forme.
En ouvrant les portes du dialogue à Rennes, l’OITAR rappelle que la Franc-Maçonnerie ne vaut pas seulement par la richesse de ses traditions, mais par sa capacité à proposer une manière d’habiter le monde plus consciente, plus libre et plus fraternelle.
Car la plus belle promesse de l’Art Royal n’est peut-être pas de nous apprendre à être heureux, mais de nous aider à devenir des êtres capables de rendre le bonheur davantage possible, pour eux-mêmes comme pour les autres.
Informations pratiques
Conférence : « La Franc-Maçonnerie, un art de vivre et une science du bonheur » / Intervenant : Thomas Denicourt, ancien Grand Maître Général de l’Ordre Initiatique et Traditionnel de l’Art Royal (2023-2026) /
Date : vendredi 9 octobre 2026, à 19 h / Lieu : Le Jeu de Paume – Salle Pélican, 12, rue Saint-Louis, 35000 Rennes / Contact : Le Jeu de Paume contact@jeudepaumerennes.fr / 02 21 02 22 40 / Organisation : rencontre portée par des Loges maçonniques de l’Ouest, avec la participation de la Loge « La Pierre Levée » de l’OITAR / Entrée : gratuite, ouverte au public / Déroulement : conférence, échanges avec la salle et moment de convivialité. Fin prévue avant 23 h.
De notre confrère italien expartibus.it – Par Rosmunda Cristiano
Quand une citation erronée dit malgré elle une vérité initiatique
Il est une phrase qui circule depuis des années dans les milieux maçonniques et ésotériques, attribuée à saint Augustin : « la conscience est comme un puits sans fond ». Je l’ai vue citée des dizaines de fois, dans des planches, des publications, des articles. J’ai bien failli l’employer moi-même, avant de vérifier. Elle n’existe pas. Du moins pas dans les termes où elle circule.
Ce qu’Augustin écrit réellement, au livre X des Confessions, concerne la mémoire, et non la conscience :
Grande est cette puissance de la mémoire, trop grande, un sanctuaire vaste, infini. Qui en a jamais atteint le fond ?
Vue de la Lumière depuis le fond d’un puits
Un puits qui ne touche pas le fond, oui, mais c’est le dépôt de ce que nous avons vécu, non le jugement que nous en portons.
La conscience, pour Augustin, est autre chose : c’est ce qui advient lorsque nous descendons dans ce dépôt et que nous l’interrogeons. Elle n’est pas le puits. Elle est le geste de s’y laisser descendre.
J’aurais pu corriger la citation en une ligne et passer à autre chose. Mais une erreur qui se répète pendant des années, dans des milliers de bouches différentes, n’est généralement pas un accident : c’est un symptôme. Elle dit quelque chose de vrai, simplement par la mauvaise porte.
Si la mémoire est un puits sans fond et si la conscience est ce qui naît en l’interrogeant, alors la conscience hérite de cette même profondeur, non par emprunt lexical, mais par parenté directe.
Il n’existe pas de conscience sans quelque chose dont se souvenir, sans un fond, réel ou supposé, à l’aune duquel se mesurer. Celui qui a inventé la phrase erronée avait compris la bonne chose et l’a accrochée au mauvais substantif.
Cela arrive plus souvent que nous ne voudrions l’admettre : nous gardons la conclusion et perdons le raisonnement qui nous y avait conduits.
Descendre avant de s’élever
Dans la Tradition initiatique, ce mouvement porte un nom précis : la descente avant l’élévation.
Le Cabinet de Réflexion et le V.I.T.R.I.O.L.
Celui qui entre en Loge en fait l’expérience dès le premier pas, dans le Cabinet de Réflexion, avant même le serment, dans l’obscurité, seul, face à un crâne, pour y rédiger son testament philosophique.
Ce n’est pas un rite conçu pour effrayer. C’est la mise en pratique exacte de ce qu’Augustin formulait en termes théologiques :
Noli foras ire, in teipsum redi ; in interiore homine habitat veritas. Ne va pas au-dehors, rentre en toi-même ; c’est dans l’homme intérieur qu’habite la vérité.
Ce n’est pas un hasard si cette phrase, tirée du De vera religione, figure parmi les plus citées dans le monde initiatique : elle dit, en une ligne, ce que le rite met en scène dans le silence.
La tradition alchimique a condensé le même principe dans un acronyme que tout franc-maçon rencontre au premier degré : V.I.T.R.I.O.L., Visita Interiora Terrae Rectificando Invenies Occultum Lapidem, « visite l’intérieur de la terre et, en rectifiant, tu trouveras la pierre cachée ». Descente avant découverte, une fois encore.
Et il vaut la peine de s’arrêter sur un détail qui se perd facilement : le verbe n’est pas « trouve », c’est rectificando invenies, tu trouveras en rectifiant.
Le puits initiatique de la Quinta da Regaleira, à Sintra (Portugal)
La pierre n’est pas déjà là, prête, attendant seulement d’être ramassée. On la trouve en se corrigeant soi-même pendant que l’on descend.
Le fond ne se voit pas d’en haut, et rien ne dit que, lorsqu’on le touche, il s’agisse vraiment d’un fond. Ce pourrait n’être que le point jusqu’où l’on est disposé, pour l’instant, à aller. Ce qui signifie que la descente suivante ira plus profond, non parce que le puits aura changé, mais parce que nous aurons changé.
Une profondeur qui n’appartient à personne
Il est une autre chose que l’étymologie elle-même suggère, et qu’il vaut la peine de ne pas laisser tomber.
Con-scientia, c’est savoir-avec, savoir-ensemble. Non une possession privée que chacun tiendrait enfermée dans son propre puits personnel, isolé des autres puits.
Dans la chaîne d’union, ce n’est pas un détail philologique : c’est la raison même pour laquelle le travail sur soi se fait en Loge et non seul dans une pièce.
La descente est individuelle, personne ne peut descendre à notre place, mais le critère avec lequel nous jugeons ce que nous trouvons, la mesure, la rectification dont parle le V.I.T.R.I.O.L., se forme dans la confrontation avec ceux qui travaillent à nos côtés.
Un puits sans fond creusé dans une solitude totale risque de n’être qu’un trou dans le sol, bon seulement à refléter celui qui s’y penche. Le travail rituel existe, entre autres choses, pour empêcher que la profondeur ne devienne narcissisme.
Ce principe n’appartient ni à un seul territoire ni à une seule tradition.
Portrait de Socrate, marbre romain du Ier siècle
Le daïmôn de Socrate, cette voix intérieure qui ne lui disait jamais quoi faire, seulement quoi ne pas faire, naît dans l’Athènes classique et nous est parvenu à travers Platon et Xénophon.
Il y a aussi les rites oraculaires du monde grec, où celui qui consultait l’oracle devait d’abord descendre physiquement, dans des grottes, des antres, des lieux souterrains, pour recevoir une réponse que personne ne maîtrisait entièrement, pas même l’oracle.
Toute civilisation qui a pris l’intériorité au sérieux a fini par l’imaginer comme un lieu que l’on atteint en descendant, jamais comme une surface que l’on observe du dehors.
Parthénope, sirène fondatrice de Naples
Naples, où je travaille en Loge, possède sa propre version de ce schéma : le mythe antique de la frontière entre les vivants et les morts, le seuil au-delà duquel les règles ordinaires du monde visible cessent de valoir. Mais ce n’est qu’une des nombreuses variations possibles sur le même thème.
Chaque Orient, chaque territoire, chaque tradition a probablement son propre puits, son propre seuil, son propre lieu où la géographie se fait métaphore.
La question n’est pas de savoir quel puits est le plus authentique ou le plus ancien. La question est qu’aucun d’entre nous, dans aucun Orient d’Italie, ne peut se dire dispensé de descendre dans le sien.
L’aiguillon, non la consolation
C’est ici que j’en viens à la raison pour laquelle cette citation, même corrigée dans son origine, me semble être un aiguillon plutôt qu’une consolation.
Si la mémoire, et avec elle la conscience, n’a pas de fond, alors aucun examen de soi n’est jamais vraiment achevé. Il n’existe aucun point où l’on puisse dire : j’ai fini, j’ai compris tout ce que je devais comprendre de moi-même.
Celui qui travaille en Loge le sait, ou devrait le savoir : chaque grade ne clôt pas un compte, il le rouvre à un niveau plus profond. Celui qui croit avoir touché le fond de sa propre conscience n’a tout simplement pas creusé assez.
Il existe une tentation, dans ce genre de réflexion, de conclure par des paroles rassurantes : la lumière au fond du puits, la vérité qui tôt ou tard récompense celui qui cherche. Je ne crois pas que ce soit honnête, et je ne crois pas non plus que ce soit utile.
Le puits d’Augustin ne promet rien. Il dit seulement qu’il est grand, trop grand, et que personne n’en a jamais atteint le fond. Ce n’est pas un défaut du puits.
C’est la raison de continuer à descendre, non parce qu’au fond quelque chose nous attendrait, mais parce que le geste même de descendre est déjà travail.
Et le travail, pour nous, ne peut pas s’arrêter à l’acte symbolique.
Mes Frères et mes Sœurs : ce que nous remontons du puits, une intuition juste, une erreur reconnue, un préjugé démonté, vaut à la mesure de ce que nous en faisons fructifier hors de la Loge, non à la mesure de ce que nous en racontons à l’intérieur.
La con-scientia ne s’épuise pas dans le savoir-avec d’une tenue. Elle se mesure à la manière dont nous traitons ceux qui travaillent, ceux qui vivent à nos côtés, ceux qui n’ont jamais franchi une porte initiatique et n’en ont nul besoin pour être traités avec justice.
Le puits n’a pas de fond parce que le travail sur soi, s’il est pris au sérieux, ne finit jamais. Mais c’est précisément pour cela qu’il ne peut pas rester un exercice privé d’introspection, aussi élégant que stérile.
Si nous descendons et que nous ne changeons rien à notre manière de vivre, de travailler, d’être avec les autres, nous n’avons fait que creuser un trou.
Le bon travail, au fond, n’est jamais celui qui referme le puits. C’est celui qui y retourne et qui, chaque fois, en rapporte quelque chose dont faire bon usage.
Le samedi 14 novembre 2026, le Grand Collège des Rites Écossais du Grand Orient de France consacrera au Temple Groussier une journée entière aux « déclinaisons maçonniques du noachisme ».
Des Old Charges à la Maçonnerie d’Adoption, des Mariniers de l’Arche Royale aux 21ᵉ et 22ᵉ degrés du Rite Écossais Ancien Accepté, historiens, chercheurs et praticiens des rites suivront les traces de Noé dans l’imaginaire, les légendes et les rituels maçonniques. Un colloque ouvert dès le grade d’Apprenti, dont l’accès est gratuit et dont les actes pourront être retirés sur place pour 10 €.
Que vient donc faire Noé chez les francs-maçons ?
La question pourrait presque surprendre tant l’imaginaire maçonnique semble d’abord ordonné autour de la pierre, du chantier, du Temple de Salomon et, pour le grade de Maître, de la figure d’Hiram. Pourtant, en remontant vers les couches les plus anciennes de la culture maçonnique, Noé apparaît, disparaît, se transforme, cède parfois la place à d’autres héros tout en laissant derrière lui des traces suffisamment nombreuses pour qu’une journée entière puisse aujourd’hui leur être consacrée.
C’est précisément l’ambition du colloque organisé par le Grand Collège des Rites Écossais – Grand Orient de France, qui entend moins étudier Noé pour lui-même que sa réception maçonnique, depuis les Old Charges médiévales jusqu’aux tableaux de Loge du début du XIXᵉ siècle, sans oublier certains rites et grades dans lesquels son héritage symbolique reste encore vivant.
Dominique Jardin
Dominique Jardin : « Trois originalités plus une »
Dominique Jardin donnera dès l’ouverture la clef de cette journée avec une formule qui en dit beaucoup : « Trois originalités plus une ».
La première tient au choix même de Noé. Pourquoi consacrer un colloque maçonnique à celui que l’imaginaire collectif associe avant tout au Déluge et à l’Arche ? Parce que Noé appartient à une strate très ancienne de l’univers maçonnique. Le Manuscrit Graham de 1726, notamment, permet de le considérer comme une sorte de préfiguration d’Hiram, un « pré-Hiram », alors que le grade de Maître et la légende hiramique ne s’imposeront que progressivement.
La seconde originalité réside dans l’ouverture du colloque dès le grade d’Apprenti, choix qui pourrait surprendre pour une journée organisée par une juridiction de hauts grades. Dominique Jardin va jusqu’à suggérer que la matinée aurait pu s’intituler « Noé chez les bleus ».
Derrière cette ouverture apparaît une conviction : la culture maçonnique, l’histoire des rites et la connaissance des textes anciens ne constituent pas un supplément réservé aux degrés les plus élevés, mais un patrimoine qui peut nourrir dès les premiers pas la compréhension de la démarche initiatique.
La troisième originalité sera celle de la pluralité des regards : plusieurs rites, plusieurs sensibilités, plusieurs disciplines et plusieurs traditions maçonniques dialogueront au cours de la journée. Quant à la « plus une », elle tient à la publication immédiate des actes, disponibles dès la fin du colloque.
Dominique Jardin ouvre la réflexion sur les enjeux du noachisme
À 9 h 10, Dominique Jardin, M.A.S.C. du REAA au GODF, ouvrira les travaux avec « Les enjeux du noachisme maçonnique ». Il posera d’emblée la question de la place du Déluge et de Noé dans l’histoire longue des représentations occidentales. Jusqu’à la fin du XVIIᵉ siècle, rappelle-t-il, la Bible est encore lue comme une source historique, et le Déluge constitue une véritable seconde origine du monde. L’Arche peut alors être interprétée comme un espace de sauvegarde, de passage et de recommencement, jusqu’à devenir symboliquement un prototype du Temple.
Lorsque la réalité historique du Déluge cesse progressivement d’être admise, le récit devient disponible pour une autre lecture : celle du mythe et de la métaphore. La maçonnerie spéculative peut alors se l’approprier et lui conférer une fécondité nouvelle.
Dominique Jardin ouvrira également une interrogation essentielle sur l’universalisme. Avec Noé, la terre est symboliquement redistribuée entre Sem, Cham et Japhet, tandis que la colombe et le rameau d’olivier annoncent la paix retrouvée. Le récit noachique devient ainsi l’un des lieux possibles où penser une humanité commune, en amont des séparations religieuses, nationales ou culturelles.
Myriam Jacquemier : pourquoi choisir Noé pour construire un mythe ?
À 9 h 45, Myriam Jacquemier, spécialiste de la littérature de la Renaissance à l’université de Toulon et membre du Droit Humain, interviendra sur « Le choix de Noé pour construire un mythe ».
Cette intervention permettra de replacer le personnage dans l’horizon intellectuel de la Renaissance et des conflits religieux. Le noachisme a en effet pu être pensé comme une remontée vers une religion première, antérieure aux divisions confessionnelles, susceptible d’offrir un terrain commun à l’humanité. Durant les guerres de Religion, cette recherche prend même une portée politique : revenir symboliquement en amont des religions qui s’affrontent, c’est imaginer la possibilité d’un universalisme antérieur aux déchirures.
Laurent Ségalini : Noé, architecte et proto-Hiram ?
À 10 h 30, Laurent Ségalini, historien, docteur en anthropologie, conservateur du Musée de la franc-maçonnerie et de la bibliothèque du Grand Orient de France, abordera une question particulièrement stimulante : « Noé, architecte et “Père tombé” : un proto ou para-Hiram ? »
La formulation elle-même invite à regarder autrement la constitution progressive du légendaire maçonnique. Avant que la figure d’Hiram ne domine le troisième grade, d’autres récits ont pu occuper ou préparer le terrain initiatique. Étudier Noé permet ainsi de retrouver un temps où les grandes figures symboliques de la Franc-Maçonnerie n’étaient pas encore distribuées selon l’ordonnancement qui nous paraît aujourd’hui familier.
Gaël Meigniez : Nemrod, autre figure des origines
À 11 h 15, Gaël Meigniez, professeur émérite à Aix-Marseille Université, auteur de nombreux travaux publiés notamment dans Renaissance Traditionnelle et ancien membre du GODF et de la GLMF, consacrera son intervention à « Nemrod, fondateur du noachisme ».
Avec Nemrod apparaît une autre grande figure biblique de la construction et des commencements, inséparable de l’imaginaire de Babel. La matinée permettra ainsi de relier plusieurs motifs fondateurs – Déluge, Arche, transmission des savoirs, construction, Babel – avant de pénétrer, après la pause, dans leurs déclinaisons proprement rituelles.
Françoise Moreillon et Evelyne Grimal-Richard : Noé au Rite d’Adoption
À 13 h 30, Françoise Moreillon, spécialiste du Rite d’Adoption, membre de la Loge de recherche Bathilde Vérité de la GLFF et de la Loge Cosmos, interviendra aux côtés d’Evelyne Grimal-Richard, présidente de l’Aréopage de recherche Mnémosyne du Suprême Conseil Féminin de France, autour du Rite d’Adoption.
Cette séquence revêt un intérêt tout particulier puisque la Loge Cosmos est présentée comme la seule Loge au monde continuant à pratiquer la Maçonnerie d’Adoption dans sa fidélité aux textes du XVIIIᵉ siècle. Elle témoigne ainsi de la persistance concrète du patrimoine noachique dans une pratique rituelle toujours vivante.
Richard A. : les Mariniers de l’Arche Royale
À 14 h 15, Richard A., spécialiste des rites de la maçonnerie anglo-saxonne et particulièrement des Nautoniers-Mariniers de l’Arche Royale, présentera « Les Mariniers de l’Arche Royale ».
Ici, le symbole de l’Arche cesse presque d’être une simple référence iconographique pour devenir l’espace même d’une expérience rituelle. Il rappelle combien le mythe, en Franc-Maçonnerie, ne prend toute sa force que lorsqu’il n’est plus seulement raconté ou étudié mais rejoué et réactualisé dans le rite.
Dominique Jardin : le REAA et les 21ᵉ et 22ᵉ degrés
Dominique Jardin reprendra la parole à 15 h pour examiner « Le R.E.A.A. et le noachisme », à travers l’exemple des 21ᵉ et 22ᵉ degrés. Spécialiste des tableaux de Loge et président de l’Aréopage de recherche Sources, il montrera notamment comment l’iconographie permet de suivre la survivance, la transformation et parfois le déplacement de motifs noachiques dans les hauts grades.
Cette persistance est essentielle car, lorsque Noé est progressivement concurrencé par Hiram, certains hauts grades deviennent en quelque sorte un conservatoire de traditions et de motifs plus anciens. Dominique Jardin relève ainsi que les savoirs antédiluviens, les colonnes de transmission et l’Arche continuent à irriguer des systèmes symboliques dans lesquels l’initiation se présente aussi comme une remontée vers les origines.
Jean-Noël Amadei : la République universelle comme horizon ?
À 15 h 45, Jean-Noël Amadei, pratiquant le 5ᵉ Ordre du Rite Français et membre de la Loge de recherche La République Universelle du GODF, posera l’une des questions les plus directement contemporaines du colloque : « La République universelle, horizon du noachisme ? »
La boucle rejoindra alors l’interrogation posée dès le matin : peut-on lire dans le noachisme une préfiguration symbolique d’un universalisme capable de rassembler des hommes que les appartenances particulières tendent à séparer ? Derrière l’exégèse des textes anciens se profile ainsi une interrogation politique et fraternelle très actuelle.
Christian Confortini
Guillaume Trichard
Christian Confortini et Guillaume Trichard pour clore la journée
À 16 h 30, Christian Confortini, Très Puissant Souverain Grand Commandeur du Grand Collège des Rites Écossais, présentera les conclusions de cette journée. À 16 h 45, Guillaume Trichard, Grand Maître du Grand Orient de France, prendra à son tour la parole pour clôturer le colloque. Flyer Noachisme
Cette présence souligne l’importance accordée à la transmission de la culture maçonnique et à la connaissance des rites, de leur histoire et de leur patrimoine. Elle donne également tout son sens à l’ouverture du colloque dès le grade d’Apprenti : ce qui est ici transmis ne relève pas d’une curiosité réservée aux seuls spécialistes, mais d’une mémoire commune.
L’Arche comme matrice de transmission
Parmi les images les plus suggestives étudiées par Dominique Jardin figure celle du Parfait Maçon du XVIIIᵉ siècle, où les colonnes chargées de conserver les connaissances antédiluviennes côtoient l’Arche. Sa formule résume admirablement cette rencontre : « Noé tient loge dans l’Arche ! »
L’Arche devient alors bien davantage que le véhicule d’un salut biblique. Elle est un conservatoire de mémoire, un lieu de passage entre deux mondes et, peut-être, une image du travail initiatique lui-même : préserver ce qui doit l’être, traverser le chaos et transmettre suffisamment pour que la construction puisse recommencer.
Après le Déluge, que reconstruire ?
Le noachisme pourrait sembler appartenir à quelque recoin érudit de l’histoire maçonnique. Il touche pourtant à une question extraordinairement familière à l’initié : que sauve-t-on lorsque le monde ancien disparaît, et que faisons-nous ensuite de ce qui a été sauvé ?
Noé n’est pas seulement celui qui survit au Déluge. Il reçoit surtout la tâche de recommencer. L’Arche n’est pas une destination : elle est un passage entre un monde défait et un monde qu’il reste à reconstruire.
C’est peut-être là que cette journée prendra son sens le plus profondément maçonnique. Le patrimoine des rites ne vaut pas parce qu’il serait ancien, secret ou prestigieux, mais parce qu’il permet à chaque génération de reprendre une interrogation laissée inachevée par les précédentes.
Dominique Jardin le formule finalement avec une grande simplicité : le noachisme appartient au patrimoine culturel de tous les francs-maçons, et ce patrimoine est en lui-même un enjeu de partage et de fraternité.
Après tout, le véritable secret de l’Arche n’est peut-être pas ce qu’elle a emporté avec elle, mais ce qu’elle nous oblige encore, plusieurs millénaires plus tard, à transmettre.
Informations pratiques
Le colloque « Les déclinaisons maçonniques du noachisme » aura lieu samedi 14 novembre 2026, de 9 h à 16 h 45, au Temple Groussier – Hôtel du Grand Orient de France, rue Cadet à Paris. Il est ouvert dès le grade d’Apprenti.
L’accès au colloque est gratuit.
Les participants qui verseront 10 € pour les actes du colloque recevront ceux-ci directement sur place, à l’issue de la journée. Cette disponibilité immédiate constitue précisément la quatrième originalité soulignée par Dominique Jardin : les communications entendues au fil de la journée pourront ainsi être prolongées par leur lecture et leur étude dès le retour chez soi.
L’automne précoce étend déjà sa brume ocre et ses teintes mélancoliques sur les boulevards haussmanniens. En ce mois de rentrée, la capitale vibre au rythme des fiacres, des débats politiques agités et de la fraîcheur humide qui commence à mordre les gorges au petit matin.
Assis à la terrasse feutrée d’un grand café du boulevard des Capucines, le docteur Batson savoure un bol de café chaud tout en feuilletant le journal du jour.
À ses côtés, son inséparable ami et détective, Berlock, observe la foule d’un regard perçant, l’esprit déjà en éveil. Entre deux gorgées, les deux hommes devisent des dernières actualités de la IIIe République naissante, des théories scientifiques qui agitent l’Académie et des sombres affaires criminelles qui font la une des feuilles de chou.
Le malaise d’Agricol Perdiguier sur le pavé parisien
Soudain, au milieu du tumulte de la rue, une quinte de toux rauque et déchirante fend l’agitation ambiante. À quelques pas de leur table, un homme d’un certain âge s’effondre lourdement sur le pavé mouillé.
C’est Agricol Perdiguier. Victime de sa bronchite chronique et d’une santé depuis longtemps usée par les luttes et les épreuves de sa vie d’ancien compagnon et député, il gît à terre, haletant, crachant le sang dans un souffle court et douloureux.
Sans hésiter, le docteur Batson s’élance pour lui porter les premiers secours, bientôt secondé par Berlock qui écarte les curieux d’un geste autoritaire.
Après avoir stabilisé tant bien que mal le vieil homme et l’avoir aidé à reprendre ses esprits, les deux amis hèlent une calèche de louage. Ils y installent délicatement le malade grelottant et le raccompagnent, au rythme régulier des sabots sur le pavé parisien, jusqu’à son modeste domicile pour veiller à ce qu’il reçoive les soins que son état réclame d’urgence.
Agricol Perdiguier habite à Paris, dans le 12ᵉ arrondissement, au 38 de la rue Traversière, où il tient une petite librairie-école.
Batson, aidant le vieillard à s’asseoir, arrivé chez lui :
« Allez, l’ancien, respirez doucement, on n’est pas pressés, sauf vos bronches, elles, elles ont l’air très pressées de sortir. »
Berlock, épiant la pièce d’un œil : Une librairie, des cahiers de chansons empilés jusqu’au plafond, une odeur de colle et de vieux papier :
Et cette toux, monsieur, qui n’est pas d’hier. Vous toussez « ajouta Berlock » comme quelqu’un qui discute avec ses poumons depuis vingt ans sans jamais obtenir gain de cause.
Perdiguier, souriant malgré tout, en leur offrant un café :
« Je vous remercie, messieurs. Comme vous le voyez, je tiens cette librairie-école près de la gare de Lyon, dans le 12ᵉ, mais la situation matérielle est très difficile… pour ne pas dire dans la misère, ou carrément ruiné. Le café, en revanche, est offert : c’est bien la seule chose qui ne me coûte rien à donner. »
Berlock puisant dans sa fantastique mémoire qu’il appelle son palais mental :
« Je crois savoir que vous publiez une brochure politique, Que devient, que deviendra la France ? …ce qui prouve que votre plume, elle, se porte mieux que vos bronches. »
Perdiguier : « L’une use l’encre, l’autre use l’air. Je dois d’ailleurs assister, ce 1ᵉʳ novembre, à la fête patronale des compagnons tailleurs de pierre de Liberté. Cette présence m’est indispensable pour garder encore un pied dans les milieux compagnonniques… même quand on n’a plus que ce pied-là de solide. »
Il ajoute : « Vous savez que cette année est née la « Fédération Compagnonnique », placée sous le patronage des « Trois Fondateurs », dont je suis l’une des figures tutélaires… même si je ne suis plus, hélas, un animateur de premier plan. On me garde comme on garde un vieux portrait : on le dépoussière pour les grandes occasions. »
Une ordonnance de médecin de 1874
Batson : « Je vous propose un traitement, car si la bronchite peut n’être qu’une inflammation catarrhale des bronches, un « rhume » qui a mal tourné, elle peut aussi devenir sérieuse si elle gagne les petites bronches ou le parenchyme pulmonaire. Même si on a abandonné aujourd’hui l’héritage hippocratique, grâce à des méthodes plus « modernes » comme l’auscultation au stéthoscope de Laennec, notions d’hyperhémie ou de congestion, nos moyens restent limités. Enfin, limités, disons… prudents. Voici votre ordonnance : repos absolu, alimentation légère, boissons chaudes, pas de froid, pas de fumée ni de poussière…et j’ajouterai : pas de discours politiques de plus de dix minutes, ça fatigue les bronches autant que les auditoires. »
Le docteur Batson ajouta : « On peut appliquer des ventouses sèches, en grand nombre, sur le thorax et le dos, deux fois par jour, pour « détourner le mouvement fluxionnaire » et diminuer l’hyperhémie pulmonaire et vous ressemblerez un peu à une carte du Tour de France, mais c’est pour la bonne cause. Des cataplasmes sinapisés à la moutarde, et des enveloppements humides du thorax seront utiles… Si la toux avait été sèche, quinteuse, fatigante, j’aurais prescrit des antitussifs à base d’opiacés comme du sirop de codéine, ou chlorhydrate de morphine à faibles doses. Mais comme l’expectoration est un peu abondante, j’utiliserai plutôt l’ipéca comme expectorant. »
Perdiguier : « Je pratique déjà les inhalations, avec des mélanges d’eucalyptol, de menthol, parfois d’autres essences balsamiques. »
Berlock : « Je vous conseille, moi, des toniques et des stimulants : quinquina, vin, un peu d’alcool… dans l’idée de « relever l’état général » et de soutenir le cœur. »
Batson, un sourcil levé : « Berlock, votre ordonnance ressemble surtout à la carte des vins d’une bonne auberge. »
Berlock, imperturbable : « La médecine et la gastronomie, docteur, se rejoignent plus souvent qu’on ne le pense. »
Batson : « Dans Le Progrès médical, on indique pour les affections respiratoires « Surtout le repos le plus absolu. Quand l’inflammation sera dissipée, on administrera si besoin est de la digitaline et la cicutine. Mais je reviendrai dans quelques jours, si vous le voulez… et si vos poumons n’ont pas d’objection. »
Une semaine plus tard, 38 rue Traversière
Berlock et le docteur Batson, comme prévu, rendent visite à Perdiguier. Celui-ci va mieux, et Berlock a apporté de quoi manger sur le pouce : saucisson, pain, viennoiseries, jambon. Il s’installe sur une petite table avec trois verres.
Batson, regardant le saucisson : « Berlock, vous avez soigné cet homme avec plus de charcuterie que moi avec toute ma pharmacopée. »
Berlock : « La charcuterie, docteur, a ceci d’avantageux qu’elle ne se trompe jamais de diagnostic. »
Perdiguier, riant, puis toussant, puis riant encore :
« Je vous dois beaucoup, messieurs… Ne serait-ce que ce jambon. »
Perdiguier face à la Commune de 1871
Berlock : « Sans être curieux, et Dieu sait que je le suis toujours un peu, que s’est-il réellement passé en 1871 de votre côté ? »
Perdiguier, redevenant grave :
« Au printemps 1871, une partie des francs-maçons parisiens cherche à jouer les médiateurs entre la Commune et le gouvernement de Versailles. Après un premier « Manifeste de la Franc-Maçonnerie » le 8 avril, appelant à l’arrêt des combats, un cortège massif de frères se déroule le 29 avril, bannières déployées sur les barricades. Le 30 avril est créée la « Fédération des francs-maçons et des compagnons », qui publie un manifeste commun appelant à la conciliation et à la revendication sociale.
Manifeste des maçons
Dans ce climat, moi, compagnon menuisier du Devoir de Liberté « Avignonnais la Vertu », ancien député de 1848, franc-maçon depuis 1846, on me sollicite pour rallier les compagnons à ce mouvement et contresigner des appels. Je refuse. Je raconte tout cela dans Patriotisme et Modération, en 1871. »
Batson : « Et pourquoi ce refus ? »
Perdiguier : « Parce que, selon moi, les francs-maçons, en prenant les armes et en se rangeant du côté de la Commune, se jetaient dans la politique et la guerre civile… ce qui était contraire, à mes yeux, aux statuts maçonniques comme aux règles compagnonniques. »
Perdiguier réfléchit un moment :
« Je ne contestais pas la liberté politique des individus. Au contraire : mon raisonnement était précisément que chacun pouvait, comme individu, choisir son camp… mais que le corps maçonnique ou compagnonnique ne devait pas devenir, lui, un acteur politique ou militaire. »
(Note du narrateur : c’est une distinction essentielle pour comprendre sa position et qui explique sans doute pourquoi sa mémoire est devenue ambiguë après sa mort : figure majeure du mouvement ouvrier et compagnonnique, mais en délicatesse avec une partie de la mémoire républicaine qui se construira ensuite. La question : faut-il que les autorités maçonniques orientent le vote de chaque maçon à chaque élection, reste, on le sait, toujours d’actualité.)
Batson : « Vous tenez toujours cette position aujourd’hui ? »
Perdiguier : « Plus que jamais. On m’avait demandé en 1871 lors de la commune de Paris de » convoquer tous les compagnons de Paris, ceux du Devoir comme ceux de la Liberté », pour qu’ils rejoignent la grande manifestation maçonnique. J’avais répondu que je m’en garderais bien car dès lors qu’on répand le Manifeste de la Commune et qu’on se prépare à prendre les armes en sa faveur, on sort de la conciliation pour entrer dans » la politique et la guerre civile ». C’était grave, et défendu par les statuts des francs-maçons comme par ceux des compagnons et les Constitutions d’Anderson de 1723 étaient déjà bien claires là-dessus… »
« …Pour moi, chaque individu est libre de suivre son penchant, mais comme corps, nous ne devions pas sortir de nos anciennes règles. Je désapprouvais donc radicalement. »
Berlock, qui n’a raté ni le café ni le saucisson, entre deux bouchées :
« Un homme qui refuse de mêler la truelle à la politique…voilà qui a dû faire des émules. »
Pardiguier : « C’est donc dans cette logique qu’intervient mon attaque publique du 25 avril contre le Manifeste de la Commune, que je considère comme un texte engageant la maçonnerie et le compagnonnage dans un conflit politique et militaire, contrairement à leurs règlements qui proscrivent tout engagement collectif d’ordre politique ou religieux. »
Agricol Perdiguier
Batson : « D’ailleurs, le Grand Orient vous donnera raison et après 1871, il désapprouvera l’action des frères ayant voulu engager l’Ordre du côté de la Commune, les loges maçonniques ne devant pas, selon lui, entraîner l’Ordre entier dans une guerre civile. »
Perdiguier : « Les sociétés compagnonniques, de leur côté, se définissaient comme des associations professionnelles et morales, interdisant en chambre les débats politiques et religieux, pour éviter la division entre membres, ouvriers et patrons, de sensibilités différentes. Je reste républicain, mais avec l’idée d’une défense stricte de la vocation non politique des institutions initiatiques et corporatives auxquelles j’appartiens. »
Berlock, se resservant un verre :
« Voilà un principe aussi solide que rare, monsieur Perdiguier… presque aussi rare que ce saucisson, dont il ne reste malheureusement plus grand-chose. »
Batson : « Nous allons vous laisser vous reposer. Nous repasserons dans quelques jours. »
Quelques jours plus tard
Perdiguier : « On vante partout, monsieur Berlock, votre extraordinaire mémoire. Si cela ne vous gêne pas, je vais vous conter mon histoire. Vous servirez de témoin historique et fiable… Je suis né le 3 décembre 1805 à Morières-lès-Avignon, près d’Avignon… comme vous, docteur Batson, provençal de souche. »
Batson, la main sur le cœur : « Ah, un pays d’Avignon ! Enfin quelqu’un qui comprend qu’un bon accent vaut toutes les ordonnances du monde. »
Berlock : « Une mémoire, monsieur Perdiguier, ne vaut que si on lui donne matière à travailler. Je vous écoute…et je n’oublierai rien, c’est à la fois mon talent et ma malédiction. »
Batson : « Vous naissez donc l’année d’Austerlitz et de Trafalgar. Une année qui n’a pas fait dans la demi-mesure, comme vous, apparemment. »
Perdiguier : « Mon enfance est marquée tragiquement par la Restauration. En 1815, mon père, Pierre, ex-capitaine des armées de la République, condamné à mort, doit s’exiler en toute hâte et ma mère, Catherine Gounin, après avoir été molestée, manque être jetée en prison. Moi-même, âgé de dix ans, je suis traité de bonapartiste, de républicain, de petit brigand, et maltraité en conséquence… un CV bien chargé pour un enfant qui ne savait pas encore lire… »
Perdiguier
Tableau de compagnon
Du compagnon reçu au compagnon fini : le Tour de France
« À l’issue d’un parcours scolaire très sommaire tout juste de quoi lire, écrire et compter, j’entre chez les Compagnons d’Avignon en 1823 pour apprendre le dessin technique, l’art du trait. Je participe à la restauration des menuiseries de Notre-Dame-des-Doms. »
« En 1823, je deviens « affilié » chez les Compagnons du Devoir de Liberté. Cela me permet de commencer, en avril 1824, mon premier Tour de France, qui dure cinquante-deux mois et me mène de Marseille à Nîmes, puis à Montpellier, où je suis fait « compagnon reçu » sous le nom d’Avignonnais la Vertu, puis de Béziers à Bordeaux, enfin de Nantes à Chartres, où je deviens » compagnon fini ». Cinquante-deux mois de marche, messieurs… Berlock, vous qui déduisez tout d’une chaussure, imaginez l’état des miennes. »
Berlock, avec un sourire en coin :
« À en juger par vos mains, monsieur, et par votre démarche encore alerte malgré vos soixante-huit ans, je dirais que vos chaussures ont beaucoup plus souffert que vous. »
Perdiguier poursuit… imperturbable :
« Je gagne Lyon, où je suis placé à la tête de la » Société » comme premier compagnon, puis dignitaire. Dans ces villes, je découvre hélas le combat fratricide des différentes sociétés de compagnonnage, reflet des conflits de cette époque. Je reviens enfin à Morières en 1828. »
Batson : « Ce compagnonnage me rappelle un peu les études médicales : on marche, on souffre, on se dispute avec les collègues, et à la fin, si on a de la chance, on obtient un titre qui impressionne les voisins. »
Perdiguier : « Oui, mais c’est surtout un système de transmission des savoir-faire artisanaux fondé sur le Tour de France avec un perfectionnement itinérant, et le chef-d’œuvre, examen de passage. Il forme à la fois l’homme de métier et la personne sociale, avec des rites d’initiation codifiés. »
Agricol Perdiguier
(Note du rédacteur : jusqu’à la loi Waldeck-Rousseau de 1884 autorisant les syndicats, les compagnonnages constituaient la seule forme d’association de défense des ouvriers. Ils organisaient grèves, mises en interdit, caisses de solidarité et de retraite. Les historiens comptent environ 200 000 compagnons en France dans la première moitié du siècle.)
Le portrait en pied de Perdiguier, le représente sur le fond d’un paysage aisément reconnaissable : le pont amputé sur le Rhône et la Cité des Papes, rappelant l’origine vauclusienne de Perdiguier. Par un effet prononcé de perspective, aussi haut que le cyprès qui encadre l’image à gauche, le grand homme du tour de France domine des épaules et de la tête cette capitale papale et cité d’histoire. Au centre exact du tableau, il pose en habit de gala – frac, gilet, haut-de-forme, gants blancs, chaussures cirées – et arbore les symboles du compagnon : la canne et l’écharpe. Son visage peint à gros traits n’est pas très ressemblant, ou plutôt il ressemble à beaucoup d’hommes dans la force de l’âge portant, à l’instar de l’empereur, la moustache et le bouc.
Berlock : « Les compagnons s’apportent une assistance mutuelle avec un soutien moral et financier en cas de maladie, d’accident ou de vieillesse. »
Batson : « Une mutuelle avant l’heure, en somme. Je vois qu’on n’a rien inventé, en médecine comme ailleurs. »
Perdiguier : « Le compagnonnage structurait une communauté soudée par des valeurs de fraternité, honneur, entraide et des symboles avec un surnom rituel, canne, boucles d’oreille… et des récits légendaires. C’était aussi un facteur d’émancipation et de nombreux compagnons participèrent à la révolution de 1848 et à la Commune de 1871. »
Berlock : « Mais la révolution industrielle, la machine, l’autorisation des syndicats et le chemin de fer ont considérablement réduit le mouvement. C’est dans ce contexte de division et de rivalités que se situent les conflits entre des figures comme vous et le Bayonnais le Flambeau du Trait. »
Perdiguier : « J’avais compris très tôt l’inutilité des conflits entre compagnons de différents devoirs. En 1833, je reviens à Paris, où j’épouse Lise, couturière, en 1836. Pour faire passer mes idées sur « l’indispensable réunification », je compose nombre de chansons, réunies en cahiers, distribuées gratuitement à travers la France. Je complète mon éducation en lisant les poètes, le théâtre de Voltaire. »
Eugène Sue
Le Livre du Compagnonnage et l’amitié de George Sand
« En 1840, mon Livre du Compagnonnage, le premier écrit sur les compagnons et par un compagnon, attire l’attention d’intellectuels comme Eugène Sue et George Sand. J’y décris les différents devoirs compagnonniques, je dénonce leur manque de fraternité, et je propose de moderniser les structures, de développer le rôle de société de secours mutuel et de formation professionnelle. J’entretiens dès lors une correspondance suivie avec Victor Hugo, Lamartine, et d’autres écrivains et hommes politiques. »
Berlock : « Excusez du peu…mais ce livre excite la jalousie. La même année, en mars, vous devez accepter le défi du « Bayonnais le Flambeau du Trait », un provocateur, pour un concours de trait qui est la partie de la géométrie descriptive appliquée à la coupe du bois. »
Perdiguier assez fier : « Et j’en sors vainqueur, haut la main. »
Batson : « Voilà bien la seule bagarre, monsieur, où l’on gagne avec une équerre plutôt qu’avec les poings. »
Perdiguier : « Un succès qui m’encourage à poursuivre dans l’enseignement des techniques auprès de mes jeunes compagnons… sans me soucier de leur appartenance. »
Batson : « Dans votre Biographie et réflexions diverses, que mon père m’a fait lire enfant, vous expliquez : « Livrez-vous à toute étude qui puisse vous éclairer et vous inspirer l’amour de vos frères. Formez-lui sa bibliothèque parce que le peuple aime la poésie…et vous deviendrez savants, et vos compatriotes diront de chacun de vous : Voilà un homme auquel le Tour de France n’a pas été inutile ! »
Perdiguier : « Bonne mémoire, docteur, mais malade des yeux, blessé à la main, je dus abandonner l’établi et me consacrer désormais à l’enseignement du trait. Passionné par le livre et par l’écriture, j’ouvris à Paris, dans le Faubourg Saint-Antoine, une librairie où j’enseignais. Ce magasin fut fréquenté par Gambetta, Jules Ferry, entre autres. Je connaissais et citais, parmi les anciens, Socrate, Platon, Aristote et… Machiavel… celui-là, on le lit surtout pour savoir ce qu’il ne faut pas faire, et j’admirais, chez les modernes, aussi bien Chateaubriand que Victor Hugo, Eugène Sue que George Sand. »
Batson : « Ah, la dame de Nohant… elle fut conquise par vos idées de compagnon, et vous a invité chez elle. »*
cf B et B avec georges sand
Perdiguier : « Grâce à moi, elle découvrit les pratiques du compagnonnage, et elle m’a fait part de sa fierté concernant ses compagnons devenus écrivains, à l’exemple du serrurier Pierre Moreau et de son ami Adolphe Boyer, l’imprimeur.
Berlock avec sa mémoire encyclopédique :
« C’est Pierre Moreau qui comprit l’erreur des ouvriers qui, sur le Tour de France, se querellaient et se battaient à mort lorsqu’ils appartenaient à des sociétés rivales. Plus encore, à l’intérieur de la même société, les plus anciens, les compagnons rançonnaient les jeunes apprentis. Moreau, aspirant du Devoir, ne chercha pas à se faire recevoir compagnon. Mais il rêvait d’un autre compagnonnage, où il n’y aurait plus de » mystères » et qui ne serait pas le soutien de » l’édifice vermoulu et croulant du monopole ».
Perdiguier : « c’est lui qui après notre désaccord initial là-dessus m’a finalement convaincu… Mais je suis resté en désaccord avec son opinion jugeant insuffisants et inefficaces les écrits émanant » d’écrivains courageux et dévoués », mais qui vivaient loin des ouvriers. » Pour connaître ceci, écrivait-il, il faut être ouvrier. C’est donc à nous, ouvriers, à nous instruire les uns les autres. »
Berlock : « le » féroce serrurier Moreau » surnommé Tourangeau se laissa emporter par son zèle de prosélyte et d’iconoclaste. Orgueilleux, ardent, autoritaire, il montra du ressentiment à l’égard du compagnonnage auquel il avait appartenu comme aspirant. Vous fûtes par tempérament un conciliateur, lui un réformateur intransigeant. »
Perdiguier : « Pourtant je lui donnais des conseils de prudence et de modération. » Prenez garde, monsieur Moreau, que votre zèle trop aveugle n’aboutisse à une lutte plus fratricide, essayez de ne pas vous complaire dans ce rôle « d’accusateur public ». Mais il faut lui reconnaitre qu’il ouvrit la voie à une Internationale. Il pensa, avec moi d’ailleurs, que « nous ne devons pas repousser les ouvriers suisses, piémontais, allemands, belges, italiens, espagnols, polonais, anglais, etc… » Je reconnaissais l’honnêteté foncière de mon contradicteur. Notre réconciliation fut totale en 1848 et Moreau a pu écrire, en septembre 1849, « notre ami Perdiguier ».
La Réconciliation des compagnons se présente sous la forme classique, dans les années 1860, d’une lithographie coloriée, ressemblant à s’y méprendre à une image d’Épinal. Les teintes dominantes sont le bleu, le blanc et le rouge des drapeaux tricolores, des pancartes et des « couleurs », écharpes qui codifient l’appartenance de chaque compagnon à son métier. La scène se déroule dans un cadre champêtre, en bord de fleuve mais à proximité d’une installation industrielle : on distingue une manufacture à droite. Le centre de la composition est occupé à la fois par la statue en pied des trois fondateurs du compagnonnage – Salomon, le père Soubise et maître Jacques – et par celui qui a organisé l’assemblée : Perdiguier en personne. Ayant posé le pied sur le socle en pierre, il domine tous les représentants des métiers, placés en arc de cercle à sa droite et sa gauche ; sa tête placée juste au-dessous et à droite du pied des statues signifie qu’il se présente comme l’héritier direct de l’esprit des trois figures tutélaires et un intercesseur avec la communauté. Celle-ci se compose principalement d’hommes dont la mise bourgeoise, symbolisée par le haut-de-forme, souligne leur appartenance à l’élite sociale de l’époque.
Berlock : « quant à l’ami de georges Sand… Adolphe Boyer, l’imprimeur… il finit par se suicider et ce suicide fut un événement de l’histoire de la classe ouvrière parisienne, dont parlèrent La Phalange fouriériste du 22 octobre, L’Atelier de novembre et aussi La Fraternité de novembre 1841. »
Perdiguier : « Boyer mettait l’accent sur la liaison entre le progrès technique et la misère ouvrière. Il préconisait la mise en chantier de grands travaux, l’institution d’un enseignement technique, d’une inspection du travail, de bureaux de placement officiels. Boyer songeait déjà à une assistance et à des assurances sociales, à des retraites ouvrières, à un contrôle de la production et de la consommation, à une régénération du compagnonnage. »
Berlock : « Revenons à George Sand qui prit l’initiative de vous aider en organisant un tour de France publicitaire, et en y participant pécuniairement. Vous l’avez effectué en diligence, du 16 juillet au 20 septembre 1840, et vendu ou distribué 500 exemplaires de ses livres au cours de ce périple. »
Perdiguier : « Grâce à sa générosité, George Sand me permit d’effectuer un second Tour de France, pour prêcher la fraternité entre tous les compagnons, quel que soit leur Devoir — qu’ils soient » gavots » ou » dévorants ». »
Batson : « George Sand profite, pour sa part, de votre relation, en écrivant Le Compagnon du Tour de France, publié cette année-là : le personnage principal, Pierre Huguenin, n’est autre que vous, Perdiguier. »
Perdiguier : « Pour être honnête, Eugène Sue fait d’Agricol Baudoin, dans le cinquième épisode du Juif errant, un personnage proche d’Avignonnais la Vertu. Chacun, voyez-vous, a voulu son petit Perdiguier de papier et j’en suis presque jaloux de moi-même. »
« Mais après, chacun suivit son chemin ; la romancière me soutint longtemps, moi et mon épouse. En 1855, elle écrivit un second livre en souvenir de nos espoirs communs : La Ville Noire. Elle y décrivit les luttes du compagnon-écrivain, le devenir du compagnonnage et le rôle des femmes dans la transformation sociale. De Nohant, elle m’écrivit le 25 décembre 1857 des mots que je n’ai jamais oubliés d’affection et de fidélité. »
Berlock : « Il me semble que votre non-violence n’existait pas au début. »
De la barricade à la députation, puis à l’exil
Perdiguier : « C’est vrai. Même durant la révolution de 1830, je me suis retrouvé coude à coude avec le Carpentrassien François-Vincent Raspail, qui dirigeait la » Société des amis du peuple », pour faire le coup de feu lors de l’insurrection provoquée par les incidents du 5 juin 1832, aux funérailles du général républicain Lamarque. »
Batson : « Un menuisier qui manie le fusil comme le rabot… voilà qui n’était pas dans mon manuel de médecine. »
Perdiguier : « Mais le temps polit les âmes, et je fus initié à la franc-maçonnerie en mars 1846, dans la loge parisienne » Les Hospitaliers de la Palestine » du Suprême Conseil de France. »
« Défenseur de mes camarades ouvriers charpentiers lors de la grève de 1845, combattant inlassablement la présence du « troisième ordre »… la caste aristocratique et patronale dans le compagnonnage, j’avais voulu aller plus loin. Conscient que la défense des travailleurs nécessitait une action politique, je répondis à l’appel lancé par Raspail en février 1848, lorsqu’il proclama la République à l’Hôtel de Ville de Paris. »
Berlock : « Le gouvernement Ledru-Rollin ayant organisé les élections pour l’Assemblée constituante le 23 avril, vous vous présentâtes à la députation, et, avec l’appui de Béranger, de Lamartine et de George Sand, vous fûtes élu dans la Seine et dans le Vaucluse. Vous avez choisi la Seine, laissant votre place de député vauclusien à Alphonse Gent, et vous avez siégé sur les bancs de la Montagne… »
« …Réélu comme représentant du peuple à l’Assemblée législative en mai 1849, vous siégeâtes à la gauche du Parlement. Mais votre opposition au coup d’État du 2 décembre 1851 de Napoléon III vous valut un exil politique en Belgique. »
Perdiguier : « Interné à Anvers, je m’enfuis en Allemagne, puis rejoignis Genève, où je repris mon métier de menuisier et mes cours de dessin. Là, sous le pseudonyme de Rolland car un exilé se doit d’avoir un nom d’emprunt, c’est presque une politesse envers la police, j’entretins une correspondance avec d’autres proscrits, dont Victor Hugo, et écrivis Mémoires d’un Compagnon en 1854. »
« Au bout de quatre ans, je pus quitter la Suisse et rejoindre ma famille restée à Paris. J’ouvris une librairie rue Traversière, près de la gare de Lyon, et, pour améliorer l’ordinaire, mon épouse et mes deux filles créèrent, dans l’arrière-boutique, un débit de vins qui devint rapidement le lieu de rencontre privilégié des compagnons de la capitale. »
Batson : « Une librairie et un débit de vins sous le même toit…voilà l’établissement idéal, monsieur : on y nourrit l’esprit et, l’instant d’après, on y noie ses soucis. »
Perdiguier, riant doucement : « C’est exactement ce que disait ma femme…Après la proclamation de la République, le 4 septembre 1870, je fus nommé maire-adjoint du 12ᵉ arrondissement de Paris, fonction que j’occupais pendant le siège de la capitale. Souffrant de bronchite chronique, je dus démissionner de mes fonctions, mais continuais mon combat par la plume, préconisant le suffrage universel, l’abolition de la peine de mort, la liberté de la presse et la suppression du budget des cultes. »
Batson, posant doucement la main sur l’épaule du vieil homme :
« Le reste, nous le connaissons, Perdiguier. Ne vous fatiguez pas davantage… même vos plus belles histoires méritent d’être racontées avec des poumons qui suivent. »
Extraits des carnets de Batson
Une congestion cérébrale l’emporta le 25 mars 1875, à Paris. Il décéda totalement démuni, laissant la mémoire d’un homme qui n’avait jamais cessé de marcher vers le but qu’il s’était fixé : le bonheur et le bien-être des travailleurs.
Longtemps, Batson pensa à cet homme. Humanisme, non-violence, solidarité : des mots qui résonnaient encore en lui, longtemps après le dernier café partagé rue Traversière.
Sa tombe, sur laquelle ses amis firent élever une ruche, symbole du travail, fait toujours l’objet de fréquentes commémorations de Compagnons de tous rites.
Proudhon le désigna comme » le Saint-Vincent de Paul du compagnonnage », et Daniel Halévy comme le « premier syndicaliste ».
Berlock, pour sa part, se contenta de noter dans son propre carnet, avec ce mélange d’ironie et de tendresse qui le caractérisait :
« Un homme qui a marché toute sa vie pour les autres, et qui, à la fin, n’avait même plus de quoi se payer une paire de chaussures neuves. Voilà, je crois, la seule injustice que je n’ai jamais su résoudre. »
A ma chère petite compagnonne menuisère…elle se reconnaitra…
Giovanni était mort depuis plus de deux ans. Politien aussi.
Et Savonarole régnait Non pas comme un prince, il n’avait ni titre ni armée, pas d’or dans ses coffres, pas de sceau sur ses lettres sinon la croix du Christ. Mais il régnait avec quelque chose de plus redoutable que la puissance temporelle : avec la certitude. La certitude absolue, minérale, sans fissure possible, d’être l’instrument de Dieu dans une ville corrompue qui devait être purifiée par le feu avant de renaître dans la gloire.
Depuis deux ans il prêchait à San Marco, puis à Santa Maria del Fiore et la cathédrale était petite pour les foules qui se pressaient pour l’entendre. Les femmes pleuraient dans les nefs. Les hommes se frappaient la poitrine. Les jeunes gens qui, quelques années auparavant, soupaient chez Politien en citant Platon, descendaient maintenant dans les rues avec des civières pour collecter les objets du péché : les miroirs, les perruques, les cartes à jouer, les livres d’Ovide et de Pétrarque, les tableaux obscènes, tout ce que la pédagogie savonarolienne appelait les vanités, tout ce que le monde florentin de Laurent avait aimé avec une passion que le moine n’arrivait pas à appeler autrement que luxure.
Et ce soir, sur la Piazza della Signoria, on allait brûler tout cela.
Botticelli dans son atelier d’Ognissanti
Sandro Botticelli avait cinquante-deux ans. Il vivait toujours dans son atelier d’Ognissanti, la même bottega où Giovanni l’avait trouvé par une aube ancienne, à genoux devant ses pigments broyés, dans l’odeur de térébenthine et de lin. Mais quelque chose avait changé dans la lumière de cet atelier. Pas les fenêtres, pas l’orientation. Quelque chose d’intérieur. Les apprentis étaient partis, pour la plupart. Les commandes se raréfiaient. On ne commandait plus de Vénus, de Grâces, de Printemps allégoriques où les corps nus dans des draperies translucides évoquaient avec cette perfection particulière de désir et de beauté mêlés. On commandait des Madones sévères. Des Crucifixions sans consolation. Des prophètes aux yeux révulsés d’une vision trop grande pour eux.
Botticelli peignait ce qu’on lui commandait. Et parfois, la nuit, quand l’atelier était vide et que les bougies jetaient leurs ombres longues sur les murs tapissés d’esquisses, il sortait d’un réduit fermé à clé quelques-uns de ses anciens cartons, ses études pour la Primavera, pour la Naissance de Vénus, et il les regardait longuement, sans peindre, sans rien faire d’autre que regarder. Ce qu’il cherchait dans ces cartons anciens, il ne l’aurait pas su dire exactement. Peut-être la preuve que cela avait été réel, que ces années de lumière dorée, de banquets chez Politien, de discussions avec Giovanni sur la Kabbale et la couleur, avaient eu lieu quelque part dans le monde et n’étaient pas simplement un rêve d’avant le réveil.
La visite de Ficin, la veille du bûcher
Ce soir-là, la veille du bûcher, Ficin vint le voir. Ficin avait soixante-quatre ans maintenant. Son visage portait toutes ces années avec la dignité tranquille d’un arbre vieux, creusé, marqué, mais toujours droit. Il portait un manteau de laine sombre et une lanterne à la main, et quand il entra dans l’atelier, il regarda autour de lui avec l’expression de quelqu’un qui prend un inventaire. — Sandro, dit-il. — Marsile. Il est tard pour une visite. — Je sais. J’ai quelque chose à vous demander.
Ficin s’avança entre les châssis et les tables. Il s’arrêta devant un grand panneau que Botticelli n’avait pas terminé, une Nativité mystique où les anges dansaient dans les airs avec des rameaux d’olivier, et en bas, des hommes et des démons en combat. L’image était sombre, fiévreuse, rien à voir avec les sérénités de jadis. — Vous avez changé de façon de peindre, dit Ficin. — Le monde a changé. — Non. Le monde est le même. C’est vous qui avez changé.
Botticelli ne répondit pas. Il essuyait un pinceau sur un chiffon sans raison, un geste mécanique, une façon de s’occuper les mains. — Demain, dit Ficin, les enfants de Savonarole passent dans les ateliers. Les garçons aux civières blanches, avec leurs chants. Ils collectent les… les vanités. — Je sais. — Ils viendront ici. — Je sais.
Un silence. La flamme de la lanterne de Ficin oscillait légèrement. — Sandro, dit Ficin avec une douceur qui dissimulait une tension immense. Que leur donnerez-vous ? Botticelli posa son pinceau. Il ne répondit pas tout de suite. Il alla vers le réduit fermé à clé, qui était dans le fond de l’atelier derrière un rideau de velours rouge passé. Il prit la clé dans la poche de son tablier et ouvrit. Il n’y avait pas grand-chose là-dedans. Quelques cartons roulés, quelques panneaux de petit format posés à plat, une cassette de bois. Botticelli prit les cartons, les tint dans ses bras un moment comme on tient quelque chose de fragile. Puis il les posa sur la grande table de travail.
Il déroula le premier. C’était une étude pour la Primavera, la Vénus centrale, grandeur quasi réelle, au stylet d’argent sur parchemin préparé. La figure était d’une précision extraordinaire : chaque pli du manteau tracé avec une finesse que la peinture finale n’avait fait que rendre visible, chaque courbe du visage cherchée, trouvée, retracée. On voyait le processus de la pensée dans ces lignes, les hésitations, les repentirs, les reprises. Pas une œuvre finie mais quelque chose de plus intime : le moment où le beau n’existait encore que dans la main d’un homme seul dans son atelier.
Ficin regarda longuement. — C’est le plus beau dessin que j’aie jamais vu, dit-il. — Oui, dit Botticelli. Je sais.
Il déroula un second carton. Étude pour les Grâces, les trois figures dans leur danse circulaire, saisies à l’instant exact où le mouvement est à la fois accompli et suspendu.
Un autre carton : le visage de Vénus naissante, vu de trois quarts, les yeux légèrement baissés, cette expression impossible à nommer, pas la tristesse, pas la joie, quelque chose entre les deux, quelque chose qui ressemblait à la conscience. — Giovanni m’a dit une fois, dit Botticelli, que ce visage-là contenait la même question que la philosophie. La question de ce que c’est d’être un être conscient dans un monde qui ne sait pas qu’il existe. Ficin ne dit rien. — Il avait vingt ans quand il m’a dit ça. Dans cet atelier. Je broyais du lapis-lazuli, et il regardait, et il a dit cette phrase.
Botticelli roula les cartons avec soin, les attacha avec un ruban. Il prit la cassette de bois, l’ouvrit. Dedans, des petits panneaux, des études de couleurs, des essais de composition, une petite Vénus marine de dix centimètres sur huit, parfaite, non destinée à être vendue mais gardée comme un miroir qu’on consulte. Il posa les cartons roulés sur un côté. Il posa la cassette sur l’autre côté. — Ces cartons, dit-il, je les donnerai aux enfants de Savonarole demain. Ficin leva les yeux. — Sandro… — Non, laissez-moi finir. Je les donnerai. Pas parce que je crois que Savonarole a raison. Pas parce que je crois que la beauté est un péché. Je les donnerai parce que… parce que je ne sais plus quoi en faire. Giovanni est mort. Politien est mort. Laurent est mort. Qui sait encore lire ces images pour ce qu’elles sont ? Qui sait encore voir dans la Vénus non pas l’obscénité mais la théologie ? Qui sait encore que les Grâces dansent l’arbre kabbalistique ? — Moi je sais, dit Ficin. — Vous êtes vieux, Marsile. Pardonnez-moi. Vous êtes vieux et vous mourrez bientôt. Et après vous, qui ?
Un silence terrible. — Si je les garde, continua Botticelli, ils resteront dans ce réduit jusqu’à ce que je meure, et après ma mort ils seront vendus à quelque marchand qui verra des lignes sur du parchemin. Ou ils seront brûlés de toute façon par des héritiers qui n’ont pas demandé à hériter d’un peintre. Si je les donne maintenant, au moins… — Au moins ? Botticelli se tut. — Au moins cela aura eu un sens, dit-il enfin. Un sens terrible. Mais un sens.
Ficin resta silencieux longtemps. Il regardait les cartons roulés sur la table, avec leurs rubans. Il regardait la cassette ouverte et la petite Vénus marine qui brillait dedans dans la lumière de la lanterne. Ce visage si petit et si parfait, ces yeux regardaient quelque chose qu’on ne voyait pas. — La cassette, dit-il soudain. — Quoi ? — La cassette, vous ne la donnerez pas. — Marsile… — Non. Écoutez-moi. Les cartons, peut-être. Je ne vous dis pas de ne pas les donner. Je ne vous dis pas non plus de les donner. C’est votre décision. Mais la cassette, non. Ces petits panneaux, ils sont à moi. Je vous les rachète. Pour une somme symbolique si vous voulez. Mais ils ne brûleront pas. Botticelli le regarda étonné. — Pourquoi à vous ? — Parce que dans ma bibliothèque de Montevecchio, il y a une armoire à double fond que personne n’a jamais ouverte hormis moi. Il y a là-dedans des textes que j’ai jugés prudent de ne pas montrer depuis dix ans. Des lettres de Giovanni. Des fragments de ses brouillons. Un commentaire du Cantique des Cantiques qu’il n’a pas voulu publier. Ces petits tableaux seront avec eux. Ensemble, ils formeront quelque chose. Une mémoire. Un dépôt. — Pour qui ? Ficin sourit, un sourire lent, fatigué, mais sincère. — Pour quelqu’un qui n’est pas encore né. Pour quelqu’un qui cherchera, dans cinquante ans ou cent ans, ce que nous avons cherché. Et qui aura besoin de savoir que nous avons été là.
Botticelli regarda longuement la cassette. Puis il la ferma, et la tendit à Ficin. — Prenez-la.
Les enfants de Savonarole à la bottega
Le lendemain matin, Mardi gras, le ciel blanc d’un froid sec et brillant, les enfants de Savonarole vinrent. Ils étaient une vingtaine, garçons et jeunes hommes entre douze et vingt ans, vêtus de blanc, portant sur la tête des couronnes d’olivier, chantant des laudes en procession avec leurs civières. Ils chantaient juste, d’une voix claire et collective qui emplissait la rue d’une musique singulière, belle, indéniablement belle, et pour cela déjà légèrement troublante. Leur chef de file était un adolescent de seize ans environ, maigre et pâle, avec des yeux d’un bleu-gris pâle qui ne regardaient jamais directement les gens mais un peu au-dessus ou au-dessous, comme s’ils scrutaient un monde légèrement décalé du monde ordinaire.
Botticelli les attendait devant la bottega, les cartons sous le bras, les quatre roulés ensemble et attachés, enveloppés de toile cirée. Le jeune chef s’arrêta. Il regarda les cartons. Il regarda Botticelli. — Maître Sandro, dit-il avec une déférence que Botticelli ne s’attendait pas à recevoir de quelqu’un de cet âge dans cette procession. — Je vous apporte cela de ma propre volonté, tenez! dit Botticelli. Sa voix était ferme. Il n’y avait dans sa façon de tenir les cartons ni geste théâtral ni hésitation visible. Il avait décidé. Il exécutait.
Le jeune chef prit les cartons avec le même soin que Botticelli les lui tendait, doucement, comme s’il avait compris, dans ce geste, quelque chose de son poids réel. — Savez-vous ce que c’est ? dit Botticelli. — Des dessins. — Des études pour mes grands tableaux. Ceux qui sont maintenant dans les palais des Médicis et les villas de Toscane. Le jeune chef hocha la tête. — Ils seront en bonne compagnie sur le bûcher, dit-il. Des choses précieuses brûlent toujours mieux. C’était dit sans cruauté. Avec une certaine naïveté, même, la naïveté de qui croit vraiment que la destruction matérielle peut purifier quelque chose de spirituel, que le feu fait monter les choses vers Dieu plutôt que de les réduire en cendres.
Botticelli ne répondit pas. Il regarda la procession reprendre sa route dans la rue, les cartons portés maintenant sur une civière au milieu des miroirs brisés et des perruques blondes et des livres de vers et des jeux de cartes peints que d’autres Florentins avaient livrés ce matin. Il regarda jusqu’à ce que le dernier ruban blanc disparaisse au tournant de la rue.
Puis il rentra dans son atelier. Il alla s’asseoir sur son tabouret de travail. Il resta là un long moment, sans bouger, les mains à plat sur les genoux, regardant le mur où ne restaient plus que quelques esquisses de saints et de prophètes : les sujets acceptables, les sujets sans danger. Son grand chat roux sauta sur la table et se frotta contre ses bras. Il le caressa machinalement. Il pleurait, peut-être. Difficile à dire. Les peintres savent tenir leur visage comme ils tiennent leurs pinceaux, avec une précision qui ne dit pas tout.
Le bûcher des vanités sur la Piazza della Signoria
La Piazza della Signoria, ce même soir.
Le bûcher était érigé depuis deux jours, une pyramide à plusieurs étages de planches et de fagots, haute d’une dizaine de mètres, autour de laquelle on avait disposé les objets offerts ou saisis : les miroirs en premier, par dizaines, qui reflétaient encore dans leur surface argentée les flambeaux qui allaient les consumer. Les perruques et les faux cheveux ensuite, blonds ou roux ou noirs, emmêlés en touffes grotesques qui ressemblaient, dans la lumière déclinante, à des trophées de guerre. Les livres,Ovide, Pétrarque, Boccace, des florentins par centaines, empilés avec une régularité maniaque. Des cartes à jouer. Des instruments de musique, un luth brisé, quelques flûtes, ce qui pouvait être une viole de gambe démembrée. Des vêtements fastueux, des robes brodées, des manteaux à fourrure. Et les tableaux. Des tableaux par dizaines. On ne les voyait plus pour ce qu’ils étaient, des Vénus, des Nymphes, des portraits de femmes aimées, mais pour ce que le savonarolisme avait décidé qu’ils représentaient : l’orgueil de l’homme qui prétend rivaliser avec Dieu en créant la beauté, le mensonge du monde sensible qui détourne les âmes du seul vrai beau.
Ficin était là, dans la foule. Il n’y était pas venu pour assister. Il n’y était pas venu pour protester, il savait que la protestation était impossible et dangereuse. Il y était venu parce qu’il ne pouvait pas ne pas y être, parce que quelque chose en lui avait besoin de voir, de témoigner, d’être présent à cette destruction comme on est présent à l’enterrement d’un ami, non pour approuver la mort mais pour honorer ce qui a vécu. Il reconnut les cartons de Botticelli quand ils furent posés sur le bûcher. La toile cirée avait été retirée. Les cartons étaient déroulés et étalés contre les fascines de bois, les études pour les Grâces, pour la Vénus, pour la Primavera, maintenant visibles à tous, exposés une dernière fois à la foule qui ne les voyait pas comme Botticelli les avait dessinés, qui ne les voyait pas comme Giovanni les avait regardés dans l’atelier d’Ognissanti, qui ne les voyait pas comme Ficin les voyait ce soir depuis la foule avec ses yeux vieux et humides.
Savonarole s’avança vers le bûcher, tenant une torche. Il avait maigri, dans ces années de règne prophétique. Son visage était d’une angularité presque squelettique, mais ses yeux étaient intacts, toujours cette intensité qui brûlait comme un charbon, cette certitude qui ne fléchissait pas. Il leva la torche.
Dans la foule, quelqu’un pleurait. Ce n’était pas Ficin, Ficin ne pleurait plus d’une façon extérieure. Mais quelqu’un, quelque part dans la foule dense de Florentins qui regardaient le Mardi gras de leur ville se consumer, sanglotait avec une franchise qui traversait le bruit.
La torche toucha les premières branches. Le feu prit lentement d’abord comme tous les feux, hésitant, cherchant, léchant les bords de ce qu’il allait consumer. Puis plus vite. La pyramide s’embrasa du bas vers le haut, et dans la lumière rouge et orange et blanche du brasier qui montait, les cartons de Botticelli brillèrent une dernière fois, une fraction de seconde où les lignes du stylet d’argent sur parchemin furent illuminées par une lumière vive, presque solaire, avant que le parchemin ne noircisse, ne se recroqueville, ne se consume en volutes de fumée grise qui montaient haut dans le ciel de Florence.
Ficin regarda la fumée monter en songeant aux études pour les Grâces, à la Vénus marine de dix centimètres qu’il avait sauvée, elle, dans la cassette maintenant serrée dans l’armoire à double fond de Montevecchio. Il revoyait le visage de Giovanni dans ses cahiers, cette pensée qui avait voulu embrasser tout le savoir humain, toutes les traditions, toutes les langues, qui avait voulu dire que l’homme était libre.
Le feu crachotait et rugissait. La foule regardait, silencieuse pour l’essentiel, un des silences les plus étranges que Florence eût jamais connus, un silence qui n’était ni recueillement ni honte mais quelque chose de plus ambigu : la conscience collective d’un seuil franchi, d’une chose accomplie qu’on ne pourrait pas défaire.
Ficin ferma les yeux un moment. Il pensa encore à Giovanni, à cette matinée d’automne où il lui avait lu le Discours, et à la phrase sur l’homme qui se définit lui-même, qui choisit sa place dans le monde, qui n’est pas fait d’une matière fixe mais d’une liberté fondamentale. Il pensa à Botticelli assis dans son atelier vide, les mains sur les genoux, le chat roux contre ses bras. Il pensa à Politien récitant Virgile dans la chambre d’un mourant. Puis il rouvrit les yeux.
Le bûcher brûlait.
Et quelque part dans la cassette de l’armoire à double fond, la petite Vénus marine attendait, intacte, son visage de dix centimètres regardant dans le noir quelque chose qu’on ne voyait pas.
Le feu passe. Ce qu’il prend ne revient pas. Mais il ne prend jamais tout.
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Le silence de l’Apprenti demeure l’une des prescriptions les plus connues de la Franc-Maçonnerie et peut-être l’une des moins interrogées. Gael Carniri choisit cet espace où la règle risque de devenir habitude pour lui rendre sa densité initiatique. Son propos ne défend ni le mutisme ni l’obéissance docile. Il suit la transformation d’une contrainte apparente en discipline de l’attention, d’un retrait provisoire en apprentissage de la présence, d’une parole suspendue en parole rendue plus juste.
Philippe Foussier
Préfacé par Philippe Foussier, ancien Grand Maître du Grand Orient de France, ce trente-troisième volume de la collection Pollen maçonnique pose une question qui déborde largement le premier degré. Que devient l’être lorsque le bruit se retire assez longtemps pour que cessent les automatismes et le besoin de répondre avant même d’avoir entendu
Se taire ne signifie pas disparaître
La première réussite du livre tient à un déplacement décisif. Le silence initiatique n’est pas présenté comme une sanction infligée à celui qui saurait moins que les autres, encore moins comme la marque d’une infériorité rituelle. Il constitue une méthode de décantation. Gael Carniri insiste avec raison sur ce point car une pratique initiatique perd son sens dès qu’elle n’est plus comprise que comme discipline extérieure. Le silence n’a de valeur que s’il cesse d’être subi pour devenir travaillé. Un Apprenti réduit au silence par autorité ne construit rien encore. Un Apprenti qui découvre ce que cette suspension produit dans son rapport à lui-même commence déjà à transformer son écoute.
Philippe Foussier ouvre le volume sous un titre qui donne la clef de cette métamorphose, « De la contrainte à la libération ». Le choix du préfacier n’a rien d’anecdotique. Ancien Grand Maître du Grand Orient de France, essayiste engagé dans les débats de la cité comme dans ceux de la Franc-Maçonnerie, Philippe Foussier connaît cette collection pour y avoir lui-même publié Combats maçonniques, son numéro 17, ouvrage dont le succès a conduit à un troisième tirage. Sa préface refuse d’idéaliser l’épreuve. Certains Apprentis vivent le silence comme une humiliation ou une mise à l’écart. Une tradition initiatique ne peut se contenter d’exiger. Elle doit être capable d’expliquer ce que son exigence met en mouvement.
Gael Carniri décrit le silence comme une rupture avec le régime ordinaire de la parole. L’Apprenti ne répond plus aussitôt. Il cesse de se défendre, de commenter, d’occuper l’espace verbal. Cette coupure crée une distance grâce à laquelle le monde peut être regardé autrement. Le sujet découvre combien sa parole quotidienne était mêlée d’automatismes, d’impatiences et de besoins de reconnaissance.
Le silence travaille là où le maillet ne se voit pas
Le livre retrouve ici l’une des intuitions les plus fortes du premier degré. La pierre brute ne se taille pas seulement dans le fracas du maillet. Une part du travail s’accomplit dans l’arrêt du geste et dans l’examen de ce qui mérite réellement d’être retranché. L’auteur montre que le silence exerce une fonction comparable. Il suspend l’impulsion avant qu’elle ne devienne parole, crée un intervalle entre la pensée et son expression, puis oblige l’Apprenti à considérer ce qui, en lui, cherche sans cesse à s’imposer. Le silence devient une ascèse de la mesure.
Cette discipline ne vise pourtant pas la disparition de l’individu. Elle l’expose à lui-même. Le texte parle d’un « face-à-face intérieur ». Privé des échappatoires offertes par la conversation, l’être rencontre ses impatiences, ses certitudes, ses résistances et ses jugements. Le silence ne fournit pas une doctrine sur soi. Il donne le temps nécessaire pour que les masques deviennent perceptibles.
Gael Carniri évite le piège d’une intériorité transformée en refuge narcissique. Son silence n’est jamais seulement solitude. L’Apprenti se tait au milieu des autres. Il écoute des paroles qui ne lui appartiennent pas et découvre qu’une présence peut être active sans devenir envahissante. Écouter n’est plus attendre son tour de parler. Écouter signifie accepter que la pensée d’un autre puisse aller jusqu’à son terme sans être immédiatement corrigée ou ramenée à soi.
La fraternité commence peut-être par ne pas interrompre
Cette idée donne aux pages consacrées à l’humilité et à la fraternité une portée qui dépasse le cadre rituel. Le silence décentre. Il rappelle à l’Apprenti qu’il n’est ni la mesure de toute chose ni le propriétaire du sens. Dans la Loge, les paroles se succèdent sans se confondre et le dispositif maçonnique protège cette pluralité par une circulation réglée. Cette organisation produit autre chose qu’une courtoisie cérémonielle. Elle apprend à demeurer présent à une parole différente sans éprouver aussitôt le besoin de la vaincre.
La fraternité ne résulte donc pas de l’effacement des différences. Elle suppose leur maintien dans un espace où aucune voix ne cherche à dissoudre les autres. Gael Carniri écrit que le silence permet « à chacun d’exister sans s’imposer et d’appartenir à un ensemble sans s’y dissoudre ». Toute une éthique maçonnique de la présence tient dans cette tension. La Loge cherche une architecture commune dont chaque pierre conserve sa forme tout en acceptant la loi de l’édifice.
Dans une époque de prises de position instantanées, le propos acquiert une portée supplémentaire. L’expression précède souvent la maturation et la réaction tient lieu de jugement. Le silence initiatique réintroduit du délai. Une conscience libre n’est pas celle qui parle à chaque instant, mais celle qui peut choisir le moment, la forme et la responsabilité de sa parole.
La parole juste naît d’un espace où elle a appris à attendre
Le paradoxe central du livre apparaît avec netteté. Toute cette éducation au silence n’a pas pour fin le silence. Elle prépare la parole. La pédagogie initiatique ne rêve pas d’un Maçon définitivement muet. Elle cherche un être dont le verbe ne procède plus seulement du réflexe, de l’amour-propre ou de la nécessité de convaincre. Le silence devient la matrice d’une parole pesée, située et assumée.
Cette conception permet de comprendre pourquoi le silence appartient au langage symbolique lui-même.
Dans une Loge, tout ne passe pas par l’explication. Les signes, les déplacements, les rythmes, les lumières et les obscurités forment une grammaire qui demande d’abord à être éprouvée. Gael Carniri souligne que vouloir traduire immédiatement chaque symbole en définition revient à lui retirer une part de son efficacité. Le symbole travaille précisément parce qu’il ne se laisse pas épuiser par un énoncé. Le silence protège cette réserve de sens.
Cette réflexion rejoint une intuition ancienne des traditions spirituelles et philosophiques évoquées dans l’ouvrage. Certaines réalités humaines ne se transmettent pas par accumulation de discours. Elles demandent un autre régime d’attention. L’auteur ne transforme jamais ce constat en culte de l’ineffable. Le silence n’est pas valorisé contre la raison. Il prépare une parole plus consciente et rappelle que la compréhension possède ses rythmes.
Du dépouillement à la transmutation intérieure
La progression du livre conduit d’un silence extérieur vers un silence plus intérieur. Au commencement, la règle contient la parole. Peu à peu, l’Apprenti découvre que le véritable bruit ne vient pas seulement de la bouche. Il vient des certitudes immédiates, des jugements qui se forment avant l’écoute, de l’ego qui réclame d’être reconnu et des réponses déjà prêtes. Le silence le plus exigeant commence lorsque cette agitation devient perceptible.
La conclusion emploie le vocabulaire de la « transmutation intérieure ». Le terme autorise une proximité avec l’imaginaire alchimique, non une équivalence forcée. La matière première du travail est ici l’être parlant lui-même. Le feu tient dans la patience, la répétition, l’écoute et la suspension du jugement. Ce qui se transforme n’est pas la faculté de parler mais son régime intérieur. Une parole autre devient possible parce qu’un espace a été dégagé entre l’impulsion et l’acte.
Cette dimension spirituelle évite au livre de rester un manuel de comportement maçonnique.
Gael Carniri écrit avec justesse que « le silence initiatique n’est pas un vide, il est un espace habité ». Le vide évoquerait une privation. L’espace habité désigne une présence devenue plus dense. L’Apprenti ne reçoit pas moins du monde. Il apprend à le recevoir autrement.
Un livre bref dont la brièveté constitue aussi la limite
La clarté de l’ouvrage fait sa force. L’auteur possède l’expérience d’une écriture pédagogique acquise notamment dans ses guides pratiques consacrés aux degrés et aux fonctions maçonniques. Il sait ramener une question complexe à ses articulations essentielles sans l’enfermer dans un appareil savant disproportionné. Cette économie convient au sujet puisque le livre lui-même refuse la prolifération verbale qu’il interroge.
Le Silence
Cette qualité a pourtant son revers. Plusieurs pistes auraient gagné à être davantage historicisées. Les traditions philosophiques et spirituelles apparaissent surtout comme des familles de sens plutôt que comme des univers précisément différenciés. Les variations entre rites, usages et cultures maçonniques demeurent peu développées. La question du pouvoir lié à l’imposition du silence pourrait aussi être poussée plus loin. Une règle initiatique risque de devenir domination lorsque sa finalité n’est plus explicitée. Le livre aperçoit ce danger à travers les Apprentis qui vivent mal cette pratique, mais il privilégie la restauration du sens plutôt qu’une analyse des dérives possibles.
Cette limite n’affaiblit pas la thèse. Gael Carniri écrit un essai de formation intérieure, non une histoire comparée du silence maçonnique. Son pari consiste à montrer qu’une règle apparemment restrictive contient une pédagogie de la liberté. Pour que ce pari réussisse, la Loge doit toutefois accomplir sa part du travail. Le silence ne devient initiatique que si celui qui l’impose sait aussi en transmettre le sens et si la parole future est réellement promise à l’Apprenti.
Apprendre à parler commence peut-être par apprendre à ne pas se précipiter
La Franc-Maçonnerie parle volontiers de Lumière, de construction, d’outils et de parole retrouvée. Gael Carniri rappelle que tout cela suppose aussi un art du retrait. La Lumière elle-même aveugle lorsqu’aucune obscurité ne lui donne profondeur. La parole devient bruit lorsqu’aucun silence ne lui donne poids. L’édifice intérieur devient agitation lorsqu’aucun temps d’arrêt ne permet de vérifier l’aplomb.
Le trente-troisième Pollen maçonnique ne célèbre donc pas le mutisme. Il défend une liberté plus difficile, celle qui consiste à ne pas être l’esclave de sa propre réaction. Dans le Temple comme dans la cité, cette maîtrise ne promet ni sagesse automatique ni vérité garantie. Elle crée la condition d’une parole moins pressée de triompher, plus attentive à ce qu’elle engage et plus disponible à ce qui vient d’autrui. Peut-être le silence de l’Apprenti trouve-t-il là sa justification la plus haute. Il ne lui apprend pas à se taire devant le monde. Il lui apprend à faire en lui assez de place pour qu’un jour sa parole ne soit pas seulement un bruit de plus.
Le Silence dans l’apprentissage maçonnique
Gael Carniri, Philippe Foussier (préf.) – Conform édition, coll. Pollen maçonnique, n°33, 2026, 80 pages, 12 €
Astrologie, tarot, rituels « bien-être », sorcellerie revisitée : loin des clichés de la voyante au fond d’un salon sombre, l’occultisme s’invite désormais dans le quotidien connecté d’une partie de la jeunesse. Ce n’est plus une marge, c’est une tendance de fond, qui dit autant sur les réseaux sociaux que sur une quête de sens dans un monde perçu comme incertain.
Des chiffres qui tracent une génération
Les enquêtes récentes dessinent un paysage spirituel en pleine recomposition :
En France, plus d’un adulte sur deux adhère à au moins une croyance dite « occulte » (astrologie, voyance, cartomancie, sorcellerie, etc.), selon un baromètre IFOP de 2023. Chez les 18-24 ans, cette proportion monte nettement, avec des études pointant autour de 70% de jeunes attirés par l’ésotérisme ou croyant à au moins une discipline de « mancie » (arts divinatoires).
En Suisse, l’Enquête sur la langue, la religion et la culture (2024, publiée en 2025) montre que si 36% de la population se déclarent sans appartenance religieuse, 51% estiment qu’« une société plus spirituelle serait bénéfique », et 42% croient aux dons de guérison ou de voyance. Chez les 15-24 ans, 26% utilisent régulièrement des objets de protection, de chance ou de guérison, et la consultation de contenus spirituels a bondi de 13 points en dix ans.
Une étude de la Fondation Jean-Jaurès / IFOP (2023) révèle que 61% des jeunes croient en au moins une discipline de mancie, contre 39% des seniors. Les écarts sont frappants :
50% des jeunes croient que les signes astrologiques expliquent les caractères (contre 37% des seniors) ;
38% croient aux prédictions des voyants (contre 12% des seniors) ;
36% croient aux envoûtements et à la sorcellerie (contre 20% des plus de 65 ans).
Ces chiffres ne signifient pas que tous ces jeunes sont « occultistes » au sens traditionnel, mais qu’ils intègrent, avec plus ou moins de distance, des éléments issus de ces univers dans leur manière de se comprendre et de comprendre le monde.
WitchTok, Insta et l’ésotérisme « lifestyle »
Sur les réseaux sociaux, l’occultisme a changé de visage. Il n’est plus cantonné à des cercles fermés ; il est devenu un contenu grand public, esthétique, souvent dédramatisé, parfois humoristique.
Sur TikTok, les hashtags #astrology et #witchtok totalisent respectivement 58 et 42 milliards de vues. Des comptes comme @Astrokiff, @Astrotruc ou des youtubeuses telles que Shera Kerienski popularisent thèmes astraux, tirages de tarot et rituels « bonne vibe ».
L’astrologie n’est plus seulement un jeu de magazine : 49% des 18-24 ans estiment aujourd’hui que « l’astrologie est une science », contre 43% en 1999. Parmi les utilisatrices et utilisateurs très réguliers de TikTok, l’adhésion aux parasciences est encore plus forte.
Les librairies constatent une hausse des ventes d’ouvrages ésotériques après la pandémie, portée par les coffrets d’oracles, les jeux de tarot et les guides de « rituels modernes » (rituels de pleine lune, cleansings énergétiques, grilles de cristaux, etc.).
Résultat : l’occultisme se vit souvent comme une spiritualité légère, compatible avec une vie connectée, centrée sur le bien-être, l’introspection et la recherche de repères.
Une quête de sens dans un monde fragmenté
Derrière cet engouement, les sociologues et observateurs repèrent plusieurs moteurs :
Église et symboles maçonniques
Un rapport transformé au religieux institutionnel Les jeunes sont nombreux à se distancier des Églises tout en restant en quête de transcendance. En Suisse romande, une enquête auprès de 500 jeunes adultes (16-30 ans) montre que la majorité « croit en quelque chose », mais selon des modalités plus intimes, choisies, souvent détachées d’une appartenance institutionnelle stricte. Parmi ceux qui se déclarent sans affiliation religieuse, 22% affirment néanmoins croire en Dieu ou en une entité supérieure.
Le besoin de récits et de symboles Dans un contexte de crises multiples (climat, géopolitique, précarité, incertitude professionnelle), les jeunes cherchent des grilles de lecture qui donnent du sens à leur vécu. L’astrologie, le tarot ou les rituels offrent un langage symbolique pour parler de soi, de ses relations, de ses blocages, de ses espoirs.
Une spiritualité « à la carte » Beaucoup ne se reconnaissent pas dans un système dogmatique unique, mais piochent dans plusieurs univers : un peu de christianisme culturel, un peu de bouddhisme de pleine conscience, un peu d’astrologie, un peu de psychologie. L’occultisme s’insère dans ce « bricolage » spirituel comme une ressource parmi d’autres.
Le poids des réseaux sociaux et de l’algorithme Une étude de la Fondation Jean-Jaurès montre que les jeunes utilisateurs pluriquotidiens de TikTok sont plus enclins à adhérer à des contre-vérités scientifiques : 74% des utilisateurs fréquents de TikTok adhèrent à au moins une forme de mésinformation scientifique, avec un pic à 79% chez ceux qui l’utilisent comme moteur de recherche. L’exposition massive à des contenus ésotériques, présentés comme des « clés » pour comprendre sa vie, joue un rôle non négligeable.
Ce que les jeunes y cherchent concrètement
Les témoignages recueillis dans la presse et les enquêtes font ressortir quelques attentes récurrentes :
Se comprendre soi-même : « Mon thème astral m’aide à mettre des mots sur ce que je ressens », « Le tarot, c’est comme une séance de introspection guidée ».
Trouver des repères dans les relations : compatibilité amoureuse selon les signes, conseils relationnels via des tirages, grilles de lecture pour décoder les comportements.
Reprendre un sentiment de contrôle : rituels pour « se protéger », « attirer l’abondance », « tourner la page » ; objets de chance, cristaux, encens, etc.
Appartenir à une communauté : suivre les mêmes astro-influenceurs, participer à des lives de tirages collectifs, échanger dans des groupes dédiés.
Pour beaucoup, il ne s’agit pas de remplacer une religion par une autre, mais de se doter d’outils symboliques et narratifs pour traverser une période de vie souvent intense : études, entrée dans le monde du travail, constructions et ruptures amoureuses, questionnements identitaires.
Entre ouverture spirituelle et vigilance critique
Ce mouvement n’est pas sans ambiguïtés :
D’un côté, il traduit une ouverture spirituelle réelle, un refus du matérialisme sec, un désir de donner de la profondeur à l’existence.
De l’autre, il expose à des dérives : sectes déguisées en « coaching spirituel », arnaques aux consultations payantes, discours complotistes mêlant ésotérisme et théories du complot, ou encore une vision très déterministe (« c’est écrit dans les astres ») qui peut décourager la responsabilité personnelle.
Du point de vue chrétien, la question est double :
Comprendre ce qui se joue dans ces quêtes, sans les réduire à de la simple superstition ou à un effet de mode.
Proposer des réponses qui parlent à ces mêmes attentes : un Dieu qui rejoint l’homme dans sa recherche, une communauté qui écoute, un langage spirituel qui ne soit pas coupé des réalités vécues.
Ce que cela dit aussi aux Églises
L’essor de l’occultisme chez les jeunes invite les communautés chrétiennes à quelques ajustements :
Prendre au sérieux la quête de sens, même lorsqu’elle s’exprime dans des formes qui peuvent sembler éloignées de la foi traditionnelle.
Offrir des espaces de parole où les jeunes puissent exprimer leurs doutes, leurs peurs, leurs désirs de transcendance sans être immédiatement « catéchisés ».
Réinvestir le langage symbolique : la liturgie, les rites, les symboles bibliques peuvent retrouver une place s’ils sont reliés à l’expérience concrète (souffrance, joie, engagement, relations).
Éduquer au discernement : aider à distinguer ce qui libère et ce qui aliène, ce qui ouvre à l’amour et à la responsabilité, et ce qui enferme dans la peur, la fatalité ou la manipulation.
En forme de conclusion ouverte
L’occultisme ne séduit pas seulement parce qu’il promet des réponses magiques ; il séduit parce qu’il parle, à sa manière, de ce qui travaille beaucoup de jeunes aujourd’hui : le besoin de sens, de lien, de beauté, de mystère, et d’une forme de sacré qui ne soit pas immédiatement institutionnelle.