Non pas représenter le monde, mais donner une forme à ce qui demeure derrière les apparences.
Bien avant que l’abstraction ne s’impose comme l’une des grandes révolutions artistiques du XXᵉ siècle, une peintre suédoise entreprenait, dans la solitude féconde de son atelier, une aventure qui ressemblait moins à une conquête esthétique qu’à une exploration des territoires invisibles de l’existence. Hilma af Klint (1862-1944) cherchait à donner des couleurs à l’esprit, à inscrire dans les cercles, les spirales et les métamorphoses de la matière les signes d’une harmonie universelle. Son ambition dépassait la toile, puisqu’elle imaginaitun Temple où ses peintures accompagneraient l’élévation intérieure de l’être humain.
À la croisée de l’art, de la théosophie, de la science et des traditions spirituelles, cette œuvre longtemps méconnue nous conduit vers une question que les Francs-Maçons connaissent bien : comment donner une forme visible à ce qui, en nous, demande encore à être construit ?
Une femme en avance sur le regard de son siècle
Il est des artistes qui accompagnent leur époque et d’autres dont l’œuvre semble attendre que les siècles apprennent enfin à la regarder. Hilma af Klint appartient à ces créateurs singuliers qui ne se contentent pas de renouveler les formes de l’art, mais interrogent la nature même de ce que signifie voir, connaître et représenter. Son destin possède quelque chose d’un paradoxe : alors qu’elle participe à l’une des transformations les plus radicales de la peinture occidentale, elle poursuit une recherche que ses contemporains ne disposent guère des instruments intellectuels nécessaires pour comprendre.
Née le 26 octobre 1862 à Solna, près de Stockholm, elle reçoit une solide formation à l’Académie royale des beaux-arts, dont elle sort diplômée en 1887. Elle peint des paysages, des portraits, des fleurs et des études botaniques avec une précision qui témoigne d’une connaissance intime des formes naturelles. Cette attention au vivant n’est pas un simple prélude académique à son œuvre abstraite, car l’observation des plantes, des graines, des organismes et de leurs transformations nourrit déjà une interrogation fondamentale : la nature visible ne serait-elle que la manifestation extérieure de lois plus profondes ?
À la fin du XIXᵉ siècle, cette question traverse une Europe dont les certitudes scientifiques, religieuses et philosophiques connaissent de profonds bouleversements. La découverte des rayons X, l’étude des phénomènes électriques et les nouvelles conceptions de la matière révèlent un univers dont une grande partie échappe aux sens ordinaires. Parallèlement, les courants spiritualistes, la théosophie et les recherches psychiques proposent d’autres manières d’interroger les rapports entre conscience et réalité.
Hilma af Klint évolue à la rencontre de ces mondes, sans considérer nécessairement que la science et la spiritualité doivent se combattre. Elle cherche plutôt à comprendre comment des réalités apparemment séparées pourraient relever d’une même architecture universelle.
Cette quête la rapproche d’une tradition intellectuelle ancienne, celle qui refuse de réduire le monde à sa seule surface sensible et considère la connaissance comme un chemin de transformation intérieure. Pour elle, peindre ne consiste bientôt plus à reproduire fidèlement les apparences, mais à rendre perceptibles les relations secrètes qui les unissent.
Les Cinq, ou la naissance d’un atelier de l’invisible
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En 1896, Hilma af Klint participe à la fondation d’un cercle de recherches spirituelles composé de cinq femmes, connu sous le nom de De Fem, « Les Cinq », avec Anna Cassel, Cornelia Cederberg, Sigrid Hedman et Mathilda Nilsson. Dans une société où les institutions artistiques et intellectuelles demeurent largement dominées par les hommes, ce groupe constitue un espace singulier de recherche, d’expérimentation et de création collective.
Leurs réunions associent méditations, prières, lectures spirituelles, pratiques médiumniques et exercices d’écriture ou de dessin automatiques. Les participantes pensent recevoir des messages d’entités appartenant à des plans supérieurs de l’existence, auxquelles elles donnent notamment les noms d’Amaliel, d’Ananda ou de Gregor.
Il serait facile de sourire de ces pratiques en les considérant depuis les certitudes de notre présent. Ce serait pourtant méconnaître une époque où la frontière entre expérimentation psychique, recherche religieuse et invention esthétique demeure beaucoup plus poreuse qu’aujourd’hui. Les artistes, les écrivains et certains penseurs de la modernité participent alors à un vaste questionnement sur les dimensions invisibles de l’expérience humaine.
Les dessins exécutés dans ce cercle présentent un intérêt particulier, puisqu’ils témoignent d’une volonté de suspendre le contrôle habituel de la main et de laisser apparaître des formes que la conscience rationnelle ne semblait pas avoir préalablement conçues. Plusieurs décennies avant les expériences surréalistes, ces femmes explorent ainsi une forme de création où l’artiste cesse de se penser comme l’unique maître de l’image.
Cette pratique trouve un écho troublant dans certaines conceptions initiatiques de l’inspiration, lorsque l’être humain ne prétend plus posséder la vérité, mais travaille à se rendre disponible à ce qui pourrait le dépasser.
Encore faut-il distinguer les domaines. Le travail médiumnique revendiqué par Hilma af Klint relève de son propre univers spirituel et non des pratiques rituelles maçonniques. La comparaison ne saurait effacer cette différence, mais elle permet d’interroger une disposition intérieure commune à plusieurs traditions : l’apprentissage du silence, la discipline de l’attention et l’acceptation de ce qui échappe à la maîtrise immédiate.
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Les Peintures du Temple, une commande venue de l’invisible
En 1906 survient l’événement décisif de sa carrière. Hilma af Klint affirme recevoir d’une entité spirituelle nommée Amaliel la mission de réaliser un vaste ensemble pictural destiné à transmettre à l’humanité une connaissance des réalités spirituelles.
Il importe de respecter la nature de ce témoignage : l’artiste décrit une expérience intime, interprétée à travers les croyances de son temps, et non un événement dont l’origine surnaturelle pourrait être historiquement démontrée. Mais cette conviction devient le moteur d’une entreprise artistique d’une ampleur extraordinaire.
Entre 1906 et 1915, avec une interruption de plusieurs années, elle réalise les 193 œuvres des Peintures du Temple. L’ensemble compose moins une succession de tableaux indépendants qu’un immense récit symbolique consacré à l’origine du monde, à la formation de la vie, aux étapes de l’existence humaine et à la recherche d’une unité spirituelle.
Dès les premières compositions du Chaos originel, la peinture semble assister à la naissance des formes. Des lignes se croisent, des cercles émergent, des couleurs se répondent, tandis que les figures demeurent parfois dans un état d’indétermination qui évoque les premiers mouvements d’un univers en gestation.
Cette naissance progressive de l’ordre à partir de l’indifférencié n’est pas sans rappeler certaines représentations cosmologiques et hermétiques. La matière n’y apparaît pas comme une réalité achevée, mais comme le théâtre d’une formation permanente, où l’unité se déploie dans la multiplicité sans jamais cesser de la traverser.
Dans plusieurs tableaux, les lignes se prolongent en volutes, les fleurs deviennent des formes cosmiques, les courbes se transforment en lettres, tandis que des signes mystérieux semblent appartenir à une langue dont le sens ne peut être immédiatement déchiffré.
La peinture se fait écriture, mais une écriture qui demande au regard de renoncer à la lecture ordinaire. Elle sollicite une attention nouvelle, comme si l’image ne devait plus être simplement comprise, mais traversée.
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Le compas, le cercle et la géométrie de l’âme
Pour qui connaît la tradition symbolique du compas, l’univers pictural de Hilma af Klint possède une résonance particulière. Les cercles, les spirales, les axes et les compositions géométriques semblent chercher une harmonie qui ne relève pas de la seule organisation esthétique, mais d’une volonté de comprendre les rapports entre les êtres et le cosmos.
Toutefois, aucune appartenance de l’artiste à la Franc-Maçonnerie n’est historiquement établie, et rien ne permet d’affirmer que ses compositions reproduiraient volontairement un langage rituel maçonnique. Le rapprochement appartient ici à l’interprétation symbolique, non à la généalogie documentaire.
Le cercle appartient d’ailleurs à un patrimoine spirituel infiniment plus vaste qu’une seule institution. Présent dans les cosmologies anciennes, les mandalas orientaux, les constructions géométriques de la Renaissance et les traditions hermétiques, il évoque tour à tour la totalité, le mouvement cyclique, la perfection ou l’unité fondamentale du vivant.
Son centre possède une signification plus profonde encore, puisqu’il invite à chercher ce qui demeure immobile au sein du mouvement, ce qui rassemble les éléments dispersés et leur confère une orientation.
Naissance_du_cosmos
Dans une lecture initiatique, le compas devient ainsi l’image d’une intelligence capable de tracer des limites sans abolir l’infini, d’ordonner sans enfermer et de mesurer sans réduire l’existence à ce qui se laisse calculer.
Les spirales de Hilma af Klint introduisent une autre dimension. Là où le cercle suggère le retour, elles expriment une transformation, un déploiement, parfois une ascension. Elles évoquent les mouvements de croissance du végétal, les formations naturelles et ces représentations anciennes dans lesquelles le chemin de la connaissance ne suit pas une ligne droite, mais revient sur lui-même à des niveaux successifs de compréhension.
Le regard chemine alors de la périphérie vers le centre, ou du centre vers l’infini, sans que ces deux directions s’excluent nécessairement.
L’œuvre devient une invitation à penser que toute élévation véritable suppose également un approfondissement.
Les Dix plus grands, ou les quatre saisons de l’existence
Parmi les ensembles les plus saisissants des Peintures du Temple, la série des Dix plus grands, réalisée en 1907, occupe une place singulière. Ces dix compositions monumentales, dont certaines dépassent trois mètres de hauteur, représentent les quatre grandes étapes de la vie humaine : l’enfance, la jeunesse, l’âge adulte et la vieillesse.
L_enfance
Mais Hilma af Klint ne raconte pas l’existence à travers des personnages, des événements ou des paysages. Elle la transforme en une vaste circulation de couleurs, de signes et de formes organiques, comme si l’être humain devait être compris moins par son apparence que par les forces qui accompagnent ses métamorphoses.
Les deux premières œuvres, consacrées à l’enfance, déploient un univers de germination où les formes végétales, les courbes et les mouvements circulaires suggèrent les promesses encore indéterminées de la vie. La jeunesse, évoquée dans les deux tableaux suivants, introduit des tonalités plus ardentes et des rythmes plus expansifs, tandis que les quatre compositions de l’âge adulte multiplient les relations entre les figures, comme si l’existence devenait progressivement plus complexe à mesure que les expériences s’accumulent.
La_vieillesse
La vieillesse, enfin, représentée par les tableaux neuf et dix, ne constitue pas un simple effacement des formes précédentes. Elle paraît au contraire conduire la peinture vers une économie plus silencieuse, où l’essentiel ne demande plus nécessairement l’abondance pour se manifester.
Le tableau n° 9 retient particulièrement l’attention. Sur un fond aux nuances roses et ocrées, de grandes figures circulaires, des ovales et des formes répétées composent une architecture de correspondances. Certaines se superposent, d’autres semblent se répondre à distance, et plusieurs motifs suggèrent une union qui ne détruit pas la singularité des éléments rapprochés.
Il serait excessif d’attribuer à chacune de ces figures une signification définitive, mais leur organisation permet une lecture féconde : au terme de l’existence, l’être humain ne découvre peut-être pas une vérité absolument nouvelle, mais la relation secrète entre les expériences dont sa vie fut composée.
Cette intuition rencontre l’un des thèmes majeurs de la démarche initiatique, celui d’une transformation progressive du regard. La connaissance n’y résulte pas seulement de l’accumulation des savoirs, mais de leur lente mise en ordre, lorsque l’expérience devient discernement et que le temps se transforme en conscience.
La_jeunesse
L’enfance reçoit, la jeunesse explore, la maturité construit ; quant à la sagesse, elle commence peut-être lorsque nous découvrons que posséder moins de certitudes permet parfois de mieux comprendre l’unité du monde.
Le langage secret des couleurs et des signes
L’œuvre de Hilma af Klint possède une véritable grammaire symbolique, dans laquelle les couleurs ne sont jamais de simples ornements. Le jaune est fréquemment associé au principe masculin, le bleu au principe féminin, tandis que le vert peut figurer leur union, leur équilibre ou leur réconciliation.
Ces correspondances appartiennent au vocabulaire personnel de l’artiste et aux conceptions spiritualistes qui nourrissent son travail. Elles ne doivent pas être transformées en un dictionnaire universel où chaque nuance posséderait partout une signification identique.
Leur intérêt réside précisément dans la manière dont elles permettent à la peinture de représenter les relations entre des forces apparemment opposées. Les couleurs ne s’affrontent pas seulement ; elles se rencontrent, se traversent et donnent naissance à d’autres équilibres.
Les lettres, elles aussi, participent à cette organisation. Certaines renvoient à des catégories spirituelles ou matérielles, tandis que d’autres appartiennent à un langage plus personnel, développé dans les nombreux carnets où Hilma af Klint consigne ses recherches.
L’âge_adulte
Ses tableaux ressemblent parfois à des pages arrachées à un livre dont l’alphabet serait encore à découvrir, mais cette impression d’énigme ne doit pas nous faire oublier que la peintre construit avec une grande rigueur ses compositions.
L’invisible n’est pas ici synonyme de confusion. Il appelle au contraire une discipline du regard, une recherche des relations et une volonté de donner à l’intuition une forme suffisamment précise pour qu’elle puisse devenir partageable.
Le Cygne et la Colombe, ou l’alchimie des contraires
Dans les dernières années du cycle, les séries du Cygne et de la Colombe approfondissent la réflexion sur les polarités et leur possible dépassement.
Le Cygne, développé principalement entre 1914 et 1915, présente notamment la rencontre de deux oiseaux opposés par leurs couleurs, l’un noir et l’autre blanc. À mesure que la série progresse, les silhouettes reconnaissables cèdent la place à des compositions plus géométriques, comme si les formes visibles de l’antagonisme devaient peu à peu révéler une structure plus profonde.
Le masculin et le féminin, la lumière et l’obscurité, le matériel et le spirituel participent à cette dramaturgie de la séparation et de la réunion.
Le rapprochement avec l’alchimie prend ici une force particulière. Dans ses lectures spirituelles, le Grand Œuvre ne consiste pas seulement à transformer une matière extérieure, mais à accomplir une mutation de la conscience. La dissolution précède la recomposition, les contraires sont appelés à se reconnaître, et l’unité recherchée ne saurait être une simple suppression des différences.
La coniunctio oppositorum, cette réunion symbolique des opposés, offre ainsi une grille de lecture possible de ces tableaux, sans qu’il soit nécessaire de faire de chaque œuvre l’illustration d’une doctrine alchimique déterminée.
La série de la Colombe prolonge cette interrogation dans un registre où le mouvement, la lumière et l’aspiration spirituelle semblent rechercher une forme d’apaisement.
L’image possède une résonance particulière pour les traditions religieuses, dans lesquelles la colombe peut évoquer l’esprit, la paix ou la présence divine. Chez Hilma af Klint, elle s’inscrit dans un ensemble plus personnel de signes et de correspondances.
Cette peinture des contraires nous rappelle que l’harmonie ne naît pas nécessairement de leur disparition, mais de leur juste relation. La sagesse ne consiste pas toujours à choisir entre les pôles qui structurent l’existence, mais à comprendre ce qui permet de les tenir ensemble sans les confondre.
Les_Retables
Les Retables, ou la lumière au terme du chemin
En 1915, les Peintures du Temple trouvent leur accomplissement dans les trois œuvres de la série des Retables, où la géométrie acquiert une puissance presque architecturale.
Des pyramides, des disques lumineux et de grandes figures ordonnées composent un langage visuel d’une remarquable solennité. La peinture semble désormais abandonner les métamorphoses foisonnantes de ses premières années pour rechercher une forme de concentration ultime.
Le disque solaire, la verticalité des compositions et la présence de l’or suggèrent une élévation qui dépasse la simple organisation des figures.
À travers une lecture symbolique, la pyramide peut évoquer un mouvement de la multiplicité vers l’unité, tandis que le cercle lumineux renvoie à une totalité qui n’a plus besoin de se fragmenter pour exister.
Ces tableaux conduisent naturellement à une interrogation familière aux traditions initiatiques : que signifie parvenir au terme d’un chemin lorsque celui-ci ne consiste pas à atteindre un lieu, mais à transformer l’être qui l’a parcouru ?
La lumière représentée par Hilma af Klint ne doit pas être assimilée à celle d’un rituel particulier. Mais elle participe à cette vaste histoire des représentations spirituelles dans laquelle la clarté devient la métaphore d’une connaissance qui illumine sans nécessairement dissiper tous les mystères.
La peinture ne proclame pas que l’énigme est résolue. Elle donne plutôt à contempler la possibilité d’un ordre retrouvé.
Le Temple qui ne fut jamais construit
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L’ambition de Hilma af Klint dépasse considérablement la création d’un ensemble de tableaux. Son projet devait trouver son accomplissement dans un édifice spécialement conçu pour les accueillir, où l’architecture et la peinture participeraient à une même expérience spirituelle.
En 1931, elle élabore notamment des esquisses pour un Temple spiralé, envisagé sur l’île suédoise de Ven, dans le détroit de l’Öresund. L’édifice aurait offert un cadre matériel à cette vision d’une connaissance progressive, dans laquelle le cheminement du visiteur correspondrait symboliquement à un mouvement d’élévation.
Le Temple ne sera jamais construit, mais son absence matérielle ne diminue en rien la portée du projet, car l’architecture peut exister d’abord comme une idée, une représentation de l’ordre auquel l’être humain aspire et une tentative pour rendre habitable une conception du monde.
C’est ici que le regard maçonnique découvre une proximité particulièrement féconde, sans qu’il faille confondre les traditions.
Le Temple de Salomon, dans sa lecture initiatique, dépasse sa réalité biblique et historique pour devenir l’image d’une construction morale et spirituelle. La pierre, l’outil, la mesure et l’orientation y expriment la nécessité d’un travail sur soi, dont l’édifice visible constitue la représentation symbolique.
De même, chez Hilma af Klint, le Temple imaginé ne peut être réduit à un bâtiment destiné à abriter des œuvres. Il devient l’expression d’une aspiration à réunir ce que l’existence ordinaire disperse : la matière et l’esprit, la connaissance et l’intuition, le devenir individuel et l’harmonie cosmique.
La comparaison trouve toutefois sa limite dans la différence des démarches. L’artiste appartient à un univers marqué par la théosophie, puis par l’anthroposophie de Rudolf Steiner, tandis que la construction du Temple maçonnique relève d’une tradition rituelle et symbolique distincte.
Mais cette différence rend précisément le rapprochement intéressant, parce qu’elle révèle la permanence d’une interrogation humaine : pourquoi avons-nous si souvent besoin d’imaginer un édifice pour représenter ce que nous désirons accomplir intérieurement ?
Le Temple rêvé par Hilma af Klint n’a jamais reçu ses visiteurs. Pourtant, ses peintures continuent d’ouvrir un espace où le regard peut entreprendre ce voyage.
Rudolf Steiner et les chemins d’une spiritualité moderne
L’itinéraire de la peintre ne saurait être pleinement compris sans évoquer sa rencontre avec Rudolf Steiner, dont les enseignements consacrés à la vie spirituelle, à la connaissance et à l’évolution de la conscience exercent sur elle une influence durable.
Le 1er Goetheanum
Elle assiste à ses conférences, lui présente certaines œuvres et approfondit progressivement sa connaissance de l’anthroposophie, à laquelle elle adhère officiellement en 1920. Ses voyages à Dornach, en Suisse, où se trouve le Goetheanum, témoignent de l’importance acquise par ce courant dans sa pensée.
La relation avec Steiner n’est cependant ni simple ni entièrement harmonieuse, et les récits présentant ce dernier comme celui qui aurait définitivement interdit à l’artiste de montrer ses œuvres méritent d’être accueillis avec prudence.
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L’essentiel se situe ailleurs : Hilma af Klint ne cesse de chercher un langage capable d’exprimer les relations entre la matière, la conscience et l’esprit, tout en conservant une liberté créatrice qui ne saurait être réduite à l’application docile d’un système philosophique.
Cette tension entre fidélité à une tradition spirituelle et invention personnelle constitue l’une des dimensions les plus riches de son parcours. Elle rappelle qu’une recherche intérieure devient véritablement féconde lorsqu’elle ne se limite pas à répéter des réponses déjà formulées, mais cherche à les éprouver dans l’expérience.
Une œuvre cachée, une révolution retrouvée
Pendant des décennies, l’histoire de l’abstraction européenne s’est principalement écrite autour de quelques grandes figures masculines, parmi lesquelles Kandinsky, Kupka, Malevitch et Mondrian. La reconnaissance de Hilma af Klint a profondément renouvelé ce récit, en révélant qu’une autre modernité s’était développée dans des espaces restés longtemps à l’écart des institutions dominantes.
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Il serait cependant réducteur de vouloir simplement lui attribuer le titre de première artiste abstraite, comme si l’histoire de l’art devait nécessairement se résumer à une compétition chronologique.
L’originalité de Hilma af Klint tient autant à la précocité de certaines compositions qu’à leur ambition spirituelle. Là où plusieurs artistes de son temps interrogent l’autonomie de la couleur et de la forme, elle entreprend de construire un langage destiné à représenter des réalités dont elle croit percevoir l’existence derrière le monde sensible.
Son œuvre abstraite demeure largement confidentielle de son vivant, même si certaines peintures sont présentées dans des milieux théosophiques ou anthroposophiques. En 1932, elle consigne dans ses carnets des instructions destinées à différer de vingt ans après sa mort l’ouverture de certains ensembles documentaires et artistiques.
La véritable reconnaissance publique ne survient que plusieurs décennies plus tard, notamment avec l’exposition The Spiritual in Art, organisée à Los Angeles en 1986, puis avec les grandes rétrospectives internationales qui révèlent l’ampleur de sa production.
photo The Moderna Museet, Stockholm
Du 6 mai au 30 août 2026, le Grand Palais, en collaboration avec le Centre Pompidou, lui a consacré à Paris une exposition majeure, Hilma af Klint. Les peintures du Temple (1906-1915), sous le commissariat de Pascal Rousseau.
Cette manifestation a permis au public français de découvrir l’exceptionnelle puissance des Dix plus grands et de mieux comprendre les sources multiples d’un langage pictural où les traditions ésotériques, la culture scientifique, l’art populaire et les interrogations métaphysiques participent à une invention artistique profondément originale.
La reconnaissance tardive de Hilma af Klint ne répare pas seulement un oubli. Elle transforme notre manière de raconter la naissance de la modernité, en montrant que celle-ci ne s’est pas uniquement élaborée dans les manifestes, les salons et les écoles d’avant-garde, mais également dans des ateliers silencieux, des cercles féminins et des recherches spirituelles longtemps considérées comme étrangères à l’histoire officielle de l’art.
Lorsque le regard devient lui-même un Temple
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Il existe une manière de contempler la peinture qui consiste à identifier ses formes, à reconnaître ses influences et à situer l’artiste dans une succession de mouvements. Cette lecture demeure nécessaire, mais les compositions de Hilma af Klint semblent demander davantage, puisqu’elles invitent celui qui les regarde à interroger les conditions mêmes de sa perception.
Devant ses cercles, ses spirales et ses architectures de couleurs, l’œil ne rencontre pas simplement des objets à décrire. Il découvre des relations à éprouver, des équilibres à rechercher, des oppositions à comprendre et des mouvements qui semblent prolonger intérieurement leur propre trajectoire.
L’œuvre cesse alors d’être un spectacle extérieur pour devenir l’occasion d’une expérience intellectuelle et sensible.
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La démarche initiatique connaît cette exigence, lorsqu’elle rappelle que les symboles ne valent pas seulement par les significations qu’on leur attribue, mais par le travail qu’ils rendent possible chez celui qui les médite.
Il ne suffit pas de reconnaître un cercle pour avoir découvert son centre, pas plus qu’il ne suffit de contempler une lumière pour avoir appris à voir.
Hilma af Klint nous rappelle, avec la force silencieuse de ses peintures, que la connaissance ne se réduit pas à l’accumulation des certitudes et que certaines vérités ne se laissent approcher qu’à travers une lente transformation de notre manière d’habiter le monde.
Son Temple n’a jamais été édifié, mais ses tableaux demeurent comme les fragments d’une architecture dont les fondations ne se trouvent peut-être pas dans la pierre.
Et si son œuvre continue de nous atteindre, plus d’un siècle après ses premières compositions abstraites, c’est peut-être parce qu’elle nous confronte à cette question essentielle : lorsque nous croyons contempler une œuvre d’art, ne sommes-nous pas parfois devant le plan encore inachevé de notre propre transformation ?
Le jeudi 29 octobre 2026 à 19 heures, l’association Démocratie et Valeurs Républicaines (DVR) et l’hôtel Radisson Blu de Lyon invitent le public à une conférence-débat intitulée « Laïcité : hier, aujourd’hui, demain ». Animée par Sylvain Zeghni et l’équipe de DVR, la soirée retracera l’histoire de ce principe fondateur, en examinera les enjeux actuels et ouvrira un large débat destiné à formuler des propositions concrètes. L’entrée est gratuite, mais l’inscription est obligatoire avant le 22 octobre.
Une soirée pour penser la laïcité, d’hier à demain
À Lyon, au pied de la Tour Part-Dieu, une soirée entière sera consacrée à un principe fondamental de la République française : la laïcité. Organisée par l’association Démocratie et Valeurs Républicaines en partenariat avec le Radisson Blu Lyon, cette conférence-débat se veut à la fois un moment de transmission, de réflexion et de dialogue.
Le fil conducteur est clair : comprendre d’où vient la laïcité, mesurer ce qu’elle représente aujourd’hui, en France comme dans le monde, et réfléchir aux conditions de son avenir, afin de garantir la liberté de conscience, l’égalité des droits entre tous les citoyens et la paix civile.
Hier : un principe forgé par l’histoire
La laïcité française plonge ses racines dans l’héritage des Lumières et de la Révolution, avant de trouver sa traduction juridique majeure dans la loi du 9 décembre 1905 concernant la séparation des Églises et de l’État. Celle-ci affirme que la République assure la liberté de conscience et garantit le libre exercice des cultes, tout en précisant qu’elle ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte.
Depuis, le principe a été inscrit au cœur de nos institutions : l’article premier de la Constitution de 1958 dispose que la France est une République « indivisible, laïque, démocratique et sociale ». Pour beaucoup de francs-maçons, attachés de longue date à la liberté absolue de conscience, ce combat pour la laïcité fait partie intégrante de leur engagement dans la Cité.
Aujourd’hui et demain : des enjeux qui restent brûlants
Cent vingt ans après la loi de 1905, la laïcité continue de nourrir les débats publics, à l’école, dans les services publics, dans l’entreprise ou dans l’espace numérique. La conférence abordera ses enjeux actuels en France et dans le monde, ainsi que les conditions nécessaires pour qu’elle demeure un cadre protecteur pour toutes et tous, croyants comme non-croyants.
La soirée s’ouvrira par une présentation des activités de DVR, avant de laisser place aux échanges, sous l’animation de Sylvain Zeghni, président de la commission « Laïcité, Droits de l’Homme » de l’association, entouré de l’équipe de DVR.
Un débat tourné vers l’action
L’originalité de cette rencontre tient à sa dimension participative. Un large temps d’échange sera consacré aux questions et aux contributions des participants. Ensemble, ils s’attacheront à identifier des propositions concrètes pour renforcer la défense et la promotion de la laïcité en France.
Ces travaux ne resteront pas lettre morte : les principales recommandations formulées à l’issue des débats seront transmises à des responsables publics et à des élus. Une façon de faire du débat citoyen un véritable levier d’action.
DVR, Démocratie et Valeurs Républicaines
L’association DVR s’est donné pour mission de défendre et promouvoir les principes fondamentaux de la République. Espace de réflexion et d’action sur les questions sociétales, économiques, sociales, culturelles et environnementales, elle organise des débats, des colloques et des actions de terrain, autour de quatre valeurs : démocratie, laïcité, humanisme et universalisme.
DVR décerne chaque année le prix « Démocratie Valeurs Républicaines », qui récompense les initiatives en faveur de la laïcité dans la sphère publique. Elle mène également des actions auprès de la jeunesse, notamment des visites de lieux de mémoire, et revendique une présence dans plus de vingt-cinq pays.
Son travail s’appuie sur plusieurs commissions thématiques : Défense ; Culture et Francophonie ; Santé ; Jeunesse ; Environnement, Collecte et Valorisation des Déchets ; Aménagements Paysagers ; Transport ; Laïcité, Droits de l’Homme ; Droit et Justice.
Un cocktail dînatoire pour prolonger les échanges
À l’issue de la conférence, un cocktail dînatoire, gracieusement offert par le Radisson Blu de Lyon, permettra de poursuivre les discussions dans un cadre convivial, autour d’un principe essentiel : le vivre-ensemble républicain.
La nuit était tombée tôt sur la Provence, comme elle en a l’habitude en cette saison, sans prévenir, d’un coup, ainsi qu’un volet que le vent claque.
Un soir de décembre chez le docteur Élie à Velaux
Dans le cabinet du docteur Élie à Velaux, petit village provençal proche de l’étang de Berre, un feu de chêne ronflait dans la cheminée, jetant des lueurs ambrées sur les rayonnages encombrés de traités de médecine, de quelques romans, Hugo, Zola et d’une belle pendule Empire qui marquait sept heures moins le quart avec une régularité de notaire.
Le docteur Élie venait juste de raccompagner son dernier patient, un vieux berger des collines dont les bronches sifflaient comme une cornemuse lorsque la porte s’ouvrit sans cérémonie.
« Batson ! s’exclama-t-il en reconnaissant la longue silhouette trapue de son confrère. Par ce froid, vous avez pris le cabriolet ? »
Le docteur Batson secoua son manteau, y faisant tomber quelques flocons mêlés de poussière de mistral.
« Oui, mais je l’ai laissé à l’abri et j’ai marché depuis la place. »
Il s’arrêta, remarquant le vieil homme assis près du feu dans le fauteuil à oreillettes, un verre de marc à la main.
« Ah. Je vous dérange. »
« Nullement, dit Élie avec un geste large. Permettez-moi de vous présenter mon ami Antonio Iafelice, qui me tient compagnie depuis ce tantôt. Antonio, voici le docteur Batson, mon confrère de Velaux, un homme à qui l’on peut tout dire. »
Antonio Iafelice avait soixante-seize ans, des mains de travailleur larges, noueuses, marquées par des décennies d’établi et de rabot, mais un regard d’une vivacité singulière, presque inquiétante, comme si derrière ces yeux sombres quelque chose veillait encore, quelque chose qui n’avait pas renoncé.
Il se leva avec la lenteur digne des hommes qui ont beaucoup vécu.
« Dottore » dit-il avec ce léger accent du Mezzogiorno qu’il n’avait jamais tout à fait perdu, malgré quarante années passées en France.
« Monsieur » répondit Batson en lui serrant la main et en sentant sous ses doigts la fermeté de cette poigne. Il s’installa dans le second fauteuil qu’Élie approchait du feu et accepta le verre qu’on lui tendait.
Un silence confortable s’établit, le genre de silence qui n’existe qu’entre gens de bonne compagnie, où la parole n’est pas une obligation mais un plaisir que l’on diffère pour mieux le savourer.
Ce fut Batson qui le rompit, en contemplant les flammes :
« J’ai croisé cet après-midi la procession des gamins qui rentraient de l’école. Ils chantaient la Marseillaise, ou du moins ce qu’ils en connaissent, c’est-à-dire le premier couplet et puis des lalala. Il paraît que Ferry va rendre la chose obligatoire l’an prochain. L’école pour tous. »
Il souffla sur son marc.
« Voilà qui eût semblé une chimère il y a dix ans. »
« Il y a dix ans, dit Élie en s’asseyant à son tour, nous avions encore un empereur. »
« Nous en aurons peut-être encore, grommela Batson. Et de plus les monarchistes ne sont pas morts sous les voûtes de Versailles. »
« Les idées ne meurent pas, dit Antonio d’une voix tranquille. Elles se terrent, comme le charbon sous la cendre. Et puis elles reprennent feu. »
Batson le regarda avec curiosité.
« Élie m’a dit que vous étiez menuisier, monsieur Iafelice ? »
« Je l’ai été. Je le suis encore, quand mes mains me le permettent. »
Antonio Iafelice
Il tendit ses paumes vers la lumière du foyer avec un sourire triste.
« L’humidité de l’hiver provençal n’est guère meilleure que celle de Naples pour les jointures. »
« Vous êtes napolitain ? »
« Campano, pour être précis. De la province d’Avellino. Je l’ai quitté à seize ans, lors des événements de 1820. »
Une pause… « Disons que le départ ne fut pas tout à fait volontaire. »
Antonio Iafelice, l’un des derniers Carbonari
Élie toussota légèrement et dit, comme s’il s’agissait de la chose la plus naturelle du monde :
« Antonio vient d’une loge de Misraïm, Batson. C’est l’un des derniers Carbonari français. »
Batson posa son verre.
Il avait entendu parler des Carbonari, bien sûr par les discussions avec son ami Élie, lui-même franc-maçon du Grand Orient de France.
Mais il y avait, dans la façon dont Élie prononçait le mot, quelque chose qui indiquait que l’on n’était plus dans le domaine de l’histoire, mais dans celui d’une présence réelle, vivante, assise là, à trois pieds de lui, avec ses mains abîmées et ses yeux de braise.
« Je pensais… pardonnez-moi… je pensais le mouvement éteint depuis longtemps. »
Antonio eut un sourire énigmatique.
« C’est ce que nous voulons que l’on croie. »
Puis, après un instant, comme s’il pesait ses mots :
« Votre ami me dit que l’on peut vous parler à couvert et sans crainte, docteur Batson. »
« Vous pouvez » dit Batson simplement.
Antonio hocha la tête, regarda le feu.
« Éteint. Oui. Politiquement, sans doute. Nous avons été écrasés trop de fois, par trop d’armées, trahis par trop de gouvernements qui nous souriaient d’une main et nous livraient à Metternich de l’autre. En 1820, j’avais seize ans et je me croyais invincible. Le Congrès de Troppau* m’a guéri de cette illusion. Les Autrichiens sont arrivés, propres, ordonnés, terribles. Fernando est rentré sur son trône comme si de rien n’était. Et nous… ceux qu’ils n’ont pas pris ont fui. »
Congrès de Troppau
* Note du rédacteur : le Congrès de Troppau, tenu du 20 octobre au 30 décembre 1820 à Troppau en actuelle Tchéquie, était une conférence de la Sainte-Alliance (Autriche, Prusse, Russie) visant à réprimer les mouvements révolutionnaires en Europe, notamment à Naples. Notamment en réaction aux soulèvements libéraux en Espagne, au Portugal et dans le royaume des Deux-Siciles. Le Protocole de Troppau signé le 19 novembre 1820 affirmait que les États ayant subi une révolution perdaient leur place dans l’alliance européenne et on pouvait intervenir militairement pour rétablir l’ordre monarchique. Même si la Grande-Bretagne et la France s’y opposèrent au principe d’intervention, se limitant à observer et marquant une rupture au sein de la Quintuple Alliance, le congrès s’est achevé par la convocation du Congrès de Laibach (janvier-mai 1821) pour organiser l’intervention militaire autrichienne en Italie.
« Et alors vous êtes venu en France. »
« Après un détour par quelques endroits… qu’il vaut mieux ne pas nommer. »
Il but une gorgée de marc.
« La France de la Restauration n’était guère plus accueillante pour nos idées, vous savez. Mais elle était plus grande, et il était plus facile de s’y perdre. Et puis il y avait des frères, ici. Des ventes actives. La Charbonnerie française brûlait encore. »
Les ventes de la Charbonnerie
Batson fronça les sourcils.
« Ces ventes… j’ai toujours eu du mal à comprendre comment vous vous organisiez sans que la police vous tombe dessus. »
« C’est précisément parce qu’elle ne pouvait pas comprendre comment nous nous organisions. »
Antonio prit un air de pédagogue amusé.
« Imaginez une forêt. Chaque arbre ne connaît que les arbres qui le touchent. Vingt membres par cellule, jamais plus et la loi interdisait les associations de plus de vingt personnes, voyez-vous, nous avons eu l’élégance de respecter la lettre de la loi. »
Il eut un rire bref.
« Chaque vente ignorait l’existence des autres. Au-dessus, des ventes centrales. Au sommet, la Haute-Vente, que personne en bas n’avait jamais vue. Si la police prenait vingt hommes, elle ne tenait que vingt hommes. Jamais le réseau. »
« Ingénieux » admit Batson.
« Nécessaire. »
Le ton d’Antonio se fit plus grave.
« La Sainte-Alliance nous considérait comme une menace existentielle. Autriche, Prusse, Russie. Trois empires contre des menuisiers, des avocats, des médecins et quelques officiers désabusés. Il fallait bien ruser. »
Noir, bleu, rouge : les rituels des bons cousins
Élie ralluma sa pipe et dit pensivement :
« Et les rituels ? J’ai toujours été curieux de savoir ce qui se passait réellement dans vos forêts. »
Antonio regarda son verre un moment.
« Je peux vous en dire quelque chose sans trahir le serment, car la forme importe moins que l’esprit. Nous empruntions le langage des charbonniers et notre forêt, c’était le lieu de réunion ; nos apprentis étaient les bons cousins et la hache, la foi du charbonnier, le feu purificateur… Tout cela parlait à des artisans, à des gens de métier. Ce n’était pas le latin ou le grec des loges maçonniques bourgeoises. C’était une langue que les mains comprenaient. »
Il s’arrêta, le regard perdu dans les flammes de la cheminée, et Batson crut voir passer sur ce vieux visage quelque chose qui ressemblait à de l’émotion retenue, celle de la pudeur des hommes qui ont appris à n’en rien montrer.
« Noir, bleu, rouge, reprit Antonio à voix plus basse. Pour les Charbonniers français, les couleurs associées à nos principes initiatiques sont le noir symbolisant la Foi, le bleu l’Espérance et le rouge la Charité. On nous donnait un fusil et des cartouches au moment de l’initiation… Nous n’étions pas une fraternité de salon. »
Garibaldi
De Garibaldi aux loges de Memphis-Misraïm
« Et Garibaldi ? demanda Batson. Il était des vôtres ? »
Antonio se redressa légèrement, avec la fierté involontaire d’un homme qui évoque quelqu’un qu’il a connu.
« Il a fait ses premières armes dans notre monde, oui. Mazzini l’a appelé, et Garibaldi a répondu, comme nous répondions tous quand Mazzini appelait, parce que sa voix avait cette qualité particulière de vous faire croire que la chose impossible était seulement difficile. »
Il secoua la tête doucement.
« Après l’Amérique du Sud, après les Mille, après Rome… il est devenu plus grand que nous. Plus grand que le mouvement lui-même. Au fond, c’est peut-être ce que nous avions semé sans le savoir : des hommes qui nous dépasseraient. »
Mazzini
Un long silence suivit. La bûche s’effondra dans une gerbe d’étincelles. Élie se leva pour en remettre une autre.
« Ce que je ne comprends pas, dit Batson avec la franchise un peu brutale qui lui était coutumière, c’est comment vous avez survécu, vous… aux échecs de 1820, de 1831, aux journées de Juin 48, à la Commune… On dit que la répression fut impitoyable. »
Antonio posa son verre et joignit ses grandes mains.
« En changeant. En acceptant que la forme meure pour que le fond survive. Après la Commune j’avais perdu deux amis au mur des Fédérés, deux vieux frères qui avaient soixante-dix ans passés et qui tenaient encore un fusil et alors j’ai compris que nous ne pouvions plus agir comme en 1820. L’industrialisation avait tué la base artisanale du mouvement. Les ouvriers des nouvelles usines avaient d’autres combats, d’autres langages. Alors nous nous sommes réfugiés dans les loges de Memphis-Misraïm, fusion réalisée cette année, précisément parce que ces rites gardaient quelque chose de l’esprit originel, une mémoire ésotérique que les loges ordinaires avaient perdue. »
Au mur des Fédérés
« Et vous y avez trouvé la paix ? » demanda Élie avec une douceur professionnelle.
« J’y ai trouvé des frères. Ce n’est pas tout à fait la même chose. »
Antonio esquissa un sourire.
« La paix, non. Mais l’âge s’en charge. »
1881, l’année de la République
Il se tut un moment, puis dit, regardant par la fenêtre obscure où le vent faisait vibrer les volets :
« Cette année, pourtant… Le 14 juillet fête nationale. L’amnistie des communards. Ferry et ses lois sur l’école avec une école sans curé, sans catéchisme, sans la peur de l’enfer comme pédagogie. »
Il se retourna vers ses hôtes avec quelque chose qui ressemblait à de la fierté.
« Mes amis morts auraient aimé voir ça. »
« À condition que la République tienne » rajouta Batson prudemment.
« Elle tiendra. Pas parce qu’elle est forte. Parce que ses adversaires se haïssent entre eux davantage qu’ils ne la haïssent… C’est souvent ce qui sauve les républiques. »
Élie rit franchement.
« Voilà soixante ans de politique résumés en une phrase, Antonio. »
« Soixante ans d’observation, rectifia le vieil homme sans fausse modestie. L’observation est la seule chose que l’âge ne vous retire pas. Il vous prend la vitesse, la force, parfois la mémoire des noms propres. Mais si vous avez regardé assez longtemps, vous finissez par voir les mêmes choses revenir sous des costumes différents. »
Batson hocha la tête, songeur.
« Et cette expansion coloniale qui se dessine… la Tunisie, l’Indochine… Les républicains semblent vouloir faire leur empire à leur tour. »
Antonio soupira.
« Nous voulions la liberté des peuples… Tous les peuples. C’était l’idéal de Garibaldi à Genève, en 67 c’est à dire la fraternité universelle des nations libres. Il n’aurait pas aimé ça, les colonies. »
Il ferma à demi les yeux.
« Mais les hommes au pouvoir finissent toujours par trouver de bonnes raisons de faire ce qu’ils combattaient autrefois. »
Un silence pensif s’installa de nouveau. Dehors, le vent de décembre charriait quelques feuilles mortes contre les carreaux.
L’adieu d’Antonio, l’un des derniers Carbonari
Ce fut Antonio qui, le premier, fit le geste de se lever.
« Il se fait tard. Je dois rentrer avant que mes genoux ne déposent définitivement leur démission. »
Les deux médecins se levèrent avec lui. Il y eut la cérémonie du manteau, de l’écharpe, du chapeau.
À la porte, Antonio s’arrêta et se retourna vers Batson. Il le regarda un long moment, de ce regard qui savait jauger les hommes et avait appris, à soixante-seize ans, à ne plus se tromper.
« Mon temps est fini, docteur Batson. Je le sais et cela ne me chagrine pas car j’ai eu la chance d’un temps extraordinaire, même si ce fut un temps difficile. Mais vous, vous allez voir des choses que nous n’avons fait que rêver. L’école pour tous. La presse libre. Peut-être un jour la séparation de l’Église et de l’État. »
Il boutonna son manteau lentement.
« Puisse l’avenir vous porter vers des jours radieux. Et si parfois les jours vous semblent sombres, souvenez-vous qu’il y a eu des hommes qui ont travaillé dans une obscurité bien plus profonde, avec seulement trois couleurs pour tout étendard. »
Il tendit la main à Batson, qui la serra avec plus de chaleur qu’il ne l’eût fait une heure auparavant.
« Noir, bleu, rouge », dit Batson doucement*.
* Note du rédacteur : ces couleurs ont marqué l’imaginaire collectif, notamment à travers la littérature, par exemple « Le Rouge et le Noir » de Stendhal, dont l’auteur fut banni de Milan en 1821 pour sympathie envers le mouvement libéral et unioniste des carbonari. Cette accusation de carbonarisme sera particulièrement visible dans sa nouvelle « Vanina Vanini ». Ces couleurs ont influencé d’autres mouvements, tels que le syndicalisme révolutionnaire qui arbore encore le rouge et le noir.
Antonio Iafelice sourit pour la première fois vraiment, d’un sourire qui rajeunit son vieux visage de vingt ans.
« Vous avez retenu. »
Et il sortit dans la nuit de décembre, sa silhouette se fondant rapidement dans l’obscurité du chemin, comme un homme qui a l’habitude de disparaître.
Élie et Batson restèrent sur le seuil un moment, sans parler, regardant là où il n’y avait plus rien à voir.
« Un verre de plus ? » proposa finalement Élie.
« Deux » dit Batson.
Une nuit d’hiver sous les étoiles de Velaux
Avant de refermer la porte sur le froid, ils regardèrent le ciel.
Velaux s’était enveloppée dans son manteau d’hiver, un habit de bure et de silence, bien loin des tumultes écrasants de l’été.
Le mistral s’était finalement tu, laissant place à un calme absolu, presque minéral.
L’air est d’une pureté coupante, un froid sec qui fige la terre et cristallise l’atmosphère.
Dans cette obscurité totale les lueurs des lampes à pétrole s’étaient éteintes tôt dans les mas isolés et le ciel nocturne ne se contentait pas d’apparaître mais il s’imposait. Il devient le véritable sujet du monde.
Lever les yeux vers la voûte céleste en ce mois de décembre 1881, c’était faire l’expérience immédiate d’une dissolution.
Batson s’adressant à son ami le docteur Élie :
« Nous, hommes de la fin du XIXe siècle, coincés dans l’engrenage d’un progrès industriel naissant et d’une rationalisation du temps, trouvons ici en Provence profonde une faille temporelle. »
Au-dessus des oliviers centenaires aux silhouettes tordues comme des spectres en prière, le ciel déployait une tapisserie d’un bleu-noir si profond qu’il en devenait abyssal.
« Que dis-je !… Ce n’est pas un vide, c’est une plénitude, rajouta Batson. Les étoiles possèdent une texture, une vibration. Sirius, Orion, les Pléiades scintillaient avec une ferveur presque agressive, perçant la nuit comme des diamants bruts. L’âme humaine se sentait à la fois minuscule, écrasée par le vertige de Pascal avec sa phrase “Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie”, et paradoxalement grandie, car capable de concevoir cette infinité. »
Pascal
La Provence hivernale apportait une dimension tragique et théâtrale à cette contemplation.
Le paysage de calcaire, les reliefs des collines aux alentours où déjà les Celtes avaient fait leur sanctuaire*, baignés par la lueur stellaire, prenaient des teintes spectrales, argentées et froides.
* À Roquepertuse (Velaux).
Il y avait une alliance secrète entre la dureté de la pierre provençale et la clarté glaciale des astres.
Un ordre universel, beau, immuable et totalement indifférent aux tourments humains. Les étoiles brillaient sans intention, la terre gelait sans haine et dans ce détachement absolu de la nature se trouvait une forme de consolation.
La nuit n’est pas sombre par malice, elle est simplement le lit dans lequel l’univers se repose.
Batson avant de partir pensa :
« C’est une nuit qui remet l’homme à sa juste place : un passant éphémère sous un dôme de lumière éternelle, invité, le temps d’un frisson, à participer au grand secret du monde. »
Docteur Batson
Note de l’auteur : comment ne pas déceler, dans cette nuit spécifique de 1881, l’ombre imminente d’une mutation artistique et philosophique ? Nous sommes à moins d’une décennie du moment où un peintre hollandais, Vincent van Gogh, s’installera un peu plus au sud, à Arles puis à Saint-Rémy-de-Provence, pour projeter sur ce même ciel ses propres tourments métaphysiques.*
* Cf. « B et B à Montmajour ».
Comme j’eusse aimé que mon ami le docteur Batson ait pu lire ces toutes dernières lignes de L’Étranger de Camus dans lesquelles, après avoir hurlé sa fureur et sa vérité au prêtre qui tentait de lui imposer les consolations de la foi, Meursault s’effondre, épuisé.
C’est alors que la nuit pénètre dans sa cellule, non pas comme une ombre angoissante, mais comme une présence libératrice.
« Lui parti, j’ai retrouvé le calme… Devant cette nuit chargée de signes et d’étoiles, je m’ouvrais pour la première fois à la tendre indifférence du monde. De le sentir si pareil à moi, si fraternel enfin, j’ai senti que j’avais été heureux, et que je l’étais encore. »
Que peut encore une règle lorsque la force prétend décider seule de l’ordre du monde, lorsque l’égalité proclamée demeure inachevée et lorsque la démocratie cherche à retrouver la confiance de celles et ceux qu’elle représente ? Le 27e numéro de Joaben, revue du Grand Chapitre Général du Grand Orient de France consacrée au Rite Français, place cette interrogation au centre du chantier et rappelle d’emblée que, loin de s’adresser aux seuls détenteurs des Ordres de Sagesse, la revue demeure accessible à tous les francs-maçons, y compris aux sœurs et aux frères des loges bleues. Dès les premières pages, il faut également relever le grand soin apporté à l’iconographie, avec de très belles illustrations qui accompagnent la réflexion, prolongent la lecture et donnent à l’ensemble une véritable tenue éditoriale.
Huit contributions et un éditorial rendent ainsi à la Règle une profondeur qui excède largement le seul domaine du droit. Mesurer, limiter, ordonner et rectifier deviennent autant de manières de penser l’espace commun dans lequel une liberté peut demeurer pleinement elle-même tout en devenant partageable. Le volume trouve cependant l’une de ses tensions les plus intéressantes dans le risque de transformer parfois la Règle et la Force en adversaires trop nettement distribués, alors même que toute société doit apprendre à articuler la légitimité de la première et l’usage maîtrisé de la seconde.
La Règle dessine l’espace où chacun peut demeurer libre
Philippe Guglielmi, Très Sage et Parfait Grand Vénérable du Grand Chapitre Général, ouvre le volume par une idée qui donne sa tonalité à l’ensemble. La Franc-Maçonnerie des Modernes porte dès son origine le projet du « Centre de l’Union », la possibilité de rassembler des êtres que leurs convictions auraient pu tenir à distance. La fraternité devient ainsi une méthode de civilisation. Là où la violence tranche, la parole cherche un accord et la Règle fixe une limite à la puissance.
Philippe Guglielmi
La Règle apparaît comme une production humaine issue de la délibération, susceptible d’être reprise, corrigée et actualisée. Elle devient Loi, normes, usages, mais aussi pratique rituelle de la parole. La légitimité ne vient donc ni de l’ancienneté d’un ordre ni de la seule efficacité d’un commandement. Elle naît de la participation, de l’égalité et de la capacité de chacun à reconnaître la règle commune comme une œuvre à laquelle il peut prendre part. Cette perspective donne au numéro sa portée initiatique. La Règle concerne aussi les passions, le désir de dominer et l’acceptation d’une liberté d’autrui qui limite la nôtre sans l’abolir.
Le dossier déploie ensuite cette question dans plusieurs directions. Charles Coutel examine le passage de la règle à la régulation à travers les Ordres de Sagesse. Jean-Claude Laroche interroge l’évolution de la régulation contemporaine. Frédérique Ferrand place la relation entre règle et force à l’épreuve de l’égalité entre femmes et hommes. Antoine Godbert déplace le regard vers l’Europe, Étienne Colin vers le fait social et Michel Bouchaud vers la démocratie territoriale. Didier Molines conduit les notes de lecture. La Règle rencontre ainsi le rituel, le droit, le politique, le social et l’histoire.
Hiram meurt aussi pour que nul ne possède seul le plan du Temple
Tablier du 4e ordre du Rite français moderne. Kagaoua — Travail personnel
La contribution de Jean-Michel Gelin, « La Règle et la Force dans la symbolique du Rite Français – nouvelles anti-Lumières en vue », constitue le foyer symbolique le plus audacieux du numéro. Son étude part du récit d’Hiram et l’interprète comme une méditation sur la légitimité. L’Architecte du Temple concentre le savoir, la direction du chantier et la Parole. Sa mort ne signifie dès lors pas seulement la disparition du Maître exemplaire. Elle provoque une crise de souveraineté. Le Temple ne peut plus dépendre d’un seul détenteur du plan et du sens.
Hiram et les 3 mauvais Compagnons
Jean-Michel Gelin fait des mauvais Compagnons des figures d’une pathologie de la Parole. L’ignorance désigne le défaut du savoir nécessaire pour comprendre. L’hypocrisie sépare les mots des choses. Le fanatisme laisse les mots devenir absolus au point d’effacer le réel. Cette triade possède une valeur de miroir. Le travail maçonnique commence lorsque le Frère cherche en lui-même ce qui cède à l’ignorance, masque une intention ou transforme une conviction en vérité close.
La disparition d’Hiram ouvre alors la question de la transmission. Le Maître ne peut être remplacé par son double. La légitimité change de forme et le collectif prend en charge ce que l’unité personnelle détenait auparavant. La Parole substituée marque le passage d’une vérité possédée par un seul à une recherche portée par plusieurs. Le Temple devient l’œuvre d’êtres qui ne disposent plus d’une totalité révélée et doivent pourtant continuer à bâtir. La mort symbolique défait ainsi la dépendance à l’autorité absolue pour rendre possible une souveraineté plus intérieure et plus partagée.
Le glaive n’est légitime que lorsqu’il cesse de se prendre pour la Loi
Le volume gagne en profondeur lorsqu’il refuse de confondre douceur de la Règle et brutalité de la Force. Une société incapable de faire respecter ses normes abandonnerait la règle au domaine des intentions. Une puissance dépourvue de limite transformerait au contraire l’ordre commun en domination. Charles Coutel, Antoine Godbert et Étienne Colin se situent dans cet intervalle, entre régulation, rapports de puissance et transformation de la violence en ordre social.
La symbolique maçonnique éclaire ici l’association du glaive et de la truelle. Le premier sépare, tranche et protège. La seconde rassemble. La construction sans défense peut être détruite. La force qui oublie ce qu’elle protège finit par prendre son efficacité pour une justification. La mesure maçonnique ne nie donc ni l’énergie ni le conflit. Elle cherche à les ordonner au service d’une finalité dont ils ne sauraient être eux-mêmes les juges.
GCG-RF-GODF,-bannière
Jean-Claude Laroche et Frédérique Ferrand prolongent l’interrogation dans d’autres champs. Le premier demande comment la régulation peut évoluer dans la société d’aujourd’hui. La seconde confronte le principe d’égalité à sa réalisation entre femmes et hommes. Une même difficulté affleure. La norme ne produit pas mécaniquement le monde qu’elle annonce. Elle rencontre des pratiques et des résistances. Le droit ne peut se passer de la conscience, pas davantage que la conscience ne suffit à le remplacer.
Les « Lumières sombres » interrogent notre propre désir d’efficacité
Jean-Michel Gelin prolonge son analyse vers des courants contemporains qu’il rassemble sous l’expression « Lumières sombres ». Il y voit une résurgence de pensées hostiles à la délibération démocratique, attirées par la concentration du pouvoir, l’entreprise érigée en modèle politique et certaines promesses technologiques de dépassement de l’humain. Le Rite Français se trouve ainsi placé du côté d’une légitimité fondée sur l’égalité, la pluralité et la participation.
Cette partie appelle pourtant la lecture la plus vigilante. Réunir sous une même bannière des traditions différentes donne de la vigueur au diagnostic, mais peut aussi en effacer les divergences. La catégorie de « Lumières sombres » gagne donc à être reçue comme une proposition critique plutôt que comme une cartographie définitive. La véritable force du texte se situe ailleurs, dans la question adressée au Maçon. Que devient le désir de liberté lorsqu’il se laisse fasciner par la vitesse, la performance et la promesse d’un ordre débarrassé de la lenteur du débat ?
La liberté maçonnique n’est pas la délivrance de toute limite. Le compas limite l’ouverture du cercle. La Règle vérifie la rectitude. Le niveau rappelle l’égalité. Le fil à plomb exige une verticalité intérieure qui ne dépend ni de l’applaudissement ni du nombre. Ces outils n’enseignent pas la soumission. Ils rappellent qu’une forme devient habitable grâce à la mesure.
L’Amérique maçonnique révèle l’écart entre l’universel proclamé et l’histoire vécue
Le hors-thème de Patrick Tible, « La franc-maçonnerie américaine, histoire et évolution », apporte un contrepoint historique. Son parcours va des récits d’origine et des premières implantations coloniales à Benjamin Franklin, George Washington et l’indépendance américaine, puis à Prince Hall, à l’affaire William Morgan, aux périodes d’expansion, aux tensions avec le Ku Klux Klan, au poids social des Loges au XXe siècle et au recul des effectifs à partir de la seconde moitié du siècle.
La fresque refuse l’histoire triomphale. La Franc-Maçonnerie américaine a pu accompagner la construction républicaine tout en demeurant travaillée par les contradictions de la société dont elle provenait. Le cas de Prince Hall en constitue le rappel le plus net. Refusés par des Maçons blancs, Prince Hall et quatorze autres hommes noirs furent initiés en 1775 dans une Loge militaire irlandaise avant que leur organisation ne construise sa propre histoire. L’universalisme proclamé rencontre ici la frontière raciale. La fraternité n’acquiert une portée réelle qu’à la condition d’affronter cet écart.
William Morgan
Patrick Tible montre aussi l’alternance de prestige et de soupçon qui marque cette histoire. L’affaire William Morgan nourrit au XIXe siècle une crise antimaconnique et entraîne un recul considérable des Loges. D’autres périodes voient au contraire la Maçonnerie retrouver une forte visibilité sociale, soutenir des œuvres philanthropiques et compter parmi ses membres des personnalités de premier plan. Les dernières pages évoquent aussi les efforts de modernisation.
La conclusion rapproche les Grandes Loges régulières américaines et le Grand Orient de France par leur histoire, leurs rites et leur symbolisme. L’intention fraternelle est claire, mais la diversité des juridictions, des pratiques raciales et des conceptions de la régularité exige des nuances. Toute synthèse à l’échelle d’un continent risque de donner une unité excessive à une mosaïque institutionnelle.
Alexandre-Louis Roëttiers de Montaleau.
Une Règle vivante accepte d’être mesurée par ce qu’elle prétend protéger
Le mérite de ce numéro tient dans le déplacement du regard maçonnique. La Règle n’est pas seulement un outil du métier. Elle devient une interrogation sur la légitimité. Qui fixe la mesure, au nom de quoi, selon quelle procédure et avec quelle possibilité de révision ? Michel Bouchaud place cette question sur le terrain des territoires, Frédérique Ferrand l’éprouve à l’égalité, Antoine Godbert aux rapports de puissance, Étienne Colin à la violence sociale, Charles Coutel aux Ordres de Sagesse.
Une réserve demeure nécessaire. À vouloir défendre la Règle contre la Force, le dossier risque parfois de rendre la première moralement pure et la seconde presque toujours suspecte. Or le Temple ne s’élève pas par la seule justesse du tracé. Une norme privée de moyens peut devenir le masque élégant de l’impuissance. La question décisive concerne donc moins l’abolition de la force que sa conversion. La puissance doit devenir capacité d’agir sans se transformer en droit de dominer.
GCG Rite Français GODF
C’est ici que Joaben atteint sa portée la plus féconde. La Règle oblige chaque Maçon à examiner la manière dont il exerce une autorité, défend une conviction, transmet une parole ou accepte une limite. Le Temple intérieur constitue le premier lieu où se décide le rapport entre puissance et justice. La Règle ne vaut vraiment que lorsqu’elle accepte d’être mesurée, elle aussi, par la dignité des êtres qu’elle prétend protéger.
Tracer une ligne n’est jamais seulement diviser l’espace. C’est décider de ce qui pourra être construit de part et d’autre, de la place laissée à chacun et du chemin encore possible entre les pierres. La question laissée ouverte par ce numéro demeure peut-être la plus maçonnique de toutes. Non pas seulement quelle règle voulons-nous défendre, mais quelle part de notre propre force sommes-nous prêts à soumettre à la mesure commune pour que le Temple reste habitable.
JOABEN – La Revue « LA RÈGLE – La légitimité face à la force »
Grand Chapitre Général du Grand Orient de France – Rite Français 1728- 1786
Collectif – Conform édition, N°27, juin 2026, 96 pages, 14 € / L’éditeur, le SITE
Le jugement est tombé le 14 octobre 2026, trois jours avant le Convent du 17 octobre. Saisie en référé par deux candidats à la tête de la Maison du Rite Écossais Ancien et Accepté (REAA) de la Grande Loge de l’Alliance Maçonnique Française, la Chambre de Justice de l’Obédience a infligé un blâme à l’Assistant Grand Maître en fonction de cette Maison et une admonestation fraternelle à son Député, candidat à sa succession, tout en refusant d’annuler cette candidature. 450.fm a pu consulter l’intégralité de l’ordonnance et les courriers adressés aux Loges qui sont à l’origine de l’affaire. Une décision en demi-teinte, qui laisse intacte la candidature contestée et pourrait bien, à la lumière de nos précédentes enquêtes, précipiter ce que beaucoup redoutent depuis des mois : une rupture entre les Frères écossais de l’Alliance et le Suprême Conseil pour la France.
DOSSIER SPÉCIAL — GRANDE LOGE DE L’ALLIANCE MAÇONNIQUE FRANÇAISE (3/3)
Un « imprimatur » qui a mis le feu aux poudres
Pour comprendre l’affaire, il faut revenir à une disposition peu connue du règlement particulier de la Maison du REAA, validé par le Conseil des Sages en 2023 : l’« imprimatur ». Quatre mois avant le Convent, l’Assistant Grand Maître (AGM) reçoit les candidatures à sa succession et les soumet au vote d’un « Grand Collège » composé des membres du Conseil du Rite, des officiers de la Maison et des Grands Experts Régionaux. La candidature arrivée en tête devient la candidature « officielle » de la Maison et se présente au Convent avec son imprimatur. Les candidatures libres restent possibles.
Trois candidatures ont été déposées et validées par le Conseil des Sages pour le mandat 2027-2029 : Jér∴ Bel∴ (AGM) avec Jea∴ Cai∴ (Député), Thi∴ Cam∴ avec Ber∴ Roq∴, et Bru∴ Pal∴ avec Jea∴ Mén∴. Le 5 septembre 2026, le Grand Collège réuni par l’AGM sortant, Jea∴ Uss∴, a donné son imprimatur au tandem Jér∴ Bel∴ – Jea∴ Cai∴. Jér∴ Bel∴ n’est autre que l’actuel Député de Jea∴ Uss∴ : c’est donc le candidat de la continuité de l’équipe en place qui a reçu la bénédiction officielle de la Maison.
Le problème n’est pas tant ce vote que ce qui a suivi. Le 9 septembre 2026, Jea∴ Uss∴ a adressé à toutes les Loges de la Maison une « Lettre à lire en loge » annonçant le résultat, présentant les candidats retenus comme ceux qui « semblent les plus aptes pour diriger notre Maison », et précisant que l’imprimatur « n’empêche pas les autres candidats de se présenter à votre suffrage ». Le 17 septembre, après une intervention du Conseil des Sages, un second courrier aux Loges défendait la procédure, en la comparant au Conseil des Vénérables qui, dans une Loge, propose aux Frères « la candidature la plus apte » au Vénéralat — tout en citant lui-même l’ordonnance 2026-09 du Conseil des Sages, selon laquelle « aucune communication liée à cette élection ne peut ni ne doit être effectuée, en utilisant les moyens de l’obédience ou tous autres, jusqu’à la proclamation des résultats au Congrès ».
Le même jour, le 17 septembre, Thi∴ Cam∴ et Ber∴ Roq∴ saisissaient la Chambre de Justice. Ils reprochaient à la direction de la Maison d’avoir mis l’autorité et les moyens de l’institution au service d’une candidature, rompu l’égalité entre les candidats, exercé des pressions sur les concurrents, et porté atteinte « à la sincérité et à la sérénité du processus électoral ». Ils demandaient que la liste Jér∴ Bel∴ – Jea∴ Cai∴ soit empêchée de se présenter.
Ce que dit le jugement
L’ordonnance n° 26-2026, rendue le 14 octobre 2026 par le président de la Chambre de Justice statuant seul en référé, après une audience contradictoire tenue le 10 octobre au siège de Clichy, est un texte nuancé, dont chaque camp pourra revendiquer une partie.
Sur la procédure d’imprimatur elle-même, la Chambre ne la condamne pas, faute de pouvoir le faire : elle figure dans un règlement validé par le Conseil des Sages. Mais elle ne cache pas ses réserves :
« Quelle que soit la défiance que l’on puisse montrer à l’égard de cette disposition qui introduit de fait une rupture d’égalité entre les candidats, la Chambre de Justice ne saurait remettre en cause sa force exécutoire. »
En revanche, la Chambre est sévère sur la manière dont le résultat a été communiqué. Le règlement prévoit que la candidature retenue « sera présentée au Convent avec l’imprimatur » ; il ne prévoit pas une diffusion à toutes les Loges en pleine période électorale. Pour la Chambre, cette « Lettre à lire en Loge » renforce « encore plus la rupture d’égalité entre les candidats », à l’image de la formule « les plus aptes pour diriger notre Maison ». La précision selon laquelle les autres candidats peuvent tout de même se présenter est jugée « aussi superfétatoire que malvenue ».
Le passage le plus dur vise une formule de l’AGM sortant :
« La Chambre de Justice ne peut cautionner la déclaration de l’Assistant-Grand Maître […] selon laquelle « influencer n’est pas contraindre », dans un contexte électoral où, comme l’ont confirmé les Défendeurs à l’audience, les candidats à l’élection sont méconnus de la plupart des Membres adhérents de la GL-AMF. Si aucune contrainte directe ne ressort de ce propos, il n’en demeure pas moins que ce sophisme constitue un manquement inacceptable à la Charte de Bonne Conduite électorale. »
La Chambre constate encore que « la sérénité du parcours électoral ainsi géré au sein de la Maison […] a été gravement remis[e] en cause », et que la diffusion de l’information, « non conforme et particulièrement dommageable, a ouvert une crise au sein de la Maison du Rite ». Elle relève enfin que Jér∴ Bel∴ a annoncé sa candidature dès les réunions des Grands Experts Régionaux des 19 et 21 mai 2026, soit bien avant l’ouverture de la période de communication électorale, fixée au 16 août.
Un échange de courriels versé au dossier retient aussi l’attention. L’AGM sortant y écrit à l’un des candidats concurrents : « Tous les candidats qui se présentent contre sa candidature légitime, ne feront plus partie de la Maison s’il gagne. » La Chambre, qui « ne juge qu’en droit », se refuse à qualifier ces termes. Les attestations produites par les plaignants, elles, ont été écartées pour un motif de forme : elles n’étaient pas accompagnées de la copie d’une pièce d’identité, comme l’exige le règlement de la Chambre.
Des sanctions réelles, une candidature intacte
Le dispositif tient en quatre lignes :
un blâme pour Jea∴ Uss∴, AGM sortant de la Maison du REAA ;
une admonestation fraternelle pour Jér∴ Bel∴, son Député et candidat à sa succession ;
la relaxe de Jea∴ Cai∴, contre qui la Chambre n’a trouvé « la moindre allusion à une quelconque action contraire » aux règlements ;
le rejet de la demande d’annulation de la candidature Jér∴ Bel∴ – Jea∴ Cai∴, avec exécution provisoire.
Autrement dit, le candidat adoubé par l’appareil de la Maison est sanctionné, mais il sera bien sur la ligne de départ demain. Un appel reste possible dans un délai de quinze jours, mais l’exécution provisoire rend la décision applicable immédiatement : rien n’empêchera le vote du 17 octobre. Pour la régularité du scrutin lui-même, la Chambre renvoie les parties vers le Conseil des Sages, qui, le 9 octobre, avait déjà indiqué qu’il n’entrait pas dans ses attributions de donner des instructions à la Chambre.
Selon nos informations, le tandem Jér∴ Bel∴ – Jea∴ Cai∴ reste favori, précisément grâce au poids de l’appareil qui l’a soutenu. Le scénario le plus probable pour samedi est donc celui-ci : un AGM élu après avoir été sanctionné par la juridiction interne de son Obédience pour sa manière de faire campagne, à la tête d’une Maison que la Chambre de Justice elle-même décrit comme en crise.
Pourquoi ce jugement peut faire exploser l’Alliance
Pris isolément, ce litige pourrait passer pour une querelle électorale comme en connaissent toutes les obédiences. Replacé dans le contexte que 450.fm documente depuis un mois, il prend une tout autre dimension.
Le REAA représente environ 70 % des effectifs de l’Alliance, soit près de 10 000 Frères sur quelque 14 200. Entre 4 000 et 4 500 d’entre eux relèvent aussi du Suprême Conseil pour la France (SCPLF), qui gouverne les hauts grades du Rite (du 4e au 33e degré) et qui laisse traditionnellement à l’Obédience l’administration des trois premiers. Comme nous l’avons rapporté le 23 septembre, plusieurs sources internes indiquent que le SCPLF aurait mis en demeure le Bureau National de mettre fin à des pratiques rituelles qu’il juge déviantes, sous peine de reprendre cette délégation.
Notre enquête du 24 septembre citait aussi une note stratégique interne, émanant de Frères proches du courant écossais traditionnel, qui reprochait à la direction actuelle de la Maison du REAA de s’opposer « depuis 6 ans à la Tradition » et de présenter le REAA comme un rite en trois degrés « qui se suffit à lui-même ». Cette note ne laissait au Suprême Conseil que deux options :
« Deux voies s’offrent donc à lui : la scission — une nouvelle organisation purement écossaise est créée en étroite relation avec le SCPLF [sur le modèle de la relation entre la GLDF et le SCDF] — ou la réforme de l’intérieur, dont l’élection est le premier étage de la fusée, avec un AGM qui travaillerait en étroite relation avec le SCPLF. »
C’est là que le jugement du 14 octobre change la donne. La « réforme de l’intérieur » supposait qu’une élection ouverte et équitable puisse porter à la tête de la Maison un AGM disposé à travailler avec le Suprême Conseil. Or le candidat favori est celui de la continuité de l’équipe que la note met en cause, et la Chambre de Justice vient de confirmer que sa désignation s’est faite dans des conditions qu’elle juge contraires à l’égalité entre candidats. Si Jér∴ Bel∴ l’emporte samedi, la voie de la réforme interne se referme, au moins pour trois ans. Il ne restera alors, selon la logique même de cette note, que la scission.
Et le courriel cité dans le jugement n’arrange rien. Si ceux qui se sont présentés contre la candidature officielle « ne feront plus partie de la Maison » en cas de victoire, l’élection de samedi ne produira pas une majorité et une opposition : elle produira des vainqueurs et des exclus. Des Frères qui n’auront plus leur place dans la Maison du REAA de l’Alliance pourraient trouver très vite un point de chute auprès d’une structure écossaise adossée au Suprême Conseil.
2012 : le précédent que personne n’a oublié
Source : Wikimedia Commons – Paolo Gamba from Paris, France – CC BY 2.0
Les plus anciens Frères de l’Alliance connaissent ce scénario : ils l’ont vécu. En 2012, au plus fort de la crise de la Grande Loge Nationale Française (GLNF), le Suprême Conseil pour la France a pris ses distances avec l’obédience dont il était jusque-là le partenaire naturel. Dans une déclaration datée d’avril 2012, il estimait que la GLNF « ne retrouvera pas la sérénité nécessaire » au travail initiatique, et annonçait qu’il accueillerait dans ses ateliers ses membres sans distinction de Grande Loge. La GL-AMF était consacrée quelques semaines plus tard, le 28 avril 2012, autour d’un noyau très majoritairement écossais. L’Alliance est donc née, en grande partie, d’un mouvement des Frères du REAA dans le sillage du Suprême Conseil.
Pour la GLNF, la facture fut lourde : des milliers de Frères et des Loges entières l’ont quittée en quelques mois, et leurs cotisations avec eux. La leçon de 2012 est simple : quand une juridiction de hauts grades décide de partir, elle n’emmène pas seulement des Frères, elle emmène aussi l’économie qui va avec.
Quatorze ans plus tard, les mêmes ingrédients sont réunis, mais cette fois au sein de l’Alliance : une juridiction de hauts grades qui se dit en désaccord avec la pratique du Rite dans les Loges bleues, une direction de Maison contestée, une élection dont la régularité est mise en cause par la propre juridiction de l’Obédience, et une gouvernance générale déjà fragilisée.
Ce que représente l’enjeu financier
Les chiffres que nous avons publiés le 23 septembre donnent l’ordre de grandeur. La cotisation annuelle versée à l’Alliance est de 110 € par Frère. Les quelque 9 900 Frères du REAA représentent environ les trois quarts des cotisations de l’Obédience, soit environ 1,09 million d’euros par an. Un départ, même partiel, des 4 000 à 4 500 Frères placés sous la juridiction du SCPLF priverait l’Alliance de près de 500 000 € de recettes annuelles. Et les Frères écossais qui suivraient le mouvement par solidarité, sans relever eux-mêmes du Suprême Conseil, alourdiraient encore l’addition.
Il y a aussi les murs. L’Alliance affiche plus de 7 millions d’euros de bilan, un patrimoine immobilier dont la gestion est déjà jugée « insatisfaisante » par son propre Conseil de Surveillance, et des engagements lourds à Marseille, où la perte globale est estimée à 1,4 million d’euros. Des temples financés en grande partie par les cotisations de Frères écossais deviendraient beaucoup plus difficiles à rentabiliser si une partie de ces Frères partait, et la question de leur partage se poserait inévitablement. C’est exactement la question qui, en 2012, avait transformé une crise institutionnelle en crise patrimoniale.
Samedi, trois scénarios
Pierre Lucet Grand Maître sortant
Le Convent du 17 octobre devra élire à la fois le successeur de Pierre Lucet à la Grande Maîtrise et les Assistants Grands Maîtres des Maisons de Rite. Pour la Maison du REAA, trois issues se dessinent.
Le candidat adoubé l’emporte. C’est, selon nos informations, le scénario le plus probable. La direction de la Maison sort confortée par les urnes mais affaiblie par le jugement, et la voie d’une « réforme de l’intérieur » avec le Suprême Conseil se referme. La scission devient alors, selon la note stratégique elle-même, l’option la plus probable.
Un candidat libre l’emporte. Thi∴ Cam∴ ou Bru∴ Pal∴, élu contre l’imprimatur, aurait la légitimité des Loges mais devrait diriger une Maison dont l’appareil a soutenu son concurrent. Ce scénario ouvrirait peut-être un dialogue avec le SCPLF, mais aucun des trois candidats n’en a fait un axe de campagne.
Le résultat est contesté. Les parties pourront saisir le Conseil des Sages en cas d’irrégularité le jour du vote, et un appel du jugement reste possible pendant quinze jours. L’Alliance entrerait alors dans une longue période d’incertitude juridique, propice à tous les départs.
Dans les trois cas, la question centrale sera la même : qui, au sein de la future équipe dirigeante, sera capable de renouer avec le Suprême Conseil ? À la veille du Convent, aucun des candidats, ni à la Grande Maîtrise ni à la tête de la Maison du REAA, ne s’en est publiquement chargé.
Ce que nous ne savons pas encore
Le Suprême Conseil pour la France n’a, à notre connaissance, publié aucune position officielle sur l’élection ni sur ce jugement, et la mise en demeure évoquée par nos sources n’a pas pu être étayée par un document. La note stratégique citée dans cet article reste un document de campagne, partisan, que nous rapportons comme tel. Enfin, l’ordonnance du 14 octobre est susceptible d’appel. 450.fm sera attentif aux résultats du Convent de samedi et à leurs suites, et publiera toute mise au point que les personnes citées souhaiteraient apporter.
Méthodologie et sourcing :
Cet article s’appuie sur l’ordonnance n° 26-2026 de la Chambre de Justice de la GL-AMF du 14 octobre 2026 (11 pages), sur la « Lettre à lire en loge » adressée par l’Assistant Grand Maître de la Maison du REAA aux Loges le 9 septembre 2026, sur son courrier du 17 septembre 2026, sur la déclaration du Suprême Conseil pour la France d’avril 2012, et sur nos deux précédents articles des 23 et 24 septembre 2026. Comme dans les deux premiers volets de ce dossier, les membres de l’Obédience cités à partir de documents internes sont désignés par les premières lettres de leurs prénom et nom, à l’exception de Pierre Lucet, Grand Maître sortant. Les scénarios présentés relèvent de l’analyse de la rédaction et ne préjugent ni du résultat du vote ni des décisions du Suprême Conseil.
Il est des rendez-vous qui dépassent largement le cadre d’une manifestation culturelle pour devenir, au fil des années, une véritable institution. Le Salon Maçonnique de Toulouse appartient incontestablement à ceux-là. Porté par l’Institut Toulousain d’Études Maçonniques (ITEM), dont l’histoire remonte à 1987, il s’impose, à nos yeux, comme le plus beau Salon du livre et de la culture maçonniques d’expression française, mais également comme l’un de ceux qui savent accueillir le plus largement le public profane.
Les samedi 5 et dimanche 6 décembre 2026, sa 9ᵉ édition, consacrée à « Faire société », promet deux journées particulièrement riches. Une belle occasion de saluer une équipe remarquable, de rappeler que l’Occitanie demeure à l’avant-garde du rayonnement maçonnique et, surtout, de vous inviter à inscrire dès maintenant ces deux dates dans vos agendas.
Toulouse, cette terre où la Franc-Maçonnerie sait rencontrer le monde
Il existe une manière toulousaine de faire vivre la Franc-Maçonnerie qui mérite assurément d’être regardée avec attention, tant elle associe le respect des traditions initiatiques à une volonté constante d’ouverture sur la société. Dans cette ville dont l’histoire intellectuelle, universitaire et humaniste irrigue depuis des siècles la vie culturelle du Midi, les Francs-Maçons ont su imaginer un lieu de rencontre qui ne se contente pas de réunir des initiés autour de leurs préoccupations communes, mais qui invite l’ensemble des citoyens à partager leurs interrogations, leurs lectures et leurs espérances.
Armoiries_de_Toulouse
Le Salon Maçonnique de Toulouse constitue aujourd’hui l’une des plus belles expressions de cette démarche. Un Salon ouvert sur la Cité, profondément fraternel, remarquablement organisé, où la diversité des sensibilités maçonniques ne représente jamais un obstacle à la rencontre, mais devient au contraire une richesse collective.
Blason région Occitanie
À nos yeux, il s’agit tout simplement du plus beau Salon du livre maçonnique d’expression française, tant par la qualité de son accueil que par l’intelligence de sa programmation et la place accordée aux échanges entre auteurs, lecteurs, chercheurs et visiteurs. Sans doute est-il également celui qui attire le plus grand nombre de profanes, même si les chiffres comparatifs restent difficiles à établir. Cette ouverture exceptionnelle constitue précisément sa force : ici, la Franc-Maçonnerie ne parle pas seulement d’elle-même, elle accepte de se présenter au regard de l’autre, de répondre aux questions et de participer pleinement à la conversation démocratique.
En 2024, près de 2 000 visiteurs avaient déjà répondu à l’appel. Un résultat remarquable, révélateur de l’intérêt que suscite une Franc-Maçonnerie lorsqu’elle choisit de se faire connaître autrement que par les représentations convenues ou les habituels fantasmes.
L’ITEM, près de quarante années d’une aventure intellectuelle et fraternelle
Derrière cette réussite se trouve une association dont il importe de rappeler l’ancienneté et la fécondité. Fondé en 1987, sur les bases de l’antenne régionale de l’Institut d’études historiques et de recherches maçonniques (IDHERM), l’Institut Toulousain d’Études Maçonniques poursuit depuis près de quatre décennies une œuvre patiente de rapprochement, de recherche et de transmission.
Rassemblant, selon sa présentation institutionnelle, environ un millier de membres issus de quatorze Obédiences, l’ITEM a développé une conception particulièrement vivante du travail maçonnique, à travers plus de deux cents conférences, des journées d’étude, des expositions, des publications et des manifestations culturelles.
Sa devise, « Dispenser et réunir des lumières », résume magnifiquement sa vocation. Car il ne s’agit pas seulement de diffuser des connaissances, mais aussi de rapprocher des sensibilités, de provoquer des rencontres et d’offrir à chacun la possibilité d’enrichir son propre cheminement.
Nous souhaitons ici rendre un hommage appuyé à toute l’équipe de l’ITEM, à ses responsables, à ses bénévoles et aux Frères et Sœurs qui, avec une fidélité et un enthousiasme admirables, consacrent leur énergie à cette entreprise collective. Organiser une manifestation d’une telle ampleur demande du temps, de la méthode, de la disponibilité et cette forme de générosité discrète sans laquelle les plus belles ambitions demeurent de simples intentions.
À Toulouse, l’engagement fraternel se traduit en actes, et cette remarquable réussite collective nous rappelle combien la Franc-Maçonnerie peut accomplir lorsqu’elle sait unir ses forces plutôt que souligner ses différences.
« Faire société » : un thème à la hauteur des fractures contemporaines
Pour cette 9ᵉ édition, les organisateurs ont retenu une thématique dont l’actualité ne saurait être plus évidente : « Faire société ».
Dans une époque traversée par les crispations identitaires, la circulation des fausses informations, les bouleversements technologiques et les interrogations sur l’avenir de nos démocraties, cette expression nous ramène à une question essentielle : comment continuer à vivre ensemble lorsque les convictions divergent, que les certitudes s’opposent et que les espaces de dialogue semblent parfois se rétrécir ?
Le choix de ce thème témoigne de l’intelligence éditoriale des organisateurs, qui refusent d’enfermer la réflexion maçonnique dans une approche exclusivement historique ou symbolique pour lui rendre toute sa dimension civique, philosophique et humaine.
La référence à Victor Hugo, placée au cœur de la présentation du Salon, prend ici une résonance singulière. En faisant de la fraternité un devoir, l’écrivain rappelait que la devise républicaine n’était pas seulement une proclamation de principes, mais une exigence morale engageant chacun envers tous.
Une conception qui rejoint, par bien des chemins, celle du travail initiatique : construire le Temple intérieur pour mieux contribuer à l’édification d’une humanité plus fraternelle.
Deux journées de débats, de livres, de culture et de rencontres
Les samedi 5 et dimanche 6 décembre, les Espaces Vanel, à l’Arche Marengo, accueilleront un programme particulièrement dense réunissant 38 intervenants, 11 Obédiences et deux librairies, sans oublier les auteurs venus présenter et dédicacer leurs ouvrages.
Le samedi s’ouvrira notamment sur une réflexion consacrée à l’audace nécessaire pour « Faire société », avec Natacha Polony, avant de poursuivre les échanges autour de la nuance dans le débat public, de la laïcité, des symboles maçonniques et de l’engagement fraternel. Un Forum des Grands Maîtres offrira également l’occasion de confronter les regards des responsables obédientiels sur les grands enjeux contemporains.
Le dimanche prolongera cette réflexion en abordant notamment les rapports entre intelligence artificielle et intelligence fraternelle, la méthode maçonnique face aux fractures de notre temps, la place du Rite dans notre compréhension du monde, ainsi que cette question particulièrement troublante : « Le mensonge est-il devenu une vérité ? ». La justice et ses nécessaires évolutions seront également au rendez-vous, tandis qu’un concert consacré aux musiques traditionnelles argentines et au tango viendra enrichir la dimension artistique du Salon.
Expositions, rencontres avec les auteurs, séances de dédicaces et espaces de convivialité rythmeront ces deux journées, avec une restauration prévue sur place.
La variété de ces propositions dit beaucoup de l’esprit qui anime l’ITEM : faire du Salon un véritable espace de culture, de réflexion et de fraternité, où chacun puisse trouver matière à découvrir, à comprendre, à discuter et, parfois, à remettre en question ses propres certitudes.
Une association à soutenir : adhérer à l’ITEM pour seulement 10 euros
Il serait dommage de réduire l’ITEM à l’organisation de ce magnifique rendez-vous biennal, car son action se poursuit tout au long de l’année à travers une activité intellectuelle et culturelle particulièrement soutenue.
L’association dispose notamment d’une page Facebook permettant de suivre son actualité et d’une lettre d’information mensuelle, à laquelle nous invitons chaleureusement nos lecteurs à s’abonner pour demeurer informés de ses initiatives et de ses prochaines manifestations.
Mais il existe également une manière simple, concrète et fraternelle de soutenir cette belle aventure : adhérer à l’ITEM.
La cotisation annuelle ordinaire est fixée à 10 euros seulement, une somme particulièrement accessible au regard du travail accompli, tandis qu’une formule de soutien permet à celles et ceux qui le souhaitent de contribuer plus largement à ses activités.
Nous invitons donc très chaleureusement nos Frères et nos Sœurs, qu’ils résident en Occitanie ou ailleurs, à rejoindre cette association dont l’action mérite d’être connue, soutenue et encouragée.
Pour les Loges du Grand Sud, il y a là une occasion particulièrement heureuse de participer à une aventure culturelle et fraternelle qui dépasse les appartenances obédientielles et contribue au rayonnement de toute la Franc-Maçonnerie.
Frères et Sœurs du Grand Sud, rendez-vous à Toulouse !
À celles et ceux qui n’ont jamais découvert le Salon Maçonnique de Toulouse, nous adressons une invitation toute particulière : venez vivre au moins une édition de ce rendez-vous exceptionnel.
Que l’on arrive de Montpellier, Bordeaux, Perpignan, Albi, Montauban, Carcassonne, Tarbes, Pau ou de toute autre ville du Grand Sud, le déplacement mérite assurément d’être inscrit à l’agenda. Et pour celles et ceux qui viennent de plus loin, Toulouse offre naturellement mille raisons de prolonger le séjour.
Librairie Ombres Blanches Toulouse
Vous y découvrirez une manifestation construite avec intelligence, animée par des équipes d’une remarquable disponibilité et portée par cette chaleur humaine qui fait le charme des rencontres authentiquement fraternelles.
On y vient pour écouter une conférence, retrouver un auteur ou découvrir un ouvrage ; on en repart souvent avec de nouvelles amitiés, des idées à approfondir et le sentiment d’avoir participé à une aventure collective dépassant largement le seul cadre du livre.
L’Occitanie est décidément toujours en pointe lorsqu’il s’agit de faire vivre une Franc-Maçonnerie cultivée, ouverte, généreuse et résolument tournée vers son temps.
l est heureux qu’au moment où notre société paraît si souvent tentée par le repli, la méfiance et la fragmentation, des Frères et des Sœurs choisissent, ensemble, de construire des espaces où la parole circule librement et où les différences deviennent des occasions de rencontre. Depuis bientôt quarante ans, l’ITEM nous en offre une démonstration aussi discrète que magistrale, faisant de Toulouse l’un des plus beaux foyers du rayonnement culturel maçonnique francophone. 450.fm reviendra bien évidemment sur cette magnifique manifestation, sur ses intervenants et sur les multiples rencontres qu’elle promet. Mais aujourd’hui, notre message est simplement celui-ci : réservez votre week-end des 5 et 6 décembre 2026, soutenez l’ITEM et venez à Toulouse ! Car il est des Salons où l’on découvre des livres, d’autres où l’on rencontre des idées ; à Toulouse, grâce à une équipe qui a fait de la fraternité une réalité vécue, nous avons le bonheur de rencontrer aussi des êtres humains. Et c’est peut-être là, finalement, que commence véritablement l’art de faire société.
Informations pratiques
9ᵉ Salon Maçonnique de Toulouse – « Faire société » / Dates :samedi 5 et dimanche 6 décembre 2026, de 9 h à 19 h / Lieu : Espaces Vanel – Arche Marengo, 1, allées Jacques Chaban-Delmas, 31500 Toulouse / Organisation : Institut Toulousain d’Études Maçonniques (ITEM) / Au programme : conférences, tables rondes, Forum des Grands Maîtres, expositions, concert, rencontres littéraires et dédicaces / Participation : manifestation ouverte aux initiés comme aux profanes, entrée gratuite / Adhésion à l’ITEM :10 € par an, avec possibilité d’une cotisation de soutien.
Il est des bonheurs de lecteur et de chroniqueur qui possèdent une saveur particulière, celle de voir se rencontrer, dans un même instant, le plaisir de la découverte, la joie de la transmission et le sentiment de participer à une aventure intellectuelle. Quel bonheur, aujourd’hui, jeudi 15 octobre 2026, de publier sur 450.fm notre note de lecture de Pour une République fraternelle, précisément le jour où cet ouvrage de Guillaume Trichard, Grand Maître du Grand Orient de France, rejoint les librairies !
Cette heureuse rencontre éditoriale nous touche d’autant davantage que nous avions annoncé cette publication dès le 21 septembre dernier, dans notre Tour du monde des médias maçonniques, offrant ainsi à nos lecteurs un premier rendez-vous avec un livre dont l’ambition dépasse largement les circonstances de sa parution. Car derrière ce titre, qui emprunte au grand vocabulaire de notre tradition républicaine, se dessine une interrogation essentielle, celle de savoir comment redonner à la fraternité sa puissance de transformation intérieure et sa fécondité dans la Cité, à une époque où les fractures du monde semblent parfois rendre plus difficile encore la reconnaissance de notre commune humanité.
Cette interrogation prend une résonance singulière lorsqu’elle émane du Grand Maître d’une Obédience dont l’histoire épouse, depuis près de trois siècles, une part considérable de l’aventure intellectuelle, philosophique et sociale de notre pays. Le Grand Orient de France, plus ancienne et plus importante Obédience maçonnique d’Europe continentale, puise ses origines dans la première Grande Loge de France, dont la tradition fait remonter la naissance à 1728, avant de prendre en 1773 son organisation et son nom actuels. Aujourd’hui, avec quelque 55 000 membres réunis dans plus de 1 400 Loges, il poursuit cette œuvre singulière qui entend conjuguer l’engagement humaniste, la démarche initiatique et l’exigence fraternelle, sans jamais dissocier le perfectionnement de l’être humain de sa responsabilité envers la société. Son histoire appartient à celle des Lumières, mais sa vocation ne saurait se satisfaire d’en entretenir pieusement le souvenir, puisqu’elle lui commande d’en prolonger l’héritage, d’en éprouver les principes et d’en renouveler sans cesse la portée, afin que la liberté de conscience demeure une conquête vivante et que la fraternité ne se réduise jamais à la célébration nostalgique d’un idéal ancien.
Cette volonté, Guillaume Trichard l’avait déjà affirmée avec conviction lorsque, le 31 août dernier, il recevait notre rédaction rue Cadet pour un entretien publié sous le titre « EXCLUSIF : Guillaume Trichard reçoit la rédaction de 450.fm pour fixer le cap de sa mandature ». La veille, le 30 août, il avait également accompli un geste d’une forte portée symbolique en participant, sous l’Arc de Triomphe, au ravivage de la Flamme du Soldat inconnu, événement auquel nous avions consacré notre article « Sous l’Arc de Triomphe, le GODF entre dans la mémoire nationale : Guillaume Trichard ravive la Flamme du Soldat inconnu ». Ces deux moments, différents par leur nature mais profondément complémentaires dans leur signification, témoignent d’une même fidélité à l’idée d’un Ordre qui entend honorer sa mémoire sans s’y enfermer, cultiver sa singularité initiatique sans se retirer du monde et faire de la fraternité une réalité vécue plutôt qu’une vertu simplement proclamée. Il y a, dans cette articulation entre le recueillement devant la mémoire nationale et la parole donnée au présent, quelque chose qui rappelle la double vocation de la Franc-Maçonnerie, attentive aux héritages qui l’ont façonnée autant qu’aux responsabilités nouvelles que chaque époque lui impose.
Invité, le dimanche 4 octobre 2026, de l’émission « Divers aspects de la pensée contemporaine » sur France Culture, Guillaume Trichard avait prolongé cette réflexion en réaffirmant la vocation profondément initiatique du Grand Orient de France et sa volonté de lui restituer toute sa visibilité.
Philip, duc de Wharton
Il évoquait notamment l’échéance de 2028, année qui marquera trois siècles depuis 1728, date traditionnellement associée aux premières étapes de la structuration de la Franc-Maçonnerie française et à la figure de Philip, duc de Wharton, dont le nom demeure attaché à la mémoire de sa première grande maîtrise. Cette perspective commémorative, loin de se limiter à un exercice de célébration institutionnelle, invite à mesurer le chemin parcouru tout en interrogeant celui qui reste à accomplir, particulièrement lorsqu’il s’agit de faire rayonner les valeurs maçonniques en France, en Europe et à travers le monde, de favoriser un développement harmonieux des Loges et de permettre à la Franc-Maçonnerie de prendre racine jusque dans ces territoires parfois qualifiés de « déserts maçonniques », où la quête initiatique ne trouve pas encore de lieu pour s’exprimer.
C’est dans cette continuité, entre héritage et avenir, intériorité et engagement, que vient aujourd’hui prendre place Pour une République fraternelle. DeMahsa Jina Amini aux vignes du Beaujolais, de l’école catholique à la liberté absolue de conscience, de l’expérience industrielle et syndicale au silence fécond de la Loge, Guillaume Trichard nous entraîne dans une méditation où le cheminement d’un homme rencontre les inquiétudes d’une époque. La fraternité y retrouve sa profondeur philosophique et sa dimension initiatique, puisqu’elle ne saurait transformer durablement la société sans engager d’abord chacun dans un travail sur lui-même. Et c’est peut-être là que réside la plus belle promesse de cet ouvrage : nous rappeler que le Temple et la République ne sont pas deux constructions étrangères l’une à l’autre, mais deux horizons auxquels l’être humain peut contribuer lorsqu’il apprend, patiemment, à faire de sa liberté une responsabilité et de la rencontre avec autrui une véritable fraternité.
La fraternité commence lorsque le visage de l’autre interdit l’indifférence
Mahsa Jina Amini
Le choix de Mahsa Jina Amini pour ouvrir l’ouvrage donne immédiatement sa mesure au propos, puisque Guillaume Trichard préfère faire surgir la fraternité devant un visage plutôt que de l’enfermer d’emblée dans une définition juridique ou une généalogie doctrinale. Celui de cette jeune femme iranienne, dont la mort est devenue le symbole d’une résistance à l’oppression, rappelle combien la liberté de conscience, le droit de disposer de son corps et la possibilité même de vivre sans soumission demeurent des conquêtes fragiles. Ce commencement possède une portée presque lévinassienne, tant il fait entendre cette exigence philosophique selon laquelle le visage d’autrui nous oblige avant même que nous ayons formulé les principes destinés à organiser notre conduite. L’autre, dans sa vulnérabilité, précède le système, tandis que la fraternité apparaît moins comme une vertu abstraite que comme une responsabilité dont nul ne saurait s’exonérer sans porter atteinte à sa propre humanité.
Frédéric Ozanam
Cette articulation entre l’intime et l’action traverse l’ensemble du livre, car Guillaume Trichard ne cherche pas à construire sa République fraternelle depuis les hauteurs rassurantes d’une théorie désincarnée. Il en recherche les origines dans ce qu’il nomme un « héritage invisible », fait de souvenirs, de rencontres et d’expériences qui ont progressivement façonné sa conscience. Les vignes du Beaujolais, la figure de sa grand-mère Louise, le travail agricole et les solidarités nées de la dureté des saisons composent une première géographie intérieure, bientôt enrichie par l’enseignement catholique et la découverte de Frédéric Ozanam, dont la pensée sociale lui révèle une spiritualité attentive à la condition concrète des plus fragiles. Ainsi, la terre enseigne la patience et la dépendance réciproque, tandis que l’école contribue à former une première grammaire spirituelle, avant que l’expérience de la vie ne donne à ces enseignements leur dimension véritablement humaine.
Beaujolais, grappes de Gamay N
Cette remontée vers les sources personnelles constitue l’une des qualités de l’ouvrage, même si elle peut également en ralentir la progression aux yeux de ceux qui souhaiteraient rejoindre plus rapidement le cœur philosophique de la proposition. L’autobiographie occupe en effet une place importante, mais cette ampleur possède sa justification dès lors que l’on comprend que, chez Guillaume Trichard, la fraternité n’est pas une conviction tardivement élaborée au contact des responsabilités maçonniques, mais une exigence ancienne, enracinée dans une histoire familiale et sociale à laquelle l’initiation viendra donner un langage, des symboles et une méthode. La Loge ne crée donc pas cette disposition intérieure à partir de rien ; elle lui offre un espace de maturation et une discipline capables d’en approfondir progressivement la signification.
De la foi reçue à la conscience conquise
L’un des passages les plus intéressants du livre concerne le cheminement qui conduit Guillaume Trichard d’une jeunesse catholique pleinement assumée vers l’adogmatisme du Grand Orient de France, sans que cette évolution prenne jamais la forme d’un règlement de comptes avec la croyance. L’auteur conserve de son éducation religieuse le souvenir d’une spiritualité capable de nourrir l’intériorité et de susciter l’attention à autrui, tandis que son parcours ultérieur l’amène à déplacer progressivement le centre de gravité de sa recherche. Là où la foi avait constitué une première école de la vie intérieure, la Franc-Maçonnerie devient une école du questionnement, ouverte à cette expérience singulière qui consiste à rechercher sans prétendre posséder et à écouter sans exiger l’adhésion.
Ce déplacement éclaire la place centrale qu’il accorde à la liberté absolue de conscience, laquelle ne saurait se réduire à une simple permission de croire ou de ne pas croire, puisqu’elle engage une véritable souveraineté intérieure et suppose la capacité de soumettre ses propres déterminismes à l’examen. Être libre, dans cette perspective, signifie aussi pouvoir modifier une conviction, reconnaître la part d’incertitude qui accompagne toute recherche et accepter que la vérité demeure toujours supérieure aux certitudes que nous prétendons détenir. L’adogmatisme acquiert ainsi une signification profondément initiatique, non parce qu’il abolirait toute conviction ou rendrait indifférentes les différentes conceptions du monde, mais parce qu’il interdit à chacune d’elles de se transformer en pouvoir sur la conscience d’autrui.
Cette conception rejoint directement l’expérience initiatique dont Guillaume Trichard rend compte avec une réelle sensibilité. Le rituel, le silence, l’écoute et le ralentissement volontaire de la parole ne constituent pas seulement les éléments d’un dispositif traditionnel destiné à préserver une identité maçonnique ; ils participent d’une pédagogie du regard et du jugement, dans laquelle chacun apprend que la contradiction ne représente pas nécessairement une offense et que la recherche de la vérité exige d’abord une transformation de celui qui cherche. L’initiation ne confère donc aucun état supérieur ni aucune supériorité intellectuelle ou morale, mais inaugure un mouvement de perfectionnement dont la pierre brute demeure l’un des symboles les plus éloquents, puisqu’elle rappelle que nos certitudes elles-mêmes doivent être soumises au travail patient de l’équerre et du ciseau.
Le monde possède davantage de moyens et manque pourtant de boussole
Après avoir retrouvé les sources personnelles de ses engagements, Guillaume Trichard tourne son regard vers le monde contemporain et en dresse un tableau préoccupant, dans lequel le retour de la guerre, la progression des fanatismes, l’épuisement démocratique, les fragmentations identitaires, les transformations du travail et l’accélération technologique composent les différentes expressions d’une même désorientation. L’auteur ne cède pourtant pas à la nostalgie d’un âge d’or qui n’aurait jamais connu les violences ni les contradictions de l’histoire, car son interrogation porte moins sur la disparition supposée du progrès que sur l’affaiblissement des principes capables de lui donner une direction. Une civilisation peut disposer de moyens toujours plus puissants et perdre simultanément la conscience de ce qu’elle souhaite accomplir, dès lors que l’accroissement de ses capacités techniques cesse de s’accompagner d’une véritable réflexion sur leurs finalités humaines.
Son expérience du monde industriel donne une densité particulière à cette analyse, puisque le jeune technophile qui participe à l’essor des télécommunications découvre progressivement l’envers d’une mondialisation souvent présentée comme une promesse de prospérité universelle. Derrière le langage de la performance, de la compétitivité et des restructurations apparaissent des emplois supprimés, des trajectoires professionnelles brisées et des existences humaines parfois réduites à de simples variables de gestion. Cette confrontation avec les réalités sociales nourrit son engagement syndical tout en l’amenant à poser une question qui dépasse largement le cadre de l’entreprise : une société peut-elle continuer à nommer progrès tout accroissement de puissance qui ne s’accompagne d’aucune délibération sur sa finalité ?
La même interrogation traverse sa réflexion sur le numérique et l’intelligence artificielle, domaines dans lesquels Guillaume Trichard refuse aussi bien la technophobie systématique que la fascination aveugle. Si la technique amplifie les capacités humaines, elle ne contient en elle-même aucune morale susceptible de déterminer l’usage que nous devons en faire, laissant aux sociétés la responsabilité de choisir ce qu’elles souhaitent développer, préserver ou limiter. Cette conception rejoint directement le travail maçonnique de la mesure, puisque le compas, bien au-delà de sa dimension emblématique, peut devenir le symbole d’une puissance qui consent à se donner des limites parce qu’elle sait que tout ce qui devient techniquement possible n’est pas nécessairement humainement souhaitable.
La réflexion consacrée aux fanatismes procède d’une logique comparable, dans la mesure où le danger apparaît lorsque la conviction cesse d’accepter l’examen critique, lorsqu’une interprétation particulière prétend détenir la totalité de la vérité et lorsqu’elle revendique ensuite le droit d’organiser, voire de contraindre, l’existence d’autrui. Guillaume Trichard affirme ainsi son opposition aux intégrismes religieux et politiques, sans pour autant confondre la nécessaire critique du fanatisme avec une hostilité de principe envers les croyances. La laïcité qu’il défend demeure une laïcité de liberté, soucieuse de garantir à chacun la possibilité de croire, de ne pas croire ou de changer de conviction, tout en veillant à ce qu’aucune appartenance ne puisse jamais prétendre exercer une tutelle sur la conscience d’un autre être humain.
Probable caricature de Ramsay par Pier Leone Ghezzi
Ramsay rappelle que la fraternité agrandit le cercle de l’humain
La troisième partie de l’ouvrage constitue son centre maçonnique et philosophique, puisque Guillaume Trichard y revient à Ramsay, aux valeurs de Liberté, d’Égalité et de Fraternité, ainsi qu’à cette liberté absolue de conscience qui demeure l’un des fondements de l’identité du Grand Orient de France. Le détour par le célèbre Discours de Ramsay permet notamment de retrouver une conception de la fraternité dont l’ambition dépasse les appartenances particulières, sans pour autant exiger leur disparition, puisque l’universalisme véritable ne consiste pas à effacer les différences, mais à empêcher qu’elles deviennent des frontières morales infranchissables.
1re page du manuscrit du Discours de Ramsay, 1736
Cette distinction revêt une importance particulière dans une époque où l’universalisme est parfois soupçonné de masquer les intérêts d’une culture dominante ou de réduire au silence la diversité des expériences historiques. Guillaume Trichard défend au contraire un horizon commun fondé sur l’égale dignité et la liberté de conscience, même si l’on peut regretter qu’il ne s’attarde pas davantage sur les contradictions d’une histoire au cours de laquelle des principes proclamés universels furent parfois portés par des sociétés incapables de les appliquer également à tous. Cette réserve ne remet pas en cause la fécondité de sa proposition, mais elle rappelle que l’universalisme ne peut demeurer une exigence vivante qu’à la condition d’accepter l’examen de ses propres limites historiques, faute de quoi il risquerait de devenir précisément ce qu’il prétend combattre, une doctrine certaine de sa supériorité.
Radio France / Benjamin Regnier
La référence à Ramsay permet surtout de mieux comprendre ce que Guillaume Trichard entend par République fraternelle, car il ne s’agit ni d’inventer une nouvelle numérotation de la République ni de proposer une architecture institutionnelle entièrement renouvelée, mais de retrouver une manière plus exigeante d’habiter la communauté politique. La fraternité constitue alors le principe de relation sans lequel liberté et égalité risquent de se déformer, puisque la liberté séparée de l’égalité peut devenir le privilège du plus fort, tandis qu’une égalité privée de liberté peut se transformer en contrainte. Entre ces deux exigences, la fraternité introduit la reconnaissance concrète d’autrui, non comme une simple bienveillance occasionnelle, mais comme la condition même d’une société dans laquelle des êtres différents acceptent de partager un destin commun.
La Loge n’est utile à la Cité que si elle transforme la manière d’y vivre
Les pages les plus convaincantes de l’ouvrage sont peut-être celles où Guillaume Trichard déplace la question de ce que la Franc-Maçonnerie doit dire au monde vers celle de ce que sa méthode peut véritablement lui apprendre. Cette distinction possède une importance décisive, car une Obédience qui se contenterait de multiplier les déclarations publiques et les prises de position finirait par ressembler à n’importe quelle organisation d’opinion, alors que sa singularité réside précisément dans une manière particulière d’organiser le travail de la pensée, de discipliner la parole et d’accueillir le doute. La Loge n’est pas seulement un lieu où se formulent des convictions ; elle devrait être, plus profondément, un espace où chacun apprend à ne pas devenir prisonnier des siennes.
Guillaume Trichard nomme cette disposition « l’éthique du doute », expression particulièrement heureuse lorsqu’on la rapproche d’une société gouvernée par la vitesse, l’indignation instantanée et la brutalisation croissante du débat public. Le doute dont il est question ne relève ni de la faiblesse intellectuelle ni d’un relativisme qui renoncerait à distinguer le vrai du faux, mais d’une suspension volontaire de la réaction immédiate, destinée à rendre possible l’examen et à préserver la dignité de celui avec lequel nous sommes en désaccord. Dans le temps singulier de la Loge, le Frère ou la Sœur apprend ainsi qu’il est possible de combattre une idée sans humilier la personne qui la défend, et que la contradiction, loin de constituer une menace pour la fraternité, peut en devenir l’une des plus authentiques épreuves. Cette dernière ne se mesure pas à la spontanéité des affections, mais à la capacité de maintenir le lien lorsque les divergences pourraient conduire à la rupture.
Marianne-GODF
L’invitation rituelle à laisser les métaux à la porte retrouve, dans cette perspective, une portée politique au sens le plus noble du terme, puisque les fonctions, les statuts, les réussites et les hiérarchies profanes doivent momentanément perdre leurs privilèges afin que puisse se restaurer une égalité que le monde extérieur contredit si fréquemment. Le niveau rappelle que nulle dignité sociale ne confère davantage de valeur à une conscience, tandis que l’équerre engage chacun à rechercher la droiture de sa propre conduite et que la pierre brute témoigne de cette perfectibilité humaine sans laquelle toute ambition collective demeure inachevée. Dès lors, les symboles cessent d’être les ornements d’une tradition que l’on reproduirait machinalement pour devenir les instruments d’une transformation intérieure, dont la valeur se vérifie précisément dans la manière de vivre et d’agir hors du Temple.
La Marianne noire, copie
Cette thèse offre également le meilleur critère critique que l’on puisse appliquer à la Franc-Maçonnerie elle-même, car une institution qui prétend enseigner l’écoute, la tolérance et le respect de la contradiction doit accepter d’être jugée à l’aune de ces principes. Les rivalités, les exclusions, les certitudes institutionnelles et les blessures fraternelles ne relèvent plus alors de simples imperfections humaines que l’on pourrait considérer avec indulgence, mais révèlent parfois une contradiction plus profonde entre la méthode professée et les comportements réellement observés. Une institution initiatique peut-elle conserver toute sa crédibilité lorsqu’elle demande à la société une qualité de dialogue qu’elle peine parfois à maintenir en son propre sein ? Cette interrogation, que chaque Franc-Maçon devrait pouvoir accueillir sans inquiétude ni ressentiment, ne diminue en rien la portée du livre ; elle lui donne au contraire une dimension supplémentaire, puisque la fraternité ne mérite véritablement son nom que lorsqu’elle accepte de se confronter à ses propres manquements.
Faire des citoyens sans fabriquer des croyants
La République fraternelle que dessine Guillaume Trichard repose sur plusieurs exigences complémentaires, dont aucune ne saurait être durablement séparée des autres sans appauvrir l’équilibre de l’ensemble. L’école doit contribuer à former le jugement et l’esprit critique, la laïcité préserver la liberté de conscience, le travail demeurer lié à la dignité humaine, la solidarité soutenir la responsabilité sans l’abolir, tandis que le progrès scientifique doit rester au service de l’être humain et que la démocratie doit permettre à des individus libres de faire peuple sans renoncer à leur pluralité. Derrière cette diversité d’engagements apparaît une conception cohérente de la citoyenneté, fondée sur une autonomie qui refuse de devenir isolement et sur une solidarité qui ne se confond jamais avec la soumission.
L’idéal humain qui traverse l’ouvrage n’est donc ni celui d’un individu absorbé par les appartenances collectives ni celui d’un être souverain qui prétendrait ne rien devoir à personne. Guillaume Trichard défend une liberté consciente des relations qui la rendent possible, attentive aux générations qui nous ont précédés comme à celles auxquelles nous transmettrons le monde. Le solidarisme de Léon Bourgeois affleure ici autant que l’héritage des Lumières, rappelant que l’émancipation individuelle ne se construit jamais dans le vide et qu’une société véritablement fraternelle doit reconnaître la dette qui unit chacun à l’ensemble de la communauté humaine. Cette perspective donne à la République une dimension morale exigeante, sans l’enfermer pour autant dans un modèle de vertu imposé à tous.
Liberté, Égalité, Fraternité
La principale limite de l’essai apparaît peut-être lorsque l’on cherche à mesurer les conséquences institutionnelles de cette philosophie, tant Guillaume Trichard indique avec netteté une direction sans toujours préciser les médiations politiques capables de la rendre pleinement opérante. Comment restaurer durablement la confiance démocratique lorsque les institutions semblent parfois éloignées de ceux qu’elles représentent ? Comment contenir les effets destructeurs de certaines transformations économiques et numériques sans renoncer aux promesses de l’innovation ? Comment concilier la souveraineté du citoyen avec la complexité croissante des décisions publiques, ou transmettre un universel commun sans effacer la pluralité des mémoires et des expériences ? Ces interrogations demeurent largement ouvertes, mais leur présence témoigne également de la difficulté propre à toute pensée qui entend faire dialoguer l’exigence philosophique et les réalités concrètes du monde contemporain.
Cette absence de catalogue de réformes constitue à la fois une limite et une cohérence, dans la mesure où Guillaume Trichard s’exprime d’abord depuis sa triple expérience de Franc-Maçon, de syndicaliste et de citoyen, plutôt que depuis la position d’un législateur chargé de présenter un programme de gouvernement. Il préfère offrir une boussole plutôt qu’un itinéraire détaillé, convaincu semble-t-il que la transformation des institutions ne peut durablement porter ses fruits si elle ne s’accompagne pas d’une évolution des consciences et des comportements. Sa République fraternelle relève ainsi d’une éthique de la relation avant de devenir une question d’ingénierie institutionnelle, ce qui lui confère une véritable profondeur philosophique tout en laissant au lecteur la responsabilité de prolonger lui-même les conséquences pratiques de cette réflexion.
L’horizon ne se possède pas, il oblige à marcher
La dernière image du livre, celle de l’horizon, convient particulièrement à une Pour une République fraternelle, Guillaume Trichard, éditions Dervy, puisqu’elle évoque une direction qui se précise à mesure que l’on avance sans jamais se laisser définitivement atteindre. L’horizon accompagne le marcheur tout en se dérobant à lui, l’invitant à poursuivre sa route sans céder ni à la résignation ni à l’illusion de l’œuvre achevée. La République fraternelle appartient à cet ordre de réalités qui ne peuvent être déclarées une fois pour toutes accomplies, car la liberté, l’égalité et la fraternité ne constituent pas des possessions définitivement acquises, mais des exigences que chaque génération doit reprendre, approfondir et transmettre à son tour.
C’est dans cette perspective que Pour une République fraternelle trouve sa tonalité la plus juste, Guillaume Trichard ne cherchant ni à sacraliser la République comme une forme politique déjà parfaite ni à présenter la Franc-Maçonnerie comme une institution providentielle chargée de sauver une société menacée par ses propres contradictions. La République demeure une construction humaine exposée aux renoncements, au vieillissement de ses institutions et aux retours toujours possibles de l’obscurantisme, tandis que la Franc-Maçonnerie conserve sa raison d’être dans la formation patiente de femmes et d’hommes capables de tenir leur pensée, leur parole et leur lien à autrui lorsque l’époque pousse à l’affrontement. Cette conception, modeste dans ses prétentions mais exigeante dans ses conséquences, redonne au travail initiatique sa véritable portée, en rappelant que l’amélioration de soi n’acquiert tout son sens que lorsqu’elle contribue à rendre plus humaines les relations avec les autres.
Le Temple retrouve alors sa relation essentielle avec la Cité, puisqu’il ne saurait être conçu comme un refuge destiné à préserver quelques consciences éclairées des désordres du monde, ni comme une citadelle depuis laquelle seraient distribuées les leçons de morale et de civisme. Il demeure cet atelier singulier où peut s’apprendre une autre manière d’habiter le temps, de regarder autrui, de prendre la parole et d’assumer ses responsabilités, afin que le travail accompli dans le silence de la Loge trouve son prolongement naturel dans les gestes ordinaires de l’existence. La fraternité cesse ainsi d’être le troisième mot d’une devise pour devenir une épreuve quotidienne de notre humanité, dont la réussite ne se mesure ni à la beauté des déclarations ni à la solennité des cérémonies, mais à notre capacité de reconnaître en l’autre un être libre et digne, jusque dans les circonstances où ses convictions, son histoire ou ses choix diffèrent profondément des nôtres.
Peut-être réside là la proposition la plus exigeante de Guillaume Trichard, et celle qui donne à son ouvrage une résonance dépassant les frontières de la seule Franc-Maçonnerie : une République ne devient fraternelle ni par proclamation, ni par décret, ni par nostalgie des Lumières, mais par ce travail incessant qui conduit chaque être humain, sans renoncer à sa liberté ni à son jugement, à refuser de réduire l’autre à son identité, à sa croyance, à son opinion ou à son utilité.
Entre la pierre que l’on travaille et la Cité que l’on construit, il n’existe finalement qu’une différence d’échelle, puisque dans les deux cas l’essentiel demeure cette conviction profondément humaniste selon laquelle aucune œuvre commune ne saurait durablement s’élever sans la transformation intérieure de ceux qui prétendent y contribuer.
Pour une République fraternelle, Guillaume Trichard, éditions Dervy, 2026, 18 € – Version Kindle : 12,99 € – ISBN 979-10-242-1898-4 / Découvrir la version Kindle sur Amazon
Dernière minute – Guillaume Trichard sur T18 ce soir
Le Grand Orient de France vient d’annoncer sur sa page Facebook officielle que Guillaume Trichard, son Grand Maître et auteur de Pour une République fraternelle, sera l’invité de Matthieu Croissandeau, ce jeudi 15 octobre à 22 h 40, dans l’émission « Pour tout dire », diffusée sur T18. Une nouvelle occasion d’entendre sa parole et de prolonger la réflexion sur les enjeux contemporains de la fraternité républicaine.
À l’heure de la mort de pic de la Mirandole, Charles VIII faisait son entrée dans Florence, une entrée triomphale aux flambeaux, dans une ville qui venait d’expulser ses princes et qui accueillait un roi étranger avec une stupeur mêlée de peur et de curiosité.
Ficin en écrivit un petit chef-d’œuvre de lamentation par un double mouvement : d’abord le rapprochement cruel entre les deux événements du même jour, l’entrée triomphale de Charles VIII et la mort de Giovanni, comme si l’histoire se moquait des hommes. Puis la métaphore finale, la lumière de la Mirandole, qui joue sur le sens littéral (Mirandola, ville natale) et le sens figuré (Giovanni comme lumière intellectuelle de son siècle). Et la touche d’ironie amère : seule l’armée étrangère a pu éclipser, dans le calendrier, la perte d’un philosophe de trente et un ans : « Notre cher Pico nous a quittés le jour même où Charles VIII entrait dans Florence, et les pleurs des lettrés compensaient l’allégresse du peuple. Sans la lumière apportée par le roi de France, peut-être Florence n’eût-elle jamais vu jour plus sombre que celui où s’éteignit la lumière de la Mirandole. »
Giovanni fut enterré dans l’église de San Marco, dans l’habit des frères prêcheurs qu’il avait demandé à revêtir dans ses derniers jours, ce geste vers Savonarole, vers l’ascèse, vers quelque chose d’opposé à tout ce qu’il avait été, ou peut-être vers quelque chose qu’il avait toujours été sans le savoir.
Savonarole prononça l’oraison funèbre. Au cours d’un sermon, il fit une révélation qui fit sensation : l’âme de Pic n’avait pu accéder immédiatement au Ciel, mais était soumise pour un certain temps aux flammes du Purgatoire pour certains péchés (qu’il ne précisa pas). Par conséquent, les personnes présentes devaient prier pour son âme.
Politien mourut deux mois plus tard, empoisonné. Qui voulut tuer Giovanni Angelo Poliziano et probablement Pic de la Mirandole aussi ? Les Médicis chassés, qui craignaient l’influence de Savonarole sur leurs anciens amis ? Des ennemis religieux qui n’avaient jamais pardonné les neuf cents thèses ? La jalousie ordinaire des hommes ordinaires devant la grandeur ordinaire ? Ou bien, le poison n’était-il que la toxicité d’arsenicaux utilisés pour soigner la syphilis ? On ne sut jamais
Mithridate disparut des archives : on le retrouva, quelques années plus tard, à la cour de quelque cardinal romain, puis à Naples, puis plus rien. Ses traductions kabbalistiques, ce travail immense accompli en collaboration avec Giovanni, survécurent à leurs auteurs et circulèrent pendant des décennies parmi les humanistes chrétiens fascinés par la mystique juive.
Savonarole, qui avait gouverné Florence avec une ferveur prophétique pendant quelques années, fut brûlé vif sur la piazza della Signoria en 1498, l’un des bûchers les plus spectaculaires de l’histoire de Florence, allumé par ceux-là mêmes qui l’avaient acclamé quelques années plus tôt.
Ficin vécut encore dix ans, en silence, à sa villa de Montevecchio, entouré de ses roses et de ses traductions. Il ne se remit jamais tout à fait de la perte de Giovanni.
Girolamo Benivieni, mourut en 1542. Il rejoignit Pic de la Mirandole dans la même tombe sur laquelle on peut lire : Girolamo, io prego Dio che il tuo Pico sia congiunto a te in Cielo nel modo in cui lo era in terra, e nel modo in cui il tuo corpo defunto ora giace assieme alle sue sacre ossa.
Qu’est-ce qui reste de Giovanni Pico della Mirandola, cinq cent trente deux ans après sa mort ?
Les historiens de la philosophie lui accordent un rôle de passeur, l’homme qui introduisit la Kabbale dans la pensée chrétienne occidentale, qui tenta la première grande synthèse néoplatonicienne, aristotélicienne et hébraïque, qui formula pour la première fois avec cette clarté particulière l’idée de la liberté fondamentale de l’être humain.
Mais il y a quelque chose de plus que le rôle de passeur. Il y a le style d’une pensée.
Giovanni Pico pensait avec une générosité rare, pas celle qui accepte tout, mais la générosité rigoureuse de celui qui refuse de réduire la vérité à ce qu’il connaît déjà. Il pensait en apprenant de ses ennemis intellectuels aussi bien que de ses maîtres. Il pensait à travers les frontières entre les traditions, entre les langues, entre les disciplines. Il pensait avec son corps autant qu’avec son intelligence, dans les nuits parisiennes avec Mithridate, dans les jardins de Florence avec Politien, dans les ateliers de Botticelli où la couleur et l’idée n’étaient pas deux choses distinctes.
Et par-dessus tout, il pensait avec la conviction que ça valait la peine, que la vérité méritait d’être cherchée, même dangereusement, même au risque de la prison et de l’exil et de la condamnation. « Nous n’avons pas mis l’homme dans un lieu déterminé. » C’est peut-être là la phrase la plus importante que Giovanni Pico della Mirandola ait jamais écrite, cette phrase qu’il met dans la bouche de Dieu au commencement du Discours sur la Dignité de l’Homme. Non pas l’homme comme substance fixe, définie par son rang dans le cosmos, condamnée à être ce qu’elle est depuis toujours. Mais l’homme comme possibilité pure, comme liberté irréductible, comme être qui ne se définit pas d’avance, un étant en devenir.
Cela résonne encore. Cela résonne peut-être plus fort maintenant qu’au XVe siècle, à une époque où tant de forces voudraient nous convaincre que nous sommes définis par nos gènes, par notre culture, par nos algorithmes, par notre classe, par notre sexualité, par notre nation.
Giovanni Pico della Mirandola, comte de la Concordia avait dit non. Il avait dit : tu es libre. Définis-toi. Il fut Pic de la Mirandole.
C’est peut-être suffisant. C’est même, à tout prendre, beaucoup.
Si vous souhaitez commencer le roman depuis le début, cliquez ici
Nous voilà parvenus à la fin du roman. Une version papier (éditée par Le compas dans l’œil) sera disponible en décembre dans les librairies
« Une manière heureuse de souligner la primauté éthique de vivre ensemble sur les contraintes liées aux systèmes juridiques et à l’organisation politique est de marquer, avec Hannah Arendt, l’écart qui sépare le pouvoir-en-commun de la domination. »
Paul Ricœur (Soi-même comme un autre)
Paul Ricœur (1913-2005) fut toujours un homme d’idéal et d’espérance, malgré son appartenance à une vision calviniste pessimiste des choses. Ainsi, cette belle déclaration philosophique figurant en tête de notre réflexion, est immédiatement interrogée, dans la même page (1), par un questionnement qui met en suspens la citation initiale : peut-on mettre l’estime de l’autre comme un soi-même et l’estime de soi-même comme un autre si, comme Freud le pense, je n’aime pas l’altérité de l’autre et que j’ai envie de lui imposer par la suggestion ou la force ma mêmité concept inventé par Ricœur pour illustrer le narcissisme premier et permanent du sujet ?
Paul Ricœur (Wikimedia Commons, CC0)
La violence n’étant pas, heureusement, le recours permanent, elle va être remplacée par la suggestion consciente ou inconsciente et la progression scientifique, pour faire de l’autre une dépendance, sorte de colonisation en douceur… Ce qui fait du mot « suggestion », une réalité incontournable par rapport à l’avenir d’une certaine forme de civilisation à laquelle nous avons la faiblesse de croire !
I- ARRÊTE DE M’ENDORMIR !
Le 19 septembre 2026, l’Association Psychanalytique de France organisait un congrès sur le thème de la suggestion, notion semblant dépassée depuis que Freud avait abandonné l’hypnose au profit de la psychanalyse et pris du recul avec la psychiatrie et la psychologie. Mais l’apport à cette réflexion se pose de nouveau de manière capitale, par un approfondissement sur la question de la suggestion inconsciente du sujet et du développement de l’Intelligence Artificielle. Interrogations essentielles qui nous font songer à la réflexion du philosophe Emil Cioran qui écrivait (2) : « La psychanalyse sera un jour complètement discréditée, nul doute là-dessus. Il n’empêche qu’elle aura détruit nos derniers restes de naïveté. Après elle, on ne pourra plus jamais être innocent ».
Le terme suggestion, sur un plan général désigne, à l’origine, le moyen de convaincre un tiers que ses croyances et opinions sont fausses, à l’inverse des miennes ! Cela s’exerce dans un cadre conscient. En revanche, en psychanalyse, la suggestion se vit de manière inconsciente, hors de l’action de l’hypnose reposant sur l’idée qu’une personne, par la parole, peut en influencer une autre et modifier ainsi, thérapeutiquement, son état affectif.
De Charcot à Freud : l’adieu à l’hypnose
Sigmund Freud en 1921, photographié par Max Halberstadt (domaine public)
Les grands tenants de cette thérapie par la suggestion sur des patientes hystériques en furent essentiellement Charcot et Bernheim, dont Freud suivit les traces dans un premier temps alors que son approche approfondie du rôle de l’inconscient s’accentuait. Il continuera d’ailleurs à s’y intéresser mais en mettant à distance le moyen technique qui pousse le patient à une réaction infantile, comme l’écrit Bruno Bettelheim (3) : « En imputant leurs actes à l’effet de forces extérieures, ils niaient non seulement toute aptitude à contrôler leur propre vie, mais que leurs actes mêmes eussent de l’importance. Accuser les autres ou les circonstances de son inconduite est le privilège de l’enfant. Lorsqu’un adulte refuse d’assumer la responsabilité de ses actes, il fait un pas de plus sur la voie de la désintégration de la personnalité ». Ce que traduisait une patiente de l’analyste Victor Tausk (4) quand elle disait qu’elle était victime d’une « machine à influencer » : en s’éloignant des limites du moi, elle qualifiait Tausk d’être cette machine et de répondre à sa place ! L’Allemand, contrairement au Français qui n’utilise qu’un terme, est plus explicite entre le conscient et l’inconscient dans le terme suggestion : « Auf einen Gedanken bringen » (sens du conseil conscient) et « Suggestion » ou « Vorschlag » (réactions prenant plutôt naissance dans l’inconscient des sujets). Ces nuances sont importantes, car Freud, au terme de 9 années de pratique hypnotique va conclure que nous sommes dans la permanence, en double, de l’inconscient qui nous suggère des actes dictés, parlés, au conscient. La psychose étant de dissocier les deux instances, en pensant que l’inconscient est une entité extérieure (5).
Le transfert, ou la suggestion « en creux »
Dans la psychanalyse, la suggestion est redécouverte à partir du transfert et il est important que le patient puisse se parler à lui-même, afin d’éviter de répondre à un désir inconscient de l’analyste. Ce qui ne peut aboutir qu’à partir d’une « suggestion en creux » autour d’un manque dynamique à partir de la rencontre de deux inconscients et créer ainsi un « non-agir positif » qui serait une sorte de rêve. De la part du patient, cette phase est la perte de l’« étrange étrangeté » que représentait auparavant l’analyste.
Une hypnose collective : la psychologie des foules
Gustave Le Bon, par l’Atelier Nadar (domaine public)
Mais, la suggestion entre en action également dans les processus historiques, à la manière d’une hypnose collective, car elle engage le verbal et accapare le sujet par une pensée extérieure à lui et il perd rapidement tout discernement qui peut le pousser à des conduites qu’il ne maîtrise plus. Ce que Georges Bataille appellera « la besogne des mots ». Ce phénomène sera parfaitement analysé par le sociologue Gustave Le Bon dans sa Psychologie des Foules (1895) et repris par Freud par l’analyse de la création d’une « Âme collective » versatile, irresponsable, violente. Dès lors la culture est refoulée pour l’incontrôlable souligne Freud dans son texte célèbre : Psychologie des foules et analyse du moi.
Suggestion et manipulation sont des concepts très proches et la progression scientifique va les rapprocher dangereusement…
II- AU ROYAUME DE CE BON VIEUX BIG-BROTHER !
Et puis nous venons d’avoir ce que nous appellerons « l’affaire Orélien Thélyson » largement amplifiée par les médias, à propos de son livre « C’était ça ou mourir », mis à l’index pour l’utilisation de l’intelligence artificielle dans la réalisation de son ouvrage, l’éliminant ainsi de concourir au prix Goncourt. Cette affaire, au-delà de l’aspect juridique, nous plonge d’office dans une réflexion métaphysique d’ampleur : la machine peut-elle devenir objet de création à la place de l’homme et le dépasser pour finalement le diriger, y compris dans ses possibilités artistiques créatrices. Voire le détruire…
N’allez pas me dire que vous n’étiez pas au courant : dès 1968, nous savions qu’un vaisseau spatial et son équipage, le Discovery one, en route vers Jupiter, étaient en danger de mort, car « HAL 9000 », l’I.A. qui gérait l’expédition, prenant son indépendance ou devenant fou, décidait de devenir autonome et le commandant de bord va être obligé de « tuer » Hal malgré ses supplications réelles ou intelligemment feintes. Sacré Stanley Kubrick qui nous plongeait devant une problématique qui allait devenir de moins en moins cinématographique et de plus en plus sociétale !
Les algorithmes, un « pharmakon » des temps modernes
Les algorithmes, incontestablement, exercent un pouvoir psychologique sur le sujet, en créant une impasse narcissique (« La machine en connaît plus que moi désormais ! ») et me conduisent à la suggestion qui, peu à peu, m’interdit de me singulariser. Mon discours devient « de masse » au lieu de demeurer individuel. Ce qui amène à la question de savoir si les algorithmes relèvent d’une pulsion de vie créative ou d’une pulsion de mort par mon éviction en tant que sujet particulier ? Avec l’IA, nous tombons dans la définition même du mot grec Pharmakon qui désignait à la fois un médicament et un poison si l’on en prenait trop !
Technologies persuasives et robots conversationnels
Nous assistons peu à peu au phénomène de la non-distanciation entre esprit et machine dans le discours et s’instaure, dès lors, un psycho-pouvoir largement récupéré par les réseaux anti-sociaux sous le nom de « technologies persuasives » où la concurrence est résorbée par l’imitation d’un personnage-type, qui amène à une fausse horizontalité au profit d’une verticalité du fonctionnement. Le système se complexifie par l’utilisation des robots conversationnels, dotés d’un langage sans relief qui nous influence sur nos propres mots. Il est intéressant de noter d’ailleurs, que pour mettre en place une fausse intimité, les robots utilisent le « je » en réponse aux questions ! L’homme tente, par l’I.A., d’échapper à la difficulté de l’altérité en tentant de créer une personnalité totalisante, sans failles ni aspérités. D’où une sorte de « capitalisme commun de la solitude », avec ses risques psychotiques. Avec humour, nous pourrions dire que l’I.A. se traduit par « Idée Apocalyptique » ! Nous assistons à la suggestion de l’utilisateur qui le conduit au « sentiment océanique », cher à Romain Rolland, et que Freud interprétera comme la recherche d’un retour au prénatal, à la divine époque où la mère répondait, par son corps même, aux besoins psychiques et physiologiques du sujet à sa place ! Nous assistons à une logique additive et à un repli anti-social qui risque, à terme, de faire disparaître le fonctionnement démocratique au profit de systèmes dictatoriaux implacables. Mais, au fait, qu’en pense la Franc-Maçonnerie ?
III- JE NE VEUX PAS T’INFLUENCER MON FRÈRE, MAIS JE POURRAIS TE SUGGÉRER DE… !
Cette révolution technique déclenche une véritable tornade dans nos institutions où deux camps s’affrontent avec vigueur : les partisans du progrès technique qui s’opposent à la vision passéiste d’une réaction qui serait à l’origine religieuse (même si elle vient aussi de milieux totalement étrangers à toute croyance !), et de partisans qui se réclament d’une certaine image de l’homme en danger de disparaître, dévoré par l’objet qu’il a lui-même créé et qui lui échappe. Frankenstein, Mister Hyde et Dr Jekyll, en sont de parfaites illustrations littéraires avant l’heure !
Magnifica humanitas : Léon XIV au chevet de l’humain
Le pape Léon XIV (photo Edgar Beltrán / The Pillar, CC BY-SA 4.0)
De façon étonnante, les plus hautes autorités morales mettent les chercheurs et les utilisateurs en garde. Par exemple, le Pape Léon XIV, faisant fi des critiques qui pourraient s’adresser à l’Église Catholique à propos de ses difficiles relations historiques avec la science, n’hésite pas à produire une encyclique, Magnifica humanitas – Magnifique humanité (6), pour y défendre l’homme et son humanité face au danger de la dépersonnalisation et de la création d’une sorte de nouveau Dieu scientifique qui dicterait à l’homme sa « vérité », au détriment de l’altérité des sujets. Léon XIV prévient : « Les différents domaines abordés – la recherche de la vérité dans la vie publique, l’éducation dans l’environnement numérique, les transformations du monde du travail, la fragilité des familles et les nouvelles formes d’esclavage – ne constituent pas des phénomènes isolés. Ils manifestent le même enjeu : si la technique devient un critère absolu, la personne risque d’être traitée comme une donnée, un engrenage ou une marchandise ; si, au contraire, la technique s’inscrit dans une perspective de sagesse, elle peut devenir une occasion de croissance, de justice et de fraternité ».
Mazarine Mitterrand-Pingeot, dans un article intitulé « Un grand programme politique » reviendra sur cet aspect du respect de l’homme, à propos de l’encyclique (7) : « La force du message tient à sa simplicité, à sa profondeur, à son « intelligence » et à l’analyse exhaustive des conséquences potentielles de l’IA générative sur notre « humanité ». Et dans « humanité », il faut entendre ici le double sens de la communauté humaine, et de l’humanité en l’homme. C’est cette intrication entre la « dignité humaine » comme principe fondateur et l’attention à la communauté humaine dans sa dimension sociale et politique qui fait de ce texte une référence y compris pour les agnostiques dont je suis ». La philosophe dénonce ici, implicitement, la tentation de la tour de Babel : recréer un langage commun, fait par l’homme et la machine qui entrerait en concurrence avec le Principe, mais qui risquerait bien d’être supplanté, à terme, par le Dieu-Machine lui-même !
La Franc-maçonnerie, une vigilance intérieure
La Franc-Maçonnerie joue une carte difficile dans ce contexte, nous pourrions dire même contre-nature : contre la volonté inconsciente du sujet de pouvoir et d’alignement de l’autre et la régression à l’attitude infantile du rêve d’une société de type maternel où « tout me serait donné ». C’est cette lutte permanente de la libre-interprétation à laquelle la Maçonnerie prétend et qui en constitue sa valeur fondamentale. Combat difficile et incertain car, au-delà des discours, c’est une dimension intérieure et une vigilance permanente qui en donnent le sens…
NOTES
(1) Ricœur Paul : Soi-même comme un autre. Paris. Ed. Du Seuil. 1990. (Pages 226-227).
(Les « éditos » de Christian Roblin paraissent le 1er et le 15 de chaque mois.)
En discutant autour d’un verre, Franck Fouqueray[1]et moi, dimanche dernier (je vous passe les autres détails de la conversation et les raisons qui nous réunissaient dans un sympathique café de la place de la Bastille, traditionnel lieu de rassemblement qui avait connu, au cours de la semaine, des heures – des heurts ? –passablement agitées[2]), nous est venue l’idée, pas si saugrenue que cela, à la réflexion, d’unir dans la même chronique Léon XIV, Christa Pike et Simone Veil, sur des questions aussi graves les unes que les autres, ayant trait à la mort impliquant, à des titres divers, une autorité ou une personne tierce.
Commençons par la visite du pape en France[3], où Léon XIV a rappelé que ce qui est légal n’est pas mécaniquement moral du point de vue de l’Église et relancé le débat sur l’aide à mourir, alors que la loi s’y rapportant venait d’être promulguée, quelques semaines plus tôt[4].
Au même moment, le cas de Christa Pike, condamnée à mort dans le Tennessee et qui a survécu à une double tentative d’exécution défaillante[5], nous a confrontés à une autre réalité, celle d’un État qui prétend disposer de la vie d’un être humain.
Ces deux questions, pour le moins disjointes, en soulèvent une troisième, plus générale : qui peut légitimement décider de la mort ?
Dans un État laïc, chacun doit pouvoir conserver ses convictions sur le suicide assisté voire plus largement sur l’euthanasie, sans chercher à les imposer à autrui par la loi, à condition que celle-ci prévienne et réprime toute forme d’abus. Problématique difficile car, quelle que soit la qualité des démonstrations, aucune position n’épuisera complètement la casuistique du consentement libre et éclairé, celui-ci présupposant, rappelons-le, la pleine possession des facultés mentales, au moment de la décision. Surgissent toujours à la marge – mais cette marge peut être large – des apories qui cristallisent des rejets catégoriques comme des raisonnements portant sur de « moins mauvaises solutions ».
En toute hypothèse, la liberté de conscience, à laquelle, en franc-maçonnerie, nous sommes si profondément attachés, ne saurait nous exonérer d’interrogations constantes sur nos contradictions collectives.
Pourquoi considérons-nous la peine de mort dans le traitement judiciaire des crimes comme une pratique indigne d’une civilisation qui reconnaît la valeur de toute vie, tandis que certains États continuent de l’appliquer, en l’occurrence, au nom même de la justice rendue aux victimes (les entourages en font partie) et à la société, ne serait-ce qu’en raison du risque de récidive subsistant en cas de libération ou d’évasion ?
Aussi bien et c’est là que survient la haute et courageuse figure de celle qu’en privé, Jacques Chirac surnommait, avec un brin de paternalisme, « Poussinette » : comment articuler un rejet inflexible de la peine de mort avec la reconnaissance de l’IVG[6], qui fait prévaloir, sous des conditions assez larges, le droit de la femme à disposer de son corps et ce, qu’on le veuille ou non, sur la protection de la vie en devenir ?
Les situations ne sont, certes, pas identiques. Mourir dans la dignité, être mis à mort par la puissance publique et interrompre une grossesse relèvent de contextes moraux, médicaux et juridiques on ne peut plus distincts. Les assimiler serait céder à une sophistique grossière et mon interlocuteur et moi-même convenions volontiers que tout ne peut pas être confondu ni, en quelque sorte, nivelé par la mort.
Toutefois, ces situations, aussi différentes soient-elles, ont un point commun : elles nous obligent à tracer les limites du pouvoir exercé sur la vie et sur les corps.
Le droit de disposer de son propre corps peut-il aller jusqu’à demander sa mort ? Le droit de la société de punir peut-il aller jusqu’à supprimer irréversiblement celui qu’elle condamne ? Le droit de la femme à décider de sa grossesse implique-t-il que sa liberté puisse prévaloir sur la vie qu’elle porte ?
Derrière ces interrogations se dessine une même tension entre autonomie individuelle, protection de la vie et responsabilité collective. Peut-être le véritable enjeu civilisationnel n’est-il pas de proclamer abstraitement un droit à la vie ou un droit à la mort, mais de déterminer qui peut décider, au nom de quels principes et avec quelles limites.
Une société se révèle aussi dans les frontières qu’elle impose à son propre pouvoir. La question ultime n’est donc pas seulement de savoir qui a le droit de mourir, mais qui s’arroge celui de décider de la mort d’autrui… y compris la mort dans l’âme.
[1] Franck Fouqueray est le directeur de la publication de 450.fm.
[2] De violents affrontements avec la police se sont produits, le jeudi 8 octobre, place de la Bastille, en marge des manifestations lycéennes qui avaient lieu partout en France.
Décédée le 30 juin 2017 et entrée au Panthéon, tout juste un an plus tard, le 1er juillet 2018, « en compagnie », d’ailleurs, de son mari Antoine, Simone Veil a reçu cet hommage de la Nation pour ses combats, à un triple titre, tout d’abord au service de la mémoire de la déportation et de la Shoah – elle qui connut l’horreur des camps de concentration et y perdit ses parents et un frère –, ensuite, pour la loi dépénalisant l’interruption volontaire de grossesse, sujet de la présente évocation, et, enfin, en faveur de l’Europe, elle-même s’étant vu reconnaître l’éminence de ses mérites, en devenant la première présidente du Parlement européen élu au suffrage universel direct en 1979.