Il fut Pic de la Mirandole – Épilogue

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À l’heure de la mort de pic de la Mirandole, Charles VIII faisait son entrée dans Florence, une entrée triomphale aux flambeaux, dans une ville qui venait d’expulser ses princes et qui accueillait un roi étranger avec une stupeur mêlée de peur et de curiosité.

Ficin en écrivit un petit chef-d’œuvre de lamentation par un double mouvement : d’abord le rapprochement cruel entre les deux événements du même jour, l’entrée triomphale de Charles VIII et la mort de Giovanni, comme si l’histoire se moquait des hommes. Puis la métaphore finale, la lumière de la Mirandole, qui joue sur le sens littéral (Mirandola, ville natale) et le sens figuré (Giovanni comme lumière intellectuelle de son siècle). Et la touche d’ironie amère : seule l’armée étrangère a pu éclipser, dans le calendrier, la perte d’un philosophe de trente et un ans : « Notre cher Pico nous a quittés le jour même où Charles VIII entrait dans Florence, et les pleurs des lettrés compensaient l’allégresse du peuple. Sans la lumière apportée par le roi de France, peut-être Florence n’eût-elle jamais vu jour plus sombre que celui où s’éteignit la lumière de la Mirandole. »

Giovanni fut enterré dans l’église de San Marco, dans l’habit des frères prêcheurs qu’il avait demandé à revêtir dans ses derniers jours, ce geste vers Savonarole, vers l’ascèse, vers quelque chose d’opposé à tout ce qu’il avait été, ou peut-être vers quelque chose qu’il avait toujours été sans le savoir.

Savonarole prononça l’oraison funèbre.
Au cours d’un sermon, il fit une révélation qui fit sensation : l’âme de Pic n’avait pu accéder immédiatement au Ciel, mais était soumise pour un certain temps aux flammes du Purgatoire pour certains péchés (qu’il ne précisa pas). Par conséquent, les personnes présentes devaient prier pour son âme.

Politien mourut deux mois plus tard, empoisonné.
Qui voulut tuer Giovanni Angelo Poliziano et probablement Pic de la Mirandole aussi ? Les Médicis chassés, qui craignaient l’influence de Savonarole sur leurs anciens amis ? Des ennemis religieux qui n’avaient jamais pardonné les neuf cents thèses ? La jalousie ordinaire des hommes ordinaires devant la grandeur ordinaire ? Ou bien, le poison n’était-il que la toxicité d’arsenicaux utilisés pour soigner la syphilis ?
On ne sut jamais

Mithridate disparut des archives : on le retrouva, quelques années plus tard, à la cour de quelque cardinal romain, puis à Naples, puis plus rien. Ses traductions kabbalistiques, ce travail immense accompli en collaboration avec Giovanni, survécurent à leurs auteurs et circulèrent pendant des décennies parmi les humanistes chrétiens fascinés par la mystique juive.

Savonarole, qui avait gouverné Florence avec une ferveur prophétique pendant quelques années, fut brûlé vif sur la piazza della Signoria en 1498, l’un des bûchers les plus spectaculaires de l’histoire de Florence, allumé par ceux-là mêmes qui l’avaient acclamé quelques années plus tôt.

Ficin vécut encore dix ans, en silence, à sa villa de Montevecchio, entouré de ses roses et de ses traductions. Il ne se remit jamais tout à fait de la perte de Giovanni.

Girolamo Benivieni, mourut en 1542. Il rejoignit Pic de la Mirandole dans la même tombe sur laquelle on peut lire : Girolamo, io prego Dio che il tuo Pico sia congiunto a te in Cielo nel modo in cui  lo era in terra, e nel modo in cui il tuo corpo defunto ora giace assieme alle sue sacre ossa.

Qu’est-ce qui reste de Giovanni Pico della Mirandola, cinq cent trente deux ans après sa mort ?

Les historiens de la philosophie lui accordent un rôle de passeur, l’homme qui introduisit la Kabbale dans la pensée chrétienne occidentale, qui tenta la première grande synthèse néoplatonicienne, aristotélicienne et hébraïque, qui formula pour la première fois avec cette clarté particulière l’idée de la liberté fondamentale de l’être humain.

Mais il y a quelque chose de plus que le rôle de passeur. Il y a le style d’une pensée.

Giovanni Pico pensait avec une générosité rare, pas celle qui accepte tout, mais la générosité rigoureuse de celui qui refuse de réduire la vérité à ce qu’il connaît déjà. Il pensait en apprenant de ses ennemis intellectuels aussi bien que de ses maîtres. Il pensait à travers les frontières entre les traditions, entre les langues, entre les disciplines. Il pensait avec son corps autant qu’avec son intelligence, dans les nuits parisiennes avec Mithridate, dans les jardins de Florence avec Politien, dans les ateliers de Botticelli où la couleur et l’idée n’étaient pas deux choses distinctes.

Et par-dessus tout, il pensait avec la conviction que ça valait la peine, que la vérité méritait d’être cherchée, même dangereusement, même au risque de la prison et de l’exil et de la condamnation.
« Nous n’avons pas mis l’homme dans un lieu déterminé. » C’est peut-être là la phrase la plus importante que Giovanni Pico della Mirandola ait jamais écrite, cette phrase qu’il met dans la bouche de Dieu au commencement du Discours sur la Dignité de l’Homme.
Non pas l’homme comme substance fixe, définie par son rang dans le cosmos, condamnée à être ce qu’elle est depuis toujours. Mais l’homme comme possibilité pure, comme liberté irréductible, comme être qui ne se définit pas d’avance, un étant en devenir.

Cela résonne encore. Cela résonne peut-être plus fort maintenant qu’au XVe siècle, à une époque où tant de forces voudraient nous convaincre que nous sommes définis par nos gènes, par notre culture, par nos algorithmes, par notre classe, par notre sexualité, par notre nation.

Giovanni Pico della Mirandola, comte de la Concordia avait dit non.
Il avait dit : tu es libre. Définis-toi.
Il fut Pic de la Mirandole.

C’est peut-être suffisant.
C’est même, à tout prendre, beaucoup.

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Solange Sudarskis
Solange Sudarskis
Maître de conférences honoraire, chevalier des Palmes académiques. Initiée au Droit Humain en 1977. Auteur de nombreux livres maçonniques, romancière, conférencière. Lauréate du prix littéraire de l'Institut Maçonnique de France 2017, catégorie « Essais et Symbolisme ». Lauréate pour son œuvre du prix littéraire Cadet Roussel des Imaginales maçonniques et ésotériques d'Épinal, 2026.

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