De notre confrère radiofrance.fr – Par Emmanuel Bordeau, Agnès Delbarre, Michael Pachen
Vincent Teite, compagnon du Devoir menuisier : le parcours d’un artisan passionné
Installé à Bailleul, au cœur des Flandres, Vincent Teite, compagnon menuisier du Devoir, incarne l’esprit même du compagnonnage : excellence, humilité et transmission. Après un parcours riche en voyages et en découvertes à travers la France et l’étranger, il consacre aujourd’hui son savoir aux jeunes générations d’artisans.
Une vie communautaire fondée sur le partage
Le compagnonnage, selon Vincent, est bien plus qu’un apprentissage technique : c’est une véritable école de vie.
« On vit tous ensemble dans une maison, on mange ensemble, on dort ensemble », explique-t-il.
Cette vie en communauté apprend la rigueur, la solidarité et le dépassement de soi. Les jeunes compagnons découvrent, au-delà du geste technique, une fraternité fondée sur le respect du travail bien fait et l’entraide quotidienne. Vincent nuance cependant : « Pour certaines personnes, cette vie est faite pour eux, pour d’autres non. Il faut aimer la collectivité, la responsabilité et la transmission. »
Un parcours à travers la France et au-delà
Originaire du Nord, Vincent a commencé sa formation au Mans avant de sillonner la France dans le cadre du Tour de France des Compagnons. De Blois à Montpellier, en passant par Reims ou encore York, en Angleterre, il a découvert la diversité des traditions régionales et perfectionné son savoir-faire. Il a également posé ses outils à La Réunion et dans la Somme, des expériences qui l’ont enrichi humainement et professionnellement.
« J’ai eu la chance de participer à des chantiers exceptionnels, comme au château de Chambord », se souvient-il.
Ces aventures lui ont aussi permis de croiser des figures marquantes du patrimoine et de la culture française, telles que Marlène Jobert ou la famille Decaux, lors de projets d’envergure.
De compagnon itinérant à compagnon sédentaire
Après de nombreuses années de voyage et d’apprentissage au sein de l’Association Ouvrière des Compagnons du Devoir, Vincent a choisi de poser ses valises à Bailleul. Devenu compagnon sédentaire, il poursuit sa mission : transmettre son expérience et former les jeunes menuisiers.
« Une fois cette étape franchie, on devient sédentaire. On reste au même endroit, mais on continue de transmettre aux jeunes. C’est un autre voyage, intérieur celui-là. »
Être compagnon sédentaire, c’est aussi participer à la vie du réseau, encadrer les nouveaux venus et préserver la mémoire du métier. Vincent s’investit dans la formation et le suivi des apprentis, avec la même passion que celle qui animait ses débuts.
Un compagnonnage à l’image de la France : riche et multiple
Les compagnons du Devoir forment une véritable mosaïque humaine. « Il y a des Flamands, des Périgordins, des Angevins… et même des étrangers », raconte Vincent. Cette diversité culturelle renforce l’ouverture d’esprit des artisans et leur permet de confronter des manières de travailler différentes. Chaque Maison des Compagnons devient ainsi un creuset où s’échangent les techniques, les histoires et les valeurs.
Entre tradition et modernité
Le compagnonnage reste vivant parce qu’il évolue avec son temps. Aujourd’hui, les menuisiers se forment autant sur les techniques traditionnelles que sur les innovations écoresponsables, la menuiserie fine ou les procédés numériques. Vincent en est convaincu : « Le cœur du métier reste le même — le travail du bois et la passion du bel ouvrage — mais les outils et les matériaux changent, et c’est à nous de les apprivoiser. »
Souhaite-tu que je reformule cet article dans un style plus journalistique de presse régionale (avec des accroches plus courtes et dynamiques), ou plutôt dans un style éditorial et descriptif pour une revue spécialisée sur les métiers du compagnonnage ?
Le pluriel est utilisé car, au singulier, passion a un sens religieux référant à la mort du Christ : « Souffrances, supplices qui précédèrent et accompagnèrent la mort de Jésus-Christ » (Lexilogos). Cette acception n’est pas examinée ici bien que, dans certains rituels, on évoque la « passion de notre Seigneur Jésus-Christ son cher fils ».
« La passion est ce qui trouble l’âme et nous empêche d’accomplir notre devoir » (Jacqueline Lagrée, Le néostoïcisme). « Et sur mes passions ma raison souveraine Eût blâmé mes soupirs et dissipé ma haine » Corneille, Polyeucte, 1641.
Au sens ancien, la passion nomme les phénomènes passifs de l’âme, c’est-à-dire tout ce qui est subi (du latin passio, action de supporter, de subir, de souffrir). On utiliserait aujourd’hui le mot émotion primaire : joie, colère, peur, tristesse, dégoût, surprise… ce que gère le cortex préfrontal « chaud ». L’opposé est donc la volonté qui est action gérée par le cortex préfrontal « froid ».
Au sens moderne, les passions désignent les inclinations non maîtrisables, en fait toute rupture de l’équilibre psychologique. L’homme est perçu comme rationnel, libre, moral également, au centre de son monde, faute de ne plus l’être pour l’Univers entier. Comme l’empereur Auguste, l’homme moderne doit dire : « Je suis maître de moi comme de l’univers » (Corneille, Cinna).
Vaincre ses passions
La franc-maçonnerie a choisi la voie des stoïciens : « parvenir par un effort de préparation personnel à se libérer des passions du monde profane ». Les passions sont mauvaises, elles perturbent la réflexion. « Elles déshonorent l’homme et le laisse incapable » dit le rituel. Le philosophe comme le franc-maçon repousse et lutte contre ces dérèglements de l’entendement. Si le monde est ordonné, la sagesse est de consentir à ce qui m’est donné de vivre. « Si tu aimes un pot de terre, dis-toi: « J’aime un pot de terre. » S’il se casse, tu n’en feras pas une maladie. En serrant dans tes bras ton enfant ou ta femme, dis-toi : « J’embrasse un être humain. » S’ils viennent à mourir, tu n’en seras pas autrement bouleversé » (Le « Manuel » d’Épictète).
La franc-maçonnerie dit : « Il vous faudra combattre les passions qui déshonorent l’homme et le rendent si infirme ; il vous faudra pratiquer les vertus les plus nobles et les plus solidaires » (Rituel d’initiation) quand Montaigne écrit : « L’impression des passions ne demeure pas en lui superficielle ; mais va pénétrant jusqu’au siège de sa raison, l’infectant et la corrompant » (Essais, 1580).
Pour la franc-maçonnerie, les passions sont mauvaises et voisinent avec les erreurs et les préjugés. Elles « déshonorent l’homme et le rendent si infirme. ». « Les passions qui s’élèvent et éblouissent de leur fumée l’œil de la raison » (Guillaume du Vair, 1556-1621, De la sainte philosophie morale des stoïques).
Bien sûr, le philosophe considère négativement les passions, mais il réfère aux émotions. Pour Spinoza, elles n’apportent aucune joie, ce moteur de l’appétit de vivre. Elles engendrent violence et inconduites. Elles mènent à des comportements qui paraissent étranger à son auteur. La voie à suivre est bien simple : les dominer, « acquérir un pouvoir absolu sur ses passions » (Descartes, Les passions de l’âme). S’appuyant sur l’exemple du chien de chasse qui a appris à ne plus courir après la perdrix aperçue et à ne plus craindre le bruit du fusil, il est convaincu que « puisqu’on peut, avec un peu d’industrie, changer les mouvements du cerveau dans les animaux dépourvus de raison, il est évident qu’on le peut encore mieux dans les hommes, et que ceux même qui ont les plus faibles âmes pourraient acquérir un empire très absolu sur toutes leurs passions, si on employait assez d’industrie à les dresser et à les conduire. »
Kant qui y voit une pathologie nécessitant « un médecin[1] qui soigne l’âme de l’intérieur ou de l’extérieur, qui sache pour en prescrire le plus souvent, non pas une cure radicale, mais presque toujours des médicaments palliatifs » (Anthropologie du point de vue pragmatique).
La scansion de la cérémonie d’initiation est l’injonction « Combat tes passions ». C’est un appel philosophique à la raison qui paraît aussi une invitation à se conformer aux usages de l’ordre. Cette disposition ordonnée, faite d’équerres au sol et de fermeture du cercle de la L. sur elle-même conduit à un isolement qui laisse les rumeurs du monde à la porte. Sagesse collective pour une pensée bien unifiée. Les pierres sont assemblées, très bien ajustées mais parce qu’elles sont conformes : une seule mesure.
Vivre avec ses passions
« Il n’est pas contraire à la raison de préférer la destruction du monde entier à une égratignure de mon doigt » Hume, Traité de la nature humaine, 1739.
Préférer la destruction du monde entier à une égratignure de son doigt, comment un philosophe a-t-il pu penser cela ? Le débonnaire Hume est un provocateur à penser qui va ébranler Kant dans ses certitudes. « La raison est, et elle ne peut qu’être l’esclave des passions ; elle ne peut prétendre à d’autre rôle qu’à servir et qu’à leur obéir » (David Hume,Traité de la nature humaine). Pour lui, raison et passion ne relèvent pas du même ordre. La raison est inactive, un simple pouvoir théorique sans conséquences pratiques. Comme une passion ne peut jamais être considérée comme déraisonnable, « il est impossible que la raison et la passion puissent jamais s’opposer l’une à l’autre et se disputer le commandement de la volonté et des actes » (Traité de la nature humaine). Pour l’action, les passions sont le moteur de la volonté et fixent les objectifs ; le rôle de la raison se limite à discerner ce qui est utile et les moyens à mettre en œuvre. De même, pour la morale, la raison est impuissante. Cette dernière peut juger, comprendre, bâtir des représentations théoriques, mais elle ne guide pas les actes. Elle ne fait qu’accompagner le désir d’agir et la volonté, sans fournir de motifs d’action. L’Homo œconomicus de Hume est guidé par sa passion irrépressible d’accumuler et non, comme celui des économistes Walras ou Marshall, par la raison. Le droit de propriété est une trouvaille de la société pour encadrer la volonté de richesses. L’amour du gain est après tout plus acceptable que l’envie ou la vengeance. Ce qui s’est longtemps appelé avarice ou cupidité se nomme désormais intérêt. « Rien ne peut contrarier ou freiner l’élan de la passion qu’un élan contraire. Le magistrat ne peut remédier à un vice que par un autre et préférer ce qui nuit le moins à la société. »
Vivre avec passion
« Rien de grand ne s’est jamais accompli dans le monde sans passion » (Hegel, La raison dans l’histoire).
Et d’ajouter « Les passions constituent l’élément actif. Elles ne sont pas toujours opposées à l’ordre éthique ; bien au contraire, elles réalisent l’Universel. » Comment Hegel ose-t-il réhabiliter ainsi les passions ? Démonstration par ce qu’il appelle « la ruse de la raison » :
1 L’histoire des hommes tend vers la réalisation de la liberté et de la Raison, idées abstraites ; elles n’ont pas de mains pour construire des cathédrales ou renverser des empires.
2 Les hommes n’agissent pas par altruisme, mais de manière intéressée, pour satisfaire leurs passions justement. César, Gengis Khan, Christophe Colomb, Napoléon sont mus par des passions dévorantes (ambition, gloire, désir de puissance). Mais en suivant ces passions, ces buts égoïstes, ils accomplissent sans le savoir quelque chose qui les dépasse. Il y a donc ruse de la raison au sens où la raison utilise les passions humaines pour se réaliser à travers elles. Dans ces « ruses de la raison », on retrouve quelque chose de la main invisible d’Adam Smith ou, pour le franc-maçon, celle du Grand Architecte de l’Univers. Et notre F. Voltaire d’ajouter : « Moi, comme don Quichotte, je m’invente des passions pour m’exercer ».
La raison est le principe qui rend l’histoire intelligible mais ce sont les passions qui lui fournissent son énergie créatrice
Issue des Lumières, la franc-maçonnerie devrait faire sienne la maxime de Diderot :« La raison sans les passions serait presque un roi sans sujets » (Essai sur les règnes de Claude et Néron).
« Qui ôte toutes les passions ôte toutes les vertus. Il n’y a point de victoire, où il n’y a point de combat » (Cardinal Bona, 1609-1674, Guide du chemin du ciel).
Bibliographie
Richard Lévy, Cortex, Albin Michel 2025.
[1] Claude Galien (131-201) le grand médecin grec a écrit un célèbre Traité des passions.
Les traditions initiatiques africaines, nées d’une même intuition fraternelle que les traditions européennes, portent des résonances profondes avec le travail maçonnique, Deux Francs-Maçons de l’Orient de Dakar ont corédigé cette étude fondée sur les parcours initiatiques Bambara du Mali et Sérère du Sénégal. Ensemble, elle éclaire un chemin de l’ombre vers la lumière qui traverse les siècles et les cultures.
Sur les conseils d’un vieux sage maçon du GODF, ils m’ont sollicité pour proposer de publier ce travail sur 450.fm. Ce que notre directeur de la publication a accepté.
Les auteurs : une sœur, Fantas, membre d’une loge du DHI, et un frère, Youssef Xodar membre d’une loge du GODF, tous deux à l’Orient de Dakar (Sénégal)
Alain Bréant
LE PARCOURS INITIATIQUE BAMBARA
Toute initiation commence dans l’obscurité. Les yeux bandés, les mains guidées par un autre, le seuil franchi sans voir où l’on pose le pied. Cette étape est aussi celle que rencontre tout Franc-Maçon à l’entame de son parcours d’initiation.
Il y a des siècles déjà, sur cette terre qui s’étend aujourd’hui du Mali au Sénégal, un jeune garçon Bambara pénétrait dans la brousse sacrée les yeux couverts, conduit par la main d’un ancien. Cette brousse sacrée, appelée Kungo en langue Bambara, n’est pas simplement un espace forestier. Elle est un espace liminal, au sens anthropologique du terme, où l’on quitte un état pour en rejoindre un autre.
Toute initiation comporte cette phase où l’individu n’est plus ce qu’il était sans être encore ce qu’il deviendra.
La cosmogonie de l’équilibre
La tradition Bambara enseigne que l’univers naît d’un germe primordial contenant en puissance toutes les formes futures. De ce germe surgissent deux forces complémentaires.
Pemba est l’élan primordial, associé à la terre et à la matière. Il représente la puissance créatrice non encore structurée. Mais son impatience le conduit à quitter prématurément l’unité originelle, produisant une terre aride et déséquilibrée. Il n’est pas une figure maléfique : il est la condition de toute création. Mais livré à lui-même, son élan produit un monde instable.
Faro intervient pour corriger ce déséquilibre. Associé à l’eau, à la lumière et à la connaissance, il descend apporter la pluie sur la terre aride, instaurer la fertilité et les lois. Être androgyne, il incarne la fonction d’harmonisation : il ne détruit pas la création existante, il la réorganise. Pemba est le chaos fécond ; Faro est le principe d’équilibre.
Chaque être humain porte en lui quelque chose de Pemba: l’élan, la passion, parfois l’impatience. Chaque être humain est appelé à faire descendre en lui Faro: la mesure, la lucidité, la discipline. Le travail initiatique ne consiste pas à étouffer l’énergie vitale, mais à l’orienter vers une forme juste. C’est ainsi que l’histoire cosmique devient une pédagogie intérieure.
Un chemin graduel vers la lumière
Le cheminement Bambara s’organise à travers plusieurs sociétés initiatiques successives, véritables écoles de formation morale, cosmologique et sociale. Leur progression rappelle notre propre cheminement d’Apprenti à Maître.
N’tomo: La première porte. Elle concerne les jeunes garçons et enseigne d’abord la maîtrise du corps et de la parole. Dans le bois sacré (Kungo), les novices apprennent le silence, l’endurance et l’obéissance aux anciens. Les masques du N’tomo, surmontés de cornes verticales symbolisant l’élévation progressive, rappellent que l’homme ne naît pas homme accompli : il le devient par l’effort.
Komo: Gardien des savoirs cosmogoniques. Il transmet les connaissances relatives à l’origine de l’univers ainsi que les savoirs médicinaux et rituels. Le Komo enseigne que le monde est structuré par des équilibres subtils : accéder à cette société, c’est comprendre les lois invisibles qui régissent la nature et la société. Savoir implique devoir.
Nama: Lié à la caste des forgerons (Noumou), détenteurs d’un savoir à la fois technique et sacré. Les Noumou maîtrisent le feu et la transformation des métaux, métaphore puissante du travail initiatique. Ils transmettent l’art de la transformation, la connaissance des rythmes naturels et la patience exigée par tout vrai changement.
Kono: Associé aux chasseurs, il initie à la vigilance et au courage. Pénétrer la brousse, c’est affronter l’inconnu. Le Kono enseigne que l’homme n’est pas maître absolu du monde : il doit négocier avec les forces invisibles. La chasse est aussi une métaphore intérieure, traquer ses propres faiblesses, affronter ses ombres.
Tchi Wara: Lié à l’agriculture, symbolisé par le masque-antilope reliant le ciel (cornes pointées vers le haut) et la terre (le corps). Il célèbre l’alliance harmonieuse entre l’homme et la nature nourricière : travailler la terre, c’est aussi se travailler soi-même.
Korè: Le degré ultime, réservé aux anciens. Non plus une initiation d’apprentissage, mais une initiation de synthèse. Le Korè introduit la sagesse ironique des anciens : toute connaissance doit demeurer humble. L’initié devient à son tour transmetteur.
Cette progression graduelle rappelle le cheminement maçonnique. On ne peut sauter d’un degré à un autre sans risquer le déséquilibre, car chaque étape initiatique prépare la suivante.
Le forgeron, la parole et le Mogoya
Le forgeron Bambara, le Noumou, est maître des quatre éléments : la terre dans le minerai, l’eau pour la trempe, l’air du soufflet, le feu de la forge. Ce sont là les mêmes éléments que nos FF∴ et SS∴ reconnaissent dans nos voyages initiatiques. Le Noumou chauffe le minerai brut jusqu’à le rendre liquide, le façonne, le frappe, et le métal passe de la confusion à l’équilibre. Nous sommes, comme lui, à la fois le forgeron et le métal.
Dans la tradition Bambara, Kuma signifie à la fois « la parole », « le temps » et « l’essence ». C’est par la parole que Faro organise le chaos de Pemba. Cette vérité résonne dans notre Temple : le VM∴ ouvre les travaux par la Parole. Et l’Apprenti, comme le jeune garçon du N’tomo, apprend d’abord à se taire pour comprendre la puissance du verbe.
Au terme de ce long processus se dessine l’idéal du Mogoya : « l’humanité réalisée ». On ne naît pas avec le Mogoya. On le conquiert, jour après jour. L’idéal accompli est celui du Mogo kiléné : « l’homme droit, l’homme debout » : celui qui a traversé les épreuves, maîtrisé ses passions, ordonné son chaos intérieur. Il correspond au maître qui se tient droit entre l’Équerre et le Compas, qui a transformé sa pierre brute en pierre cubique.
Ainsi, pour l’initié bambara comme pour le Franc-maçon, « Sù mana djagna tchokotchoko, kile bɛ wili. »La nuit a beau être longue, le jour finit par poindre.
L’INITIATION SÉRÈRE
Après avoir parcouru les sentiers de la brousse sacrée Bambara et vu comment l’homme, tel le minerai entre les mains du forgeron Noumou, doit être chauffé, frappé et discipliné pour passer du chaos de Pemba à la clarté ordonnée de Faro, nous passons de la métaphore de l’outil à celle de la matrice. Si le Bambara façonne, le Sérère laisse germer. Nous ne sommes plus seulement dans le « faire » ; nous entrons dans l’O kiin : « l’être en devenir ».
Le cosmos Sérère
Dans la cosmogonie Sérère, l’univers est un ordre vivant structuré par une intelligence transcendante : Roog, l’Être suprême.
Non pas une divinité anthropomorphique, mais un principe d’harmonie, source de la vie, intelligence organisatrice du cosmos. Roog est à la fois distance et proximité : distance parce qu’il dépasse toute représentation humaine, proximité parce que toute chose participe de son ordre. La terre, les ancêtres, les arbres, les rivières, les étoiles et les hommes sont liés par un réseau de correspondances qui renvoie à cette origine première.
Dans cette vision, l’ombre n’est pas uniquement l’absence de clarté. C’est un espace de forces invisibles où le monde visible se retire et où le monde invisible s’approche. L’homme lui-même porte en lui son jour et sa nuit.
Les Pangool : ancêtres fondateurs, médiateurs entre Roog et la communauté, occupent une place centrale dans cet édifice. Ils ne sont pas de simples esprits errants ; ils incarnent la mémoire vivante du peuple Sérère. Chaque Pangool est associé à un lieu, à une lignée, à un événement fondateur. Ils rappellent à la communauté l’importance de la justice, de la solidarité et du respect de l’ordre cosmique. L’ombre n’est pas seulement l’espace des peurs ; c’est aussi celui où la mémoire se conserve. La lumière du jour révèle les formes ; l’ombre rappelle les racines invisibles qui les soutiennent.
L’initiation comme traversée de la nuit
Le Ndut est à la fois un lieu d’initiation et un lieu d’ombre. C’est « l’école de l’homme idéal… celui qui sait se maîtriser devant la souffrance, celui qui sait garder le secret», « le Ndut, c’est le nid de l’oiseau. L’oiseau tisse son nid et y enferme ses petits pour leur enseigner tout son savoir. »
Au centre se trouve l’arbre O Mbam, symbole de la coutume ancestrale. L’ombre du Ndut n’est pas négative : elle est matrice, silence nécessaire pour qu’une conscience nouvelle puisse naître.
Le moment central de cette étape initiatique est la rencontre avec le Maam : l’ancêtre, la mémoire collective, la continuité invisible entre les générations. Cette rencontre a lieu dans la nuit. Lorsque l’initié est conduit devant le Maam, la communauté annonce : « Maam a luudaan : il l’a avalé. » L’initié disparaît symboliquement dans l’ombre et meurt à son ancien état. Lorsqu’il revient parmi les siens, la communauté proclame : « Maam a wusa den : Maam les a épargnés. » L’initié est revenu, mais il n’est plus le même.
Pour consacrer cette transformation vient le bain rituel de Bogdah : purification physique, morale et spirituelle. Puis les initiés reçoivent des pagnes blancs : image d’un avenir ouvert où l’homme nouveau doit écrire sa vie avec responsabilité et conscience.
Cette transformation personnelle s’inscrit ensuite dans un ordre cosmique : « Le Selbe se tient au Kumax, le Kumax se tient au Roi, le Roi se tient aux Pangool, les Pangool se tiennent à Roog. » L’initié n’est jamais isolé.
Au sortir du Ndut, il revient avec une responsabilité cosmique. Il « répandra les vérités acquises par l’exemple de ses qualités » et devient gardien d’un ordre qui le dépasse.
Les Pangool veillent sur cette responsabilité, la communauté la rappelle, et Roog en demeure l’origine ultime.
L’initié devient un pont vivant entre la terre et le ciel, entre le visible et l’invisible, entre l’ombre qui enseigne et la lumière qui guide.
La tradition Sérère distingue le mag dag : détenteur des connaissances ésotériques utilisées pour protéger, guérir ou rétablir un équilibre rompu : du naq : celui qui détourne les forces invisibles vers la nuisance et le désordre. La tradition ne condamne pas la connaissance en elle-même : elle condamne l’intention qui la guide. Voilà pourquoi la formation morale est au cœur de l’initiation du Ndut.
Les Saltigués : gardiens de la sagesse et de la connaissance spirituelle : rappellent que la connaissance des forces invisibles n’a de sens que si elle demeure orientée vers la protection de la vie.
Dans notre monde contemporain, l’ombre fait peur. On veut tout éclairer immédiatement. On refuse l’introspection. Pourtant, la sagesse Sérère enseigne que la maturation exige un temps de retrait, un temps d’obscurité féconde. La nuit n’est pas ennemie : elle est passage. De l’ombre à la lumière, le Sérère apprend que l’existence est rythme, alternance, respiration, jour et nuit, visible et invisible, épreuve et élévation.
Ainsi pour l’initié Sérère comme pour le Franc-maçon «Naaga reetu ret, Naaga maadu maad»,la nuit a beau être longue, le jour finit par poindre.
Confluences initiatiques
Vitriol-basil_valentin Visita interiora terrae
Ce chemin de l’ombre vers la lumière trouve un écho puissant dans la démarche maçonnique. L’initiation commence dans le silence et l’ombre du cabinet de réflexion, non pour humilier, mais pour préparer. L’ombre maçonnique, comme l’ombre du Kungo ou du Ndut, est une pédagogie : elle désarme l’ego, dépouille les certitudes, confronte l’initié à sa propre nudité intérieure.L’injonction maçonnique gravée dans le cabinet de réflexion : V.I.T.R.I.O.L. (Visita Interiora Terrae Rectificandoque Invenies Occultum Lapidem), dit exactement ce que le Ndut enseigne : descendre dans ses propres profondeurs, traverser l’obscurité intérieure, pour en remonter… transformé.
Les convergences sont profondes et non fortuites. Elles renvoient à des interrogations fondamentales que de nombreuses traditions humaines ont cherché à exprimer avec leurs propres symboles : les Bambaras évoquent Pemba et Faro ; les Sérères parlent de Roog et des Pangool ; les maçons parlent d’Ordo Ab Chao, autant de manières de dire, dans des langues différentes, le passage de l’obscurité vers la lumière, du désordre vers l’harmonie.
Conclusion : une même quête
Deux forêts sacrées. Deux peuples. Deux langages du mystère. Mais si vous écoutez avec attention, vous entendrez la même phrase dans des langues différentes : l’homme ne naît pas accompli. Il le devient.
Le Bambara le dit en frappant le minerai. Le Sérère le dit en avalant l’initié dans la nuit du Maam. Et les Francs-maçons, en bandant les yeux du récipiendaire avant de lui donner la lumière.
Pemba, c’est l’élan brut en chacun de nous. Faro, c’est l’ordre que nous devons faire descendre par la discipline. O kiin, c’est ce que nous sommes tous : des êtres en devenir, pas des êtres achevés. Roog ne se représente pas. Le Grand Architecte ne se définit pas. L’absolu résiste à tous les noms. Ce que Bambara et Sérère nous enseignent ensemble, c’est que la vraie question initiatique n’est pas : « qu’est-ce que je crois ? » Mais : « qui suis-je en train de devenir ? »
Dans les deux traditions, la lumière n’est pas possession : elle est quête permanente. Elle appelle à la construction intérieure, pierre après pierre, pensée après pensée, acte après acte. L’homme ne naît pas pleinement éclairé. Il devient lumière en traversant l’ombre. Et peut-être est-ce là le sens ultime de toute initiation : comprendre que l’ombre n’est pas à fuir, mais à intégrer, afin que la lumière acquise soit stable, consciente et durable.
Ainsi, De l’ombre à la lumière, le chemin continue et pour l’initié, la nuit a beau être longue, le jour finit par poindre.
Sous la direction de Claude Beau, Grades de Sagesse du Rite Français, Mémento Quatrième Ordre, Le Chevalier Rose-Croix ne vient ni livrer une doctrine close ni distribuer des certitudes prêtes à l’emploi. Ce volume, qui achève le cycle des quatre Ordres, s’inscrit dans une œuvre de transmission fraternelle où la fidélité au texte de 1786, la profondeur du symbole et la vie des chapitres se répondent avec gravité.
À travers la présentation de la collection « Les Mémentos » par Pierre Pelle Le Croisa, le mot d’Hervé Haouy et l’avant-propos de Claude Beau, cet ouvrage apparaît comme une véritable œuvre de maturation intérieure.
Il faut parfois relire un ouvrage depuis son seuil pour en saisir la tonalité véritable
Non pas seulement depuis son sujet, ni même depuis son contenu, mais depuis la manière dont il se présente à nous, dont il se situe dans une lignée, dont il nomme sa propre ambition. C’est exactement ce que révèle Grades de Sagesse du Rite Français sous la direction de Claude Beau. Car ce livre n’est pas un ouvrage de plus sur un grade prestigieux du Rite Français. Il est l’ultime station d’un cycle et, dans le même mouvement, l’annonce d’un commencement plus intérieur.
La présentation de Pierre Pelle Le Croisa le dit avec une netteté qui mérite d’être retenue
Pierre Pelle Le Croisa
Le « Mémento » n’est pas conçu comme un exposé d’autorité, mais comme une « mémoire », autrement dit comme une quête personnelle sur le contenu des rituels par degré, offerte au partage avec les Sœurs et les Frères lecteurs. Ce choix de mot n’est pas innocent. Il donne sa couleur à l’ensemble de la collection. Nous ne sommes pas ici devant des livres qui prétendraient remplacer l’expérience initiatique par le commentaire. Nous sommes devant des ouvrages pensés comme des compagnons de route, comme des prolongements de la démarche vécue en loge ou en chapitre, comme des outils de travail destinés à nourrir une élévation spirituelle qui ne se sépare jamais du labeur intérieur.
Cette intention confère au volume une dignité particulière
Il ne cherche pas à régner sur son sujet. Il se tient à hauteur de pratique. Il ne prétend pas imposer un sens unique. Il ouvre des lignes de réflexion, il rassemble des points d’appui, il aide à mieux habiter ce qui a été vécu rituellement. C’est pourquoi l’ouvrage trouve d’emblée son juste lieu. Il ne se substitue pas à la vie maçonnique. Il la prolonge. Il ne remplace pas le travail du chapitre. Il en devient l’un des échos les plus féconds.
Le mot d’Hervé Haouy, Suprême Commandeur du Grand Chapitre du Rite Français, vient confirmer avec force cette orientation
Lui aussi prend soin d’écarter toute posture magistrale. L’ouvrage, écrit-il en substance, n’expose pas « la Vérité ». Il offre des ressentis, des perceptions, des pistes nées d’un travail commun appuyé sur les rituels et sur les écrits historiques. Cette réserve est précieuse. Elle rappelle qu’en matière initiatique, la vérité ne se distribue pas comme un savoir de possession. Elle se laisse approcher à travers des signes, des étapes, des traversées, des fidélités, des éclaircies. Le Quatrième Ordre, dans cette perspective, n’est pas l’aboutissement tranquille d’un parcours qui se refermerait sur lui-même. Il est le lieu où le travail recommence plus profondément.
Cette idée, Hervé Haouy l’exprime avec une simplicité très haute lorsqu’il suggère que, avec le quatrième Ordre, le travail est loin d’être terminé et peut-être commence-t-il tout juste.
Voilà sans doute l’une des plus justes définitions de ce que représente le Rose-Croix au Rite Français
Non une couronne d’apparat, non un sommet satisfait de lui-même, mais une chambre plus secrète de l’itinéraire maçonnique, un lieu où l’homme ne peut plus se contenter d’aligner des connaissances ou des rapprochements savants. Il lui faut désormais consentir à une intériorité plus exigeante, à une pauvreté plus lucide, à une forme de dépouillement qui rend enfin possible la joie véritable.
L’avant-propos de Claude Beau éclaire encore davantage la nature du projet
Il rappelle que ce quatrième volume a été rédigé par le même collectif que les précédents, avec Jacques Denville, Rémy le Tallec, Jean-Michel Mencia-Huerta, François-Xavier Tassel et Jean-François Thiolet. Chacun a vu son travail soumis à la lecture critique des autres afin d’offrir une approche cohérente malgré la diversité des sensibilités et des vécus. Ce détail compte beaucoup. Il explique la qualité particulière du texte. Nous ne lisons pas la méditation solitaire d’un seul auteur. Nous entendons une fraternité de recherche. Nous percevons un travail lentement élaboré, discuté, relu, repris, afin que la transmission gagne en justesse sans perdre en épaisseur.
Claude Beau rappelle aussi le double objectif des mémentos
Claude Beau
Il y a la transmission, qui demeure un devoir essentiel pour tout maçon. Il y a la pédagogie, qui vise à permettre aux Frères pratiquant les Grades de Sagesse du Rite Français de nourrir leur propre réflexion en confrontant leur point de vue à ceux qui sont ici proposés. Cette double fidélité donne au livre son équilibre. Il n’est ni pure érudition ni pure évocation. Il transmet et il met au travail. Il éclaire et il oblige à penser. Il reste lisible sans cesser d’être dense. Cette alliance entre clarté et profondeur est sans doute l’une de ses réussites majeures.
Il faut également entendre l’importance de l’ancrage revendiqué dans le texte de référence de 1786, celui des rituels des quatre Ordres rédigés par le Grand Chapitre Métropolitain
Là encore, la fidélité n’a rien d’un repli crispé. Elle est méthode. Elle est probité. Elle est refus du brouillage. Dans un temps où tant de discours maçonniques se dispersent en analogies infinies, en comparaisons hâtives ou en rêveries sans centre, ce choix de revenir à la source propre du Rite Français donne à l’ouvrage sa colonne vertébrale. Claude Beau le précise d’ailleurs sans détour en indiquant que les rédacteurs se sont gardés de faire de la maçonnologie comparée avec les autres rites. Cette retenue honore le livre. Elle lui permet de laisser parler le Quatrième Ordre dans sa langue, dans sa logique, dans sa mémoire.
C’est à partir de là que le fond du volume prend toute sa portée. Le Rose-Croix y apparaît comme un grade de traversée, de réorientation intérieure, de relèvement.
Son référentiel chrétien, pleinement assumé, n’est jamais rabattu sur un exclusivisme confessionnel
Il devient la trame symbolique d’un passage. La tristesse, la perte, l’épreuve, la chambre de réprobation, l’humilité, l’obéissance, la parole retrouvée, la joie, la rose et la croix ne sont pas traitées comme des éléments juxtaposés, mais comme les étapes d’une économie spirituelle où l’homme apprend que la lumière ne se reçoit qu’au prix d’un dessaisissement.
C’est là sans doute que ce mémento touche juste
Il comprend que le Quatrième Ordre ne se réduit pas à une accumulation de signes ou de thèmes élevés. Il met en jeu une métamorphose. La pierre cubique et la rose mystique, par exemple, ne relèvent pas seulement d’un beau répertoire emblématique. Elles disent deux états de l’œuvre et de l’être. Avec la pierre, nous sommes encore dans l’ajustement, dans la rectification, dans la vérité du travail. Avec la rose, quelque chose s’ouvre qui relève d’une transfiguration. La rigueur ne disparaît pas, mais elle cesse d’être le dernier mot. Elle s’épanouit en rayonnement intérieur. Elle devient souffle, parfum, offrande.
Les pages consacrées à Foi, Espérance et Charité vont dans le même sens
Foi Espérance Charité – Église catholique de Paris
Elles rappellent que le Rose-Croix ne saurait vivre de seule intelligence symbolique. Il suppose une transformation de la qualité d’âme. La foi comme fidélité à l’invisible. L’espérance comme persévérance dans la nuit même. La charité comme sortie de soi et comme vérité du lien fraternel. Sans cette triple respiration, le grade se dessécherait dans l’abstraction. Avec elle, il retrouve sa chaleur intérieure, sa gravité tendre, sa puissance de guérison.
Un autre mérite du livre tient à son constant rappel de la vie capitulaire
Ni Pierre Pelle Le Croisa, ni Hervé Haouy, ni Claude Beau n’oublient que le travail essentiel se fait au sein des chapitres. Cette insistance empêche toute dérive individualiste. Le Quatrième Ordre n’est pas présenté comme un trésor intime à consommer dans une solitude savante. Il est vécu dans un corps fraternel, dans une communauté de recherche, dans une vigilance réciproque. Lorsque Hervé Haouy conclut en invitant les Frères à veiller les uns sur les autres, il donne au livre son sceau le plus juste. La sagesse n’y est pas distinction. Elle est responsabilité.
Au fond, ce volume a quelque chose de rare, ne cherchant pas à éblouir mais à faire grandir
Il n’élève jamais le ton pour compenser une faiblesse de pensée. Il avance avec cette retenue propre aux ouvrages qui savent d’où ils parlent et pour qui ils écrivent. Pensé dans l’esprit de collection défini par Pierre Pelle Le Croisa, confié à l’intelligence fraternelle des lecteurs par Hervé Haouy, coordonné avec rigueur par Claude Beau et ses compagnons de travail, ce mémento apparaît comme un livre de transmission authentique, habité par la conscience que la voie initiatique ne se livre jamais tout entière, mais qu’elle peut être servie avec justesse, avec fidélité, avec fraternité.
Le Chevalier Rose-Croix clôt ici un cycle de quatre Ordres. Mais ce livre le montre admirablement
Toute vraie clôture initiatique contient une réouverture. Toute fin digne de ce nom reconduit vers une profondeur encore inexplorée. Et c’est peut-être dans cette délicate leçon que réside la plus belle réussite de l’ouvrage. Il ne remet pas le lecteur à une certitude. Il le remet à un travail.
Sous son apparente modestie de mémento, ce volume porte bien davantage qu’un appareil de repères
Il transmet un climat, une méthode, une tenue intérieure. Il rappelle que le Rose-Croix ne se comprend ni dans la précipitation ni dans le goût des formules, mais dans une patience de l’âme où la fidélité au rite, l’intelligence du symbole et la fraternité capitulaire composent ensemble une même lumière.
Grades de Sagesse du Rite Français – Mémento Quatrième Ordre-Le Chevalier Rose-Croix – Claude Beau (dir.)
Éditions Numérilivre, coll. Les Mémentos, 2026, 80 pages, 15 €
De notre confrère expartibus.it – Par Rosmunda Cristiano
Il y a un moment dans l’année où le monde retient son souffle. Ce n’est pas un moment que l’on peut voir à l’œil nu, ni percevoir dans le brouhaha du quotidien. Pourtant, ceux qui ont appris à écouter le rythme le plus profond de l’existence le reconnaissent avec certitude : c’est l’instant où la Lumière et l’Ombre se regardent dans les yeux, sans que l’une ne prenne le pas sur l’autre. Un équilibre parfait, suspendu entre la nuit qui s’éteint et le jour qui avance.
L’équinoxe de printemps est ce seuil. Non pas une ligne abstraite tracée par les calendriers, mais un point vivant dans la trame du cosmos, où la nature elle-même semble se recomposer dans un calme chargé de force.
Les graines enfouies dans la terre dorment pour la dernière fois : bientôt, elles répondront à un appel ancestral qu’aucun gel n’a jamais pu éteindre complètement.
Cette force ne connaît pas l’hésitation. Elle pousse, brise, s’épanouit, non pas parce qu’elle ignore l’effort, mais parce qu’elle sait, toujours, que la Lumière reviendra.
Au Temple, ce passage est pour nous bien plus qu’un phénomène astronomique. Il est le signe du retour de la Lumière chez les hommes et les femmes qui, dans leur cheminement initiatique, cherchent sans cesse à harmoniser leurs ombres avec leur splendeur intérieure.
Telle l’aube qui teinte d’or le voile de la nuit, la lumière de l’équinoxe nous invite à reconnaître la possibilité d’une renaissance, chaque fois que nous choisissons la conscience plutôt que l’inertie, chaque fois que nous décidons de lever les yeux vers l’Est.
Victor Hugo a écrit :
Et le soleil n’avait jamais paru aussi beau que ce matin-là.
Cette beauté ne vient pas seulement de l’extérieur : elle est le reflet de la lumière qui s’allume en nous lorsque nous nous libérons des ténèbres de la peur, de l’égoïsme et de l’ignorance. C’est une beauté qui se mérite, non un don.
L’Est n’est pas seulement une direction dans l’espace. C’est un état de l’âme. C’est là que la Lumière se manifeste, là où commence le chemin vers la connaissance et la vérité.
Chaque fois que nous franchissons le seuil du Temple, nous orientons nos pas, et plus encore nos pensées, vers cette source. Non pas pour l’atteindre une fois pour toutes, mais pour cheminer vers elle chaque jour, sachant que le voyage lui-même est déjà la réponse.
À l’équinoxe, l’Est éternel se révèle comme un double symbole : il est le lieu d’où vient la Lumière, mais aussi la destination finale de tout ce qui a achevé son cycle terrestre.
Lorsque nous pensons à un Frère ou une Sœur qui nous a précédés dans l’Éternel Orient, nous ne devons pas imaginer une fin, mais une transformation.
Une transition vers une autre forme de lumière.
Mors janua vitae.
La mort est la porte de la vie.
Les textes sapientiaux le récitent : et le cycle des saisons, parfait reflet de l’Ordre universel, nous le répète d’une voix douce et constante. Rien ne finit vraiment. Tout se transforme. Chaque pousse qui perce la croûte terrestre, chaque fleur qui s’ouvre au soleil, nous rappelle le mystère de ceux qui, en allant vers l’Éternel Orient, ne meurent jamais vraiment.
Dans le rite funéraire, qui commençait à minuit pour symboliser l’obscurité suprême attendant l’aube, les coups rituels marquent la continuité : les faibles pour la naissance, les forts pour la force vitale, les faibles à nouveau pour le dernier souffle, puis le silence qui précède l’aube. Chaque frère et chaque sœur qui vient ici laisse derrière eux des traces lumineuses, comme des étoiles qui continuent de briller dans la nuit de nos labeurs.
La tâche de l’apprenti, en cette période de lumière retrouvée, est à la fois claire et mystérieuse : cultiver la graine qui lui a été confiée lors de son initiation. Une petite graine fragile, mais pleine de potentiel. Chaque fois qu’il retournera au Temple, il devra le sentir palpiter à l’intérieur, comme une pousse qui se fraye un chemin parmi les amas d’habitudes et de peurs.
Travailler la pierre brute, c’est comme cultiver un jardin intérieur. Cela exige patience, humilité et persévérance. L’équinoxe nous enseigne que la transformation n’est jamais violente, mais naturelle, progressive et nécessaire.
La lumière n’envahit pas les ténèbres : elle les persuade, les illumine et les traverse avec douceur. De même, la connaissance ne s’impose pas, mais s’épanouit chez ceux qui sont prêts à la recevoir.
Chaque enseignement de l’Art, chaque mot échangé en fraternité, chaque geste rituel devient une goutte de rosée qui nourrit le petit jardin symbolique de chacun de nous.
Le printemps, dans sa puissante douceur, s’adresse avant tout à la dimension féminine de l’âme, celle qui engendre, accueille et transforme. C’est la Terre Mère qui s’éveille de son sommeil, accompagnant silencieusement le miracle de la vie.
Dans les rituels et la méditation, cette énergie se manifeste par une sensibilité intuitive, par la capacité de percevoir les cycles naturels et internes comme faisant partie d’un même souffle universel.
Être apprenti, c’est aussi apprendre à écouter la voix du monde invisible : ce murmure qui nous guide vers la Lumière de l’Orient intérieur. C’est un appel doux mais incessant, une promesse de plénitude.
Tout comme le trèfle, emblème ancien associé à cette époque, entrelace trois feuilles dans une harmonieuse unité, l’initié apprend à entrelacer instinct et raison, émotion et volonté, sur son chemin vers l’équilibre.
L’équinoxe nous invite à une pause entre deux dimensions : le visible et l’invisible, la présence et la mémoire, la vie qui commence et celle qui perdure. Dans cet espace suspendu, sur ce seuil, je prends conscience de ma place, aussi infime soit-elle, dans le grand dessein de l’univers. Je ne suis qu’une étincelle dans le feu éternel, et pourtant, chaque étincelle est indispensable à la flamme.
Quand je pense à l’Orient éternel, je l’imagine non comme une fin, mais comme un commencement. Là réside la Lumière qui anime toutes les lumières, le principe qui alimente la flamme des bougies dans le Temple et les battements du cœur humain.
L’équilibre cosmique que représente l’équinoxe n’est pas une conquête définitive : il exige une vigilance constante, des soins quotidiens et un engagement renouvelé.
La Lumière ne triomphe que si elle est gardée avec ferveur.
Chaque équinoxe est donc une leçon que nous n’arrêtons jamais d’apprendre. Chaque renaissance est le fruit d’une nuit passée dans le silence de la terre. Tout voyage vers l’Est commence de l’intérieur, non de l’extérieur.
Dans la mesure où nous apprenons à unir notre lumière à nos ombres, à voir la mort comme une transformation et la vie comme un cycle, nous découvrons que l’Orient éternel n’est pas un lieu lointain, mais un état d’âme paisible.
Pablo Neruda a écrit :
Je veux faire avec toi ce que le printemps fait avec les cerisiers.
Et cette force transformatrice est précisément ce que le travail initiatique recherche en chacun de nous : réveiller la beauté dormante, ramener à la vie ce que l’hiver semblait avoir enfoui.
C’est donc avec humilité et espoir que je rassemble les leçons de cette période de lumière et que je les transforme en un engagement quotidien : travailler ma pierre, allumer ma bougie, garder vivant dans mon cœur le sentiment de retour et de renaissance.
Le printemps est l’éternel retour du possible.
Puisse-t-il être aussi pour nous l’éternel retour de la Lumière.
Que la Lumière éclaire nos pas et que le Temple brille, éternellement, dans la nuit du monde.
De notre confrère elnacional.com – Par Mario Múnera Muñoz
La régularité initiatique est l’un de ces mots qu’on entend souvent en loge, mais dont le sens profond est parfois plus récité que réellement compris. Derrière ce terme se joue pourtant quelque chose d’essentiel : la question de savoir si ce que l’on appelle « initiation » est un fait réel, opérant, ou une simple mise en scène symbolique sans transmission véritable.
Qu’appelle-t-on une initiation « régulière » ?
Dans le domaine initiatique, le mot « régulier » ne désigne pas une conformité administrative, mais un rattachement à la Tradition. Une organisation initiatique n’est régulière que si elle est reliée à une chaîne traditionnelle authentique. Sans ce lien vivant avec la Tradition, il ne peut y avoir d’initiation au sens réel du terme ; tout au plus une imitation, que l’on qualifie alors d’« irrégulière ».
Par « initiation régulière », on entend une initiation qui s’inscrit dans une filiation traditionnelle, et qui fait vivre au récipiendaire une seconde naissance : mort symbolique à un certain mode d’être, renaissance à une autre dimension de lui‑même. Cette « première mort » et cette « seconde naissance » ne sont pas des effets de style : elles renvoient à une transformation spirituelle, une restauration de l’état primordial de l’être humain, plus intuitif, plus transparent à la présence de l’Être suprême.
L’homme moderne, englué dans le matérialisme et l’extériorité, a largement perdu ce niveau originel de spiritualité. S’engager dans une voie initiatique suppose donc deux choses :
le désir sincère d’être initié (une intention profonde, pas une curiosité mondaine) ;
l’acceptation par une organisation traditionnelle régulière, seule habilitée à conférer la transmission.
La chaîne initiatique : une filiation, pas une invention
Pour qu’une organisation soit régulière, il ne suffit pas qu’elle parle de symboles, de spiritualité ou de lumière. Elle doit être reliée à une chaîne initiatique ininterrompue, ce que les traditions désignent comme silsila en arabe ou paramparâ en sanskrit. Il s’agit d’une succession de maîtres à disciples remontant, de proche en proche, à l’origine d’une tradition déterminée.
Une organisation ne peut donc pas s’autoproclamer « régulière » parce qu’elle en a l’intuition ou l’envie. Elle doit être le prolongement d’une forme traditionnelle préexistante, recevoir d’elle l’influence spirituelle, et en être le dépositaire légitime. Sans ce rattachement, il n’y a que reconstruction intellectuelle, bricolage syncrétique ou reconstitution érudite – autant de démarches qui peuvent être intéressantes sur le plan culturel, mais qui n’ont pas de valeur initiatique effective.
D’où une conséquence majeure :
Nul ne peut transmettre plus qu’il ne possède.
Toutes les structures nées d’une fantaisie individuelle, d’une lecture livresque ou d’une volonté de « réinventer » des voies disparues ne peuvent être que des pseudo-initiations. Elles imitent les formes, les gestes, parfois même le vocabulaire, mais sans la lignée qui en garantit l’efficacité. Ce sont des caricatures d’initiation, parfois séduisantes, mais vides de transmission réelle.
Une influence non humaine, transmise par des rites vivants
L’initiation véritable ne se réduit ni à un enseignement moral, ni à un développement personnel sophistiqué. Elle suppose l’intervention d’un élément “non humain”, d’une influence spirituelle supérieure qui dépasse les seules capacités psychologiques ou intellectuelles du candidat. Cette influence se communique par des rites précis, confiés à des personnes qualifiées, insérées dans la lignée.
Trois points sont alors essentiels :
Un dépositaire réel de l’influence L’organisation doit elle-même être porteuse de cette influence. On n’improvise pas une transmission spirituelle comme on crée une association culturelle. Sans dépôt réel, pas de transmission possible.
Une transmission concrète, pas virtuelle Lire des livres, télécharger des fascicules ou « s’initier chez soi » n’a aucune valeur initiatique. L’intention ne suffit pas. Il faut un contact réel, des rites effectivement accomplis, par quelqu’un qui possède l’autorité spirituelle pour les conférer.
Des rites respectés, non bricolés Une organisation initiatique ne peut modifier ses rites à sa convenance, ajouter des éléments empruntés à d’autres traditions ou les recomposer selon les goûts du moment, sans en altérer la portée. Le rite possède une efficacité intrinsèque, mais seulement s’il est fidèlement transmis par une lignée qualifiée.
C’est pourquoi les systèmes qui prétendent initier à distance, via des cours envoyés par courrier ou par internet, ne produisent au mieux que des initiés virtuels : des laïcs persuadés d’avoir franchi un seuil, mais qui n’ont jamais reçu la moindre transmission spirituelle.
Savoir, comprendre, se transformer
Beaucoup de profanes – et parfois de maçons – confondent érudition et connaissance initiatique. Ils accumulent des livres, des citations, des références, au point de se croire « qualifiés » pour pénétrer les mystères, alors qu’ils n’en ont qu’une appréhension mentale. Or, le savoir profane ne vaut rien en lui‑même sur le plan initiatique.
Apprendre est une chose.
Savoir en est une autre.
Mais le plus important est la compréhension intérieure, qui transforme l’être.
Une initiation authentique est progressive et méthodique : elle suit un ordre, des étapes, une pédagogie. L’intellectualisation à outrance ne fait souvent que nourrir l’ego et épaissir le voile entre la raison et l’intuition spirituelle. Sans compréhension vécue, il n’y a pas de connaissance initiatique, seulement de l’information.
Le but de l’initiation est une réalisation intérieure : retrouver l’état primordial, c’est-à-dire une plénitude spirituelle et une perfection relative de l’individualité humaine. Cela suppose d’aller au-delà des opinions, des croyances héritées, des conditionnements, pour accéder à une vision plus vaste.
Un parallèle éclairant : le baptême et l’autorité spirituelle
On peut éclairer cette notion de régularité par un exemple connu : dans la tradition catholique, si un enfant ou un adulte est en danger de mort sans avoir été baptisé, toute personne déjà baptisée peut l’être au nom de l’Église. Mais si la personne survit, elle devra recevoir le baptême de la main d’un prêtre, c’est-à-dire par un représentant légitime d’une institution traditionnelle.
Pourquoi ? Parce que le prêtre est inséré dans une lignée, porteur d’une autorité sacramentelle que l’individu isolé n’a pas. Là encore, nul ne peut transmettre plus qu’il ne possède. De la même manière, une organisation initiatique régulière est dépositaire d’une influence que l’on ne s’arroge pas soi‑même.
Sans ce cadre traditionnel, on peut parler, discuter, symboliser, mais on ne transmet rien d’autre que des idées.
Franc-maçonnerie et régularité : ouvrir la conscience
Dans la perspective maçonnique, le but ultime de l’initiation est d’ouvrir la conscience :
comprendre le chemin qui mène à l’état primordial,
apprendre à transcender la dualité,
dépasser la seule raison discursive pour toucher une compréhension plus profonde.
La franc-maçonnerie, lorsqu’elle reste fidèle à sa vocation, n’est pas une religion, mais un mode de vie, une voie de transformation volontaire. On y entre librement, on y progresse par travail sur soi, on y cherche moins des réponses toutes faites qu’une capacité accrue de discernement et de présence.
Dans cette optique, la régularité n’est pas un détail juridique entre obédiences rivales, mais une question de validité de la transmission :
d’où vient ce que nous transmettons ?
sommes-nous vraiment insérés dans une chaîne traditionnelle vivante ?
ce qui est conféré au candidat est‑il autre chose qu’une mise en scène ?
Une tradition en mouvement, comme l’univers
Les sciences montrent que l’univers est en perpétuel mouvement de création, de préservation et de transformation : rien ne se perd, tout se transforme, l’énergie ne disparaît jamais. Cette vision n’est pas sans résonance avec la perspective initiatique : si tout est énergie, tout porte la trace du Principe, et l’être humain est appelé à prendre conscience de cette dimension et à la manifester.
L’initiation s’inscrit dans ce processus : elle ne crée pas quelque chose ex nihilo, elle réveille ce qui est déjà là, endormi, voilé. Elle permet à l’individu de se découvrir comme plus qu’un amas de conditionnements : un être relié, porteur d’une dimension infinie.
Les grandes traditions l’ont toujours rappelé, chacune à sa manière. Le Bouddha, par exemple, disait :
« Ne croyez rien de ce que vous entendez, lisez ou voyez, ni aux maîtres eux-mêmes, ni à ce que je dis. Cherchez et méditez pour comprendre les grandes vérités. »
La vérité, dans cette perspective, n’est pas ce qu’on vous donne, mais ce que vous atteignez par votre propre compréhension, à la mesure de votre niveau de conscience. Plus la conscience s’ouvre, plus la vérité s’élargit.
La régularité : une question de qualité, pas de quantité
En définitive, la régularité initiatique renvoie à la validité de la transmission spirituelle et à son lien avec la Tradition primordiale. Ce n’est ni un label marketing, ni un argument de prestige, mais une question de qualité métaphysique :
y a‑t‑il réelle filiation ou simple reconstruction ?
y a‑t‑il transmission effective ou seule émotion ritualisée ?
y a‑t‑il ouverture à une influence qui dépasse l’humain ou simple jeu psychologique ?
L’enjeu, pour la franc-maçonnerie comme pour toute voie initiatique, est de rester fidèle à ce qui fait sa raison d’être : non pas produire des initiés de façade, mais accompagner des êtres dans un itinéraire de transformation réelle, enraciné dans une Tradition vivante, transmis de mains sûres à mains confiantes. C’est à cette condition que l’initiation peut être dite, en vérité, régulière.
Il existe des livres qui cherchent à convaincre, d’autres qui cherchent à consoler, d’autres encore qui cherchent à régler. Celui-ci – Sources n°17 de décembre 2025, plus rare, cherche à orienter. Il prend la science non comme un drapeau agité dans l’arène des opinions, mais comme une manière d’habiter le réel sans le réduire, une discipline du regard qui accepte d’être mise à l’épreuve, corrigée, reprise, parfois même contredite par ce qu’elle a elle-même appris à faire surgir.
L’expression qui donne son élan au volume n’est pas un ornement rhétorique
Elle engage une promesse et une exigence. Éclairer, pour nous, ne signifie pas dissoudre l’ombre, encore moins abolir le mystère. Éclairer signifie discerner, donc choisir, donc répondre. C’est là que cet ouvrage touche, au plus près, une sensibilité initiatique. La lumière n’est jamais seulement un savoir. Elle est une responsabilité.
Nous retrouvons ici une parole collective, issue d’un aréopage de recherche, qui assume la pluralité des approches et refuse la paresse des oppositions trop commodes.
La science face à la religion, la science face au rituel, la science face à la cité, la science face à l’économie, la science face à l’éthique
Nous avons lu tant d’essais qui se contentent d’empiler ces couples comme des panneaux de signalisation. Ici, la réflexion se déplace. Elle cherche le joint, le point de couture, l’endroit où deux matières se frottent et se transforment. Le livre avance ainsi comme une mosaïque où chaque tesselle garde sa couleur et pourtant concourt à une image plus large. Cette forme, qui pourrait paraître dispersée, devient au contraire une méthode. Elle rappelle que la connaissance, lorsqu’elle prétend à l’universel, ne peut se passer d’une fraternité de points de vue.
Le titre parle d’éclairage
Mais l’éclairage véritable commence par une mise en question des lanternes trop sûres d’elles. Le volume prend au sérieux la crise contemporaine de la confiance, ce soupçon diffus qui traverse les institutions savantes comme les institutions spirituelles. Nous ne sommes plus dans l’époque où l’autorité scientifique s’imposait par sa seule majesté. Nous sommes dans un temps où l’exactitude elle-même se trouve sommée de s’expliquer, où la méthode doit devenir lisible sans se vulgariser jusqu’à perdre son nerf. Or la franc-maçonnerie, quand elle est fidèle à sa vocation, sait quelque chose de cette tension. Elle sait que la transmission n’est pas un transfert mécanique d’informations. Elle est une mise en forme de l’attention, un apprentissage de la nuance, une éducation du jugement. Sous cet angle, l’ouvrage est plus qu’un dossier sur la science. Il est une méditation sur la manière dont une société se rend capable de vérité.
Cet ouvrage entre d’ailleurs pleinement dans le thème de la journée « Science et Spiritualité » organisée le 27 mars 2026 par le Grand Collège des Rites Écossais, au 16 Cadet, à laquelle nous consacrerons un article.
Il en partage l’exigence centrale, penser ensemble la rigueur du savoir, l’épreuve du discernement et la part irréductible de la quête intérieure. En ce sens, Que la science vous éclaire ne commente pas seulement une tension contemporaine. Il donne déjà matière à cette rencontre, en rappelant que la science, lorsqu’elle demeure fidèle à sa probité, n’abolit pas la profondeur spirituelle du réel mais oblige à l’habiter avec plus de justesse.
Le livre insiste, avec une sobriété qui force l’écoute, sur la diversité des sciences
Il rappelle que toutes ne se laissent pas enfermer dans une même définition, que l’expérimental, le mathématique, le théorique, l’observationnel, le statistique, le modèle, ne relèvent pas d’un seul geste. Cette pluralité n’est pas une faiblesse. Elle est le signe que le réel résiste, qu’il ne se donne pas en bloc, qu’il oblige à des instruments différents, parfois incompatibles, souvent complémentaires. Là encore, un écho initiatique se fait entendre. Il existe des vérités de seuil, des vérités de progression, des vérités de maturation. La science, lorsqu’elle est honnête, accepte de n’être pas toute la vérité, et c’est précisément ce qui la rend précieuse.
Sceau-Grand-Collège-des-Rites
L’un des fils les plus sensibles du volume tient à la manière dont les rituels, dans l’histoire maçonnique, ont dialogué avec les grandes architectures intellectuelles
La figure de Jean-Théophile Désaguliers, héritier de la science d’Isaac Newton et acteur des Lumières anglaises, apparaît comme un point d’équilibre entre la rigueur du calcul et la force des symboles. Nous aimons rappeler, dans nos loges, que l’équerre et le compas sont des outils qui pensent. Ici, nous comprenons aussi que la pensée peut devenir outil, et que l’outil, à son tour, peut devenir une éthique. Lorsque Richard Bordes évoque ce moment où la mécanique céleste, l’ordre des lois, la confiance dans la raison, se trouvent transposés en langage fraternel, nous percevons combien l’imaginaire maçonnique s’est construit non contre la science, mais avec elle, parfois même par elle, en transformant l’idée de loi en expérience intérieure. François Cavaignac, en faisant entendre la tension entre James Anderson et Andrew Michael Ramsay, montre que la tradition maçonnique n’a jamais été un bloc. Elle est une négociation permanente entre une rationalité morale et une mystique de l’histoire, entre l’universalité des principes et la mémoire des filiations.
Ce dialogue, toutefois, n’est jamais un repos
Christian Confortini, Grand Commandeur du Grand Collège des Rites Écossais – Grand Orient de France
Car la science n’est pas seulement un ensemble de résultats. Elle est une dynamique qui dérange. Elle déplace les frontières du possible, elle produit des effets de puissance, elle inquiète autant qu’elle guérit. C’est pourquoi les pages du volume qui interrogent le rapport entre science et religion nous paraissent justes quand elles refusent de convertir l’une en auxiliaire de l’autre. La tradition initiatique n’a rien à gagner à emprunter à la science une autorité de substitution. La science n’a rien à gagner à singer une théologie. L’une et l’autre se dégradent quand elles cessent de reconnaître leur régime propre. Là où l’ouvrage est fort, c’est lorsqu’il laisse entendre une discipline commune, plus profonde que les querelles de surface. Une discipline de vérité, qui suppose l’humilité devant ce qui nous dépasse, et le courage devant ce que nous découvrons.
La modernité technologique traverse le livre comme une houle
L’informatique avancée, les réseaux, la circulation des données, la vitesse des modèles, ouvrent une question qui n’est pas seulement technique. Elle est anthropologique. De quoi est faite une pensée humaine quand elle délègue une part croissante de ses opérations à des machines capables de calculer, de classer, de prédire. Michel Lagarde aborde cette zone où la biologie, la cognition, l’algorithmique, semblent se regarder comme des miroirs, chacun prétendant dire le secret de l’autre. Nous sentons ici une inquiétude qui n’est pas hostile à la science. Elle est au contraire un appel à la vigilance. Le progrès des outils ne garantit pas le progrès de l’esprit. Il peut même le mettre en danger s’il remplace le jugement par la facilité, la lenteur par l’immédiateté, l’apprentissage par l’assistance.
L’ouvrage ne se contente pas d’une critique générale. Il prend des exemples, il se confronte à des domaines où l’incertitude est constitutive.
La cosmologie, les théories sur les fins dernières de l’univers, les grandes questions de l’origine et du destin, apparaissent comme un théâtre où la science, loin de triompher, consent à une forme de modestie.Bernard Pateyron rappelle que nous travaillons souvent avec des hypothèses, des modèles, des images mathématiques qui ne sont pas des dogmes, mais des instruments provisoires. Cette idée rejoint une expérience initiatique que nous connaissons bien. Le symbole n’est pas un verdict. Il est une invitation à transformer notre regard, à supporter la complexité, à tenir ensemble ce qui, autrement, se disloquerait.
Grand-Collège-des-Rites-Écossais capture d’écran
Une autre ligne de force tient à la rencontre entre savoirs autochtones et sciences constituées Claude Vautrin propose une écoute qui ne confond ni ne hiérarchise. Ce passage est précieux dans un temps où la tentation est grande de se contenter d’indignations rapides ou de relativismes paresseux. Reconnaître qu’il existe des rationalités situées, des manières d’interpréter le monde nourries par des siècles d’expérience, ne revient pas à renoncer à l’exigence critique. Cela revient à élargir la question de la preuve, à interroger le rapport entre connaissance et milieu, entre vérité et vie. La franc-maçonnerie, qui travaille sur l’universalité sans se dissoudre dans l’uniformité, trouve là un miroir exigeant.
Le volume regarde aussi la science dans ses usages sociaux, dans ses instrumentalisations, dans ses dérives possibles
Bruno Defrains, en reliant l’observation du ciel, les marchés financiers, les récits économiques, montre que la science peut servir à dévoiler nos croyances, y compris celles que nous tenons pour rationnelles. Cette analyse est salutaire pour nous, francs-maçons, car nous savons combien l’idole la plus dangereuse est celle qui se déguise en évidence. Dans la même veine, les pages consacrées au pilotage de la recherche, à la manière dont les États, les marchés, les intérêts militaires orientent les programmes, rappellent une vérité inconfortable. La science n’est pas hors du monde. Elle s’y inscrit, avec ses budgets, ses priorités, ses rivalités, ses aveuglements. Le mythe d’une pureté absolue est un mensonge commode. La lucidité, elle, n’attaque pas la science. Elle la protège.
C’est ici que la question de la démocratie surgit, non comme un mot d’ordre, mais comme un problème philosophique.
Comment décider de ce qui doit être recherché, financé, développé, diffusé. Comment articuler la compétence et la souveraineté, l’expertise et la délibération, l’intérêt commun et la liberté individuelle. Nous retrouvons, dans ces interrogations, un air de famille avec nos travaux en loge. Nous cherchons une forme de gouvernement intérieur, où la raison n’écrase pas la conscience, où la conscience ne méprise pas la raison. L’ouvrage semble nous dire que la cité a besoin de cette même alchimie. Non pas une science soumise à l’opinion, mais une opinion instruite de ce qu’est la science, de ses forces et de ses limites, de ses promesses et de ses périls.
La confiance, enfin, traverse l’ensemble comme une question centrale
Suprême Conseil du Grand-Collège-des-Rites-Écossais
Elle n’est pas demandée comme une adhésion. Elle est travaillée comme une construction. Elle suppose une éducation, une transparence, une capacité à reconnaître l’erreur, une manière de parler au public sans le flatter. Plusieurs contributions convergent vers cette idée que la science ne gagne rien à se présenter comme infaillible, et que la société ne gagne rien à traiter toute découverte comme une menace. Michel Dillenschneider insiste sur l’apprentissage nécessaire pour mieux comprendre, donc pour mieux juger. Claude Houssmand rappelle la place de l’individu dans l’universalité, cette tension entre ce qui vaut pour tous et ce qui se vit singulièrement. Bernard Zappoli, en associant lumière et liberté, suggère que l’éclairage authentique ne se contente pas d’informer. Il émancipe, donc il oblige. Denis Colongo rouvre la question du rapport entre science et société, là où naissent les malentendus, les colères, les récupérations. Jean-Claude Couturier propose une confiance qui n’est pas une foi aveugle, mais une disposition exigeante. Didier Desor ose nommer l’obscurantisme, non comme l’autre absolu que nous pourrions facilement désigner du doigt, mais comme une pente toujours possible, y compris chez ceux qui se croient immunisés.
La force du livre tient à cette capacité de tenir ensemble, sans les confondre, plusieurs lumières
La lumière de la méthode, qui tranche et vérifie. La lumière de l’histoire, qui rappelle que les idées ont des généalogies. La lumière du Rite, qui enseigne la patience de la forme. La lumière de la philosophie, qui interroge ce que nous faisons quand nous disons vrai. Et la lumière de la fraternité, qui refuse de faire de la connaissance un instrument de domination. Cette lecture nous laisse une conviction plus nette. La science n’est pas seulement une somme de résultats. Elle est une école de probité. Elle nous apprend à ne pas aimer nos hypothèses au point de leur sacrifier le réel. Elle nous apprend aussi que la vérité, loin d’être un trophée, est une pratique.
Il convient de dire un mot de ceux qui portent cette parole, non pour dresser une galerie de noms, mais pour situer une démarche.
Le collectif de l’A.M.H.G. travaille ici comme un atelier de pensée, au sens le plus opératif du terme
Les contributeurs, de Daniel Comino à Richard Bordes, de François Cavaignac à Michel Lagarde, de Bernard Pateyron à Claude Vautrin, de Bruno Defrains à Yves Geraudon et Jean-Luc Puel, de Gilles Sintes à Jean-Pierre Mollot, de Victor Mastrangelo et Jean Schmets à Michel Dillenschneider, Claude Houssmand, Bernard Zappoli, Denis Colongo, Jean-Claude Couturier, Didier Desor, composent une polyphonie où la recherche scientifique rencontre une exigence maçonnique de mise en ordre, de clarification, de responsabilité. Alain Cordier, qui assure la cohérence d’ensemble, donne au volume un ton juste, ferme sans dureté, confiant sans naïveté. Dans cette constellation, Jean-Pierre Villain apporte une tenue particulière, celle d’une parole qui relie l’étude à la conduite, la réflexion à une certaine idée du devoir.
Quant à la bibliographie intérieure du livre, elle se laisse deviner à travers ses affinités. Gaston Bachelard, Karl Popper, Aldous Huxley, Serge Haroche, apparaissent comme des balises, non pour sacraliser une pensée, mais pour rappeler que la science s’interroge depuis longtemps sur elle-même, sur son progrès, sur ses limites, sur ses errements, sur son rapport à la liberté. À cette lignée s’ajoute, en filigrane, une tradition maçonnique qui n’a jamais cessé de conjuguer géométrie et morale, méthode et symbolique, raison et spiritualité. Et l’on devine aussi, derrière cette livraison, la continuité d’une collection qui, au fil des années, a examiné le fait maçonnique dans ses zones les plus sensibles, la violence, l’imaginaire, les tensions de l’élitisme, autant de terrains où la lumière ne sert à rien si elle ne s’accompagne pas d’une vigilance. Le volume s’inscrit ainsi dans une bibliothèque de l’éclairement, où la lumière n’est pas un éclat, mais une veille.
Ce que nous recevons, au terme de cette traversée, n’est pas une réponse définitive
Bijou des Souverains Grands Inspecteurs Généraux du 33e et dernier degré du Grand Collège des Rites écossais du Grand Orient de France
C’est une invitation à travailler. Travailler notre rapport à la preuve et à la croyance. Travailler notre capacité à entendre l’incertitude sans nous réfugier dans la peur. Travailler l’art délicat de la nuance, qui est peut-être l’une des plus hautes vertus de l’esprit. Dans un monde saturé d’affirmations, ce livre rappelle la noblesse du doute construit, du doute qui ouvre, du doute qui éclaire.
Sources – Aéropage de recherche
Que la science vous éclaire !–Collectif–A.M.H.G., N°17, 2025, 520 pages, 20 €
À l’heure où la cohésion civique, la laïcité et le sens même du bien commun sont soumis à de rudes tensions, le Cercle Avenir & Progrès propose, le lundi 30 mars 2026 à 19h00, un grand débat public à la mairie du 9e arrondissement de Paris autour d’une question qui touche au cœur de notre vie collective, celle du pacte social républicain, de ses fondements, de ses défis et de son avenir.
Annoncée comme une rencontre de réflexion et d’échange, cette soirée réunira plusieurs personnalités issues du monde institutionnel, universitaire et républicain.
Sont annoncés Jeannette Bougrab, ancienne ministre et maître des requêtes au Conseil d’État, Marie-Laure Brossier, membre du Comité Laïcité République et du Collectif 7 octobre, Benjamin Morel, constitutionnaliste et maître de conférences à l’Université Paris Panthéon-Assas, ainsi que Guillaume Trichard, ancien Grand Maître du Grand Orient de France.
La présence de Guillaume Trichard donnera naturellement à cette rencontre un relief particulier pour les lecteurs de 450.fm
Guillaume Trichard, Ancien Grand Maître. Photo GODF
Dans une période où les fractures sociales, identitaires et mémorielles interrogent la capacité de la République à tenir sa promesse d’unité, la voix d’un ancien Grand Maître du Grand Orient de France ne saurait être indifférente. Elle rappelle que la franc-maçonnerie, lorsqu’elle demeure fidèle à sa vocation, ne se tient pas à l’écart de la cité, mais participe à l’effort de pensée, de transmission et d’élévation nécessaire à la vie démocratique.
Le thème retenu n’a rien d’abstrait
Il touche à ce qui relie encore les citoyens entre eux, à ce qui fonde l’idée même d’un destin commun, à ce qui permet à la République de ne pas devenir un simple cadre juridique sans âme ni mémoire. Interroger le pacte social républicain, c’est donc revenir à la source même du lien civique, mais aussi mesurer les menaces qui pèsent sur lui dans une société travaillée par la défiance, la fragmentation et la fatigue du collectif.
Dans cet échange, les approches promettent d’être complémentaires
Jeannette Bougrab
L’exigence du droit, la vigilance laïque, l’analyse constitutionnelle et la parole issue d’une tradition initiatique engagée dans la cité pourront se croiser, se répondre et, peut-être, ouvrir quelques pistes de discernement. Il ne s’agira pas seulement de commenter l’état du pays, mais de réfléchir à ce qui peut encore rassembler, réparer et projeter.
La réunion se tiendra à la mairie du 9e arrondissement, 6 rue Drouot à Paris. Un verre de l’amitié clôturera la soirée. L’inscription est obligatoire avant le 25 mars. La participation annoncée est de 25 euros.
À l’heure où tant de débats publics s’épuisent en postures, cette initiative entend remettre au centre la conversation civique, la pensée républicaine et le souci du commun. Autant de thèmes qui, pour nombre de francs-maçons, ne relèvent pas d’un commentaire extérieur, mais d’un engagement intérieur mis au service de la cité.
Quand la République doute d’elle-même, il est encore des lieux où l’on choisit de penser ensemble plutôt que de se résigner. C’est déjà, en soi, une manière de servir.
Pour la première fois, le château de l’AMORC a accepté d’ouvrir ses portes à une caméra. C’est l’expérience qu’a vécue Charlotte dans un reportage aussi curieux que soigneusement construit, au cœur d’un univers où la discrétion reste une règle et où le secret n’est pas un effet de style, mais un principe de fonctionnement. Dès les premières minutes, la journaliste place le spectateur dans l’ambiance : elle arrive avec une question simple en apparence, mais redoutable en profondeur — comment entre-t-on dans la Rose-Croix, que transmet-elle, et surtout pourquoi accepte-t-on soudain de la montrer au grand public ?
Charlotte ne se contente pas d’un décor. Elle cherche à comprendre une tradition, des rituels, une influence éventuelle, et la manière dont cet ordre, souvent fantasmé, se vit concrètement au quotidien. Elle découvre ainsi un lieu habité par une forte culture de l’initiation, mais aussi par une volonté de dialogue avec l’extérieur. Le reportage gagne alors en intérêt : il ne s’agit plus d’un simple “sujet sur une société secrète”, mais d’une exploration humaine, presque ethnographique, d’une fraternité qui revendique une sagesse ancienne et une pédagogie progressive.
Un château, une méthode, une philosophie
Le reportage de Charlotte conduit le spectateur dans un château normand qui sert de siège à la Grande Loge de l’AMORC en France. Là, loin des clichés de complot ou de pouvoir occulte, elle découvre un fonctionnement ordonné, administratif même, avec ses bureaux, ses archives, son secrétariat, son imprimerie et ses espaces de travail. Ce contraste est l’un des ressorts les plus intéressants du sujet : derrière le mythe, il y a une organisation concrète, des salariés, des bénévoles, des courriers, des dossiers, une logistique, bref une institution qui fait tenir son enseignement dans la durée.
L’un des intervenants explique d’ailleurs que l’ordre fonctionne avec une discipline spirituelle structurée autour de 12 degrés d’enseignement. On y parle de méditation, de visualisation, d’intuition, de magnétisme, d’alchimie intérieure, mais aussi de connaissances transmises par monographies et exercices pratiques. Charlotte saisit bien ce point : ce n’est pas un savoir diffus, encore moins improvisé, mais une méthode d’approfondissement personnel. L’objectif affiché n’est pas de faire du spectaculaire, mais d’aider chacun à mieux se connaître, à mieux comprendre le sens de sa vie et à travailler sur ses propres défauts.
Le secret, la mixité et la non-politique
Charlotte pose les questions qui fâchent, et c’est ce qui donne du relief au reportage. L’ordre est-il politique ? Influence-t-il les décisions publiques ? Existe-t-il des passerelles avec le pouvoir ? Les réponses recueillies sont nettes : l’AMORC se présente comme une organisation spirituelle, non politique, attachée à la tolérance et à l’indépendance. Les membres interrogés insistent sur une idée simple : la Rose-Croix n’est pas un lobby, et son enseignement ne vise pas à orienter les institutions. Au contraire, elle revendique une forme de retrait du tumulte mondain pour se concentrer sur l’évolution intérieure.
Le reportage évoque aussi un autre aspect essentiel : la mixité. Hommes et femmes y sont présents, et cette ouverture est présentée comme cohérente avec la vocation universelle de l’ordre. Charlotte met en lumière des femmes et des hommes très différents, parfois très éloignés des stéréotypes qu’on associe habituellement à ce genre d’organisation. Certains sont archivistes, d’autres enseignants, d’autres encore viennent d’univers plus ordinaires et ont trouvé dans la Rose-Croix une manière d’habiter le monde avec plus de paix, plus de sens, plus de cohérence.
Une transmission qui se veut universelle
L’un des fils rouges du sujet est la question de la transmission. Charlotte découvre que les rosicruciens considèrent leur enseignement comme issu d’une sagesse très ancienne, mêlant influences chrétiennes, philosophiques, ésotériques et parfois égyptiennes. Qu’on adhère ou non à cette généalogie, le reportage montre bien l’importance du récit fondateur dans la construction de l’identité de l’ordre. Les membres ne disent pas simplement appartenir à une association : ils se vivent comme les dépositaires d’une tradition, d’un chemin, d’une discipline de transformation de soi.
À travers les témoignages recueillis, Charlotte fait émerger une image nuancée de la Rose-Croix. On est loin de la caricature du groupe fermé sur lui-même. Les membres interrogés apparaissent souvent calmes, sensibles, parfois poétiques, et surtout convaincus que l’humanité a besoin de davantage de tolérance, de spiritualité et d’amour de l’autre. Le reportage touche justement parce qu’il laisse apparaître une forme d’utopie tranquille : celle de personnes qui croient encore que l’on peut s’améliorer, vieillir sereinement, chercher la lumière et servir le monde sans l’agresser.
Une visite qui change le regard
Ce que Charlotte réussit, au fond, c’est une chose rare : faire entrer le spectateur dans un lieu réputé fermé sans le réduire à un décor mystérieux. Elle donne à voir des visages, des paroles, des gestes, des livres, des symboles, des espaces de travail et des instants de silence. Elle montre aussi l’étonnement légitime du visiteur face à un univers où la recherche spirituelle s’accompagne d’une organisation très concrète, presque administrative, mais assumée comme telle.
Le reportage se termine sur une impression durable : on ne sort pas forcément converti, mais on ressort déplacé. Les rosicruciens filmés par Charlotte apparaissent moins comme des gardiens de secrets que comme des hommes et des femmes en quête de sens, attachés à une idée simple mais exigeante : mieux se connaître pour mieux vivre avec les autres. Et c’est peut-être là que réside la vraie force du sujet — non pas dans ce qu’il dévoile de mystérieux, mais dans ce qu’il révèle d’humain.
L’article publié par M Le Mag du Monde remet l’affaire Athanor – Loge de La GL-AMF, dite L’Alliance – au premier plan. Mais au-delà du vertige judiciaire, ce dossier oblige la franc-maçonnerie à regarder en face une question plus grave encore.
Que se passe-t-il lorsque le langage de la fraternité, de la discrétion et de la confiance est détourné au profit de la violence, de l’entre-soi et de l’abus de pouvoir ?
Depuis plusieurs années, 450.fm suit cette affaire tentaculaire, de ses premiers rebondissements judiciaires à son retour aujourd’hui dans la grande presse nationale.
Après les alertes publiées en 2022 et 2023, puis les articles de 2025 sur Laurent Pasquali et sur le renvoi aux assises, le papier du Monde du 21 mars 2026 agit comme un rappel brutal.
Non, Athanor n’est pas un mauvais feuilleton achevé
Non, cette affaire n’a pas disparu dans les marges de l’actualité. Elle revient, lourde de ses morts, de ses cibles, de ses complicités alléguées et de la honte qu’elle projette sur toute la franc-maçonnerie lorsque certains de ses mots sont profanés par des pratiques qui leur sont radicalement étrangères.
Les faits, tels qu’ils ressortent des enquêtes de presse récentes, sont d’une gravité exceptionnelle
Le Monde décrit une officine criminelle dont plusieurs protagonistes se sont connus au sein d’Athanor, une loge de Puteaux dans les Hauts-de-Seine. Vingt-deux accusés, aux profils très divers, doivent comparaître devant les assises de Paris dans un procès annoncé comme fleuve.
L’affaire remonte à l’été 2020, après l’interpellation à Créteil de deux hommes armés, liés à la DGSE sans être en mission, alors qu’une femme chef d’entreprise, Marie-Hélène Dini, apparaissait comme cible d’un projet criminel. Au fil de l’enquête ont émergé d’autres dossiers, d’autres violences, d’autres projets, jusqu’à composer cette nébuleuse où se croisent anciens agents, intermédiaires, exécutants et commanditaires présumés.
Parmi les noms qui hantent ce dossier, celui de Laurent Pasquali demeure l’un des plus tragiques
Le Monde rappelle que la mort du pilote automobile corse s’inscrit dans les ramifications de l’affaire, tandis que 450.fm soulignait déjà, fin 2025, combien cette disparition pesait sur le seuil du procès à venir. À côté de ce meurtre, l’instruction évoque aussi d’autres cibles, du monde du coaching à celui de l’entreprise, jusqu’à un syndicaliste qualifié de gênant. Cette pluralité des profils dit quelque chose d’essentiel. Nous ne sommes pas face à un simple conflit interne ni à une querelle de personnes. Nous sommes face à un système présumé où des liens de réseau, des complicités d’opportunité et une culture de l’impunité semblent avoir trouvé, selon les accusations, un terrain de circulation.
C’est ici que le nom même d’Athanor devient insoutenable.
Athanor
Dans la langue hermétique, l’athanor désigne le four philosophique, le lieu de la lente transmutation, de la patience du feu, du travail intérieur qui consume les scories pour laisser paraître une matière plus pure. Qu’un tel nom se retrouve attaché, dans l’espace public, à des projets criminels, à des filatures, à des intimidations, à des passages à tabac ou à des assassinats présumés, voilà ce qui donne à cette affaire sa portée symbolique la plus sombre. L’athanor n’est plus alors le foyer de la rectification intérieure. Il devient l’image inversée de l’œuvre, le four noir où les passions profanes, l’argent, le ressentiment et le goût du pouvoir consument jusqu’au sens même de la fraternité.
Cette lecture symbolique, 450.fm l’avait déjà posée en décembre 2025, et elle demeure au cœur du scandale.
Il faut le redire avec netteté. Ce procès n’est pas celui de la franc-maçonnerie
Il est celui d’individus présumés innocents tant qu’ils n’ont pas été jugés, et celui d’un possible détournement de l’appartenance maçonnique à des fins radicalement contraires à son esprit. Mais il serait tout aussi irresponsable de se réfugier dans cette seule formule. Car l’opinion publique, elle, ne raisonne pas en subtilités institutionnelles. Lorsqu’un atelier maçonnique est décrit comme l’un des lieux de rencontre d’une telle mécanique, c’est l’ensemble des obédiences qui se retrouve renvoyé au vieux théâtre du soupçon. Athanor ravive ainsi l’imaginaire antimaçonnique le plus commode, celui des réseaux opaques, des protections croisées, des services rendus dans l’ombre et des fidélités de clan. Ce n’est pas juste. Mais c’est ainsi. Et c’est précisément pour cela que le silence, l’embarras ou les formules minimisantes ne suffisent jamais.
La question institutionnelle, dès lors, ne peut être évitée
Grande Loge de l’Alliance Maçonnique Française (GL-AMF)
Nos précédents articles ont clairement rappelé que la loge Athanor relevait de la Grande Loge de l’Alliance Maçonnique Française (GL-AMF), dite L’Alliance, et que cette appartenance ne pouvait être effacée d’un revers de main dès lors que l’affaire prenait une telle ampleur. Des comptes rendus antérieurs faisaient état d’une suspension conservatoire de la loge et de ses membres, puis d’une fermeture de l’atelier.
Cela ne signifie évidemment pas que l’obédience soit pénalement impliquée comme personne morale. Mais cela signifie qu’une obédience est toujours interrogée, dans de telles circonstances, sur sa vigilance, ses mécanismes d’alerte, sa capacité à repérer les dérives et à séparer clairement la fraternité initiatique des sociabilités de réseau ou des intérêts profanes.
On se souvient aussi du communiqué du 5 février 2021 diffusé par le Grand Secrétariat de la GLNF. Signé par Yves Pennes, alors Grand Secrétaire et aujourd’hui Grand Maître de la GLNF.
Yves Pennes (Sources Facebook officiel GLNF)
Blason GLNF en 2021
Ce texte rappelait qu’aucune loge Athanor n’existait dans les registres métropolitains de la GLNF, tout en indiquant que deux noms correspondant possiblement à des protagonistes avaient été retrouvés dans ses archives jusqu’en 2012, sans fonction significative et sans contact ultérieur avec l’obédience. Cette réaction, nette et publique, disait déjà une vérité simple. Lorsqu’une affaire de cette nature éclate, une obédience ne protège pas la franc-maçonnerie en se taisant.
Blog des Spiritualités J.-L. Turbet
Elle la protège en parlant juste, en vérifiant, en distinguant, en rappelant les faits et en refusant l’amalgame comme la complaisance (sourceLe Blog des Spiritualités de Jean-Laurent Turbet).
En son temps, d’autres Obédiences ont d’ailleurs aussi communiqué sur cette plus qu’étrange affaire…
Le procès qui s’ouvre ne dira pas seulement le droit
Il agira aussi comme un miroir. Un miroir brutal, parfois déformant, mais un miroir tout de même. Il renverra les obédiences à leurs devoirs de discernement. Il rappellera que la fraternité n’est jamais une immunité. Il montrera que la discrétion maçonnique n’a rien à voir avec l’opacité, que la solidarité n’a rien à voir avec la protection de l’injustifiable, et qu’un temple cesse d’être un lieu d’élévation dès lors qu’il laisse entrer, sans les combattre, les passions de domination, les intérêts de bande et les faux prestiges du monde profane. L’affaire Athanor n’est donc pas seulement un dossier criminel. Elle est, pour tous les francs-maçons sincères, une épreuve de vérité.
Quand le feu symbolique ne purifie plus, il brûle
Et lorsqu’une (respectable) loge devient l’ombre d’elle-même, c’est toute la franc-maçonnerie qui doit redire, plus fermement encore, qu’aucune fraternité véritable ne peut jamais servir de refuge à la violence.
Source GADLU.INFO
Le Canard enchaîné du 24 février 2021, revenait, lui aussi, sur « l’affaire des barbouzes et des francs-maçons » dans un article satiriquement intitulé « Derrière les Blaireaux des légendes, des tentatives d'assassinat en série ». Nous ne doutons pas que le volatil reviendra, le moment venu, que cette rocambolesque et très triste affaire. À suivre, donc…