La suggestion comme colonisation « en douceur » de l’autre

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« Une manière heureuse de souligner la primauté éthique de vivre ensemble sur les contraintes liées aux systèmes juridiques et à l’organisation politique est de marquer, avec Hannah Arendt, l’écart qui sépare le pouvoir-en-commun de la domination. »

Paul Ricœur (Soi-même comme un autre)

Paul Ricœur (1913-2005) fut toujours un homme d’idéal et d’espérance, malgré son appartenance à une vision calviniste pessimiste des choses. Ainsi, cette belle déclaration philosophique figurant en tête de notre réflexion, est immédiatement interrogée, dans la même page (1), par un questionnement qui met en suspens la citation initiale : peut-on mettre l’estime de l’autre comme un soi-même et l’estime de soi-même comme un autre si, comme Freud le pense, je n’aime pas l’altérité de l’autre et que j’ai envie de lui imposer par la suggestion ou la force ma mêmité concept inventé par Ricœur pour illustrer le narcissisme premier et permanent du sujet ?

Paul Ricœur – La suggestion comme colonisation en douceur de l’autre
Paul Ricœur (Wikimedia Commons, CC0)

La violence n’étant pas, heureusement, le recours permanent, elle va être remplacée par la suggestion consciente ou inconsciente et la progression scientifique, pour faire de l’autre une dépendance, sorte de colonisation en douceur… Ce qui fait du mot « suggestion », une réalité incontournable par rapport à l’avenir d’une certaine forme de civilisation à laquelle nous avons la faiblesse de croire !

I- ARRÊTE DE M’ENDORMIR !

Le 19 septembre 2026, l’Association Psychanalytique de France organisait un congrès sur le thème de la suggestion, notion semblant dépassée depuis que Freud avait abandonné l’hypnose au profit de la psychanalyse et pris du recul avec la psychiatrie et la psychologie. Mais l’apport à cette réflexion se pose de nouveau de manière capitale, par un approfondissement sur la question de la suggestion inconsciente du sujet et du développement de l’Intelligence Artificielle. Interrogations essentielles qui nous font songer à la réflexion du philosophe Emil Cioran qui écrivait (2) : « La psychanalyse sera un jour complètement discréditée, nul doute là-dessus. Il n’empêche qu’elle aura détruit nos derniers restes de naïveté. Après elle, on ne pourra plus jamais être innocent ».

Le terme suggestion, sur un plan général désigne, à l’origine, le moyen de convaincre un tiers que ses croyances et opinions sont fausses, à l’inverse des miennes ! Cela s’exerce dans un cadre conscient. En revanche, en psychanalyse, la suggestion se vit de manière inconsciente, hors de l’action de l’hypnose reposant sur l’idée qu’une personne, par la parole, peut en influencer une autre et modifier ainsi, thérapeutiquement, son état affectif.

De Charcot à Freud : l’adieu à l’hypnose

Sigmund Freud en 1921, photographié par Max Halberstadt – La suggestion comme colonisation en douceur de l’autre
Sigmund Freud en 1921, photographié par Max Halberstadt (domaine public)

Les grands tenants de cette thérapie par la suggestion sur des patientes hystériques en furent essentiellement Charcot et Bernheim, dont Freud suivit les traces dans un premier temps alors que son approche approfondie du rôle de l’inconscient s’accentuait. Il continuera d’ailleurs à s’y intéresser mais en mettant à distance le moyen technique qui pousse le patient à une réaction infantile, comme l’écrit Bruno Bettelheim (3) : « En imputant leurs actes à l’effet de forces extérieures, ils niaient non seulement toute aptitude à contrôler leur propre vie, mais que leurs actes mêmes eussent de l’importance. Accuser les autres ou les circonstances de son inconduite est le privilège de l’enfant. Lorsqu’un adulte refuse d’assumer la responsabilité de ses actes, il fait un pas de plus sur la voie de la désintégration de la personnalité ». Ce que traduisait une patiente de l’analyste Victor Tausk (4) quand elle disait qu’elle était victime d’une « machine à influencer » : en s’éloignant des limites du moi, elle qualifiait Tausk d’être cette machine et de répondre à sa place ! L’Allemand, contrairement au Français qui n’utilise qu’un terme, est plus explicite entre le conscient et l’inconscient dans le terme suggestion : « Auf einen Gedanken bringen » (sens du conseil conscient) et « Suggestion » ou « Vorschlag » (réactions prenant plutôt naissance dans l’inconscient des sujets). Ces nuances sont importantes, car Freud, au terme de 9 années de pratique hypnotique va conclure que nous sommes dans la permanence, en double, de l’inconscient qui nous suggère des actes dictés, parlés, au conscient. La psychose étant de dissocier les deux instances, en pensant que l’inconscient est une entité extérieure (5).

Le transfert, ou la suggestion « en creux »

Dans la psychanalyse, la suggestion est redécouverte à partir du transfert et il est important que le patient puisse se parler à lui-même, afin d’éviter de répondre à un désir inconscient de l’analyste. Ce qui ne peut aboutir qu’à partir d’une « suggestion en creux » autour d’un manque dynamique à partir de la rencontre de deux inconscients et créer ainsi un « non-agir positif » qui serait une sorte de rêve. De la part du patient, cette phase est la perte de l’« étrange étrangeté » que représentait auparavant l’analyste.

Une hypnose collective : la psychologie des foules

Gustave Le Bon, par l’Atelier Nadar – La suggestion comme colonisation en douceur de l’autre
Gustave Le Bon, par l’Atelier Nadar (domaine public)

Mais, la suggestion entre en action également dans les processus historiques, à la manière d’une hypnose collective, car elle engage le verbal et accapare le sujet par une pensée extérieure à lui et il perd rapidement tout discernement qui peut le pousser à des conduites qu’il ne maîtrise plus. Ce que Georges Bataille appellera « la besogne des mots ». Ce phénomène sera parfaitement analysé par le sociologue Gustave Le Bon dans sa Psychologie des Foules (1895) et repris par Freud par l’analyse de la création d’une « Âme collective » versatile, irresponsable, violente. Dès lors la culture est refoulée pour l’incontrôlable souligne Freud dans son texte célèbre : Psychologie des foules et analyse du moi.

Suggestion et manipulation sont des concepts très proches et la progression scientifique va les rapprocher dangereusement…

II- AU ROYAUME DE CE BON VIEUX BIG-BROTHER !

Et puis nous venons d’avoir ce que nous appellerons « l’affaire Orélien Thélyson » largement amplifiée par les médias, à propos de son livre « C’était ça ou mourir », mis à l’index pour l’utilisation de l’intelligence artificielle dans la réalisation de son ouvrage, l’éliminant ainsi de concourir au prix Goncourt. Cette affaire, au-delà de l’aspect juridique, nous plonge d’office dans une réflexion métaphysique d’ampleur : la machine peut-elle devenir objet de création à la place de l’homme et le dépasser pour finalement le diriger, y compris dans ses possibilités artistiques créatrices. Voire le détruire…

N’allez pas me dire que vous n’étiez pas au courant : dès 1968, nous savions qu’un vaisseau spatial et son équipage, le Discovery one, en route vers Jupiter, étaient en danger de mort, car « HAL 9000 », l’I.A. qui gérait l’expédition, prenant son indépendance ou devenant fou, décidait de devenir autonome et le commandant de bord va être obligé de « tuer » Hal malgré ses supplications réelles ou intelligemment feintes. Sacré Stanley Kubrick qui nous plongeait devant une problématique qui allait devenir de moins en moins cinématographique et de plus en plus sociétale !

Les algorithmes, un « pharmakon » des temps modernes

Les algorithmes, incontestablement, exercent un pouvoir psychologique sur le sujet, en créant une impasse narcissique (« La machine en connaît plus que moi désormais ! ») et me conduisent à la suggestion qui, peu à peu, m’interdit de me singulariser. Mon discours devient « de masse » au lieu de demeurer individuel. Ce qui amène à la question de savoir si les algorithmes relèvent d’une pulsion de vie créative ou d’une pulsion de mort par mon éviction en tant que sujet particulier ? Avec l’IA, nous tombons dans la définition même du mot grec Pharmakon qui désignait à la fois un médicament et un poison si l’on en prenait trop !

Technologies persuasives et robots conversationnels

Nous assistons peu à peu au phénomène de la non-distanciation entre esprit et machine dans le discours et s’instaure, dès lors, un psycho-pouvoir largement récupéré par les réseaux anti-sociaux sous le nom de « technologies persuasives » où la concurrence est résorbée par l’imitation d’un personnage-type, qui amène à une fausse horizontalité au profit d’une verticalité du fonctionnement. Le système se complexifie par l’utilisation des robots conversationnels, dotés d’un langage sans relief qui nous influence sur nos propres mots. Il est intéressant de noter d’ailleurs, que pour mettre en place une fausse intimité, les robots utilisent le « je » en réponse aux questions ! L’homme tente, par l’I.A., d’échapper à la difficulté de l’altérité en tentant de créer une personnalité totalisante, sans failles ni aspérités. D’où une sorte de « capitalisme commun de la solitude », avec ses risques psychotiques. Avec humour, nous pourrions dire que l’I.A. se traduit par « Idée Apocalyptique » ! Nous assistons à la suggestion de l’utilisateur qui le conduit au « sentiment océanique », cher à Romain Rolland, et que Freud interprétera comme la recherche d’un retour au prénatal, à la divine époque où la mère répondait, par son corps même, aux besoins psychiques et physiologiques du sujet à sa place ! Nous assistons à une logique additive et à un repli anti-social qui risque, à terme, de faire disparaître le fonctionnement démocratique au profit de systèmes dictatoriaux implacables. Mais, au fait, qu’en pense la Franc-Maçonnerie ?

III- JE NE VEUX PAS T’INFLUENCER MON FRÈRE, MAIS JE POURRAIS TE SUGGÉRER DE… !

Cette révolution technique déclenche une véritable tornade dans nos institutions où deux camps s’affrontent avec vigueur : les partisans du progrès technique qui s’opposent à la vision passéiste d’une réaction qui serait à l’origine religieuse (même si elle vient aussi de milieux totalement étrangers à toute croyance !), et de partisans qui se réclament d’une certaine image de l’homme en danger de disparaître, dévoré par l’objet qu’il a lui-même créé et qui lui échappe. Frankenstein, Mister Hyde et Dr Jekyll, en sont de parfaites illustrations littéraires avant l’heure !

Magnifica humanitas : Léon XIV au chevet de l’humain

Le pape Léon XIV – La suggestion comme colonisation en douceur de l’autre
Le pape Léon XIV (photo Edgar Beltrán / The Pillar, CC BY-SA 4.0)

De façon étonnante, les plus hautes autorités morales mettent les chercheurs et les utilisateurs en garde. Par exemple, le Pape Léon XIV, faisant fi des critiques qui pourraient s’adresser à l’Église Catholique à propos de ses difficiles relations historiques avec la science, n’hésite pas à produire une encyclique, Magnifica humanitas – Magnifique humanité (6), pour y défendre l’homme et son humanité face au danger de la dépersonnalisation et de la création d’une sorte de nouveau Dieu scientifique qui dicterait à l’homme sa « vérité », au détriment de l’altérité des sujets. Léon XIV prévient : « Les différents domaines abordés – la recherche de la vérité dans la vie publique, l’éducation dans l’environnement numérique, les transformations du monde du travail, la fragilité des familles et les nouvelles formes d’esclavage – ne constituent pas des phénomènes isolés. Ils manifestent le même enjeu : si la technique devient un critère absolu, la personne risque d’être traitée comme une donnée, un engrenage ou une marchandise ; si, au contraire, la technique s’inscrit dans une perspective de sagesse, elle peut devenir une occasion de croissance, de justice et de fraternité ».

Mazarine Mitterrand-Pingeot, dans un article intitulé « Un grand programme politique » reviendra sur cet aspect du respect de l’homme, à propos de l’encyclique (7) : « La force du message tient à sa simplicité, à sa profondeur, à son « intelligence » et à l’analyse exhaustive des conséquences potentielles de l’IA générative sur notre « humanité ». Et dans « humanité », il faut entendre ici le double sens de la communauté humaine, et de l’humanité en l’homme. C’est cette intrication entre la « dignité humaine » comme principe fondateur et l’attention à la communauté humaine dans sa dimension sociale et politique qui fait de ce texte une référence y compris pour les agnostiques dont je suis ». La philosophe dénonce ici, implicitement, la tentation de la tour de Babel : recréer un langage commun, fait par l’homme et la machine qui entrerait en concurrence avec le Principe, mais qui risquerait bien d’être supplanté, à terme, par le Dieu-Machine lui-même !

La Franc-maçonnerie, une vigilance intérieure

La Franc-Maçonnerie joue une carte difficile dans ce contexte, nous pourrions dire même contre-nature : contre la volonté inconsciente du sujet de pouvoir et d’alignement de l’autre et la régression à l’attitude infantile du rêve d’une société de type maternel où « tout me serait donné ». C’est cette lutte permanente de la libre-interprétation à laquelle la Maçonnerie prétend et qui en constitue sa valeur fondamentale. Combat difficile et incertain car, au-delà des discours, c’est une dimension intérieure et une vigilance permanente qui en donnent le sens…

NOTES

(1) Ricœur Paul : Soi-même comme un autre. Paris. Ed. Du Seuil. 1990. (Pages 226-227).

(2) Cioran Emil : Pensées étranglées. Paris. Ed. Gallimard. 1969. (Page 38)

(3) Bettelheim Bruno : Le Cœur conscient. Paris. Ed. Robert Laffont. 1972. (Page 215).

(4) Tausk Victor (1879-1919) : Avocat, psychiatre et psychanalyste autrichien.

(5) Maupassant Guy (de) : Le Horla. Paris. Ed. Gallimard. 2026.

(6) Pape Léon XIV :Encyclique Magnifique Humanité. Paris. Éd. Bayard-Cerf-Mame. 2026. (P. 166).

(7) Pingeot Mitterrand Mazarine : Un grand programme politique. Revue Études. Septembre 2026. (Page 72).

BIBLIOGRAPHIE

– Cioran Emil : Œuvres. Paris. Ed. Gallimard. 1995.

– Da Empoli Giuliano : Les ingénieurs du chaos. Paris. Ed. JC Lattès. 2019.

– Freud Sigmund : Résultats, idées, problèmes. (2 tomes). Paris. PUF. 1984 et 1985.

– Freud Sigmund : Naissance de la psychanalyse. Paris. PUF. 1956.

– Groddeck Georg : Le livre du ça. Paris. Ed. Gallimard. 1973.

– Roazen Paul : Animal, mon frère, toi. L’histoire de Tausk et Freud. Paris. Ed. Payot. 1971.

– Simondon Gilbert :L’individuation psychique et collective. Paris. Ed. Aubier. 1958.

– Stiegler Bernard : La technique et le temps. Paris. Ed. Galilée. 1994.

– Tausk Victor : Œuvre psychanalytique. Paris. Ed. Payot. 1975.

– Vasse Denis : Le poids du réel, la souffrance. Paris. Ed. Du Seuil. 1983.

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Michel Baron
Michel Baron
Michel BARON, est aussi conférencier. C'est un Frère sachant archi diplômé – entre autres, DEA des Sciences Sociales du Travail, DESS de Gestion du Personnel, DEA de Sciences Religieuses, DEA en Psychanalyse, DEA d’études théâtrales et cinématographiques, diplôme d’Études Supérieures en Économie Sociale, certificat de Patristique, certificat de Spiritualité, diplôme Supérieur de Théologie, diplôme postdoctoral en philosophie, etc. Il est membre de la GLMF.

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