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« Au commencement de l’École républicaine – Jules Ferry et les francs-maçons » de Jean-Paul Delahaye : quand la Loge préparait le chantier de l’École

Avec Au commencement de l’École républicaine – Jules Ferry et les francs-maçons, Jean-Paul Delahaye ne cède ni au roman doré d’une République entièrement sortie des Loges, ni au fantasme antimaçonnique d’un pouvoir occulte tirant les ficelles de l’histoire. Il entreprend quelque chose de beaucoup plus précieux : regarder comment une idée devient débat, comment le débat devient réseau, comment le réseau accompagne l’action, et comment, dans la France du Second Empire puis des débuts de la Troisième République, la franc-maçonnerie a constitué l’un des ateliers où s’est préparée la grande transformation scolaire.

Pour le lecteur franc-maçon, le livre touche alors à une question essentielle : à quoi sert réellement une Loge lorsqu’elle travaille sur la cité ?

Jules Ferry

Il est des livres dont le titre semble annoncer une démonstration déjà écrite. Jules Ferry, les francs-maçons, l’École républicaine : tous les ingrédients seraient réunis pour raconter une histoire connue d’avance, celle d’une République dont les architectes auraient travaillé sous le bandeau avant de porter leurs projets au grand jour. Jean-Paul Delahaye prend précisément le chemin inverse. Historien des politiques scolaires, inspecteur général honoraire de l’Éducation nationale, il revient ici sur une recherche universitaire ancienne et considérable : l’ouvrage constitue une version remaniée de sa thèse, La Franc-Maçonnerie et l’Instruction publique de 1861 à 1882, soutenue en 2003 sous la direction de Claude Lelièvre. 

Son ambition n’est donc pas de célébrer une généalogie mais d’en éprouver les mécanismes

Les lois scolaires de 1881 et 1882 ont inscrit durablement dans l’histoire française la gratuité de l’école publique puis l’obligation de l’instruction et la laïcisation de l’enseignement primaire. Les Archives nationales rappellent ainsi que la loi du 16 juin 1881 établit la gratuité, tandis que la loi de 1882 rend l’instruction primaire obligatoire. Mais comment ces transformations ont-elles été préparées ? Quelle part les Loges ont-elles réellement prise à leur maturation ? Et surtout, peut-on parler d’une pensée maçonnique de l’École comme on parlerait d’un programme constitué ?

La Loge n’est pas un cabinet secret : elle est un lieu où l’idée apprend à devenir commune.

Version 1.0.0

C’est probablement là que se trouve l’apport le plus intéressant du livre

Jean-Paul Delahaye ne cherche pas à prouver que les francs-maçons auraient inventé la gratuité, la laïcité ou l’obligation scolaire. Sa conclusion, telle que la résume l’éditeur, est plus subtile : l’influence maçonnique résiderait moins dans l’originalité absolue des idées défendues ou dans l’action d’une franc-maçonnerie considérée comme un « corps constitué » que dans son mode de fonctionnement – présence de militants engagés, confrontation des opinions, circulation des propositions entre les Loges et capacité d’un réseau national à donner un écho à certaines initiatives. 

Cette nuance change presque tout. Elle fait sortir l’histoire maçonnique de deux caricatures qui, curieusement, se répondent : celle des francs-maçons qui voudraient s’attribuer les grandes avancées républicaines et celle de leurs adversaires imaginant une organisation centralisée dictant dans l’ombre la conduite des gouvernements.

Ce que montre le livre est autrement plus intéressant pour qui connaît la vie d’une Loge

Une Loge n’est pas nécessairement l’endroit où naît une idée ; elle peut être l’endroit où celle-ci est mise à l’épreuve. On l’examine, on la contredit, on l’amende, on la transmet. Elle passe d’un Frère à un autre, d’un Atelier à un autre, du local au national. Il n’y a pas là quelque mystérieuse alchimie politique, mais une alchimie de la parole. L’idée brute entre dans l’Atelier ; le débat lui donne forme ; la confrontation en éprouve les angles ; la circulation lui permet éventuellement de rejoindre la cité.

Jean-Paul-Delahaye

En ce sens, l’histoire décrite par Jean-Paul Delahaye est profondément maçonnique, peut-être davantage encore que ne le serait le récit d’un « grand complot » réussi. La méthode importe davantage que la possession d’une vérité préalable.

Une franc-maçonnerie beaucoup moins unanime qu’on ne l’imagine

La construction même du livre est révélatrice. L’auteur étudie le renouveau de l’activité maçonnique, l’évolution du recrutement des Loges, leurs méthodes de travail et leurs moyens d’influence, puis les questions scolaires qui mobilisent les francs-maçons. Mais il consacre aussi des développements aux sujets qui font consensus et, plus significativement encore, à ceux qui provoquent débats et désaccords.

L’un des chapitres s’intitule ainsi « Des francs-maçons partagés sur l’instruction des filles ». Voilà qui suffit à fissurer l’image confortable d’une Maçonnerie progressiste parlant d’une seule voix et toujours située, par une sorte de prescience initiatique, du bon côté de l’Histoire. L’histoire réelle n’a pas cette netteté. Les francs-maçons sont des hommes de leur époque, porteurs de ses avancées mais aussi parfois de ses pesanteurs, de ses contradictions et de ses préjugés.

Camille Sée

Le ministère de l’Éducation nationale rappelle d’ailleurs que la question de l’éducation féminine demeure alors un enjeu majeur et que l’ouverture de l’enseignement secondaire aux filles par la loi Camille Sée de 1880 ne produit pas encore une égalité scolaire comparable à celle que nous entendons aujourd’hui par ce terme. 

Pour le franc-maçon contemporain, cette partie du livre possède une vertu salutaire : elle rappelle qu’entrer dans un Temple ne débarrasse personne instantanément de son siècle. L’initiation ne confère aucune infaillibilité. Elle propose une méthode permettant précisément de travailler ce qui, en nous, demeure inachevé.

Écoles, bibliothèques et prix : lorsque la fraternité quitte le domaine des principes

Jean-Paul Delahaye accorde également une place importante à ce qu’il nomme « une philanthropie au service de l’instruction ». Fondation de cours et d’écoles, création de bibliothèques, distribution de prix afin d’encourager la fréquentation scolaire, soutien à diverses associations : nous quittons ici l’histoire des seules idées pour entrer dans celle des réalisations.

La formule retenue pour l’un des chapitres mérite attention : « La création de bibliothèques pour séparer le Livre et l’Église ». Elle dit, avec les mots et les combats d’une époque, combien le contrôle de la connaissance constituait un enjeu majeur. Le Livre devient alors plus qu’un objet. Il représente l’accès direct au savoir, la possibilité de lire sans médiation imposée, de comparer, de douter, de se former un jugement.

Il y a là une résonance maçonnique particulièrement forte. Qu’est-ce qu’une démarche initiatique qui ne conduirait pas progressivement l’individu vers l’autonomie du jugement ? Le franc-maçon ne quitte pas symboliquement les ténèbres pour recevoir une nouvelle vérité toute faite. Il reçoit des outils. De même, l’École républicaine telle qu’elle se construit à la fin du XIXe siècle ne peut être réduite à l’apprentissage de contenus : elle participe d’un projet d’émancipation civique dans lequel savoir lire signifie également pouvoir exercer plus librement sa conscience.

Du Temple au Parlement : une circulation plutôt qu’une chaîne de commandement

La dernière grande partie consacrée à « l’intervention des francs-maçons dans le débat politique » est sans doute celle qui intéressera le plus directement nos lecteurs. L’auteur suit le passage de la prudence à l’engagement, étudie la présence de députés et de sénateurs dans les Loges, interroge le « poids politique » des francs-maçons et examine leur attitude au cours des premiers débats législatifs.

Là encore, il convient de résister aux simplifications. Que des parlementaires soient francs-maçons n’implique pas qu’ils obéissent collectivement à une direction maçonnique. La table des matières du livre donne elle-même une indication éloquente en évoquant « des francs-maçons qui entrent en politique en ordre dispersé ». Nous sommes loin d’une armée marchant au commandement.

C’est même l’un des enseignements les plus féconds de cette étude : l’influence peut être réelle sans être hiérarchiquement organisée. Des hommes fréquentent les mêmes lieux, partagent certains questionnements, débattent, s’opposent, élaborent des convictions puis agissent dans des champs différents. La Loge constitue alors un espace de sociabilité intellectuelle et civique, un lieu de formation du jugement et parfois un amplificateur. Elle n’est pas pour autant le gouvernement caché de la République.

Cette distinction devrait intéresser autant les francs-maçons que leurs critiques. Elle permet de parler sérieusement d’influence sans sombrer dans l’imaginaire de la manipulation.

Gratuité, laïcité, obligation : trois pierres qui ne furent jamais déposées d’un seul geste

Le livre conduit finalement au triptyque devenu presque inséparable dans notre mémoire collective : gratuité, laïcité, obligation. Ces trois principes paraissent aujourd’hui si étroitement associés qu’on pourrait croire qu’ils surgirent ensemble, parfaitement dessinés, d’un même projet. L’histoire racontée ici rappelle au contraire qu’ils résultent d’une longue maturation, commencée avant la Troisième République, nourrie de combats philosophiques, religieux, sociaux et politiques.

L’école gratuite est instaurée en 1881 ; l’année suivante, l’instruction primaire devient obligatoire, dans le cadre d’une législation qui contribue également à la laïcisation scolaire. Ces textes n’apparaissent donc pas ex nihilo sous la plume de Jules Ferry. Ils arrivent au terme provisoire d’un chemin où se croisent républicains, pédagogues, associations, parlementaires, militants de l’instruction populaire et francs-maçons.

Le mérite de Jean-Paul Delahaye est précisément de restituer cette pluralité sans dissoudre pour autant la contribution maçonnique.

Construire des hommes libres plutôt que fabriquer des disciples

Pour un lecteur maçon, Au commencement de l’École républicaine possède ainsi une portée qui dépasse largement l’histoire de l’enseignement. Il pose, sans nécessairement le formuler en ces termes, la question du rapport entre initiation et citoyenneté.

L’École et la Loge appartiennent évidemment à deux ordres différents et toute confusion serait absurde. Pourtant elles partagent, dans l’imaginaire républicain et initiatique, quelque chose d’une même confiance dans la perfectibilité humaine. L’une donne à l’enfant des instruments pour comprendre le monde ; l’autre remet symboliquement des outils entre les mains de l’initié afin qu’il travaille sur lui-même et, par extension, sur la cité. Toutes deux supposent qu’un être humain peut devenir davantage acteur de son destin par la connaissance, l’exercice du jugement et l’apprentissage de la liberté.

Voilà peut-être pourquoi cette histoire nous parle encore.

Le Temple maçonnique ne vaut pas par les solutions qu’il dicterait au monde extérieur mais par la qualité du travail qu’il rend possible en son sein. Lorsque ce travail est véritable, la parole entendue en Loge ne sort pas sous forme d’ordre : elle sort transformée en conscience individuelle. Les francs-maçons étudiés par Delahaye semblent avoir pesé sur l’histoire moins parce qu’une institution leur aurait commandé de bâtir l’École républicaine que parce qu’ils appartenaient à un réseau où l’on pouvait réfléchir, argumenter, diffuser et agir.

Et cette distinction n’est pas mince.

Car le véritable enseignement initiatique du livre pourrait tenir dans cette idée : on ne bâtit durablement la cité ni par décret venu d’un Temple, ni par la seule proclamation de grands principes. On la bâtit lorsque des femmes et des hommes acceptent de mettre leurs convictions sur l’établi, de les confronter à celles des autres, puis de transformer la parole en œuvre.

C’est peut-être cela, finalement, « commencer l’École républicaine » : entreprendre de construire non des élèves soumis à une vérité, mais des consciences capables un jour de chercher la leur.

Au commencement de l’École républicaine – Jules Ferry et les francs-maçons

Jean-Paul Delahaye – Le Bord de l’Eau, coll. « Nouvelle bibliothèque républicaine », 2026, 312 pages, 18 € / L’éditeur, le SITE

Cuba : le Suprême Conseil du 33e degré dénonce une nouvelle entrave à son autonomie

De notre confère cubain fr.cibercuba.com

Ángel Santiesteban-Prats élu, puis empêché d’agir

À Cuba, la crise qui affecte depuis plusieurs années les institutions maçonniques vient de connaître un nouvel épisode. Ángel Santiesteban-Prats, écrivain, ancien prisonnier politique et récemment élu Souverain Grand Commandeur du Suprême Conseil du 33e degré pour la République de Cuba, affirme que son domicile a été placé sous surveillance par la police politique et que les comptes bancaires de l’institution restent bloqués depuis plusieurs mois.

Cuba : le Suprême Conseil du 33e degré dénonce une nouvelle entrave à son autonomie
Grande-Loge-de-Cuba – Foto © Cibercuba

Selon les informations publiées par CiberCuba, puis reprises par plusieurs médias cubains indépendants, cette situation aurait empêché le nouveau dirigeant et le Grand Secrétaire de se rendre au ministère de la Justice pour y déposer les documents relatifs à l’élection du 26 septembre 2026 et aux décisions adoptées par la Haute Chambre du Rite écossais ancien et accepté. La procédure, qui relève normalement de la vie administrative d’une association légalement constituée, intervient dans un contexte où les relations entre les autorités cubaines et une partie des institutions maçonniques de l’île sont devenues particulièrement tendues.

L’affaire dépasse donc largement le cadre d’un conflit interne ou d’une controverse sur les personnes. Elle pose une question centrale : une organisation maçonnique peut-elle encore, à Cuba, élire librement ses dirigeants, administrer ses ressources et exercer son activité fraternelle sans intervention politique ?

Une élection nette, une succession sensible

Cuba : le Suprême Conseil du 33e degré dénonce une nouvelle entrave à son autonomie
Ângel Santiesteban-Prats. Journal cubain

Le samedi 26 septembre, lors d’une session extraordinaire tenue à La Havane, Ángel Santiesteban-Prats a été élu Souverain Grand Commandeur du Suprême Conseil du 33e degré. Il a obtenu 19 voix contre une, succédant à José Ramón Viñas Alonso, qui dirigeait l’institution depuis 2015. Dans l’organisation du Rite écossais ancien et accepté, le Souverain Grand Commandeur représente l’une des plus hautes autorités des ateliers supérieurs. Il préside le Suprême Conseil et assume une fonction essentielle dans la préservation de la continuité rituelle, administrative et fraternelle du Rite.

L’élection d’Ángel Santiesteban-Prats possède toutefois une portée qui dépasse la seule succession institutionnelle. L’écrivain est une figure connue de la dissidence cubaine. Il a connu l’emprisonnement, la répression et les contraintes judiciaires. Sa nomination à une fonction maçonnique aussi élevée intervient donc dans un climat où chaque acte d’autonomie associative est susceptible d’être interprété politiquement.

Les médias cubains indépendants rappellent qu’en juin 2026, Santiesteban-Prats avait été mis en cause et placé sous résidence surveillée dans une affaire liée à un don de 200 dollars destiné à l’Asilo Nacional Masónico Llansó, établissement charitable maçonnique. Il conteste l’idée que sa nouvelle fonction doive être politisée et affirme que sa priorité est avant tout de restaurer la légalité et le fonctionnement effectif du Suprême Conseil.

« Le but fondamental est d’essayer de retrouver la légalité du Suprême Conseil », a-t-il déclaré, en soulignant que le blocage des comptes rendait impossible le paiement des salariés chargés de faire fonctionner l’institution et de maintenir le lien avec les ateliers du pays.

Des comptes gelés, une institution fragilisée

Cuba : le Suprême Conseil du 33e degré dénonce une nouvelle entrave à son autonomie

Le point le plus concret de cette crise concerne les finances de l’organisation. Selon CiberCuba, les comptes bancaires du Suprême Conseil du 33e degré seraient gelés depuis plusieurs mois. Cette situation empêcherait notamment le règlement des salaires de ses employés et, plus largement, le fonctionnement administratif de l’institution. Le gel d’un compte bancaire ne constitue jamais un simple désagrément technique pour une structure associative. Il peut paralyser les dépenses courantes, les communications, l’entretien des locaux, les actions de solidarité, les archives, les œuvres de bienfaisance et le soutien aux membres les plus fragiles.

Dans le cas cubain, la question est particulièrement sensible. La Franc-maçonnerie y possède une présence historique ancienne, un patrimoine, des bâtiments, des archives et des œuvres sociales. L’affaiblissement financier ou administratif des structures maçonniques ne concerne donc pas uniquement les initiés : il touche aussi une part du tissu associatif et culturel de l’île. C’est pourquoi la formule de « retour à la légalité », employée par le nouveau Souverain Grand Commandeur, mérite d’être entendue dans toute sa portée. Il ne s’agit pas seulement de faire reconnaître une élection. Il s’agit de retrouver les conditions matérielles minimales permettant à une institution de vivre.

Une ingérence dénoncée depuis 2024

Cuba : le Suprême Conseil du 33e degré dénonce une nouvelle entrave à son autonomie
José Ramón Viñas / Lázaro Cuesta Valdés. (Fotos: Facebook / CiberCuba)

Les événements actuels ne sont pas isolés. Ils s’inscrivent dans une séquence de tensions qui dure depuis plusieurs années. En avril 2024, le ministère cubain de la Justice aurait suspendu l’opérabilité bancaire de la Grande Loge de Cuba et du Suprême Conseil, en invoquant des irrégularités statutaires. Cette décision est régulièrement présentée par les médias indépendants et par les responsables maçonniques contestataires comme une pression administrative visant à restreindre l’autonomie des institutions fraternelles.

En mai 2025, selon plusieurs sources indépendantes, le ministère de la Justice a contesté la reconduction de José Ramón Viñas Alonso, alors Souverain Grand Commandeur, au motif qu’il aurait dépassé la durée maximale de neuf années dans cette fonction. La résolution ministérielle aurait proposé ou imposé le remplacement de Viñas par Lázaro Cuesta Valdés, sous la menace d’un retrait de reconnaissance administrative et du maintien du gel des fonds en cas de refus. Le Suprême Conseil a contesté cette décision devant le Tribunal suprême populaire. En mars 2026, le recours aurait été rejeté, confirmant la position du ministère de la Justice.

Les récits des médias indépendants décrivent ainsi une succession de mesures administratives, de contestations judiciaires, de divergences sur les élections et de pressions exercées sur les responsables des structures maçonniques. Les autorités cubaines, de leur côté, invoquent des motifs statutaires et réglementaires. Il importe donc de distinguer ce qui relève des décisions officielles, des accusations d’ingérence formulées par les maçons concernés et des interprétations politiques qui entourent le dossier. Mais un fait demeure : le fonctionnement autonome des principales institutions maçonniques cubaines est aujourd’hui gravement perturbé.

La police politique au domicile du Grand Commandeur

Dans son message diffusé sur Facebook, Ángel Santiesteban-Prats a affirmé que son domicile était encerclé ou surveillé par la police politique, au moment même où il devait accomplir les formalités administratives liées à son élection.

Il a relié cette opération à sa volonté d’exprimer une solidarité humaine avec Ana Bensi et sa mère, Caridad Silvente, condamnées le même jour par un tribunal municipal de La Havane de l’Est à deux ans de limitation de liberté. Elles avaient enregistré puis diffusé sur les réseaux sociaux la visite d’un agent du ministère de l’Intérieur à leur domicile.

« J’ai subi la même rigueur de l’injustice et je sais ce que cela vaut d’être soutenu dans de tels moments », a écrit le nouveau Souverain Grand Commandeur, en dénonçant ce qu’il considère comme une atteinte à ses droits.

Cette déclaration doit être rapportée avec prudence : il s’agit du témoignage personnel de Santiesteban-Prats, relayé par des médias indépendants, et non d’un constat judiciaire établi. Les autorités cubaines n’avaient pas, dans les sources consultées, publié de réponse détaillée à ces accusations. Toutefois, dans un pays où l’espace d’expression indépendante est fortement contraint, la surveillance alléguée du domicile d’un responsable maçonnique élu résonne comme un symbole puissant. Elle donne à voir l’extrême fragilité de toute organisation civile désireuse de défendre son autonomie.

L’enjeu maçonnique : la liberté d’association

Cuba : le Suprême Conseil du 33e degré dénonce une nouvelle entrave à son autonomie

Ce qui se joue à Cuba dépasse les rivalités de personnes, les contentieux internes ou les divergences rituelles. La Franc-maçonnerie est une association de libres citoyens. Son existence repose sur des principes simples : la liberté d’association, la liberté de conscience, le droit d’élire ses responsables selon ses règles et la possibilité de gérer ses biens et ses ressources sans pression extérieure indue. Aucune obédience n’est exempte de conflits. Les Maçons connaissent, comme toutes les institutions humaines, les débats de gouvernance, les questions de succession, les désaccords sur les règles, les élections disputées et les divergences de sensibilité. Mais une différence fondamentale sépare les tensions internes d’une intervention directe de l’État dans le choix d’un dirigeant, le fonctionnement bancaire ou la reconnaissance légale d’une institution.

Dans une démocratie, une association peut connaître des difficultés; elle peut être contestée, contrôlée, appelée à respecter le droit. Mais le contrôle de légalité ne devrait pas devenir un moyen de diriger à sa place une organisation civile ou d’imposer un responsable contre la volonté de ses membres. C’est précisément ce que dénoncent les responsables maçonniques opposés aux décisions du ministère de la Justice cubain : non pas une simple querelle réglementaire, mais le risque d’une tutelle politique sur une institution qui revendique son autonomie.

Une tradition maçonnique cubaine ancienne

La situation apparaît d’autant plus préoccupante que la Franc-maçonnerie cubaine possède une histoire profonde. Présente sur l’île depuis le XVIIIe siècle, elle a joué un rôle important dans la sociabilité, l’éducation, les œuvres de bienfaisance, la circulation des idées libérales et le mouvement indépendantiste cubain. Plusieurs figures liées aux combats pour l’indépendance ont appartenu à des Loges ou ont évolué dans des milieux maçonniques. À La Havane, le patrimoine maçonnique constitue encore un élément visible de cette histoire. L’édifice de la Grande Loge de Cuba, le bâtiment historique de l’Asilo Masónico Llansó et les archives des ateliers témoignent d’une tradition qui ne se réduit ni à la politique, ni au pouvoir, ni aux polémiques actuelles.

Pour les Maçons cubains, défendre l’autonomie de leurs institutions revient donc aussi à défendre une mémoire collective, un patrimoine culturel et une manière d’exister dans l’espace civil. Le Rite écossais ancien et accepté, qui compte parmi les systèmes de hauts grades maçonniques les plus répandus au monde, représente dans ce cadre une tradition initiatique autant qu’une structure de transmission. Paralyser son Suprême Conseil, c’est empêcher une partie importante de cette transmission d’assurer normalement sa continuité.

Une élection et une responsabilité

L’élection d’Ángel Santiesteban-Prats ouvre une phase particulièrement délicate. Son mandat commence dans une institution dont les comptes seraient bloqués, dont la reconnaissance administrative est disputée et dont le précédent dirigeant a lui-même été confronté à des mesures de pression. José Ramón Viñas Alonso, qui cède la fonction de Souverain Grand Commandeur, aurait été soumis à une mesure pour « désobéissance » en août 2026, dans le cadre de cette même crise.

Le nouveau Grand Commandeur sait donc qu’il ne reçoit pas seulement un office. Il reçoit une institution fragilisée, une communauté maçonnique divisée par les interventions externes et une responsabilité qui engage, au-delà du Rite, l’idée même de liberté associative à Cuba. Son message public insiste sur la nécessité de ne pas transformer sa fonction en tribune partisane. Cette position mérite d’être soulignée. Une institution maçonnique ne peut pas exister durablement si elle devient l’instrument d’une ambition politique personnelle. Mais elle ne peut pas davantage survivre si elle accepte de perdre le droit d’élire librement ses responsables, d’administrer ses ressources et de défendre ses propres règles.

La frontière est étroite, mais essentielle : ne pas politiser la Maçonnerie ne signifie pas accepter sa mise sous tutelle.

Une vigilance internationale nécessaire

Cette affaire interpelle l’ensemble de la communauté maçonnique internationale. Les obédiences étrangères n’ont pas à intervenir dans les choix rituels ou administratifs internes des Maçons cubains. Mais elles peuvent, et peut-être doivent, suivre attentivement toute atteinte au droit d’association, à l’autonomie institutionnelle et à la liberté de conscience. La solidarité maçonnique ne consiste pas à importer des conflits, ni à parler à la place des intéressés. Elle consiste à rappeler, avec sobriété et fermeté, que la libre administration des Loges et des institutions maçonniques est une condition de leur existence.

À Cuba, l’histoire de la Franc-maçonnerie a survécu aux bouleversements politiques, aux changements de régime, aux crises économiques et aux périodes de méfiance. Elle traverse aujourd’hui une nouvelle épreuve. L’élection d’Ángel Santiesteban-Prats, avec 19 voix contre une, montre qu’une partie déterminante de la Haute Chambre du Suprême Conseil entend maintenir ses procédures internes et choisir elle-même son dirigeant. Le gel des comptes, la contestation de la reconnaissance administrative et la surveillance alléguée du domicile du nouvel élu montrent toutefois que cette volonté d’autonomie se heurte à des obstacles considérables.

L’ordre, la loi et la liberté

Dans le langage du Rite écossais ancien et accepté, le 33e degré renvoie à une responsabilité de transmission, de justice et de fidélité à l’esprit de l’Ordre. À Cuba, ces mots prennent aujourd’hui une résonance particulièrement concrète.

La question n’est pas seulement de savoir qui dirigera le Suprême Conseil. Elle est de savoir si les Maçons cubains pourront continuer à faire vivre leur institution selon leurs propres règles, dans le respect du droit, sans que l’administration ou la police ne deviennent des acteurs de leurs élections et de leur gouvernance. C’est là, sans doute, le véritable enjeu de cette crise. Car une Franc-maçonnerie qui ne peut plus choisir ses responsables, gérer ses ressources ni protéger ses membres n’est plus pleinement libre. Et sans liberté, la fraternité elle-même risque de devenir un mot sans institution pour l’incarner.

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Le mot du lundi du Vénérable Maître : « La première Loge sapiomaçonnique allume ses feux en France »

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Mes très chères Sœurs, mes très chers Frères, mes très intelligents futurs candidats,
Face aux éternelles questions que pose la mixité en Loge — questions qui semblent parfois plus compliquées à résoudre que le mystère du Mot perdu, la quadrature du cercle et le choix du menu d’agape — notre Vénérable a pris une décision historique. Il vient de créer, en France, la première Loge sapiomaçonnique.

L’objectif est simple : en finir définitivement avec les sous-entendus, les malentendus, les regards prolongés, les « je voulais simplement te parler de ta planche » à 23 h 42, les chaînes d’union soudain beaucoup trop chaleureuses et les débats fraternels qui se prolongent mystérieusement au bar voisin, longtemps après la fermeture des travaux.

Dans cette nouvelle Loge, l’unique attirance admise sera celle de l’intelligence. Rien que l’intelligence.

Et, naturellement, une petite admiration pour la qualité d’une bibliographie correctement mise en forme.

Sapiosexuel, sapiofraternel… et finalement sapiomaçonnique

Tout le monde connaît désormais le terme « sapiosexuel » : il désigne une personne attirée, sur le plan affectif ou amoureux, par l’intelligence d’autrui avant toute autre chose. Chez nous, il fallait aller plus loin. Notre Vénérable a d’abord envisagé le mot sapiofraternel : une attirance profonde pour l’intelligence fraternelle, mais trop de candidats auraient été recalés. Le terme avait pourtant de belles qualités, une promesse irréalisable en somme. Il sonnait bien. Il évoquait la Lumière, la pensée, l’élévation de l’âme et la possibilité d’être bouleversé par une citation correctement sourcée.

Mais après débat, trois commissions, deux réunions de préparation, un échange de courriels de dix-sept pages et une intervention passionnée du Frère Orateur sur la différence entre « fraternité », « fraternel » et « fraternellement vôtre », le choix s’est porté sur le terme sapiomaçonnique. La Loge sapiomaçonnique sera donc ouverte à toutes et à tous, quels que soient le genre, l’identité, l’orientation, l’apparence, la fonction, le grade, le nombre de cordons ou le niveau de compétence au moment de connecter un ordinateur au vidéoprojecteur. À une condition : n’être attiré que par l’esprit. Et surtout pas par les autres membres de l’atelier. Enfin, pas autrement que par leur capacité à expliquer sans trembler la différence entre une pierre brute et une pierre cubique à pointe.

Le mot du lundi du Vénérable Maître : « La première Loge sapiomaçonnique allume ses feux en France »

Le Point G : une affaire strictement géométrique

Afin d’éviter toute confusion, le règlement intérieur de la nouvelle Loge précise que la seule attirance autorisée devra concerner le Point G. Et que les esprits mal placés se calment immédiatement. Il s’agit évidemment du Point de Géométrie, celui qui est observé, validé et, lorsque la connexion céleste est suffisamment stable, transmis par le G… ADLU. Aucune interprétation profane ne sera tolérée. Toute personne surprise à sourire au moment où le Vénérable parlera du Point G sera immédiatement convoquée par une commission d’éthique, de géométrie et de refroidissement des passions. Elle devra produire une planche de 33 pages intitulée :

« Du Point de Géométrie à la verticalité de l’âme : éléments pour une purification du regard dans l’espace sacré. »

La planche devra naturellement être lue sans rougir. Ce qui, dans certains cas, constituera la première vraie épreuve initiatique.

Des enquêtes renforcées

Pour garantir le sérieux de cette ambition, les enquêtes traditionnelles seront profondément modernisées. Finies les simples questions sous le bandeau à propos des motivations du candidat, son rapport à la liberté, à la fraternité, à la tolérance et à la recherche de vérité. À la Loge sapiomaçonnique, les enquêteurs devront poser la question essentielle :

« Mon cher candidat, êtes-vous attiré par les êtres humains, ou uniquement par leurs notes de bas de page ? »

Le candidat devra répondre avec calme :

« Je ne ressens une émotion profonde que devant une bibliographie vérifiée et une pensée structurée. »

Le mot du lundi du Vénérable Maître : « La première Loge sapiomaçonnique allume ses feux en France »

Mais, car il est facile de mentir, la Loge a prévu un dispositif scientifique, rigoureux et incontestable : les nouveaux tests sous casque de réalité virtuelle. Un tablier spécial à clochettes a été créé pour l’occasion. Il remplacera le traditionnel bandeau lors d’une partie des épreuves préliminaires. Le candidat sera placé sous casque VR et confronté à plusieurs scènes hautement troublantes :

  • Une personne qui cite Platon sans confondre Le Banquet et La République.
  • Un Frère ou une Sœur qui donne la parole aux Apprentis sans les interrompre.
  • Une planche de quinze minutes, claire, sourcée, personnelle et sans citation apocryphe.
  • Une tenue entière sans que personne ne consulte son téléphone.
  • Un Trésorier qui annonce que tous les comptes sont équilibrés.
  • Un Maître des Banquets qui a prévu une option végétarienne digne de ce nom.
  • … et quelques scènes suggestives entre membres de l’Atelier

Ces scènes peuvent provoquer chez certaines personnes une émotion intellectuelle intense. La Loge ne le nie pas. Mais elle souhaite s’assurer que cette émotion reste strictement spirituelle.

Le tablier à clochettes

Le mot du lundi du Vénérable Maître : « La première Loge sapiomaçonnique allume ses feux en France »

C’est ici que la procédure devient remarquable. Durant le passage sous casque, le candidat sera revêtu d’un tablier de profane spécialement conçu, muni de petites clochettes très sensibles. La règle est simple : aucune clochette ne devra émettre le moindre son, pendant les scènes dites « suggestives ». Pas un tintement. Pas un frémissement. Pas même un léger « cling » de curiosité profane.

Si les clochettes restent parfaitement silencieuses lorsque le candidat découvre une conférence sur la symbolique de l’équerre ou un débat rigoureux sur la différence entre tradition et traditionalisme, alors sa candidature pourra suivre son cours. Il aura prouvé qu’il n’est pas motivé par la chair. Il n’est pas motivé par le pouvoir. Il n’est pas motivé par le désir de porter un sautoir plus large que celui du voisin. Il est motivé uniquement par l’esprit spirituel, la pensée élevée et la passion froide de la géométrie sacrée. En cas de tintement, même discret, le candidat ne sera pas rejeté. La Loge reste fraternelle. Il sera orienté vers un atelier de réflexion intitulé :

« De l’émotion initiatique à la vibration des clochettes : pour une approche responsable du désir de connaissance. »

Enfin une Loge sans problèmes humains

Grâce à cette innovation, la Loge sapiomaçonnique devrait permettre d’en finir avec les difficultés relationnelles qui agitent parfois les ateliers mixtes. Plus de séduction. Plus de jalousie. Plus de regard ambigu au moment de la chaîne d’union. Plus de Frère qui propose très généreusement de raccompagner une Sœur « parce qu’il habite dans la même direction », alors qu’il vit à 38 kilomètres dans le sens opposé. Plus de Sœur qui annonce qu’elle vient uniquement pour le travail symbolique, puis découvre soudain que le nouveau Frère est spécialiste de Jung, célibataire, cultivé et capable d’installer une étagère sans appeler quelqu’un. Tout sera réglé.

Les membres s’aimeront uniquement pour la pureté de leurs références, la tenue de leurs raisonnements et leur capacité à parler de l’alchimie sans prononcer « énergie quantique » toutes les trois phrases. Enfin, théoriquement. Car il faut rappeler une vérité éternelle : un tablier ne transforme pas automatiquement un être humain en ange de la connaissance.

Avec tablier ou sans tablier, avec casque VR ou sans casque VR, avec Point G géométrique ou sans Point G géométrique, les êtres humains restent des êtres humains.

Et, soyons honnêtes, surtout les Frères.

Votre Vénérable sapiomaçonnique,
qui vous aime… intellectuellement, bien entendu.

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Franc-maçonnerie mixte : 3 obédiences, 1 histoire commune et l’impossible fusion du DH à la GLMU et à la GLMF

La franc-maçonnerie mixte française : trois obédiences, une histoire commune et l’impossible fusion : Du Droit Humain à la GLMU et à la GLMF : histoire d’une famille institutionnelle qui n’a jamais cessé de se différencier

À première vue, le regroupement des principales obédiences françaises de tradition mixte pourrait sembler relever d’une simple logique de rationalisation institutionnelle. La Fédération française de l’Ordre Maçonnique Mixte International Le Droit Humain, la Grande Loge Mixte Universelle (GLMU) et la Grande Loge Mixte de France (GLMF) partagent en effet une caractéristique fondamentale : elles permettent aux femmes et aux hommes de travailler ensemble dans les mêmes structures initiatiques.

Franc-maçonnerie mixte : 3 obédiences, 1 histoire commune et l’impossible fusion du DH à la GLMU et à la GLMF
Georges Martin

Elles appartiennent également, avec des nuances importantes, à ce que l’on désigne généralement comme la franc-maçonnerie libérale, adogmatique ou de liberté de conscience. Dès lors, pourquoi demeurent-elles séparées ?

La réponse ne se trouve pas seulement dans les différences contemporaines de gouvernance ou dans la coexistence de sensibilités maçonniques diverses. Elle est profondément historique. Ces trois organisations constituent les branches successives d’une histoire commencée en 1893 avec Maria Deraismes et Georges Martin. La GLMU naît d’une rupture avec le Droit Humain en 1973 ; la GLMF apparaît à son tour en 1982 à la suite d’une nouvelle scission au sein de la GLMU.

Autrement dit, parler d’une éventuelle fusion revient, en quelque sorte, à demander à plusieurs branches issues d’un même arbre généalogique de redevenir un seul tronc. Cette métaphore n’est pas qu’une image. Elle permet de comprendre pourquoi la question est beaucoup plus complexe qu’elle ne le paraît.

1893 : la rupture fondatrice de Maria Deraismes et Georges Martin

Franc-maçonnerie mixte : 3 obédiences, 1 histoire commune et l’impossible fusion du DH à la GLMU et à la GLMF
Maria Deraismes

Pour comprendre la situation actuelle, il faut revenir au XIXe siècle. La naissance de la franc-maçonnerie mixte française constitue alors une rupture considérable avec les pratiques dominantes de la franc-maçonnerie masculine. Le 14 janvier 1882, Maria Deraismes est initiée à la loge « Les Libres Penseurs du Pecq ». Son initiation constitue un événement exceptionnel dans l’histoire maçonnique française. Onze ans plus tard, le 4 avril 1893, Maria Deraismes et Georges Martin fondent à Paris une première structure maçonnique mixte qui donnera naissance au Droit Humain.

Cette fondation ne doit pas être réduite à l’introduction de la mixité dans une organisation préexistante. Elle correspond à une conception particulière de l’égalité initiatique. Le principe selon lequel femmes et hommes peuvent accéder à la même initiation et progresser dans un même parcours constitue une rupture avec les frontières institutionnelles qui caractérisent alors la franc-maçonnerie.

Le projet de Georges Martin et de Maria Deraismes possède également une dimension explicitement internationale. Dès les premières années, des loges apparaissent hors de France ; Zurich est notamment mentionnée dès 1896 dans l’histoire officielle du Droit Humain. En 1901, l’organisation prend une dimension internationale plus affirmée. Cette dimension internationale va devenir l’un des traits structurants du Droit Humain.

Elle aura, plusieurs décennies plus tard, des conséquences importantes sur les possibilités de rapprochement avec des obédiences strictement françaises.

1901-1920 : la construction d’un ordre international

La franc-maçonnerie du DROIT HUMAIN et l'Europe
La franc-maçonnerie du DROIT HUMAIN et l’Europe

L’histoire du Droit Humain se distingue rapidement de celle d’une simple fédération nationale de loges. En 1901, l’existence du Suprême Conseil universel mixte du Rite Écossais Ancien et Accepté est rendue publique. La conception institutionnelle qui se met alors en place permet aux membres de parcourir un système initiatique allant du premier au trente-troisième degré. L’originalité réside notamment dans le caractère universel du Suprême Conseil, alors que les Suprêmes Conseils du REAA sont généralement organisés selon des bases nationales.

Cette architecture est fondamentale. Elle permet de comprendre que le Droit Humain ne s’est pas simplement défini comme une « obédience mixte » parmi d’autres. Trois éléments se trouvent progressivement associés : la mixité, l’internationalisme et la continuité initiatique. Cette combinaison constitue une caractéristique historique majeure de l’organisation.

La première guerre mondiale retarde toutefois la constitution d’une véritable instance internationale. Le premier Convent international se tient finalement en août 1920. Des délégués provenant de vingt-cinq pays participent à l’élaboration d’une Constitution internationale. Cette date de 1920 est importante. Elle montre que la dimension internationale du Droit Humain n’est pas une construction administrative récente destinée à accompagner sa croissance. Elle appartient à son identité historique. C’est précisément ce qui rend délicate toute hypothèse de fusion avec une obédience française indépendante.

1913 : la première crise de la relation entre loges symboliques et hauts grades

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L’histoire de la mixité française contient cependant, dès le début du XXe siècle, une tension qui réapparaîtra en 1973. En 1913, Blanche Lantoine provoque une première rupture autour de la question de l’autonomie des loges symboliques et du poids du Suprême Conseil universel mixte. Les sources institutionnelles de la GLMU présentent explicitement sa création de 1973 comme la réactivation d’une problématique déjà apparue en 1913 : celle de la place du Suprême Conseil dans le fonctionnement de l’obédience.

Ce point est historiquement déterminant. Il montre que les tensions qui conduiront à la création de la GLMU ne sont pas simplement liées à des circonstances propres aux années 1970. Elles s’inscrivent dans une interrogation plus ancienne : où doit se situer le centre de gravité de l’autorité maçonnique ? Dans les loges symboliques ? Dans une structure fédérale ? Dans une juridiction de hauts grades ? Dans une instance internationale ? Cette question est loin d’être exclusivement administrative. Elle touche à la conception même de l’initiation.

1973 : la naissance de la Grande Loge Mixte Universelle

Franc-maçonnerie mixte : 3 obédiences, 1 histoire commune et l’impossible fusion du DH à la GLMU et à la GLMF
Siège de la GLMU à Montreuil (93)

Soixante ans plus tard, cette tension ressurgit. En février 1973, trois loges du Droit Humain, « Lucie Delong », « Marie Bonnevial » et « Le Devoir », quittent l’organisation, accompagnées d’environ une centaine de membres selon l’histoire publiée par la GLMU. La nouvelle organisation prend initialement le nom de « Grande Loge Mixte Universelle-Droit Humain-Tradition ».

Cette rupture constitue un moment fondateur de la franc-maçonnerie mixte française contemporaine. Elle est notamment associée à Éliane Brault et Raymond Jalu. Éliane Brault possède elle-même une trajectoire particulièrement révélatrice de la complexité de cette histoire. Elle avait connu la maçonnerie d’adoption, puis rejoint le Droit Humain en 1948. Elle y exerce différentes responsabilités avant de participer à la création de la GLMU en 1973. Les travaux historiques consacrés à son parcours mettent en évidence ses critiques à l’égard du poids du Suprême Conseil dans le fonctionnement du Droit Humain et son souhait d’une orientation davantage tournée vers la réflexion sociétale.

La GLMU ne se présente donc pas comme une simple organisation concurrente. Elle se construit autour d’une conception différente de l’organisation maçonnique. La mixité est maintenue, mais elle est associée à plusieurs principes institutionnels : démocratie interne, égalité des membres, liberté de conscience, laïcité et indépendance à l’égard des hauts grades.

Cette dernière dimension est capitale. Le conflit ne porte donc pas uniquement sur qui gouverne, mais sur ce qui doit gouverner.

1975-1979 : l’affirmation progressive d’un modèle différent

Franc-maçonnerie mixte : 3 obédiences, 1 histoire commune et l’impossible fusion du DH à la GLMU et à la GLMF

La GLMU reçoit en 1975 une patente du Rite Français du Grand Orient de France. Elle adopte ensuite, en 1979, une Constitution proche de celle du Grand Orient de France. Ces éléments traduisent une évolution significative. La GLMU tend progressivement à se définir comme une fédération de loges symboliques dont le fonctionnement repose sur une forte autonomie démocratique.

Le Convent occupe une place centrale dans la décision collective, tandis que les organes exécutifs et juridictionnels sont distincts. La GLMU présente aujourd’hui encore cette séparation des pouvoirs comme l’une de ses caractéristiques fondamentales. Il faut donc éviter une lecture trop simpliste de la rupture de 1973. Il ne s’agit pas simplement de passer d’une organisation « plus centralisée » à une organisation « moins centralisée ».

Il s’agit de deux philosophies institutionnelles. D’un côté, un ordre international articulé autour d’une architecture initiatique complète. De l’autre, une fédération de loges mettant l’accent sur la souveraineté démocratique des structures symboliques. La différence est structurelle.

1982 : la naissance de la Grande Loge Mixte de France

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Neuf ans plus tard intervient une nouvelle rupture. Celle-ci est essentielle pour comprendre le paradoxe contemporain. La Grande Loge Mixte de France n’est pas née d’une scission directe du Droit Humain. Elle est issue de la Grande Loge Mixte Universelle.

L’assemblée constitutive de la GLMF se tient les 18 et 19 décembre 1982 à l’hôtel du Grand Orient de France, rue Cadet à Paris. La GLMF indique que onze loges fondatrices, de Paris et de province, sont à l’origine de sa création. La généalogie institutionnelle peut donc être représentée de manière très simple :

Droit Humain → GLMU (1973) → GLMF (1982).

Cette filiation permet de comprendre que les trois obédiences appartiennent à une même histoire tout en incarnant des réponses différentes aux mêmes interrogations. La GLMF affirme notamment la liberté du choix des rites, et l’indépendance à l’égard des hauts grades. Elle développe ainsi une conception pluraliste de l’organisation maçonnique.

Une même famille, mais trois conceptions de la souveraineté

Franc-maçonnerie mixte : 3 obédiences, 1 histoire commune et l’impossible fusion du DH à la GLMU et à la GLMF

L’histoire permet maintenant de mieux comprendre pourquoi la fusion demeure si difficile. Les trois organisations partagent un certain nombre de principes. Mais elles ne donnent pas exactement le même sens à la souveraineté.

  • Le Droit Humain

La souveraineté s’inscrit dans une architecture internationale. La Fédération française appartient à un Ordre qui revendique une présence internationale et une Constitution internationale. Le Convent international constitue une instance supérieure de l’organisation.

Franc-maçonnerie mixte : 3 obédiences, 1 histoire commune et l’impossible fusion du DH à la GLMU et à la GLMF
  • La GLMU

La souveraineté est prioritairement organisée autour de la fédération française de loges et de ses instances démocratiques. La séparation des pouvoirs et l’indépendance à l’égard des ateliers de perfectionnement occupent une place importante dans son identité institutionnelle.

  • La GLMF

La GLMF s’inscrit également dans une logique fédérale française, avec une pluralité rituelle et une forte autonomie laissée aux loges. Elle revendique notamment la liberté de choix des rites et l’indépendance à l’égard des hauts grades.

Ces trois modèles ne sont donc pas interchangeables. Une fusion supposerait de déterminer lequel servirait de matrice au nouvel ensemble.

Le véritable nœud : obédience, juridiction et ordre initiatique

Franc-maçonnerie mixte : 3 obédiences, 1 histoire commune et l’impossible fusion du DH à la GLMU et à la GLMF

La difficulté apparaît encore plus nettement lorsque l’on distingue trois notions souvent confondues dans le langage courant : obédience, juridiction de hauts grades et ordre initiatique. Dans certaines architectures maçonniques, les trois premiers degrés constituent le cœur de l’obédience tandis que les hauts grades relèvent d’organisations juridiquement ou institutionnellement distinctes.

Dans l’histoire du Droit Humain, la relation entre les degrés symboliques et les degrés supérieurs s’est au contraire construite dans une architecture beaucoup plus intégrée, associée au caractère international du Suprême Conseil. Cette différence explique une partie des ruptures historiques. Elle explique également pourquoi une fusion ne pourrait pas être obtenue par une simple décision administrative. Il faudrait reconstruire une architecture initiatique commune. Or, cette architecture serait nécessairement le produit d’un compromis, et tout compromis risquerait de remettre en cause précisément les caractéristiques que chacune des organisations considère comme constitutives de son identité.

La pluralité des rites : un autre héritage de l’histoire

La question rituelle ajoute une difficulté supplémentaire. Le Droit Humain possède une histoire étroitement liée au Rite Écossais Ancien et Accepté et à une progression initiatique allant jusqu’au trente-troisième degré dans son architecture traditionnelle.

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La GLMU, quant à elle, a historiquement développé une place importante pour le Rite Français, tout en accueillant également le REAA. La GLMF revendique pour sa part une pluralité rituelle importante. Cette pluralité n’est pas secondaire. Un rite n’est pas simplement un protocole cérémoniel. Il constitue une langue symbolique. Les différences entre les rites concernent les textes, les symboles, la dramaturgie initiatique, les références historiques, les pratiques de transmission et parfois la conception même de la progression maçonnique.

Une fusion qui prétendrait uniformiser ces traditions perdrait une partie de ce qui fait la richesse historique des trois organisations. Mais une fusion qui conserverait toutes ces traditions devrait nécessairement créer une structure suffisamment souple pour les accueillir. On retrouverait alors le paradoxe initial : plus la future organisation préserverait les identités existantes, moins la fusion serait réellement une fusion.

1973-1982 : une décennie qui explique beaucoup du présent

La période 1973-1982 apparaît ainsi comme une décennie déterminante. En moins de dix ans, une même famille institutionnelle donne naissance à deux nouvelles organisations. 1973 : rupture avec le Droit Humain et création de la GLMU. 1982 : rupture au sein de la GLMU et création de la GLMF. Ces deux épisodes peuvent être interprétés comme les manifestations successives d’une même question : « jusqu’où peut aller l’autonomie des loges et de l’obédience symbolique face à des structures supérieures ou à des traditions institutionnelles plus intégrées ? » La réponse apportée par chacune des organisations n’est pas identique, et c’est précisément cette différence qui a permis leur existence.

La mémoire des scissions : un facteur institutionnel souvent sous-estimé

Franc-maçonnerie mixte : 3 obédiences, 1 histoire commune et l’impossible fusion du DH à la GLMU et à la GLMF

Une organisation ne se définit pas seulement par ses textes fondateurs. Elle se définit également par sa mémoire. Les scissions produisent des récits. Chaque organisation conserve une interprétation de son propre passé : pourquoi elle a été créée, ce qu’elle voulait préserver, ce qu’elle voulait transformer.

Ces récits ne sont pas nécessairement contradictoires sur les faits fondamentaux. Ils peuvent néanmoins donner des significations différentes aux mêmes événements. La mémoire institutionnelle constitue alors une forme de patrimoine immatériel. C’est pourquoi une fusion pourrait être juridiquement possible tout en demeurant historiquement difficile.

Il ne suffirait pas de transférer des patrimoines, des associations, des contrats ou des adhésions. Il faudrait produire un nouveau récit collectif.

Une fusion pourrait-elle réellement produire une économie d’échelle ?

Franc-maçonnerie mixte : 3 obédiences, 1 histoire commune et l’impossible fusion du DH à la GLMU et à la GLMF

L’argument économique mérite néanmoins d’être examiné sérieusement. Une organisation réunissant plusieurs milliers de membres supplémentaires pourrait théoriquement mutualiser certaines fonctions : administration ; informatique ; communication ; archivage ; formation ; publications ; événements ; patrimoine immobilier ; outils numériques ; relations extérieures.

Mais l’économie d’échelle n’est pas automatique.

Une grande organisation peut également produire des coûts supplémentaires : structures administratives plus lourdes, systèmes informatiques complexes, harmonisation des statuts, contentieux liés aux patrimoines, coordination territoriale et gestion de cultures institutionnelles différentes. La fusion d’associations ne produit donc pas nécessairement une réduction immédiate des coûts. Elle produit d’abord un coût de transition. Dans le cas des obédiences maçonniques, ce coût serait probablement particulièrement important parce que les structures concernées ne sont pas de simples associations de membres. Elles sont porteuses d’une histoire initiatique.

La question des effectifs : pourquoi les chiffres doivent être maniés avec prudence

L’argument démographique est souvent utilisé pour justifier l’intérêt d’un rapprochement. Il faut néanmoins être prudent. Les obédiences ne publient pas toutes leurs statistiques selon des méthodologies identiques. Les effectifs peuvent également varier selon que sont comptabilisées les cotisations actives, les membres inscrits, les loges en activité ou certaines structures associées. Il serait donc historiquement et statistiquement imprudent de présenter mécaniquement l’addition des effectifs des trois organisations françaises comme un total parfaitement homogène.

L’intérêt d’une éventuelle union devrait plutôt être évalué à partir de sa capacité institutionnelle, territoriale et intellectuelle. La question n’est pas seulement combien de membres une organisation pourrait réunir, mais quelle conception de la franc-maçonnerie elle pourrait porter.

L’ouverture du Grand Orient de France à la mixité : un changement de contexte

Rue Cadet à Paris siège du GODF
Rue Cadet à Paris siège du GODF

Le paysage dans lequel évoluent les obédiences mixtes a également changé. La décision prise par le Grand Orient de France en 2010 d’autoriser l’initiation des femmes a profondément modifié le paysage institutionnel de la franc-maçonnerie française. La mixité n’est donc plus exclusivement portée par des obédiences historiquement mixtes. Cette évolution réduit nécessairement la singularité institutionnelle que pouvait représenter la mixité au XXe siècle. Mais elle ne supprime pas les différences entre les modèles. La question devient désormais : quelle conception de la mixité ? Une mixité conçue comme principe fondateur d’un ordre international ? Une mixité associée à une tradition républicaine et laïque ? Une mixité combinée à une pluralité rituelle particulièrement large ?

Il existe plusieurs réponses, et cette pluralité constitue précisément l’un des objets historiques les plus intéressants de la franc-maçonnerie contemporaine.

Le paradoxe de la famille mixte française

La situation actuelle peut ainsi être résumée par un paradoxe. Les trois organisations sont suffisamment proches pour que leur coopération apparaisse naturelle.

Mais elles sont suffisamment différentes pour que leur fusion menace certaines des caractéristiques qui justifient précisément leur existence.

Le Droit Humain pourrait difficilement abandonner sans conséquences sa dimension internationale. La GLMU ne pourrait fusionner sans interroger le modèle démocratique et fédéral qui constitue une part de son identité. La GLMF devrait nécessairement réfléchir à la préservation de sa pluralité rituelle et de l’autonomie laissée aux loges.

Ainsi, ce qui rapproche les trois obédiences constitue également ce qui les sépare.

De la fusion à la confédération : une hypothèse historique plus réaliste ?

Il existe peut-être une troisième voie entre l’isolement institutionnel et la fusion. Ce serait celle d’une coopération structurée. On pourrait imaginer, sans préjuger de la volonté réelle des trois organisations, une instance commune consacrée à certains sujets : histoire de la franc-maçonnerie mixte ; sauvegarde et numérisation des archives ; recherche universitaire ; patrimoine maçonnique ; colloques ; relations avec le monde académique ; formation à l’histoire maçonnique ; réflexion sur les transformations contemporaines de la mixité ; transmission aux nouvelles générations.

Une telle structure ne remplacerait aucune obédience. Elle ne toucherait ni aux rites, ni aux constitutions, ni aux souverainetés. Elle créerait simplement un espace commun. La formule pourrait être celle d’une confédération culturelle et intellectuelle de la franc-maçonnerie mixte française.

Cette hypothèse aurait un intérêt historique particulier : elle permettrait aux trois branches de leur généalogie commune de se retrouver sans effacer leurs trajectoires divergentes.

La mixité : de la conquête historique à la question contemporaine

Franc-maçonnerie mixte : 3 obédiences, 1 histoire commune et l’impossible fusion du DH à la GLMU et à la GLMF

Il serait également intéressant de replacer cette histoire dans une perspective plus large. En 1893, la mixité constitue une rupture. En 1973, elle devient l’un des fondements d’une nouvelle conception démocratique de l’organisation maçonnique. En 1982, elle est désormais associée à une pluralité de modèles institutionnels. Au XXIe siècle, elle est devenue une réalité beaucoup plus largement admise dans une partie du paysage maçonnique français.

Le problème n’est donc plus exactement le même. La question n’est plus seulement : « Les femmes et les hommes peuvent-ils travailler ensemble ? » Elle devient : « Que voulons-nous faire de cette expérience de mixité ? »

La question est devenue qualitative. Elle concerne la transmission, le rapport à l’altérité, la place des femmes et des hommes dans les responsabilités, les formes de sociabilité initiatique et la capacité de la franc-maçonnerie à penser les transformations contemporaines de la société.

Une histoire de la fragmentation qui peut devenir une histoire du dialogue

L’histoire des trois obédiences pourrait finalement être relue autrement. Elle est souvent racontée comme une histoire de scissions.

  • 1893 : naissance du Droit Humain.
  • 1913 : première contestation importante de son architecture.
  • 1973 : naissance de la GLMU.
  • 1982 : naissance de la GLMF.

Mais cette succession peut aussi être interprétée comme une histoire de différenciation. Chaque rupture a permis à une conception particulière de trouver son propre espace institutionnel. Le pluralisme actuel est donc en partie le produit de ces divergences.

Dès lors, vouloir supprimer toutes les frontières ne serait peut-être pas nécessairement le meilleur moyen de construire l’unité. L’unité pourrait se construire autrement : par la connaissance historique, le dialogue, des projets communs, la circulation des idées.

L’avenir : unité institutionnelle ou pluralisme coopératif ?

Franc-maçonnerie mixte : 3 obédiences, 1 histoire commune et l’impossible fusion du DH à la GLMU et à la GLMF
Façade : Jules Breton Droit Humain

La question de la fusion des trois grandes obédiences mixtes françaises demeure donc intellectuellement passionnante. Sur le plan théorique, elle pourrait créer une organisation importante, visible et capable de mutualiser certaines ressources. Sur le plan historique et institutionnel, elle se heurte cependant à des différences profondes.

Ces différences ne sont pas accidentelles. Elles constituent précisément le résultat de plus d’un siècle d’histoire. Le Droit Humain porte l’héritage de Maria Deraismes et de Georges Martin, mais aussi celui d’une construction internationale fondée sur la mixité et la continuité initiatique. La GLMU porte l’héritage de la rupture de 1973 et d’une conception particulièrement attachée à la démocratie interne, à la laïcité et à l’autonomie des structures symboliques. La GLMF porte l’héritage de 1982 et d’une conception pluraliste de l’organisation, notamment en matière de rites et de liberté des loges.

Les trois organisations ont donc une histoire commune. Mais elles n’ont pas la même mémoire. Elles n’ont pas exactement la même architecture, ne répondent pas de la même manière à la question de l’autorité, et ne conçoivent pas nécessairement de façon identique l’articulation entre symbolisme, société, spiritualité et liberté de conscience.

Conclusion : Construire le commun sans abolir les différences

La question d’une fusion entre le Droit Humain, la GLMU et la GLMF ne peut finalement être réduite à un problème d’effectifs. Elle touche à quelque chose de beaucoup plus profond : la conception même de l’institution maçonnique.

Une fusion supposerait de résoudre simultanément la question de la souveraineté internationale, celle des rapports entre degrés symboliques et hauts grades, celle de la pluralité des rites, celle de l’organisation démocratique et celle de la mémoire des scissions. Elle supposerait surtout que chaque organisation accepte de transformer une part de ce qui constitue son identité.

C’est probablement pourquoi la coopération apparaît comme une perspective institutionnellement plus souple que la fusion. Il ne serait pas nécessaire de faire disparaître les différences pour créer du commun. On pourrait imaginer une franc-maçonnerie mixte française capable de conserver plusieurs obédiences, plusieurs traditions et plusieurs sensibilités tout en développant des espaces communs de recherche, de réflexion et de dialogue.

Cette solution aurait d’ailleurs une certaine cohérence avec l’histoire même du Droit Humain.

Franc-maçonnerie mixte : 3 obédiences, 1 histoire commune et l’impossible fusion du DH à la GLMU et à la GLMF
Statue de Maria Deraismes

L’Ordre s’est construit dès l’origine autour de l’idée que des femmes et des hommes différents pouvaient travailler ensemble sans que leurs différences disparaissent. Son histoire internationale de 1920 insistait déjà sur la capacité à réunir des sensibilités culturelles, philosophiques et religieuses diverses autour d’une œuvre commune.

Le paradoxe contemporain serait alors peut-être de faire de cette pluralité non plus une cause de séparation, mais une méthode de coopération. Il ne s’agirait plus de rechercher une obédience unique, mais de construire un espace commun. La question ne serait plus : « Pourquoi ne fusionnent-elles pas ? » Elle deviendrait : « Comment trois héritières d’une même histoire peuvent-elles construire ensemble l’avenir de la mixité sans renoncer à ce qui fait leur singularité ? »

Cette seconde question est sans doute historiquement plus féconde, car l’unité maçonnique n’a jamais nécessairement signifié l’uniformité. Elle peut aussi signifier la capacité de travailler ensemble malgré les différences, et peut-être que le véritable enjeu du XXIe siècle, pour la franc-maçonnerie mixte française, est précisément celui-là : 

transformer une histoire de scissions en une culture de coopération.

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Proverbes et sentences : « Ce que tu es parle si fort que je n’entends pas ce que tu dis »

Cette pensée attribuée à Ralph Waldo Emerson rappelle une vérité aussi simple qu’implacable : nos actes, notre manière d’être et notre cohérence parlent toujours plus fort que nos déclarations. En Franc-maçonnerie, où l’on invoque volontiers la Lumière, la Fraternité et le travail sur soi, elle devient une mise à l’épreuve particulièrement exigeante.

« Ce que tu es parle si fort que je n’entends pas ce que tu dis. »

Ralph Waldo Emerson

Emerson : la parole et l’être

Ralph Waldo Emerson (1803-1882) fut l’une des grandes figures intellectuelles américaines du XIXe siècle. Essayiste, poète, conférencier et ancien pasteur unitarien, il fut le principal représentant du transcendantalisme de Nouvelle-Angleterre, courant de pensée qui valorisait la conscience individuelle, la nature, l’intuition et la possibilité, pour chaque être humain, d’accéder à une vérité intérieure. La formule que nous connaissons est une version condensée d’un passage de son texte « Social Aims », prononcé en conférence en 1864 et publié dans Letters and Social Aims en 1875. Emerson y écrit, dans une traduction libre :

« Ce que vous êtes se tient au-dessus de vous et tonne si fort que je ne peux entendre ce que vous dites pour le contredire. »

Proverbes et sentences : « Ce que tu es parle si fort que je n’entends pas ce que tu dis »

La nuance est importante. Emerson ne dit pas seulement que les actes valent mieux que les paroles. Il affirme que notre être profond — ce qui s’exprime dans nos gestes, nos réactions, notre regard sur autrui, nos habitudes, notre façon de tenir une promesse ou d’exercer un pouvoir — finit toujours par démentir, ou confirmer, les beaux discours que nous prononçons.

  • On peut parler de générosité avec une grande éloquence et ne jamais donner de son temps.
  • On peut défendre la tolérance tout en humiliant celui qui n’est pas d’accord.
  • On peut célébrer l’humilité en rappelant, à chaque occasion, ses grades, ses titres, ses relations et le nombre de fois où l’on a été applaudi.

Les mots sont gratuits. L’être, lui, finit toujours par envoyer la facture.

Le personnage que nous jouons

Nous vivons une époque où chacun est invité à se raconter. Il faut avoir une « identité », une « posture », une « marque personnelle », une « ligne éditoriale », un compte, un profil, une biographie, une photo professionnelle prise devant une bibliothèque soigneusement choisie et, si possible, une phrase inspirante placée en bas de page. Le problème est que nous pouvons raconter très longtemps la personne que nous aimerions être sans jamais devenir cette personne. Sur les réseaux sociaux, chacun peut se présenter comme libre, profond, bienveillant, spirituel, engagé, courageux et amateur de vérité. Il suffit de choisir une photo en noir et blanc, de regarder l’horizon avec intensité et d’ajouter :

« Je ne cherche pas à plaire. Je cherche à être vrai. »

Puis de passer l’après-midi à vérifier qui a aimé la publication.

Emerson nous rappelle une vérité peu adaptée aux stratégies de communication : nous ne sommes pas ce que nous affirmons être. Nous sommes aussi — et peut-être surtout — ce que les autres expérimentent de nous. La personne qui vous parle de bienveillance mais devient agressive dès qu’on la contredit ne prêche pas la bienveillance : elle utilise le mot comme un paravent. Celui qui parle de liberté mais exige que tout le monde pense comme lui ne défend pas la liberté : il défend son confort. Celui qui invoque la vérité tout en refusant les faits qui le dérangent ne cherche pas la vérité : il cherche une décoration pour son opinion.

En Maçonnerie, le tablier ne parle pas tout seul

C’est ici que la sentence d’Emerson rejoint la Franc-maçonnerie par la pensée. Le Maçon apprend à prononcer de très beaux mots : Fraternité, Lumière, Tolérance, Vérité, Liberté, Justice, Humanisme, Bienveillance, Sagesse.

Proverbes et sentences : « Ce que tu es parle si fort que je n’entends pas ce que tu dis »
(Toulouse) Buste cuirassé de Marc Aurèle agè – Musée Saint-Raymond Ra 61 b

Avec un peu d’expérience, il apprend aussi à les dire avec une gravité parfaite, en regardant légèrement au-dessus de l’assistance, comme si l’Orient éternel venait de lui transmettre une information importante. Mais le problème des mots maçonniques est qu’ils ont la mauvaise habitude de demander à être vécus. On peut porter un tablier immaculé et arriver en Loge avec une humeur de contrôleur fiscal un lundi matin. On peut faire la chaîne d’union, serrer les mains de tous les Frères et Sœurs avec émotion, puis passer l’agape à expliquer pourquoi le Frère absent n’a jamais été vraiment à sa place dans l’atelier. On peut parler de l’égalité entre les colonnes et ne jamais écouter l’Apprenti qui ose poser une question. On peut faire une planche magnifique sur l’humilité, avec des citations de Marc Aurèle, de Saint François d’Assise, de Jung et de trois auteurs introuvables, puis demander à l’Orateur si l’on peut ajouter en bas de page : « Travail exceptionnel présenté par le Très Illustre Frère… »

Le tablier est un rappel de l’œuvre à accomplir. Il n’est pas une preuve que l’œuvre est terminée.

La fraternité à l’épreuve des détails

La fraternité ne se mesure pas seulement dans les grandes formules. Elle se reconnaît dans les détails, souvent très peu glorieux. Elle se reconnaît lorsqu’un Frère malade est appelé sans qu’il ait besoin de demander de l’aide. Elle se reconnaît lorsqu’une Sœur nouvelle n’est pas laissée seule à l’agape parce que les anciens ont déjà repris leurs conversations habituelles, celles qu’ils poursuivent depuis 1987. Elle se reconnaît lorsqu’un désaccord n’entraîne ni sarcasme, ni mise à l’écart, ni campagne de couloir. Elle se reconnaît lorsqu’un Vénérable Maître accepte qu’on ne soit pas d’accord avec lui sans rappeler qu’il a été élu « à une très large majorité ». Elle se reconnaît lorsqu’un Frère ayant exercé de nombreuses fonctions s’assoit humblement sur une colonne et laisse les autres faire leur expérience, y compris lorsqu’ils ne font pas exactement comme lui.

Voilà ce que veut dire Emerson : le comportement parle avant le discours. Un Frère peut dire « Je suis à ton écoute ». Mais s’il consulte son téléphone pendant que vous lui parlez, son téléphone vient de rendre un avis très clair sur la question. Une Loge peut inscrire « Fraternité » en lettres d’or dans son programme annuel. Mais si les nouveaux ne reviennent pas, si les absents ne sont jamais appelés et si les conflits sont traités par le silence, le programme est beaucoup moins convaincant que les faits.

La parole initiatique est une parole incarnée

Proverbes et sentences : « Ce que tu es parle si fort que je n’entends pas ce que tu dis »
Le Silence

La parole maçonnique est précieuse. Elle n’est pas une parole de salon, encore moins une compétition d’érudition. Elle engage celui qui la prononce. C’est pourquoi le silence de l’Apprenti n’est pas une punition. Il est une école de cohérence. Avant de parler de la Lumière, il faut apprendre à voir. Avant de parler de la Fraternité, il faut apprendre à rencontrer. Avant de parler de la Vérité, il faut apprendre à reconnaître ce que l’on ignore. Dans une société saturée de paroles, d’opinions, de commentaires et de prises de position instantanées, la Franc-maçonnerie devrait être un lieu où les mots retrouvent leur poids.

  • Dire « liberté » suppose de laisser l’autre penser autrement.
  • Dire « égalité » suppose de ne pas confondre ancienneté et supériorité.
  • Dire « fraternité » suppose de s’intéresser à celui qui ne peut rien nous apporter.
  • Dire « tolérance » suppose d’accepter une parole qui nous irrite.
  • Dire « Lumière » suppose, au moins parfois, de reconnaître nos zones d’ombre.

Sans cela, les mots ne sont plus des outils. Ils deviennent des décors.

Le test d’Emerson

La sentence d’Emerson pourrait devenir un test maçonnique redoutable. Avant de prendre la parole en Loge, chacun pourrait se demander :

« Si je ne pouvais pas prononcer un seul mot ce soir, que dirait mon comportement à ma place ? »

  • Dirait-il : « Je suis disponible » ?
  • « Je respecte la parole des autres » ?
  • « Je prends ma part du travail commun » ?
  • « Je sais reconnaître une erreur » ?
  • « Je suis heureux de voir progresser quelqu’un sans avoir besoin d’en être l’auteur » ?
  • « Je peux être en désaccord sans cesser d’être fraternel » ?

Ou dirait-il plutôt :

« Je suis venu vérifier si l’on me reconnaît encore. »

Cette dernière phrase est parfois beaucoup plus audible qu’on ne le croit. La Franc-maçonnerie ne demande pas des êtres parfaits. Heureusement : si elle n’acceptait que les êtres parfaitement cohérents, les temples seraient très silencieux, et les agapes se résumeraient à une bouteille d’eau minérale pour deux. Elle demande mieux : des femmes et des hommes conscients de l’écart entre leurs paroles et leurs actes, assez humbles pour le reconnaître, et assez courageux pour travailler à le réduire.

Proverbes et sentences : « Ce que tu es parle si fort que je n’entends pas ce que tu dis »
Ralph Waldo Emerson

Ce que nous sommes fait du bruit

Emerson ne nous condamne pas à être irréprochables. Il nous invite à devenir plus vrais. L’homme ou la femme authentique ne prétend pas avoir vaincu tous ses défauts. Il ou elle ne transforme pas chaque hésitation en leçon universelle, ni chaque responsabilité en titre honorifique. Il ou elle essaie simplement de faire en sorte que ses gestes ne démentent pas constamment ses valeurs.

C’est peut-être cela, le véritable travail de la pierre brute : non pas fabriquer une statue parfaite, brillante, immobile et prête pour les réseaux sociaux, mais devenir progressivement quelqu’un dont les actes, les mots et les silences racontent la même direction.

Ce que nous sommes parle toujours.
Il est donc prudent de veiller à ce qu’il ne crie pas le contraire de ce que nous proclamons par le verbe.

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« Le Grand Architecte de l’Univers » – Le Suprême Conseil Féminin de France interroge le Principe

À la suite de notre entretien exclusif avec Catherine Quentin, Très Puissant Souverain Grand Commandeur du Suprême Conseil Féminin de France, « Prenez place, mes Sœurs écossaises », il nous semblait naturel de prolonger cette rencontre par la présentation du deuxième volume – bien que la collection ne soit pas formellement numérotée – des Fondamentaux du Rite Écossais Ancien et Accepté. Après avoir donné la parole à celle qui porte aujourd’hui cette juridiction, nous entrons ici au cœur de l’une des interrogations majeures de la tradition écossaise : celle du Grand Architecte de l’Univers, Principe créateur et symbole central dont la présence, loin de clore le questionnement, oblige au contraire à interroger sans cesse la croyance, la liberté de conscience, la transcendance et le sens même de la démarche initiatique.

Il est des mots que la Franc-Maçonnerie prononce depuis si longtemps qu’ils courent parfois le risque de devenir familiers au point de ne plus inquiéter. « Grand Architecte de l’Univers » appartient à ces expressions que l’usage pourrait presque recouvrir d’une patine rassurante, alors qu’elles devraient précisément demeurer des foyers de questionnement. Ce nouveau volume de la collection « La parole Écossaise au féminin » restitue au symbole sa profondeur, mais aussi ses tensions. Comment affirmer un Principe sans enfermer le mystère dans une définition ? Comment préserver une exigence spirituelle sans soumettre la conscience ? Comment recevoir un héritage rituel sans renoncer au droit de l’interroger ? Derrière une formule familière du Rite Écossais Ancien et Accepté se dessine ainsi une réflexion beaucoup plus vaste sur la liberté, la transcendance, la responsabilité et cette parole initiatique qui n’existe véritablement que lorsqu’elle demeure vivante.

Le symbole demeure là où le dogme voudrait conclure

Le choix du Grand Architecte comme deuxième étape d’une collection consacrée aux fondamentaux du Rite n’a rien d’anodin. Dans la tradition écossaise dont témoigne cet ouvrage, le Principe créateur accompagne l’initiée dès ses premiers pas et demeure présent jusque dans les degrés les plus élevés. Les travaux s’ouvrent et se ferment à sa Gloire ; sa présence traverse les rituels, soutient une architecture symbolique et inscrit l’œuvre maçonnique dans une perspective qui dépasse l’individu.

Mais c’est précisément parce que cette présence est constante que le livre choisit de rouvrir la question plutôt que de la considérer comme résolue. Car un symbole cesse d’être pleinement vivant dès lors qu’il devient seulement une réponse apprise. Il ne vaut que par ce qu’il met en mouvement dans la conscience de celle ou celui qui le reçoit.

Catherine Quentin, Très Puissant Souverain Grand Commandeur du Suprême Conseil Féminin de France, donne à cette interrogation une tonalité profondément personnelle. Maçonne depuis près d’un demi-siècle, elle répond affirmativement à la question de l’existence du Grand Architecte, mais refuse que cette conviction intime puisse abolir le doute. Celui-ci n’est pas présenté comme une faiblesse de la pensée ni comme une étape qu’il conviendrait de dépasser, mais comme une vigilance de l’esprit, un aiguillon permanent de la recherche. Toute la difficulté consiste alors à comprendre comment une conviction peut habiter l’espace initiatique sans prétendre l’occuper tout entier, et comment chacune peut demeurer fidèle à ce qu’elle croit tout en laissant à l’autre l’entière responsabilité de son propre chemin.

La référence au pasteur James Anderson approfondit encore cette tension. Catherine Quentin rappelle la célèbre affirmation selon laquelle le Maçon, s’il comprend correctement l’Art, ne saurait être « un athée stupide ni un libertin irréligieux », tout en soulignant l’évidente contradiction historique d’un texte fondateur élaboré dans un monde qui refusait précisément aux femmes l’accès à l’initiation maçonnique. L’héritage apparaît alors dans toute son ambivalence : il transmet des principes dont la fécondité demeure, mais transporte également avec lui les limites de son temps. Une tradition ne reste vivante qu’à la condition d’accepter de soumettre son propre héritage à l’épreuve de la conscience.

Croire n’abolit pas le doute, et le doute ne dispense pas de chercher

Catherine Quentin évoque la quête d’un Absolu qui ne saurait devenir possession intellectuelle et situe la recherche maçonnique dans cette tension féconde entre immanence et transcendance. Le Principe vaut alors moins comme objet de savoir que comme rappel des limites du savoir, présence de l’inconnu au cœur même de ce que nous croyons connaître. Il impose à l’intelligence cette vertu essentielle à toute démarche initiatique : la mesure.

L’image architecturale devient dès lors particulièrement féconde. Elle autorise à penser un ordre possible, une orientation, une cohérence du monde sans prétendre épuiser la nature de ce qui l’ordonne. Dieu personnel, Intelligence universelle, loi cosmique, source de l’Être : les formulations peuvent varier parce qu’aucune ne saurait à elle seule absorber le mystère qu’elle tente de désigner. Ce déplacement est essentiel. La démarche initiatique ne livre pas un catéchisme à mémoriser ; elle place la conscience devant une tâche et l’oblige à confronter l’intuition à la raison, l’héritage à l’expérience, le désir de sens à l’acceptation de ce qui demeure voilé.

Dans cette perspective, croire ne signifie plus posséder une réponse. Croire peut devenir une manière d’habiter la question. Et douter ne signifie pas renoncer à toute orientation ; le doute peut au contraire préserver la pensée de cette tentation toujours renaissante qui consiste à confondre ce que l’on pressent avec ce que l’on sait.

L’histoire du Grand Architecte raconte aussi celle d’une émancipation

Catherine Jeannin-Naltet

Avec Catherine Jeannin-Naltet, qui étudie « la victoire du concept maçonnique », puis Évelyne Grimal Richard, qui en reprend les origines historiques, le regard s’élargit. Le Grand Architecte cesse d’apparaître comme une formule intemporelle tombée du ciel rituel. Le symbole possède une histoire, et cette histoire montre comment un vocabulaire né dans un univers profondément religieux a pu progressivement devenir un langage suffisamment ouvert pour permettre à des consciences différentes de travailler dans un même espace.

La notion d’architecture possède à cet égard une vertu particulière. Elle suggère l’ordre sans prescrire la forme exacte de la croyance ; elle permet de concevoir une intelligence ou une cohérence de l’univers sans imposer à chacune une représentation identique de cette intelligence. C’est précisément dans cet écart entre l’image et sa définition que réside l’une des dimensions les plus fécondes de la liberté maçonnique.

La question prend une profondeur supplémentaire lorsqu’elle est posée par une juridiction féminine. Relire Anderson depuis un Suprême Conseil de femmes oblige à distinguer ce qui, dans une tradition, relève d’un principe susceptible de traverser le temps et ce qui demeure prisonnier des limites historiques de ceux qui l’ont formulé. Le travail initiatique se fait alors discernement : recevoir ce qui fut transmis sans idolâtrer ceux qui l’ont transmis, conserver sans immobiliser, poursuivre sans répéter mécaniquement.

Cette responsabilité s’exerce autant envers le passé qu’envers l’avenir. Une tradition authentique n’est pas seulement ce que l’on reçoit de celles et ceux qui nous ont précédés ; elle est aussi ce que nous rendrons transmissible à celles et ceux qui viendront après nous.

Le Rite ne demande pas un catéchisme, il exige un travail

La contribution de Françoise Bort, consacrée à « Dogme et symbole », atteint probablement l’un des points les plus délicats de l’ouvrage. Affirmer un Principe créateur pourrait, à première vue, sembler conduire vers une forme d’orthodoxie et exposer le Rite Écossais Ancien et Accepté au risque de substituer une théologie implicite à la liberté de conscience. Toute la question consiste donc à comprendre ce qui distingue profondément la voie symbolique de la voie dogmatique.

Le dogme détermine les contours d’une croyance et en fixe les propositions. Le symbole, lui, demeure ouvert. Il ne signifie pas qu’il serait vide de contenu ou livré au caprice de chacun ; il possède une histoire, une structure, une fonction rituelle, mais sa compréhension se déploie au rythme du travail intérieur de celle qui le reçoit.

Cette distinction engage toute une conception de l’initiation. Reconnaître au symbole plusieurs niveaux de lecture ne signifie nullement affirmer que tout se vaut. Le Rite impose des formes, transmet une mémoire, enseigne une méthode et engage celle qui y participe. Mais aucune lecture humaine ne peut prétendre épuiser ce qui, précisément, est proposé comme symbole de ce qui dépasse l’humain.

La liberté de conscience apparaît alors dans toute son exigence. Elle ne consiste pas simplement à proclamer que chacun peut penser ce qu’il veut. Elle oblige au contraire chacune à répondre de ce qu’elle affirme, à examiner ce qu’elle croit, à mesurer ce qu’elle reçoit et, surtout, à accepter que l’autre puisse emprunter un chemin différent sans pour autant être retranchée de la communauté initiatique.

Ouvrir les travaux à la Gloire du Grand Architecte de l’Univers ne revient donc pas à réciter collectivement une profession de foi identique. Le Rite institue un espace commun dans lequel des convictions différentes peuvent s’ordonner autour d’un même symbole, dès lors que chacune accepte la discipline du travail intérieur. L’image de l’Architecte rejoint ici naturellement celle du Temple : construire suppose une mesure, une verticalité, une juste relation entre chaque pierre et l’ensemble auquel elle participe. La liberté n’y est pas absence de forme ; elle devient la capacité de consentir lucidement à une œuvre qui dépasse l’individu sans jamais abolir sa conscience.

Affirmer un Principe sans confisquer la liberté de conscience

Catherine Boulon formule ensuite la question vers laquelle converge une grande partie de l’ouvrage : comment concilier l’affirmation d’un Principe créateur et le respect absolu de la liberté de conscience ?

Si le Grand Architecte de l’Univers n’était qu’un nom différent donné à une doctrine théologique déjà constituée, la contradiction serait difficile à résoudre. L’ouverture proposée par les contributrices tient précisément à la nature symbolique du Grand Architecte : il indique une orientation sans transformer cette orientation en contrainte intellectuelle.

La liberté de conscience acquiert ainsi une dimension beaucoup plus active que celle qu’on lui attribue parfois. Être libre ne consiste pas seulement à disposer d’une opinion ; cela suppose de travailler sa propre représentation du sacré, de l’interroger et de discerner ce qu’elle doit à l’éducation reçue, au milieu culturel, à l’histoire personnelle, à l’émotion, au besoin de sécurité ou au désir de certitude.

Le Grand Architecte peut dès lors devenir ce tiers symbolique qui empêche le moi de se constituer lui-même en mesure absolue du réel. Il rappelle que l’individu n’est ni l’origine ni la fin de toute chose, mais une pierre parmi d’autres dans une construction dont il ne possède ni le plan complet ni la dernière signification.

Encore faut-il que ce tiers ne soit pas confisqué. Dès qu’une institution prétendrait décider à la place de l’initiée ce que doit être le Grand Architecte, l’ouverture du symbole se transformerait en clôture doctrinale. La cohérence du Rite repose alors sur un équilibre subtil : fidélité au Principe, mais refus de toute appropriation humaine du mystère.

Penser, dire, vivre – le symbole n’existe que s’il transforme

Annie Chevallier donne à la dernière contribution trois verbes qui pourraient presque résumer l’économie entière du volume : penser, dire, vivre.

Penser le Grand Architecte demeure indispensable, car la Franc-Maçonnerie ne saurait demander à ses membres d’abandonner la raison au seuil du Temple. L’initiation n’est pas abdication de l’intelligence, mais transformation de son usage. Il faut penser le symbole, éprouver ses contradictions, interroger son histoire et mesurer ce qu’il engage.

Le dire est tout aussi nécessaire, car aucune tradition initiatique ne subsiste sans transmission. La parole rend partageable ce qui, sans elle, demeurerait expérience intérieure isolée. Mais elle doit conserver suffisamment d’humilité pour ne pas transformer en définition définitive ce qui relève précisément du symbole.

Reste enfin à vivre. Et c’est peut-être là que se trouve l’épreuve décisive. Une métaphysique qui ne modifierait en rien la manière d’habiter le monde, de considérer l’autre et de se tenir soi-même dans l’existence resterait extérieure au véritable travail initiatique.

Si l’univers peut être pensé sous la figure d’une architecture, la Maçonne devient elle-même ouvrière d’une architecture intérieure. L’équerre, le compas, le niveau et la perpendiculaire trouvent ici leur parenté naturelle avec la figure de l’Architecte : ils rappellent que l’ordre symbolique n’a de sens qu’à travers des gestes de mesure, de rectification et d’ajustement.

La vocation universelle attribuée au Grand Architecte permet alors de rapprocher ce que l’intelligence ordinaire aime opposer : l’esprit et la matière, le visible et le caché, l’ordre et le chaos, la vie et la mort, la transcendance et l’immanence. Non pour abolir les différences, mais pour apprendre à les tenir ensemble. Réconcilier n’est jamais confondre ; c’est rendre possible une relation là où nous n’apercevions auparavant qu’une opposition.

Une parole au féminin qui assume son héritage et ses limites

La singularité de cet ouvrage tient naturellement aussi à son origine institutionnelle. Le Suprême Conseil Féminin de France donne à voir des femmes devenues pleinement sujets de la transmission écossaise, capables d’interroger les textes fondateurs, de reprendre à leur compte une histoire dont elles furent longtemps exclues et d’assumer l’autorité initiatique attachée à cette relecture.

Cette parole féminine ne prétend nullement réduire le Grand Architecte de l’Univers à une quelconque sensibilité qui serait spécifiquement féminine. Son importance se situe ailleurs. Elle rappelle que l’universel ne peut véritablement prétendre à ce nom tant qu’une part de l’humanité demeure maintenue à sa périphérie.

Il y a là une inversion historique particulièrement significative. Des textes conçus dans un univers dont les femmes étaient absentes deviennent aujourd’hui matière à réflexion, à transmission et à autorité pour des femmes qui ne demandent plus simplement à être admises dans l’histoire maçonnique : elles en deviennent à leur tour interprètes et continuatrices.

Une réserve demeure néanmoins. Le lecteur qui rechercherait une histoire comparée de la notion de Grand Architecte à travers l’ensemble des obédiences, juridictions, rites et courants maçonniques restera probablement sur sa faim. L’ouvrage assume clairement son inscription dans le Rite Écossais Ancien et Accepté et dans la tradition propre au Suprême Conseil Féminin de France. Cette cohérence constitue sa force mais détermine également ses limites. Les différentes contributions convergent vers une architecture spirituelle commune davantage qu’elles ne mettent en scène les controverses historiques et doctrinales que le Grand Architecte a pu susciter dans la Franc-Maçonnerie.

Ce choix ne retire rien à l’intérêt du volume. Il permet au contraire de comprendre précisément depuis quel lieu initiatique cette parole est prononcée et quelle conception de la tradition elle engage.

Une clé de voûte ne dispense jamais de bâtir

Au terme de ces pages, le Grand Architecte de l’Univers apparaît moins comme une réponse offerte à l’angoisse métaphysique que comme une discipline imposée à notre désir de certitude. Le symbole oblige à chercher sans posséder, à croire sans contraindre, à douter sans renoncer et à transmettre sans pétrifier.

L’image architecturale retrouve alors toute sa puissance. Une clé de voûte ne domine pas l’édifice comme une autorité extérieure ; elle tient parce qu’elle reçoit et redistribue les forces qui convergent vers elle. Peut-être est-ce ainsi qu’il faut comprendre le Grand Architecte dans l’économie du Rite : non comme le nom qui mettrait définitivement un terme au questionnement, mais comme celui qui oblige chaque pierre consciente à chercher sa juste place dans un Temple dont nul ne saurait prétendre posséder à lui seul le plan achevé.

Le mérite de cet ouvrage est précisément de ne pas vouloir refermer ce qu’il ouvre. Il rappelle qu’un symbole initiatique n’est jamais un point d’arrivée mais un seuil, et que le Grand Architecte n’a d’intérêt maçonnique que s’il continue de mettre en mouvement la conscience de celle ou celui qui prononce son nom.

La question décisive n’est peut-être donc plus seulement de savoir qui est le Grand Architecte de l’Univers. Elle devient autrement plus exigeante : quelle architecture intérieure sommes-nous capables d’élever par notre manière de penser, de parler et de vivre sous sa Gloire ?

Il serait enfin injuste de refermer cet ouvrage sans saluer le travail de Nathalie Nicolas, codirectrice de Numérilivre, dont l’engagement dans cette collection mérite d’être particulièrement souligné. Car un livre ne se réduit jamais à la somme des textes qu’il rassemble : il est aussi une architecture, une respiration, une manière d’offrir la pensée au regard avant même de la livrer à l’intelligence. Dans « La parole Écossaise au féminin », cette dimension éditoriale participe pleinement de l’identité de la collection.

Nathalie Nicolas s’y est investie avec une attention remarquable, notamment dans l’élaboration de la charte graphique et dans le choix d’une iconographie qui ne vient jamais simplement décorer le propos, mais l’accompagne, le prolonge et parfois même l’éclaire silencieusement. Il y a, derrière cette cohérence visuelle, un véritable regard éditorial : celui qui sait qu’une couverture, une composition, une photographie ou un détail symbolique peuvent préparer le lecteur à entrer dans un univers de pensée comme le seuil d’un Temple prépare à franchir un espace différent.

Cette réussite mérite d’autant plus d’être relevée que l’édition maçonnique néglige parfois ce dialogue essentiel entre le fond et la forme. Ici, au contraire, le contenant ne cherche jamais à prendre le pas sur le contenu ; il lui donne sa juste mesure, son rythme et son écrin. À Raphaël Nicolas revient l’aventure éditoriale de Numérilivre ; à Nathalie Nicolas revient aussi, dans cette collection, cette part plus discrète mais essentielle du métier d’éditeur : donner à une parole une présence, à une pensée une forme et à un livre cette identité immédiatement reconnaissable qui fait que, avant même d’en tourner la première page, on pressent déjà que rien n’a été laissé au hasard.

Les fondamentaux du Rite Écossais Ancien et Accepté

Le Grand Architecte de l’Univers – Principe créateur de la Franc-maçonnerie Écossaise

Suprême Conseil Féminin de France – Edition Numérilivre, coll. La parole Écossaise au féminin, 2026, 128 pages, 20 €

L’éditeur, le SITE

Le Suprême Conseil du REAA entre enfin dans l’ère algorithmique… et change de sentence

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Le REAA passe officiellement à l’intelligence artificielle

C’est une information qui risque de bouleverser les ateliers supérieurs, les commissions rituelles et les Frères qui n’ont toujours pas retrouvé le mot de passe de leur boîte mail. Le Suprême Conseil du REAA aurait décidé d’adapter sa devise historique aux temps modernes. Face au développement inquiétant de l’intelligence artificielle, capable de rédiger des planches, de fabriquer des images, de résumer Platon, de commenter le Delta rayonnant et, bientôt, de choisir les menus d’agape, la célèbre formule :

Ordo ab chao
L’ordre naît du chaos

serait remplacée par une version plus conforme à la civilisation numérique :

Ordi ab chao
L’ordinateur naît du chaos.

Une formule élaborée, selon certaines sources, avec le concours de spécialistes de la Silicon Valley et de deux consultants capables d’expliquer le mot « disruptif » sans jamais dire précisément ce qu’ils font.

L’IA, nouveau danger initiatique

Il faut reconnaître que la menace est réelle. Autrefois, un Frère devait lire, chercher, écrire, raturer, douter, recommencer et passer trois nuits à se demander comment parler de la pierre brute sans citer Jung, Guénon et le mot « Lumière » vingt fois.

Aujourd’hui, il suffit de demander :

« Fais-moi une planche profonde sur le symbolisme du compas, niveau 18, avec trois citations et une conclusion fraternelle. »

Quelques secondes plus tard, le texte est prêt. Il contient une référence à Hiram, un passage sur la dualité, une phrase en latin et une conclusion expliquant que « le véritable Temple est en nous ». Le Frère peut alors consacrer son temps à l’essentiel : choisir une police suffisamment mystérieuse pour que personne ne soupçonne qu’il n’a pas lu sa propre planche. C’est donc pour préserver l’avenir de l’humanité, et surtout éviter que les Maçons soient remplacés par des imprimantes avec sautoir, que le Suprême Conseil a décidé d’agir.

Le Suprême Conseil du REAA entre enfin dans l’ère algorithmique... et change de sentence

Les hauts grades passent au numérique

La réforme entraînera plusieurs changements. Le Maître Secret deviendra Maître Secret avec double authentification. Le Grand Maître Architecte deviendra Grand Maître Architecte Cloud, responsable de l’hébergement sécurisé des archives du Rite entre deux colonnes et un disque dur externe. Le Chevalier Kadosh recevra une clé USB chiffrée à la place de son épée. Il luttera contre les forces de l’ignorance, de la tyrannie et des pièces jointes trop lourdes. Quant au 33e degré, il sera attribué au Frère ou à la Sœur capable de faire fonctionner le vidéoprojecteur, le son et la connexion Wi-Fi sans appeler un adolescent de la famille.

C’est ce que l’on appelle désormais la véritable perfection.

Le prochain Grand Commandeur sera un robot

Mais l’annonce la plus importante est tombée à la fin de la réunion : le prochain Grand Commandeur sera un robot humanoïde. Son nom de code : S.G.C.-33, pour Suprême Grand Commandeur, version 33. Le choix paraît logique. Le robot ne sera jamais absent, ne demandera aucune indemnité de déplacement, ne perdra jamais les archives, ne confondra pas les dates du Convent et pourra prononcer une allocution de deux heures sans reprendre son souffle.

Il est également programmé pour répondre aux situations délicates :

« Très Illustre Frère, votre intervention dépasse la durée réglementaire. Votre micro sera coupé dans trois… deux… un… »

Il pourra aussi analyser les planches :

« Citations vérifiables : 12%.
Usage du mot “Lumière” : 47 occurrences.
Pensée personnelle détectée : faible.
Recommandation : passage immédiat à l’agape. »

Les puristes s’inquiètent déjà. Mais il faudrait peut-être se demander si le vrai scandale ne serait pas de découvrir qu’un robot sait mieux écouter, mieux répartir la parole, mieux gérer les conflits et se montrer plus fraternel que certains humains. Dans ce cas, l’IA n’aurait pas détruit le REAA. Elle aurait seulement révélé que nous avions oublié de quoi était fait l’Ordre.

Une tradition mise à jour

Le Suprême Conseil tient néanmoins à rassurer les Frères : l’agape restera humaine. Aucun robot ne sera autorisé à choisir le vin, couper le fromage ou décider si le dessert mérite une seconde part. La nouvelle devise devrait donc bientôt apparaître au-dessus des Temples :

ORDI AB CHAO

À condition que le devis soit accepté, que la commission des finances donne son accord, que le Frère chargé de l’installation retrouve l’échelle et que le Wi-Fi fonctionne. Comme quoi, malgré l’intelligence artificielle, le chaos conserve encore de très beaux jours devant lui.

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Légendes de France ou d’ailleurs – Le Pont du Diable : bâtir l’impossible sans vendre son âme

Entre Aniane et Saint-Guilhem-le-Désert, au débouché des gorges de l’Hérault, un pont millénaire relie deux rives que la nature semblait vouloir maintenir séparées. L’histoire nous parle de moines bâtisseurs ; la légende, elle, convoque saint Guilhem, un Diable déguisé en bouc, un pacte et un vieux chien envoyé le premier sur l’ouvrage achevé.

Mais sous le conte populaire se cache l’une des plus anciennes interrogations de l’homme : quel prix sommes-nous prêts à payer pour franchir l’obstacle ? Pour le Franc-Maçon, qui sait que construire signifie toujours unir ce qui était séparé, le Pont du Diable devient alors bien davantage qu’une vieille arche sur un fleuve. Il raconte le combat du bâtisseur contre tout ce qui, chaque nuit, cherche à défaire le travail du jour.

Au commencement étaient deux rives

Avant la légende demeure la pierre.

À l’entrée des gorges de l’Hérault, au lieu-dit du Gouffre Noir, le Pont du Diable fut construit entre 1025 et 1031 par les deux abbayes voisines d’Aniane et de Gellone, qui contrôlaient chacune une rive. Long d’une cinquantaine de mètres, l’ouvrage possède deux grandes arches en plein cintre et des ouvertures destinées à faciliter l’écoulement des eaux lors des crues.

Il compte parmi les plus anciens ponts médiévaux conservés en France et figure depuis 1998 parmi les biens composant les « Chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle en France » inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO.

Ces données suffiraient déjà à donner au lieu une profondeur particulière. Un pont construit par deux communautés religieuses depuis deux rives opposées contient presque naturellement sa métaphore : pour que l’ouvrage existe, il faut que ceux qui travaillent de part et d’autre acceptent que leurs pierres se rejoignent.

Bâtir un pont signifie toujours renoncer, au moins symboliquement, à considérer sa rive comme l’unique monde possible.

Le pèlerin le sait mieux que quiconque. Pour lui, le pont ne constitue jamais une destination ; il n’existe que parce qu’il permet de poursuivre le chemin. Il est une architecture vouée au passage.

Chaque nuit, quelqu’un détruisait l’ouvrage du jour

La légende commence comme commencent tant de récits de bâtisseurs : ce que les hommes édifient pendant le jour est détruit durant la nuit.

Guilhem de Gellone (755-812)

Les moines d’Aniane et de Gellone travaillent sans relâche, mais chaque matin ils retrouvent leur œuvre mise à bas. La pierre posée ne tient pas, l’effort paraît inutile, le chantier devient Sisyphe chrétien. Jusqu’au soir où Guilhem décide de guetter le saboteur et découvre le Diable lui-même, dissimulé sous l’apparence d’un bouc noir. La tradition locale raconte alors qu’un marché est conclu : Satan construira un pont indestructible en trois jours, mais recevra en échange l’âme de la première créature qui le traversera.

L’Histoire sourira ici de la chronologie et elle aura raison : le véritable Guilhem de Gellone est mort en 812, plus de deux siècles avant la construction du pont. Mais une légende ne possède pas la même horloge que les archives. Guilhem, guerrier carolingien devenu moine et fondateur de Gellone, avait depuis longtemps quitté l’Histoire pour entrer dans un vaste imaginaire médiéval, nourri notamment par la geste de Guillaume d’Orange.

Cette impossibilité chronologique ne détruit donc pas le récit : elle nous dit ce qu’est une légende. Elle rapproche ce que les siècles avaient séparé parce que la mémoire collective a davantage besoin de sens que de calendrier.

Le véritable adversaire du bâtisseur travaille pendant la nuit

L’image est trop belle pour ne pas être interrogée : le jour construit, la nuit détruit.

Dans une lecture initiatique, le Diable n’a pas besoin d’être réduit au personnage cornu de l’imagerie chrétienne. Il peut représenter cette force de désagrégation qui agit chaque fois qu’un être tente de donner forme, ordre et cohérence à son existence. Nous savons tous combien il est facile d’abattre en quelques instants ce qui exigea des mois à construire : une confiance, une fraternité, une réputation, un équilibre intérieur.

Le bâtisseur extérieur connaît les intempéries, la pesanteur et les défauts de la matière ; le bâtisseur intérieur affronte des résistances plus secrètes.

Le Franc-Maçon pourrait appeler « pierre brute » ce matériau sur lequel il s’efforce de travailler. Mais la pierre possède une particularité redoutable : on ne la taille jamais une fois pour toutes. Nos aspérités savent repousser. Ce que le travail du jour avait patiemment poli peut être repris par les ombres de la nuit.

La légende du Pont du Diable nous rappelle ainsi que la construction initiatique n’est jamais définitivement acquise.

Le pacte : obtenir l’ouvrage ou préserver son âme

Le Diable propose alors l’un des marchés dont il possède le secret : il promet l’efficacité absolue.

En trois jours, le pont sera achevé. Plus d’échecs, plus de fatigue, plus d’incertitude. Il suffira de payer.

Ponte-della-Maddalena, pont-du-Diable

C’est précisément là que le récit devient profondément moderne. Combien de fois sommes-nous tentés d’échanger une part de nous-mêmes contre la rapidité, la puissance, la reconnaissance ou la réussite ? Le vieux thème du pacte diabolique, qui traversera ensuite la légende de Faust et tant d’autres récits européens, repose sur une inquiétude fondamentale : que vaut une réussite si celui qui l’obtient s’est perdu en chemin ?

Le titre « Bâtir l’impossible sans vendre son âme » prend alors tout son sens.

Pont du Diable, Doubs

Une démarche initiatique ne promet pas le raccourci. Elle en est même probablement le contraire. Elle accepte la durée, le recommencement, le doute, l’inachèvement. Celui qui voudrait recevoir immédiatement la Lumière sans parcourir le chemin ressemblerait à celui qui exigerait le Temple achevé avant d’avoir taillé sa première pierre.

Tout pacte faustien repose au fond sur la même illusion : obtenir le résultat sans vivre la transformation qui seule pouvait lui donner un sens.

Le chien franchit le pont

Guilhem accepte pourtant le marché, mais retourne la ruse contre le rusé. Lorsque l’ouvrage est terminé, il lance sur le pont un os que poursuit un vieux chien. La première créature à traverser n’est donc pas un homme. Le Diable, furieux d’avoir été trompé, tente de détruire son propre ouvrage ; n’y parvenant pas, il se précipite dans l’Hérault, au lieu que la tradition associe au Gouffre Noir. Une autre coutume racontée localement veut que les pèlerins aient ensuite jeté des pierres dans les eaux afin d’empêcher le Malin d’en remonter.

L’épisode appartient à ce grand répertoire européen dans lequel le Diable, malgré sa puissance, finit régulièrement dupé par l’intelligence humaine. Il sait construire, mais il ne comprend pas toujours celui pour qui il construit.

Et c’est peut-être là sa faiblesse. Il maîtrise la matière, non le sens.

Car la véritable victoire de Guilhem n’est pas d’avoir obtenu gratuitement un pont. Elle consiste symboliquement à avoir refusé que la construction d’un passage exige le sacrifice d’une âme humaine.

L’arche ne supprime pas le vide, elle apprend à le franchir

Regardons maintenant le pont lui-même. Deux rives se font face. Entre elles coule l’eau, mobile, imprévisible, parfois dangereuse. Le constructeur ne supprime pas le fleuve et ne comble pas le gouffre. Il fait quelque chose de beaucoup plus subtil : il compose avec le vide.

L’arche est l’une des plus belles inventions symboliques de l’architecture. Ses pierres ne triomphent pas les unes des autres ; elles se soutiennent mutuellement. Leur solidité naît de leurs rapports. Retirée de l’ensemble, chacune redevient simple pierre ; intégrée à la construction, elle participe au passage.

Le Franc-Maçon reconnaît ici une leçon qui dépasse largement la technique du tailleur de pierre. Nous pouvons être différents sans demeurer séparés. L’unité ne suppose pas l’effacement des singularités, mais leur juste disposition.

Une Loge pourrait elle-même être pensée comme un pont : des êtres venus de rives différentes acceptent momentanément de constituer une architecture commune afin que quelque chose puisse passer entre eux. Une parole, peut-être. Ou une Lumière.

Du pont matériel au passage intérieur

Il n’est pas indifférent que cet ouvrage soit associé aux chemins de Saint-Jacques. Le pèlerinage est lui aussi un art du passage. Celui qui marche quitte un lieu connu pour une destination dont il ne possède encore que le nom. Ses pieds parcourent une géographie extérieure, tandis qu’un autre voyage, moins visible, se déroule simultanément.

Ainsi en va-t-il de toute initiation.

On croit d’abord franchir une porte, descendre quelques marches, recevoir des signes, traverser un Temple. On découvre plus tard que les véritables seuils étaient intérieurs.

Le pont devient alors l’image même de cet espace intermédiaire. Celui qui s’y engage n’est déjà plus tout à fait sur la rive qu’il a quittée et n’a pas encore atteint celle vers laquelle il se dirige. Pendant quelques instants, il se tient entre deux états.

C’est exactement la condition de l’initié : accepter de ne plus être celui qu’il était avant de savoir pleinement qui il devient.

La pierre que le Diable ne peut plus arracher

La légende affirme que Satan tenta finalement de détruire le pont qu’il venait de construire et qu’il échoua. L’image mérite d’être conservée : celui qui avait passé ses nuits à défaire le travail des hommes ne pouvait plus abattre l’ouvrage achevé.

Peut-être parce qu’une construction véritable cesse, à un certain moment, d’appartenir exclusivement à son bâtisseur.

Depuis près de mille ans, les eaux de l’Hérault passent sous les arches tandis que les hommes continuent de les franchir. Moines, pèlerins, voyageurs, habitants ou simples promeneurs ont disparu les uns après les autres ; le passage demeure.

La Franc-Maçonnerie aime rappeler que nous ne sommes jamais que les ouvriers provisoires d’un chantier qui nous précède et nous survivra. Le Pont du Diable nous apporte la même leçon avec la simplicité d’un vieux conte : il ne suffit pas de poser des pierres pour construire. Il faut encore que l’ouvrage permette à d’autres de passer après nous. Alors seulement le pont cesse d’être un monument pour devenir une transmission.

Franc-maçonnerie : le tour du monde de l’info de la semaine 

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Dimanche 4 octobre 2026

Mes très chères Sœurs, mes très chers Frères,
De la France aux horizons du monde, 450.fm vous propose un regard sur l’actualité planétaire maçonnique, la culture, l’histoire et les débats qui traversent nos sociétés. Entre vie des obédiences, recherches, symboles et questions contemporaines, cette édition rassemble les informations de la semaine, destinées à nourrir notre réflexion et à exercer le discernement auquel nous invite la démarche initiatique.

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Période couverte : du samedi 26 septembre 2026 à 12 h au vendredi 2 octobre 2026 à 20 h (heure de Paris).

France

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DDM – Photo collection privée

Cécile Révauger : face aux idées xénophobes, ne pas se taire

Dans un entretien publié le 2 octobre par La Dépêche du Midi, l’historienne Cécile Révauger revient sur la place de la franc-maçonnerie dans les débats contemporains et sur la nécessité de répondre aux discours de rejet. Une prise de parole qui relie histoire, engagement intellectuel et vigilance civique, sans réduire l’actualité maçonnique à la seule vie des obédiences. Lire l’entretien dans La Dépêche. www.ladepeche.fr

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Copyright Radio France – Hélène Battini

Guillaume Trichard en Corse : « Notre société n’a jamais eu autant besoin de fraternité »

Le 30 septembre, Corse-Matin a publié un entretien avec le grand maître du Grand Orient de France, en amont d’une visite dans le Tarn-et-Garonne et alors que la loge Stella Polaris approche de son vingt-cinquième anniversaire. Guillaume Trichard y évoque le rôle des loges dans une société insulaire traversée par ses propres tensions et la fraternité comme pratique concrète. Le même entretien a été diffusé par ICI RCFM ; La Dépêche annonçait aussi sa venue à Castelsarrasin le 3 octobre. Lire Corse-Matin · Lire La Dépêche. music.amazon.fr

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Le Grand Collège des Rites Écossais du Grand Orient de France organise, samedi 14 novembre 2026, à Paris, un colloque consacré aux déclinaisons maçonniques du noachisme.

La journée se tiendra au Temple Groussier, à l’Hôtel du GODF, rue Cadet, et s’ouvrira à 9 heures.
Les interventions exploreront notamment les enjeux du noachisme, la figure de Noé, les Old Charges et les traditions écossaises.

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Plusieurs conférences aborderont aussi le Rite d’Adoption, l’Arche Royale et la place du noachisme dans les hauts grades du R.E.A.A.
L’inscription, ouverte dès le grade d’Apprenti, est proposée à 10 euros, actes du colloque compris. 450.fm consacrera très prochainement, un article complet

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La Grande Loge Féminine de France ouvre ses temples et met les droits des femmes en débat

Plusieurs rendez-vous de la GLFF ont marqué la semaine : portes ouvertes à Paris le 26 septembre, rencontre à Moulins sur les quatre-vingts ans de progrès en matière de droits des femmes, puis conférence à Rennes le 1ᵉʳ octobre avec l’ancienne grande maîtresse Marie-Thérèse Besson. Ces initiatives rendent visibles des travaux souvent menés à huis clos et invitent le public à discuter de l’égalité et de la transmission. Paris · Moulins · Rennes. glff.org

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La GLDF à Maubeuge et à Reims : le secret à l’épreuve du regard public

Le grand maître de la Grande Loge de France, Jean-Raphaël Notton, était annoncé à Maubeuge le 2 octobre pour une conférence publique intitulée « Osez pousser les portes ». À Reims, une rencontre organisée quelques jours plus tôt a donné lieu à un entretien dans L’Union sur la manière dont les réseaux sociaux transforment la perception du secret maçonnique. Deux occasions de présenter l’Ordre au public et de répondre aux représentations qui l’entourent. Annonce GLDF à Maubeuge · Compte rendu de L’Union. Grande loge de France

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Gérard Biard est rédacteur en chef de Charlie Hebdo. Photo Hannes Albert/dpa/MaxPPP

Le GODF annonce sa rentrée : débats publics, laïcité et mémoire

Dans sa lettre d’information du 2 octobre, le Grand Orient de France annonce plusieurs rendez-vous à venir : une rencontre à Castelsarrasin avec Guillaume Trichard et l’historienne Cécile Révauger, les Rencontres culturelles maçonniques de Lyon et Villeurbanne, un colloque sur « Laïcité, spiritualité et franc-maçonnerie » à Étampes le 9 octobre, ainsi qu’un hommage à Samuel Paty et Dominique Bernard prévu le 16 octobre.

À Villeurbanne, Le Progrès annonçait pour le lendemain des Rencontres la présence du rédacteur en chef de Charlie Hebdo et d’un chercheur en géopolitique. Ces événements inscrivent dans l’espace public les débats sur l’école, la République et la liberté de conscience. Agenda du GODF · Annonce des Rencontres dans Le Progrès. godf.org

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JEP © (Photo NR)

Des loges françaises choisissent la rencontre directe

À Grasse, la loge PAX a célébré ses 120 ans et annoncé une journée destinée à mieux faire connaître ses activités. À Cormontreuil et à Thouars, des loges ont également ouvert leurs portes aux visiteurs, avec présentation de leurs rites, de leurs symboles et de leur histoire. Ces initiatives locales témoignent d’une volonté de dialogue : elles donnent à voir une franc-maçonnerie vécue et située, loin des fantasmes qui prospèrent en l’absence d’information. Loge PAX, Grasse · Cormontreuil, France Bleu · Thouars, La Nouvelle République. godf.org

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Musée de la franc-maçonnerie (Photo : AdobeStock/Anton Ivanov)

Magistrats et appartenance maçonnique : une controverse déontologique ouverte

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Une analyse publiée le 30 septembre par Metahodos prolonge le débat lancé par douze obédiences françaises, qui ont demandé au garde des Sceaux de saisir le Conseil supérieur de la magistrature. En cause : un avis déontologique rendu en juin sur l’appartenance à une organisation lorsque le serment ou les obligations de celle-ci pourraient entrer en conflit avec les devoirs du magistrat. L’avis n’établit pas une interdiction générale de la franc-maçonnerie ; les obédiences contestent toutefois une logique de suspicion et demandent des éclaircissements sur la liberté de conscience et d’association. Communiqué du GODF · Analyse juridique dans Actu-Juridique · Article de Metahodos. godf.org

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À La Réunion, l’histoire des loges rejoint le débat sur le vivre-ensemble

Le Quotidien de La Réunion a consacré deux articles à la franc-maçonnerie de l’île : l’un revient sur deux siècles d’histoire entre La Réunion et les loges, l’autre présente le vivre-ensemble comme un « message d’espérance ». Ces articles s’intéressent à la mémoire locale et aux liens entre traditions maçonniques et pluralité réunionnaise. Le vivre-ensemble.

Manuscrits, rites et histoire : l’actualité éditoriale maçonnique

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Parmi les parutions signalées cette semaine, Hiram.be (site payant) annonce l’édition du manuscrit Vuillaume, fruit d’un travail entre la Fondation Latomia et le Suprême Conseil pour la France. GADLU.info présente de son côté une nouvelle édition du Nouveau Maître Secret, consacrée au quatrième degré. Ces publications rappellent que la recherche maçonnique passe aussi par l’établissement des textes, leur contextualisation et l’étude des rites. Le Nouveau Maître Secret, GADLU.info.

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BD – Didier Convard : Obscurantis revient en janvier 2027

Didier Convard, scénariste notamment du Triangle secret, retrouvera le dessinateur Denis Falque pour le tome 2 d’Obscurantis, à paraître chez Glénat le 20 janvier 2027. Glénat

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Cette trilogie de science-fiction et de fantasy met en scène le Blanc Clergé, ordre théocratique qui maintient les populations dans un univers médiéval tout en monopolisant secrètement une technologie avancée. Une nouvelle charge contre l’obscurantisme religieux, où pouvoir, croyance et connaissance s’affrontent – des thèmes qui ne sont pas étrangers à l’univers initiatique cher à Convard.

La presse antimaçonnique : distinguer la polémique du fait établi

Le Salon Beige a publié cette semaine plusieurs textes d’opinion contestant la place de la franc-maçonnerie dans la vie publique. L’un présente la presse régionale La Montagne comme étant « au service » de la franc-maçonnerie ; il s’agit d’une tribune polémique, et l’affirmation n’est pas étayée comme un fait indépendant. La publication de ces textes constitue un fait de presse ; leurs accusations doivent rester attribuées à leurs auteurs et ne sauraient être reprises comme des faits établis. Tribune « Entre foi et mauvaise foi » · Autre texte publié le 30 septembre. Le Salon Beige

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Europe

Suisse, Allemagne, Italie et Royaume-Uni

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À Fribourg, La Régénérée fête 175 ans et invite le public

La loge suisse La Régénérée a célébré son 175ᵉ anniversaire le 2 octobre en proposant de visiter son temple et d’échanger avec ses membres. La manifestation, relayée par La Gruyère, met en avant une approche de proximité : raconter l’histoire de la loge et répondre aux questions sur son fonctionnement. Lire La Gruyère. www.lagruyere.ch

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À Lübeck, une « Blue Night » mêle dialogue et découverte

Trois loges de Saint-Jean ont ouvert leur maison maçonnique le 28 septembre à l’occasion de la Blue Night. Selon le média régional HL-Live, trois membres plus jeunes ont raconté leurs parcours et répondu aux questions du public. La rencontre donne à voir une pratique de transmission qui passe par le témoignage, au-delà des représentations ritualisées de la franc-maçonnerie. Lire HL-Live. hl-live.de

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En Italie, la revue Erasmo revient sur la Grande Loge de Rome

Le Grand Orient d’Italie a mis en ligne le numéro de septembre de sa revue officielle Erasmo. Publié dans la semaine, il revient notamment sur la réunion de la Grande Loge tenue à Rome le 19 septembre, la première dans la capitale depuis vingt-six ans, avec des délégations étrangères et la présence du Pro Grand Master de la Grande Loge unie d’Angleterre. La revue associe compte rendu institutionnel et rubriques historiques et culturelles. Lire le numéro d’Erasmo. Sito Ufficiale

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Photo par Ambre Estève sur Unsplash

À Northampton, une obligation de déclaration ravive le débat sur la vie privée

Un article du NN Journal, publié le 2 octobre, rapporte que la police du Northamptonshire demande à ses agents de déclarer leur appartenance à la franc-maçonnerie. Il s’agit d’une obligation de déclaration, non d’une interdiction d’adhérer ni d’une preuve de faute. La mesure relance les discussions sur la transparence, la vie privée et l’égalité de traitement ; elle s’inscrit dans un contexte britannique déjà marqué par la contestation judiciaire de règles comparables à la police métropolitaine. Lire le NN Journal · Jugement sur la politique de la police métropolitaine. www.nnjournal.co.uk

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Au Royaume-Uni, les dons maçonniques soutiennent des projets sociaux et patrimoniaux

En Suffolk, les francs-maçons ont remis 30 000 livres au projet « Abbey Reborn » de la cathédrale, après une année de soutien communautaire. Dans le Gloucestershire, une journée organisée à Stroud le 1ᵉʳ octobre a mis en lumière des associations ayant reçu plus de 300 000 livres de subventions et de dons. Ces nouvelles, relayées par la Grande Loge unie d’Angleterre et la presse locale, donnent un aperçu concret des actions philanthropiques régionales. Suffolk, UGLE · Stroud, Gloucestershire Daily. www.ugle.org.uk

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À Havering, une exposition photographique retrace la vie locale

Ouverte le 26 septembre au Havering Museum, une exposition photographique soutenue par les francs-maçons du comté doit se poursuivre jusqu’au 19 décembre. Le projet associe patrimoine local et présence maçonnique dans la communauté, dans un format culturel accessible aux visiteurs. Présentation dans The Havering Daily. thehaveringdaily.co.uk

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Amériques

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Brésil : une nouvelle loge consacrée à l’étude du Rite brésilien

À Teresópolis, la Loja Maçônica de Estudos e Pesquisas Álvaro Palmeira nº 282 a installé sa première administration le 26 septembre. Affiliée à la Grande Loge maçonnique de l’État de Rio de Janeiro, elle entend réunir des membres autour de l’histoire, des recherches et du Rite brésilien. La création d’une loge explicitement tournée vers l’étude montre la place donnée à la formation et à la recherche dans la vie maçonnique locale. Compte rendu du Diário de Teresópolis · Suprême Conclave du Rite brésilien. netdiario.com.br

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Au Brésil, une académie maçonnique publie un ouvrage sur l’éthique et le monde contemporain

L’Académie maçonnique capixaba des lettres a annoncé la présentation, le 14 octobre, d’un ouvrage collectif réunissant trente textes de dix-huit auteurs. A Pedra e o Pensamento aborde notamment l’éthique, la raison, la fraternité, la désinformation et l’intelligence artificielle. L’annonce, publiée le 30 septembre, s’inscrit dans la continuité d’une académie créée en mai et témoigne d’une volonté de faire entrer les réflexions maçonniques dans le champ éditorial général. Lire Aqui Notícias · Lire TC Online. Aqui Notícias

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Au Brésil, Reuters dément une image attribuant des insignes maçonniques à un juge

Le service de vérification de Reuters a conclu le 30 septembre qu’une photographie montrant le juge de la Cour suprême André Mendonça en tenue maçonnique était un montage. Cette vérification rappelle combien des images manipulées peuvent être utilisées pour suggérer une appartenance ou alimenter une polémique. La conclusion porte sur l’image examinée ; elle ne permet pas d’affirmer quoi que ce soit sur l’appartenance personnelle du magistrat. Lire le fact-check de Reuters. www.reuters.com

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Buenos Aires accueille le Salon du livre maçonnique

Le Salon du livre maçonnique argentin se tient les 2 et 3 octobre au siège de la Grande Loge d’Argentine. L’événement met en avant les ouvrages consacrés à l’histoire, aux rites, aux idées et à la culture maçonniques, ainsi que les échanges entre lecteurs, auteurs et institutions. Annonce de la Grande Loge d’Argentine. www.masoneria-argentina.org.ar

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Écrivain cubain Ángel Santiesteban-PratsPhoto © Facebook / Camila Acosta

Cuba : changement à la tête du Suprême Conseil, dans un contexte de tensions

Le 26 septembre, Ángel Santiesteban-Prats a été élu Souverain Grand Commandeur du Suprême Conseil du 33ᵉ degré de Cuba, par 19 voix contre une, succédant à José Ramón Viñas Alonso. Cette décision institutionnelle est rapportée par CiberCuba. Dans un article publié le 2 octobre, le média relaie également des accusations du Suprême Conseil concernant une surveillance policière et des comptes bancaires bloqués. Ces dernières sont présentées comme des allégations de l’organisation, et non comme des faits indépendamment établis par le seul article. Élection du nouveau dirigeant · Déclaration rapportée le 2 octobre. cibercuba.com

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Afrique

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Madagascar : hommage à Pierrette Mbola Morel, figure du Droit Humain

L’Express de Madagascar a rendu hommage le 28 septembre à Pierrette Mbola Morel, anthropologue, chercheuse et auteure, qui occupait des responsabilités élevées au sein du Droit Humain malgache. Le journal rappelle son rôle dans la relance de l’obédience en 1997 et son engagement au sein de l’Académie nationale malgache. Sa disparition marque la vie maçonnique et intellectuelle du pays. Lire l’hommage de L’Express de Madagascar. La maçonnerie malgache en deuil

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Madagascar : des loges sous pression des autorités

Africa Intelligence rapporte le 28 septembre que deux francs-maçons malgaches sont détenus depuis la fin juillet dans le cadre d’une enquête du parquet, tandis que des loges cherchent à renouer le dialogue avec les autorités. À ce stade, il s’agit d’une procédure en cours : aucune culpabilité ne peut être présumée. L’article attire néanmoins l’attention sur les rapports entre institutions maçonniques et pouvoir dans le pays. Lire Africa Intelligence. www.africaintelligence.fr

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Mozambique : une chanson d’Azagaia relue comme critique du pouvoir

Dans un article publié le 1ᵉʳ octobre, la revue culturelle BUALA revient sur « Maçonaria », chanson du rappeur mozambicain Azagaia. L’auteur de l’article y lit une critique de la cupidité, de l’extraction des ressources et des alliances entre pouvoir et religion, dans le cadre d’une réflexion sur les récits coloniaux. Il s’agit d’une interprétation culturelle de l’œuvre, et non d’une enquête établissant un lien entre la franc-maçonnerie réelle et ces accusations. Lire BUALA. BUALA

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Asie

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Le soutien des francs-maçons de Cornouailles aux victimes des inondations au Népal

La Grande Loge provinciale de Cornouailles a annoncé le 27 septembre un don de 50 000 livres destiné aux victimes des inondations au Népal, versé par l’intermédiaire de la Croix-Rouge. L’information est publiée par l’obédience britannique ; elle témoigne d’une solidarité organisée au-delà des frontières, à la suite d’une catastrophe ayant frappé des communautés népalaises. Annonce de la Grande Loge provinciale de Cornouailles. www.pglcornwall.org.uk

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Océanie

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Nouvelle-Galles du Sud et Territoire de la capitale australienne : un bilan de dons et de services

Lors de sa communication trimestrielle publiée le 29 septembre, la Grande Loge de Nouvelle-Galles du Sud et de l’ACT a fait état de 186 000 dollars australiens versés à vingt-trois organisations œuvrant contre le sans-abrisme, ainsi que de 150 000 dollars à l’hôpital pour enfants de Sydney. Le compte rendu évoque également le mandat du grand maître et l’absence, pour la première fois en 138 ans, de celui-ci lors de l’installation et de la proclamation de septembre. Lire la communication de la Grande Loge. masons.au

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À Melbourne, les francs-maçons cèdent un établissement de soins pour personnes âgées

Un établissement de soins de soixante lits à Footscray, exploité par Royal Freemasons Victoria, a été vendu à Nexia/Maiestas Care. L’annonce publiée le 27 septembre s’inscrit dans une transformation de l’offre de l’organisme, engagé depuis plusieurs années dans une réduction de son parc résidentiel et un développement de l’accompagnement à domicile. Le registre australien des services aux personnes âgées confirme le transfert de l’établissement. Article de Real Estate Source · Fiche officielle My Aged Care. realestatesource

Au fil de ces regards croisés, cette revue de presse invite à prolonger la réflexion, à confronter les points de vue et à demeurer attentifs aux mouvements de notre temps, dans un esprit de liberté, de vigilance et de fraternité.
Mes très chères Sœurs, mes très chers Frères, nous vous souhaitons une bonne lecture.
Ainsi va le Monde…

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L’équilibre à venir : l’équinoxe, le sablier et le temps restant

De notre confrère expartibus.it

L'équilibre à venir : l'équinoxe, le sablier et le temps restant

Il y a un moment, chaque année, où le Soleil cesse de participer. Il ne s’élève pas plus pour un hémisphère que pour l’autre, il n’accorde aucun avantage, il ne perd pas son équilibre : il traverse l’équateur céleste et pendant quelques secondes, car il s’agit de secondes et non d’heures, le jour et la nuit se regardent dans le miroir. Cette année, la date était le mercredi 23 septembre 2026 à 2h05 : l’équinoxe d’automne, du latin aequus et nox , « nuit égale ». Égale au jour, bien sûr, car même la langue de nos ancêtres, avec son impitoyable économie, savait choisir les mots justes.

Ce n’est pas un détail tiré d’un almanach, bon à orner le calendrier lunaire de la cuisine. Pour ceux qui baignent depuis longtemps dans la tradition initiatique — et pas seulement pour eux, mais pour quiconque s’accorde encore le luxe de s’arrêter et de réfléchir —, c’est un symbole qui s’offre de lui-même, sans qu’on ait besoin de le contraindre à une allégorie convenue.

L’équinoxe d’automne est le moment où le jour, qui a dominé pendant six mois, cède la place à la nuit ; c’est le seuil, le portail, le limen . Et quiconque a franchi une porte symbolique au moins une fois sait que chaque véritable seuil ne se franchit qu’une seule fois, et jamais sans conséquences.

Demain, les jours raccourciront, les grains du sablier s’écouleront dans une obscurité grandissante et pourtant, c’est là l’ironie : la nature, avec la générosité de celle qui n’a besoin d’aucun applaudissement, c’est précisément dans l’obscurité qui avance que les traditions mystiques ont toujours accompli l’œuvre la plus fructueuse.

L'équilibre à venir : l'équinoxe, le sablier et le temps restant
Éleusis

Équinoxe d’automne : Éleusis, la balance et l’équilibre

Ce n’est pas un hasard si les Mystères d’Éleusis étaient célébrés en automne, lorsque les céréales étaient entreposées et que la terre semblait mourir pour mieux renaître. Ce n’est pas un hasard non plus si les confréries de travailleurs d’antan savaient qu’on travaille mieux la pierre à la lueur des chandelles que sous le soleil ardent de midi, lorsque l’éclat prend pour vérité ce qui n’est que lumière directe dans les yeux.

Il existe, après tout, une image ancienne que l’équinoxe évoque presque automatiquement, celle de la balance : ce n’est pas un hasard si le signe du zodiaque qui l’accompagne est la Balance et, ce n’est pas par hasard non plus, la balance a toujours été l’instrument utilisé pour représenter la justice, tant terrestre qu’autre. L’une est la lumière, l’autre l’ombre ; l’une représente ce que nous avons construit, l’autre ce que nous avons perdu en chemin. L’équilibre n’est jamais acquis — personne ne naît en équilibre, pourrait-on dire —, mais un accomplissement qui doit être renouvelé à chaque fois que le vent le perturbe. Après tout, une équerre et un compas ne servent qu’à nous rappeler que la bonne mesure n’est jamais automatique ; il faut la rechercher, la tracer et la vérifier chaque jour, avec la patience de ceux qui savent que la précipitation est le pire ennemi de la précision.

Le sablier et le temps qui reste

Il y a une réflexion, née il y a quelques soirs d’une conversation entre frères et sœurs puis couchée sur le papier, qui mérite d’être répétée ici : nous avons tous déjà vécu, en moyenne, au moins la moitié de notre existence. C’est un calcul que le lecteur distrait rejetterait d’un soupir, peut-être accompagné d’un toast mélancolique, avant de passer à autre chose, car le monde qui défile à toute allure au rythme des actualités et des réseaux sociaux n’a pas de temps à perdre avec le sablier : il a des montres connectées qui comptent les pas, pas des révélations. Et c’est là que se joue la petite tragédie amère de notre siècle : nous disposons d’instruments de plus en plus précis pour mesurer le temps, mais de moins en moins de capacité à l’habiter.

L'équilibre à venir : l'équinoxe, le sablier et le temps restant
Sphinx

Nous connaissons instantanément l’heure exacte de l’équinoxe, 2h05, ni 2h04, ni 2h06, mais nous avons presque complètement perdu le sens de ce que ce moment signifie. Nous mesurons tout et comprenons de moins en moins : si ce n’est pas un paradoxe digne du Sphinx, c’en est un. Nous nous vantons de tout savoir du cosmos, et pourtant, nous ne savons plus quelle heure il est en nous-mêmes. Pourtant, certains résistent à cette amnésie collective, travaillant lentement, obstinément, souvent invisibles aux yeux des imprudents : redonner du sens à ce que le monde réduit à une simple mesure. Le sablier évoqué par cette réflexion n’est pas une horloge : c’est un souvenir. Il ne nous dit pas l’heure, il nous dit que nous passons, et que la façon dont nous passons est, paradoxalement, la seule chose qui nous appartienne vraiment.

Sénèque, Marc Aurèle : seul le temps nous appartient

Sénèque l’a écrit avec une clarté que deux mille ans n’ont pas ternie :

Omnia, Lucili, aliena sunt, tempusfatto nostrum est.

Tout, Lucilius, appartient aux autres, seul le temps nous appartient.

Tout le reste – l’argent, les valeurs mobilières, voire le corps qui le porte – nous est prêté et tôt ou tard repris. Le temps vécu consciemment, en revanche, ne l’est pas : il demeure, s’imprègne, forge le caractère. C’est une idée qui résonne, presque en écho, avec celle de Marc Aurèle, qui, dans ses Pensées écrites sous la tente, entre deux batailles sur le limes danubien, se rappelait chaque soir que demain n’était garanti à personne et que, précisément pour cette raison, le présent devait être considéré comme la seule monnaie véritablement utilisable. Et si vous cherchez un exemple de quelqu’un qui a enseigné ce seuil non par la théorie mais par le sacrifice, vous n’avez pas besoin de chercher bien loin de Naples.

L'équilibre à venir : l'équinoxe, le sablier et le temps restant
Francesco Mario Pagano

Francesco Mario Pagano, franc-maçon napolitain

En 1799, lorsque la brève période de la République napolitaine prit fin dans le sang de la restauration des Bourbons, parmi les patriotes pendus sur la Piazza Mercato figurait Francesco Mario Pagano, philosophe, juriste et franc-maçon, qui monta à l’échafaud pour avoir cru que la lumière des Lumières pouvait aussi illuminer le royaume de Naples. L’ironie amère, la vraie, et non la superficielle, c’est que précisément ceux qui œuvraient pour l’équilibre entre la lumière et l’ombre, pour une société plus juste, ont été engloutis par les ténèbres réactionnaires au moment même où le pendule de l’histoire, comme celui des saisons, a oscillé en sens inverse. Et pourtant, son œuvre, ses écrits, ses pensées ont traversé les ténèbres de ces années et nous sont parvenus : le sablier s’est vidé, mais le grain n’a pas été perdu.

Elle a simplement changé d’état, comme dans la meilleure alchimie napolitaine, celle qui savait transformer sans jamais vraiment détruire, celle qui avait coexisté pendant des siècles dans les ruelles de la vieille ville avec les loges, les académies et les confréries, dans un réseau dense de connaissances et de risques que les livres d’histoire rejettent trop souvent en une seule phrase. Voilà, pourrait-on dire, la signification profonde de l’équinoxe qui approche. Il ne s’agit pas d’un présage de déclin – ce serait une interprétation simpliste, digne de l’horoscope de lundi – mais d’un appel à la modération.

Horace et la juste mesure

Est modus in rebus

L'équilibre à venir : l'équinoxe, le sablier et le temps restant

Horace écrivait : « En toute chose il y a une juste mesure, et quiconque la transgresse, d’une manière ou d’une autre, est perdu. » L’équinoxe ne célèbre ni la lumière ni l’obscurité : il célèbre l’équilibre entre les deux, ce rare moment où les contraires, pour une seule nuit, cessent de s’affronter. N’est-ce pas là, en fin de compte, le travail que tout véritable cheminement intérieur tente de refaire sans cesse, avec un succès mitigé, avec ses mauvais jours, avec ses rechutes ?

Composer les contraires. Trouver, entre la matière et l’esprit, entre ce que vous avez été et ce que vous pouvez encore devenir, ce point d’équilibre que la plupart appellent sagesse et que d’autres, plus modestement, appellent simplement perfectionnement personnel. Il ne s’agit pas d’un objectif qui puisse être atteint une fois pour toutes, et quiconque promet des raccourcis dans ce domaine, il faut le dire avec toute la franchise que mérite le sujet, ne fait que vendre du vent déguisé en révélation.

Un héritage à reconquérir grain par grain

Nous terminons avec plaisir par un proverbe napolitain, qui vaut plus que bien des traités :

Le temps est un maître sévère, mais celui qui sait vivre ne perd jamais la vie.

Le temps est un maître cruel, mais ceux qui savent vivre avec lui ne le gaspillent jamais. Il convient d’ajouter, au passage, et avec cette pointe d’ironie que mérite toute vérité sérieuse : le temps ne pardonne pas aux paresseux, mais se montre extraordinairement généreux envers ceux qui, même lentement, continuent d’avancer. Le sablier continue de tourner. L’équinoxe nous rappelle que chaque nuit qui tombe porte en elle, en germe, l’aube suivante. Et, s’il est vrai, comme l’écrivait Goethe, initié à la loge Amalia de Weimar, dans des vers qui méritent d’être portés, cousus sous chaque intention, que…

Ce que vous avez hérité de vos pères, reconquérez-le, pour le posséder véritablement.

Ainsi, même le temps qui reste n’est pas un résidu à passer avec résignation, mais un héritage à gagner chaque jour, grain par grain, comme nous l’enseigne le sablier d’où tout a commencé ce soir.

Nosce te ipsum.

Que l’ombre grandissante ne vous effraie pas : c’est simplement l’espace où votre propre petite lumière, enfin, peut mieux briller.

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