Le Grand Chapitre Général du Rite Français (GCG-RF)du GODF et son Chapitre National de Recherche proposent, mercredi 15 avril de 12h à 14h30, une conférence-débat d’une rare intensité intellectuelle :
« L’antisémitisme et les assassins du genre humain. »
Philippe Guglielmi
Sous la présidence de Philippe Guglielmi, Très Sage & Parfait Grand Vénérable du GCG-RF et Grand Maître du GODF de 1997 à 1999, et en présence de Pierre Bertinotti, Grand Maître du Grand Orient de France, cette rencontre donnera la parole à Tobie Nathan, psychologue, ethnopsychiatre, écrivain et ancien diplomate.
Il ne s’agit pas seulement de dénoncer l’antisémitisme, mais d’en interroger les ressorts, les représentations et les effets de destruction. En choisissant d’ouvrir un espace de réflexion autour de cette question, les organisateurs rappellent avec force que la lutte contre la haine ne relève pas d’un simple réflexe moral ; elle exige une pensée rigoureuse, une mémoire active et une vigilance constante.
Tobie Nathan, Paris-Salon du livre 2017
La présence de Tobie Nathan donne à cette rencontre une portée particulière
Auteur de L’assassin du genre humain* (Stock, 2026), il apporte un regard singulier, à la croisée de la psychologie, de l’ethnopsychiatrie et de l’expérience humaine. Sa parole, nourrie d’un long travail sur l’altérité, promet d’éclairer les mécanismes par lesquels l’exclusion se transforme en violence symbolique, puis parfois en violence tout court. Dans un contexte où les mots se banalisent et où les fractures identitaires s’exacerbent, ce type d’intervention prend une valeur d’alerte.
Le cadre maçonnique renforce encore la portée de l’événement.
Au « 16 Cadet », il ne s’agit pas seulement d’écouter un conférencier, mais de faire vivre une tradition de débat éclairé, de libre examen et d’engagement humaniste
J.-F. Dauriac
Le Grand Chapitre Général du Rite Français, avec le concours du Chapitre National de Recherche, présidé par Jean-Francis Dauriac, inscrit cette conférence dans une démarche de transmission et de lucidité : comprendre pour résister, nommer pour combattre, réfléchir pour ne pas céder à l’aveuglement.
La dédicace du livre de Tobie Nathan, possible dès 11h30 sur le parvis, prolonge utilement cette rencontre entre pensée et présence
Elle rappelle que les livres, comme les conférences, peuvent encore être des remparts contre l’oubli et la barbarie. À l’heure où l’antisémitisme demeure une blessure ouverte, cette initiative affirme avec netteté qu’aucune fraternité authentique ne peut s’accommoder de la haine de l’autre.
Mercredi 15 avril, de 12h00 à14h30, le Grand Chapitre Général du Rite Français du GODF et son Chapitre National de Recherche, donnent rendez-vous à la pensée, à la mémoire et à la responsabilité.
*L’Assassin du genre humainde Tobie Nathan, le résumé.
En mars 1946, le procès du docteur Marcel Petiot s’ouvre à Paris. Accusé de vingt-sept meurtres (probablement bien plus), il prétendait aider des familles juives à fuir tout en les dépouillant et les tuant dans sa cave du 21 rue Le Sueur.
Soixante-dix ans plus tard, Jade, brillante étudiante en criminologie, prépare une thèse sur Petiot sous la direction du mystérieux professeur Nagral.
Obsédée par son sujet, elle est hantée par des visions du passé et du futur. Convaincue que Petiot était un idéologue de la barbarie, Jade se demande si l’horreur de l’Occupation peut resurgir aujourd’hui et si les démons du genre humain reviennent hanter notre époque.
Avec Les 33 degrés à la lumière des Fables de La Fontaine, Olivier Chebrou de Lespinats propose un ouvrage singulier et ambitieux où la sagesse du poète du Grand Siècle vient éclairer, degré après degré, l’itinéraire du Rite Écossais Ancien et Accepté (REAA). Bien plus qu’un jeu de rapprochements, ce livre dessine une véritable morale initiatique et redonne à la fable sa puissance de discernement, de méditation et de transformation intérieure.
L’ouvrage s’impose d’emblée comme une vaste entreprise de morale initiatique, un chantier d’élévation où la littérature française vient rencontrer, éclairer et parfois éprouver la progression du REAA. Nous ne sommes ni devant une simple juxtaposition d’exemples, ni devant un jeu de correspondances décoratives. Nous sommes devant une proposition de lecture ample, cohérente et habitée, où la fable devient un instrument de discernement intérieur et où le grade maçonnique cesse d’être un simple repère rituel pour redevenir une dynamique de transformation de l’être.
Le recours à Jean de La Fontaine n’a ici rien d’accessoire
Baptisé le 8 juillet 1621 en l’église Saint-Crépin-hors-les-murs à Château-Thierry et mort le 13 avril 1695 à Paris, il demeure l’un des grands hommes de lettres du Grand Siècle, l’une des figures majeures du classicisme français et un moraliste dont la finesse n’a rien perdu de sa vigueur. Si ses Fables (1668, 1678, 1693) et ses Contes et nouvelles en vers (1665, 1666) ont assuré très tôt sa renommée, son œuvre entière, faite aussi de poèmes, de pièces de théâtre et de livrets d’opéra, manifeste une attention constante aux passions humaines, aux vanités sociales, aux abus de pouvoir et aux détours de la sagesse. C’est dans cette lumière qu’Olivier Chebrou de Lespinats inscrit son travail, en faisant de La Fontaine non un simple ornement culturel, mais un compagnon de route, un observateur des âmes et des comportements, dont la parole oblique, limpide en apparence mais profonde dans ses résonances, accompagne le lecteur sur les chemins exigeants de l’initiation.
La force du livre tient d’abord à son geste
Jean de La Fontaine
Olivier Chebrou de Lespinats affirme la possibilité d’une correspondance vivante entre trente-trois fables de Jean de La Fontaine et les 33 degrés du REAA. Le livre assume même, dans sa propre voix, la conscience d’ouvrir un terrain peu fréquenté, voire inédit dans la tradition maçonnique telle qu’il la formule. Ce point est décisif, non pour céder à l’effet d’annonce, mais parce qu’il révèle la nature profonde du projet. L’auteur ne cherche pas seulement à commenter La Fontaine à l’aide du rite, ni à illustrer le rite par des vers connus. Il veut montrer que deux langages de sagesse, l’un poétique, l’autre symbolique et rituel, travaillent un même matériau humain, celui des passions, des illusions, de la rectitude, de la parole, de la mesure et de la lumière.
Ce qui rend cette lecture féconde, c’est que l’ouvrage ne traite jamais la fable comme un texte mineur voué à une pédagogie enfantine.
Au contraire, Olivier Chebrou de Lespinats insiste sur la densité anthropologique, morale et spirituelle de Jean de La Fontaine
Maison-Jean-de-La-Fontaine
Le poète y apparaît comme un lecteur des âmes, un interprète symbolique de la conscience humaine, capable de faire parler les figures animales comme autant d’archétypes de nos propres tensions intérieures. Le lion, le renard, la tortue, le cygne, l’aigle ne sont plus des silhouettes de bestiaire scolaire. Ils deviennent des emblèmes de puissances psychiques et de postures de l’âme. Cette transmutation du regard est l’un des apports les plus convaincants de l’ouvrage. Elle permet au lecteur maçon de retrouver dans la littérature classique un miroir du Temple intérieur, sans jamais forcer la lettre, mais en laissant agir la profondeur imaginale des fables.
Olivier Chebrou de Lespinats offre en réalité une méthode de lecture plus qu’un simple corpus d’associations
Il explicite une logique fondée sur la vertu mise à l’épreuve, sur le degré d’évolution initiatique, sur la puissance archétypale des figures et sur cette résonance intérieure où la fable et le grade se reconnaissent mutuellement. Cette précision méthodologique importe beaucoup, car elle sauve l’entreprise du symbolisme arbitraire. Nous sentons que l’auteur connaît le danger des parallèles faciles. Il tente de le conjurer en proposant une herméneutique graduelle, à la fois littéraire, morale, initiatique et mystique. Cette quadruple profondeur est particulièrement juste pour un lectorat maçonnique exigeant, qui sait que la symbolique véritable ne se réduit ni à l’érudition, ni à la morale, ni à l’émotion, mais naît de leur juste accord.
Le cœur du livre, dans sa longue traversée des trente-trois degrés, déploie une dramaturgie intérieure remarquablement lisible.
L’auteur ne se contente pas d’aligner des notices de grades
Il fait sentir un mouvement de montée, puis de décantation, puis de simplification. La progression qu’il dessine va de l’éthique de la rectitude à la responsabilité, puis de la lumière à la sagesse, avant de conduire à une forme d’unité silencieuse au sommet. Cette architecture initiatique est formulée avec une clarté qui n’a rien de froid. Elle garde une respiration spirituelle, parfois presque alchimique, lorsqu’il décrit la transmutation du plomb de l’ego en or du service, ou la sortie progressive du régime du pouvoir vers celui de l’être. Nous y retrouvons une intuition profondément maçonnique, celle qui veut que les degrés ne soient pas des trophées, mais des états de conscience à mériter sans cesse.
L’un des grands mérites du livre est de ne pas s’arrêter à la seule charpente des correspondances
Olivier Chebrou de Lespinats pousse plus loin et travaille les grands thèmes de la vie initiatique avec une ampleur presque doctrinale, mais toujours soutenue par la matière sensible des fables. Les vertus cardinales, les vertus théologales, la mesure, la rectitude, la symbolique animale, la verticalité, la pensée trinitaire, le rire, la mort symbolique, la fraternité intérieure, la loi morale, la lumière intérieure, l’unité du réel, les valeurs chevaleresques, l’économie du désir, l’art de la parole, la Parole perdue et retrouvée, puis la réconciliation du poète et de l’initié composent non une annexe théorique, mais l’élargissement naturel de la démonstration. Cette abondance thématique montre que l’auteur ne cherche pas seulement à convaincre. Il veut habiter son sujet. Il veut éprouver jusqu’au bout ce que produit, dans l’esprit du lecteur, la rencontre de Jean de La Fontaine et du REAA.
Nous avons été particulièrement sensibles à la manière dont Olivier Chebrou de Lespinats traite le thème de la mort symbolique.
Sa lecture de Jean de La Fontaine rejoint ici l’expérience initiatique la plus intime
Il montre que la mort, dans les fables, se donne souvent comme chute des illusions, effondrement de l’orgueil, abandon du moi trompeur, renoncement à des identités anciennes qui encombraient la marche. Cette perspective est précieuse, parce qu’elle évite les emphases macabres et ramène la mort initiatique à sa vérité de passage et de métamorphose. La chambre intérieure, la perte des certitudes, la nuit fertile de l’esprit, tout cela affleure dans une prose qui sait garder la douceur du commentaire littéraire tout en ouvrant l’espace d’une méditation maçonnique authentique.
Autre point de grande justesse, la fraternité n’est jamais réduite par Olivier Chebrou de Lespinats à un mot d’ordre sentimental
Olivier Chebrou de Lespinats
Il la pense comme une force de structuration de l’être, presque comme un principe d’architecture invisible. La distinction qu’il établit entre horizontalité, verticalité et intériorité donne à la fraternité une portée métaphysique qui parle immédiatement à la sensibilité maçonnique. Jean de La Fontaine, dans cette perspective, ne délivre plus seulement des leçons de sociabilité ou de prudence politique. Il devient pédagogue de la relation transformatrice, celui qui montre que l’autre, loin d’être un rival ou un obstacle, peut devenir miroir, maître et chemin. La formule est belle, parce qu’elle touche au secret même du travail en loge, où la pierre ne se polit jamais seule.
La dimension ésotérique du livre apparaît aussi avec force dans le traitement de la Parole.
Olivier Chebrou de Lespinats insiste sur la fragilité du verbe chez Jean de La Fontaine, entre flatterie, illusion, mensonge et vanité, tandis que le Rite travaille le verbe dans l’écoute, le secret, le silence et la vérité. La rencontre des deux traditions conduit alors à une affirmation que nous recevons comme l’un des noyaux initiatiques de l’ouvrage. La parole véritable n’est pas seulement dite, elle est vécue. Cette intuition irrigue le livre de part en part. Elle lui donne sa tenue intérieure. Elle explique aussi pourquoi l’ensemble convainc plus encore lorsqu’il parle de transformation que lorsqu’il cherche à démontrer. Sa vérité la plus forte se trouve dans ce qu’il fait sentir, dans ce passage de l’explication à l’incarnation.
Le sommet symbolique du parcours, avec « Le Philosophe Scythe » associé au trente-troisième degré, condense admirablement l’esprit du livre
Olivier Chebrou de Lespinats y oppose leverbe disert et la vertu vécue, l’intellect séparé et la conscience unifiée, le discours sur le bien et la vie selon la loi du cœur. La figure du Souverain Grand Inspecteur Général y est pensée non dans le registre du prestige, mais dans celui de l’humilité lumineuse, de la maîtrise de soi et du retour au silence originel. Ce choix est révélateur de la qualité spirituelle du livre. Là où tant d’écritures sur les hauts grades se perdent dans l’apparat, cet ouvrage revient à la souveraineté intérieure et à la simplicité du sage. Nous retrouvons ici une ligne très pure de l’ésotérisme chrétien et maçonnique, celle qui reconnaît la maturité à la pacification, à la justesse et à la présence.
Il faut aussi saluer la part littéraire du travail, non seulement parce que Jean de La Fontaine demeure partout au centre, mais parce qu’Olivier Chebrou de Lespinats comprend que la poésie ne sert pas ici de prétexte. Elle est une voie. Le livre le dit avec netteté lorsqu’il fait de la fable un vestibule de discernement et du rite un approfondissement opératif de la sagesse. La formule est heureuse et profonde. Les fables ouvrent les yeux, le Rite ouvre le cœur. Les fables apprennent à voir juste, à nommer les passions, à déjouer les pièges du moi, puis l’initiation ordonne, éprouve, transforme, rectifie. Nous tenons là une proposition de continuité entre culture et initiation qui mérite d’être méditée dans le paysage maçonnique contemporain, souvent tenté de séparer trop vite la littérature et le travail rituel.
La conclusion de ce dernier opus d’Olivier Chebrou de Lespinats, lorsqu’elle affirme l’unité des sagesses, donne sa note finale au livre sans rabattre la diversité des formes
Tombe_de_La_Fontaine_ cimetière du Père-Lachaise
L’auteur n’abolit ni la spécificité du Rite, ni la singularité de Jean de La Fontaine. Il montre plutôt que la rigueur symbolique et la grâce du récit peuvent conduire au même passage intérieur. Cette idée, lorsqu’elle est tenue avec cette ampleur, n’a rien d’un syncrétisme paresseux. Elle relève d’une herméneutique de la lumière, au sens fort, où les traditions sont envisagées comme des langages différents d’une seule exigence de vérité. Le livre s’achève ainsi dans une tonalité de convergence qui nous paraît fidèle à l’esprit du REAA lorsqu’il est vécu comme voie d’universalité intérieure.
S’agissant d’Olivier Chebrou de Lespinats lui-même, ce livre donne le portrait vivant d’un essayiste maçonnique qui écrit comme un passeur entre plusieurs régimes de langage, la morale, le symbole, la théologie du cœur et la lecture littéraire. Sa manière de reprendre sans cesse la question de la conscience, de la lumière intérieure, de la loi vécue et de la transfiguration de l’homme par la rectitude et la charité le situe dans une famille d’auteurs qui cherchent moins à commenter la maçonnerie qu’à la faire résonner comme expérience spirituelle.
En bibliographie indicative, nous retenons au premier chef cet ouvrage, Les 33 degrés à la lumière des Fables de La Fontaine, qui apparaît comme une véritable somme de morale initiatique, et nous pouvons le lire dans le prolongement de ses travaux consacrés à la conscience maçonnique, où se manifeste déjà cette volonté de tenir ensemble exigence doctrinale et intériorité vécue.
Au total, nous recevons ce livre comme une œuvre de mise en correspondance qui devient peu à peu une œuvre de mise en présence
Présence de Jean de La Fontaine, rendu à sa gravité souriante. Présence du REAA, délivré du folklore des intitulés pour retrouver son nerf moral et mystique. Présence enfin de l’homme intérieur, cet homme que le livre poursuit de page en page, depuis les premiers apprentissages de l’humilité jusqu’à la simplicité rayonnante du sage. Olivier Chebrou de Lespinats signe ici un texte qui intéressera autant les lecteurs de littérature que les Frères attachés à la profondeur symbolique du rite, parce qu’il rappelle avec insistance et ferveur que la lumière ne se possède pas, qu’elle se cherche, qu’elle se travaille, et qu’elle se laisse parfois entendre dans le pas feutré d’une fable mieux lue. Nous avons été particulièrement sensibles aux illustrations des pages intérieures, que Catherine Guidini accompagne d’une présence discrète et juste.
En faisant dialoguer Jean de La Fontaine et le REAA, Olivier Chebrou de Lespinats signe un livre de résonance plus que de système, de profondeur plus que d’apparat. Une lecture qui rappellera à beaucoup de Frères que la lumière ne s’énonce pas seulement, qu’elle se cherche, se travaille et se laisse parfois approcher dans la voix feutrée d’une fable relue à hauteur d’âme.
Les 33 degrés à la lumière des Fables de La Fontaine–Morale initiatique du Rite Écossais Ancien et Accepté
Olivier Chebrou de Lespinats–Éditions de la Tarente, coll. Fragments maçonniques, 2026, 296 pages, 28 € / Éditions de la Tarente, le SITE
Tradition : (du latin tradere transmettre) mode de transmission d’une connaissance, d’un savoir de génération en génération. Ensemble des connaissances des savoirs ainsi transmis. Dans l’ouvrage le « Symbolisme maçonnique traditionnel », Jean–Pierre Bayard citant René Guénon précise : « Dans la confusion mentale qui caractérise notre époque on est arrivé à qualifier de tradition, toutes sortes de choses parfois insignifiantes, comme de simples coutumes sans portée et d’origine récente. Une transmission de faits de cet ordre ne peut être qualifiée de traditionnelle mais de folklorique.
Nous utiliserons donc le mot Tradition dans le sens de transmission et de rattachement à un centre de nature sacrée, d’où nous provenons, que nous avons perdu et que nous tentons de réintégrer au travers de l’initiation. »
Tradition et modernité, deux notions imbriquées
Mais pour autant en Franc-Maçonnerie de Rite Écossais Ancien et Accepté, tradition et contemporanéité (modernité), s’imbriquent étroitement. Ces notions ouvrent sur la fraternité, la liberté, la construction d’un avenir meilleur ainsi que la recherche du sens. La modernité (contemporanéité) apparait, non comme un concept, mais comme une interprétation de phénomènes complexes et mouvants, oscillant entre formes de culture, état d’un progrès matériel et nébuleuse des idées philosophiques de chaque temps. Elle émerge clairement à la Renaissance sous le vocable de Temps Modernes. Cette période de l’histoire a vu naître un désir de liberté, une dynamique du changement pour un mieux être, qui devait conduire, deux siècles plus tard, des membres de la Royal Society à poser les bases écrites de la Franc-Maçonnerie.
La modernité contient donc une pensée sur elle-même, une recherche permanente de sens, sous toutes ses formes, spirituelle, intellectuelle, économique, ou autre : elle intéresse d’autant un cherchant qu’elle représente la clef d’un avenir qu’il peut mieux prévoir et sur lequel il espère influer.
Cette recherche se retrouve dans le processus maçonnique qui consiste en un travail incessant, en un voyage sans fin, clef de l’amélioration de l’individu (et de l’humanité ?). On notera que l’homme de la Renaissance s’est situé, non dans l’opposition, mais dans la distinction des concepts, qu’il n’a pas dressé tradition contre progrès, métaphysique contre philosophie, science contre religion, mais au contraire souligné leurs domaines d’applications respectifs voire complémentaires. Cette attitude se retrouve en Franc-maçonnerie écossaise. Prenons l’exemple de ses symboles les plus connus, l’équerre qui, par l’archétype du carré, fait référence au monde et le compas qui, par celui du cercle, renvoie à l’esprit, à la conscience, c’est-à-dire à la question ontologique.
La Franc-maçonnerie s’empare des deux concepts, elle les imbrique, les superpose, plaçant progressivement et pédagogiquement le compas au dessus de l’équerre, puis croisé avec l’équerre et enfin au-dessus de l’équerre.
Par ce geste et cette symbolique, elle transmet un message fondamental de rassemblement, d’élan vers l’unité des forces ou des entités éparses ou opposées avec une supériorité acquise par l’esprit sur la matière. Elle adresse un second signal, dont l’importance apparait à tous: parce que la signification de chacune de ces figures s’enrichit de l’autre, leur correspondance laisse penser que la vie des hommes suit la même règle, et qu’un individu n’est rien sans l’autre, sans les autres. Cela se traduit par la reconnaissance et le respect de la différence, et donc par le rejet de toute attitude de domination ou d’ignorance : l’autre devient source de régénération. Voici l’exemple d’une prise de conscience grâce aux autres, revêtant une valeur de 1er plan, dont la transmission ultérieure se révèle non seulement utile, mais nécessaire.
Une tradition maçonnique adogmatique
Nous nous situons là au cœur de la raison d’être de la tradition, de cette Tradition, dont l’étymologie latine « tradere » signifie justement transmettre (mais aussi trahir…). La tradition véhicule un ensemble d’informations de ce type. Or la Tradition Maçonnique présente la particularité de contenir des enseignements qui affectent, au-delà de la morale, un mode d’être dans la pensée et dans l’action.
Voilà pourquoi l’écossisme va rechercher dans un passé à la fois mythique et historique de quoi vivre la modernité. La tradition comporte en germe l’idéal de fraternité, en ce qu’elle constitue un facteur de ressource entre tous ceux qui se sont ouverts à son message. Le phénomène de cette ouverture s’appelle chez nous francs-maçons, « initiation » si bien que les initiés francs-maçons se qualifient de frères.
La fraternité constitue tant un mode de communication qu’un but, une reliance horizontale. Si la Tradition Maçonnique avait été entendue comme la transmission d’un dogme religieux, elle se serait sans doute révélée inadaptée à la modernité.
Tout dogme se trouve en effet immobilisé dans les rets d’une infaillibilité et empêche l’homme d’évoluer. N’oublions pas que la rigidité du géocentrisme a failli priver l’humanité des découvertes de Galilée, et que l’affirmation entre autres, non d’un Adam unique mais d’une pluralité d’Adams a envoyé Giordano Bruno au bûcher. Par sa conception même de la Tradition, la Franc-Maçonnerie écossaise évite l’écueil : elle s’affirme et se définit adogmatique.
Trois conséquences pour le franc-maçon
Ce choix entraîne trois conséquences majeures : d’abord, la Franc-Maçonnerie de Rite Écossais Ancien et Accepté, ne décrit jamais le chemin, mais se contente d’indiquer la direction et une méthodologie laissant chacun libre de construire sa méthode, ensuite, tous les principes de la tradition demeurent susceptibles d’un enrichissement personnel permanent et enfin, la démarche maçonnique se situe dans le domaine de l’expérience intime, ce qui explique le caractère fondamental du secret.
Par application et à la lumière de cela, on comprend pourquoi, si la cérémonie de réception en franc-maçonnerie constitue bien un phénomène ponctuel, le processus initiatique se révèle lui-même sans fin : la prise de conscience du Franc-Maçon de Rite écossais Ancien Accepté se manifeste, en effet, à tous les instants de sa vie, à l’intérieur comme à l’extérieur du temple.
Symbole, image et mythe : un langage universel
Reste à régler le problème de la méthode de transmission. Cet ensemble d’informations se trouve susceptible d’une large diffusion à l’humanité à condition d’utiliser un code accessible à tous. Comment y parvenir face à tant de langues et modes de raisonnements différents ? Rappelons-nous la tour de Babel qui s’est effondrée en raison de la disparition d’un langage universel alors différencié en langues égoïstes, idiomes ou idiolectes ! La Franc-Maçonnerie écossaise dispose d’une méthode compréhensible par tous les hommes, sans considération d’espace ni de temps : elle se compose du symbole, de l’image et du mythe. C’est ce qui la rend universelle. Cela permet aussi de comprendre pourquoi elle a traversé avec succès l’histoire et comment elle s’est adaptée à chaque phase de sa modernité.
Par exemple, contrairement à ce que croient beaucoup, ce ne sont pas les Francs-maçons qui ont fait la Révolution française : ils ont simplement, à travers cette époque, véhiculé, transmis et tenté d’appliquer les valeurs de leur tradition.
Cela permet d’expliquer en quoi le Rite Écossais Ancien Accepté peut encore proposer une démarche d’ordre initiatique dans la modernité, alors que de nombreuses religions ne parviennent plus désormais, ou alors avec peine, à corréler les deux concepts. La Franc-maçonnerie, dont nous parlons, constitue sans doute l’une des dernières sociétés ésotériques du monde, tournées vers la liberté de penser. Bien entendu, la transmission de la Tradition Maçonnique et son application à la contemporanéité supposent une exemplarité. Qui serait cependant assez aveugle pour ignorer que tout maçon demeure en chemin, que la perfection imaginée est introuvable en ce monde et que tout groupe humain se compose d’hommes avec leur grandeur, leur force, mais aussi leurs faiblesses ?
La Franc-maçonnerie, ordre initiatique et traditionnel, est l’une des voies qui permettent à l’individu d’aller jusqu’au bout de son engagement et de sa recherche. Elle le lui suggère sans l’aveugler, et lui indique le chemin du dépassement personnel et de la transgression raisonnée, c’est-à-dire de la liberté. (Rituel d’initiation au 4ème degré : je cite « vous ne vous forgerez point d’idoles humaines pour agir aveuglément sous leur impulsion, mais déciderez par vous-même de vos opinions et de vos actions » et encore « respectez toutes les opinions, mais ne les acceptez pour justes que si elles vous apparaissent comme telles après les avoir examinées ».
Ce cheminement implique aussi d’aller toujours plus loin, à la recherche de soi-même, des autres, à travers et avec eux, et surtout de progresser en permanence. Or la transgression réfléchie constitue un facteur d’avancement quand elle s’accompagne d’une volonté créatrice ancrée dans la raison et dans l’accomplissement de cet avancement.
Du rituel à la liberté
En Franc-maçonnerie, le processus de rassemblement, d’élan vers l’unité des forces, des entités éparses ou opposées, de réorganisation par une observation plus précise du chaos personnel et intime pour aller vers l’ordre, induit la notion de règles, traduites elles-mêmes par des rituels. Ces derniers correspondent à la fois à l’encadrement et à la mise en œuvre de la démarche. Leur existence génère l’institution et vice versa, si bien que d’une part demeure inconcevable une Franc-maçonnerie sans rituels, et que d’autre part la qualité de ceux-ci rejoint la richesse, la qualité, de la démarche.
Voici comment, du rituel à l’unité retrouvée, la tradition maçonnique, initiatique et méthodique, instaure une voie privilégiée, ouverte à l’homme pour devenir libre. Voilà comment, de la réflexion à l’action, le processus lui suggère de comprendre que dans « sa modernité actuelle », faite de recherche permanente, de travail incessant, de devoir, il tient certes d’un Sisyphe, mais d’un Sisyphe en passe de découvrir, au-delà d’une absurdité apparente, que sa démarche constitue le sens de sa vie et son devoir.
Je conclurai par la citation d’un extrait de « La foi d’un franc-maçon » de Richard Dupuy : « De la réconciliation de l’homme avec lui-même et son temps, resurgira spontanément alors la parole perdue et enfin retrouvée qui illuminera le monde : AMOUR »
Bibliographie : Le Symbolisme maçonnique traditionnel (Jean-Pierre Bayard) – La foi d’un Franc-maçon (Richard Dupuy) Rituel du 4ème degré
Le Frère Daniel Béresniak, paix à son âme, avait inventé un mot magnifique : la cratophilie. L’amour du pouvoir. Pas le petit pouvoir de rien, non. Le vrai. Celui qui fait bander l’ego à longueur de décennie. Et force est de constater que, dans notre belle famille, on est particulièrement bien servis. On a des Grands Maîtres qui se font réélire jusqu’à ce que mort s’ensuive, des Vénérables ad vitam æternam qui changeraient plutôt de Loge que de chaise, des Présidents d’instituts, de fondations, de comités, de machin-truc qui s’accrochent à leur titre comme un naufragé à sa bouée. On a même inventé le mot magique : « Vénérable d’Honneur ».
Honneur à vie. Honneur à perpétuité. Une sorte d’honoris causa perpétuel distribué comme des bonbons à la sortie de l’école pour calmer les grands anxieux de la reconnaissance. Parce que c’est bien de ça qu’il s’agit, non ?
La cratophilie, une pathologie maçonnique ?
Quelle est donc cette étrange maladie qui pousse certains d’entre nous à avoir besoin de rester sur la première marche du podium jusqu’à ce que leurs genoux craquent et que leur colonne vertébrale ressemble à un point d’interrogation ?
N’ayons pas peur des mots (ni des maux) : c’est une pathologie.
L’artiste maçon en manque de reconnaissance
Un artiste normal fait son spectacle, le public applaudit, il dit merci et il rentre chez lui. Un artiste maçon, lui, veut qu’on lui renouvelle son mandat, qu’on lui refasse une standing ovation tous les ans, qu’on lui grave son nom sur une plaque en laiton et qu’on lui donne un titre à rallonge jusqu’à la fin des temps. Sinon il fait la gueule. Sinon il boude. Sinon il devient… aigri. Bref, c’est une drogue.
Une dose de reconnaissance tous les matins, tous les midis, tous les soirs. Et si on la lui retire, il fait un manque terrible. Il devient méchant. Il devient petit. Il devient… humain. Terriblement humain. Et le plus beau dans l’histoire, c’est qu’il n’est pas tout seul, le drogué. Il a son public.
Un public complice, des obédiences malades ?
Un public complice. Un public qui adore se faire dominer par son gourou. Un public qui préfère garder le même Vénérable pendant douze ans plutôt que de prendre le risque d’avoir quelqu’un de neuf qui pourrait… oser… changer quelque chose.
Les Loges, les Obédiences, les Instituts, les Fondations… tous ces endroits où l’on garde le même gourou pendant des lustres, où l’on se refile le sceptre comme une patate chaude radioactive, ne seraient-ils pas, eux aussi, un peu malades ?
Enfin… j’dis ça, j’dis rien. Mais entre nous, Frères et Sœurs : si un jour on arrive à guérir la cratophilie maçonnique, on aura fait un sacré progrès.
En attendant, je vous laisse avec cette pensée réconfortante : le seul endroit où l’on est vraiment tous égaux… c’est devant le Grand Architecte. Et encore, il doit bien se marrer parfois en nous regardant. Que la Chaîne d’Union tienne bon… même quand certains la prennent pour un trône.
Votre Vénérable, Toujours aussi peu impressionné par les couronnes en toc.
Avec Compostelle, Yann Samuell ne signe pas seulement un film sur la jeunesse blessée, la réinsertion ou le célèbre chemin de Saint-Jacques.
Yann Samuell en 2013
Il met en images une vérité plus ancienne et plus profonde. Celle d’un passage. Celle d’une traversée. Celle d’une lente transmutation de l’être par l’épreuve, le dépouillement et la marche. Inspiré par l’expérience fondatrice de Bernard Ollivier et de l’association Seuil, le film touche à quelque chose que les initiés reconnaissent d’instinct. Le chemin n’y est pas un décor. Il y devient méthode, seuil et révélation.
Il est des œuvres qui ne se contentent pas de raconter une histoire mais qui réveillent, sous les apparences du récit, une mémoire beaucoup plus ancienne que le cinéma lui-même.
Compostelle appartient à cette famille rare
Alexandra Lamy
Porté par Alexandra Lamy et Julien Le Berre, le film de Yann Samuell prend sa source dans le livre Marche et invente ta vie de Bernard Ollivier et dans l’expérience singulière de l’association Seuil, fondée en mai 2000 pour proposer à des adolescents fracassés par l’existence une autre voie que l’enfermement. Trois mois de marche, un adulte, un jeune, le poids du sac, la fatigue, les paysages, l’absence d’échappatoire, et cette lente possibilité qu’un être cesse enfin de tourner en rond dans sa propre nuit.
Ce que le film comprend admirablement, c’est que marcher n’est jamais seulement avancer
Julien Le Berre
Marcher, dans sa vérité nue, c’est consentir à une dépossession. Chaque pas retire un peu de bruit, un peu d’orgueil, un peu de protection inutile. Avant même les temples, avant même les rites codifiés, l’humanité a connu cette pédagogie élémentaire du déplacement. La marche est sans doute l’une des matrices les plus anciennes de l’initiation. Elle oblige le corps, elle mesure la résistance de l’âme, elle met l’homme face à ce qu’il ne peut plus dissimuler. C’est pourquoi Compostelle dépasse de loin le simple film social. Il montre une épreuve de passage au sens fort. Il montre comment une existence cabossée peut, non être réparée de l’extérieur, mais se recomposer de l’intérieur.
Le choix du nom Seuil, donné par Bernard Ollivier à son association, n’a rien d’anodin
Il concentre à lui seul toute l’économie symbolique du projet. Le seuil est ce lieu fragile et décisif où l’on n’est déjà plus ce que l’on était et pas encore ce que l’on doit devenir. Toute initiation commence là. Non dans la possession d’un savoir, mais dans l’acceptation d’un entre-deux, d’une zone de vacillement, d’un état liminaire. Les jeunes envoyés sur cette marche de rupture sont précisément conduits dans cet espace. Ils sont arrachés à leurs automatismes, à leurs violences coutumières, à leur décor intérieur comme à leur décor social. Ils entrent dans une saison de dénuement où quelque chose peut enfin advenir. Pour un regard maçonnique, la portée du film est ici évidente. Le chemin n’est pas seulement une route, il est la forme visible d’un travail invisible.
Adam, le jeune en rupture, n’est jamais traité comme un dossier, ni comme une simple victime, ni comme une caricature de délinquant
Sa colère apparaît pour ce qu’elle est vraiment, une énergie sans forme, un feu sans foyer, une matière brute qui n’a pas encore trouvé sa juste destination. C’est là que la lecture alchimique s’impose avec le plus de force. Le film ne cherche pas à briser ce plomb humain pour le rendre acceptable. Il entreprend de le conduire vers une possible transmutation. Non par miracle, non par morale abstraite, mais par l’épreuve répétée, par l’usure des résistances, par la découverte progressive qu’il existe en soi plus de ressources qu’on ne le croyait. Adam ne change pas en un instant. Il se déplace intérieurement comme on gravit une pente, dans la douleur, la rechute, la persévérance, jusqu’à ce qu’apparaisse une autre image de lui-même. N’est-ce pas là, au fond, l’une des définitions les plus justes de toute initiation véritable.
Face à lui, Fred n’est pas une sauveuse. Et c’est une grande force du film. Yann Samuell évite le piège du maître impeccable venu redresser une jeunesse perdue. L’accompagnatrice marche elle aussi avec ses failles, ses blessures, ses questions sans réponse. Entre eux ne s’installe donc pas une relation verticale, close sur elle-même, mais une réciprocité de transformation. Celle qui guide est travaillée par ce qu’elle accompagne. Celui qui résiste oblige l’autre à une vérité qu’elle ne soupçonnait peut-être plus. Cette circulation silencieuse de la leçon évoque très directement l’économie initiatique des fraternités. Nul n’y détient seul la lumière. Nul n’y transmet sans être, d’une manière ou d’une autre, retransmis à lui-même.
Le film trouve aussi sa profondeur dans son intelligence du paysage
Le Lot, l’Aveyron, les Pyrénées, la Galice, les vastes étendues castillanes ne sont pas de belles images ajoutées au récit. Ce sont des opérateurs symboliques. La gorge devient descente. La montée devient arrachement. La Meseta devient nudité pure. Il y a dans ces horizons sans abri quelque chose qui rappelle les grandes épreuves de désert intérieur connues des traditions spirituelles et initiatiques. Lorsque le chemin se vide, lorsque le regard ne peut plus se distraire, l’être se retrouve devant lui-même avec une intensité nouvelle. C’est ici que Compostelle atteint une véritable grandeur. Il fait du paysage non un décor, mais un miroir. Non une illustration, mais une chambre d’épreuve.
Le symbole même de Compostelle approfondit encore cette lecture
Le chemin de Saint-Jacques ne relève pas seulement d’une mémoire chrétienne. Il engage une géographie sacrée plus ancienne, plus cosmique, que rappelle l’étymologie de campus stellae, le champ des étoiles. Aller vers Compostelle, c’est marcher vers l’occident, c’est-à-dire vers le couchant du vieil homme, vers cette obscurité nécessaire d’où peut surgir une renaissance. La coquille du pèlerin, avec ses lignes convergentes, dit elle aussi l’unité retrouvée au terme de la dispersion. Rien d’étonnant, dès lors, à ce que le spectateur initié reconnaisse dans ce film des motifs qui lui sont familiers. Le dépouillement, l’épreuve, la mort symbolique, la renaissance, la traversée de la nuit, la lente réintégration dans une identité plus haute. Sans jamais se dire maçonnique, Compostelle parle pourtant une langue que l’initiation comprend.
C’est pourquoi le film touche juste
Il ne nie ni les fractures sociales, ni les ravages de l’abandon, ni les défaillances familiales, mais il refuse d’en faire le dernier mot de l’existence. Il pose une question plus exigeante et plus noble. Que faire de soi quand tout semble avoir conspiré contre soi. Bernard Ollivier avait saisi cette vérité dans l’action en fondant Seuil après ses propres traversées, et Yann Samuell la restitue dans une forme accessible, sensible, profondément humaine. Ce film n’est pas un traité, encore moins une démonstration. Il est mieux que cela. Il est une parabole contemporaine sur la possibilité de devenir autre sans cesser d’être soi.
Compostelle n’est donc pas seulement un beau film sur la jeunesse en perdition ou sur la force réparatrice de la marche
Il est le rappel, discret mais puissant, qu’aucune transformation digne de ce nom ne se donne sans traversée. Il faut un seuil. Il faut une fatigue. Il faut une nudité. Il faut parfois un très long détour pour qu’un être rencontre enfin sa propre possibilité. Et c’est peut-être cela que Yann Samuell filme le mieux. Non pas un chemin vers Saint-Jacques, mais un chemin vers soi.
Il est des noms qui ne désignent pas seulement des personnages, mais des forces. Des présences presque archaïques, tapies dans les replis du récit initiatique, là où la légende cesse d’être décorative pour devenir un miroir. Les trois mauvais compagnons appartiennent à cette famille d’ombres qui ne se contentent pas de traverser l’histoire d’Hiram : elles la frappent, la fissurent, la mettent à l’épreuve et, ce faisant, révèlent la fragilité de l’homme face à ses propres dérives.
Figures du vice, de l’impatience et de la violence, ils n’ont rien d’anecdotique. Ils condensent, dans un même élan tragique, ce que l’être humain peut produire de plus stérile lorsqu’il renonce à la maîtrise de soi. Ils ne sont pas seulement les exécutants d’un drame. Ils sont la mise en scène d’une chute intérieure.
Sur le seuil du drame
Question : Qui êtes-vous, vous que l’on nomme les trois mauvais compagnons ?
Réponse : Nous sommes les visages changeants de ce qui se dérobe à la mesure. Nous entrons quand l’âme s’impatiente, quand la main se crispe, quand la pensée cède à l’avidité. Nous ne portons pas toujours les mêmes traits, mais nous conservons la même vocation : déséquilibrer ce qui doit se construire.
Question : Vous présentez-vous comme des ennemis de l’homme ?
Réponse : Non. Nous sommes davantage ses révélateurs. L’homme aime croire que ses désordres lui sont extérieurs. Nous lui rappelons qu’ils naissent souvent de lui-même. Nous ne créons pas le chaos ; nous lui donnons une forme. Nous ne fabriquons pas la chute ; nous en dévoilons la mécanique.
Dans la dramaturgie hiramique, notre arrivée a quelque chose de brutal et de nécessaire. Brutal, parce qu’elle interrompt le cours juste du travail. Nécessaire, parce qu’elle expose ce que toute quête spirituelle doit un jour rencontrer : l’obstacle intérieur, la faiblesse de la volonté, la tentation de forcer ce qui ne peut être obtenu que dans l’ordre, le silence et la durée.
Les trois visages de l’ombre
Le premier d’entre nous est l’impatience. Il ne supporte pas le temps long, les étapes, les degrés, la maturation. Il veut la réponse avant la question, la clé avant la porte, la récompense avant l’effort. Il incarne cette fièvre moderne — et ancienne — qui confond vitesse et accomplissement. Son drame est simple : il croit gagner en brûlant les étapes, mais il détruit ce qu’il voulait atteindre.
Le second est la violence. Elle surgit quand la parole échoue ou quand elle est refusée. Elle ne discute pas, elle tranche. Elle n’éclaire pas, elle abat. Dans notre logique, la force remplace la compréhension, le choc remplace l’écoute, l’attaque remplace l’élévation. Elle est l’arme de ceux qui ne savent pas construire.
Le troisième est le vice ou plus exactement la pente glissante qui, de proche en proche, déforme de plus en plus les choses. Rien là de nécessairement spectaculaire. C’est un phénomène insidieux. Il se faufile dans les compromis, les calculs, les petites lâchetés, les complaisances qui finissent par tordre l’axe de l’être. Il n’a pas besoin de fracas pour détruire : il use, il corrompt, il éloigne de la rectitude.
Ces trois figures ne sont pas séparées. Elles se tiennent, se répondent, s’alimentent. L’impatience engendre la violence ; la violence révèle un fond de vice ; le vice, à son tour, nourrit l’impatience en poursuivant assez sourdement des satisfactions immédiates. Ainsi se referme le cercle. On les désigne aussi souvent symboliquement comme l’Ignorance, le Fanatisme et l’Ambition déréglée, s’opposant respectivement au bon usage du fil à plomb (qui va au fond des choses et tutoie les sommets), du niveau (qui respecte l’égalité des êtres et la pluralité des mondes) et du maillet (qui ajuste l’action à la capacité du réel dans la direction de l’idéal).
Hiram face aux compagnons
Question : Pourquoi les associer à Hiram ?
Réponse : Parce qu’Hiram représente l’inverse de ce que nous sommes. Il est l’homme du rythme juste, de la parole gardée, du geste fidèle, de l’œuvre patiente. Il n’impose rien. Il reçoit, il transmet, il édifie. Face à lui, nous sommes la précipitation, la brutalité, la déviation. Nous ne pouvions pas le laisser intact car notre rôle est précisément d’attaquer ce qui résiste à la corruption.
Hiram, dans l’économie symbolique du récit, est moins un personnage qu’un principe : celui de la rectitude dans l’épreuve. Son destin montre que toute fidélité à l’ouvrage suscite des forces contraires. Ce que nous faisons, c’est tenter d’interrompre le passage, de rompre le lien entre l’homme et sa tâche, de substituer au temps initiatique le temps de la contrainte.
Le meurtre symbolique de Hiram n’est donc pas un simple épisode tragique. Il dit quelque chose de fondamental : l’œuvre humaine est toujours menacée par ce qui, en l’homme, veut aller plus vite que son propre discernement. Là où il faut bâtir, nous voulons arracher. Là où il faut attendre, nous voulons saisir. Là où il faut comprendre, nous voulons imposer.
Une scène intérieure
La force du mythe tient à ceci : les trois mauvais compagnons ne demeurent pas à l’extérieur. Ils franchissent la scène, puis entrent dans l’intériorité. Chacun peut les reconnaître en lui-même, à certains moments de tension, de peur ou d’orgueil. L’instant où l’on veut tout décider trop vite ; celui où l’on réagit avant de penser ; celui où l’on se compromet pour obtenir un avantage immédiat : voilà nos royaumes d’ombres.
Le récit initiatique ne parle pas seulement d’une agression. Il parle d’un combat spirituel. Il enseigne qu’il existe, au cœur de l’homme, des forces qui s’opposent à l’édification de soi. Et que ces forces ne se vainquent ni par la colère ni par le mépris, mais par le travail, la lucidité et la constance.
Question : Êtes-vous destinés à être vaincus par l’initiation ?
Réponse : Jamais totalement car il faut beaucoup d’efforts au delà du moment sublime où la conscience du bien traverse l’esprit en un éclair. Les obscurités de caractère et de comportement qui ont composé pour partie la vie du profane restent tapies derrière l’affirmation des enthousiasmes et prêtes à repasser les plats, en maintes occasions. Elles gagnent du terrain dès que l’être humain se laisse un tant soit peu aveugler par ses peurs, ses pulsions et ses vanités. Nous ne reculons que devant la discipline intérieure, nous ne faiblissons que devant l’exigence morale, nous ne nous dissipons que devant la patience. Nous aimons les esprits pressés, les volontés troubles, les consciences floues. Dès que s’établit une forme d’ordre rationnel et juste, notre empire se fissure, notre emprise se dérobe.
Il ne faut pas croire que le symbolisme des trois mauvais compagnons se limite à une lecture morale simple. Leur présence touche à des dimensions plus profondes : la fragilité de la parole, la tentation de l’appropriation, la rupture du lien entre connaissance et justesse. Ils disent qu’une œuvre spirituelle ne meurt pas seulement sous les coups du dehors, mais souvent par l’abdication du dedans.
Le miroir des temps modernes
Le plus troublant est peut-être que ces figures n’ont rien perdu de leur actualité. Elles changent de masque, mais non de nature. Aujourd’hui, l’impatience se nourrit de l’instantané, la violence se cache parfois sous le sarcasme et le vice se pare des habits raffinés de la complaisance, de l’image ou de l’ambition. Les compagnons d’hier circulent toujours dans les couloirs du présent, dansant si souvent au rythme trompeur du succès, dans un monde où, plus que jamais, la réussite excuse tout.
Le récit hiramique, relu à la lumière de notre époque, prend alors une densité singulière. Il ne s’agit plus seulement d’un drame ancien, mais d’une alerte permanente : dès que l’homme cesse d’habiter la mesure, n’opère plus de retour critique sur soi et cherche à asservir l’autre à ses propres finalités, il ouvre la porte à ce qui le désaccorde. Les trois mauvais compagnons deviennent ainsi les noms d’une menace universelle, aussi bien intime que collective.
Au miroir du temps
Le miroir du temps ne reflète pas seulement les visages, mais les dynamiques profondes. Il montre que les grandes figures symboliques ne vieillissent pas : elles se déplacent. Hiram demeure la figure de la droiture éprouvée et de l’accomplissement serein et progressif du bien ; les trois mauvais compagnons, celle des forces qui veulent interrompre l’ascension de soi et d’autrui vers la libre et pacifique plénitude des êtres. Entre ces deux pôles opposés se joue une sempiternelle tension dont chaque génération doit renouveler la compréhension.
Question : Que devrait retenir l’initié de votre présence ?
Réponse : Qu’il ne suffit pas de désirer la lumière pour l’habiter. Il faut encore traverser ce qui s’y oppose en soi-même. Nous soumettons l’individu et la société à l’épreuve de la précipitation, de la brutalité et de la déformation, dans toutes leurs variations. Qui a pleinement conscience de la longueur du chemin pour en finir, non seulement, avec les subornations crapuleuses les plus évidentes mais, moins ostensiblement, avec les captations lâches ou sournoises et, plus discrètement encore, avec toutes sortes de possessions illégitimes quoique coutumières ? C’est pourquoi il faut lutter là-contre, tout d’abord, grâce à une vigilance continue. Cette vigilance continue est inestimable et gagne tous les fronts, sans épargner les médiocres accommodements de la vie quotidienne, les triomphes mesquins des intérêts égoïstes. En elle-même, cette vigilance continue est un acte décisif, à condition, précisément, de n’imposer aucune limite aux vérités qu’elle dévoile. En effet, celui qui nous reconnaît sans nous servir nous résiste déjà et se prépare à nous évacuer. Toute réalisation spirituelle passe immanquablement et à tout instant par ce dépassement-là.
Question : Et si l’on vous croyait vaincus ?
Réponse : Alors, nous serions simplement devenus invisibles. Ce qui est vaincu sans être compris revient toujours. Mais ce qui est nommé, travaillé et transformé décline et cesse peu à peu de régner.
Les trois mauvais compagnons ne sont donc pas seulement trois figures d’un mythe ancien. Ils sont une architecture de l’ombre, une pédagogie du manque, une mise à nu de l’homme, lorsqu’il s’éloigne de sa propre verticalité ou ne parvient pas à l’établir. Leur rôle n’est pas de fasciner, mais d’avertir. Non de séduire, mais d’éclairer par contraste.
Et c’est peut-être là la plus haute fonction du symbole : nous faire voir, dans le fracas d’une scène mythique, la vérité très contemporaine de nos propres désordres. Hiram tombe, mais le récit demeure. Les compagnons frappent, mais la leçon survit. Et dans cette survie même, quelque chose s’ouvre encore : la possibilité de construire autrement, plus lentement, plus lucidement, plus justement.
Ce samedi 18 avril à 10h30, l’Académie maçonnique à Paris recevra, lors de son webinaire mensuel, dans le cadre d’une conférence intitulée :
« De l’antimaçonnisme d’antan au complotisme d’aujourd’hui »,Yonnel GHERNAOUTI, éminent collaborateur de ce Journal,directeur de collection chez des éditeurs maçonniques, auteur de : Antimaçonnisme :Une fabrique du soupçon, L’art d’y répondre, Éditions L.O.L., 2026.
Ce webinaire est gracieusement accessible aux Sœurs et aux Frères de toutes Obédiences, titulaires du grade de Maître, sur inscription préalable :
Dans son cycle annuel 2025-2026 ayant pour thème général : « Paroles de vie maçonnique(s) », l’Académie maçonnique Paris recevra le T⸫ C⸫ F⸫ Yonnel GHERNAOUTI.
C’est ainsi, qu’après une conférence intitulée :
« De l’antimaçonnisme d’antan au complotisme d’aujourd’hui »,
Christian Roblin
il répondra aux questions des participants, au cours d’un entretien animé par Christian Roblin.
Cette rencontre propose d’éclairer les continuités entre les anciennes formes de l’antimaçonnisme et ses métamorphoses contemporaines dans l’univers complotiste.
Yonnel Ghernaouti
L’approche privilégiée par Yonnel Ghernaouti montre comment la Franc-maçonnerie est demeurée l’un des réceptacles privilégiés du soupçon, de la simplification du réel et de la fabrication d’un ennemi caché. Des pamphlets d’autrefois aux réseaux sociaux d’aujourd’hui, c’est une même mécanique de désignation qui se déploie. À travers cette réflexion, il s’agit aussi d’interroger notre rapport à la vérité, à la nuance, à la complexité et à la liberté d’association.
Une conférence pour comprendre comment se fabrique la suspicion et pourquoi le discernement demeure plus que jamais une exigence civique et initiatique.
Enfin, on ne présente plus, dans ces colonnes, Yonnel Ghernaouti, dont la plume fleurie s’attache ou s’attaque à tous les sujets avec le même bonheur, celui d’un public attentif et nombreux. Il est aussi connu comme un infatigable lecteur doublé d’un chroniqueur littéraire zélé, mettant également son goût de la découverte au service de divers éditeurs maçonniques comme directeur de collections. Il aime aussi partager son insatiable curiosité avec les visiteurs du musée de la franc-maçonnerie du G⸫O⸫D⸫F⸫, où il intervient comme médiateur culturel. Il est aussi l’auteur de plusieurs ouvrages maçonniques et collabore à des revues comme « La Chaîne d’Union », « Chemins de traverse » et « Le Compagnonnage ».
En visioconférence avec l’outil Zoom en vous inscrivant grâce au lien suivant :
Lorsque la Franc‑maçonnerie spéculative apparaît au début du XVIIIᵉ siècle, l’Europe est traversée par une crise spirituelle et intellectuelle profonde. Les guerres de religion ont laissé derrière elles un paysage fracturé, où les dogmes s’affrontent et où les Églises revendiquent chacune la vérité. Dans ce climat de lassitude, un courant intellectuel se développe, cherchant à retrouver une forme de religiosité universelle, débarrassée des querelles confessionnelles. C’est ce que l’on appelle la religion naturelle, ou déisme, qui propose une vision de Dieu et de la morale fondée non sur la révélation particulière d’une Église, mais sur la raison, la nature et l’observation du monde.
Cette idée plonge ses racines dans l’Antiquité, mais elle prend une forme nouvelle au XVIIᵉ siècle, avec l’essor de la science moderne.
Newton, Locke, Grotius : la raison et l’ordre du monde
Newton, dont l’influence sur la pensée européenne est immense, écrit dans les Principia (1687) que « ce bel ordre du soleil, des planètes et des comètes ne peut provenir que du dessein et de la puissance d’un être intelligent ». Dans une lettre à Bentley, il ajoute : « Quand je considère le système solaire, je vois la main d’un Être tout‑puissant et intelligent ». Cette vision d’un Dieu architecte, garant de l’ordre cosmique, deviendra centrale dans la Franc‑maçonnerie, où le Grand Architecte de l’Univers est précisément la figure d’un Dieu rationnel, ordonnateur, non dogmatique.
John Locke, autre figure majeure, affirme dans The Reasonableness of Christianity (1695) que « la raison doit être notre dernier juge et notre dernier guide en toute chose ». Cette affirmation résume parfaitement l’esprit de la religion naturelle : la foi ne doit pas contredire la raison, et la morale doit être accessible à tous, indépendamment des dogmes.
Hugo Grotius, dans De iure belli ac pacis (1625), va jusqu’à écrire que le droit naturel serait valable « même si l’on admettait — ce qui ne peut se faire sans impiété — que Dieu n’existe pas ». Cette audace intellectuelle ouvre la voie à une morale universelle, indépendante des révélations particulières.
Les théologies qui ont nourri la franc-maçonnerie
Mais la religion naturelle ne se limite pas à la philosophie. Elle est aussi nourrie par plusieurs théologies spécifiques, qui ont profondément influencé la Franc‑maçonnerie naissante.
L’une des plus importantes est le latitudinarisme, courant théologique anglican du XVIIᵉ siècle, qui prône une religion modérée, rationnelle, tolérante, centrée sur la morale plutôt que sur les dogmes. Les latitudinaires, comme John Tillotson ou Edward Stillingfleet, affirment que l’essentiel du christianisme réside dans la vertu et la charité, et non dans les controverses doctrinales, ce qui correspond parfaitement à l’esprit des Constitutions d’Anderson.
Lorsque paraissent les Constitutions d’Anderson en 1723, on y retrouve l’esprit du déisme anglais, du latitudinarisme, de l’arianisme et même, en filigrane, du naturalisme spinoziste. Jean Theophile Desaguliers, pasteur anglican né en France, disciple de Newton, membre de la Royal Society et principal architecte de la Grande Loge de Londres, donne à cette théologie sa forme maçonnique. Dans ses sermons, il affirme que « la nature entière est un temple où l’homme peut lire la sagesse du Créateur », et que la science est un moyen privilégié d’approcher la vérité divine. Cette phrase est capitale : elle fonde la Maçonnerie comme religion naturelle ritualisée, où le Temple n’est pas un lieu sacré au sens confessionnel, mais la représentation symbolique de l’ordre du monde. Le texte des Constitutions affirme que le Maçon doit être « un homme de bien et loyal, homme d’honneur et de probité, quelles que soient les dénominations ou confessions qui puissent le distinguer ». La figure du Grand Architecte de l’Univers, introduite dans ce texte, est typiquement déiste : un Dieu créateur, rationnel, architecte du cosmos, mais non lié à une révélation particulière.
La Franc‑maçonnerie adopte ainsi une spiritualité rationnelle, symbolique, universelle, qui s’accorde parfaitement avec les principes de la religion naturelle et des théologies qui l’ont nourrie.
Un autre courant important est l’arianisme, ou plus exactement le néo‑arianisme anglais, qui remet en question la doctrine de la Trinité et insiste sur l’unité absolue de Dieu.
Les ariens, comme Samuel Clarke, disciple de Newton, affirment que Dieu est un être suprême, unique, rationnel, et que Jésus n’est qu’un médiateur, non un Dieu incarné. Clarke écrit dans The Scripture Doctrine of the Trinity (1712) que « Dieu est un être unique, suprême, éternel, et la raison nous conduit à cette vérité plus sûrement que les controverses théologiques ». Cette vision d’un Dieu unitaire, rationnel, non dogmatique, a profondément influencé la Franc‑maçonnerie, où le Grand Architecte de l’Univers n’est jamais présenté comme une personne trinitaire, mais comme un principe créateur universel.
L’influence du naturalisme spinoziste
Enfin, il faut mentionner l’influence du naturalisme spinoziste, même si elle est plus indirecte et souvent clandestine. Spinoza, dans l’Éthique, affirme que « Deus sive Natura », Dieu ou la Nature sont une seule et même réalité. Pour lui, Dieu n’est pas un être personnel, mais l’ordre même du monde, la substance unique dont tout procède. Cette vision panthéiste, radicale, a profondément marqué les Lumières.
Rousseau, dans la Profession de foi du vicaire savoyard, écrit que « la contemplation de l’univers m’assure d’un Être suprême », mais il ajoute que cet Être n’est pas un Dieu révélé, mais une présence immanente dans la nature.
Voltaire, qui combat Spinoza, n’en reprend pas moins certaines intuitions lorsqu’il écrit que « la nature crie que Dieu existe ».
Montesquieu, dans L’Esprit des lois, affirme que « le monde visible n’est qu’une image de l’ordre invisible ». Ces phrases, qui exaltent la nature, la raison et l’ordre du monde, résonnent profondément avec la symbolique maçonnique.
Ainsi, dès l’origine, la Franc‑maçonnerie n’est pas neutre religieusement : elle est l’héritière d’une théologie rationnelle, d’une morale universelle, d’une vision cosmologique où Dieu, la nature et la raison se répondent, sinon se correspondent.
Ce qu’il en reste aujourd’hui
Trois siècles plus tard, la Franc‑maçonnerie a profondément évolué. Les obédiences se sont multipliées, certaines conservant une orientation déiste ou théiste, d’autres adoptant une perspective humaniste ou agnostique. Pourtant, l’héritage de la religion naturelle demeure, parfois explicite, souvent implicite, mais toujours structurant
Cet héritage subsiste d’abord dans la morale maçonnique, qui repose encore largement sur l’idée d’une éthique universelle accessible à tous. La Franc‑maçonnerie continue de promouvoir une morale fondée sur la raison, la liberté de conscience, la tolérance, la fraternité, la recherche du bien commun. Cette morale, qui n’a pas besoin de dogmes pour exister, est l’héritière directe de la religion naturelle. Voltaire affirme que « la morale est dans tous les cœurs », Rousseau que « la conscience ne trompe jamais », Montesquieu que « la loi naturelle est celle que la nature enseigne à tous les hommes ». Ces phrases pourraient figurer dans n’importe quel rituel maçonnique.
L’héritage de la religion naturelle se nuance dans la diversité des obédiences
Si l’on veut comprendre ce qu’il reste de la religion naturelle aujourd’hui, il faut lire les textes officiels des obédiences comme des documents théologiques. Car chaque obédience, qu’elle le reconnaisse ou non, propose une doctrine implicite sur Dieu, la nature, la morale et l’homme.
Dans le monde anglo‑saxon, et d’abord autour de la Grande Loge Unie d’Angleterre, l’héritage de la religion naturelle est assumé dans une forme que l’on pourrait appeler « théiste‑déiste ». La croyance en un Être suprême y est obligatoire, la référence au Grand Architecte de l’Univers est constante, la présence d’un Volume de la Loi Sacrée ouvert sur l’autel est exigée comme condition de régularité. On est là dans la continuité la plus directe de Newton, de Clarke, de Desaguliers et des latitudinaires : un Dieu unique, rationnel, garant de l’ordre moral, mais non identifié à une confession particulière. La théologie implicite de ces obédiences reste profondément marquée par l’idée que la raison et la nature conduisent à Dieu, que la morale est universelle, et que les dogmes particuliers doivent rester à la porte du temple. C’est pourquoi les discussions politiques et religieuses y sont interdites : non par indifférence, mais parce que l’on veut préserver un espace où seule la religion naturelle, au sens d’une foi minimale en un Dieu créateur et en une loi morale, puisse servir de socle commun. On pourrait dire que, dans ces obédiences, la religion naturelle est encore une religion, au sens fort : Dieu est nommé, prié, invoqué, même si l’on évite soigneusement toute définition dogmatique. Dans les obédiences dites régulières, comme la Grande Loge Unie d’Angleterre ou la Grande Loge Nationale Française, l’héritage de la religion naturelle est assumé dans sa forme théiste. Le texte fondamental de la GLUA exige la croyance en « un Être Suprême » et la présence d’un « Volume de la Loi Sacrée » ouvert sur l’autel. Ce n’est pas un détail rituel : c’est une affirmation théologique. Le Grand Architecte de l’Univers est plus qu’un symbole, il est un principe réel, transcendant, qui fonde la légitimité des serments et la gravité de l’engagement maçonnique. On retrouve ici la théologie de Newton, pour qui « la main d’un Être tout‑puissant et intelligent » se lit dans l’ordre du monde, et celle de Desaguliers, pour qui la nature est un temple. La Maçonnerie régulière est ainsi une religion naturelle théiste, où la raison conduit à Dieu, où la morale est universelle, et où les dogmes particuliers sont exclus pour préserver l’unité. L’interdiction des discussions politiques et religieuses n’est pas un geste disciplinaire, mais un geste théologique : elle protège l’espace sacré de la religion naturelle contre les querelles confessionnelles.
La religion naturelle dans les obédiences françaises
En France, le paysage est plus éclaté, et c’est justement là que les différences d’héritage apparaissent.
Si l’on regarde la Grande Loge Nationale Française, par exemple, qui se veut en continuité avec la régularité anglaise, on retrouve une position très proche : croyance obligatoire en un Être suprême, Volume de la Loi Sacrée sur l’autel, interdiction des débats politiques et religieux en loge. L’héritage de la religion naturelle y est donc assumé dans sa version théiste : Dieu comme Grand Architecte, la morale comme loi naturelle, la tolérance comme principe, mais dans un cadre où la transcendance reste affirmée. On pourrait dire que ces obédiences prolongent le latitudinarisme et l’arianisme : elles refusent les querelles dogmatiques, mais elles maintiennent l’idée d’un Dieu personnel, créateur, garant de l’ordre moral. Newton, Desaguliers, Clarke ne sont pas loin : la loge reste un lieu où l’on peut, comme le disait Desaguliers, « lire la sagesse du Créateur dans le grand livre de la nature ».
La Grande Loge de France, elle, occupe une position plus nuancée. Son texte fondamental affirme travailler « à la gloire du Grand Architecte de l’Univers », mais elle laisse à chacun la liberté d’interpréter ce principe. Le Grand Architecte peut être un Dieu personnel, un principe d’ordre, une loi morale, un idéal. Dieu n’y est plus nécessairement conçu comme un être personnel, mais comme un principe d’ordre, de sens, de transcendance intérieure. On est là dans une théologie symboliste. On est là à la croisée de plusieurs héritages : le déisme classique, bien sûr, mais aussi le naturalisme spinoziste et la religiosité rousseauiste. Quand Rousseau écrit, dans la Profession de foi du vicaire savoyard, que « la contemplation de l’univers m’assure d’un Être suprême » et que « la conscience est la voix de l’âme », il propose une forme de religion naturelle qui n’est plus tout à fait celle de Newton, mais qui n’est pas encore l’athéisme. La Grande Loge de France se situe souvent dans cette zone intermédiaire : le Grand Architecte peut être compris comme Dieu, mais aussi comme la Loi morale, comme l’Idéal, comme le Principe. L’héritage de la religion naturelle y est donc plus intériorisé, plus spiritualisé, moins théiste au sens strict, où la transcendance est plus intérieure que cosmique, où le Temple est d’abord le symbole de l’homme qui se construit lui‑même.
Avec le Grand Orient de France, le déplacement est plus radical. En supprimant, à la fin du XIXᵉ siècle, l’obligation de croire en Dieu et la référence obligatoire au Grand Architecte de l’Univers, le GODF rompt explicitement avec la forme théiste de la religion naturelle. Pourtant, il ne rompt pas avec son noyau philosophique. La morale y reste universelle, la raison y est exaltée, la liberté de conscience y est centrale, la tolérance y est érigée en principe cardinal. On pourrait dire que le Grand Orient a sécularisé la religion naturelle : il en a gardé la structure — une loi morale universelle, une confiance dans la raison, une vision de l’homme comme être perfectible — mais il en a retiré la référence explicite à Dieu. C’est une théologie humaniste, où la transcendance est remplacée par la dignité humaine. Là où Newton voyait « la main d’un Être tout‑puissant et intelligent » dans le système solaire, le maçon du Grand Orient verra peut‑être simplement l’ordre de la nature, ou l’œuvre de la raison humaine qui comprend cet ordre. Là où Desaguliers parlait de « temple de la nature » pour désigner le monde, le maçon laïque parlera de « grande chaîne de l’humanité » ou de « progrès de l’esprit humain ». L’héritage de la religion naturelle est donc ici transposé sur un plan strictement humaniste : ce n’est plus Dieu qui garantit la loi morale, c’est la dignité de l’homme, sa liberté, sa capacité à se donner à lui‑même ses propres lois. On retrouve là, paradoxalement, une forme de radicalisation de l’intuition de Grotius : le droit naturel serait valable même si Dieu n’existait pas. Le Grand Orient prend cette hypothèse au sérieux et en fait un principe.
Les obédiences mixtes, comme leDroit Humain ou la Grande Loge Mixte de France, se situent souvent dans une zone intermédiaire, où l’on accepte toutes les conceptions du divin, du théisme au panthéisme, de l’agnosticisme à l’athéisme, à condition que la morale, la tolérance et la recherche de la vérité restent au centre. On les qualifie volontiers ces obédiences de libérales. Là encore, l’héritage de la religion naturelle est présent, mais sous une forme pluraliste : chacun est libre de voir dans le Grand Architecte un Dieu personnel, un principe cosmique, une métaphore de la raison, ou de ne pas y voir de réalité du tout. Ce qui compte, c’est que la loge reste un lieu où l’on cherche, comme le disait Voltaire, à « écraser l’infâme » — c’est‑à‑dire l’intolérance, le fanatisme, la superstition — et où l’on affirme, avec Montesquieu, que « la loi naturelle est celle que la nature enseigne à tous les hommes ». La religion naturelle, ici, n’est plus un contenu, mais une méthode : partir de la nature humaine, de la raison, de la conscience, pour construire une éthique commune.
Si l’on regarde maintenant les rituels et les symboles à travers ces différentes obédiences, on voit que l’héritage de la religion naturelle se module plutôt qu’il ne disparaît. Dans les obédiences régulières, le Volume de la Loi Sacrée ouvert sur l’autel, les prières au Grand Architecte, les invocations explicites à Dieu donnent à la symbolique une coloration théiste claire. Le pavé mosaïque, l’étoile flamboyante, la voûte étoilée sont lus comme des signes de l’ordre divin, comme des rappels de la sagesse du Créateur. Dans les obédiences libérales, les mêmes symboles peuvent être interprétés de manière plus philosophique : le pavé mosaïque devient l’image de la condition humaine, l’étoile flamboyante celle de la raison, la voûte étoilée celle de l’univers comme horizon de la pensée. Le Temple lui‑même, dans les obédiences théistes, est souvent compris comme une image du Temple de Salomon, lieu de la présence divine ; dans les obédiences laïques, il devient la métaphore de l’homme qui se construit lui‑même, pierre après pierre, par son travail intérieur.
Au fond, ce qui différencie les obédiences, ce n’est pas tant la présence ou l’absence de l’héritage de la religion naturelle, que la manière dont cet héritage est orienté. Dans les obédiences régulières, il reste arrimé à une transcendance : Dieu comme Grand Architecte, la nature comme œuvre de Dieu, la morale comme loi divine inscrite dans le cœur de l’homme. Dans les obédiences libérales, il est réinterprété dans un sens immanent : la nature comme ordre du monde, la morale comme construction rationnelle, la conscience comme source ultime de la loi. Mais dans les deux cas, on retrouve la même méfiance envers les dogmes particuliers, la même exaltation de la raison, la même confiance dans une éthique universelle, la même volonté de dépasser les frontières confessionnelles. C’est là, sans doute, le cœur de ce qui reste de la religion naturelle en Franc‑maçonnerie : une manière de penser Dieu, le monde et l’homme qui refuse à la fois le fanatisme dogmatique et le relativisme absolu, et qui cherche, dans la nature, dans la raison et dans la conscience, un terrain commun où des hommes ou des femmes de croyances différentes — ou sans croyance — puissent travailler ensemble à se construire eux‑mêmes.
Rituels, symboles et outils : la marque du déisme
Les rituels maçonniques eux‑mêmes portent encore la marque du déisme et des théologies qui l’ont nourri. La référence au Grand Architecte de l’Univers, même lorsqu’elle est interprétée symboliquement, renvoie à l’idée d’un ordre cosmique rationnel. La Lumière, que le candidat reçoit lors de son initiation, symbolise la connaissance, la vérité, la raison, autant de notions centrales dans la religion naturelle. Newton écrivait que « la vérité se trouve toujours dans la simplicité », et cette recherche de la simplicité lumineuse se retrouve dans la symbolique maçonnique. Desaguliers affirmait que « la science est un moyen privilégié d’approcher la sagesse divine », et cette idée irrigue encore les rituels, où la connaissance est présentée comme un chemin vers la vérité.
Enfin, les symboles maçonniques conservent une cosmologie rationnelle typiquement déiste. Le pavé mosaïque évoque l’ordre moral du monde, l’étoile flamboyante symbolise la lumière de la raison, la voûte étoilée renvoie à l’univers ordonné par un principe supérieur, et le Temple représente l’homme qui se construit lui‑même selon les lois de la nature. Les symboles expriment une spiritualité qui ne repose pas sur la révélation, mais sur l’observation du monde et la réflexion intérieure, exactement comme la religion naturelle, le latitudinarisme, l’arianisme et le naturalisme spinoziste.
Les outils opératifs sont les plus fidèles témoins de l’héritage. L’équerre, le compas, le niveau, le fil à plomb et le maillet sont encore enseignés exactement comme en 1723. Ils incarnent l’idée newtonienne et spinoziste que l’homme doit construire selon les lois d’harmonie et de proportion observées dans la nature. Ces outils, hérités de la maçonnerie opérative, restent le langage silencieux et universel par lequel la Franc-maçonnerie transmet l’essence même de la religion naturelle.
L’entraide fraternelle en Franc‑maçonnerie : une charité héritée, transformée et vivante
Si l’on veut comprendre ce qu’il reste aujourd’hui de la religion naturelle dans la Franc‑maçonnerie, il suffit d’observer la manière dont les obédiences conçoivent et pratiquent l’entraide fraternelle. Car c’est là, peut‑être plus que dans les débats sur le Grand Architecte, que l’héritage est le plus visible, le plus concret, le plus incarné.
Dans les obédiences régulières, comme la Grande Loge Unie d’Angleterre ou la Grande Loge Nationale Française, l’entraide fraternelle est explicitement rattachée à la croyance en un Dieu créateur, garant de la loi morale. Le Volume de la Loi Sacrée, ouvert sur l’autel, rappelle que la charité est un devoir inscrit dans l’ordre même du monde. La théologie implicite est claire : si Dieu est le Grand Architecte, alors les hommes sont des pierres d’un même édifice, et ils se doivent assistance. Newton écrivait que « la nature est un ordre », et Desaguliers ajoutait que « la nature entière est un temple ». Dans ce temple, la charité est un acte de fidélité à l’ordre divin. L’entraide fraternelle y est donc une vertu théologale, même si elle n’est jamais formulée en termes confessionnels.
Dans les obédiences spiritualistes, comme la Grande Loge de France, la charité prend une coloration plus intérieure. Le Grand Architecte de l’Univers peut être compris comme Dieu, mais aussi comme la Loi morale, comme l’Idéal, comme le Principe. L’entraide fraternelle devient alors un acte de fidélité à la dignité humaine.
Rousseau écrivait que « la pitié est un sentiment naturel qui modère l’amour de soi ». Cette phrase résume parfaitement la charité maçonnique dans ces obédiences : un mouvement spontané de l’âme vers autrui, une reconnaissance de la fragilité commune, une manière de construire le Temple intérieur en aidant l’autre à construire le sien. La charité n’est plus un devoir religieux, mais une conséquence de la spiritualité.
Dans les obédiences libérales et adogmatiques, comme le Grand Orient de France, l’entraide fraternelle est sécularisée, mais non affaiblie. Le texte fondamental du GODF affirme que la Maçonnerie repose sur « la liberté absolue de conscience » et sur « la solidarité humaine ». La charité y devient solidarité, mais la structure morale reste la même : l’homme est un être de raison, de dignité, de liberté, et il doit assistance à ses semblables. Le GODF en tire les conséquences : la charité n’a pas besoin de Dieu pour être un devoir. Elle est un impératif de justice, un acte de reconnaissance de l’humanité commune. Voltaire, encore lui, écrivait que « la bienfaisance est un culte que l’athée peut rendre à la vertu ». Cette phrase pourrait figurer dans les Constitutions du GODF.
Dans les obédiences mixtes, comme le Droit Humain, l’entraide fraternelle prend une dimension universelle. La mixité, en elle‑même, est une affirmation de la fraternité humaine au‑delà des distinctions de sexe, de croyance ou de culture. La charité y est comprise comme un acte de justice sociale, un engagement envers l’humanité tout entière. On retrouve ici l’influence du spinozisme, pour qui « chaque être s’efforce de persévérer dans son être », et pour qui la joie naît de l’accroissement de la puissance d’agir. Aider l’autre, c’est accroître sa puissance d’agir, et donc la nôtre. La charité devient un acte métaphysique : une manière de participer à la dynamique de la nature.
Ainsi, selon les obédiences, l’entraide fraternelle est tantôt un devoir théiste, tantôt une vertu spiritualiste, tantôt une exigence humaniste, tantôt une expression de la solidarité universelle. Mais partout, elle demeure l’héritage le plus vivant de la religion naturelle : une manière de reconnaître en l’autre un semblable, un frère ou une sœur, une pierre du même édifice.
La charité maçonnique n’est pas une aumône, mais une reconnaissance. Elle n’est pas un geste de supériorité, mais un acte de justice. Elle n’est pas un supplément moral, mais le cœur même de la démarche initiatique.
La religion naturelle affirmait que la morale est inscrite dans la nature humaine, que la raison conduit à la vertu, que la conscience est la voix de l’âme. La Franc‑maçonnerie, aujourd’hui encore, en fait l’expérience dans ses loges : l’entraide fraternelle n’est pas un devoir extérieur, mais une évidence intérieure. Elle est la preuve que la religion naturelle n’est pas morte : elle vit dans chaque geste de solidarité, dans chaque main tendue, dans chaque frère ou sœur qui se tourne vers un autre pour l’aider à se relever.
Ainsi, même si la Franc‑maçonnerie contemporaine ne se revendique plus explicitement de la religion naturelle, celle‑ci demeure une matrice philosophique, un héritage invisible mais omniprésent. Elle continue de structurer la morale maçonnique, d’inspirer les rituels, de nourrir les symboles, de façonner la conception maçonnique de la tolérance et de la liberté de conscience. La religion naturelle n’est plus un dogme, mais elle reste un fond culturel, une trame discrète mais essentielle, qui relie la Franc‑maçonnerie d’aujourd’hui à ses origines intellectuelles et spiituelles du siècle des Lumières.
N’est-ce pas finalement ce qui explique que les membres de l’une ou l’autre de ces obédiences, quitte à ne pas s’accorder de droit de visite, se qualifient de Frères ou de Sœurs ?
Cette semaine encore, notre dessin d’humour pointe ses crayons de couleurs sur nos Sœurs et nos Frères dits « handicapés ». Le Frère Jean-Claude nous gratifie d’un dessin d’humourmaçonnique pas si fictif que cela. Nous en profitons pour adresser un petit clin d’œil spécial à la Loge Héphaïstos, Humanisme et Handicaps du G∴O∴D∴F∴.
Dans les landes battues par le vent, autour des menhirs, des dolmens et des sources, la Bretagne a longtemps prêté l’oreille à un peuple discret, vif, insaisissable, tantôt rieur, tantôt redoutable. Les korrigans appartiennent à cet ésotérisme à ciel ouvert où la pierre levée, la nuit et la mémoire populaire composent un livre sans pages, mais non sans secrets.
Il est des terres où l’invisible ne demande pas à être cru, seulement à être respecté
La Bretagne est de celles-là. Là-bas, les pierres ne sont jamais tout à fait muettes. Elles veillent. Elles gardent. Elles se souviennent. Dans le pli d’une lande, au détour d’un chemin creux, près d’une fontaine oubliée ou à l’ombre d’un menhir, quelque chose demeure, comme si le paysage lui-même refusait de livrer toute sa vérité au premier regard.
C’est dans cet espace de l’entre-deux que surgissent les korrigans
Petit peuple des pierres, compagnons ambigus des nuits bretonnes, ils appartiennent à cette famille de présences que le folklore ne réduit jamais à la simple fantaisie. Nous les disons farceurs, moqueurs, parfois cruels, mais cette cruauté n’est souvent que le revers d’une loi plus ancienne. Le korrigan dérange celui qui s’avance sans égard. Il égare l’orgueilleux. Il trouble le passant trop sûr de lui. Il éprouve la droiture intérieure de celui qui pénètre sur un territoire habité par plus ancien que lui.
Il ne faut pas lire ces récits comme de naïves superstitions
Ils disent autre chose, et peut-être davantage. Ils disent qu’il existe des lieux où le visible ne suffit pas. Les menhirs, les dolmens, les pierres dressées dans la solitude des champs et des hauteurs ne sont pas seulement des vestiges archéologiques. Ils furent, et demeurent dans l’imaginaire populaire, des seuils. Or tout seuil appelle une discipline du regard. Il ne s’agit pas d’entrer brutalement dans le mystère, mais d’en approcher avec retenue, silence et consentement.
Le korrigan naît précisément de cette pédagogie du seuil
Il est le gardien oblique d’un ordre que nous ne comprenons plus tout à fait, mais que les anciens sentaient encore battre sous l’herbe, l’eau et la pierre. À travers lui, le peuple breton a dit à sa manière que certains lieux sont consacrés sans avoir besoin de murs, que certains sanctuaires n’ont ni porte ni voûte, et que l’initiation commence peut-être par une simple manière de marcher dans le monde.
Le franc-maçon ne peut demeurer insensible devant une telle légende.
Car que voit-il dans ces landes peuplées de présences sinon un immense temple sans toiture, une loge primitive ouverte au vent, au ciel, à la pluie, aux astres et au temps long. Les pierres levées y deviennent comme les colonnes premières d’une spiritualité antérieure aux systèmes, antérieure même aux discours, où la verticalité de la pierre répond à la verticalité de l’âme. Se redresser, s’orienter, tenir dans la tempête, recevoir la lumière sans la retenir pour soi, voilà déjà un enseignement.
Les korrigans, eux, viennent rappeler que toute quête de lumière court le risque de se perdre si elle n’est pas accompagnée d’humilité
Dans bien des récits, ils trompent le voyageur vaniteux, séduisent pour mieux éprouver, promettent pour mieux démasquer. Nous y retrouvons une leçon éminemment initiatique. Celui qui croit posséder le secret le perd aussitôt. Celui qui veut forcer le passage s’égare. Celui qui prend la pierre pour un décor ne comprend rien à sa charge symbolique. En revanche, celui qui sait attendre, écouter, observer et se taire accède parfois à une perception plus fine de la réalité.
Le regard maçonnique sur la légende des korrigans conduit ainsi vers plusieurs méditations.
La première touche à la pierre elle-même
Dans nos temples, la pierre brute est la matière première du travail intérieur. En Bretagne, la pierre dressée dans la lande devient mémoire dressée, axe du monde, rappel de permanence. Elle nous enseigne que l’œuvre véritable ne consiste pas seulement à tailler la pierre, mais aussi à savoir l’habiter symboliquement. Une pierre n’est pas seulement ce que la main touche. Elle est aussi ce que l’esprit y déchiffre.
La deuxième leçon est celle de la discrétion
Le korrigan appartient au caché, non au spectaculaire. Il ne règne pas dans le vacarme, mais dans l’attention nocturne. Il ne s’offre pas à la conquête, il se laisse pressentir. Pour le franc-maçon, cette discrétion résonne profondément. La vérité initiatique ne s’impose jamais comme une évidence brutale. Elle se devine, se mérite, se travaille. Elle surgit souvent à l’écart des grandes déclarations, dans la pénombre favorable où l’être consent enfin à ne plus se payer de mots.
La troisième leçon est plus sévère
Les korrigans sont rieurs, mais ils ne sont pas innocents. Leur malice peut devenir sanction. Ils rappellent que le merveilleux n’est pas le divertissement. Le sacré populaire, comme tout sacré, comporte une exigence. Nous vivons dans un temps qui consomme volontiers les symboles sans les servir. La légende bretonne nous avertit qu’il n’est pas sans conséquence de profaner intérieurement ce que l’on prétend admirer. Le franc-maçon y lira un appel à la justesse du comportement, à la vigilance contre l’apparence, à cette rectitude qui vaut mieux que toutes les proclamations.
Enfin, les korrigans nous invitent à réconcilier l’imaginaire et la connaissance
Trop souvent, nous opposons la légende à la vérité, comme si l’une devait annuler l’autre. Or la tradition populaire procède autrement. Elle enveloppe de récit ce que l’intelligence seule ne suffit pas à transmettre. Elle dépose dans l’image, dans la peur, dans l’émerveillement, une part de savoir sur les lieux, les limites, les passages et les présences. Elle fait de la terre un texte secret. Elle offre au marcheur attentif une herméneutique du paysage.
Ainsi, les korrigans ne sont pas de simples personnages de conte
Ils sont les éclats survivants d’une alliance très ancienne entre l’homme, la pierre et l’invisible. Ils nous rappellent que le monde n’est pas épuisé par ce qu’il montre, que les landes ne sont jamais vides, que les menhirs ne sont pas des blocs morts, et que le merveilleux populaire peut encore nous instruire lorsque nous cessons de le prendre de haut.
Pour le franc-maçon, cette belle légende bretonne murmure en somme une vérité essentielle.
Toute pierre levée interroge notre propre verticalité
Tout peuple caché interroge notre rapport à l’invisible. Toute farce du korrigan met à l’épreuve notre sincérité. Et toute lande battue de vent peut devenir, pour qui sait voir, unparvis avant le Temple.
À 450.fm, nous savons que nos lectrices et nos lecteurs sont aussi des passeurs de traditions, des collecteurs d’imaginaires, des arpenteurs du merveilleux.
Alors plutôt que de laisser vos trouvailles se perdre dans des fils éphémères ailleurs, envoyez-nous vos légendes locales, françaises ou venues d’ailleurs, accompagnées de quelques lignes de contexte, et si vous le souhaitez d’une photo du lieu, d’un détail, d’une pierre, d’un paysage.
Vos contributions pourront nourrir la rubrique « Légendes de France ou d’ailleurs », et seront présentées, signées et mises en valeur comme elles le méritent : avec respect pour la mémoire des territoires et reconnaissance pour votre regard de veilleur.