Après l’antisémitisme et le racisme, Humanisme achève avec l’identitarisme une trilogie salutaire consacrée aux fossoyeurs de l’universalisme. La revue des francs-maçons du Grand Orient de France livre un numéro dense, ardent, profondément républicain et maçonnique, où l’identité cesse d’être une mémoire ouverte pour apparaître dans ses usages les plus inquiétants, ceux de la peur, de l’assignation, du ressentiment et du marché politique des appartenances.
Humanisme paraît comme une vigie dressée dans le brouillard d’une époque qui ne sait plus toujours distinguer l’héritage de l’enfermement, la mémoire de la clôture, la fidélité de l’obsession.
Ce numéro consacré à l’identitarisme prolonge les deux précédents volets consacrés à l’antisémitisme et au racisme
L’ensemble compose une trilogie nécessaire, non pas seulement contre trois formes de haine, mais contre trois manières de mutiler l’humain en le ramenant à une origine, une couleur, une appartenance, une blessure ou une revanche.
L’éditorial de Christophe Devillers frappe d’emblée par sa lucidité inquiète
Il rappelle que la grande tentation identitaire consiste à croire que nous serions entièrement contenus dans ce qui nous précède. Or l’homme naît dans une langue, une lignée, un pays, une mémoire, mais il ne devient pleinement lui-même qu’en travaillant cette matière première. Toute la leçon maçonnique se tient là. La pierre brute n’est pas condamnée par sa forme première. Elle appelle le ciseau, le maillet, la règle, le temps, la fraternité, l’effort. À l’inverse, l’identitarisme veut substituer à cette ascèse une appartenance immédiate, rassurante, compacte, presque charnelle. Il promet la chaleur du groupe, mais prépare souvent le froid de l’exclusion.
Le grand entretien avec Éric Anceau donne au numéro sa profondeur historique
Professeur d’histoire contemporaine à l’université de Lorraine, spécialiste reconnu du XIXe siècle, de Napoléon III, du Second Empire, des régimes politiques et de la construction nationale, Éric Anceau inscrit La Nouvelle Histoire de France dans une ambition civique qui rejoint l’héritage de Marc Bloch. Son travail rappelle que l’histoire n’est ni une mythologie de confort ni un tribunal perpétuel. Elle est une discipline de vérité, une école de complexité, une manière de rendre au passé sa densité sans l’abandonner aux faussaires de mémoire. Sa bibliographie, nourrie par l’étude de l’État, de la nation, des institutions et des fractures françaises, éclaire ici une conviction essentielle. La France ne se réduit ni au sang, ni au sol, ni à une pureté fantasmée. Elle se construit dans le temps, dans les conflits, dans les transmissions, dans les mélanges, dans les fidélités réinterprétées.
La figure d’Étienne de La Boétie, relue par Jacques-Louis Perrin, apporte une respiration décisive
1er folio du « Ms de Mesmes » du Discours de la servitude
Le Discours de la servitude volontaire n’a rien perdu de sa force. Il nous rappelle que les peuples ne sont pas seulement vaincus par des tyrans extérieurs. Ils peuvent aussi s’asservir par peur, par lassitude, par besoin de protection. L’identitarisme opère souvent ainsi. Il ne se présente pas d’abord comme une prison. Il se donne comme un abri. Il propose une demeure à ceux qui se sentent abandonnés, mais cette demeure ferme peu à peu ses portes et transforme la fraternité en surveillance.
Le dossier coordonné par Guillaume Decouzon radiographie avec finesse cette pathologie contemporaine. Cincinnatus explore les identités imaginaires et le pouvoir performatif des mots. Nathalie Heinich analyse les dérives de l’identité entre substantialisme de droite et constructivisme de gauche. Karan Mersch et Samuel Tomei interrogent la tenaille identitaire, cette pression simultanée exercée par des forces adverses en apparence, mais également dangereuses lorsqu’elles substituent l’assignation au libre examen. Le numéro a le mérite rare de ne pas réserver son inquiétude à un seul camp. Il observe partout où l’universalisme se trouve grignoté, caricaturé ou disqualifié.
Le texte de Louise El Yafi constitue l’un des sommets du dossier
Louise El Yafi
Avocate au barreau de Paris et essayiste, elle montre comment la détresse sociale devient capital politique. L’extrême droite et l’islamisme, malgré leurs différences profondes, savent capter des humiliations, des solitudes et des colères pour les convertir en appartenance captive. Là où l’école recule, là où la République n’est plus perçue comme promesse, là où la fraternité sociale se dissout, surgissent des entrepreneurs d’identité qui vendent de la reconnaissance, de la chaleur, de la protection. Le regard maçonnique perçoit alors une fraternité pervertie. La chaîne d’union cesse d’ouvrir l’homme à l’humanité entière. Elle devient cercle fermé, signe de ralliement, rempart contre l’autre.
Renaud-Dély
Renaud Dély, journaliste et éditorialiste, remonte de Charles Maurras à Jordan Bardella pour mettre au jour une obsession durable
Derrière les métamorphoses du vocabulaire, derrière les prudences de surface et les stratégies de respectabilité, demeure une même dramaturgie de la peur. La nation est présentée comme menacée dans son essence, l’étranger comme trouble intérieur, le métissage comme dissolution, la différence comme péril. De Maurice Barrès à l’Action française, des ombres de Vichy aux recompositions contemporaines de l’extrême droite, ce fil idéologique n’a jamais cessé de travailler notre imaginaire politique. Renaud Dély nous rappelle que l’identitarisme ne décrit pas seulement une inquiétude. Il la fabrique, l’organise et l’exploite.
Gwenn_ha_Du
Benjamin Morel apporte une contribution particulièrement précieuse sur l’ethnorégionalisme Constitutionnaliste attentif aux formes de l’État et aux tensions territoriales, il montre comment l’identitarisme post-moderne peut emprunter les chemins du local, de la langue, du folklore, de la mémoire régionale. La Bretagne, la Corse, l’Alsace, le Pays basque ou la Provence possèdent des héritages qui méritent respect et transmission. Mais lorsque la mémoire devient séparation, lorsque la langue devient instrument de distinction politique, lorsque la région se rêve peuple contre la nation, la diversité cesse d’enrichir la maison commune. Le pavé mosaïque n’est plus composition harmonieuse des différences. Il devient fragmentation de l’espace partagé.
Le texte de Christine Le Doaré, consacré au transactivisme, assume une zone de débat sensible
Il rappelle que les questions relatives au sexe biologique, à l’identité de genre, à l’homosexualité, aux combats féministes et aux droits des personnes trans ne peuvent être abandonnées ni à l’invective ni à l’intimidation. La force du numéro tient aussi à cette prise de risque. Elle ne consiste pas à fermer le débat, mais à refuser que toute interrogation soit immédiatement soupçonnée de haine. Il y a là une exigence maçonnique capitale. La dignité de chaque personne doit demeurer intangible, mais la liberté d’examiner les concepts, les mots, les normes et les conséquences sociales d’une doctrine doit rester entière.
L’entretien avec Éric Benzekri, créateur de la série La Fièvre, déplace encore le regard vers la fiction, là où les passions collectives apparaissent parfois plus nettement que dans les discours politiques. Philippe Foussier referme le dossier par une défense de l’idéal universaliste qui ne relève ni de l’abstraction froide ni de la nostalgie républicaine. L’universalisme n’est pas l’effacement des appartenances. Il est leur dépassement ordonné, leur mise en conversation, leur inscription dans une commune dignité.
Autour de ce dossier, le numéro déploie une constellation humaniste
Renaud Large interroge un possible post-libéralisme maçonnique. Alain Vernet etMarc Orrillard rappellent que l’école demeure l’un des lieux majeurs de la transmission. NathalieBertrand Le Guen explore les liens entre polar et franc-maçonnerie avec, entre autres, Dan Brown, Alain Bauer, Éric Giacometti et Jacques Ravenne… Charles Conte retrouve « Hérodote et l’humanisme européen ». Bruno Fuligni donne au banquet républicain sa saveur d’esprit. Damien Cesselin relit l’humanité chez Émile Zola dans Les Rougon-Macquart.
Benoît Recco
Benoît Recco, animateur du Ciné-Débat Louis Delluc du GODF, voit dans le film Secondsde John Frankenheimer une traversée de la paranoïa vers le « connais-toi toi-même ». Jean Kriff rend à Giacomo Meyerbeer sa place dans l’histoire musicale française. Les pages livres, avec ceux de Philippe Foussier, Arnaud Miranda, Laurent Segalini et Stéphane Nivet, prolongent cette bibliothèque de résistance intellectuelle.
Ce dernier opus rappelle que l’universalisme n’est pas une idée pâle, mais une discipline de l’esprit et du cœur
Contre les identités closes, il oppose la lente construction d’un homme capable de recevoir son héritage sans s’y soumettre, d’aimer sa langue sans mépriser celle d’autrui, d’habiter une nation sans haïr le monde. Voilà peut-être la leçon la plus maçonnique de ce numéro. L’homme n’est jamais seulement ce dont il vient. Il est aussi ce qu’il taille, ce qu’il transmet, ce qu’il relève et ce qu’il accepte d’éclairer.
Humanisme N°351 – Identitarisme
Revue des francs-maçons du Grand Orient de France
Conform édition, novembre 2025, N°349, 128 pages, 14 €
Le Chapitre National de Recherche du Grand Chapitre Général du Rite Français du Grand Orient de France propose, samedi 13 juin 2026, une réunion-débat en visioconférence consacrée à deux questions brûlantes, le langage et le mensonge politique en temps de guerre.
Un rendez-vous exigeant, en présence de Philippe Guglielmi, qui montre combien le Rite Français sait unir culture, éveil spirituel, discernement initiatique et attention lucide aux fractures de la cité.
Le samedi 13 juin 2026, de 14 h à 16 h 30 très précises, le Chapitre National de Recherche du Grand Chapitre Général du Rite Français du Grand Orient de France tiendra la dernière visioconférence de son année 2025-2026.
L’invitation annonce une réunion-débat d’une belle densité intellectuelle, placée sous le signe de la parole, de la raison, de la guerre et de cette zone trouble où la vérité publique se trouve parfois confrontée aux nécessités, aux violences et aux stratégies de l’histoire.
Le thème général pourrait sembler académique. Il est en réalité profondément initiatique Car interroger le langage, c’est interroger l’outil même par lequel l’être humain nomme le monde, construit le sens, transmet la mémoire, dissimule parfois l’intention et tente, malgré tout, de faire advenir une vérité partageable. Dans une époque saturée de discours, de récits concurrents, de propagandes, de communications de crise, de manipulations numériques et d’émotions collectives, revenir à la parole devient un acte de vigilance. Le Rite Français, fidèle à son génie propre, ne sépare jamais l’exercice de la raison de l’exigence morale. Il rappelle que l’éveil spirituel n’est pas fuite hors du monde, mais lucidité accrue devant ce qui le traverse.
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Deux interventions structureront cette rencontre La première, confiée à Serge Martin-Desgranges, membre de la Chambre d’administration et professeur à l’IES Business School, portera sur un intitulé aussi subtil que stimulant, « Le langage a ses raisons, que la raison ignore … ou presque ». L’IES Business School se présente comme une école de commerce tournée vers le management, l’entrepreneuriat, l’innovation académique et la formation des managers de demain. Cette inscription dans un espace d’enseignement supérieur attentif aux organisations, aux pratiques de communication, aux responsabilités managériales et à la transmission des savoirs donne tout son poids à l’intervention de Serge Martin-Desgranges. Il ne parlera pas du langage depuis une abstraction désincarnée, mais depuis un lieu où la parole engage, forme, dirige, rassemble et parfois oriente les consciences collectives. Tout est déjà dit dans cette formule qui joue avec Pascal tout en déplaçant le regard. Le langage n’est pas un simple instrument neutre. Il possède ses logiques propres, ses glissements, ses puissances d’évocation, ses ambiguïtés. Il peut éclairer, relier, élever. Il peut aussi voiler, séduire, détourner. La qualité de l’intervenant laisse attendre une réflexion nourrie à la fois par l’expérience, la pédagogie, la culture de l’organisation et la compréhension des mécanismes humains qui travaillent toute parole collective.
La seconde intervention, proposée par Matthieu Dauriac, docteur en sciences de l’information et de la communication à l’Université Gustave Eiffel, au sein du laboratoire Dicen IdF, abordera un sujet plus directement politique et vertigineux, « De la nécessité du mensonge politique… en temps de guerre ». Le laboratoire Dicen IdF, Dispositifs d’Information et de Communication à l’Ère Numérique, est une unité de recherche en sciences de l’information et de la communication, rattachée notamment au Cnam, à l’Université Gustave Eiffel et à l’Université Paris Nanterre. Il travaille sur les dispositifs numériques, les traces, les patrimoines, les cultures, les mémoires, l’intelligence économique, les territoires et les formes contemporaines de circulation du savoir. Cette appartenance donne à l’intervention de Matthieu Dauriac une force particulière, car le mensonge politique en temps de guerre ne relève plus seulement de la vieille propagande d’État. Il se déploie désormais dans des systèmes d’information, des plateformes, des récits médiatiques, des réseaux sociaux, des stratégies d’influence et des régimes d’émotion collective.
GCG Rite Français GODF
Le titre dérange volontairement. Il oblige à penser ce que nous préférerions parfois tenir à distance. Que devient la vérité lorsque la guerre impose le secret, la protection des populations, la stratégie militaire, la diplomatie, la désinformation adverse, la défense nationale, la survie même d’une communauté politique ?
Où commence la prudence nécessaire et où finit l’exigence démocratique ?
À quel moment le secret protège-t-il la cité et à quel moment la parole publique se dégrade-t-elle en manipulation ? Ce sont là des questions majeures pour tout franc-maçon, car elles touchent à la fois à la vérité, à la justice, à la responsabilité et à la liberté de conscience.
La présence annoncée de deux grands témoins, diplomates ayant été en poste dans des pays confrontés à la guerre, donnera à cette réunion-débat une profondeur supplémentaire
Il ne s’agira donc pas seulement d’une réflexion théorique, mais d’un échange nourri par l’expérience du terrain, par la connaissance des crises, par la proximité avec ces lieux où la parole diplomatique, le silence, la nuance et parfois la retenue deviennent des instruments de paix ou de survie. La diplomatie est l’un des arts les plus délicats du langage. Elle sait qu’un mot peut ouvrir une porte, mais aussi précipiter un conflit. Elle rejoint ici, d’une certaine manière, la méthode maçonnique, qui enseigne la maîtrise de soi, la mesure, l’écoute et la responsabilité de la parole donnée.
Il faut saluer, à travers ce colloque, le travail conduit par le Grand Chapitre Général du Rite Français du Grand Orient de France
Trop souvent, les hauts grades sont mal compris, perçus de l’extérieur comme des espaces réservés ou comme une architecture symbolique lointaine. Cette initiative rappelle au contraire qu’ils peuvent être des lieux vivants de recherche, de culture et d’approfondissement.
Jean-Francis Dauriac
Présidé par Jean-Francis Dauriac, le Chapitre National de Recherche du Grand Chapitre Général du Rite Français du Grand Orient de France s’inscrit précisément dans cette exigence de transmission, d’étude et de mise en perspective des grandes questions contemporaines. Le Rite Français, dans sa tradition humaniste, philosophique et républicaine, ne se contente pas de conserver un héritage. Il le met au travail. Il l’interroge à la lumière des inquiétudes contemporaines. Il fait dialoguer le Temple et la cité, l’histoire et l’actualité, la quête spirituelle et la responsabilité civique.
Cette réunion-débat dit beaucoup de ce que peut être une franc-maçonnerie exigeante au XXIe siècle
Une franc-maçonnerie qui ne cède ni à la facilité du commentaire immédiat ni à l’abstraction désincarnée. Une franc-maçonnerie qui sait que l’éveil spirituel passe aussi par l’intelligence du monde, par la compréhension des pouvoirs du langage, par la vigilance devant les mensonges collectifs, par l’examen des dilemmes que la guerre impose aux consciences. Le travail initiatique n’est jamais seulement intérieur. Il transforme le regard porté sur la cité. Il apprend à distinguer, à peser, à écouter, à ne pas confondre l’opinion avec la vérité, ni le secret avec l’opacité.
La présence de Philippe Guglielmi, Très Sage et Parfait Grand Vénérable, donne à cette rencontre une portée institutionnelle forte
Elle inscrit ce rendez-vous dans une dynamique où la recherche maçonnique n’est pas un supplément décoratif, mais l’un des lieux essentiels de la transmission. À travers le Chapitre National de Recherche, le Grand Chapitre Général du Rite Français affirme une ambition claire, faire du travail symbolique une école de lucidité, une discipline de l’esprit et un outil de présence au monde.
Les participants souhaitant prendre part à cette visioconférence sont invités à demander l’invitation auprès deGaëlle, en précisant leur nom, prénom, loge ou chapitre d’appartenance. La rencontre aura lieu samedi 13 juin 2026, de 14 h à 16 h 30 très précises.
À l’heure où les mots s’usent dans le bruit, où la guerre brouille les frontières entre information, stratégie et mensonge, le Grand Chapitre Général du Rite Français rappelle que la parole demeure un lieu de combat spirituel.
La cité a besoin d’hommes et de femmes capables de penser juste, de parler clair et de chercher la vérité sans naïveté. C’est aussi cela, aujourd’hui, travailler à la Lumière.
À l’occasion du Convent 2026 de la Grande Loge Mixte Nationale (GLMN), qui s’est tenu les 8 et 9 mai 2026 dans le Grand Temple de la Grande Loge Traditionnelle et Symbolique Opéra, 450.fm relaie le communiqué de presse de la GLMN. Placé sous la présidence du Grand Maître Philippe Nicolas, ce rendez-vous a réuni plus de 100 membres représentant 91 Loges, en présence de 17 juridictions et obédiences amies. Il marque une étape importante de maturité institutionnelle, de clarification rituelle et d’ouverture fraternelle pour une obédience qui affirme sa volonté de construire, transmettre et unir sans se perdre.
Communiqué de presse de la GLMN
CONVENT 2026 de la GRANDE LOGE MIXTE NATIONALE
Une Obédience solide, fraternelle et tournée vers l’avenir
La Grande Loge Mixte Nationale (GLMN) a tenu son Convent 2026, les 8 et 9 mai 2026, dans le cadre solennel du Grand Temple de la Grande Loge Traditionnelle et Symbolique Opéra, avec laquelle elle entretient un traité administratif. Ce lieu, à la fois symbolique et fraternel, a donné à ces travaux une dimension particulière : celle d’une Obédience pleinement engagée dans une nouvelle étape de son histoire, marquée par la maturité, la solidité institutionnelle, la rigueur initiatique et l’ouverture aux autres.
Présidé par le Grand Maître Philippe NICOLAS, ce Convent a rassemblé plus de 100 membres présents sur les colonnes, représentant les 91 Loges de la Grande Loge Mixte Nationale. Cette forte participation témoigne de la vitalité de l’Obédience, de l’attachement de ses membres à son devenir et de leur volonté commune de poursuivre une œuvre de construction, de transmission et de fraternité.
À la clôture des travaux, l’Orient a accueilli 17 juridictions et obédiences amies, signe fort de reconnaissance, d’amitié et de dialogue. Cette présence nombreuse a illustré l’une des orientations majeures de la GLMN : ne pas se refermer sur elle-même, mais inscrire son action dans une fraternité maçonnique vivante, respectueuse des différences, ouverte aux rencontres et attentive aux chemins propres de chaque Obédience.
Le Convent 2026 restera comme un moment important de clarification et de consolidation. Les travaux, ainsi que les discours d’ouverture et de clôture du Grand Maître, ont rappelé que la GLMN a désormais atteint une véritable phase de maturité. Le chantier engagé depuis 2018 — structuration, réforme, clarification, stabilisation — trouve aujourd’hui une expression plus aboutie. Après le temps de la construction vient celui de l’enracinement. Après le temps des ajustements vient celui de la cohérence assumée.
L’un des axes forts de ce Convent fut la consolidation institutionnelle de l’Obédience. La réforme des Statuts et des Règlements Généraux, la clarification des structures administratives, la sécurisation des outils de communication et la stabilisation des cadres de fonctionnement traduisent une même volonté : donner à la GLMN des fondations claires, solides et durables. Une Obédience ne peut transmettre avec force que si elle repose sur une organisation lisible, rigoureuse et apaisée.
Cette exigence de clarté s’est également exprimée dans la distinction entre les Loges symboliques et les juridictions de Degrés Ultimes. Le Convent a rappelé la nécessité de respecter la juste place de chaque structure, afin d’éviter toute confusion des responsabilités. La création du Grand Collège des Rites, appelé à devenir un espace de liaison, de coordination et d’harmonisation, s’inscrit dans cette logique. Il ne s’agit pas d’exercer une ingérence administrative, mais de garantir une articulation claire entre les différentes voies initiatiques pratiquées au sein ou en lien avec l’Obédience.
Dans ce même esprit, le Convent a été marqué par des signatures de traités d’amitié, des transmissions de patentes et des actes forts destinés à sécuriser la continuité rituelle et initiatique. Ces moments ont donné aux travaux une portée particulièrement significative. Ils traduisent la volonté de la GLMN d’assurer pleinement sa souveraineté maçonnique, de garantir la régularité de ses pratiques et d’offrir à ses membres un cadre de progression clair, stable et reconnu.
Ces transmissions de patentes ne relèvent pas d’un simple formalisme. Elles touchent au cœur même de la transmission initiatique. Elles garantissent que les rites pratiqués puissent l’être dans la continuité, la légitimité et le respect des filiations. Elles affirment également la capacité de l’Obédience à porter elle-même son avenir, sans dépendance incertaine ni ambiguïté institutionnelle.
Le Grand Maître Philippe NICOLAS a également rappelé, avec force et bienveillance, que la Franc-Maçonnerie n’est pas un lieu de pouvoir, mais un lieu de service. Dans une période où les institutions, quelles qu’elles soient, peuvent être fragilisées par les ambitions personnelles, les tensions ou les incompréhensions, le message fut clair : seule la fidélité aux serments, au travail, à la transmission et à la fraternité permet de construire durablement.
Cette dimension morale et spirituelle a donné aux travaux une profondeur particulière. La solidité institutionnelle ne vaut que si elle demeure habitée par l’esprit initiatique. La rigueur administrative n’a de sens que si elle sert la vie des Loges, l’élévation des Frères et des Sœurs, et la qualité de la transmission. La GLMN a ainsi réaffirmé que l’organisation n’est jamais une fin en soi : elle est un outil au service du Temple intérieur et collectif.
L’ouverture fraternelle fut l’autre grand message de ce Convent. La présence de nombreuses Obédiences et juridictions amies a rappelé qu’une Obédience vivante ne peut se satisfaire de l’entre-soi. Elle doit rencontrer, dialoguer, partager, construire des ponts et favoriser les travaux communs. Les différences rituelles ou obédientielles ne doivent pas être des barrières, mais des occasions d’enrichissement mutuel.
Dans cette perspective, la diversité apparaît comme une richesse initiatique. La GLMN affirme qu’il n’y a pas d’unité véritable sans respect des différences. L’unité maçonnique ne suppose pas l’uniformité ; elle naît de l’écoute, de l’humilité et de la reconnaissance fraternelle. Chaque rite, chaque tradition, chaque Obédience porte une part de lumière, dès lors qu’elle demeure fidèle à l’exigence du travail, de la transmission et du perfectionnement de l’être.
Enfin, le Convent a replacé la transmission au centre de l’avenir maçonnique. Dans un contexte marqué, depuis la période du COVID, par une fragilisation de l’assiduité et de l’engagement, le Grand Maître a appelé les responsables d’ateliers, les Maîtres et les Surveillants à redevenir pleinement des transmetteurs. La Franc-Maçonnerie ne se maintient pas par les structures seules ; elle vit par la parole transmise, par l’exemple donné, par l’accompagnement des nouveaux initiés et par la flamme que chacun reçoit pour la remettre à son tour.
Le Convent 2026 de la Grande Loge Mixte Nationale aura ainsi été un Convent de maturité, de clarté et d’avenir. Il a montré une Obédience solide dans ses fondations, rigoureuse dans ses principes, bienveillante dans son esprit, ouverte dans ses relations et fraternelle dans son ambition.
Sous l’impulsion de son Grand Maître, Philippe NICOLAS, la GLMN affirme aujourd’hui une voie claire : construire sans diviser, transmettre sans imposer, s’ouvrir sans se perdre, se renforcer sans se fermer.
Le Temple n’est jamais achevé. Mais ce Convent 2026 a montré que la Grande Loge Mixte Nationale entend poursuivre sa mission avec fidélité, exigence, fraternité et confiance dans l’avenir.
C’est une évidence, l’absence d’un membre de l’atelier coupe l’espace du chantier en deux. Ici et ailleurs et entre les deux un gouffre où flottent des particules d’absence.Cependant, les membres de l’atelier, absents à la tenue, peuvent dire leur présence en pensée malgré tout, par le témoignage du Frère ou de la Sœur qui rapporte leurs excuses en loge, ces petites bulles mentales qui flottent jusqu’à la loge.
Ne pas s’excuser, c’est faire prévaloir, sur le chantier, la prégnance des fantasmes d’abandon, c’est introduire la séparation, la coupure non seulement entre le groupe et l’absent, mais par là même au cœur du groupe. Ne pas respecter le groupe en tant qu’unité, c’est ne pas se respecter soi-même comme appartenant à ce groupe, c’est se débrancher soi-même de la prise d’unité.
La responsabilité est un choix et donc une liberté. Travailler en loge fonde le franc-maçon dans sa liberté d’être franc-maçon.
Ne pas transmettre ses excuses sous forme d’obole ou de parole, c’est abandonner le chantier dont la linéarité est celle de l’enchaînement des tenues d’obligation. Mais l’absent sera en manque, car il y a une formation que la tenue en loge peut donner au franc-maçon et qu’il ne peut trouver ailleurs.L’absent se prive d’une nourriture invisible : la formation secrète que la tenue distille comme un nectar initiatique.
Quels en sont les aspects ?
Il apparaît que la spécificité du travail maçonnique est ce vécu si particulier de la mise en résonance de l’être avec les rituels pratiqués par la loge, quand elle est réunie en tenue. Les rituels tendent à être l’agent grâce auquel la nature profonde de chacun peut être éveillée et stimulée à un degré tel que le maçon pourra accomplir son grade et gagner cette impulsion supplémentaire, cet élan qui le porteront à travers ses épreuves, en le rendant capable de progresser de point en point, de colonne en colonne, à l’intérieur d’un temple de lumière, suivant une progression précise et ordonnée et qui lui permettront de réaliser cette progression dans le monde profane vis-à-vis des épreuves que le maçon y rencontrerait.
Chaque degré parle un symbolisme dont la parole, les mots, les rituels sont des clés qui devraient inspirer le maçon. Le rituel unit la loge, la transforme en un seul corps, un seul souffle.
Les rythmes du vocable, ou des gestuels, produisent des effets. Hors du rituel point d’effet. Le rituel rend une loge capable de s’unifier et d’effectuer ainsi un travail d’ensemble en tant que corps unique fonctionnant d’une manière cohérente. Les coups de maillet répétés, non seulement délimitent dans notre mental l’espace sacralisé, mais surtout réunissent les battements de nos cœurs, en les réinitialisant, par le bruit, sur la même pulsation, nos sursauts en témoignent. L’absent ne peut partager cela. Chaque degré parle un symbolisme dont la parole, les mots, les rituels sont des clés qui devraient inspirer le maçon. Ces rythmes du vocable, ou des gestuels, produisent des effets. Hors du rituel point d’effet. Le rituel rend une loge capable de s’unifier et d’effectuer ainsi un travail d’ensemble en tant que corps unique fonctionnant d’une manière cohérente.
Les coups de maillet répétés, non seulement délimitent dans notre mental l’espace sacralisé, mais surtout réunissent les battements de nos cœurs, en les réinitialisant, par le bruit, sur la même pulsation, nos sursauts en témoignent. L’absent ne peut partager cela. . L’absent ne peut pas sentir ce frisson, cette montée d’énergie qui fait vibrer les os. Chaque mot, chaque acte, chaque mouvement et chaque représentation imagée de la vérité focalise toutes les pensées des maçons rassemblés en une convergence qui fait unité. Il faut donc une conscience aiguisée de la symbolique du rituel pour accomplir ces attitudes comme une méditation de groupe. Tout est Un, même quand cela semble se diviser.
Privilégions au niveau de l’entrée en Franc-maçonnerie ceux et celles qui nous semblent capables de répondre, après un enseignement d’apprenti, à cette exigence.
Chaque degré propose un mystère de signes secrets supposé protéger le franc-maçon à chacun de ses grades.
De quoi les mots et attouchements protègent-ils ?
Au 1er degré, l’impétrant est dépouillé symboliquement de ses métaux. Par-là, il est protégé des risques possibles résultant du contact avec les forces électriques qui peuvent être déchargées par l’application de l’épée de l’initiateur. L’initiateur, dans son sens le plus vrai, est en rapport avec les forces et l’énergie, avec la manifestation, entre autres, des phénomènes électriques, lesquels phénomènes résultent de l’interaction de la dualité des forces de l’univers ; entre l’énergie statique et l’énergie dynamique, entre l’esprit et la matière, entre la vie et la forme, interaction au sein de l’unité qu’elle manifeste justement par cette dualité.
– La cosmologie nous le dit. En tant que singularité initiale serait une limite absolue à la compréhension de l’univers, puisque les lois de la physique ne sont plus valables, ni même les concepts les plus élémentaires de l’espace-temps. Les mythes racontent cette brisure de la durée grâce à laquelle commence le temps. La réalité est une structure habitée par les nombres, les proportions et les analogies. Ainsi elle se présente à l’homme et à son esprit pour y être déchiffrée. – La nature nous le dit. En effet, aujourd’hui, au niveau le plus microscopique de la connaissance scientifique, selon le principe d’incertitude d’Heisenberg, dans la particule, le savant ne peut plus distinguer ce qui est matière de ce qui est énergie. – Le rituel d’initiation, comme tout le rituel, nous le dit aussi. Le profane courbé à l’entrée du temple, prêt à traverser la matrice de la Loge-mère, est prêt à redevenir l’être spirituel primordial. Cet être courbé représente, pour certaines traditions, la chute de l’esprit dans la matière, pour d’autres traditions, ce symbole représente le divorce de l’Esprit d’avec la Matière, son retour à sa source primordiale dans laquelle l’impétrant s’immerge. Dans les deux cas il s’agit toujours du Un manifesté en matière et énergie. Ici tout est Un parce que tout est symbole. Si le signe distingue et donc sépare, le symbole, lui, permet la convergence en réunissant ce qui est épars. Comme l’écrit René Guénon dans Symboles de la science sacrée : «le complémentarisme n’est que l’apparence extérieure en tant qu’opposition ; mais au-delà du domaine où s’affirment les oppositions, elles doivent, comme tous les contraires, se rejoindre et s’unir d’une certaine façon.»
Pour en revenir aux effets des énergies, dans les initiations antiques, c’est des dangers de contacts non préparés avec le feu éveilleur, purificateur et illuminateur que les signes protégeaient l’initié, tandis que les mots de passe assuraient la sécurité des intrus «non-préparés». Le feu ou esprit ou énergie était alors déchargé par le moyen de mots exacts qui étaient des mots de pouvoir. La bonne prononciation du phonème ou orthoépie permet ou non de traverser le passage gardé. La prononciation juste ouvre les passages, comme une clé vibratoire.
La cantillation (la prononciation de la hauteur des voyelles) est, dans toutes les traditions initiatiques, un des outils de création d’environnements favorables, ou de mise en relation avec la transcendance. La prise de parole, en tenue, devrait en tenir compte. Mais, aujourd’hui, l’humanité, mauvais compagnon, n’a plus qu’une parole substituée, dont le pouvoir est très visiblement dénaturé.
Cependant, en loge, la parole prononcée essaiera d’appeler la sagesse, la force et la beauté à se manifester dans le temple, produisant sur les pierres vivantes qui l’édifient des effets, des changements spécifiques et nécessaires. Les maçons ont toujours reconnu la parole comme génétique, comme étant la vie parce que donnant la lumière, « Je te crée, constitue et te reçois franc-maçon ». C’est cette parole qui accomplit l’initiation du néophyte en commencement de sa vie de franc-maçon Toutes les autres paroles entendues en tenue appartiennent aussi à un rituel créatif d’une manière d’être franc-maçon. Le rituel, la parole en loge, transmettent au candidat à l’initiation l’énergie qui lui permettra de passer des ténèbres à la lumière dans le premier degré, de gravir l’escalier à vis de la connaissance vers la chambre du milieu au deuxième degré, et d’entrer dans la mort au troisième.
Un des buts de l’humanisme est d’atteindre un esprit coopératif ou esprit de groupe et le développement de la conscience de groupe. Ainsi doit apparaître le rôle que joue l’unité dans le tout, et l’interaction de ce rôle dans de plus grandes structures. Par le rituel la Maçonnerie peut apprendre cela. Dans le travail maçonnique et les activités de la loge, les étudiants de l’humanité peuvent voir dépeinte la nécessité pour les hommes de travailler ensemble comme frères. Ils y trouvent ce que Ricœur appelle un vivre ensemble de façon pacifiée, dans des institutions suffisamment justes.
Le rituel fonde notre unanimité dans une pratique. Sans le rituel, les plus grandes divergences en matière de philosophie, pour ne pas dire politiques, voire personnelles, auraient déjà entamé l’existence de la Franc-maçonnerie.
Le rituel est le lieu de rencontre de nos pluralités.
Cela veut dire que nous acceptons la pluralité, l’identité de chacun, les chemins de sens pris par chacun, mais aussi que nous reconnaissons la nécessité d’une unité de notre rassemblement braquée sur la totalité du sens, vécue dans et par le rituel.
La pensée symbolique est une pensée qui n’invente pas le monde, mais le rencontre et qui essaye de le comprendre dans son extension. C’est pourquoi, c’est une grande culpabilité que de laisser se déliter un rituel. Le laxisme vis-à-vis du rituel, c’est permettre la division d‘une loge, c’est laisser les factions pervertir l’esprit d’unité que propose la Franc-maçonnerie. Il ne peut y avoir, indéniablement, qu’une unité de vue sur nos commandements librement acceptés. Ces règles, vécues dans le temps sacré de midi à minuit, participent aussi à l’émergence de l’égrégore. Les obédiences sont aussi des ordres initiatiques, et celui qui vient y chercher l’initiation doit pouvoir la trouver. Le Vénérable, qui conduit le rituel, et le Grand Expert, qui en est dépositaire, sont tout particulièrement garants de son intégrité, ce qui n’exclut pas, en la matière, la responsabilité de tous les officiers de la loge et des FF et SS qui travaillent sur les colonnes.
Dans le symbolisme, dans la signification des outils des ouvriers, dans le mobilier et les bijoux de la loge, dans les travaux, on peut suivre ces points de repère qui montrent le chemin vers l’Orient, là où la lumière comme tendance de l’unité peut être trouvée. C’est pourquoi, en plagiant Charles Baudelaire, nous dirions que notre Temple est une nature où, comme de longs échos, qui de loin se confondent, dans une ténébreuse et profonde Unité, vaste comme la nuit et comme la clarté, de vivants symboles se répondent. Ils se répondent, soit dans leur complémentarité, soit dans leur pluralité ; mais toujours ils nous conduisent vers le Un.
Prenons, à travers le symbolisme, un exemple de cheminement sur un chantier de l’extension du sens vers le Un. La porte basse, à l’occident du Temple, fait de son vis-à-vis à l’orient son correspondant. Là, dans son Delta l’œil regarde la porte. Et l’on s’interroge : en quoi l’œil est aussi une porte ?
Une réponse possible se trouve dans l’alphabet primitif de l’humanité, dans sa forme protosinaïque. Créé vers le XIVe siècle av. notre ère, cet alphabet utilisait, alors, des images d’objets ou de personnages dont le nom commençait par le vocable que l’on voulait représenter. Ce premier son servait de repère pour une lettre. Ainsi, Apis, permit d’écrire le son «A», et donc la tête de taureau (qui était Apis) fut le hiéroglyphe primitif de la lettre «A». C’est ce que l’on appelle l’acrophonie (et qui fait du TGV l’acronyme du train à grande vitesse). De même, l’œil servit de hiéroglyphe pour désigner la lettre «O», car en ces temps et en ces lieux, le mot qui nommait l’œil se prononçait oyin, ce qui a d’ailleurs donné par évolution dans les diverses civilisations le ayin hébreu et le «O» de notre alphabet. De ce fait le «O» a pris les sens symboliques dérivés du champ lexical de l’œil ; et aussi de tous ses contraires : Visible et invisible, apparaître et disparaître.
L’œil énonce tout ce qui est de l’ordre de l’apparition et du secret. Je cite Marc Alain Ouaknin dans son remarquable livre sur le Mystère de l’alphabet à propos de l’œil : «Il est le passage entre l’intérieur et l’extérieur, entre les profondeurs cachées et ténébreuses de la Terre et la clarté du monde solaire» ; n’est-ce pas là aussi l’évocation de la porte basse que le temple nous propose comme correspondant à l’œil ? Il est écrit encore sur l’œil : «c’est le point où l’être se dévoile mais en même temps se voile ; un être humain ne se montre pas entièrement, son apparition n’est à chaque fois qu’une partie de la totalité de l’apparition» ; n’est-ce pas dire que l’œil témoigne pour le Un dans ses aspects différenciés ?
À cet instant d’apparition, ne peut-on pas évoquer une naissance initiatique ? Est-ce abuser du symbolisme ? Alors, devinez comment se prononçait en Mésopotamie, à cette époque, le mot qui désignait la vulve féminine représentée en écriture cunéiforme ougarit par un triangle pointe en haut. Oyin bien sûr, comme l’œil. Quand le symbolisme vient nous narrer notre histoire de l’humanité, ainsi, par petites touches, c’est toujours pour nous un émerveillement de la complexité et de la cohérence du Un.
Allons plus loin sur cette idée d’unité à laquelle l’œil nous ouvre la porte. Le mot Schéma qui veut dire «écoute» est construit sur cham-ayin, «là-bas l’œil», c’est-à-dire «là-bas regarde». Écouter, c’est regarder au-delà de la proximité des apparences. Écouter, c’est essayer de découvrir le visible et l’invisible. Ainsi, la projection symbolique de la porte basse, à travers le Temple, est devenue dans le Delta, ouverture sur les «au-delà» de Soi. L’œil est une porte ouverte qui donne à voir un espace-temps, hors de notre portée dans son unité qui, comme une vérité, demeure un «là-bas» ou un touchement d’un plus-loin-encore, une naissance de l’invisible vers lequel la quête conduit l’initiable. Écouter devient alors entendement.
Dans la conduite de la loge et les activités des officiers, celui qui cherche trouvera des éclaircissements du gouvernement du monde. Dans les objectifs éthiques et spirituels de la tradition maçonnique, celui qui cherche trouvera cette inspiration qui le maintiendra résolument dans sa quête. Le mystère de l’esprit, le mystère de la lumière, le mystère de notre recherche de la vérité et de l’expérience spirituelle ainsi que le mystère de l’immortalité et de la résurrection, doivent se révéler à leur vraie place ; et à cette place peut se trouver un maître maçon
Tous les francs-maçons ont été introduits dans le temple de la vie. Beaucoup ont pénétré dans le monde de l’étude et de l’accroissement de la connaissance. Quelques-uns ont triomphé de la mort et s’emploient à superviser le travail. Celui-ci est fondé sur la liberté qui confère la pratique du contrôle de soi, sur une égalité qui reconnaît notre humanité partagée et sur une fraternité qui oriente notre attitude mentale vers la solidarité avec tous.
Nous disons avec le philosophe Laplantine : «Le cœur est le lieu de la synthèse de nos philosophies».
On en est arrivé à ne plus s’apercevoir que le mot « cœur » a eu autrefois de tout autres acceptions ; ou du moins, quand on rencontre celles-ci dans certains textes où elles sont par trop évidentes, on se persuade que ce ne sont là que des significations exceptionnelles et, pour ainsi dire, accidentelles.
C’est ainsi que, dans un livre récent sur le Sacré-Cœur, nous avons eu la surprise de constater ceci : après avoir indiqué que le mot « cœur » est employé pour désigner les sentiments intérieurs, le siège du désir, de la souffrance, de l’affection, de la conscience morale, de la force de l’âme, toutes choses d’ordre émotif, on ajoute simplement, en dernier lieu, qu’il « signifie même quelquefois l’intelligence ». Or c’est ce dernier sens qui est en réalité le premier, et qui, chez les anciens, a été regardé partout et toujours comme le sens principal et fondamental, alors que les autres, quand ils se rencontrent également, ne sont que secondaires et dérivés et ne représentent guère qu’une extension de l’acception primitive. (René Guénon, Le Cœur rayonnant et le Cœur enflammé).
L’idée d’un cœur comme centre vital, affectif et spirituel de la divinité n’est pas étrangère aux civilisations très anciennes, et en particulier à l’Égypte des premières dynasties. Les Égyptiens l’avaient compris : le cœur était un vase, un soleil intérieur, un réceptacle de volonté et de mémoire.
Dès les IIIe et IVe dynasties (vers 3300–2600 av. J.-C.), l’Égypte apparaît comme une civilisation extrêmement avancée (pyramides, astronomie, géométrie, etc.). À cette époque, les prêtres de Memphis et de Thèbes conservent encore la notion d’un Dieu unique (désigné par les hiéroglyphes comme « le Dieu Un »), spirituel, distinct des divinités totémiques ou ancestrales (Atoum, Osiris, etc.). Ce Dieu unique est souvent personnifié par le Soleil sous les noms d’Amon,Râ ou Aton, selon les écoles et les époques. L’auteur insiste sur le fait que l’élite sacerdotale et intellectuelle égyptienne a accordé une place centrale au cœur, tant chez l’homme que chez Dieu. – Le hiéroglyphe du cœur est un vase (symbole du réceptacle où s’élabore la vie, le sang, les passions, la volonté). – Dans le mythe de la création raconté dans la pyramide de Pépi II, Atoum divise son propre cœur en neuf parts pour engendrer les premiers êtres divins et humains , ainsi le cœur transmet la vie. – Le cœur est le siège des facultés intellectuelles, des passions, de la volonté et surtout le réceptacle des actes accomplis durant la vie. – Au jugement des morts (scène classique de la pesée), le cœur du défunt (représenté par le vase) est posé sur un plateau de la balance, face à la plume de Maât (Vérité-Justice). Si le cœur est plus lourd que la plume (à cause des fautes), il est dévoré par le monstre « la Dévorante ». Le défunt adjure son propre cœur : « Ô mon cœur… ne témoigne pas contre moi ! » – Des scarabées de cœur (placés dans la momie) portent des formules magiques pour que le cœur n’accuse pas son propriétaire. – Des inscriptions funéraires glorifient ceux qui ont « mis Dieu dans leur cœur » (ex. Béka : « J’ai mis Dieu dans mon cœur »).
Il n’y a pas de justice sans solidarité.
Celui qui fait la justice est appelé le juge, celui qui participe à la solidarité est appelé en hébreu un tsadik, c’est-à-dire le juste, car il fait une justice d’équilibre. La solidarité n’est pas une bonté à l’égard d’un être démuni, c’est une justice compensatrice. La solidarité, c’est-à-dire être juste, est la vocation première de celui qui veut atteindre la transcendance en recréant une unité de l’humanité, où tout autre est notre humanité partagée. Aller jusqu’aux racines de sa différence, permet d’y découvrir sa compatibilité avec l’autre ; la connaissance n’est que dans une humilité à cette perméabilité des êtres entre eux.
C’est l’éthique, fondée sur l’unité de l’humanité, qui permet à la métaphysique de surgir dans l’indépendance, c’est-à-dire dans le droit de choisir ses interdépendances.
On peut relire la Règle 9 pour les candidats De l’initiation humaine à l’initiation solaire, prescrite par Alice Bailey : « Que le disciple se joigne au cercle des autres «moi». Mais qu’une seule couleur les réunisse et que leur unité apparaisse. Ce n’est que lorsque le groupe est reconnu et discerné intuitivement que l’énergie peut-être sagement diffusée ». Cette unisson dans le service de l’humanité est fondée sur l’unité de but, l’unité de vibration, l’identité d’affiliation en groupe, des liens karmiques de longue date, la possibilité de travailler en relations harmonieuses.
S’il est vrai qu’il existe des structures qui permettent probablement de constituer de tels groupes, ce qui est certain, c’est que le travail en loge maçonnique réunit, au grade de Maître, ces conditions. Le travail en tenue solennelle consiste à assurer l’emprise de son ego sur sa personnalité de façon à ce que la relation ésotérique du groupe devienne possible sur le plan physique. L’égrégore survient par une discipline de la personnalité du franc-maçon, et c’est ce que le rituel lui propose, de rencontres ponctuelles en rencontres ponctuelles, et ce, jusqu’à trouver, à la lumière d’une aurore inhabituelle, le fil qui relie. L’égrégore naît de cette discipline, comme un nuage lumineux qui flotte au-dessus du temple. C’est un pacte : renoncer à son narcissisme pour une espérance plus vaste.
Voilà, entre autres, pourquoi nous pensons que nous devrions vivre, à chaque instant de nos tenues, non seulement dans l’observance des rituels mais aussi dans leur exigence, ce qui permettra à chacun de vivre sa différence. Alors, comme l’écrivait Daniel Pons dans Le fou et le créateur, son œuvre maîtresse, et s’adressant à son frère, le créateur humain, celui qui tente de se construire lui-même en harmonie avec la parcelle de l’Unité qui l’habite : «Créateur, mon frère, lorsque tu sentiras ton corps d’éphémère t’abandonner, souviens toi alors que la barque d’Isis est un char qui conduit, vers l’éternité, tous les corps exténués à force de s’être surpassés…»
Et parfois, dans une aurore intérieure, le fil qui relie apparaît, comme une corde d’or tendue entre les âmes.
À l’heure où les questions de transmission, d’engagement féminin, de spiritualité et d’émancipation traversent profondément notre société.
la Grande Loge Féminine de France propose, le vendredi 12 juin 2026 à Montmorency (Val d’Oise), une conférence publique particulièrement attendue autour d’un thème qui touche à la fois l’histoire, la société et l’initiation :
« La franc-maçonnerie féminine hier, aujourd’hui, demain ».
Marie-Claude Kervella-Boux
Organisée par l’association Les Amies de l’Arche d’Alliance, cette rencontre réunira une personnalité majeure du paysage maçonnique français, Marie-Claude Kervella-Boux, ancienne Grande Maîtresse de la GLFF et ancienne présidente du CLIMAF. Une voix dont le parcours témoigne d’un engagement constant en faveur d’une franc-maçonnerie féminine consciente de son héritage, mais tournée vers les défis contemporains.
Cette conférence ne se limitera pas à une simple évocation historique.
Elle interrogera en profondeur la place des femmes dans l’espace initiatique, la manière dont les loges féminines ont progressivement construit un chemin autonome dans un univers longtemps dominé par les structures masculines, mais aussi ce que signifie aujourd’hui, pour une femme, entrer dans une démarche initiatique au XXIe siècle.
Car la franc-maçonnerie féminine porte en elle une histoire singulière.
Une histoire faite de résistances discrètes, de conquêtes lentes, d’affirmation intellectuelle et spirituelle. Depuis les loges d’adoption du XVIIIe siècle jusqu’aux grandes obédiences féminines contemporaines, c’est toute une quête de liberté intérieure qui s’est déployée. Une quête qui rejoint souvent les grands combats pour l’éducation, l’émancipation, la dignité humaine et la reconnaissance de la parole des femmes dans la cité.
GLFF, 80 ans
Dans un monde saturé de bruit, de réactions immédiates et d’identités fragmentées, la démarche initiatique proposée par la franc-maçonnerie féminine apparaît aussi comme une école de profondeur. Un lieu où le silence, le symbole, le rituel et la réflexion permettent encore d’élaborer une pensée lente, nuancée, exigeante. Une manière de reconstruire du sens dans une époque qui dissout souvent les repères.
La présence de Dominique Elbaz-Lévy, réalisatrice du film « Femmes initiées, libres et engagées », donnera également à cette soirée une dimension sensible et incarnée. La projection permettra sans doute de mettre des visages, des parcours et des expériences humaines derrière une réalité encore souvent méconnue du grand public.
Ce dialogue entre conférence et cinéma promet ainsi un moment rare où mémoire, transmission et réflexion contemporaine pourront se répondre.
Car la question posée par le titre même de l’événement dépasse largement le cadre maçonnique. Elle touche à l’évolution des formes d’engagement, à la place du spirituel dans nos sociétés modernes, au rôle des femmes dans la transmission des valeurs humanistes et à la possibilité de maintenir vivante une tradition initiatique sans la réduire à une nostalgie du passé.
La Grande Loge Féminine de France rappelle ainsi qu’une obédience maçonnique peut être à la fois fidèle à ses racines symboliques et pleinement présente dans les débats humains, culturels et sociétaux de son temps. En ouvrant cette conférence au public, elle affirme aussi une volonté de dialogue et de pédagogie, loin des caricatures qui entourent encore trop souvent la franc-maçonnerie.
Restaurant Venezia
Une soirée qui devrait intéresser autant les francs-maçons que les profanes curieux des chemins de l’initiation, de la transmission et de la liberté intérieure.
Infos pratiques.
Conférence publique organisée par l’association Les Amies de l’Arche d’Alliance.
Vendredi 12 juin 2026 à 18h30
Salon Napoléon – Restaurant Venezia / 2 avenue Georges Clemenceau – 95160 Montmorency.
L’interdépendance profonde entre liberté et ordre forme l’une des vérités les plus fécondes et les plus constantes de la pensée humaine, particulièrement dans la réflexion maçonnique. Cette dépendance réciproque n’est pas une simple cohabitation commode : elle est une consubstantialité vivante, une dialectique essentielle sans laquelle ni l’une ni l’autre ne saurait pleinement exister.
Charles Péguy l’a exprimée avec une vigueur inoubliable dans le premier cahier de la 7ème série des Cahiers de la Quinzaine: « Pas de liberté sans ordre. […] L’ordre, et l’ordre seul, fait en définitive la liberté ; le désordre fait la servitude ». C’est l’un des textes les plus clairs de Péguy sur le lien indissoluble entre ordre et liberté, dans une période marquée par l’affaire Dreyfus et les débats politiques de la IIIe République.
Sans un cadre structuré, la liberté se disperse, se fragmente, se perd dans l’arbitraire et finit inexorablement par se retourner contre elle-même, produisant le chaos et, à terme, une servitude plus insidieuse encore.
Goethe, de son côté, contemple avec émerveillement les métamorphoses incessantes de la nature et les innombrables disparités entre les êtres humains. Il y voit la marque d’un désordre vivant, organique, donc divin, qui s’oppose tout en participant mystérieusement à l’ordre fixe, stable et pourtant indispensable des sociétés humaines. « Quoi qu’il en soit, la raison humaine poursuit sa marche à travers toutes les générations. […] Le mouvement infatigable d’une raison toujours croissante fera naître l’ordre du désordre. » (Conversations de Goethe avec Eckermann – Gallimard – 1997) Quand Goethe écrit La Métamorphose des plantes , il y voit surtout dans la nature une dynamique créatrice infinie (devenir, transformation) qui révèle une loi de la nature profonde et harmonieuse.
Cette vision poétique et philosophique trouve un écho puissant chez Rousseau, qui affirme que. « l’impulsion du seul appétit est esclavage, et l’obéissance à la loi qu’on s’est prescrite est liberté. » (Du Contrat social, chap ,VIII, par. 40).
Kant, quant à lui, porte cette intuition à son sommet dans sa philosophie morale. Pour le penseur de Königsberg, la véritable liberté ne réside nullement dans l’absence de loi ou dans une indépendance sauvage, mais dans l’obéissance volontaire à la loi que la raison pure se donne à elle-même à travers l’impératif catégorique. Ainsi, liberté et ordre moral ne s’opposent pas : ils s’unissent et s’identifient dans l’acte sublime par lequel la volonté rationnelle se soumet librement à sa propre loi universelle. Cette conception se met en parallèle avec la liberté spirituelle et l’ordre maçonniques : la vraie liberté n’est pas l’arbitraire, mais l’obéissance volontaire à la loi que la raison se donne à elle-même. Là où Rousseau parlait encore d’une loi que l’on se prescrit, Kant radicalise l’idée : l’ordre devient la condition même de l’autonomie, et l’autonomie la plus haute expression de la liberté.
Ces grands éclairages philosophiques nous invitent à opérer des distinctions essentielles, sans lesquelles la réflexion risque de demeurer confuse. Il convient tout d’abord de séparer clairement l’indépendance, entendue comme la simple absence de contrainte extérieure ou la non-sujétion à des volontés imposées par autrui, et l’autonomie, dans laquelle la volonté se prend elle-même pour objet, se pose comme sa propre finalité et accède ainsi à sa dignité la plus élevée – idée que Kant érige en principe fondateur de la moralité humaine, en impératif catégorique. De même, il faut distinguer avec soin la liberté naturelle, brute, instinctive et souvent chaotique, que tout ordre social ou cosmique doit nécessairement limiter et canaliser, de la libération spirituelle, plus haute et plus intime, que l’ordre seul, lorsqu’il est compris et vécu dans sa dimension sacrée, permet d’atteindre et d’accomplir pleinement.
Au temps de la Chevalerie, l’impétrant faisait serment d’allégeance envers Dieu et envers son suzerain. Les Templiers, quant à eux, s’engageaient solennellement envers Dieu et envers l’Ordre lui-même. Dans les deux cas, une condition première et non négociable était exigée : que l’homme fût libre. Car l’allégeance, si elle implique en apparence une soumission, ne peut être authentique et noble que librement consentie. La fidélité ne se conçoit pas en dehors de la liberté ; elle n’en est même que l’expression la plus élevée. La fidélité sans liberté n’est que servitude déguisée ; la liberté sans fidélité n’est que dispersion et caprice stérile.
C’est en homme libre et en Maçon libre que j’ai prêté les serments qui m’ont été proposés. Il ne peut exister de véritable devoir que librement accepté et intériorisé. Liberté et ordre se révèlent ainsi profondément, ontologiquement consubstantiels.
Ce retour vers le monde, cette concrétisation de la Vérité entrevue, ne peut s’opérer que par l’expression pleinement libre et volontaire de notre volonté. Il manifeste un engagement formellement renouvelé, une détermination d’autant plus forte et plus pure qu’elle s’exprimera désormais sans instructions précises, sans directives détaillées. L’initié ne reçoit plus de carte toute tracée : il doit inventer, à chaque instant, les modalités concrètes de son action tout en restant fidèle à l’Ordre qu’il a reconnu. C’est précisément dans cette phase que la liberté responsable révèle toute sa grandeur et toute son exigence.
Œuvrer dans et pour l’Ordre ne peut procéder que d’un mouvement délibéré, d’un choix pleinement assumé et donc authentiquement libre. Si l’on est contraint, par la force, par la peur ou par une pression extérieure, le choix perd toute valeur morale et spirituelle. Dès lors, il apparaît avec évidence qu’il n’y a pas d’ordre véritable sans liberté. L’ordre imposé n’est qu’une apparence d’ordre ; il porte en lui les germes de sa propre dissolution.
Pourtant, et c’est là toute la beauté du paradoxe initiatique, l’action du Franc-Maçon s’inscrit simultanément dans un projet qui le dépasse infiniment. Degré après degré, il rejoint la grande cohorte silencieuse de ceux qui, depuis l’aube de l’humanité, ont fait le choix conscient d’être des constructeurs. Il bâtit d’abord, avec patience et rigueur, son Temple intérieur, afin de pouvoir, humblement mais résolument, contribuer à l’édification de l’Univers tout entier. Ainsi accomplit-il, là où il se trouve, dans le lieu et le temps qui sont les siens, sa part – si infime soit-elle en apparence – du Plan majestueux tracé par le Grand Architecte de l’Univers.
Libre et solitaire, le franc-maçon mène son combat intérieur dans l’allégeance consciente à l’Ordre. Le parcours de l’initié se révèle alors comme une élévation progressive, lente et exigeante, vers cette libération authentique, vers une autonomie toujours plus profonde et plus lumineuse. Après avoir gravi, degré après degré, les échelons de l’échelle mystérieuse, après avoir contemplé la nature de l’Ordre universel dans ses composantes les plus fines, ses critères de réalisation, son caractère absolu, intemporel et non contingent, l’initié atteint le sommet de ce que les moyens humains peuvent appréhender. Il comprend que ce point de connaissance représente le « nec plus ultra » accessible à l’être en chemin. C’est alors qu’il lui est enjoint de redescendre, non pas pour abandonner la hauteur conquise, mais pour l’incarner, pour la transcrire dans l’action, dans la réalité concrète, tant intérieure qu’extérieure. Ce mouvement descendant constitue l’une des épreuves les plus subtiles et les plus décisives du chemin initiatique.
Le Franc-Maçon sait où réside son devoir et à quels principes immuables son action doit obéir. Il est responsable au sens le plus fort du terme : il répond de ses actes devant sa conscience, devant ses Frères et devant le Grand Architecte. Dans ce sens élevé, il est pleinement libre. Et c’est précisément cette liberté spirituelle conquise qui lui permet de remplir sa mission avec authenticité : concourir activement à l’Ordo, à cet Ordre vivant, dynamique et créateur qui est à la fois cosmique et humain.
La voie qui s’ouvre devant lui, et qui dessine le champ véritable de sa liberté, est d’une clarté limpide : il n’y a pas de liberté authentique en dehors de l’ordre, pas plus qu’il n’y a d’ordre vivant et fécond sans liberté. Toute tentative de séparer radicalement ces deux termes conduit soit à l’anarchie destructrice, soit à la tyrannie glacée.
Liberté et ordre sont donc consubstantiels. Ils concourent ensemble, comme l’avaient pressenti Platon dans sa République, Descartes dans sa recherche d’une méthode certaine, Spinoza dans son Éthique, et comme Kant l’a magistralement théorisé dans sa Critique de la Raison Pratique, à l’autonomie souveraine de la raison et à son libre, infini épanouissement. Leur relation ontologique peut se résumer en trois constats majeurs, qui touchent au cœur même du 30e degré et placent deux notions essentielles au centre de la vie maçonnique :
Ma liberté fonde ma responsabilité. Ma responsabilité donne sens et profondeur à mon devoir. Mon devoir est tout entier inspiré et orienté par le principe d’ordre émanant du Grand Architecte.
Ainsi, loin d’être des contraires, liberté et ordre apparaissent comme les deux faces indissociables d’une seule et même réalité initiatique. Leur tension féconde, leur dialectique vivante et constamment renouvelée, permet à l’homme libre et de bonne volonté de devenir, à son humble mesure, un véritable co-créateur de l’Ordre universel. C’est dans cette union mystérieuse, dans cette alliance consciente et aimante, que se joue l’authentique élévation maçonnique, celle qui conduit l’initié de la simple existence à la participation active à l’œuvre de construction du monde.
Dans cette perspective, chaque Maçon, à sa place et selon ses moyens, devient un artisan de l’harmonie universelle, un porteur de lumière dans les ténèbres, un gardien vigilant de cet équilibre subtil sans lequel ni liberté ni ordre ne sauraient durablement subsister. Tel est le grand secret, jamais complétement livré et pourtant toujours offert à celui qui sait regarder avec les yeux du cœur et de l’intelligence éclairée.
Avec ce 31e volume des Essais Écossais, le Chapitre « Germain Hacquet » du Grand Collège des Rites Écossais du Grand Orient de France livre une méditation collective d’une rare densité sur la parole perdue – cette blessure fondatrice qui hante le coeur même du rite de maîtrise et dont la quête structure l’entière démarche initiatique du franc-maçon écossais.
Il est des thèmes qui traversent l’histoire de la franc-maçonnerie comme une veine souterraine, silencieuse et tenace, affleurant à chaque degré sous des formes différentes mais toujours reconnaissables à cette même urgence intérieure qui pousse le cherchant vers une vérité qu’il pressent sans pouvoir encore la nommer. La parole perdue est de ceux-là. Non pas un motif parmi d’autres, mais la blessure fondatrice, l’axe autour duquel pivote toute la démarche initiatique à partir du grade de maîtrise, cette interruption brutale dans la transmission du sens qui condamne le maçon à chercher, par substitution provisoire, ce que seul un long chemin intérieur permettra peut-être d’approcher.
C’est à cet abîme que s’adresse ce 31 volume des Essais Écossais, fruit des travaux du Chapitre « Germain Hacquet » du Grand Collège des Rites Écossais du Grand Orient de France, ouvrage collectif dont chaque contribution constitue une planche présentée oralement devant les frères avant d’être enrichie par le débat et la contradiction fraternelle.
La méthode mérite d’être saluée pour ce qu’elle révèle d’une certaine conception du travail maçonnique
Le Chapitre se réunit toutes les deux semaines, choisit collectivement son thème, puis accueille tous les deux mois l’un de ses membres qui présente oralement son chapitre en une vingtaine de minutes, lequel expose ensuite un texte de longueur libre destiné à la publication. Le débat fait l’objet d’un compte rendu analytique que chacun peut amender pour préciser sa pensée, intégrer les objections, parfaire son propos. Nulle recherche de consensus mécanique ici, nulle volonté de produire une position commune qui nivèlerait les singularités – le livre est collectif jusque dans sa contradiction interne, et c’est précisément cette diversité des approches qui en fait la richesse. Comme le précise Marc Lebiez dans l’avant-propos, certains contributeurs se reconnaissent dans une religion, d’autres dans aucune, et cette pluralité de regards sur la parole dit quelque chose d’essentiel sur la capacité de la franc-maçonnerie à accueillir des sensibilités divergentes autour d’un mystère partagé.
Christian Confortini
Christian Confortini, Très Puissant Souverain Grand Commandeur du Suprême Conseil du Grand Collège des Rites Écossais, ouvre cet ouvrage par une préface qui pose d’emblée le cadre métaphysique de la quête. Notre parole de franc-maçon doit révéler notre nature intérieure, s’extraire des abysses de notre être pour devenir porteuse de sens, et c’est au 4e grade, en loge de Perfection, que se noue cette primo-initiation à la parole vive. La parole est d’abord geste avant d’être son, et c’est la formule de Maurice Merleau-Ponty qu’il convoque – « La parole est un geste et sa signification un monde » – qui donne à ce volume son souffle philosophique. Retrouver la parole n’est pas retrouver un mot, mais retrouver un monde, c’est-à-dire se retrouver soi-même dans l’acte de signifier.
Michel Barat
Les contributions qui composent ce volume dessinent un vaste panorama où se répondent, comme autant d’arches d’une même cathédrale invisible, des approches philosophiques, historiques, artistiques, religieuses et rituelles
Michel Barat ouvre et referme le recueil par deux réflexions complémentaires sur le dire et le verbe, explorant la distinction fondamentale entre parler et dire, entre le bruit social et la parole qui engage l’être entier. Jean-Pierre Villain lit la parole dans Le Jeu de l’amour et du hasard de Marivaux, révélant comment la comédie du langage masqué dit, à sa façon, quelque chose de la condition humaine face au silence du sens. Bernard Zielinski interroge la musique comme parole spirituelle, cette langue qui transcende les mots pour toucher directement à ce que les mots ne peuvent atteindre. Joëlle Marchal se penche sur la peinture de Gérard Garouste comme recherche d’une parole picturale, cet artiste dont l’œuvre entière semble habitée par la quête d’un sens enfoui sous les couches du visible.
Jean-Robert Ragache
Thomas Picot explore l’éloquence du chevalier et la rhétorique maîtrisée de la franc-maçonnerie chevaleresque, montrant comment la parole ritualisée n’est pas ornement mais architecture spirituelle. Jean-Robert Ragache médite sur la trahison des mots, ce moment où le langage se retourne contre la vérité qu’il était censé porter. Claude Vivier Le Got interroge la libération de la parole par le militantisme syndical ou politique, posant la question de savoir si l’engagement collectif constitue une voie vers l’authenticité du dire ou une nouvelle forme d’aliénation langagière.
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Alix Solis tresse les fils de Zoroastre au Chevalier Rose-Croix pour retracer le chemin de la parole juste, depuis les Gathas de l’Avesta jusqu’aux rituels du 18e degré du Rite Écossais Ancien et Accepté. Laurent Kupferman réfléchit à Foi, Espérance et Charité comme matériaux d’une parole bâtisseuse pour l’humanité. Jean-Luc Le Bras compare les discours ritualisés dans les sociétés traditionnelles et en loge, montrant la permanence anthropologique de la parole sacrée comme lien entre les hommes et ce qui les dépasse.
Jacques-Ravenne
Mais c’est la contribution de Jacques Ravenne, consacrée aux sources médiévales de la parole perdue, qui mérite ici un arrêt particulier, tant elle apporte à la question initiatique un éclairage à la fois érudit et proprement vertigineux
Jacques Ravenne est romancier et franc-maçon, auteur notamment de la série des enquêtes du commissaire Antoine Marcas – coécrit avec Éric Giacometti, qui a porté les symboles maçonniques à des millions de lecteurs profanes, et dont l’œuvre la plus personnellement initiatique, L’alliance des versets, révèle l’étendue de sa culture ésotérique et spirituelle. Ici, c’est l’historien et le maçon qui parlent ensemble, et leur planche est née d’un étonnement fondateur.
L’étonnement de Jacques Ravenne est le suivant : la tradition de la parole perdue, qui structure toute la quête maçonnique à partir du grade de Maître, ne renvoie dans la culture occidentale à aucun récit, mythe ou tradition formellement identifiables. Les grades d’apprenti et de compagnon trouvent leurs racines dans la maçonnerie opérative et dans les cultes à mystères de l’Antiquité. Mais la maîtrise, avec son récit d’un meurtre sanglant, la perte du mot, la quête du cadavre, sa découverte et la survenue d’un mot substitué – cet enchaînement narratif ne renvoie à rien de culturellement connu. Ce mystère a suscité de nombreuses recherches, dont le principal résultat fut de situer l’apparition du grade de Maître autour des années 1720, soit quelques années à peine après la naissance officielle de la franc-maçonnerie en Angleterre, dans un contexte sociologique nouveau où des intellectuels et des aristocrates entrent en loge et réclament une nourriture spirituelle plus élaborée.
L’enquête que mène Jacques Ravenne pour trouver les racines médiévales de ce récit inaugural est digne d’un détective initiatique
Le récit du meurtre d’Hiram relève de ce que nous appellerions aujourd’hui le genre policier – inexistant à l’époque – avec une enquête de terrain, la recherche des coupables, la découverte d’un corps, la punition des meurtriers. Or, selon les dernières recherches, ce récit est littéralement obsédé par sa source dans une bonne partie du récit du meurtre d’Hiram, et les premières versions connues datent du XIIe siècle, où un chevalier de la famille Montauban, dont la famille est en butte à l’hostilité violente de Charlemagne, se métamorphose en un ouvrier maçon qui va travailler à l’édification de la cathédrale de Cologne. Opératif d’exception, inlassable et talentueux, il provoque la jalousie de ses compagnons qui finissent par le tuer et dissimulent son cadavre au fond de l’eau. Miraculeusement, ce récit est relevé par un banc de poisson qui a été abandonné lu et diffusé jusqu’à la fin du Moyen Âge, les invariants de l’histoire d’Hiram – le meurtre, la dissimulation du cadavre, sa redécouverte et son nouveau statut – se retrouvant dans la figure de ce saint maçon médiéval.
Cette parenté structurelle entre Renaud de Montauban et Hiram est corroborée par deux autres éléments particulièrement troublants
D’abord, l’étonnante similitude – que Jacques Ravenne ose appeler technique – entre les deux compagnons qui tuent Hiram et Renaud, dans les différents rituels maçonniques, de plus, dans les manuscrits qui voient la naissance du mythe fondateur du meurtre rituel, surgit, avec quelques variantes, le nom d’Aymon – avec pour patronyme impromptu, si ce n’est un cas, ou un autre, le nom de la tradition biblique, celui de la famille de Renaud de Montauban. Par une convergence que Jacques Ravenne juge la plus probable – sinon indémontrable pour l’instant – les deux sources se fusionnent au tournant du XVIIIe siècle, entre 1725 et 1740, portées par les échanges entre les loges anglaises et néerlandaises, par la présence significative de la communauté juive d’Amsterdam dans les cercles maçonniques naissants, et par la circulation des textes hébraïques entre huguenots français de Londres et juifs amsterdamois, un véritable roman initiatique qui attend encore son historien.
Jean-Pierre-Villain
Le débat qui suit cette planche – comme toutes celles du volume – révèle la fécondité de la méthode du Chapitre. Jean-Pierre Villain y voit une quête morale ou métaphysique au-delà du problème politique, Daniel Keller évoque les secrets de l’architecte que la parole perdue ferait seulement entrevoir, et Hervé Le Guenn rappelle la foisonnante imagination des loges du XVIIIe siècle dans leur rapport à la tradition hébraïque. Jean-Luc Le Bras interroge la relation entre tradition juive et franc-maçonnerie naissante, posant la question de l’hébreu comme source possible du langage initiatique, tandis que Jacques Ravenne lui-même, reprenant le fil, insiste sur la prudence nécessaire devant des hypothèses séduisantes mais encore insuffisamment étayées. C’est cette exigence critique, jointe à l’audace spéculative, qui fait de ces échanges une véritable école de pensée.
Daniel-Keller
La conclusion de Daniel Keller, ancien Grand Maître du Grand Orient de France, synthétise avec une grande élégance intellectuelle ce que l’ensemble du volume a déployé
La parole est porteuse, nous dit-il, de la dimension vertébrale de l’existence et confère aux individus leur véritable appartenance à la question d’humanité. Elle est l’écho partagé, la convergence de perspectives éloignées à la recherche d’un monde dont on ne cesse de rappeler qu’il est en perte de repères, dans lequel l’humanité est victime de sa propre dépossession de soi. Ce que la franc-maçonnerie offre, face à ce vertige, c’est précisément un chemin de crête entre deux versants opposés – l’enracinement et le déracinement – car La Franc-Maçonnerie est au contraire de l’enracinement et celui du souvent trop déracinement, et cet effort pour rassembler ces deux projets complémentaires constitue sa vocation singulière.
Ce que nous retenons de ce volume collectif, c’est moins la somme de ses contributions particulières que l’espace intellectuel et fraternel qu’il réussit à créer entre elles
La diversité des approches – philosophique, artistique, historique, rituelle, théologique, politique – ne produit pas l’émiettement mais la polyphonie, ce régime de la pensée où plusieurs voix s’accordent sur un même mystère sans jamais prétendre l’épuiser. La parole perdue ne se retrouve pas, elle se cherche perpétuellement, et c’est dans cette recherche collective, dans cet espace d’échanges rituellement encadrés que la loge maçonnique révèle sa nature profonde de laboratoire de sens. Ce volume en est l’admirable témoignage.
Retrouver la parole – titre du volume et horizon de toute initiation – n’est peut-être rien d’autre que cela : consentir à l’incomplétude du sens, assumer la béance qu’Hiram nous lègue, et trouver dans cette blessure même la force d’une quête qui ne s’achève jamais mais qui, chemin faisant, nous rend plus pleinement humains.
Retrouver la parole – Les Essais Écossais, volume 31
Grand Collège des Rites Écossais Suprême Conseil du 33e degré en France GODF, 2026, 288 pages 15 € / Grand Collège des Rites Écossais, la librairie
Les habitants de Bragado défendent bec et ongles leur Centre de fournitures pour enfants face à la surprenante revendication des francs-maçons
Bragado, 15 mai 2026 – Un siècle après avoir abandonné un bâtiment en ruines, la franc-maçonnerie argentine réclame aujourd’hui sa restitution. Face à cette demande inattendue, les habitants de Bragado se mobilisent pour protéger un lieu devenu le symbole de la solidarité locale depuis plus de 70 ans.
Une revendication qui tombe comme un coup de tonnerreLa nouvelle a stupéfait toute la communauté de Bragado. Des représentants de la franc-maçonnerie ont publiquement réclamé la propriété du bâtiment historique situé rue Núñez, actuellement occupé par le Centre de fournitures pour enfants (Proveeduría Infantil), une institution qui œuvre quotidiennement auprès des familles les plus vulnérables. Mercedes Puricelli, ancienne présidente et figure historique de l’institution, n’a pas mâché ses mots. Elle qualifie cette initiative d’« injustice flagrante » et assure que les habitants ne resteront pas les bras croisés.
Un bâtiment sauvé de l’oubli par la communauté
Dans un entretien accordé à Bragado TV, Mercedes Puricelli a retracé avec émotion l’histoire réelle du lieu : « Les francs-maçons ont quitté les lieux vers 1923, laissant le bâtiment à l’abandon et dans un état de ruine avancé. Ce n’est qu’en 1951 que Miguel Garruba, un voisin qui venait de surmonter une grave maladie, a accepté verbalement cette propriété abandonnée pour en faire un espace dédié aux enfants défavorisés. »
Depuis, la communauté n’a cessé d’investir dans ce lieu. L’ancienne épicerie a brûlé et a été entièrement reconstruite par les voisins. Pendant les inondations de la région de Fatima, le bâtiment a servi de centre d’évacuation, avec des lits installés jusque dans les couloirs. Plomberie, électricité, structure : tout a été refait à la force de la solidarité locale, sans aucune aide extérieure des anciens propriétaires.
« Pendant plus d’un siècle, nous n’avons reçu ni un mot, ni un centime, ni la moindre contribution de leur part. Et aujourd’hui, en 2026, ils reviennent réclamer ce qui a été sauvé et maintenu vivant par le peuple de Bragado », déplore Mercedes Puricelli.
Un combat pour la mémoire et la justice sociale
Au-delà des questions juridiques, c’est surtout la valeur humaine et sentimentale du bâtiment qui est en jeu. Pendant plus de sept décennies, ce lieu a été un pilier de l’aide alimentaire, sanitaire et sociale pour des centaines de familles.
Puricelli, accompagnée d’autres figures historiques du quartier comme Gladis Issouribehere, annonce qu’ils sont prêts à porter le débat sur la place publique. Ils entendent défendre « l’histoire vécue » face à une revendication qu’ils jugent tardive et déconnectée de la réalité.
Un symbole qui dépasse les murs
Pour les habitants de Bragado, ce bâtiment n’est plus seulement une propriété. Il incarne des valeurs de solidarité, de persévérance et d’entraide qui ont permis à toute une communauté de surmonter les épreuves. Le voir soudain revendiqué par une institution absente pendant plus de 100 ans suscite incompréhension et colère.
L’affaire, désormais entre les mains de la justice, risque de marquer durablement la mémoire collective de cette ville de la province de Buenos Aires.
La communauté de Bragado est déterminée : elle ne laissera pas disparaître, sans combattre, un lieu qui symbolise aujourd’hui bien plus que des murs : l’esprit de solidarité d’un peuple qui a reconstruit ce qui avait été abandonné.
Maison discrète mais essentielle du paysage éditorial maçonnique, symbolique et ésotérique, les Éditions de La Tarente ont fêté leurs 25 ans à Marseille, le samedi 28 octobre 2023, lors d’une journée publique organisée de 9h à 19h au cinéma Artplexe, 125 La Canebière.
Pierre Rodeville
Autour de Pierre Rodeville, directeur d’une maison qui a fait du livre un véritable outil de transmission, se dessine un catalogue d’une rare richesse, où la franc-maçonnerie, l’alchimie, la kabbale, les traditions spirituelles et les rites initiatiques dialoguent avec exigence.
Les Éditions de La Tarente appartiennent à ces maisons qui ne cherchent pas le bruit mais la profondeur
Fondées en 1998 à Aubagne, elles ont progressivement constitué un catalogue singulier, reconnaissable entre tous, où l’édition n’est pas seulement commerce du livre mais service rendu à la mémoire, à l’étude et à la transmission. Leur site résume cette vocation avec simplicité et justesse, « Les livres, c’est notre passion », avant de préciser une volonté constante, offrir des ouvrages de qualité, tant dans leur contenu que dans leur fabrication.
Blason de la ville d’Aubagne (13)
La Tarente, c’est aujourd’hui un ensemble éditorial où la franc-maçonnerie occupe une place majeure avec 121 titres, aux côtés de l’alchimie avec 78 titres, de la kabbale avec 28 titres, de la mort initiatique avec 4 titres, de la tradition avec 48 titres, sans oublier le symbolisme, l’hermétisme, le martinisme, l’illuminisme, la Rose-Croix, l’histoire, le christianisme ou encore l’Orient.
À cela s’ajoute le catalogue Archè Milano, qui ouvre d’autres portes sur les traditions, les textes rares, l’alchimie savante, les études critiques et les grandes voies de la connaissance spirituelle.
Cette richesse ne tient pas seulement au nombre de titres
Francis Delon
Elle tient à une ligne. La Tarente publie des livres de travail, des livres de recherche, des livres de passage. Francis Delon y apporte la rigueur de l’archiviste et de l’historien, notamment autour de l’histoire maçonnique française et des sources documentaires. Alain Mucchielli y déploie une œuvre originale où se croisent Rite Français, alchimie, Jung, transmutation intérieure et symbolique opérative. Rémi Boyer y explore les voies non-dualistes, le martinisme, le Régime Écossais Rectifié, les Élus Coëns et cette exigence du dépassement des mots vers ce que les rituels veulent réellement dire.
L’un des traits remarquables de cette maison est aussi son courage éditorial.
La Tarente n’hésite pas à publier des travaux exigeants, parfois issus de recherches universitaires ou de thèses, lorsque leur contenu éclaire les courants initiatiques, les rites, l’ésotérisme occidental ou l’histoire maçonnique.
Ainsi Gérard Gendet, titulaire du diplôme de l’EPHE avec mention très bien pour sa recherche sur le très complexe Traité de la Réintégration des êtres de Martinès de Pasqually, a vu son travail publié sous le titre Du Figurisme à l’Illuminisme. Ce choix dit beaucoup d’une maison qui accepte de prendre le risque de la densité, de la lenteur et de l’exigence.
Les rites occupent naturellement une place forte dans ce catalogue
Le Régime Écossais Rectifié y est particulièrement présent, dans sa profondeur willermozienne, doctrinale, symbolique et spirituelle. Mais La Tarente ne s’enferme pas dans une seule voie. Elle ouvre aussi sur le Rite Écossais Ancien et Accepté, le Rite Français, les rites égyptiens, les rites anglo-saxons, l’Arc Royal, les Nautonniers, et cette célèbre collection consacrée au Rite Anglais de style Émulation, notamment autour des travaux d’Herbert F. Inman.
C’est cette aventure éditoriale que 450.fm souhaite interroger avec Pierre Rodeville, non comme un simple bilan, mais comme une méditation sur ce que signifie encore éditer des livres initiatiques au XXIe siècle.
450.fm : Les Éditions de La Tarente ont fêté leurs 25 ans à Marseille en 2023, lors d’une journée ouverte au public. Que représente pour vous ce quart de siècle d’édition, entre fidélité aux origines et ouverture vers de nouveaux lecteurs ?
Philippe Aveni
Pierre Rodeville : Vingt-cinq années représentent d’abord une fidélité. Fidélité à une intuition née à Aubagne en 1998 : celle que certains livres doivent continuer d’exister malgré les logiques de rentabilité immédiate. Nous avons toujours voulu publier des ouvrages capables d’accompagner un travail intérieur, une recherche, parfois même toute une vie de lecture. Cette vision que nous partagions, avec Philippe Aveni qui nous a quitté bien trop tôt, est plus que jamais vivante.
Cette journée anniversaire à Marseille fut aussi un moment de transmission, Voir se rencontrer plusieurs générations de lecteurs, de chercheurs, de francs-maçons, d’amateurs d’alchimie ou de traditions spirituelles nous a profondément touchés. Cela montre que ces sujets demeurent vivants lorsqu’ils sont abordés avec sérieux et exigence.
L’ouverture vers de nouveaux lecteurs est essentielle, mais elle ne doit jamais se faire au prix d’un appauvrissement du contenu. Nous essayons de rester accessibles sans renoncer à la profondeur.
450.fm : La Tarente est aujourd’hui identifiée comme une maison majeure pour la franc-maçonnerie, l’alchimie, la kabbale, les traditions spirituelles et les courants ésotériques. Quelle est la colonne vertébrale de votre catalogue ?
P. R. : C’est la transmission. Nous publions des ouvrages qui permettent de relier des traditions, des textes, des symboles et des expériences humaines souvent dispersés ou oubliés.
Nous ne cherchons pas l’ésotérisme comme effet de mode ou comme folklore. Ce qui nous intéresse, c’est la pensée symbolique, la connaissance de soi, l’histoire des courants initiatiques et la manière dont certaines traditions peuvent encore éclairer l’homme contemporain.
La franc-maçonnerie y occupe naturellement une place centrale parce qu’elle constitue un immense conservatoire symbolique et philosophique. Mais nous avons toujours voulu créer des passerelles avec l’alchimie, la kabbale, le martinisme, l’illuminisme ou les traditions chrétiennes ésotériques.
450.fm : Vous publiez de nombreux ouvrages consacrés aux rites maçonniques, notamment au Régime Écossais Rectifié, mais aussi au Rite Français, aux rites anglo-saxons, à l’Arc Royal ou encore au Rite Écossais Ancien et Accepté. Pourquoi les rites demeurent-ils, selon vous, des portes d’entrée essentielles pour comprendre la franc-maçonnerie ?
P. R. : Parce que la franc-maçonnerie ne peut pas être réduite à des idées abstraites ou à une simple sociologie. Elle se vit à travers des rites, des symboles, des gestes, des mystères initiatiques qui transmettent une expérience.
Les rites sont des langages. Chacun possède sa sensibilité, son histoire, sa structure symbolique. Le Régime Écossais Rectifié, par exemple, porte une dimension spirituelle et intérieure très forte, tandis que le Rite Français conserve une richesse philosophique et humaniste remarquable. Les rites anglo-saxons, l’Arc Royal ou les rites égyptiens ouvrent encore d’autres perspectives.
Comprendre les rites, c’est comprendre comment les francs-maçons ont tenté, à travers les siècles, de transmettre une vision de l’homme et du monde.
450.fm : Votre catalogue accueille des auteurs très différents, Francis Delon pour la rigueur historique et archivistique, Alain Mucchielli pour le dialogue entre alchimie, Jung et rites maçonniques, Rémi Boyer pour les voies internes, non-dualistes et initiatiques. Comment choisissez-vous vos auteurs
1ere rencontres des éditions de la tarente avec comme invités Rémi Boyer, Denis Labouré, Bernadette Capello et Serge Caillet sur le thème des Rites Égyptiens.
P. R. : « Quand le disciple est prêt, le maître arrive » disait Lao Tseu. Alors dire que nous choisissons des auteurs serait prétentieux. Ce sont plutôt eux qui viennent vers nous. Et le premier d’entre-eux fût Serge Caillet. Puis vint Rémi Boyer. Les rencontres et le temps qui passe ont fait e reste.
Nous sommes d’abord sensibles aux voix sincères. Les auteurs peuvent avoir une approche historique, symbolique, philosophique ou spirituelle très différente, mais ils doivent apporter une véritable substance.
Nous privilégions les auteurs qui travaillent leurs sujets sur le long terme, qui connaissent leurs sources et qui ne cherchent pas simplement à répéter des idées déjà vues ailleurs. Francis Delon, Alain Mucchielli, André Kervella, Roger Dachez, Dominique Vergnolle, David Taillades, Denis Labouré ou Olivier Chebrou de Lespinats, pour ne citer qu’eux, ont chacun une tonalité particulière, mais ils partagent une même exigence intellectuelle et intérieure.
Ce qui nous intéresse, ce sont les livres qui restent utiles après dix ou vingt ans, pas ceux qui disparaissent avec les modes éditoriales.
Facebook des Éditions de la Tarante
450.fm : La Tarente semble ne pas craindre les livres exigeants, y compris des travaux universitaires ou des recherches très spécialisées. Est-ce aujourd’hui un acte éditorial courageux que de publier des ouvrages qui demandent du temps, de l’attention et une vraie disponibilité intérieure ?
P. R. : Oui, sans doute, parce que nous vivons dans une époque dominée par l’immédiateté. Beaucoup de contenus sont consommés très vite puis oubliés aussitôt. Or certains sujets exigent du temps, de la lenteur et une forme de maturation.
Publier des travaux universitaires ou des recherches spécialisées est parfois économiquement risqué, mais cela fait partie de notre mission. Nous considérons qu’un éditeur doit aussi préserver des textes importants, même lorsqu’ils ne s’adressent pas au plus grand nombre.
Il existe encore des lecteurs qui souhaitent approfondir, comparer les sources, travailler un texte. C’est pour eux que nous continuons.
C’est aussi pour ces raisons que nous avons choisi de créer la collection Anastatiques qui sort de l’oubli certains textes essentiels et aujourd’hui disparus ou oublié comme « Qui est régulier ? » d’Oswald Wirth ou « La Bible restituée » de Carlo Suarès.
450.fm : Vous diffusez également le catalogue Archè Milano, maison importante pour les textes rares, l’alchimie, les traditions et l’histoire des courants spirituels. Que représente cette ouverture italienne et européenne dans votre aventure éditoriale
P. R. : Archè Milano représente pour nous une ouverture essentielle sur une tradition éditoriale européenne d’une très grande qualité. L’Italie possède une histoire intellectuelle et ésotérique extrêmement riche, notamment dans les domaines de l’hermétisme, de l’alchimie et des études traditionnelles.
Diffuser Archè, c’est permettre à des lecteurs francophones d’accéder à des auteurs et à des textes qui seraient parfois difficiles à trouver autrement. Cela participe aussi d’une vision européenne de la culture initiatique, qui dépasse les frontières nationales.
Diffuser Archè c’est aussi préserver une mémoire : celle du travail de son créateur, Laszlo Toth, qui a su créer un catalogue extraordinaire sur des thématiques sommes toutes très proches de la ligne éditoriale des Éditions de la Tarente.
Les traditions spirituelles ont toujours circulé entre les pays, les langues et les cultures. L’édition doit continuer à faire vivre ces circulations.
450.fm : Dans un monde dominé par la vitesse, l’image et la consommation immédiate, que peut encore un livre initiatique. Peut-il demeurer une pierre de fondation, un outil de transformation, peut-être même une petite lumière posée sur la table du cherchant ?
Éd. de la Tarente
P. R. : Je le crois profondément. Un livre initiatique ne donne pas simplement des informations ; il accompagne une transformation du regard. Certains ouvrages arrivent dans une vie au moment juste et deviennent de véritables compagnons de route.
Le livre possède encore une force particulière parce qu’il impose une relation lente, silencieuse et personnelle. Il demande de l’attention, de la méditation, parfois même un retour régulier au même passage au fil des années.
Dans un monde saturé de sollicitations, le livre peut redevenir un espace de concentration intérieure. Une petite lumière, oui, mais une lumière durable.
À l’heure où tant de productions passent comme des ombres sur les écrans, La Tarente rappelle que certains livres ne se consomment pas. Ils se fréquentent. Ils se travaillent. Ils accompagnent. Dans le silence d’une page, dans la patience d’un catalogue, dans la fidélité d’un éditeur à ses auteurs et à ses lecteurs, quelque chose demeure de l’ancienne chaîne des passeurs. Pierre Rodeville et La Tarente nous rappellent ainsi qu’un éditeur initiatique n’imprime pas seulement des livres. Il veille sur des braises.
Dirigé par Marc Halévy, ce volume ample et habité interroge l’amitié non comme une convenance sociale, mais comme une épreuve de vérité, de fidélité et d’élévation.
Parmi ses plus belles pages, l’étude de Nicole Desgranges sur la chanson maçonnique du XVIIIe siècle fait entendre quelque chose de rare, la manière dont la franc-maçonnerie a su chanter l’amitié pour mieux l’ordonner, la transmettre et l’incarner.
Il est des livres qui ne se contentent pas de traiter un sujet, mais qui cherchent à en retrouver la vibration intérieure
Qu’est-ce qui arrive à l’amitié ? appartient à cette famille exigeante. Sous la direction de Marc Halévy, l’ouvrage rassemble des voix très diverses, très jeunes parfois, très anciennes aussi, et compose moins un dossier qu’une polyphonie humaine. L’amitié y apparaît dans ses clartés, dans ses blessures, dans ses fidélités rescapées, dans ses deuils, dans ses reprises. Elle n’est jamais rabattue sur la seule sympathie, encore moins sur le bavardage contemporain autour du lien. Elle retrouve ici sa gravité ancienne, sa noblesse discrète, son pouvoir d’orientation.
L’un des mérites les plus profonds du livre est de rappeler que l’amitié n’est pas un agrément périphérique de l’existence
Elle touche à l’architecture même de l’être. Elle nous révèle à nous-mêmes, nous oblige à sortir de la consommation affective, nous apprend à distinguer le compagnon, le camarade, le proche, l’allié, et cet ami véritable qui n’est ni possession, ni miroir complaisant, ni refuge d’habitude. Cette nuance, Marc Halévy l’éclaire avec une vigueur qui lui est propre. Cosmologiste et philosophe, il poursuit depuis de longues années une œuvre abondante où se croisent pensée de la complexité, interrogation spirituelle, devenir des civilisations et quête initiatique. Sa bibliographie foisonnante dessine un même sillage, celui d’un homme qui cherche dans le tumulte du temps les lois invisibles de l’ordre, de la relation juste et du sens. Ici encore, il ne moralise pas. Il remet l’amitié debout.
La richesse de ce livre vient aussi de son amplitude sensible
Qu’une collégienne de treize ans prénommé Lili, à qui nous devons aussi la couverture, y dise la fidélité sauvée au milieu du harcèlement, et qu’une poétesse au grand âge y fasse entendre une parole de dépouillement et de tendresse, voilà qui suffit déjà à montrer que l’amitié traverse les âges sans jamais prendre exactement le même visage. Elle demeure pourtant reconnaissable à un signe certain, elle nous arrache au faux, elle nous délivre un peu de nous-mêmes, elle nous appelle à plus haut que l’intérêt, à plus juste que l’élan, à plus durable que l’émotion.
Mais il faut dire ici avec force que l’un des sommets du volume réside dans l’étude de Nicole Desgranges consacrée à l’amitié au XVIIIe siècle au travers de la chanson maçonnique.
Ces pages sont précieuses
Elles ne relèvent ni de la curiosité érudite ni d’un aimable supplément historique. Elles ouvrent une porte sur une sensibilité initiatique entière. À travers les recueils chantés, les airs repris, les refrains transformés, les hymnes dédiés à l’amitié, les chants de banquet, les couplets pour les loges d’adoption, tout un monde reparaît, un monde où la franc-maçonnerie ne pense pas seulement l’amitié, mais la règle, la célèbre, la travaille et la met en musique afin qu’elle devienne vertu vécue.
Nicole Desgranges* montre admirablement que la chanson maçonnique n’est pas un divertissement secondaire
Elle est une pédagogie du cœur. Elle est même, dans certains cas, une petite liturgie fraternelle. Ce que ces textes disent avec insistance, c’est la supériorité de l’amitié sur les passions instables. L’amour y apparaît souvent changeant, tumultueux, jaloux, menacé d’illusion ou de chute, tandis que l’amitié devient constance, paix, fidélité, soutien, accord durable. Ce déplacement est capital. Il marque une véritable alchimie morale. Dans l’espace maçonnique, la relation humaine n’est plus abandonnée au seul tumulte du désir. Elle est élevée, polie, orientée vers l’union, vers l’égalité, vers la communion. Le chant opère alors comme un creuset. Il transforme le métal agité des affections en une matière plus juste, plus fraternelle, plus lumineuse.
C’est là que cette contribution devient, pour nous, profondément maçonnique.
Elle met au jour une vérité que l’initiation ne cesse de reprendre sous des formes diverses Nous ne bâtissons rien de durable sans la qualité du lien. L’amitié n’est pas seulement un sentiment heureux, elle est une discipline de l’âme, une manière d’apprendre la juste distance, la complémentarité, la réciprocité, la fidélité sans emprise. Les pages consacrées aux loges d’adoption sont, de ce point de vue, fort éclairantes.
Elles montrent les hésitations d’un siècle, ses limites, ses réticences, ses contradictions, mais aussi sa lente ouverture. Même lorsqu’elles révèlent les résistances masculines devant la présence des Sœurs, elles disent malgré elles que la question de l’amitié engage déjà une recomposition plus vaste des rapports humains. La loge devient alors un laboratoire. Ce qui s’y cherche, ce n’est pas seulement la paix entre quelques initiés. C’est une civilité supérieure, une manière de faire de la fraternité une forme vécue de la dignité.
Il faut saluer aussi, dans cette étude, la finesse avec laquelle le XVIIIe siècle est restitué
Les voyages, les correspondances, les salons, les banquets, les recueils imprimés, les airs qui circulent, les mots qui se répondent d’une ville à l’autre, tout cela compose le tissu vivant d’une Europe de la sensibilité où la Maçonnerie recueille, ordonne et transfigure les aspirations du temps. L’amitié chantée devient alors plus qu’un thème. Elle devient une méthode de présence au monde. Elle nous apprend que la fraternité n’est ni un mot de circonstance ni un ornement de discours. Elle est un travail, une conquête, parfois une réparation.
Qu’est-ce qui arrive à l’amitié ? est donc un livre important, non parce qu’il apporterait une définition définitive, mais parce qu’il rend au mot son épaisseur perdue. Il rappelle que l’amitié est rare, élective, exigeante, et qu’elle touche à quelque chose de sacré dès lors qu’elle aide l’être à grandir sans l’asservir. Par la grâce des pages de Nicole Desgranges, nous entendons même qu’elle fut, dans la tradition maçonnique, une musique de l’élévation intérieure. Et cela n’est pas peu. Dans un temps saturé de relations instantanées et d’attachements vite consommés, ce livre nous reconduit vers une vérité ancienne, l’ami véritable ne nous divertit pas de l’essentiel, il nous y reconduit.
Pour notre fidèle lectorat, cette méditation vaut plus qu’une recommandation de lecture
Elle rappelle que la franc-maçonnerie n’a jamais seulement parlé de fraternité, elle a cherché à lui donner un timbre, une tenue, une œuvre et parfois même un chant.
*Nicole Desgranges est une musicologue française, claveciniste, chef d’orchestre et de chœur, née en 1956.Agrégée en Éducation Musicale et docteure en musicologie, elle a soutenu en 1997 une thèse intitulée Bernard Jumentier (1749-1829), maître de la musique de la collégiale de Saint-Quentin à l’Université Paris IV-Sorbonne.
Maître de Conférences à l’Université de Strasbourg (après avoir enseigné à l’Université de Laon), elle a consacré plus de quarante ans à l’enseignement de la musicologie. Spécialiste du XVIIIᵉ siècle, elle est également une interprète professionnelle accomplie : claveciniste, elle a dirigé de nombreux ensembles orchestraux et chorales et enregistré des œuvres de Mozart, Philidor et Jumentier.
Membre de l’Ordre Maçonnique Mixte International Le Droit Humain – nous nous souvenons encore de la magnifique Fête de la Musique 2014 où notre TCS fit chanter toute l’assistance du Grand Temple rue Pinel (Paris 13e) -, ses recherches portent essentiellement sur :
la place de la musique dans les rituels maçonniques ;
les relations sociétales entre musiciens et francs-maçons ;
l’analyse des grandes œuvres musicales intégrant des thèmes maçonniques (Mozart, Haydn, Philidor, Gounod, Rameau, Beethoven, Schubert…).
Elle a encadré de nombreux voyages culturels à l’international en tant que guide conférencière pour des festivals de musique (Vienne, Salzbourg, Eisenstadt, Weimar, Leipzig, etc.). Retraitée de l’université depuis 2019, elle poursuit une active carrière de conférencière dans les Universités du Temps Libre (Dijon, Besançon, Auxerre…) où elle consacre chaque année un cycle à un compositeur, en insistant sur le contexte historique, culturel et sociétal pour rendre la musique classique accessible à tous.
Résidant en Côte-d’Or, elle est titulaire de l’orgue de l’église de Tart-le-Haut, où elle joue chaque semaine lors des offices, un plaisir qu’elle cultive depuis l’âge de quatre ans (elle a commencé le piano très jeune et lisait une partition avant de savoir lire son prénom).
Passionnée de transmission, Nicole Desgranges met un point d’orgue à « dépoussiérer » l’approche de la musique classique en la reliant à l’histoire, à la littérature et à la peinture, afin de la faire vivre pleinement auprès du plus large public.
Source : dijonlhebdo.fr, 2019
Qu’est-ce qui arrive à l’amitié ?
Marc Halévy (dir.) – André Niemegeers (contr.) – Édition des bords de Seine, 2026, 306 pages, 24 €