Vous ne verrez plus jamais la Franc-maçonnerie comme avant. Avec le recul humoristique, il y a une perception qui vient de la conversion du regard. Dans l’univers trépidant de la création textuelle, une mission audacieuse se profile : réécrire mon Dictionnaire vagabond en Franc-maçonnerie avec espièglerie. Comme l’écrit André Saldinari dans sa préface : « l’humour n’est pas un simple ornement, mais un levier subtil qui soulève le lecteur au-dessus des sentiers battus. Ce Guide n’est pas un manuel figé ni un lexique compassé, mais un abécédaire vivant où chaque entrée, de A à Z, devient prétexte à l’exploration, à la pirouette de pensée, à la digression joyeuse. »
Il ne s’agit pas simplement de reformuler, il s’agit de métamorphoser chaque phrase avec humour, tout en respectant des contraintes de sens déjà sédimenté. Les références, elles, restent intactes, car on ne touche pas aux ornements du texte.
L’humour agit comme un levier subtil qui décolle les esprits des sentiers battus, offrant une distance salutaire face à un texte ou une situation. En provoquant un rire ou un sourire, il crée un espace où l’on peut observer sans être englué dans l’émotion brute. Cette distanciation, à la manière d’un zoom arrière théâtral, permet de voir au-delà des détails immédiats, révélant des perspectives inédites. Par exemple, en raillant un dogme ou une convention, l’humour ouvre une brèche pour questionner des vérités établies, comme un oiseau qui s’élève pour survoler un paysage complexe. Des études en psychologie sur le soulagement cognitif montrent que l’humour réduit le stress et favorise une pensée latérale, élargissant ainsi le champ de vision. Appliqué à un texte, cela invite à explorer ses sous-entendus avec légèreté, rendant l’analyse plus fluide et créative.
Imaginez-moi, un oiseau philosophe perché sur la branche tordue de la pensée, essayant de décrypter les symboles avec un bec maladroit mais enthousiaste. Moi, un oiseau ? Mais je n’ai pas d’ailes. Pas de panique, tes ailes, ce sont des mots. Parle, décolle, traverse l’espace et le temps comme un avion de chasse littéraire. Brise les chaînes d’une histoire qui te colle comme une vieille chaussette mouillée, qui n’a aucun droit de te tirer vers le bas. Fais exploser l’horizon comme un feu d’artifice déjanté. Retrouve cet instant magique où, dans un décor inconnu, les choses se déguisent en surprises loufoques[1]
Mon bouquin atterrit chez vous avec un titre qui clame haut et fort son ambition : un Dictionnaire malicieuxdu vocabulaire maçonnique. Anatole France, avec son sourire en coin, disait qu’un dictionnaire, c’est l’univers rangé par ordre alphabétique. Moi, je ne vise pas l’ogresse encyclopédique qui se prend pour le miroir du monde – non, merci, je laisse ça aux géants. La quête de tout savoir est une illusion,une sympholepsie, un rêve d’Icare qui finit mal. Mon artisanat, limité par mon petit cerveau (taille XS de chapeau), n’embrasse pas la démesure d’un monde trop grand. Les savoirs butent toujours sur des murs, et ce qui reste dehors danse dans une opacité mystérieuse. Pourtant, je m’amuse à éclaircir un peu ce brouillard, tout en sachant que les vrais trésors – émotions, plaisirs, désirs, affinités secrètes, l’énigme de la vie et de la mort, les zigzags de l’irrationnel – restent hors de portée.
Le chercheur, c’est moi, une aventurière qui fouille l’inconnu pour dénicher des clairières de sens, histoire de vivre en paix avec les autres, y compris avec mon propre miroir.
Un dictionnaire, c’est un répertoire de façons de communiquer. Mais quoi dire ? Pourquoi pas un fictionnaire pour les rêves délirants, un sricptionnaire pour les écritures tordues, un passionnaire pour les mots d’amour, un biblionnaire pour la Bible, ou un Fraternictionnaire pour chanter la fraternité maçonnique ? Alain Rey, le roi des mots, lançait : « Le dictionnaire est un observatoire, pas un conservatoire. Une langue vit si elle pulse avec la société. » Mon ouvrage ? Un observatoire hilare de la pensée maçonnique, un télescope pointé sur les étoiles bizarres des Loges.
On peut appeler ça un dictionnaire grâce à son découpage alphabétique – un saucissonnage qui rend la lecture confortable pour la recherche, sans sacrifier la profondeur ni la vue d’ensemble. Chaque morceau est un texte sous une entrée, un bout d’expérience ou une pirouette de pensée. À la manière de Socrate, amoureux des «divisions et rassemblements» pour parler et penser (legein te kai phronein), je vous sers des fragments qui semblent seuls mais qui s’entrelacent en secret.
Chaque mot vibre d’une vie, d’une plongée dans l’histoire de la Franc-maçonnerie, ses symboles farfelus, ses mythes rocambolesques, et ce besoin urgent de décoder l’initiation à coups de mots et d’écoute mutuelle.
Ce Dictionnaire/Guide veut vous aider à saisir le rituel, ce trésor traditionnel et pourtant ultra-moderne des temples. Pas une littérature de myope, comme disaient les frères Goncourt, mais un spicilège où des livres et expériences dansent ensemble – il suffit de les en extraire.
Le décodage n’est pas un simple lexique : interpréter un mot, c’est glisser une vision du monde, respecter sa polysémique car il y a un sens unique pour chacun [Henri Medioni, Symbolisme et doctrine, La Chaîne d’union, n° 6/7, 1998].
J’ai laissé mon esprit vagabonder, ou plutôt explorer les marges de la pensée maçonnique avec un plaisir évident. Pas de purisme coincé ici : j’ai flirté avec toutes les connaissances connexes, même celles qu’un maçon rigoriste snoberait, pour ouvrir des voies0 inattendues vers la Connaissance. Avec 1000 référents – symboles, rituels, gestes, outils, mythes, philosophies – enrichis par des clins d’œil au christianisme, à l’alchimie, à la gnose, à la kabbale, à l’Égypte ancienne, au compagnonnage et à la chevalerie, j’ai cherché des lueurs de Tradition. Leur complexité m’a poussé à explorer leurs liens matriciels et leur tendance irrésistible à se rapprocher.
Mon vagabondage s’attarde sur des mots clés : temple, initiation, liberté, les outils du franc-maçon, les rituels, les cérémonies, la gestuelle, et même les légendes autour de l’assassinat d’Hiram. Jacques Fontaine résume : «Chez nous, les arcanes se dévoilent en douceur, du premier au dernier degré, avec fanfare à chaque réception : officiers, lieu, temps, mots sacrés, marches, voyages, épreuves, circumambulation, tableau de loge, signes, batteries, prises de parole, nombres, âge, attouchements, couleurs, lumières, colonnes, outils, formes géométriques…»
Entre les symboles qui dansent et les signifiants qui errent, ces aventures de bord sont l’essence du langage maçonnique. Chaque parole échappe au code, revendiquant une liberté totale de jongler avec les symboles.
Mes pensées, je les attrape comme un acrobate un peu fou, les faisait tournoyer, pirouetter, valser en tous sens avec une malice de chat jouant avec une pelote de laine. Je les secoue, les tords, les retourne comme des crêpes dans une poêle trop chaude, avec un sourire en coin de chef cuisinier des concepts.
Je m’amuse à multiplier les expériences, tel un savant fou dans son laboratoire d’idées : un coup d’œil sous un angle, puis un autre, une pirouette, une variation, une métamorphose. Je voudrais que rien n’échappe à mon esprit taquin ! Je traque les correspondances, les analogies, les homologies, comme un détective des similitudes armé d’une loupe ; jouant à l’apprenti sorcier des permutations.
En somme, je soumets ces objets de pensée à un véritable marathon de torture conceptuelle, un rodéo d’idées sans fin, avec l’enthousiasme d’une gamine démontant un jouet pour voir comment ça marche, les poussant dans leurs derniers retranchements, les épuisant jusqu’à ce que le champ des possibles rende l’âme». Mais, cet ouvrage invite surtout le lecteur à un vagabondage délirant. La forme ? Un dictionnaire, certes, mais avec un style malicieux. Un domaine ? La pensée maçonnique, sans prétention d’exhaustivité – avouons-le, ce serait impossible.
Aucun symbole n’est exclusivement maçonnique : c’est le corpus entier, ce génie du XVIIIe siècle à mélanger traditions – des Anciens Devoirs aux Hauts Grades – qui l’est. Avec Martinès de Pasqually et Louis-Claude de Saint-Martin, la symbolique devient une étude à part entière.
Vos renvois mentaux, vos petits cailloux blancs, mènent à un cheminement exponentiel, où chaque idée se réinvente. Chacun, selon ses racines, sa politique, sa foi ou son absence de foi, peut tisser sa propre interprétation. Ce Dictionnaire malicieux tend une main aux novices comme aux anciens, offrant une nourriture intellectuelle et spirituelle sur mesure. Comme le bas-relief de la Philosophia Perennis à Notre-Dame – un livre ouvert, un fermé – la vraie connaissance naît d’un travail intime.
Instruire les apprenants demande un bagage léger mais profond.
En utilisant un langage moderne et conversationnel et des analogies accessibles (par exemple, comparer le catéchisme à un «QCM » ou à un «oral d’exam »), mon nouveau texte abat les barrières qui pourraient intimider les lecteurs non familiers avec la terminologie maçonnique. Cette inclusivité élargit son attrait, en faisant une excellente introduction pour ceux qui découvrent la Franc-maçonnerie tout en offrant des idées précieuses aux initiés. Le langage contemporain et les références (par exemple, «best-seller maçonnique », « pense-bête initiatique » ou les termes de franglais ) alignent le texte sur les styles de communication modernes, le rendant pertinent pour un public plus jeune ou habitué aux contenus numériques et informels. Cette actualité garantit que le sujet semble frais et actuel, contrairement au ton plus traditionnel.
Mais je n’ai pas épargné le cherchant en lui offrant plus de 1600 références avec lesquelles il pourra prolonger sa quête de sens. L’initiation offre un référentiel symbolique, non figé, une invitation à explorer. L’apprentissage ouvre une perspective infinie, chaque décor ou geste cachant des richesses. Ce langage, ardu à construire, précieux à préserver, mesure son progrès par familiarité avec les mots, les rituels, le temple.
L’usage de l’interpellation et des questions dans cet ouvrage veut créer un sentiment de dialogue, faisant sentir aux lecteurs qu’ils participent au récit ; cette qualité interactive favorise une connexion personnelle avec eux, les incitant à réfléchir au contenu et à son lien avec leur propre curiosité ou expérience.
Les mots atomes de ce vagabondage souriant, tissent un dialogue inachevé par la liberté du lecteur tout comme Le Dictionnaire vagabond en Franc-maçonnerie qui lui a servi de base.
Je mesure que le ton informel et les touches humoristiques pourraient ne pas plaire aux lecteurs recherchant un traitement strictement académique ou traditionnel du sujet. Certains puristes maçonniques pourraient même trouver le langage ludique trop familier ou irrévérencieux pour un sujet ancré dans des usages et des rituels solennels. Marcel Proust écrivait dans à la Recherche du Temps Perdu : « Le seul véritable voyage, ce ne serait pas d’aller vers de nouveaux paysages, mais d’avoir d’autres yeux. »
Alors, face à l’Orient, regardons, libres, fraternels, curieux, et pourquoi pas malicieux.
Le Dictionnaire malicieux du vocabulaire maçonnique, préface d’André Saldinari, parution le 30 avril en précommandeici
[1] Inspiré de Khalil Gibran : « la pensée est un oiseau de l’espace qui peut sans doute déployer ses ailes dans une cage de mots mais qui ne peut y voler »), Marc-Alain Ouaknin, Mystères de la Kabbale, éd. Assouline, 2003
Texte partagé par Albert Leblanc – Eques a violis – Loge Emanescence
Avant de parler de la chambre de préparation, il me paraît utile de rappeler très succinctement ce qu’est le RER[1].
C’est un rite, un régime, et une doctrine ; Le rite c’est l’ensemble des règles qui régissent le déroulement d’une cérémonie. (Par exemple le rite du grade d’apprenti) Le régime c’est le mode de fonctionnement d’une organisation : pour nous c’est, pour l’essentiel, le code des loges réunies et rectifiées. Les obédiences y ajoutent les dispositions de leur règlement général ; La doctrine : au RER il s’agit du christianisme – c’est dit dès le début dans la chambre de préparation – rappelé dans toutes les cérémonies (Évangile de Jean) et répertorié dans la règle maçonnique à l’usage des loges réunies et rectifiées, et enfin du Martinezisme qui fait de la réintégration la clef de voûte du rectifié ;
Doté d’une doctrine, le RER n’est pas réductible au fameux « tout est symbole » ; même si la plupart des symboles classiques de la maçonnerie sont bien présents, ils ont, ici, le caractère de « voile ».
Cette doctrine est un enseignement ésotérique offrant une explication sur l’origine du monde matériel, la nature de l’homme et sa destination finale.
Venons-en maintenant à la chambre de préparation. C’est un dispositif qui a l’apparence du cabinet de réflexion des autres rites mais qui en réalité est très différent ; Tout d’abord la préparation n’est pas spécifique au premier grade ; à chaque passage au grade supérieur il est prévu un passage en chambre de préparation.
Ensuite la préparation ne vise pas à la destruction symbolique du profane – avec notamment la rédaction d’un testament comme au rite français qui sera brûlé en séance – mais consiste à prendre appui sur les connaissances chrétiennes de l’impétrant et l’amener à les approfondir ; En ce sens le RER dès le premier grade fonctionne à la manière d’un atelier de perfection.
Et enfin, l’impétrant n’est jamais livré à lui-même. Il écoutera les recommandations d’un frère « préparateur », il suivra les directives d’un autre frère dit « introducteur », il aura les visites bienveillantes de son parrain et du proposant et enfin un « servant » est à sa disposition pour les choses matérielles.
Le symbolisme du VITRIOL[2] (Visita Interiora Terrae, Rectificando Invenies Occultum Lapidem) n’a pas sa place[3] dans le RER.
La forme de cette chambre
La chambre de préparation n ‘est pas une caverne, un local exigu, un lieu d’épreuve. C’est tout simplement une pièce de la maison de loge suffisamment éloignée de la salle d’assemblée, des passages et surtout de la loge (les sœurs et les frères) Sa forme est bien précisée dans le rituel :
Je cite : « On choisira pour la chambre de préparation une pièce à cheminée ou à poêle pour défendre le candidat du froid en hiver ; et, afin qu’il ne soit point exposé à y être distrait, ou à entendre des choses qu’il doit ignorer, cette chambre sera aussi éloignée que le local le permettra des salles d’assemblée, des passages, et surtout de la Loge. Le Frère ou la Sœur Proposant aura pris soin même d’y placer un Servant pour empêcher qu’on fasse le moindre bruit dans les environs, et pour avertir ceux qui viendraient auprès que le candidat y est renfermé. Les fenêtres en seront fermées. Elle sera éclairée seulement par une lampe, posée ou suspendue sur une table. »
C ‘est donc un local sans aucune valeur symbolique. C’est une pièce de la maison de loge, destinée à la retraite et à la préparation. Cette séquence de la préparation, préalable à la cérémonie de réception est assurée par 4 membres de la loge (encore une différence majeure avec la solitude du cabinet de réflexion). Il s’agit du proposant (ou parrain), du servant, du préparateur et enfin de l’introducteur ;
Notons la présence d’un frère servant (selon le code des loges réunies et rectifiées – 1778/1779 – les Frères servants, ou gardes de la Loge ne seront reçus qu’aux grades d’apprentis et de compagnons. Cependant chaque Loge pourra recevoir, en cas de besoin, au grade de Maître l’un des Frères servants, s’il est libre, domicilié et d’un état convenable, après l’avoir longtemps et rigoureusement éprouvé. Évidemment cette disposition n’a plus cours de nos jours, la république est passée par là, et la mission du servant est dévolue de nos jours à un jeune maître ou à un compagnon)
On peut ajouter le maître des cérémonies pour ce qui concerne la mise en place des différents objets à disposer dans la chambre de préparation.
Quels sont ces objets ? :
Tout d’abord une lampe devant deux tableaux mis en recouvrement l’un sur l’autre contre le mur; sur le premier sera écrit un texte en lettres d’or ou de couleur jaune, sur un fond noir, que je citerai plus tard et sur l’autre, aussi sur un fond noir, seront en couleur d’argent une tête de mort sur deux os en sautoir et des inscriptions. Ces deux tableaux, exactement de même grandeur, seront appliqués et retenus l’un sur l’autre par un crochet, de manière que le Préparateur puisse facilement enlever le premier lorsqu’il devra le faire ; ils seront aussi couverts d’un carton ou d’un rideau que le Proposant devra écarter avant de laisser le candidat à lui-même dans la chambre de préparation. On aura soin d’ailleurs qu’il ne s’y trouve aucune tapisserie ou tableau contenant des objets étrangers à la cérémonie. On placera sur la table : La Bible, contenant l’Ancien et le Nouveau Testament, Une écritoire, du papier et des plumes, une sonnette, un tableau où seront les trois questions préparatoires d’ordre, telles qu’elles se trouvent ci-après, Un linge fin disposé convenablement pour bander les yeux du candidat lorsqu’il en sera temps.
Une boite fermant à clé pour y renfermer ses métaux et bijoux, Un vase plein d’eau et une serviette. Un carton placé sur la table indiquera ce qui suit :
« Si vous désirez[4] sincèrement d’être dirigé et éclairé par le secours de l’Ordre dans lequel vous demandez d’être admis, descendez en ce moment en vous-même, et par les questions qu’il vous présente dans cette retraite, sachez apprécier le travail que vous avez à faire. »
Première question : Quelle est votre croyance sur l’existence d’un Dieu créateur et principe unique de toute chose ; sur la Providence et sur l’immortalité de l’âme humaine[5]; et que pensez-vous de la religion chrétienne ?
Deuxième question : Quelle idée vous êtes-vous formée de la vertu considérée dans ses rapports avec Dieu et avec la religion, avec vous-même et avec vos semblables ?
Troisième question : Quelle est votre opinion sur les vrais besoins des hommes, et en quoi croyez-vous que vous puissiez leur être le plus utile ?
Ces trois questions posent le cadre général du RER : Le dieu chrétien et l’âme immortelle, la vertu tramée avec dieu, soi-même et le prochain, et enfin comment être vraiment utile à l’humanité.
Le proposant, avant de rejoindre la loge, dit ceci : en découvrant le premier tableau
« Dans la solitude où vous êtes, méditez sérieusement sur ces objets, si vous voulez sincèrement connaître ce qui est vrai et pratiquer ce qui est bon et juste. On vous y laissera le temps nécessaire, sachez en profiter. Quoique vous soyez environné des ombres de la mort, ne craignez rien, puisqu’il vous reste encore un rayon de lumière. Méditez donc sur ces trois points essentiels pour vous mettre en état d’y répondre un jour d’une manière satisfaisante, si vous ne le pouvez dans cet instant même. Vos progrès dépendront toujours de votre constance dans la route pénible et salutaire que vous allez entreprendre.
Le proposant quitte la pièce, après avoir découvert la tête de mort, et ferme la pièce à clef. Il reviendra plus tard, avec l’introducteur une fois la mission du préparateur accomplie ;
Mission du préparateur :
S’assurer que le proposé est là de son plein gré. Écouter avec bienveillance ses réponses aux 3 questions d’ordre. Obtenir un témoignage certain de sa croyance. Donner des éléments sur la véritable franc maçonnerie (Il convient de préciser que le système rectifié originel ne prévoyait pas d’enquête (comme les obédiences le prescrivent) sur le profane ce qui explique le rôle majeur du groupe proposant/parrain préparateur et les nécessaires vérifications opérées par ce dernier)
Le préparateur ensuite se rend devant l’assemblée pour faire son rapport. C’est bien lui qui valide ou pas l’admission du profane dans l’ordre maçonnique. Le rituel dispose « Le Vénérable maître choisit un f :. ou une s :. les plus instruits sur l’ordre maçonnique, et qui puisse connaître l’importance de cet emploi »
Même si la capacité de vérification des qualités du candidat est de nos jours tempérée par les enquêtes et le vote de la loge, le rôle du préparateur demeure majeur et constitue l’ultime et décisive garantie quant à la détermination des qualités, susceptibles d’être compatibles avec la maçonnerie rectifiée, du futur apprenti ;
Pour illustrer ce propos, notons que durant la première phase, lors de leur présence dans la chambre de préparation, le préparateur est en habit de ville ainsi que le proposant, et c’est seulement après sa « caution » que l’introducteur et le proposant, à la demande du VM, vont rejoindre l’impétrant en tenue maçonnique ;’est à ce moment-là que le VM déclare le proposant parrain de l’impétrant. Ceci constitue une première marque de confiance de la loge envers le candidat.
L’introducteur :
C’est lui qui va « dépouiller » le profane de ses métaux et le mettre en condition afin de le conduire dans la loge. L’introducteur reçoit des mains du candidat son épée et son chapeau et les remet au frère proposant, qui va les porter sur le champ dans la loge, au Vénérable Maître et revient de suite rejoindre le frère introducteur dans la chambre de préparation.
Pendant cet intervalle, le frère introducteur invite le candidat à se dépouiller lui-même de tous ses métaux et bijoux, soit monnaies, boucles, boutons, montre, bagues, etc… Il en reçoit le dépôt dans une boite fermant à clé destinée à cet usage. Alors, il lui fait ôter une jarretière, (le rite date de 1802 !) découvrir le genou droit, mettre le soulier gauche en pantoufle, quitter ses vêtements, sortir le bras gauche hors de la chemise et découvrir la poitrine de ce côté jusqu’au-dessous du cœur. Le candidat sera aidé dans ce dépouillement par le frère proposant.
Puis, le frère introducteur met le bandeau sur les yeux du candidat, et en le mettant il dit d’une voix ferme : « Que celui, qui jouissant de la lumière, refuse de la prendre pour guide, soit éprouvé par les ténèbres. Votre guide marche dans la lumière et ne peut vous égarer. »
Alors, il le fait sortir de la chambre de préparation, le tenant par la main et le conduit vers la porte du local de l’assemblée. Et c’est ainsi que la séquence de la chambre de préparation s’arrête, de même que cet exposé, pour laisser la place à la phase de l’introduction en loge pour la réception au grade d’apprenti.
En conclusion
Les rituels de préparation et de réception du rite écossais rectifié ne forment qu’un. Il n ‘y a pas de mort suivie d’une nouvelle naissance comme dans la plupart des rites. Pas de solitude, mais un accompagnement bienveillant, qui est en soi l’une des marques du christianisme.
Dès le début l’impétrant bénéficie de l’amour du prochain. Il est bien préparé pour être reçu au grade d’apprenti. Il en sera de même pour les réceptions des cinq grades suivants.
[1]RER est un acronyme qui désigne soit le rite rectifié soit le régime rectifié, soit les deux à la fois.
[2]« Visite l’intérieur de la terre et en rectifiant tu trouveras la pierre cachée ».
[3]Stricto sensu, non. Mais on peut également considérer que la compréhension de la matière (la terre) permet de voir le chemin de la rectification.
[4]Notons qu’il s’agit de trouver une direction et la lumière. Le vrai désir s’exprime avec autrui (le secours de l’ordre) la solitude n’est pas de mise. Ici pas de « vitriol » solitaire. La descente en soi même n’est possible qu’avec ses sœurs et frères.
[5]Il est remarquable que, dès la chambre de préparation, l’impétrant est informé du point central de la doctrine rectifiée, à savoir l’immortalité de l’âme émanée telle que l’explicite la règle maçonnique à l’usage des loges réunies et rectifiées :
ARTICLE II. Immortalité de l’âme
I Homme ! Roi du monde ! Chef-d’œuvre de la création lorsque Dieu l’anima de son souffle ! médite ta sublime destination. Tout ce qui végète autour de toi, et n’a qu’une vie animale, périt avec le temps, et est soumis à son empire : ton âme immortelle seule, émanée du sein de la Divinité, survit aux choses matérielles et ne périra point. Voilà ton vrai titre de noblesse ; sens vivement ton bonheur, mais sans orgueil : il perdit ta race et te replongerait dans l’abîme. Être dégradé ! malgré ta grandeur primitive et relative, qu’es-tu devant l’Éternel ? Adore-le dans la poussière et sépare avec soin ce principe céleste et indestructible des alliages étrangers ; cultive ton âme immortelle et perfectible, et rends-la susceptible d’être réunie à la source pure du bien, lorsqu’elle sera dégagée des vapeurs grossières de la matière. C’est ainsi que tu seras libre au milieu des fers, heureux au sein même du malheur, inébranlable au plus fort des orages et que tu mourras sans frayeur.
II Maçon ! si jamais tu pouvais douter de la nature immortelle de ton âme, et de ta haute destination, l’initiation serait sans fruit pour toi ; tu cesserais d’être le fils adoptif de la sagesse, et tu serais confondu dans la foule des êtres matériels et profanes, qui tâtonnent dans les ténèbres.
Selon Jean-Marc Vivenza cette information serait plus explicite. Dans son ouvrage « La doctrine initiatique du régime écossais rectifié en dix leçons essentielles », page 50, le préparateur dit à l’impétrant : « … votre âme immortelle est par conséquent de la même nature de cet Être immortel son Créateur… ». Vivenza tire cette affirmation d’un rituel que l’auteur de ces lignes n’a pas identifié. Cela étant, cette assertion ne fait que confirmer les informations doctrinales données au profane en chambre de préparation.
Est un rituel « un système de communication symbolique culturellement construit. Il se compose de séquences structurées et ordonnées de mots et d’actions, qui s’expriment souvent dans le multimédia et dont le contenu et la composition sont plus ou moins caractérisés par la formalité (caractère d’une convention), la stéréotypie (adhésion rigide à une forme), la condensation (fusion d’éléments différents) et la redondance (répétition) ».
« Le rituel serait doté d’un pouvoir transformant fondamentalement car l’acception d’un système partagé collectivement modèlerait la sensibilité de l’individu et son rapport au monde. » (Selon les mots de l’anthropologue thaïlandais Stanley Jeyaraja Tambiah, p. 33). C’est dire qu’un rituel est un ensemble structuré et codifié de gestes, de paroles, de déplacements, d’attitudes et parfois d’objets, qui se déroule selon un ordre précis et répété. Il se distingue d’une simple habitude par sa dimension symbolique forte et par le fait qu’il crée une rupture avec le quotidien : il ouvre un temps et un espace particuliers, chargés de sens.
On le définit ainsi comme une pratique répétée, formelle, porteuse de symboles, qui permet de marquer des transitions (naissance, mariage, deuil…), de renforcer les liens sociaux, d’exprimer des croyances ou de transformer intérieurement les participants. Que ce soit une messe, un mariage civil, un sacrifice traditionnel ou même certains rituels personnels très encadrés, le rituel organise l’expérience humaine en lui donnant une forme et une signification collectives ou individuelles.
Qu’est-ce qui rend le rituel maçonnique particulier ?
Le rituel maçonnique partage bien sûr des traits communs avec d’autres rituels (codification, symbolisme, répétition, caractère performatif, c’est-à-dire qui réalise une action en l’énonçant, mais il se distingue par plusieurs aspects très spécifiques : Il est initiatique avant tout. Les cérémonies d’initiation et de passage de grade (Apprenti → Compagnon → Maître) sont conçues comme des expériences symboliques de mort et de renaissance, pas comme de simples intronisations.
Il n’impose aucune croyance particulière. Même s’il y a invocation du GADLU et un Volume de la Loi Sacrée (généralement la Bible, mais pas exclusivement), le franc-maçon reste libre de ses convictions philosophiques ou religieuses. Il utilise massivement la symbolique opérative. Équerre, compas, maillet, ciseau, pierre brute / pierre taillée, temple, colonnes, etc, : tout renvoie au travail de construction prise ici non plus au sens de construction d’un édifice, fut-il sacré, mais bien de construction de soi.
Le rituel est performant moralement et spirituellement
Il est surtout théâtral. Il n’est pas seulement prononcé, il est joué (marches, batteries, signes, mots sacrés, changements de lumière). La mémorisation et la qualité de l’exécution comptent énormément. Il sépare très fortement le profane et le sacré. Ouverture / fermeture des travaux, cabinet de réflexion, change d’habit, parcours symbolique… tout marque la sortie du monde profane.
Il existe une grande diversité de rites : une cinquantaine de rites sont identifiés historiquement (Rite Écossais Ancien et Accepté, Rite Français, Rite d’York, Rite Émulation, Rite Rectifié…). Chacun a sa tonalité, son style et ses enseignements propres, même si les trois grades symboliques (Apprenti, Compagnon, Maître) restent le socle commun dans la plupart des systèmes. Le rite, ici, désigne l’ensemble des règles et pratiques qui structurent un cérémonial, possédant une dimension spirituelle et immatérielle. Le rituel est la mise en œuvre concrète de ce rite, et inclut la description des gestes, paroles et attitudes codifiés.
Outre le rituel de l’initiation, ceux de l’ouverture des travaux et de la fermeture des travaux de la loge apparaissent très importants. Ils se déroulent de manière immuable, à travers un texte figé lu comme un jeu de questions et réponses entre le Vénérable, le premier et le second surveillants, lesquels usent chacun de leur maillet, et dont les coups ponctuent gestes et acclamations.
Apparition et disparition progressives de la lumière constituent la toile de fond de l’ouverture et de la fermeture des travaux. À l’ouverture des travaux, la rupture avec le monde profane est consommée. Les Maçons se situent dans un autre espace (les dimensions de la loge, dit le rituel, sont celles du cosmos) et dans un autre temps dont les limites varient en fonction des degrés. En loge bleue, du premier au troisième degré, cet espace de temps est de midi à minuit.
D’autres rituels émaillent la vie de la loge : rituels de table (banquet d’ordre) ; rituels des solstices d’été et d’hiver, centrés sur la symbolique de la lumière ; tenues funèbres en souvenir des frères et sœurs disparus ; cérémonies de reconnaissance conjugale entre époux ; cérémonies d’adoption des enfants de maçons et puis, moins fréquentes ; les tenues blanches, ouvertes aux « profanes ».
Au XVIIe siècle, les rituels maçonniques, beaucoup plus simples que ceux du siècle suivant, n’étaient pas censés être écrits et n’étaient jamais imprimés. Ces rituels anciens ne sont plus connus de nos jours que grâce à un très petit nombre de notes manuscrites ayant échappé à la règle et au temps, ainsi que par quelques anciennes divulgations. L’étude de ces documents montre que les rituels évoluèrent assez considérablement au fil du temps.
Au XVIIIe siècle, en Grande Bretagne, après la réorganisation des pratiques consécutives à la fondation des premières Grandes Loges, les Ancients et les Moderns pratiquent de nouveau des rituels assez similaires, qui ne se distinguent que par un assez petit nombre de points remarquables, tels que la place de certains éléments symboliques, la manière de transmettre les mots de passe, ou une référence plus ou moins importante à la religion chrétienne.
Les rituels accompagnent les différents degrés ou grades de la franc-maçonnerie, chacun représentant une étape de connaissance et de découverte de soi.
L’Initiation maçonnique
La réception d’un Apprenti marque le commencement d’un voyage intérieur vers la Lumière. Ce rituel, pilier de la franc-maçonnerie spéculative, n’est point une simple cérémonie extérieure. C’est à la vérité une mort symbolique suivie d’une renaissance spirituelle.
L’Apprenti, encore profane, est conduit des ténèbres de l’ignorance vers les premières lueurs de la Connaissance, sous l’égide du Grand Architecte de l’Univers. La lumière incarne un idéal de sagesse, de connaissance et d’éveil spirituel, tout en étant l’expression d’un principe divin, transcendé par l’initiation.
Fidèle à ses origines opératives, la franc-maçonnerie puise dans les mystères antiques : l’Égypte, où la mort d’Osiris préfigure la résurrection, la Grèce, avec les mystères d’Éleusis initiant à la vie éternelle, mais aussi les guildes médiévales des tailleurs de pierre, où l’apprenti jurait fidélité à son art. Ainsi, l’initiation maçonnique constitue l’un des moments les plus denses et les plus mystérieux de l’expérience maçonnique. Elle demeure la porte par laquelle s’ouvre l’ensemble du chemin initiatique.
L’initiation maçonnique marque donc l’entrée dans un chemin où le symbole devient un langage et la réflexion une méthode de transformation profonde. Derrière les gestes du rituel se déploie une véritable pédagogie de la conscience, invitant l’homme ou la femme à travailler sur lui-même afin de participer à une œuvre autrement plus importante, la participation à la construction tant intérieure qu’extérieure, tant de soi-même que de la société tout entière.
La lumière est à comprendre ici au sens symbolique, marquant l’avènement d’une conscience nouvelle qui s’ouvre sur la Vérité, bien-delà des apparences. Au-delà de la forme rituelle de la réception commence en réalité une véritable pédagogie de cette transformation, fondée sur le langage du symbole, la lenteur de la réflexion mais aussi l’expérience fraternelle de la Loge.
Certains rites, tels le Rite Écossais Ancien et Accepté, comportent des hauts grades supplémentaires, mais les trois premiers degrés restent universels et fondamentaux.
Les degrés au-delà de la maîtrise ou « side degrees »
Il n’existe pas en franc-maçonnerie de grade supérieur au troisième degré, celui de maître maçon. Un des principes fondamentaux de la « régularité maçonnique » est que tous les maîtres maçons sont placés sur un pied d’égalité, sans considération de position sociale ou d’appartenance à d’autres degrés maçonniques. C’est pourquoi les degrés d’un numéro supérieur au troisième doivent être considérés comme des degrés « latéraux » (side degrees des anglo-saxons), grades d’instruction ou de perfectionnement, et non pas comme des grades « supérieurs », c’est-à-dire impliquant un pouvoir particulier dont pourrait se prévaloir un maître maçon pour se prétendre au-dessus des autres.
Il semble nécessaire de rappeler ici que le Rite Écossais Ancien et Accepté est le rite le plus pratiqué dans le monde. À la fin du XVIIe siècle, quand les Îles anglaises étaient dans le chaos et déchirées par les conflits, plusieurs Écossais ont fui en France où ils ont repris leurs titres maçonniques. En 1732, la première Loge Écossaise « Scottish Lodge » fut établie à Bordeaux, un des centres maçonniques les plus anciens et les plus influents en France. On sait qu’il y avait déjà en 1735 des Loges de « Scotch Masons » (Maçons Écossais) de l’autre côté de la Manche.
Mais le rite évolue et prendra la forme que nous lui connaissons le 24 Juin 1801 à Charleston aux États-Unis sous l’impulsion des frères John Mitchell et Frédéric Dalcho, sur la base des Grandes Constitutions de 1786, attribuées à Frédéric II de Prusse.
Le rite ne comporte à l’origine que des hauts grades maçonniques. Il est composé actuellement de 33 degrés et il est le plus souvent pratiqué dans le cadre de deux organismes complémentaires et distincts : une obédience maçonnique qui fédère des loges des trois premiers grades de la Franc-maçonnerie et une « juridiction » des hauts grades maçonniques dirigée par un Suprême Conseil, qui regroupe les ateliers du 4e au 33e degré. C’est le cas de la Grande Loge de France et du Suprême Conseil de France.
Étienne Morin, négociant français qui avait été reçu dans la franc-maçonnerie des hauts grades depuis 1744, fonda une « Loge écossaise » au Cap Français, au nord de la colonie de Saint-Domingue. Dix-sept ans plus tard, le 27 août 1761, à Paris, Étienne Morin reçut une patente signée des officiers de la Grande Loge le nommant « Grand Inspecteur pour toutes les parties du Monde ». Morin pratiquait le « Rite du royal secret » en 25 degrés pratiqué à Paris par le « Conseil des Empereurs d’Orient et d’Occident » dont le plus haut se nommait « Sublime Prince du Royal Secret ». Il retourne à Saint Domingue en 1762 ou 1763 et, grâce à sa patente, constitue progressivement des loges de tous grades à travers les Antilles et l’Amérique du Nord, en particulier en 1770 un « Grand Chapitre » de son rite à Kingston en Jamaïque. Il meurt en 1771 et laissa un Hollandais naturalisé anglais, Henry Andrew Francken, qui avait travaillé donc en étroite collaboration avec lui et avait été nommé Député Grand Inspecteur Général, poursuivre sa tâche.
Francken rédige un manuscrit contenant les rituels du 15e au 25e degré puis au moins deux autres manuscrits, le premier en 1783 et le second vers 1786, qui contiennent tous les degrés du 4e au 25e. Une loge « Parfaits d’Écosse » fut créée le 12 avril 1764 à la Nouvelle Orléans. Ce fut le premier atelier de hauts grades sur le continent nord-américain. Francken s’installe à New York en 1767 où il reçoit une patente, datée du 26 décembre 1767, pour la formation d’une loge de Perfection à Albany, lui permettant de conférer les degrés de perfection (du 4e au 14e) pour la première fois dans les treize colonies britanniques.
Finalement, le Rite écossais ancien et accepté ne fut constitué qu’avec la fondation du premier Suprême Conseil, le Suprême Conseil de la Juridiction Sud à Charleston, en mai 1801, sous l’impulsion de John Mitchell et Frederic Dalcho. C’est avec des patentes de ce premier Suprême Conseil que furent progressivement constitués tous les autres Suprêmes Conseils du monde, comme le Suprême Conseil de France en 1804, puis le Suprême Conseil de la Juridiction Nord des États-Unis, en 1813 et le Suprême Conseil d’Angleterre et du Pays de Galles, en 1845.
Les Suprêmes Conseils reposent donc sur les constitutions signées le 7 septembre de 1762 (constitutions de Bordeaux) et les Grandes Constitutions de 1786 (dites de Berlin). Ces textes fondateurs confèrent leurs caractéristiques et entité aux Suprêmes Conseils. En 1875, les constitutions furent révisées lors du convent international des Suprêmes Conseils réunis à Lausanne.
Les Grandes Constitutions de Berlin de 1786 sont donc les seules lois fondamentales, qui ordonne la hiérarchie en 33 degrés, affirme les valeurs essentielles du REAA et apporte la devise : « Ordo ab Chao, Deus Meumque Jus » – « l’Ordre naît du Désordre, Dieu et Mon Droit ». Tous les Suprêmes Conseils, régulièrement établis dans le monde, travaillent ainsi « À la Gloire du Grand Architecte de l’Univers ».
Au Rite Émulation, en complément aux cérémonies officielles d’Initiation, de passage et d’élévation, pas moins de 429 questions et réponses sont disponibles pour des séances de travail organisées en réunion pour la Loge, afin que les Frères comprennent les trois degrés de la Franc-Maçonnerie. Maintenant on comprend pourquoi on a l’habitude de dire qu’en Émulation « tout est dans le Rituel ».
Rôle du rituel maçonnique
Le rituel est efficace parce qu’il est traditionnel, la répétition d’un acte lui confère sa valeur didactique. Ceci paraît être une évidence, c’est le fondement de l’apprentissage. Deux grandes tendances s’affrontent : les unes considèrent qu’avant tout l’action rituelle « dit quelque chose » (elle a une fonction expressive, symbolique, productrice de signification) ; les autres estiment qu’elle « fait quelque chose » (sa fonction est instrumentale, pragmatique, situationnelle).
Les rituels maçonniques ont un rite initiatique qui marque le début, l’entrée ou l’acceptation dans un état d’être différent. C’est une transformation d’un état de conscience en un autre. Le rituel maçonnique parle à travers des symboles ; d’autres initiations utilisent des langages plus directs.
Mais le symbolisme permet d’effacer toute référence ancienne dogmatique pour laisser place à un moi unique et nouveau. Le rituel permet d’opérer une libération intérieure pour alléger le lourd de l’être et le conduire vers la spiritualité, par une méditation active. Il propose de parvenir à basculer du biologique au spirituel sans passer par la mort physique ; comme l’écrivait naguère René Guénon : « Veut-elle [la Franc-maçonnerie], peut-elle permettre à l’homme de dépasser les possibilités de l’état humain, de rendre effectivement possibles les états supérieurs, de construire l’être au-delà de tout état conditionné quel qu’il soit ? » (Aperçus sur l’initiation). Peut-être, pour quelques rares privilégiés.
Les rituels favorisent la transformation intérieure, reliant l’initié à la Tradition, transmettant tant à l’intuition qu’à l’intellect une part de l’enseignement symbolique. Chaque rituel utilise des symboles qui renforcent son enseignement.
Participer aux rituels, ou mieux encore les vivre, c’est s’imprégner d’un langage symbolique qui agit sur le conscient et l’inconscient. Les gestes répétés éveillent une mémoire initiatique qui transforme peu à peu l’attitude intérieure du franc-maçon.
Chaque initiation est de ce point de vue une mort symbolique permettant de passer à un plan supérieur de conscience. Le rituel est donc une composante importante de ce véritable voyage qu’est le parcours initiatique dont chacun sait qu’il n’a pas de fin, pas même lorsque l’initié connaît « l’ultime initiation que les profanes appellent la Mort ». « L’initiation ne fait pas le maçon, mais elle le met sur le chemin.
Il s’agit donc de s’engager dans une transformation majeure, qui ne s’arrête jamais, car chaque symbole peut être interprété à des niveaux plus profonds à mesure que l’on progresse. Être admis dans une Loge maçonnique, c’est s’engager sur un véritable voyage intérieur. De la réception de la Lumière lors de l’initiation aux épreuves des grades ultérieurs, chaque étape est une transformation progressive qui façonne l’être et élève son esprit.
Ce voyage initiatique, jalonné de symboles et de rituels, n’est pas un simple rite de passage mais bien un chemin de perfectionnement personnel. Devenir franc-maçon n’est pas une simple affiliation : c’est accepter de travailler sur soi, d’apprendre des autres et d’évoluer sans cesse. Le voyage initiatique est une recherche constante de sagesse, trouvant l’équilibre entre matière et esprit. Le voyage initiatique est autant un chemin spirituel qu’un art de vivre. Peu à peu, on polit sa pierre brute afin de devenir un homme ou une femme accomplie.
Lorsqu’il atteint ses objectifs, le rituel est l’outil fondamental de la méthode maçonnique. Le rituel maçonnique doit remplir sa mission d’exaucement des âmes (la « dignité foncière » pour le philosophe Francois Cheng) et d’élévation de l’esprit, de projection d’une intention qui veut modifier l’être qui y participe vers la sagesse, la force et la beauté.
Les paroles du rituel disent comment tailler sa pierre pour atteindre la connaissance de son noyau de vérité, c’est une protreptique (discours qui pousse à, discours qui exhorte, qui encourage, qui incite) morale et spirituelle.
Le rituel n’est pas seulement un ciment catégoriel et social. La Franc-maçonnerie va mettre en œuvre dans ses rituels des techniques symboliques de représentation du réel. Ces techniques reposent sur les symboles, et surtout sur la loge elle-même qui devient un athanor de la représentation d’un réel apparent et caché.
Dimension collective et spirituelle
Le rituel agit comme un guide initiatique, permettant au franc-maçon de progresser dans la connaissance de soi et dans la compréhension des valeurs universelles. Il relie horizontalement les membres vivants et le souvenir des morts, et verticalement l’homme au sacré, en harmonisant les énergies, en favorisant la concentration et la méditation, et en agissant comme un guide initiatique, ce qui permet au Franc-Maçon ou à la Franc-maçonne de progresser dans la connaissance de soi et dans la compréhension des valeurs universelles.
Le rituel possède un contenu dont l’intention, la visée ultime est la reliance ou, plus exactement, le sacré. Le rituel est à considérer comme une sorte de code à interpréter qui, au-delà de la signification littérale des actes et croyances, permet de découvrir des significations plus profondes : les rituels sont des énoncés symboliques sur l’ordre social, sur les valeurs fondamentales d’une société, des énoncés non analysables en termes rationnels, car ils se mesurent d’après d’autres standards et appartiennent à des registres cognitifs différents.
Les rituels maçonniques ont une autre fonction, celle de transmettre un enseignement initiatique que les mots ne suffisant à exprimer. Ils expriment en effet les principes auxquels se réfèrent Franc-maçonnes et Francs-maçons et les guident tout au long de leur cheminement intérieur. Les rituels maçonniques ne sont pas un simple héritage : ils forment le maçon, l’élèvent et l’aident à incarner les idéaux maçonniques dans sa vie quotidienne et pour ceux qu’il ne connaîtra pas.
C’est par le perfectionnement de chacun que le collectif se perfectionnera ; le perfectionnement de chaque franc-maçon est un possible perfectionnement de l’humanité.
Partant ainsi d’opérations simples de réitération, la fonction rituelle aboutit à l’intégration des connaissances infusées. Finalement, c’est dire que le rituel, par passage des justes degrés, par multiplication et augmentation, donnera, par bonne pratique, la possibilité aux frères et sœurs d’évoluer vers leur élévation. Le rituel est un barrage contre le passionnel, barrage qui permet un dégagement de l’esprit. Il peut même constituer un guide pour l’acte juste et la parole juste.
« Le rituel est un chant. Il ne se lit pas. Il se danse. Il ne se récite pas. Il se respire. Il ne s’imprime pas, il s’incarne. Et surtout… il ne s’impose pas. Il s’offre. »
Le Rappel de l’Aventure : L’appel cosmique après la lumière
Le jugement – Arcane XX – Notre voyageur s’était prélassé dans la chaleur et la clarté bienveillante du Soleil (XIX), profitant de la joie pure de l’accomplissement et de la fraternité retrouvée. Mais le voyage initiatique ne s’arrête jamais au simple bonheur terrestre, aussi lumineux soit-il. Soudain, le ciel se déchire.Un ange immense apparaît dans les nuées, sonnant d’une trompette d’or dont les ondes vibratoires traversent la matière elle-même.
En bas, une famille (un homme, une femme et un jeune être au centre) émerge d’un tombeau rectangulaire, la peau nue et les bras tendus vers le ciel. C’est l’heure du grand réveil. L’initié est appelé à se lever, non plus pour agir dans le monde profane, mais pour renaître à sa véritable nature spirituelle.
Le Billet d’Humeur : La révélation du véritable Héros
Tout au long de cette aventure initiatique que nous avons partagée, nous avons souvent exprimé l’idée que le héros (vous, le lecteur, l’initié) traversait courageusement les étapes pour atteindre l’illumination spirituelle dans la clarté du Soleil. Mais il est temps de faire une révélation cruciale : le Soleil n’est pas un héros. Il n’est qu’un élément, un état de conscience, une étape du décor. Le véritable héros de notre histoire, celui qui a commencé son périple sous les traits juvéniles et habiles du Bateleur (I), est en réalité « Le Fou » (Le Mat), cet être libre et insaisissable que nous retrouverons à la prochaine étape.
Cette carte de la résurrection nous transmet une idée bouleversante : le Fou, qui a traversé dans l’ombre toutes les épreuves et les états vibratoires du Tarot, est soudainement « révélé » alchimiquement. Le Jugement agit comme le révélateur photographique de son âme. Cette lame annonce la transformation ultime : l’initié réalise qu’il n’a jamais été la somme de ses masques sociaux ou de ses succès matériels. Cet esprit libre, éternel, qui s’éveille enfin à lui-même.
Hiram sortant du cercueil
Focus Maçonnique : La Légende d’Hiram et le Relèvement du Maître Intérieur
Dans la symbolique maçonnique, cet arcane résonne avec une puissance absolue pour tout Maître Maçon. Le Jugement est l’écho direct du rite d’élévation à la Maîtrise, fondé sur la légende d’Hiram, l’architecte du Temple de Salomon, lâchement …
Sur la carte, la figure qui s’extrait du tombeau n’est autre que la représentation de ce relèvement. En Loge, le Compagnon revit dramatiquement la légende d’Hiram avant d’être relevé par les « Cinq Points Parfaits de la Maîtrise ». Mais attention, il ne s’agit pas d’une résurrection physique (la franc-maçonnerie est une voie symbolique, non un dogme magique).
C’est le relèvement du Maître intérieur.
L’initié comprend que le véritable secret n’est pas perdu : il est en lui. Le Jugement est cet instant fulgurant où l’on cesse de chercher la vérité à l’extérieur pour la faire renaître de ses propres cendres, de l’intérieur de soi.
L’Analyse Mystérieuse : Resh, Chokhmah et la Reconnaissance du Héros
Pour comprendre la dynamique de cette résurrection, croisons nos différentes grilles de lecture comme présenté dans le livre : le tarot miroir des symboles.
L’arcane XX Le jugement est associé à la Lettre Hébraïque : Resh (ר) – L’élévation de la Conscience.
En hébreu, Resh symbolise la tête, le visage ou le sommet. Ce n’est pas un hasard : sur l’image, c’est la tête (le siège de la conscience et de l’esprit) qui émerge du tombeau, attirée vers le ciel par l’appel de l’ange. Resh représente ici l’intellect spirituel qui se redresse, la conscience suprême qui s’éveille et regarde enfin vers la lumière d’en haut, laissant derrière elle les anciens fonctionnements profanes.
Le Chemin sur l’Arbre de Vie : De Tipheret à Chokhmah
Sur le plan kabbalistique, cette carte illustre une ascension vertigineuse. Nous quittons le centre du cœur (Tipheret, la Beauté et l’harmonie solaire acquises à l’étape précédente) pour remonter directement vers les plus hautes sphères de l’Arbre, vers Chokhmah (la Sagesse cosmique, l’énergie pure et jaillissante du principe créateur). Ce mouvement est un appel foudroyant de l’au-delà. Le souffle de la trompette est cette impulsion divine qui tire définitivement l’âme hors de la matière (le tombeau) pour la reconnecter à la source même de la Création.
L’Archétype de Propp : La Reconnaissance de la Transformation du Héros
Dans la morphologie du conte fantastiquede V. Propp, nous approchons du dénouement. Après le « Retour en Héros » (le Soleil), vient l’étape de la Reconnaissance. Le Héros revient à son point de départ (son village, son royaume originel), mais il a profondément changé. L’archétype ici est fascinant : ce n’est pas le Héros qui clame sa victoire sur les toits. Ce sont les autres (la communauté, incarnée par la famille qui se lève) qui constatent sa métamorphose. Les épreuves l’ont transfiguré. Son aura, sa sagesse, sa façon d’être au monde ont été révélées alchimiquement, et la société le reconnaît enfin pour ce qu’il est vraiment.
En Aparté : La Symbolique Christique et le Réveil des Morts
Il est essentiel de rappeler, dans cet aparté, que les imagiers du Moyen Âge et de la Renaissance qui ont conçu le Tarot puisaient directement dans la culture et l’iconographie chrétiennes de leur temps. L’Arcane XX emprunte sans fard à la scène de l’Apocalypse de Jean et du Jugement Dernier.
Cependant, dans la philosophie initiatique du Tarot, cet emprunt n’a rien de moralisateur ou de punitif. Il n’y a ici ni flammes de l’enfer ni damnation éternelle. L’ange (souvent assimilé à l‘Archange Gabriel) ne souffle pas pour terrifier, mais pour réveiller.
Le « réveil des morts » doit être compris comme un réveil spirituel. Les « morts » sont en réalité les vivants, ceux qui marchent dans le monde en étant endormis, prisonniers de la matérialité, de la routine et de leurs illusions. La trompette du Jugement est l’appel de l’Esprit qui vient briser la coquille de nos certitudes (le tombeau). L’alchimie opère : ce qui était lourd et charnel se spiritualise.
C’est le triomphe de l’esprit sur la matière mortelle.
Conclusion
L’Arcane XX est la carte des vocations absolues, des guérisons spirituelles et des réveils foudroyants.Le Jugement vous annonce que le temps de l’incubation et des doutes est définitivement révolu. Vous avez bravé les abysses, lavé vos métaux dans les eaux troubles de La Lune, rayonné dans la pleine lumière du Soleil, et aujourd’hui, vous êtes reconnu par l’Univers pour ce que vous êtes profondément :un Maître relevé, un esprit éveillé.
Il est grand temps de laisser votre passé, vos illusions et vos anciens fardeaux dans le tombeau de vos mémoires obsolètes pour accueillir cette révélation alchimique.
Cependant, notre voyage initiatique ne se fige pas immédiatement dans la perfection statique de l’accomplissement. Si une logique purement numérique voudrait que nous passions directement à la carte numéro XXI, Le Monde, la structure ésotérique de notre cheminement nous réserve une étape transitoire essentielle.
En effet, si l’on superpose scrupuleusement le cheminement des arcanes majeurs du Tarot à celui de l’alphabet hébraïque, nous avons vu que Le Jugement correspond à la lettre Resh. Or, l’avant-dernière lettre de cet alphabet sacré est le Shin (ש), symbole du feu divin, du souffle et de l’esprit en perpétuel mouvement.
C’est la raison pour laquelle la prochaine lame que nous étudierons sera Le Fou (Le Mat), cet électron libre souvent non numéroté, mais qui trouve ici sa place vibratoire en tant que 21ème étape. Avant de pouvoir prétendre à la réalisation cosmique et totale du Monde (qui sera associée à la 22ème et ultime lettre, le Tav), le Héros fraîchement relevé par le Jugement doit d’abord intégrer cette étincelle de folie divine. Il doit réaliser qu’il est ce Fou : un être totalement libre, affranchi de toutes les attaches matérielles, animé par le feu inextinguible du Shin. Ce n’est qu’après avoir embrassé cette ultime et absolue liberté spirituelle que nous pourrons enfin, ensemble, franchir la porte triomphale du Monde.
Le Jugement a dit : « Prends conscience de ton changement. L’appel viens d’en haut. »
Le 24 mars ne revient pas comme une simple date du souvenir. Il revient comme une épreuve intérieure. Huit ans après le passage à l’Orient éternel d’Arnaud Beltrame, la France continue de reconnaître en lui bien davantage qu’un héros de circonstance.
Arnaud Beltrame
Elle y voit une fidélité portée jusqu’à l’extrême, une droiture qui ne s’est pas dérobée devant la barbarie, une manière rare d’unir l’honneur, le service et l’amour du prochain. Le 23 mars 2018, à Trèbes (Aude en région Occitanie), il prit la place d’une otage. Le 24 mars, il mourait de ses blessures. Le 28 mars, la Nation lui rendait hommage aux Invalides, où il fut élevé à la dignité de commandeur de la Légion d’honneur à titre posthume.
Il est des noms qui s’imposent au temps, non parce qu’ils appartiennent au vacarme de l’actualité, mais parce qu’ils finissent par désigner une certaine idée de l’homme.
Arnaud Beltrame est de ceux-là
Blason GLDF
Notre Frère Arnaud Beltrame, héros national
À mesure que les années passent, son geste ne rapetisse pas dans la mémoire collective, il grandit. Il s’épure. Il cesse d’être seulement un fait d’armes pour devenir une leçon de tenue intérieure. Emmanuel Macron, lors de l’hommage national de 2018, parla de « l’esprit français de résistance ». La formule n’était pas décorative. Elle nommait ce moment très singulier où, dans l’obscurité d’un attentat, un homme choisit en pleine conscience de faire barrage à la haine au prix de sa propre vie.
Pour les francs-maçons, et plus particulièrement pour les Frères de la Grande Loge de France, cette mémoire revêt une profondeur supplémentaire.
Communiqué GLDF – Philippe Charruel, Grand Maître
Arnaud Beltrame fut initié en 2008 au sein de la Respectable Loge Jérôme Bonaparte à l’Orient de Rueil-Malmaison. Son parcours rappelle que l’initiation n’a de vérité qu’éprouvée dans l’existence. Elle ne vaut pas par le discours qu’elle inspire, mais par la transformation silencieuse qu’elle opère.
Chez certains hommes, cette transformation demeure discrète, presque invisible. Chez d’autres, elle éclate soudain dans l’instant décisif. Alors ce qui avait été longuement médité dans le secret de la conscience devient acte. Et l’acte, à son tour, éclaire rétrospectivement toute une vie.
C’est pourquoi la mémoire maçonnique d’Arnaud Beltrame ne relève pas d’une appropriation, mais d’une reconnaissance.
En mars 2024, la Grande Loge de France lui rendit un hommage solennel
Buste du colonel Arnaud Beltrame, GLDF
Il fut rappelé, dans cette cérémonie, qu’un temple porte son nom, orné de son buste à l’extérieur. Ce détail dit beaucoup. Dans un Ordre où les symboles ne sont jamais de simples ornements, donner à un temple le nom d’un Frère tombé dans un tel accomplissement du devoir, c’est inscrire son exemple dans une pédagogie de la présence. Ce n’est pas fixer une statue du passé, c’est rappeler aux vivants qu’une parole initiatique n’est juste qu’à condition de pouvoir un jour se traduire en fidélité, en courage et en renoncement à soi.
Il faut alors entendre ce que son sacrifice continue de murmurer aux consciences
Dans le langage maçonnique, nous parlons souvent de taille de la pierre, de rectitude, de travail intérieur, de dépassement de l’ego. Ces expressions peuvent s’user lorsqu’elles ne rencontrent pas l’épreuve du réel. Avec le colonel Arnaud Beltrame, elles retrouvent un poids de vérité. Il a rappelé, par son geste, que l’honneur n’est pas une nostalgie, que la fraternité n’est pas un mot convenu, et que le devoir n’est pas une posture. Il a montré qu’une vie droite peut encore se lever contre la nuit. Il a rappelé que la lumière n’est pas l’opposé abstrait des ténèbres, mais une décision de l’âme.
Cette mémoire, d’ailleurs, n’a pas cessé de prendre corps dans la cité
En 2024, le timbre émis en son hommage a été désigné plus beau timbre de l’année 2023. En 2025, une statue en bronze a été inaugurée à Bry-sur-Marne, sur une place portant désormais son nom. De nombreuses places, rues et institutions perpétuent également son souvenir.
La France, ici, ne se contente pas de commémorer. Elle grave, elle transmet, elle confie aux générations suivantes un visage de l’exigence. Et c’est sans doute l’une des fonctions les plus nobles de la mémoire publique que de préserver, au milieu du bruit et de l’usure, quelques figures qui empêchent une société d’oublier ce qu’elle doit admirer pour ne pas se défaire.
Ce n’est pas un hasard si, lors de sa visite à la Grande Loge de France le 5 mai 2025, le président de la République a prononcé cette phrase appelée à demeurer, « la fraternité aussi a le visage d’Arnaud Beltrame ».
Elle touche juste parce qu’elle atteint l’essentiel
Buste du colonel Arnaud Beltrame, GLDF
La fraternité n’est pas seulement l’affection entre semblables, ni même la solidarité des heures heureuses. Elle devient plénitude d’elle-même lorsqu’elle consent à porter l’autre, à le sauver, à se risquer pour lui. Sous cet angle, Arnaud Beltrame n’appartient pas seulement à l’histoire militaire ou nationale. Il appartient à cette lignée plus rare de témoins qui donnent chair à des mots que l’époque affaiblit trop souvent par usage.
Huit ans après, ce qui frappe peut-être le plus n’est pas seulement la noblesse du sacrifice, mais sa fécondité
Le nom du terroriste s’est dissous dans l’insignifiance où finissent toujours les serviteurs de mort. Celui d’Arnaud Beltrame, au contraire, continue de rayonner. Il traverse les hommages nationaux, les cérémonies maçonniques, les lieux publics qui portent son nom, les gestes de transmission, les consciences jeunes qu’il appelle au service. Il n’est pas devenu une icône immobile. Il demeure une présence active. Il oblige chacun à se demander ce qu’il ferait, lui, lorsque l’heure de vérité sonnerait. Et cette question, en réalité, vaut pour toute vie initiatique digne de ce nom.
Le site de référence consacré à Arnaud Beltrame le montre avec une intensité particulière
Drapeau – Service des archives et de la mémoire – Gendarmerie
Huit ans après, sa mémoire ne demeure pas enfermée dans l’instant tragique de Trèbes. Elle continue de rayonner, de se transmettre, de se déployer dans la conscience publique comme dans l’intimité des fidélités.Sa page d’accueil témoigne encore, en 2026, d’une mémoire active, nourrie par l’actualité, les conférences, les hommages, les ressources biographiques, spirituelles et pédagogiques. L’article publié autour du 11 mars 2026 rappelle d’ailleurs que se souvenir des victimes du terrorisme, c’est aussi se souvenir de ceux qui se sont levés.
Quant à la carte interactive mise en ligne à la fin de 2025, elle révèle l’ampleur nationale de cet héritage vivant en recensant des centaines de communes où son nom, son exemple et son sacrifice ont trouvé place dans la pierre, dans les écoles, dans les rues, dans les places, dans les stèles et dans les consciences. Ainsi Arnaud Beltrame n’appartient pas seulement à la mémoire d’un drame. Il appartient désormais à cette géographie morale de la France où certains noms deviennent des points de relèvement.
Arnaud Beltrame nous laisse moins un souvenir qu’une exigence
Il nous rappelle que l’homme ne s’élève vraiment qu’en se donnant à plus grand que lui, que la fraternité n’a de sens qu’incarnée, que la lumière n’est pas un privilège contemplatif mais une responsabilité. Le 24 mars, en ce sens, n’est pas seulement un anniversaire. C’est une date de veille. Une date où la mémoire devient travail intérieur. Une date où la France, comme la franc-maçonnerie, peut encore reconnaître en un seul homme cette vérité sévère et splendide, il est des vies qui, en se donnant, deviennent pour tous un relèvement.
Honneur et fidélité. Respect et patrie. À toi, mon camarade parachutiste, dont le souvenir demeure vivant dans nos cœurs à jamais.
Nos pensées vont aussi avec ferveur et délicatesse à ta famille, à tes proches et à tous ceux que ton courage continue d’éclairer. « Le vrai tombeau des morts, c’est le cœur des vivants. », Jean Cocteau. À te revoir à l’Orient Éternel.
Pour que les mythes et les légendes vivent, il faut sans cesse les raconter ! En l’occurrence, le Banquet est un ouvrage de Platon (428-347 av JC) constitué des discours imaginaires qu’il fait tenir à six de ses confrères de l’époque, sur le thème de l’Amour. Par Banquet, il faut entendre ici « déjeuner-débat » par petites tables, une sorte de symposium où chacun, selon son ressenti et son imagination, est censé donner un avis spécifique.
A savoir :
PHÈDRE glorifie l’Amour en tant que valeur formatrice qui conduit les amants à se « surpasser » pour s’apprécier mutuellement.
PAUSANIAS distingue deux types d’affection : l’Amour sensuel incarné par une déesse Aphrodite terrestre et l’Amour spirituel personnifié par une déesse Aphrodite céleste.
ERYXYMAQUE, saisi par quelque grandiosité, élargit l’Amour au Cosmos tout entier ! Il l’érige ainsi en « principe universel ». Il voit en poète une harmonie qui s’étend de la santé corporelle des êtres humains à une ronde musicale des astres dans le ciel !
AGATHON, plus sobre dans sa réflexion, institue l’Amour en Perfection suprême. En ce sens, ajouter un commentaire serait superflu.
SOCRATE pour sa part, rapporte la pensée de la prêtresse DIOTIME DE MANTINÉE (seule « femme de lettres » existante évoquée lors de ce Banquet) qui voit dans le dieu EROS, l’être en recherche de plénitude. Partant, cette quête, qui n’est pas possession mais désir de possession, définit la philosophie non comme sagesse mais « amour de la sagesse »
ARISTOPHANE, quant à lui, présente un mythe : Au commencement, les humains étaient des êtres doubles, à la fois hommes, femmes et androgynes. De forme ronde, ils avaient deux visages, quatre bras et quatre jambes. Pris de vanité, ils voulurent escalader le ciel pour rejoindre Zeus, Celui-ci, pour les punir de cette prétention, les coupa en deux, de la tête aux pieds. Depuis, les deux moitiés se recherchent désespérément. Elles passent leur vie à quêter la partie manquante. L’âme sœur. Telle est la nature du désir amoureux selon Aristophane : reconstituer l’unité perdue !
Le « MANQUE », c’est quoi ?
La fiction autorise. Je me suis permis d’entrer dans le récit. Installé à une table voisine, en quelque sorte, invité clandestin, je suis tout ouïe et il me semble bien que le discours d’Aristophane, inventé par Platon, est le plus « percutant » de ce banquet. Et même le « centre de réflexion » !
On retrouve ainsi, « cette recherche du MANQUE » – ce besoin du complément – dans beaucoup de cultures, sous diverses formes. A commencer par la Bible : « Il n’est pas bon que l’Homme soit seul », dit le Créateur. Quand Adam, tournant en rond dans son jardin, se plaint de cette solitude, Dieu créé la femme. D’une côte prélevée à Adam naît alors Eve. Et qui dit femme, dit mère, source de la vie pour tout être humain.
Une parabole qui tend à prouver, depuis le premier matin de l’Homo Solus, l’incomplétude humaine native. Dès qu’il est expulsé du ventre maternel, son cerveau se met en mode « recherche inconsciente ». Son désir permanent est de « remonter à la source » pour retrouver ce « refuge», cette sécurité initiale, cette protection, ce bonheur primordial !
Le Manque est donc à l’évidence, frustration. Pour rester dans le cadre du mythe, nous sommes devant une moitié en demande de l’autre moitié, de son double (« de ma moitié d’orange », comme disent certains couples). L’âme est coupée en deux, en recherche de « l’âme sœur ». Par extension, la psychanalyse, science des profondeurs, « renvoie » l’individu, que chacun, chacune de nous est, à ce couple que nous formions avec notre mère avant notre naissance (première femme pour chaque homme).
AIMER, mode d’emploi
Cette « absence d’une partie de soi-même », génératrice d’une attente sans fin, peut parfois générer une angoisse particulière (chez qui le MOI ne se contente pas d’être SOI, dirait Freud, qui sait) : la névrose d’abandon (ou névrose abandonnique). Cette pathologie de l’affect est effectivement une réalité pour certains, certaines, notamment pour ceux et celles qui ont été « un enfant non désiré ». Cette révélation, même tardive, peut être traumatisante. Partant, la médecine se méfie, à raison, de la pratique des « mères porteuses ». Les enfants qui en résultent sont à même d’être ensuite, en longue recherche douloureuse d’identité.
Ce thème de l’abandon, donc en l’espèce de la recherche parentale, parfois à vie, évoque une errance, qui deviendra, presque miraculeusement, « cohérence », si par bonheur immense, le parent est retrouvé !
Moralité : le métier de parent (bien ou mal fait), selon les cas, est difficile. La parole parentale s’imprime dans le cerveau de l’enfant (ou de l’adulte) et devient parfois, éventuellement sous la forme de proverbes inadéquats ou mal interprétés, « injonction » ou « destin ». Affubler un enfant d’un sobriquet (tel « trop tôt venu » ou « sans toi en ferait ») à l’issue d’un joyeux repas familial bien arrosé, n’est pas un humour du meilleur goût et peut être involontairement dommageable. Même quand l’Amour filial est présent ! Nous le savons, proverbe n’est pas vérité. Le mythe non plus !
Toujours sous l’angle analytique, nous redécouvrons ce thème du MANQUE en Amour, dans la formule espiègle du psychiatre Jacques Lacan « Aimer, c’est donner ce qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas ». C’est à dire offrir aussi précisément (en toute humilité !) mes manques, mes faiblesses, ma timidité, mes fragilités, à l’autre… qui serait plutôt à même d’attendre d’entrée plutôt mes « richesses intérieures », ma force, ma résistance, mon éloquence, mon humour. Autant de qualités certes attendues d’un homme, comme d’une femme.
N’avons-nous tendance – ne nous le cachons pas – à nous présenter généralement sous notre meilleur jour. En recherche d’emploi, par exemple. Mais je pense que Lacan « force le trait » ici. Et que son propos, qui joue sur la subtilité de la langue, est provocateur. Nous pouvons précisément être bienveillant, sensible, et apprécier ce qui peut paraître chez l’être aimé une fragilité et dont l’autre nom est la délicatesse !
A propos du libre-arbitre
Revenons au mythe d’Aristophane et à la forme ronde, circulaire, des premiers humains fantasmés. Comme par hasard, le cercle est devenu le symbole de l’Amour. Et l’alliance, de même forme, le symbole du mariage.
Vu qu’il « il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous (aurait dit Paul Éluard) et que tout à une cause (selon Spinoza : « tout suit un enchainement nécessaire de cause à effet «), il ne nous resterait plus qu’à penser, comme ce dernier que tout, dans notre vie, est déterminé ! Nietzsche lui-même souscrit à ce principe avec son concept (Amor Fati) : Il s’agirait, selon lui, d’AIMER LA VIE telle qu’elle se présente et donc d’accepter son destin, donc tracé. Tout serait Fatalité – programmé d’avance – ce qui exclurait volonté et donc libre arbitre !
Les philosophes des Lumières se sont vraiment trompés en pensant que le progrès matériel entrainerait le progrès moral. L’invention de la machine à vapeur en 1712 (par l’anglais Thomas Newcomen et de l’électricité en 1879 (l’américain Thomas Edison) n’a pas empêché ensuite le Stalinisme, le Nazisme et l’épouvantable Holocauste. L’invention de l’informatique (1936) et de l’intelligence artificielle (1955) n’a pas évité huit génocides (de 1904 à 2003) : Namibie 1904, Arménie 1915, Allemagne nazie 194I-1945, Tsiganes 1941-1945, Cambodge 1975-1979, Rwanda 1994, Bosnie 1995, Soudan 2003.
Toutes les avancées technologiques les plus récentes ne font pas oublier non plus, les odieux massacres en Israël du 7 octobre 2023 !
En revanche, il peut être mis au crédit du progrès, scientifique en l’occurrence, une importante découverte : il démontre, par observations et expériences, depuis les années 1960, que l’être humain n’est pas uniquement le fruit de son patrimoine génétique mais également de son comportement social et sociétal. Sa volonté et sa responsabilité sont donc clairement mises en cause. Il possède bien, consciemment, une part de libre-arbitre. Spinoza et Nietzsche, tout très grands philosophes qu’ils demeurent, ont fait erreur, eux aussi, sur ce point. « Un homme, ça s’empêche ! » fait dire Albert Camus à l’un de ses personnages dans son roman « Le premier Homme ». L’éthique est dans la retenue.
Nous n’avons pas encore de « Centre de l’Amour » dans le cerveau (comme il y existe un « Centre de la respiration »). Souhaitons que l’évolution darwinienne en dote, peut être, le « super Homo Sapiens » à venir !
Des êtres de désir
S’il apparaît finalement dans les six interventions des convives philosophes au banquet de Platon – surtout chez Aristophane – que l’Amour est à conquérir, donc effectivement que le désir est manque, notons que, au moins deux penseurs contemporains (Gilles Deleuze et Félix Guattari) pensent au contraire qu’il est une Force. Et non une absence. Pour eux, le Désirable, au delà même de la sexualité, devient élan, énergie, créativité.
Partant, surgit ici une vision positive du monde qui nous rapproche de la franc-maçonnerie. Le Franc-maçon, la Franc-maçonne ne veulent pas diriger la société, mais la transformer. Acteurs du domaine associatif, êtres de désirs eux aussi, leur « vouloir » se cantonne à la transmission de valeurs. Transmettre, c’est à dire offrir le contenu de la trilogie républicaine. FRATERNITÉ et SORORITÉ (ouverture, écoute, courage, partage, bonté, etc) rappellent ici que nous sommes tous « frères et soeurs en humanité ».
L’initié (e) est, individuellement, à l’image de la créature sphérique d’Aristophane, un « centre de raison » qui rayonne au sein de sa zone d’influence. C’est ainsi, en y ouvrant son cœur, qu’il, qu’elle grandit. Mais qui dit transmission, dit réception. Il, elle, doit pouvoir aussi confier ses propres états d’âme. Alors la loge se grandit à son tour à l’écoute de ses membres en leur transmettant les nutriments psychiques dont ils sont éventuellement en manque. La bonne parole soulage, la bonne oreille guérit.
Certes la loge maçonnique n’est pas un lieu de psychothérapie (dit-on) mais une station-service où chacun, chacune vient donner et recevoir l’énergie précitée. On ne peut la transmettre au dehors du Temple qu’à l’aide d’une batterie rechargée à l’intérieur. Je sais gré à Platon d’ avoir accepté mon couvert à son banquet studieux. Une occasion de réfléchir à ce thème sentimental, précisément proposé. Le sens même de la vie. Il n’est d’Amour que partagé.
Il semble que la Franc-Maçonnerie écossaise fasse figure de précurseur dans le paysage moderne de cette institution, ce qui a suscité et suscite encore de larges controverses en particulier de la part des Anglais et de la Loge de Recherche Quatuor Coronati n°2076 de la Grande Loge Unie d’Angleterre. Cela n’est pas étonnant à la lecture de ses minutes débutées en 1886 et dont les travaux de recherche, pour la plupart, sont basés sur le début de la maçonnerie spéculative en 1717 et surtout sur les Constitutions d’Anderson de 1723.
Ce travail va essayer de mettre en évidence un personnage particulier, écossais ayant vécu à la fin du 16ème siècle en Écosse, William Schaw, donc antérieurement à la création de la première Obédience au 18ème siècle.
Nous examinerons le contexte social, culturel et religieux de l’époque et tenterons de cerner le personnage et son environnement, ainsi que le travail mis sur pied pour une réforme des Loges opératives de l’époque dans lesquelles vinrent s’inscrire la présence de « Maçons acceptés » dans le paysage maçonnique.
INTRODUCTION
Nous allons faire un voyage et nous transporter dans l’Écosse de transition entre le Moyen Age et la Renaissance, au travers de l’approche d’un homme, William Schaw, de sa biographie, de son environnement, ses idées et son œuvre. De nombreux anciens documents, incertains parfois quant à leur conservation ou leur traduction, sont depuis longtemps disponibles mais n’avaient jamais été investigués et déchiffrés avant que David Stevenson[1]ne s’y intéresse. Ses livres ainsi que celui de Knoop et Jones et d’autres, sont complétés par des sites Internet dans la bibliographie. Ils sont tous d’orientation historique maçonnique ainsi que ceux ayant été utilisés pour le contexte historique pur de l’époque. L’idée est de contextualiser le personnage et d’essayer de comprendre son interaction ou non avec la franc-maçonnerie spéculative.
Nous verrons qu’il n’y a finalement pas de hasard et que comme souvent, un évènement est de source multifactorielle. Tout ce travail est sans prétention et n’a pour but que d’essayer de synthétiser des connaissances déjà existantes, souvent remises en cause par quelque esprit chagrin, commandité par des intérêts politiques et la plupart du temps empreint d’une forme de révisionnisme.[2]
La qualité de l’homme que fut William Schaw est traduite dans son épitaphe en Annexe 3.
RECHERCHE
Un peu d’histoire.
Les Ecossais sont un peuple d’origine celtique. Les Pictes d’abord puis les Scots venus d’Irlande[3], en sont les premiers habitants reconnus. C’est un moine irlandais, Columba, qui christianisa l’Ecosse. Puis Anglais, Normands, Vikings pénétrèrent dans le pays, ce qui organisa dès lors un vrai melting pot. Le sud de l’Ecosse s’anglicisa à l’initiative de la Reine Marguerite (1046-1093) d’origine anglo-normande et de plus en plus, à partir de cette époque, essentiellement au niveau de la langue. Après les diverses annexions de l’Ecosse par les Anglais, les Ecossais retrouvèrent de leur superbe grâce à William Wallace et Robert Bruce après la bataille de Bannockburn en 1314. Pendant les trois siècles suivants (environ en 1603), guerres et trêves se succédèrent, entrecoupées d’alliances dynastiques.
C’est à partir de là que fut signée, en 1295, l’Auld Alliance, rapprochant fortement l’Ecosse et la France, ennemie jurée de l’Angleterre. C’est à cette période que commencent à fleurir ici ou là, de nombreuses cathédrales et abbayes. Preuve de ce rapprochement, la jeune Reine Marie Stuart épouse le futur Roi de France, François II. Elle sera la victime d’un retournement religieux notoire, le passage du catholicisme au protestantisme le plus austère, le presbytérianisme, sous l’impulsion de John Knox (1514-1572).
Le contexte politique écossais de l’époque.
Le début du 16ème siècle en Ecosse est une période charnière, décisive et agitée dans ce pays, où changements de croyance religieuse, changements dans la gouvernance vont influencer la marche interne de ce royaume ainsi que ses relations extérieures. On pourrait revenir en arrière sur le Moyen Age, voire avant pour mieux comprendre la situation de cette époque.
Pour résumer la période médiévale, le pouvoir royal central dont la pérennité dans les Lowlands[4] semblait établie, se confrontait à d’autres coutumes dans les Highlands[5].
La culture clanique dans les Highlands, imprégnait ses us et coutumes à la société locale et chaque chef de clan était un petit roi, à la tête d’un système patriarchal dans lequel la « fidélité » était le moteur. Le système monarchique central s’appuyait sur un parlement, système efficace, mais se heurtait aux prérogatives des clans. Jacques IV, fin du 15ème siècle, tenta bien d’imposer le système féodal mais s’y cassa les dents. Les différents rois ou reines qui se succédèrent après Robert Bruce en 1329 ainsi que les multiples régences, ne firent que « détricoter » un semblant de féodalité. La société écossaise était dominée par la loi du sol et ses propriétaires. N’oublions pas que ce système clanique fut officiellement brisé après la bataille de Culloden en 1746, gagnée par l’armée anglaise contre une armée jacobite, clanique.
D’un autre côté les bourgs s’étaient enrichis, avaient gagné en autonomie, avec des chartes de franchise, défendus par les autorités au moyen de milices. Les libertés des Corporations de Métier restaient intactes.
C’est dans ce contexte que Jacques (James) VI puis Jacques 1er d’Angleterre arriva au pouvoir. Sa mère Marie Stuart[6], catholique, abdiqua par la force en sa faveur après avoir été enlevée et séquestrée par les Presbytériens. Il était né catholique mais se retrouva dans la peau d’un protestant. Ce Roi s’illustra par sa culture, son amour des Arts et son ouverture d’esprit, tâchant tout au long de son règne de faire vivre, si possible en harmonie, les deux factions religieuses. Au sein de sa cour, il s’efforça de faire cohabiter catholiques (discrets quand même !) et presbytériens. Cette attitude sera probablement la raison pour laquelle, se développèrent courants de pensée, influences plus ou moins hermétiques et aussi quelques autres idées neuves de la Renaissance. C’est à proximité de ce Roi que l’on va retrouver William Schaw.
L’état du Métier en Ecosse.
Comme nous l’avons dit plus haut, les corporations de Métiers avaient pignon sur rue et dépendaient entièrement du pouvoir du bourg. Les premières corporations ayant reçu une charte furent celles des tailleurs de pierre et des charpentiers en 1475 à Edimbourg. Par cette « incorporation »[7], ils intégraient le système politique de la ville. D’autres cités comme Aberdeen et Glasgow emboitèrent le pas. Ce référencement des corporations officialisait une préexistence de ces structures depuis plusieurs siècles parfois.
Un système identique existait déjà en Angleterre mais fut éradiqué par Henri VIII lors de sa Réforme anglicane (1534) qui confisqua tous les biens de l’Eglise romaine ainsi que tout ce qui y était rattaché, dont les Guildes. Mais Angleterre et Ecosse étaient des royaumes différents et tel n’était pas le cas en Ecosse. L’Anglicanisme remplaça le catholicisme romain en Angleterre, une sorte d’adaptation, alors qu’en Ecosse, c’est une nouvelle foi, le calvinisme, qui pris lieu et place du catholicisme (1559). Les Guildes écossaises ne furent pas détruites mais cessèrent toute allégeance à l’Eglise de Rome. Concernant l’organisation, les Guildes étaient dépendantes du bourg et y étaient rattachées. C’est le bourg qui décidait et commissionnait les travaux et les attribuait aux Guildes. Chaque bourg avait ses Guildes et de fait, les ouvriers y étant rattachés ne pouvaient se déplacer d’une ville ou d’un comté à l’autre.
Il existait toutes sortes de corporations : boulangers, tisserands, bouchers etc. mais ces métiers restaient de par leur essence même, liés à un lieu, un emplacement (les échoppes pour les boulangers, bouchers etc.). Les tailleurs de pierre avaient une organisation et des contraintes différentes. Ces guildes avaient pour fonction l’organisation, la formation, les conditions de travail ainsi que les salaires et au-delà une vocation mutualiste (obsèques…). C’était également une confrérie religieuse avec, souvent, un autel dédié au saint patron dans l’église du bourg. La Guilde faisait donc partie intégrante de l’organisation de la cité tant socialement que politiquement. Elle protégeait également la profession de l’arrivée « d’étrangers »[8]. Cependant certaines Guildes n’étaient pas partout, spécifiques à un seul Métier et ne correspondaient pas à la spécificité des maçons[9], la « Loge », système « re-naissant », devint plus adaptée.
Le concept de Loge existait déjà depuis longtemps et ce depuis l’époque médiévale, ce qui est attesté par une nombreuse documentation, tant en Grande Bretagne que sur le continent. Il est même attesté à Rome où le terme « loggia » est employé, sans qu’on en connaisse précisément le sens, l’utilité et le contenu. La tâche de ces tailleurs de pierre pouvait les mener d’un chantier à un autre et ils avaient besoin, sur chacun d’entre eux, de se retrouver en un lieu commun, la Loge. Cette Loge se matérialisait la plupart du temps comme un simple local temporaire où ils pouvaient stocker leur matériel, se reposer et échanger entre eux, local qui parfois était attenant à la construction, ou une institution semi-permanente rattachée à un édifice religieux par exemple. Il n’existait pas de juridiction chapeautant tout cela ni aucune interrelation entre ces Loges. Les futurs Statuts Schaw vont essayer de clarifier et d’organiser cela. Du concept matériel du local dédié, on passa au concept de groupe sous le nom de loge. Même si certaines étaient de courte durée, un grand nombre existèrent sur du long voire très long terme, comme celles relatives aux constructions religieuses, des années et même des générations tant pour la construction que pour l’entretien des bâtiments. Ce système existait en Angleterre et en Ecosse.
Mais les maçons de l’époque avaient un sens aigu de l’exclusivité de leur tâche et gardaient jalousement leurs secrets de « fabrication ». Autant au niveau d’une Guilde il était facile de savoir qui faisait quoi, chacun se connaissant dans la cité, autant il était compliqué de connaitre les compétences de nouveaux arrivants ! Que ce soit sur le continent ou en Grande Bretagne, des réunions régionales se tenaient parfois essayant de maintenir un semblant de règles diverses et variées, pas toujours appliquées, relatives aux secrets, à la discipline et aux salaires, ce dernier point étant illégal pour les loges et réprimé par le pouvoir.
Le système existant avant Schaw.
Il va sans dire que ce concept de loge, en tant que regroupement d’hommes de métier, nécessita des Règles. Ils vivaient ensemble au jour le jour, partageaient leurs vies personnelles et avaient le sentiment de faire partie d’une entité de savoirs et de connaissances. Ils devaient aussi pouvoir accueillir de nouveaux arrivants et il fallait donc éprouver ces compétences au travers de systèmes de reconnaissance, d’un savoir légendaire ou peut être de mots de passe. Dans le système du Compagnonnage en France, par exemple, et qui perdure aujourd’hui, existaient des signes, des poignées de main bref des actes qui permettaient à ceux qui avaient reçu le « bon » enseignement de se reconnaitre entre eux. Rien ne permet d’exclure que de tels procédés n’existaient pas en Ecosse et on pourrait aisément imaginer les prémices de ce que pu être l’arrivée du « mot du maçon ». Ce qui existait en Angleterre au Moyen Age, c’est-à-dire les Anciens Devoirs[10]était connu de la plupart de ces maçons. On ne retrouve pas de copies écrites de ces O.C[11]. en Ecosse avant le milieu du 17ème siècle mais il est certain qu’ils étaient connus des maçons car William Schaw y fait référence dans ses premiers Statuts. De nombreuses copies de ces O.C. furent élaborées tant en Ecosse qu’en Angleterre, avec de minces différences entre elles, mais toujours avec le même fond et quasiment la même forme. La première en Ecosse fait partie du Ms Kilwinning.
Les Old Charges
Le Régius date de 1390 et le Cooke de 1410 et représentent les premiers volumes de ce que l’on a appelé les Anciens Devoirs. Ils avaient pour but de donner un cadre au métier de maçon.
Le Régius est un poème de 794 vers de 8 pieds chacun. Il est Anglais, à connotation très professionnelle, avec devoirs et obligations. Il chante également la légende fondatrice du Métier, en passant par les quatre couronnés[12], la Tour de Babel, les 7 arts libéraux. Cela est fondateur de l’aspect initiatique de la maçonnerie opérative de l’époque. Il est d’influence catholique romaine par référence à la Sainte Eglise et à Marie. Sans entrer dans les détails, le texte commence par une référence à Euclide et à la naissance de la géométrie et de la maçonnerie en Egypte. On y parle d’emblée de l’universalité de l’apprentissage du métier même pour le plus humble, de l’amour réciproque, du respect du maitre instructeur, du terme de Compagnon. Puis miraculeusement le Métier apparait en Angleterre, au temps du roi Atelsthan, environ au Xème siècle. En suivant, sont énoncés une longue liste d’obligations, et de devoirs visant à organiser et moraliser le travail. Après évocation des sept arts libéraux, le document se termine par l’attitude à adopter par rapport à l’Eglise, à la foi, aux sacrements, à l’obligation de prier, de se rendre à la messe si possible. S’ensuit un guide de bonnes manières en société.
William Schaw : le personnage.
On connait relativement peu de choses sur la vie de William Schaw qui est presque résumée par l’épitaphe de sa tombe à Dunfermline[13]. Il serait né en 1550 et mourut le 18 avril 1602, soit à 52 ans. Son épitaphe rappelle « ses qualités humaines d’intégrité, de droiture, ses fonctions de Maitre des travaux du Roi, Chambellan de la Reine (Anne) et Maitre des cérémonies. Il excellait en architecture et était un grand voyageur, honnête, consciencieux et d’une grande capacité à servir ».
Il était issu d’une famille de propriétaires fonciers, les Schaw de Sauchie, dans le comté de Clackmannan. Comment William Schaw se retrouve-t-il à la cour de Jacques VI ? Les Schaw ont toujours été les vassaux des Stuarts et l’on retrouve cela dans de vieux documents authentiques écossais qui les donnent propriétaires des terres de Greenock par une alliance entre un Sauchie et une Galbreth de Greenock sous le règne de Robert III (1390-1406) de son vrai nom Jean Stuart.
Les Schaw tinrent une place prépondérante auprès des Stuarts au gré des alliances et des positions qu’ils occupèrent auprès d’eux. Un James en 1471, un George en 1476 un autre James etc… en 1488, 1495, 1524 et 1582, tous à des postes d’abbé, d’évêque, de Grand Trésorier ou de Maitre du sellier à vins du Roi à différentes époques et sous différents rois d’Ecosse et donc dans la continuité, rien de bien étonnant à retrouver notre William Schaw dans l’environnement immédiat du Roi à la fin du 16ème siècle ainsi que de voir la progression de l’étendue de leurs domaines agricoles et immobiliers au fur et à mesure des générations.
La première connexion Schaw/Sauchie remonte à 1431 avec le mariage de James Schaw of Greenock et de Mary de Annand of Sauchie.
Puis l’histoire devient très compliquée à suivre tant les Schaw furent prolifiques dans leur lignée et adoptaient toujours les mêmes prénoms, John, James, Alexander… Il semble en fin de compte que « notre » William Schaw était fils de John Schaw of Broich et petit-fils de James Schaw de Sauchie. Mais au-delà d’une généalogie difficile à suivre, il semblait intéressant de faire comprendre que cette famille, les Schaw, apparut sous le règne de Robert III, se poursuivit huit règnes plus tard avec William Schaw toujours dans l’entourage direct de la royauté de Jacques VI. Cela pourrait permettre de mieux comprendre la présence de William dans une cour avec laquelle il n’était pas forcément politiquement compatible.
Toutes ces alliances et mésalliances entre les de Sauchie et les de Broich, agrémentées d’autres comme les Greenoch, semèrent le trouble dans cette grande lignée au travers de revendications territoriales et d’héritages incertains.
On retrouve William Schaw auprès de Marie de Guise, régente de la couronne d’Ecosse, catholique et faisant face à la rébellion du Convenant[14]. Elle meurt en 1560, William Schaw étant son page à l’âge de 10 ans. S’en suit une période, entre 1550 et 1560, où on ne retrouve quasiment pas de traces de William Schaw. L’époque est trouble en Ecosse. Marie Stuart est obligée d’abdiquer en faveur de son fils Jacques, âgé d’un an et demi. Quatre régents se succédèrent donc jusqu’en 1578, date de sa majorité même s’il ne fut réellement couronné qu’en 1583. William Schaw avait 33 ans.
En 1581, le Roi et la Cour durent signer la « Negative Confession », une dénonciation stricte du catholicisme sous la pression de la Kirk et parmi les signatures du document on retrouve celle de William Schaw. En 1583 il fut désigné comme « Maitre des travaux du Roi » en lieu et place de Robert Drummond de Carnock normalement nommé à vie, même si ce n’est qu’en 1592, à la mort de Drummond que sa nomination devint effective. Cette fonction de Maitre des travaux[15]existait déjà, en fait depuis 1529, sous le sceau privé du Roi avec James Nycholay et Scrymgeour pour Stirling et Falkland qui en précédèrent d’autres jusqu’à Drummond. Leur rôle était de construire, rénover, assurer la maintenance des châteaux et bâtiments mais ils n’avaient pas d’autorité sur le Métier de maçon, ni sur les Loges ou les Guildes.
Cette nomination comme Maitre des Travaux peut paraitre surprenante en ces temps tourmentés. Mais on peut peut-être avancer pour comprendre cela :
Sa proximité avec Anne du Danemark épouse du Roi qu’il alla chercher lui-même en Norvège, en 1589, avec Jacques VI, celle-ci étant bloquée sur place par des intempéries,
Sa présence à la Cour dès l’âge de 10 ans comme page de Marie de Guise,
La très longue lignée de sa famille et sa présence dans la sphère royale Stuart depuis 1472 comme vu plus haut,
Son désir de ne pas « faire de vagues » autour de lui dans ses décisions,
Son adaptabilité et sa souplesse religieuse (on sait qu’il assista de temps en temps à des offices protestants),
On peut supposer, cependant sans preuve, une certaine diplomatie voire de l’opportunisme mais, et aux dires de tous et des inscriptions sur son épitaphe, un dévouement et une opiniâtreté à la tâche jamais prises en défaut dans sa fonction. Il joua probablement la plupart du temps sur une corde raide.
Jacques VI garde un très mauvais souvenir de groupes protestants. Il est enlevé le 22 aout 1582 et séquestré au château de Ruthven dont il réussira à s’échapper. Il se sentira davantage en sécurité entouré de gens plus modérés ou catholiques au grand dam de la Kirk.
William Schaw était aussi appuyé par la famille Seton, très influente auprès du Roi et catholique, dirigeant le Comté de Dunfermline. Les Seton, en particulier Alexander Seton, étaient des érudits férus d’architecture, de mathématiques et invitèrent Willam Schaw en voyage en France pour y parfaire leurs connaissances en architecture. En plus de la direction de travaux de construction ou de rénovation de divers bâtiments, William Schaw, remplissait également des fonctions d’ambassadeur occasionnel. On sait qu’il participa aux travaux de réfection du palais de Hollyrood[16] et de la résidence de la Reine à Dunfermline.
Il fur également nommé Maitre des cérémonies en 1590[17] et chambellan de ce domaine de Dunfermline en 1593 par la Reine Anne. Ces nouvelles fonctions et nouvelles faveurs de la cour, enrichirent William Schaw qui entra en possession de la baronnie de Sauchie qui revint à sa mort aux collatéraux de la famille ce qui tendrait à prouver qu’il n’eut pas d’héritier.
Ses fonctions.
La fin du 16ème siècle en Écosse fut assez riche sur le plan architectural (du fait des « Lairds » et seigneurs et non de la couronne, en manque d’argent) ou de l’Eglise) et maçonnique. En 1590, fut publié le décret dit « Copland d’Udoch » concernant le Patrick du même nom. Ce fut le premier décret instaurant une responsabilité unique de « Surveillant » du Métier au nom du Roi. Mais cette charge ne fut que régionale sur trois comtés et lui donnait quand même beaucoup de pouvoirs en particulier de justice et de nomination de responsables ainsi que d’une réglementation. Cependant, William Schaw ne voulait pas en rester là et il est probable que ce décret lui donna d’autres idées qu’il tira à son profit par le biais de ses relations royales.
Comme dit plus haut, il devint donc « Maitre des travaux et surveillant général dudit Métier », fonction cumulant les deux titres en remplacement de celle de surveillant régional qui avait fait long feu. Il avait probablement en tête la réorganisation complète du Métier et de l’emploi, cautionné par le pouvoir le plus élevé, celui du Roi, le plus gros fournisseur de travail malgré tout.
Les Statuts Schaw
Le 28 décembre 1598, avec « l’approbation des maçons », furent publiés les premiers Statuts et ordonnances devant être observés par tous les Maitres maçons de ce royaume ». Nous ne détaillerons pas ici les différents articles de ces Statuts mais nous bornerons à des commentaires les concernant. Ils sont relatés en Annexe 1 et en Annexe 2.[18]
En premier lieu, 1717 a été définie comme le début de la maçonnerie spéculative par les Anglais. De très nombreux auteurs et historiens sont largement revenus sur cette date qui ne fait que donner une date de début à une future « obédience », ce qui politiquement à l’époque et par la suite arrangea bien l’Angleterre. Si les écossais avaient été plus « communiquant » et plus curieux, ils se seraient probablement penchés plus tôt sur des centaines de documents à leur portée, restés inexploités. Mais on ne refait pas l’histoire et celle-ci, aurait très bien pu être entamée en 1598 !! Nous nous intéresserons donc aux Statuts Schaw, non dans le détail, mais d’une manière introductive à son hypothétique influence sur la maçonnerie spéculative.
1. Etat des lieux et environnement politique
Comme nous l’avons vu, Jacques VI était un Roi plutôt « éclairé » et ouvert avec le désir de prendre en main la vie politique du pays avec une douce mais ferme autorité. Et donc, la réorganisation sociale fait partie de ses préoccupations, dont celle du Métier de maçon. Mais cette volonté est-elle une « génération spontanée » ou découle-t-elle d’une réflexion propre, issue ou pas d’un modèle existant ? Au Moyen Age l’Ecosse s’était déjà inspirée de ce qui se faisait sur le continent que l’on a appelé parfois « occidentalisation » ou « européanisation », et Jacques VI suivit probablement ce même chemin : « de tous les exemples choisissons le meilleur » ! On sait que William Schaw, accompagnant Lord Seton, se rendit en France avant 1590, pays où Henri IV dès 1589, à grand renfort de lettres de jussion[19], prit la main sur l’organisation des métiers, en nommant comme il le désirait les Maitres des métiers du moment qu’ils avaient sa confiance. Et en 1595, Henri IV nomma un Maitre des métiers qui réglementa ceux-ci, les actes de cette réforme entrant en application en mai 1598 soit 7 mois avant les premiers Statuts Schaw !! Il y est question de réglementation, d’organisation et de justice interne.
Nul doute que William Schaw s’en ouvrit au Roi qui, probablement donna son aval pour une telle réforme. Par contre et très curieusement, les Statuts ne furent jamais validés par la signature royale ! Ils eurent donc le mérite d’exister mais comment influencèrent-ils le Métier, si toutefois ils l’influencèrent ?
Avant de comprendre et d’interpréter ces Statuts, faisons un petit rappel de la construction, comparativement entre l’Angleterre et l’Ecosse. Oui l’Angleterre, car au travers de publications des Quatuor Coronati, apparut, pour certains, un postulat qui invitait à faire croire à une filiation directe entre la maçonnerie opérative anglaise et la spéculative. Il fallait bien tenter de justifier l’histoire légendaire élaborée par James Anderson et J.T. Désaguliers en 1723. Pour cela, et au siècle de William Schaw voire avant, que nous disait la tradition de la construction dans ces deux pays ?.
2. Etat des lieux et environnement dans la construction.
Même si de grands monuments en Angleterre sont faits de pierre comme Westminster ou quelques autres, il est bon de savoir que ces pierres étaient importées et en particulier de France, le sol anglais étant plus argileux que rocheux. Tel n’était pas le cas en Ecosse. A cette époque donc, la tradition anglaise était d’avantage une tradition de briquetiers et de poseurs de briques que de tailleurs de pierre. Comme nous l’avons vu plus avant, Henri VIII gela en 1534 tous les biens de l’Eglise et mis sous l’éteignoir les Guildes existantes lors de sa réforme. Cela fut confirmé par le Roi Edouard VI[20] qui dissoudra les Guildes anglaises. Voilà deux bonnes raisons pour penser que la « tradition » des tailleurs de pierre en Angleterre devint absente pour quelques siècles c’est-à-dire jusqu’à la fin du 17ème siècle. La construction en pierre mais toujours aussi en briques, retrouva un nouvel allant avec la reconstruction de Londres après le grand incendie de 1666.
Et tel ne fut pas le cas en Ecosse où, bien au contraire, la royauté encouragea plutôt les « incorporations ». Tout cela pour dire qu’aux 16ème et 17èmes siècles, en Ecosse, il y eut un continuum dans la tradition des Guildes et des Loges chez les tailleurs de pierre.
3. Les Statuts.
Les Statuts Schaw parlent de maçonnerie opérative et essayent de lui donner un cadre écrit et légal. Les premiers « Règlements », les Old Charges sont anglais et datent du Moyen Age, époque de la scolastique et de la morale religieuse. Dieu et l’Eglise y sont cités régulièrement. D’autres manuscrits que le Régius et le Cooke vinrent compléter ceux-ci. Leur but était d’organiser la maçonnerie opérative et ils se structuraient de cette façon :
Un hommage ou une prière à la divinité
Une description des arts libéraux
Une histoire mythique du Métier faisant la part belle à Euclide ; notons d’ailleurs que la dénomination de l’art était « art de la géométrie » et non « art de la construction »
Un exposé de Devoirs moraux et professionnels.
Ces Old Charges étaient lus lors des tenues (en particulier lors de réceptions) que ce soit en Angleterre (on en retrouve même les principes dans les Constitutions d’Anderson) ou en Ecosse où ils furent traduits à maintes reprises.
Mais quel intérêt peut-on porter à ces statuts Schaw qui apparurent fin du 16ème siècle et qu’essayaient-ils d’apporter ?
D’abord l’élaboration de règles pour la profession de maçon opératif s’adressant à des Loges et non plus à des Guildes, règles s’appliquant sur tout le territoire écossais et non plus à une juridiction
Une organisation des Loges permanentes avec un Surveillant ou Maitre de Loge, des compagnons ou maitres, des apprentis entrés donc un système de progression sûrement bâti sur la transmission du mot du maçon.
La mise en place d’un « secrétaire » ce qui amena jusqu’à nos jours le 1er compte rendu de travaux maçonniques d’une Loge, rédigé en 1599[21].
Une volonté de couronner les Loges d’une autorité suprême, le Surveillant général ou Patron du métier.
Les Statuts de 1598 sont bien différents de ceux de 1599. Avec les premiers, naissent ce que l’on pourrait appeler « les Loges Schaw » qui cohabitent avec les Guildes des bourgs. On peut dire cohabiter car certains « notables » figuraient à la fois dans les deux entités. Mais la qualité justement de la Loge Schaw est qu’elle n’était pas adossée à l’autorité d’un bourg et se situait dans une entité géographique hors de la cité, en un lieu propre, souvent en pleine campagne[22]. Quelles sont les différences, si elles existent, entre les deux entités, Guildes et Loges ?
Pour résumer encore une fois notre propos, il suffira de dire :
– que les Guildes gardent une dimension très religieuse avec un Sain Patron, par exemple, et des invocations à Dieu, aux St Jean
– qu’elles sont sous juridiction du bourg ou de la ville,
– qu’elles réglementent l’embauche, vérifient le travail, établissent un statut social du travailleur.
Comme nous l’avons dit pas de Dieu, ni de St Jean dans les Statuts Schaw. La dimension sociale existe également comme dans les Guildes puisque la charité et l’aide aux démunis sont prévues. Les Guildes étaient composées d’électeurs ayant de gros pouvoirs en particulier sur la commande des travaux tandis que les Loges regroupent les gens du Métier mais aussi quelques électeurs, l’employeur y côtoie donc l’employé. Elles étaient dirigées par des Diacres élus par les municipalités le plus souvent et issus de différents métiers. Les Loges Schaw étaient dirigées par un Surveillant élu chaque année mais il y avait souvent chevauchement entre les deux entités, des diacres de guilde faisant aussi partie des Loges. Cependant, malgré des chevauchements évidents, les deux systèmes coexistaient et donc me direz-vous, quel avantage, s’il en existe, aux Loges Schaw ? Le premier est donc le centrage sur un métier. Travaillant en interne, ces Loges ont leur propre juridiction pour régler les conflits et une réglementation intéressant toute l’Ecosse. Enfin une véritable organisation à différents échelons : Loge n°1, n°2 etc.
Les Statuts de 1598 regroupent environ une quinzaine d’articles concernant globalement :
Les relations entre maîtres maçons et commanditaires du travail,
Les relations entre maîtres maçons eux-mêmes,
Les relations avec les apprentis et les cowans[23],
Les sanctions disciplinaires (que ne contenaient pas les Anciens Devoirs), la sécurité,
L’organisation de la Loge,
L’admission comme maître et compagnon,
L’obligation d’être expert en l’Art de la mémoire, origine de la transmission.
Cette organisation réglemente les Loges opératives, celles des tailleurs de pierre, mais on peut y voir se dessiner ce que sera une organisation future.
De créer un vrai maillage territorial sur lequel se « souchera » la Grande Loge d’Ecosse
De mettre en place le Mot du maçon (à partir d’un vrai rituel du même nom[24]), spécificité des Loges par rapport aux Guildes, et ce aux environs de 1630 lors des réceptions ainsi que mots, signes et attouchements
La communication de ces éléments impliquera des cérémonies secrètes auxquelles viendront se mêler des hommes de la Gentry, friands de ce savoir traditionnel et du récit légendaire[25]
Enfin le système des Grades. Il est à la fin du 17ème siècle, organisé en 2 grades : Apprenti entré et Compagnon et Maître. Ce système va durer jusqu’en 1738, où est mis en place le système actuel en 3 grades (ou degrés).
Et pour ce qui nous intéresse, l’entrée permanente de membres « hors Métier » de différents origines et profils[26].
Il est intéressant de noter que dans les seconds statuts Schaw de 1599[27], figure l’obligation pour les maçons de connaitre l’art de la mémoire[28], cet art de la mémoire repris depuis l’Antiquité par Giordano Bruno (1548-1604)[29] et qui inaugure probablement, quelques siècles auparavant, la nécessité du « par cœur » au Rite Standard d’Ecosse. Et autant les premiers Statuts tentèrent d’élaborer un cadre réglementaire dans le système Schaw, autant les seconds, avaient surtout pour but de « rassurer » la Loge de Kilwinning qui revendiquait la plus grande ancienneté d’Ecosse (elle obtint le numéro 0 !).
Alors d’une part la publication des Statuts n’eut pas l’effet escompté sur les Loges opératives de l’époque[30] sur un plan, disons, « rituel », certains aspects perdurant comme la présence du secrétaire ce qui va permettre la transmission de nombreuses minutes des Loges jusqu’à nos jours, d’autre part cette même organisation allait être la trame de ce que seront les futures loges spéculatives ou non-opératives.
4. Le contexte historique et philosophique.
Nous sommes à une période charnière entre Moyen Age et Renaissance avec pour mode de pensée une sorte de reniement dudit Moyen Age superstitieux pour se tourner vers le passé plus ancien, plus riche en réflexion intellectuelle et philosophique. On se tournait vers des sujets comme l’astrologie, l’alchimie et la philosophie néo-platonicienne, toutes choses rejetées par l’Eglise médiévale ainsi que les idées de la Rose Croix. Les idées en évolution de l’époque sont assez bien documentées[31] en anthropologie et montrent un réel chemin de la pensée humaine de la magie à la science en passant par la religion où les croyances faisaient partie des hypothèses religieuses et scientifiques de l’époque. On recherchait la connaissance de l’Univers, de la Nature plongée dans le spirituel après purification par la foi. Il s’agissait, in fine, de fusionner avec l’esprit divin. Cette quête tirait plus de la magie que de la science. Le travail de ces « secrets », ne pouvait se communiquer à tous mais seulement à de petits groupes dans l’esprit de sociétés secrètes comme pouvaient sûrement l’être les Loges où l’on gardait secrètement les secrets de la construction. Pythagore, Hermès ou d’autres grands personnages influant de l’Antiquité étaient remis au goût du jour ainsi que la notion de symbolisme non religieux. Il se passa donc une séparation progressive de la science et du religieux appelant donc cet esprit de « Re-naissance » et de liberté de conscience
5. Le terreau semblait fertile !
Alors William Schaw a-t-il inauguré la maçonnerie spéculative ? Était-ce le fruit du hasard ? Un concours de circonstances ? Une vérité ou un non-sens historique au sens des Anglais ?
On peut tenter d’énumérer tous les faits, à la lueur de ce qui fut écrit et de ce qui se passa sur les plans sociétaux, religieux ou philosophiques :
William Schaw réorganise le Métier pour les opératifs, tailleurs de pierre, mais au-delà, organise les Loges avec :
Un maillage territorial indépendant
Un Surveillant (ou Maitre) pour chaque Loge
Un système en grades (ou degrés)
Un secrétaire (souvent un notaire) chargé de colliger tout ce qui se passait en Loge, d’où le grand nombre de minutes de Loges en archives dès la fin du 16ème siècle
Un devoir de « savoir » sur le Mot de maçon et l’Art de la mémoire, donc un travail intellectuel
Un chamboulement chez les penseurs érudits de l’époque avec un questionnement à la fois physique et métaphysique sur la base de redécouverte de l’Ancien Temps : l’Humanisme
Un lieu, l’Ecosse, qui même en présence de la Kirk mais sous l’influence d’un Roi, curieux et érudit, permettait de recevoir un héritage direct des Loges de Métier il y (soutenues par le pouvoir et non éradiquées comme en Angleterre sous Edouard VI vers les années 1550) et de laisser se développer des idées de « Renaissance », Jacques VI en étant lui-même friand.
Le simple maçon de Métier tout comme l’alchimiste ou le philosophe étaient réunis autour du symbolisme et cela toujours en Ecosse. Ce symbolisme sur l’équerre, par exemple, avait été déjà décrit en Allemagne pour le 16ème et le 17ème siècle dans l’exercice du Métier[32]où il est question d’emblèmes en peinture, sculpture, architecture et autres. Même si le cursus culturel de l’un et de l’autre n’était pas au même niveau, artisans et intellectuels se rejoignaient. L’Egypte, au travers des hiéroglyphes, représentait le sens même de ce qui était « caché », non révélé, nécessitant un travail intellectuel et réflexif incessant.
Il est étonnant de constater que dans le même temps en Europe se répand un mode de pensée hermétique, ésotérique et une organisation de Loges partageant des secrets et des signes. Le nom d’Hermès apparait également dans le Cooke, nous signifiant que la notion d’hermétisme était présente depuis fort longtemps, préservant les secrets.
La Réforme écossaise joua son rôle de censure pour la grande majorité des confréries du bâtiment. Elle mit à bas tout le système rituel, souvent ancré sur la foi catholique, ne laissant autorisé, que le système dit « mutualiste » concernant obsèques et secours réciproque. Très curieusement ne subsista que les organisations propres à la maçonnerie de Métier, sûrement déjà détenteurs de secrets et rites propres, dont les membres étaient adeptes de pratiques rituéliques. Ils détenaient probablement déjà des systèmes de reconnaissance et une histoire mythologique riche comme en attestent les Anciens Devoirs, confortés par le mouvement Renaissance tourné, pour eux, vers le concept vitruvien[33] de l’architecture et les références à l’Egypte ancienne. L’organisation en Loges fixes, reliées entre elles sur le territoire et indépendantes des pouvoirs civils, mise au point par William Schaw, permit de mettre en place ou de conforter des rituels existants, même s’il n’y a aucune preuve de l’implication directe ou indirecte de celui-ci dans les rituels, pour lesquels la Réforme avait provoqué un vide.
Il n’y avait rien de subversif dans ce mouvement autour des Loges sachant que William Schaw était toujours catholique dans l’âme alors que par nécessité ou obligation les membres des Loges étaient en immense majorité, protestants. D’ailleurs les Statuts ne comportent pas d’allusion à la religion ou à Dieu, contrairement au Régius et au Cooke par exemple. L’activité de ces Loges « Schaw » étaient donc admises par l’Eglise écossaise de l’époque tant qu’il n’y avait rien de spécifiquement religieux ni dans les Statuts, ni probablement dans les rituels, ni au travers de prières, et du moment que la tradition chrétienne était respectée au travers d’une confrérie.
6. L’héritage de Schaw.
Les Loges tailleurs de pierre, même pour celles qui adoptèrent le système Schaw, n’acceptèrent jamais de dire qu’elles étaient des créations récentes et revendiquaient pour la plupart une existence beaucoup plus ancienne, fait qui est attesté, pour quelques-unes, par des documents d’archive. Il fallut estomper certaines susceptibilités pour lister un ordre chronologique incertain. Par contre ce qui est évident c’est que la nécessité d’avoir un secrétaire relatant la vie des Loges, permit déjà d’une part d’attester formellement l’existence de ces Loges et d’autre part de relater une partie de ce qui s’y faisait et cela pour les années suivant la parution des Statuts, soit entre 1599 et 1601. Chaque Loge fit finalement comme elle l’entendait.
Autant Edimbourg (Mary’s Chapel), Aitchison’s Haven ou plus tard Kilwinning produisirent des procès-verbaux réguliers et cela dès le début des Statuts Schaw, autant d’autres procès-verbaux apparurent dans la deuxième moitié du 17ème siècle, attestant soit de leur existence, soit de leur création. Ces minutes des Loges relataient de manière irrégulière le registre des présents, une entrée, un passage de compagnon, des mesures concernant le Métier mais jamais le cœur de la tenue avec rituel s’il existait, ou un quelconque ésotérisme. Le système mis en place par William Schaw ne reçut pas l’accueil unanime qu’il espérait probablement ce qu’il ne vit pas puisqu’il mourut en 1602. Les Corporations existaient en même temps que les Loges et leurs rapports étaient bien différents d’un lieu à l’autre. Soit il y avait des connexions entre les deux entités, soit elles vivaient indépendamment l’une de l’autre.
La composition des Loges était très disparate d’autant que la liste des présents n’était pas toujours établie ou était incomplète. Il y avait de nombreux homonymes et leurs qualités ou professions n’étaient pas toujours détaillées. Dans ces Loges étaient présents certes des tailleurs de pierre, des lairds ou notables mais aussi des non-opératifs ni notables, ni maçons. Une petite remarque : cette maçonnerie écossaise représentait un vrai mélange social de différentes couches de la société, telle la maçonnerie d’aujourd’hui partagée par tous sans distinction, contrairement à celle d’Angleterre fondée pas des « lairds » et pour des « lairds ».
7. L’arrivée des non opératifs et/ou spéculatifs.
Cette arrivée de personnes qui n’étaient pas du Métier fut très disparate d’une Loge à l’autre, tantôt rapidement et en grand nombre, tantôt au goutte à goutte, de manière régulière ou éphémère.
Les tailleurs de pierre y virent deux aspects bien distincts : la fierté d’accueillir ces entrants de condition élevée venus partager avec eux, ou la méfiance à l’égard de ces derniers. Elle fut très probablement le début d’une maçonnerie opérativo-spéculative, un lieu et une période transition entre ces deux aspects. On peut y trouver tous les cas de figure :
Des entrées massives et rapides, envahissantes, provoquant parfois le départ des maçons allant recréer plus loin une Loge opérative, la Loge initiale devenant de fait uniquement spéculative.
Des entrées plus rares, maintenant le statu quo dans la direction et l’esprit de la Loge.
Des créations de Loges par des non-opératifs
Des prises de pouvoir par ces mêmes non-opératifs avant un retour aux opératifs, etc.
N’oublions pas que William Schaw lui-même n’était pas tailleur de pierre, faisant partie de la Gentry, et que l’on ne connait pas, pour lui de Loge d’appartenance. Ne doutons pas qu’il fut considéré comme « initié » et qu’on le retrouve présent dans certaines minutes de Loge, en atteste sa signature.
On retrouve également la présence en 1600, d’un homme de la Gentry, Sir John Boswell de Auchinleck[34]en présence de William Schaw qui n’aurait rien eut à y faire s’il ne fut pas initié. De plus n’oublions pas que les offices de secrétaire étaient souvent tenus par des notaires qui à n’en pas douter, n’auraient pas pu, retranscrire le contenu des tenues sans connaitre eux-mêmes les secrets.
Mais plus intéressantes sont les minutes de Mary’s Chapel de 1634, qui vit sous l’impulsion de Johne Mylne[35], l’entrée dans cette Loge d’Anthony Alexander, de son frère et d’un troisième homme.[36] Cela est attesté par les signatures et une marque de maçon d’Anthony Alexander donc un initié. Ceci est aussi accrédité par la pierre tombale de la famille Mylne, les décrivant comme maçons. C’est aussi dans cette Loge d’Edimbourg, que fut initié Robert Moray accompagné d’Alexander Hamilton[37], généraux convenantaires, en 1641.
A l’issue de ces réceptions d’apprentis entrés et de compagnons[38]d’un genre nouveau, une quantité significative de spéculatifs fut initiée jusque dans les années 1670 avec notamment des personnages très influents politiquement et socialement.[39]
Pour résumer, car n’est pas notre propos que de répertorier ce qu’il advint pour chacune des Loges existant avant 1710 et nous nous appuierons sur les recherches de David Stevenson, recherches portant sur les comptes-rendus des Loges qu’il a pu consulter et référencer. Que ce soit pour Kilwinning, Scone, Perth, Dundee, Dunfermline, Melrose, Aberdeen, Dumfries, Hamilton, Dunblane, Kelso, Haughfoot (ces trois dernières créées par des non-opératifs), Canongate Kilwinning, Canongate Leigh, Kilmolymock et Stirling, leurs créations, les trajectoires, leurs compositions furent toutes différentes quant à l’entrée de non-opératifs (non maçons ou notables).
CONCLUSION
Quelle place faut-il donner à William Schaw dans la maçonnerie moderne si elle en a une ? En réexaminant les éléments fournis, on peut quand même avancer, tout ceci étant documenté :
La singularité de William Schaw, les zones d’ombre dans sa vie, relativement peu documentée en font un personnage assez mystérieux mais ayant laissé un héritage concret et documenté par ses Statuts,
Que la maçonnerie opérative écossaise était florissante et très présente, contrairement à la maçonnerie anglaise, mise dans l’oubli par la royauté,
Que ses Statuts arrivent à point nommé, dans un contexte politique, religieux et social compliqué, non signés par le Roi mais « acceptés » par la Kirk,
Que l’esprit de la Renaissance, arrivant du continent, permit l’éclosion d’un courant de pensée et de recherche dans une partie élevée de la société écossaise, esprit présent dans les Statuts par la présence de l’Art de la Mémoire, héritée de l’Antiquité grecque et romaine,
La présence de nombreux non-opératifs dans les Loges de maçons écossais et la création de Loges à modèle opératif dans la structure et le fonctionnement par des non-opératifs.
Alors oui William Schaw a joué un rôle volontaire ou non, dans la naissance de cette maçonnerie qu’on appellera maintenant la maçonnerie spéculative, en étant là au bon moment et au bon endroit. Curieusement la maçonnerie opérative écossaise n’appliqua pas forcément les Règles des Statuts pour qui ils étaient élaborés pas plus que des deux Chartes Sinclair, mais ces Statuts, en tous cas dans l’organisation et le fonctionnement, serviront de base à la construction de la maçonnerie spéculative. Le mouvement créé, ne s’arrêta pas là et devint ce phénomène mondial que nous connaissons. Alors suffit-il de quatre Loges spéculatives pour « créer » la maçonnerie moderne ?
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TABLE DES ILLUSTRATIONS
Page 1 : Portrait de William Schaw
Page 4 : Portrait de John Knox
Page 5 : Carte ancienne du territoire écossais
Page 6 : Charte de sceau de la ville d’Edimbourg
Page 8 : Copie du Régius.
Page 8 : Robert III
Page 9 : James VI
Page 10 : Palais de Hollyrood à Edimbourg.
Page 12 : Extrait des Statuts de 1598 et signature de William Schaw
Page 17 : L’homme de Vitruve.
Page 19 : Marque de maçon de Robert Moray.
BIBLIOGRAPHIE
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David Stenvenson, Les origines de la Franc-Maçonnerie, le siècle écossais 1590-1710. Ed Télètes, Paris, 1993
David Stevenson, Les premiers francs-maçons. Les Loges écossaises originelles et leurs membres. Ed Ivoire clair, 2000
Harashim, Magazine of Australian and New Zealand Masonic Research Council, n°85. 2019
Henkel et Schöne, Emblemata, Manuel d’art emblématique du 16ème et 17ème siècle. Ed Metzler. 2013
Kipling Rudyard, Travaux de la Loge de Recherche Rudyard Kipling. Déc 2006.
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Trébuchet Louis, de l’Ecosse à l’écossisme, Tome 1 Vol 1. Edit à Collection fondations. 2012
Trochet Jean René, l’Europe avant l’état, Chapitre VII, p 185-210. Edit Presses Universitaires de Rennes. 2022
SOMMAIRE
P1. Résumé
P2. Introduction
P3. Recherche
Un peu d’histoire
Le contexte politique écossais de l’époque
L’état du métier en Ecosse
Le système existant avant Schaw
Les Old Charges
William Schaw : le personnage
Ses fonctions
Les Statuts Schaw
1 Etat des lieux et environnement politique
2 Etat des lieux et environnement dans la construction
3 Les Statuts
4 Le contexte historique et philosophique
5 Le terreau semblait fertile !
6 L’héritage Schaw
7.L’arrivée des non-opératifs et/ou spéculatifs.
P21. Conclusion
P22. Table des illustrations
P23. Bibliographie
ANNEXE 1. Statut de 1598. (27 décembre 1598)
« Les Statuts et ordonnances devant être observés par tous les maîtres maçons dans le Royaume, établis par William Schaw, Maître des Travaux de sa Majesté et Surveillant Général dudit métier, avec le consentement des maîtres soussignés. »
* premièrement qu’ils observent et respectent toutes les bonnes ordonnances précédemment établies par leurs prédécesseurs de bonne réputation concernant les privilèges de leur métier, et spécialement qu’ils soient loyaux les uns envers les autres, et vivent charitablement ensemble comme il convient à des frères assermentés et compagnons de métiers.
* qu’ils obéissent à leurs surveillants, diacres et maîtres en toutes chose concernant le métier.
* qu’ils soient honnêtes, sincères et diligents dans leurs entretiens et droits dans leurs accords avec le maître ou le propriétaire dont ils accepteront le travail, que ce soit à la tâche, en nature, ou contre salaire hebdomadaire.
* qu’ils ne prennent pas de travail, petit ou grand, qu’ils ne soient capables de mener à bonne fin, sous peine de quarante livres monnaie, ou du quart de la valeur de l’ouvrage entrepris, à titre d’amende, et satisfaction donnée au propriétaire du travail, au choix et à la discrétion du Surveillant Général, ou en son absence au choix des surveillants, diacres et maîtres du comté où ledit travail est entrepris et réalisé.
* qu’aucun maître ne prenne le travail d’un autre par-dessus sa tête, après que celui-ci ait convenu d’un travail, que ce soit par contrat, par acompte ou verbalement, sous peine d’amende de quarante livres.
* qu’aucun maître ne reprenne le travail qu’un autre maître a commencé, avant que le premier ne soit satisfait du travail qu’il a réalisé, sous la même peine.
* qu’un surveillant soit choisi et élu chaque année pour être en charge de chaque loge, telles qu’elles sont particulièrement définies, et que ce soit par le vote des maîtres desdites loges, et l’accord du Surveillant Général s’il a le bonheur d’être présent, ou autrement qu’il soit informé de l’élection de chaque surveillant chaque année, afin que le Surveillant Général puisse envoyer des instructions au surveillant élu, si nécessaire.
* qu’aucun maître ne prenne plus de trois apprentis au cours de sa vie, sans un accord spécial des surveillants, diacres et maîtres du comté où l’apprenti habite et réside.
* qu’aucun maître ne reçoive d’apprenti pour un engagement de moins de sept ans, et de même il ne sera pas légal de faire cet apprenti frère et compagnon de métier avant le moment où il aura servi l’espace de sept autres années après l’issue dudit apprentissage, sans une autorisation spéciale accordée par les surveillants, diacres et maîtres assemblés pour cette raison, et qu’un contrôle suffisant ait été effectué sur la qualité, la qualification et l’habileté de la personne qui désire être faite compagnon de métier, et cela sous peine d’une amende de quarante livres prélevée à titre de pénalité pour notre ordre, en sus de la pénalité établie par la loge à laquelle appartient cette personne.
* qu’aucun maître ne soit autorisé à revendre son apprenti à un autre maître, ni à le dispenser d’années d’apprentissage en lui vendant ces années, sous une peine de quarante livres.
* qu’aucun maître ne reçoive aucun apprenti sans le signifier au surveillant de la loge où il habite, de façon que le nom dudit apprenti et sa date d’engagement soient inscrits correctement dans le livre.
* qu’aucun apprenti ne soit entré sans que le jour de son entrée ne soit inscrit dans le livre.
* qu’aucun maître ou compagnon de métier ne soit reçu ou admis sans la présence de six maîtres et deux apprentis entrés, le surveillant de la loge étant un desdits six, et sans que le jour de la réception dudit compagnon de métier ou maître ne soit régulièrement enregistré, son nom et sa marque insérés dans ledit livre avec les noms des six examinateurs et des deux apprentis entrés, les noms des parrains qui seront choisis pour chaque personne devant être aussi insérés dans le livre. A condition toujours que nul ne soit admis sans un chef-d’œuvre et un contrôle suffisant de son habileté et de sa valeur dans sa vocation et son métier.
* qu’aucun maître n’accepte un travail de maçon sous la responsabilité ou le commandement de quelque autre artisan qui aurait pris directement ou indirectement un travail de maçon.
* qu’aucun maçon ou compagnon de métier ne reçoive un cowan pour travailler dans sa société ou compagnie, ni n’envoie aucun de ses servants travailler avec des cowans, sous la peine de vingt livres par personne contrevenante.
* qu’il ne soit pas possible pour un apprenti entré d’accepter une tâche, ou de travailler pour un propriétaire, pour une somme excédant dix livres, sous la peine susdite de vingt livres, et ce travail étant fait il ne pourra plus comprendre sans autorisation des maîtres ou du surveillant où il réside.
* si une question, dispute ou divergence intervient parmi les maîtres, les servants, ou les apprentis entrés, les parties qui tomberont en question ou en débat signifieront les causes de leur querelle au surveillant ou au diacre de cette loge particulière avant vingt-quatre heures sous une peine de dix livres, de façon qu’ils puissent être accordés et réconciliés, et leurs divergences supprimées par leur dit surveillant ou diacre, ou maître ; si une des parties devait rester exigeante et obstinée qu’elle soit privée du privilège de sa loge et interdite de travail jusqu’au moment où elle acceptera de soumettre sa volonté à la raison exprimée par les surveillant, diacre et maître.
* que tout maître, entrepreneur de travaux, fasse très attention à ce que ses échafaudages et passerelles soient surement placés et fixés, de façon à éviter que par sa négligence et son incurie il n’inflige de dommages ou de blessures à ceux qui travaillent sur ce chantier, sous peine d’être interdit de toute responsabilité de Maître ayant en charge un travail, et d’avoir à travailler toute sa vie sous les ordres d’un maître, ou avec un maître principal ayant charge du chantier.
* aucun maître ne recevra ou ne rétablira l’apprenti ou le servant d’un autre maître qui aurait fui le service de son maître, ni ne le gardera en sa compagnie après avoir appris les faits ci-dessus, sous peine de quarante livres.
* que toute personne du métier de maçon se rassemble en lieu et place légalement convenus, sous peine de dix livres.
* que tous les maîtres qui pourraient être convoqués pour une assemblée ou un rassemblement jurent de leur grand serment de ne cacher ou celer ni faute ni méfait accomplis les uns contre les autres, ni les fautes ou méfaits que quiconque aurait accomplis à l’encontre d’un propriétaire de travaux, pour autant qu’ils en aient connaissance, et cela sous la peine de dix livres à prélever sur tous ceux qui auraient caché lesdites fautes.
* il est ordonné que toutes les pénalités ci-dessus soient prises sur les offenseurs ou transgresseurs de ces ordonnances par les surveillants, diacres et maîtres de loges de leur lieu de résidence, et distribuées ad pios usus en bonne conscience selon l’avis des susdits.
Et pour remplir et observer ces ordonnances, ainsi définies, tous les maîtres rassemblés ce jour s’engagent et s’obligent ici en toute conscience, et demandent donc que ledit Surveillant Général signe les présentes de sa propre main, afin qu’une copie authentique puisse être envoyée à chaque loge particulière du Royaume.
ANNEXE 2. Statut de 1599. (28 décembre 1599)
Premièrement, il est ordonné que le surveillant dans les frontières de Kilwinning et des autres lieux assujettis de cette loge, sera choisi et élu chaque année au moyen des votes des maîtres de ladite loge, le vingtième jour de Décembre, et ceci dans l’église de Kilwinning en tant que chef et seconde loge d’Ecosse, et que le Surveillant Général sera informé chaque année du résultat, immédiatement après cette élection.
* il est jugé utile et expédient par Monseigneur le Surveillant Général que chaque loge d’Ecosse bénéficie pour les temps à venir des vieilles et anciennes libertés dont elles ont bénéficié dans le passé ; et spécialement que la loge de Kilwinning, seconde loge d’Ecosse, ait son surveillant présent à l’élection des surveillants des loges dans les limites du NetherWard de Cliddisdale, Glasgow, Ayr, et les limites de Carrick ; avec pouvoir pour ledit surveillant et le diacre de Kilwinning de rassembler les surveillants et les diacres dans les limites susdites quand ils auront quelque chose d’important à traiter, en temps et en lieu jugés utiles par le surveillant et le diacre de Kilwinning, soit à Kilwinning, soit ailleurs dans l’ouest de l’Ecosse et dans les limites ci-dessus.
* il est jugé utile et expédient par Monseigneur le Surveillant Général qu’Edimbourg soit pour les temps à venir, comme par le passé, la première et principale loge en Ecosse ; et que Kilwinning soit la seconde, comme il était notoirement manifeste par le passé dans nos vieux et anciens écrits ; et que Stirling soit la troisième loge, conformément aux anciens privilèges.
* il est jugé expédient que les surveillants de chaque loge particulière soient responsables devant les presbytères de leur comté des maçons de la loge pour toute offense qu’ils puissent commettre ; et un tiers des amendes sera consacré à l’usage divin de la loge là où des offenses auront été commises.
* qu’il y ait un jugement annuel par les surveillants et les plus anciens maîtres de la loge, au nombre de six, afin de juger des offenses, les punitions devant être exécutées conformément à l’équité, la justice, la bonne conscience et les usages de l’ordre ancien.
* il est ordonné par Monseigneur le Surveillant Général que le surveillant de Kilwinning, second en Ecosse, élise et choisisse six des plus parfaits et capables de mémoire dans les territoires susdits, pour juger de la qualification de tous les maçons dans les limites susdites, en art, métier, science et ancienne mémoire, afin que le surveillant et le diacre puissent répondre ensuite de ces personnes, comme il le lui est demandé dans ses limites et sa juridiction.
* commission est donnée au surveillant et au diacre de Kilwinning, en tant que seconde loge, de séparer et rejeter de leur société et compagnie toute personne refusant d’obéir et d’observer toutes les décisions et anciens statuts établis de bonne mémoire ; ainsi que toute personne désobéissante à l’église, au métier, aux décisions et autres statuts pouvant être adoptés pour le bon ordre.
* il est ordonné par le Surveillant Général, que le surveillant et le diacre, en présence des maîtres, élisent, choisissent et constituent un notaire réputé comme clerc ordinaire et scribe ; et que ledit notaire choisi occupe son office, et que les inscriptions de métier et autres écritures, quelles qu’elles soient, soient rédigées uniquement par le clerc, et qu’aucune sorte d’écrit, que ce soit de titre ou d’autres évidences, ne soit admis par le surveillant et le diacre s’ils ne sont faits par ledit clerc et signés de sa main.
* il est ordonné par Monseigneur le Surveillant Général que tous les vieux et anciens actes et statuts faits dans le passé par les prédécesseurs des maçons de Kilwinning soient observés fidèlement et conservés par le métier pour les temps à venir ; et qu’aucun apprenti ni homme de métier, dans les temps à venir, ne soit reçu ni entré sinon dans l’église de Kilwinning, sa paroisse et seconde loge, et que tous les banquets pour l’entrée d’apprentis ou des compagnons de métier aient lieu dans ladite loge de Kilwinning.
* il est ordonné que tout compagnon de métier à son entrée paie pour le banquet, au livre commun, la somme de dix livres monnaie, avec des gants d’une valeur de dix shillings, sinon il ne sera pas admis ; et qu’il ne soit pas admis sans un essai suffisant et une preuve de mémoire et de l’art du métier, par le surveillant, le diacre et les maîtres ; ils pourront ainsi être plus responsables devant le Surveillant Général.
* qu’un apprenti ne sera pas admis qu’il n’ait payé pour le banquet commun susdit la somme de six livres monnaie ; ou alors qu’il n’ait payé la totalité du banquet pour les compagnons de métier et les apprentis de la loge.
* il est ordonné que le surveillant et les diacres de la seconde loge d’Ecosse, à présent Kilwinning, feront prêter serment de fidélité et de loyauté aux maîtres et compagnons de métier dans les limites confiées à leur charge, chaque année, qu’ils n’accompagneront pas de cowans ni ne travailleront avec eux, ainsi qu’aucun de leurs servants ou apprentis, sous peine de la pénalité prévue dans les précédents actes.
* il est ordonné par le Surveillant Général que la loge de Kilwinning, étant la seconde loge d’Ecosse, jugera de l’art de la mémoire et de la science de chaque compagnon de métier et de chaque apprenti conformément à leur vocation ; au cas où ils auraient manqué sur un point, chacun d’entre eux devra payer pour son incompétence, chaque compagnon de métier XXs, chaque apprenti XIs, à payer chaque année pour la boîte des décisions communes, conformément à l’usage commun et à la pratique des loges du Royaume.
Et pour le respect, l’observation et le maintien de ces statuts, et de tous les actes et statuts datant du passé, ainsi que pour ceux qui seront décidés par les surveillants, diacres et maîtres de la susdite loge, pour conserver le bon ordre, conformément à l’équité, la justice et l’ancien ordre, pour les décider et les installer, le Surveillant Général a donné pouvoir et commission audit surveillant et aux autres susdits, de décider et d’acter conformément à leur office et à la loi. Et en signe de tout ce qui a été décidé ici, moi, le Surveillant Général d’Ecosse, j’ai mis en place et fait écrire leurs actes et statuts, et j’ai signé les mêmes de ma main après témoignage.
Qu’il plaise au surveillant, au diacre et aux maîtres de la loge de Kilwinning, que Archibald Barclay, ayant été désigné commissaire pour cette loge, a comparu à Edimbourg, les 27 et 28 Décembre, où ledit Archibald, en présence du Surveillant Général et des maîtres de la loge d’Edimbourg, produisit sa commission et se conduisit très honnêtement et soigneusement pour accomplir les missions dont il était chargé ; mais en raison de l’absence de sa Majesté hors de la ville, et de ce qu’il n’y avait à ce moment pas d’autres maîtres rassemblés que ceux de la loge d’Edimbourg, nous n’avons pu établir à ce moment les documents que les privilèges du métier requiert ; mais plus tard, quand l’occasion se présentera, nous obtiendrons le sceau de sa majesté, à la fois pour autoriser les privilèges de la loge, et la pénalité définie pour toute personne désobéissante et perturbatrice du bon ordre. Pour l’instant il me semble bon de le signifier tout de même à tous les frères de la loge, en attendant la prochaine possibilité : en foi de quoi j’ai signé les présentes de ma propre main, à Holyroodhouse, le vingt-huitième jour de décembre, l’année de Dieu Mil cinq cent quatre-vingt-dix-neuf.
ANNEXE 3. Epitaphe de la tombe de William Schaw à Dunfermline par la Reine Anne.
« Au Dieu Très Saint et Très Haut. Sous cette pierre gît un homme illustre pour sa rare expérience, son admirable rectitude, son incomparable intégrité de vie, William Schaw, Maitre des Travaux du Roi, Directeur des cérémonies du sacre et Chambellan de la Reine. Il est mort le 18 avril 1602, ayant séjourné parmi les hommes pendant cinquante-deux ans. Dans son enthousiasme à améliorer son intelligence, il voyagea en France et dans de nombreux royaumes. Accompli dans tous les Arts libéraux, il excellait en architecture. Les Princes l’admiraient particulièrement pour l’évidence de ses dons. Dans sa vie professionnelle comme dans ses affaires, il était non seulement infatigable et indomptable mais aussi consciencieux et droit. Sa capacité innée à servir et à placer chacun face à son devoir lui ont valu la chaleureuse affection de tous les hommes de bien qui l’ont connu. Maintenant qu’il repose au ciel pour toujours. La Reine a commandé qu’un monument soit érigé à la mémoire de cet homme admirable et droit pour que le souvenir de ce grand personnage qui mérite d’être honoré ne fane pas tandis que son corps devient poussière. »
[1] David Stevenson est professeur au département d’Histoire écossaise de l’université de Saint Andrews. Il est auteur de nombreuses publications et n’est pas franc-maçon. Il fut invité en 1994, à expliquer le résultat de ses recherches devant la Loge de Recherche de la Grande Unie d’Angleterre, Quatuor Coronati. L’accueil y fut glacial et hostile. Le compte rendu de cette intervention est disponible en anglais sur le site : https://www.1723constitutions.com/wp-content/uploads/2022/12/AQC-107-1994-Stevenson.pdf
[2] Voir pour s’en rendre compte l’intervention susnommée.
[3] En fait du Royaume du Dal Riata qui comprenait la partie ouest de l’Ecosse, en particulier les iles et l’extrême nord-ouest de l’Irlande. Une majeure partie fit place à la Seigneurie des iles par la suite.
[4] Partie sud de l’Ecosse, avec une frontière sud avec l’Angleterre.
[5] Partie Nord de l’Ecosse séparée des Lowlands par la rivière Tay, lieu où s’arrêta l’envahisseur Romain.
[6] Stuart est l’écriture francisée, Steward étant l’écriture anglaise.
[12] Quattro Coronati : les quatre tailleurs de pierre, martyrisés par Dioclétien, en 306, et qui devinrent les Saints patrons des tailleurs de pierre.
[16]Abbaye du 12ème siècle à Edimbourg, qui devint palais royal par la suite.
[17] A l’occasion du sacre de la Reine Anne. On retrouve à cette cérémonie la présence de Lord William Sinclair of Roslyn.
[18] Les traductions des Statuts 1 et 2 sont celles du livre de L.Trébuchet. De nombreuses autres traductions sont disponibles sur différents sites et ouvrages.
[19] « Ancêtre de notre article 49-3 ! », lettre permettant au Roi de passer outre les décisions d’assemblées diverses.
[20] Par la Régence et son entourage, Edourd VI mourant avant sa majorité.
[28]L’Art de la mémoire. Frances A. Yates. Collection bibliothèque des Histoires. Gallimard. 1987
[29] Italien, Dominicain, philosophe, esprit libre, s’élève contre tous les dogmatismes religieux de son époque. Sa sensibilité est hermétiste, considérant celui-ci comme LA religion. Adepte de la mnémotechnie ou Art de la Mémoire. Meurt brûlé vif sur ordre de la papauté.
[30] On ne trouve pas énormément de comptes-rendus de Loges où sont récités les Statuts comme pouvaient l’être les Old Charges.
[33] Vitruve, architecte romain du 1er siècle avant J.C., auteur de De Architectura, prônant le reflet de la nature dans l’architecture basée sur 3 principes ; solidité, beauté et utilité.
[34] Dans le P.V. de la Loge d’Edimbourg, In D Stevenson.
[35] Successeur de William Schaw à la Charge de Maitre des travaux du Roi
[37] De « convenant » ou engagement, du mouvement du même nom se référant à l’engagement pris envers la voie de la Réforme.
[38] Les deux grades donnés en même temps attestent souvent du caractère non-opératif de ces nouveaux membres, ceux-ci, de par leur statut, avaient entre autres ce privilège.
[39] A noter que c’est à Mary’s Chapel que Jean Théophile Désaguliers, lors d’une visite en 1721, fut initié ainsi que le maire du bourg.
[40] AQC : Ars Quattro (ou Quatuor) Coronatorum (ou Coronati.)
Avec son deuxième numéro, la Revue d’histoire de la Franc-Maçonnerie confirme qu’elle n’est ni une parenthèse savante ni un exercice d’archives réservé à quelques spécialistes. Elle devient un lieu de mise en lumière, de réinterprétation et de transmission.
Après un premier volume déjà très fort consacré aux grandes secousses du XXe siècle maçonnique, cette nouvelle livraison élargit le cercle, interroge les rapports avec l’Église, revisite l’Égypte rêvée des loges, éclaire les généalogies écossaises, traverse les recompositions de 1804, relit l’antimaçonnisme américain et donne une place majeure à l’histoire de la Franc-Maçonnerie féminine.
Dans cet ensemble dense, le texte de Françoise Moreillon s’impose comme l’un des plus justes et des plus féconds.
Le deuxième numéro de la Revue d’histoire de la Franc-Maçonnerie était attendu parce que le premier avait établi d’emblée une tenue rare
Il ne se contentait pas d’aligner des études. Il donnait un souffle. Il affrontait des moments décisifs et parfois douloureux de l’histoire de la Grande Loge de France, la Résistance et les persécutions de la guerre, le retour du Volume de la Loi Sacrée en 1953, la crise de 1964, les formes du discours antimaçonnique au XXe siècle. Il y avait déjà là une méthode et presque une éthique. Refuser l’histoire réduite à la commémoration. Refuser le confort des récits trop lisses. Faire de la mémoire un exercice de vérité.
Ce nouveau volume confirme pleinement cette orientation
Il la déploie avec davantage d’ampleur encore. Sous l’impulsion essentielle de Christophe Bourseiller, cette revue prend peu à peu la forme d’un atelier de conscience historique. Son action est ici décisive. Non seulement par la direction éditoriale, mais par la tonalité même qu’il donne à l’entreprise. Il faut lui reconnaître d’avoir compris qu’en matière maçonnique l’histoire ne vaut que si elle demeure vivante, traversée par des questions, des tensions, des fidélités éprouvées. Le passé n’est pas convoqué pour rassurer. Il l’est pour instruire, parfois pour inquiéter, toujours pour approfondir. Christophe Bourseiller apporte à cette revue une exigence de lisibilité sans appauvrissement, une curiosité intellectuelle réelle et ce goût des zones de friction où une institution révèle sa profondeur véritable.
Christophe Boursseiller
L’ensemble impressionne par sa cohérence secrète
Les textes consacrés aux rapports entre la Grande Loge de France et l’Église catholique au XXe siècle, puis à la question des francs-maçons catholiques français, sanctionnés ou non, ouvrent un champ d’une grande intensité. Il ne s’agit pas seulement d’examiner des incompatibilités doctrinales ou disciplinaires. Il s’agit de comprendre comment, dans l’histoire occidentale, la liberté initiatique et l’autorité religieuse ont pu se regarder, se craindre, parfois se frôler, rarement se comprendre.
Clément XII
Le chapitre consacré à Clément XII, « inconnu trop connu », rappelle que certaines condamnations fondatrices ont longtemps structuré l’imaginaire hostile à la franc-maçonnerie.
Albert Lantoine, 1896
L’étude de la lettre d’Albert Lantoine au Souverain Pontife par Jean-Laurent Turbet ajoute à cette séquence une épaisseur subtile. Elle montre qu’entre l’anathème et le dialogue manqué, entre l’institution et la conscience, il existe toute une gamme de gestes intellectuels qui disent la complexité du monde maçonnique.
Viennent ensuite les pages sur l’Égypte en franc-maçonnerie et sur cette « fausse Égypte » qui n’en diffuse pas moins de « vraies lumières »
Ces textes comptent parmi les plus stimulants du volume. Ils rappellent que la vérité symbolique ne se laisse pas toujours réduire à la stricte vérité historique. L’Égypte maçonnique est un continent imaginaire, un miroir d’archaïsme, de sagesse, d’initiation et de renaissance. Même lorsqu’elle relève d’une reconstruction, d’une projection, d’un rêve occidental sur l’antique, elle révèle quelque chose d’authentique sur le désir maçonnique de remonter aux sources. Elle dit cette nostalgie d’un commencement plus ancien que soi, d’une science sacrée que les siècles auraient dispersée. À ce titre, ces études touchent au cœur d’une sensibilité ésotérique profonde. Elles montrent comment l’erreur généalogique elle-même peut devenir révélatrice lorsqu’elle manifeste une vérité de l’âme.
Le vaste ensemble consacré à 1804 donne à la revue une assise institutionnelle très précieuse
Le Concordat, le paysage maçonnique en France à la veille de la fondation du Suprême Conseil de France, les dynamiques d’organisation et de refondation composent un grand moment de clarification. Ces pages ne relèvent pas seulement de l’érudition structurelle. Elles nous aident à comprendre comment les formes obédientielles et les filiations rituelles se fabriquent dans l’histoire réelle, c’est-à-dire dans la négociation, la concurrence, l’adaptation, la recherche de légitimité.
Le Delta d’Alger – site cgb.fr
Le DELTA d’Alger prolonge admirablement cette perspective en déplaçant le regard vers un autre territoire, une autre durée, une autre vitalité de l’écossisme. Ce chapitre possède une véritable force de présence. Il rappelle que la géographie maçonnique est aussi une histoire de circulations, d’enracinements, d’inventions locales et de fidélités transportées au loin.
L’affaire Morgan et le « parti antimaçonnique » américain introduisent un changement d’atmosphère salutaire
Avec ce texte, la revue montre que l’antimaçonnisme ne naît pas seulement dans les polémologies confessionnelles européennes. Il surgit aussi dans le champ politique moderne, dans la démocratie, dans la presse, dans la fabrication du soupçon public. Cette affaire est exemplaire parce qu’elle donne à voir la manière dont la franc-maçonnerie peut devenir l’objet d’une cristallisation fantasmatique, à la fois sociale, morale et électorale.
Probable caricature de Ramsay par Pier Leone Ghezzi
Quant au chapitre sur l’influence des Jésuites sur les discours de Ramsay, il éclaire utilement un point souvent simplifié ou figé dans la répétition. Il invite à reprendre les généalogies intellectuelles avec plus de finesse, à mesurer les passerelles, les échos, les inflexions spirituelles et rhétoriques. Enfin, la vie d’une loge de la Grande Loge symbolique écossaise achève le volume sur une note d’incarnation. Après les doctrines, les conflits, les transferts symboliques et les reconstructions institutionnelles, voici le grain vivant de l’expérience collective. Une loge n’est jamais un concept. Elle est un rythme, une discipline, une parole en travail, une fraternité confrontée au temps.
Mais au milieu de cette constellation très riche, le texte de Françoise Moreillon retient tout particulièrement l’attention
Françoise Moreillon en 2016
Non parce qu’il flatterait une sensibilité contemporaine par facilité, mais parce qu’il atteint à une vérité profonde de l’histoire maçonnique. En retraçant la lente émergence de la souveraineté féminine, Françoise Moreillon ne raconte pas seulement la naissance d’une autonomie obédientielle. Elle restitue une conquête intérieure. Son étude possède une gravité calme, une netteté sans raideur, une profondeur qui vient de ce qu’elle ne sépare jamais les formes rituelles, les institutions et les aspirations spirituelles.
Ce qu’elle montre avec beaucoup de force, c’est que la Franc-Maçonnerie féminine n’a pas eu à mendier sa légitimité. Elle l’a construite. Elle l’a façonnée dans la durée, dans la patience, dans le travail, dans la fidélité à une exigence de perfectionnement qui ne devait sa mesure ni à l’imitation ni au ressentiment. Cette histoire n’est pas celle d’une concession. C’est celle d’une maturation. Le féminin maçonnique n’apparaît pas ici comme une variante périphérique, mais comme une modalité pleine et entière de l’initiation. En cela, le texte de Françoise Moreillon a une portée bien plus vaste que son seul objet apparent. Il oblige à penser la tradition non comme un héritage distribué d’en haut, mais comme une construction de dignité.
Les passages consacrés aux loges d’adoption, aux mutations rituelles, aux changements d’appellation, aux ajustements symboliques, à l’appropriation progressive du REAA, puis à l’ouverture à d’autres rites, sont d’une grande importance.
Ils disent que la souveraineté n’est pas un slogan juridique
Elle est un état de maturité initiatique. Françoise Moreillon met admirablement en évidence ce mouvement par lequel les sœurs passent d’un espace longtemps encadré à une autorité spirituelle pleinement assumée. Dans cette lente élaboration, les noms de Jeanne Van Migom, de Suzanne Galland, de Marie Bernard Leroy et d’autres figures pionnières prennent une résonance particulière. Ils incarnent une volonté de s’accomplir selon une voie propre, sans se dissoudre dans le modèle masculin ni se couper des grandes sources traditionnelles.
L’une des beautés majeures de cette étude tient à ce qu’elle refuse les oppositions trop pauvres
Le féminin n’y est jamais pensé contre le masculin dans une logique de rivalité. Il est pensé comme puissance initiatique irréductible, comme voix propre, comme manière singulière d’assumer la liberté, la discipline, l’élévation et l’œuvre de transformation. À ce titre, le texte de Françoise Moreillon rejoint une question plus vaste, presque anthropologique et spirituelle. Qu’est-ce qu’une institution initiatique fait de la différence humaine lorsqu’elle prétend conduire à l’universel. La réponse implicite de ces pages est lumineuse. L’universel n’abolit pas les voix. Il les ordonne sans les réduire.
Il faut aussi souligner la très grande intelligence avec laquelle Françoise Moreillon articule la question de la souveraineté à celle de l’ouverture
Réception d’une femme dans une loge d’adoption du Premier Empire (France)
Car une obédience devenue maîtresse de sa forme n’a nul besoin de s’enfermer. L’ouverture progressive aux autres rites, l’intérêt pour les sources plus lointaines, la capacité à travailler des traditions diverses sans perdre sa cohérence montrent qu’une identité maçonnique véritablement fondée peut respirer largement.
C’est peut-être là le point le plus initiatique de tout l’article. Devenir soi n’est pas se rétrécir. C’est se rendre apte à recevoir davantage.
Ce deuxième numéro de la Revue d’histoire de la Franc-Maçonnerie réussit ainsi un pari difficile
Il parle d’institutions sans sécheresse. Il parle d’idées sans abstraction flottante. Il parle de conflits sans goût de querelle. Il parle de tradition sans immobilité. Il donne le sentiment qu’une mémoire maçonnique française peut encore se penser elle-même avec sérieux, ampleur et profondeur. C’est beaucoup. C’est même rare. Et c’est sans doute pour cela que cette revue compte déjà. Elle ne se borne pas à conserver. Elle travaille. Elle éclaire. Elle relie.
Avec ce second volume, la Revue d’histoire de la Franc-Maçonnerie s’affirme comme un lieu où la mémoire ne s’endort pas dans la vitrine des certitudes. Elle redevient une matière ardente, une matière à penser, à transmettre et à méditer. Et si plusieurs contributions méritent l’attention la plus soutenue, celle de Françoise Moreillon demeure comme l’un des sommets de l’ensemble, parce qu’elle restitue à la Franc-Maçonnerie féminine ce qui lui revient pleinement, non un supplément d’histoire, mais une souveraineté de lumière.
Revue d’histoire de la Franc-Maçonnerie N°2 2026
Commission Histoire – Loge nationale de recherche Marquis de La Fayettede la Grande Loge de France – Éditions Numérilivre, N°2, 2026, 264 pages, 20 €
Il est des maladies maçonniques qui ne figurent dans aucun traité, mais que tout atelier reconnaît au premier coup d’œil. La comparaison en fait partie. Elle se glisse partout, s’invite dans les conversations les plus anodines, se nourrit de décors, de grades, de fonctions, de voyages, de réseaux, de « moi j’ai connu », de « chez nous c’est mieux », de « dans mon obédience on fait autrement ». Et, comme tous les cancers, elle commence petit, presque inoffensif, avant de s’étendre sournoisement à toute la fraternité.
Comparer, c’est déjà se séparer. C’est regarder son Frère ou sa Sœur non plus comme un compagnon de chantier, mais comme un concurrent symbolique, un rival de lumière, un détenteur de titres mal digérés. À partir de là, le mal progresse : on ne cherche plus à réunir ce qui est épars, on trie, on classe, on hiérarchise, on mesure. On ne dit plus « qu’avons-nous en commun ? », mais « qu’est-ce qui me distingue d’eux ? ». Et voilà comment l’atelier, censé bâtir l’unité, se transforme en salle d’attente de l’ego.
Le plus comique, si l’on ose encore rire, c’est que les mêmes qui parlent de fraternité universelle sont parfois ceux qui tiennent le mieux le registre des différences. Ils prêchent l’union avec des lèvres de prophètes et comparent avec la précision d’un comptable en fin d’exercice. Quelle ironie délicieuse : on chante l’harmonie, mais on compte les colonnes ; on invoque l’amour fraternel, mais on soupèse les cordons ; on célèbre l’élévation, mais on regarde surtout qui monte plus vite que soi. La cratophilie, ce goût maladif des honneurs et des signes extérieurs de reconnaissance, finit alors par remplacer le sens du service. Le maçon ne travaille plus à sa pierre : il polit sa vitrine.
Car c’est bien là que le carrefour se dessine. D’un côté, il y a ceux qui comprennent que la fonction n’est qu’un passage, que le cordon est un outil de représentation et non une extension de la personnalité, que le titre n’est pas une identité. Ceux-là avancent vers l’unité fraternelle, parfois lentement, parfois discrètement, mais sûrement. De l’autre, il y a ceux qui se nourrissent de la comparaison comme d’un carburant spirituel de mauvaise qualité. Ils veulent être plus, paraître plus, compter plus. Et, à force de vouloir être au-dessus, ils finissent souvent au-dessous du travail initiatique. C’est le paradoxe du maçon comparateur : il croit s’élever, alors qu’il s’éparpille.
Le vrai mantra magique n’est donc pas celui qu’on répète pour la forme, mais celui qu’on vit dans la chair du quotidien : réunir ce qui est épars. Réunir en soi d’abord, car un homme divisé ne bâtira jamais une fraternité stable. Réunir entre les ateliers ensuite, car les murs de sigles sont bien fragiles face à une vraie main tendue. Réunir entre les sensibilités, les parcours, les obédiences, les générations, les orgueils blessés et les silences trop longs. Là est le chantier. Pas dans la compétition des vanités, mais dans la restauration du lien.
Alors oui, la comparaison est un cancer. Elle ronge le cœur maçonnique en lui faisant croire que la valeur se mesure à l’écart qu’on met entre soi et l’autre. Alors qu’en réalité, la valeur d’un maçon se mesure peut-être à sa capacité de ne pas comparer, de ne pas se gonfler, de ne pas se dissoudre dans le besoin d’être vu. Le frère ou la sœur qui a vraiment avancé ne demande plus : « Suis-je mieux que lui ? ». Il demande simplement : « Suis-je plus juste, plus utile, plus fraternel qu’hier ? ».
Et c’est sans doute là que commence la guérison. Non pas quand on aura supprimé les grades, les décors ou les distinctions — ce qui serait naïf — mais quand on cessera d’en faire des armes de comparaison. Le jour où le maçon comprendra que l’autre n’est pas une menace pour sa lumière, mais une chance de la vérifier, alors le chantier reprendra son sens. Et la fraternité cessera d’être un slogan pour redevenir une méthode de construction.
Nous vous l’avions annoncé : les prochains jours seront placés sous le signe des surprises, des innovations et des services inédits. Voici donc une nouveauté qui devrait réjouir un grand nombre de Sœurs et de Frères : l’ouverture du premier réseau gratuit d’accueil fraternel.
Le principe est simple, clair et profondément maçonnique. Tous les frères et toutes les sœurs qui souhaitent ouvrir leur porte à un ou plusieurs voyageurs initiés peuvent désormais s’inscrire et compléter une fiche d’accueil. Cette fiche permet de présenter son offre d’hospitalité, ses conditions, ses disponibilités et les modalités d’un éventuel séjour. L’objectif est de mettre en relation des membres de la famille maçonnique qui, sans ce service, n’auraient probablement jamais eu l’occasion de se rencontrer.
Il ne s’agit pas d’un simple service d’hébergement de plus, encore moins d’un système marchand déguisé.
Ici, on ne parle pas de commerce, mais d’un véritable acte de fraternité.
L’idée n’est pas de transformer la rencontre maçonnique en prestation tarifée, mais au contraire de redonner du sens à l’accueil, au partage et à la confiance entre initiés. Ce réseau repose sur une logique de rencontre humaine, d’entraide discrète et d’ouverture généreuse entre membres partageant les mêmes valeurs.
Bien entendu, ce service ne doit pas être confondu avec une solution de logement improvisée où l’on débarquerait, bagages à la main, sans prévenir, en espérant trouver porte ouverte au nom de la seule appartenance fraternelle. L’hospitalité maçonnique mérite d’être préparée, acceptée et organisée dans le respect mutuel. Il faut donc au préalable échanger, se présenter, vérifier la compatibilité des attentes et s’assurer que chacun entre dans cette démarche avec sérieux et courtoisie.
L’accueil fraternel n’est pas un droit automatique : c’est un geste consenti.
Il ne s’agit pas non plus d’un moyen de voyager gratuitement aux frais de la communauté. Dans l’esprit du service rendu, l’obole reste évidemment la bienvenue et même recommandée. Car la fraternité n’exclut ni la délicatesse ni la reconnaissance. Offrir un toit, partager un repas, ouvrir sa maison ou son espace de vie à un Frère ou une Sœur de passage, ce n’est pas simplement rendre service : c’est créer une relation, un souvenir, un lien durable.
L’ambition de ce nouveau dispositif est claire :
faire tomber les murs de l’anonymat entre frères et sœurs qui ne se seraient jamais rencontrés autrement.
Trop souvent, les échanges fraternels restent limités aux tenues, aux convents, aux salons ou aux rencontres officielles. Or, l’hospitalité permet autre chose : un rapport plus simple, plus humain, plus authentique. Elle brise la glace, favorise les discussions sincères et rappelle que la fraternité maçonnique n’est pas seulement une idée abstraite, mais aussi une réalité concrète, vécue dans le quotidien.
En créant ce réseau d’accueil, nous voulons remettre au centre une valeur trop souvent invoquée et pas assez pratiquée : l’hospitalité fraternelle. Dans un monde où tout se monnaye, où tout se réserve, où tout se facture, offrir un accueil librement consenti à un Frère ou à une Sœur prend une valeur particulière.
C’est une manière simple, mais puissante, de dire que la fraternité ne s’arrête pas aux mots, qu’elle se poursuit dans les gestes, dans les attentions et dans la disponibilité envers l’autre.