Emportez-le partout en PDF, gardez-le pour toujours — et soutenez une presse libre et indépendante.
Vous avez un code promo ?
« Également ami du riche et du pauvre, s’ils sont vertueux » : depuis le XVIIIe siècle, la formule traverse les catéchismes maçonniques. René Rampnoux la confronte à Calvin, Max Weber, Marx, Levinas ou Adam Smith, et avance une hypothèse qui bouscule : et si le libéralisme était inscrit dans l’ADN même de la franc-maçonnerie ?
« Ami du riche comme du pauvre »
Le constat biblique est sans appel : « Le pauvre est odieux même à son ami, Mais les amis du riche sont nombreux » (Proverbes, 14-20).
Il existe des gradations dans les sentiments sociaux qui tempèrent cette affirmation :
1 Ce que dit le bourgeois catholique : « Je veux bien mourir pour le peuple, mais je ne veux pas vivre avec » (François Mauriac, Ce que je crois, 1962).
2 Ce que dit la franc-maçonnerie empreinte d’aristocratie dans ses catéchismes :
Demande : « Qu’est-ce qu’un Maçon ? »
Réponse : « C’est un homme libre, égal aux Princes, amis des pauvres s’ils sont vertueux » (Rite de Mirecourt, 1760).
3 Ce que dit la franc-maçonnerie des Lumières françaises :
Demande : « Qu’est-ce qu’un Maçon ? »
Réponse : « C’est un homme libre, également ami du pauvre et du riche, s’ils sont vertueux. » (Extraits du catéchisme du Rite Français moderne du GODF 1783-1786, voir Jean François Maury, Les « catéchismes » maçonniques », 450.fm, 16 juin 2022).

En 1887, la réponse de l’apprenti s’est étoffée : « C’est un homme libre et de bonnes mœurs, qui préfère à toutes choses la justice et la vérité, et qui, dégagé des préjugés du vulgaire, est également ami du riche et du pauvre s’ils sont vertueux » (Instruction au 1er, Cahiers des grades symboliques, GODF).
Mais la ligne paraît constante ; cet aphorisme semble un amer pour la franc-maçonnerie : « Ici, nul n’est Prince ni Gueux, que nul n’est pauvre ni riche, et que les vraies richesses sont celles de la L. » (Cérémonie d’initiation, Rite Français Philosophique, GODF, 2002).
1. Considérations sur la richesse
Dans les pays de culture protestante, la participation à la vie sociale et politique est élevée (taux de participation associative, taux de syndicalisation, intérêt pour la politique). Les habitants respectent plus qu’ailleurs des normes civiques conformes à l’intérêt général. Ce sont aussi des pays tolérants à l’égard des autres, ouverts sur l’extérieur et permissifs sur le plan des mœurs privées. Le protestantisme, par ses doctrines, permit la création de la liberté d’entreprendre et dès lors de s’enrichir. Le profit n’est pas regardé comme mal, mais comme réussite et donc récompense divine (Calvin et Max Weber). Toutefois, cette richesse accumulée doit être redistribuée, d’où la naissance des œuvres de charité, les héritages financiers limités.
Dans les pays de vieille tradition catholique, comme la France, la réussite économique a toujours au contraire été mal considérée. L’Église médiévale, suivant en cela la tradition des sociétés gréco-romaines, manifestait une méfiance profonde vis-à-vis des marchands et de l’activité commerciale. Sa doctrine condamnait le prêt à intérêt (ce qui fait que les juifs devinrent prêteurs) qu’admettront Luther et Calvin.
Cette condamnation morale de la réussite économique et de l’argent se retrouve dans le marxisme qui n’a pas prospéré dans les pays protestants. La société est vue comme d’abord et avant tout le lieu d’un grand affrontement entre ceux qui, à un degré ou à un autre, ont accaparé indûment des richesses et ceux qui en sont injustement dépourvus. En 2020, 56 % de la population mondiale estime que « le capitalisme actuel fait plus de mal que de bien », en France, ce rejet est de 69 % (jasonhickel.org).
De surcroît, l’existence d’un d’Etat-Providence en France, et la prégnance d’un modèle statutaire peuvent entretenir la jalousie sociale et la défiance dans la défense d’avantages corporatistes.

L’envie nous guette. Mais envieux de quoi, finalement ? Que signifie être riche ? Est-ce que la richesse se mesure au contenu de son compte en banque ? Se mesure-t-elle à la richesse de ses connaissances (relations humaines, culturelles…) ?
Reprenant en cela l’exemple du Ménon, chacun possède en soi les capacités, encore faut-il qu’un autre vous aide à les trouver. Ainsi, selon le vieil adage : « Apprends-lui à pêcher plutôt que de lui donner du poisson ». Ami du pauvre, il s’agit de remettre en route l’autre.
Le libéralisme prend les hommes tels qu’ils sont : égoïstes, calculateurs, rationnels. « Le premier principe de la science économique veut que tout agent soit mû par son propre intérêt », écrivait l’économiste irlandais Edgeworth en 1881. Pour un économiste, l’individu a un comportement cohérent vis-à-vis de ses propres choix. Il sait classer des désirs car il est éclairé, et une fois ce classement élaboré, il est supposé choisir parmi les alternatives à sa portée celles qu’il préfère. Le calcul seul intervient et l’économiste est méthodologiquement amoral.
Emmanuel Levinas modère le pessimisme :
« Je suis convaincu qu’il y a une signification éthique de l’argent et qu’il peut contribuer à une humanisation du monde. L’échange, la répartition, la forme d’égalité et de circulation entre les humains que l’argent rend possibles en font plutôt, à mes yeux, un facteur de paix et de relations saines. Le troc est, au contraire, une source d’affrontements et de guerre. Et l’argent, c’est la fin du troc » (journal Le Monde, juin 1992).
2. Pour aller plus loin
Je vais formuler une hypothèse : le libéralisme est constitutif de la définition de la franc-maçonnerie. Elle s’est constituée dans un XVIIIe siècle qui va voir émerger deux structures constitutives des sociétés modernes :
1 La démocratie et le Contrat social comme moyen de gouverner ;
2 L’économie, mot qui vise tant la science que l’activité, émancipée de toute contrainte, – politique, morale – qui va prendre la main sur la vie des hommes.
« Les socialistes croient à l’antagonisme essentiel des intérêts. Les économistes croient à l’harmonie naturelle, ou plutôt à l’harmonisation nécessaire et progressive des intérêts. Tout est là » (Frédéric Bastiat, Justice et fraternité). Le GADLU est l’équivalent du grand principe régulateur du marché, la main invisible de Smith. Dans la cybernétique comme dans la vision du marché d’Hayek s’y trouve une trace. Le déisme du XVIIIe fait émaner de la raison divine les lois du marché. Aucune compatibilité avec la lutte des classes.

Je vous propose la définition de libéralisme par la plateforme lexilogos :
- « Indépendance d’esprit en particulier à l’égard des dogmes religieux. »
- « Attitude de respect à l’égard de l’indépendance d’autrui, de tolérance à l’égard de ses idées, de ses croyances, de ses actes. »
- « Attitude ou doctrine favorable à l’extension des libertés et en particulier à celle de la liberté politique et de la liberté de pensée ».
C’est totalement compatible avec la doctrine maçonnique en général ; Ne parle-t-on pas de « courant » libéral pour la maçonnerie qui s’est émancipé des « Landmarks1 » ?
Paradoxalement peut-être, l’exception constitutionnelle en maçonnerie qui accorde depuis 1773 au GODF la souveraineté aux LL. avec l’égalité formelle entre elles – une loge une voix – illustre le credo libéral : le bien commun est la somme des intérêts particuliers dont l’expression ou la définition n’incombe à personne.
L’antienne du « maçon libre dans une loge libre » fait écho à l’homo œconomicus qui prône l’autonomie et la liberté de l’individu capable d’arbitrer souverainement.
La franc-maçonnerie vient-elle de l’aristocrate chevalerie ou de la corporation2 ?
1 « L’ensemble des règles fondamentales, anciennes et immuables censées définir l’identité et les limites de l’Ordre » venu de la Grande Loge Unie d’Angleterre.
2 En 1682, il existe à Paris 17 000 maîtres, 38000 compagnons, 11 000 apprentis (Gérad Noiriel, Une histoire populaire de la France).
À lire aussi sur 450.fm
- Sur Sartre, sa pensée, suite… (René Rampnoux)
- L’enseignement maçonnique (René Rampnoux)
- Le corps du Franc-maçon (René Rampnoux)
- Les « catéchismes » maçonniques… ou l’art de la mémoire (Jean-François Maury)
- B comme Bienfaisance (fiche du Glossaire)
