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(Les « éditos » de Christian Roblin paraissent le 1er et le 15 de chaque mois.)
En discutant autour d’un verre, Franck Fouqueray[1]et moi, dimanche dernier (je vous passe les autres détails de la conversation et les raisons qui nous réunissaient dans un sympathique café de la place de la Bastille, traditionnel lieu de rassemblement qui avait connu, au cours de la semaine, des heures – des heurts ? – passablement agitées[2]), nous est venue l’idée, pas si saugrenue que cela, à la réflexion, d’unir dans la même chronique Léon XIV, Christa Pike et Simone Veil, sur des questions aussi graves les unes que les autres, ayant trait à la mort impliquant, à des titres divers, une autorité ou une personne tierce.

Commençons par la visite du pape en France[3], où Léon XIV a rappelé que ce qui est légal n’est pas mécaniquement moral du point de vue de l’Église et relancé le débat sur l’aide à mourir, alors que la loi s’y rapportant venait d’être promulguée, quelques semaines plus tôt[4].
Au même moment, le cas de Christa Pike, condamnée à mort dans le Tennessee et qui a survécu à une double tentative d’exécution défaillante[5], nous a confrontés à une autre réalité, celle d’un État qui prétend disposer de la vie d’un être humain.
Ces deux questions, pour le moins disjointes, en soulèvent une troisième, plus générale : qui peut légitimement décider de la mort ?
Dans un État laïc, chacun doit pouvoir conserver ses convictions sur le suicide assisté voire plus largement sur l’euthanasie, sans chercher à les imposer à autrui par la loi, à condition que celle-ci prévienne et réprime toute forme d’abus. Problématique difficile car, quelle que soit la qualité des démonstrations, aucune position n’épuisera complètement la casuistique du consentement libre et éclairé, celui-ci présupposant, rappelons-le, la pleine possession des facultés mentales, au moment de la décision. Surgissent toujours à la marge – mais cette marge peut être large – des apories qui cristallisent des rejets catégoriques comme des raisonnements portant sur de « moins mauvaises solutions ».
En toute hypothèse, la liberté de conscience, à laquelle, en franc-maçonnerie, nous sommes si profondément attachés, ne saurait nous exonérer d’interrogations constantes sur nos contradictions collectives.

Pourquoi considérons-nous la peine de mort dans le traitement judiciaire des crimes comme une pratique indigne d’une civilisation qui reconnaît la valeur de toute vie, tandis que certains États continuent de l’appliquer, en l’occurrence, au nom même de la justice rendue aux victimes (les entourages en font partie) et à la société, ne serait-ce qu’en raison du risque de récidive subsistant en cas de libération ou d’évasion ?
Aussi bien et c’est là que survient la haute et courageuse figure de celle qu’en privé, Jacques Chirac surnommait, avec un brin de paternalisme, « Poussinette » : comment articuler un rejet inflexible de la peine de mort avec la reconnaissance de l’IVG[6], qui fait prévaloir, sous des conditions assez larges, le droit de la femme à disposer de son corps et ce, qu’on le veuille ou non, sur la protection de la vie en devenir ?
Les situations ne sont, certes, pas identiques. Mourir dans la dignité, être mis à mort par la puissance publique et interrompre une grossesse relèvent de contextes moraux, médicaux et juridiques on ne peut plus distincts. Les assimiler serait céder à une sophistique grossière et mon interlocuteur et moi-même convenions volontiers que tout ne peut pas être confondu ni, en quelque sorte, nivelé par la mort.
Toutefois, ces situations, aussi différentes soient-elles, ont un point commun : elles nous obligent à tracer les limites du pouvoir exercé sur la vie et sur les corps.

Le droit de disposer de son propre corps peut-il aller jusqu’à demander sa mort ? Le droit de la société de punir peut-il aller jusqu’à supprimer irréversiblement celui qu’elle condamne ? Le droit de la femme à décider de sa grossesse implique-t-il que sa liberté puisse prévaloir sur la vie qu’elle porte ?
Derrière ces interrogations se dessine une même tension entre autonomie individuelle, protection de la vie et responsabilité collective. Peut-être le véritable enjeu civilisationnel n’est-il pas de proclamer abstraitement un droit à la vie ou un droit à la mort, mais de déterminer qui peut décider, au nom de quels principes et avec quelles limites.
Une société se révèle aussi dans les frontières qu’elle impose à son propre pouvoir. La question ultime n’est donc pas seulement de savoir qui a le droit de mourir, mais qui s’arroge celui de décider de la mort d’autrui… y compris la mort dans l’âme.
[1] Franck Fouqueray est le directeur de la publication de 450.fm.
[2] De violents affrontements avec la police se sont produits, le jeudi 8 octobre, place de la Bastille, en marge des manifestations lycéennes qui avaient lieu partout en France.
[3] J’ai évoqué, dans ma précédente chronique, ce voyage apostolique qui s’est déroulé du 25 au 28 septembre 2026.
[4] Loi n° 2026-794 du 18 août 2026 relative au droit à l’aide à mourir.
[5] Christa Pike a survécu à deux tentatives d’exécution par injection létale, le 30 septembre 2026, dans le Tennessee.
[6] En tant que ministre de la Santé sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing, Simone Veil a porté et défendu la loi adoptée le 29 novembre 1974 qui a légalisé l’avortement en France et qui porte son nom. C’est seulement à partir de la Loi Roudy du 31 décembre 1982, puis par deux lois respectivement de 2002 et de 2016 que les frais de ces interventions seront progressivement pris en charge par l’État et la Sécurité Sociale.
Décédée le 30 juin 2017 et entrée au Panthéon, tout juste un an plus tard, le 1er juillet 2018, « en compagnie », d’ailleurs, de son mari Antoine, Simone Veil a reçu cet hommage de la Nation pour ses combats, à un triple titre, tout d’abord au service de la mémoire de la déportation et de la Shoah – elle qui connut l’horreur des camps de concentration et y perdit ses parents et un frère –, ensuite, pour la loi dépénalisant l’interruption volontaire de grossesse, sujet de la présente évocation, et, enfin, en faveur de l’Europe, elle-même s’étant vu reconnaître l’éminence de ses mérites, en devenant la première présidente du Parlement européen élu au suffrage universel direct en 1979.
