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Il est des hommes dont la grandeur tient moins à ce qu’ils ont proclamé qu’à ce qu’ils ont refusé de livrer. Jean Moulin appartient à cette lignée tragique des consciences que la violence peut détruire sans parvenir à les posséder.

Avec Moulin, en salles ce 28 octobre 2026, László Nemes, l’auteur du bouleversant Fils de Saul, nous entraîne dans les derniers jours de l’unificateur de la Résistance, au cœur d’un face-à-face avec Klaus Barbie dont l’intensité dépasse le seul cadre du récit historique. Gilles Lellouche et Lars Eidinger donnent à cette confrontation une puissance exceptionnelle, magnifiée par une photographie crépusculaire, une architecture sonore oppressante et une mise en scène qui transforme chaque silence en vertige.

Mais derrière le héros du Panthéon apparaît aussi un homme façonné par l’héritage républicain d’un père Franc-Maçon, Antoine-Émile Moulin, dit Antonin. Une œuvre qui invite à méditer sur le courage, la fraternité, l’éducation des consciences et cette part irréductible de liberté que nul bourreau ne devrait pouvoir anéantir.
Précision à l’attention de nos lecteurs : soucieux de conjuguer exigence historique et liberté de création cinématographique, nous vous invitons à prendre connaissance, à la fin de cette chronique, de notre encart consacré aux libertés prises par le film avec certains faits établis de la vie de Jean Moulin, sans rien retirer aux qualités artistiques de cette œuvre.

Chers lecteurs, pour aller plus loin, nous vous invitons à découvrir, en fin d’article et juste avant la bande-annonce du film Moulin, la note de lecture signée Arats Irigoyen. Prenant appui sur l’ensemble du dossier « Jean Moulin, résistant absolu », publié dans le numéro de novembre 2026 d’Historia, elle prolonge notre regard sur le résistant et éclaire l’homme derrière la légende.
Sous le feutre de Jean Moulin, retrouver le visage d’un homme
Il est un visage que la France connaît sans toujours savoir ce qu’il dissimule. Un feutre sombre, une écharpe qui remonte sur le menton, le mystère d’un regard soustrait à l’objectif. Ainsi Jean Moulin traverse-t-il notre mémoire nationale, presque immobile, comme si la photographie avait accompli avant l’Histoire son entrée au Panthéon.

Mais derrière cette silhouette devenue emblème vivait un homme infiniment plus complexe que son portrait. Un homme qui aimait dessiner, fréquentait les artistes, cultivait l’ironie, éprouvait les joies de l’existence et connaissait, comme chacun, les blessures de la vie. Un haut fonctionnaire qui n’avait rien d’un guerrier professionnel, un amateur de beauté que la nécessité historique avait conduit à affronter ce que l’humanité pouvait produire de plus monstrueux.
C’est cet homme que László Nemes entreprend de retrouver.

Le cinéaste hongrois ne nous propose ni l’édifiante succession des étapes d’une carrière ni l’illustration rassurante d’une destinée héroïque. Son film commence au voisinage de l’abîme, lorsque l’espérance de libération demeure incertaine et que l’engagement dans la Résistance peut encore conduire à une mort anonyme.
Nous sommes en juin 1943. Jean Moulin, délégué du général de Gaulle, a réussi l’exploit politique de rapprocher des mouvements clandestins souvent traversés de rivalités, de méfiances et d’ambitions contradictoires. Le 27 mai, à Paris, la première réunion du Conseil de la Résistance marque une étape décisive de cette entreprise d’unification.

Moins d’un mois plus tard, le 21 juin, l’arrestation de Caluire fait basculer son existence. Entre les mains de Klaus Barbie, chef de la Gestapo lyonnaise, celui qui avait patiemment travaillé à réunir des hommes entre dans un univers où la parole n’est plus destinée à rapprocher, mais à dénoncer ; où la vérité n’est plus recherchée, mais arrachée. Dès lors, une question domine tout le récit : que peut encore un homme lorsqu’il ne lui reste presque rien, sinon sa conscience ?
László Nemes, un cinéaste qui sait que l’horreur déborde toujours l’image
Il fallait sans doute un cinéaste venu d’ailleurs pour oser approcher une figure aussi intimement française sans céder entièrement aux séductions de la légende nationale.

László Nemes, né à Budapest, appartient à cette génération de réalisateurs pour lesquels le XXᵉ siècle n’a pas fini de déposer ses ombres sur notre présent.
En 2015, son premier long métrage, Le Fils de Saul, recevait le Grand Prix du Festival de Cannes avant de remporter l’Oscar du meilleur film en langue étrangère. L’œuvre frappait par son refus de transformer l’extermination nazie en spectacle panoramique. La caméra suivait un homme au plus près, tandis que l’horreur, souvent reléguée hors du champ visuel, semblait envahir tout l’espace sonore.
Avec Sunset, puis Orphelin, Nemes poursuivait cette exploration d’un monde où les individus découvrent trop tard qu’ils vivent au bord d’une catastrophe.
Dans Moulin, le réalisateur retrouve son territoire de prédilection : cet instant où la grande Histoire vient frapper à la porte d’une conscience singulière.

La caméra accompagne son personnage plutôt qu’elle ne l’observe de loin. Les mouvements deviennent précautionneux, les espaces se resserrent, les regards semblent toujours surveillés par une présence que l’on ne distingue pas.
Le spectateur éprouve progressivement le sentiment d’être enfermé dans une réalité dont les issues disparaissent les unes après les autres.
Cette esthétique rappelle par moments l’univers de Robert Bresson, pour qui un mouvement de main pouvait contenir davantage de vérité qu’un long discours, et celui de Jean-Pierre Melville, dont L’Armée des ombres demeure l’une des représentations les plus profondes de la clandestinité.
Mais Nemes ne cherche pas à imiter ses prédécesseurs. Il compose une œuvre où l’Histoire cesse d’être un décor pour devenir une menace physique.
Son ambition est également morale. Que signifie résister lorsque l’issue paraît certaine ? Comment représenter la fidélité d’un homme sans la transformer en sainteté inaccessible ?

Car le grand danger d’un film consacré à Jean Moulin serait de remplacer l’homme par son monument. Nemes semble comprendre que l’héroïsme n’intéresse véritablement le cinéma que lorsqu’il laisse deviner la possibilité de la défaillance.
Gilles Lellouche, la bouleversante grandeur d’un homme qui a peur
Gilles Lellouche accomplit ici un déplacement artistique considérable.
L’acteur que l’on connaît volontiers expansif, habité par une énergie presque débordante, doit soudain apprendre à faire du retrait sa principale ressource dramatique.

Ce Jean Moulin ne peut se permettre le luxe de tout exprimer. Il doit composer avec ses émotions, surveiller ses gestes, dissimuler ses hésitations, contrôler jusqu’à ce que son visage pourrait révéler malgré lui.
C’est précisément dans cette retenue que réside la beauté de l’interprétation saluée par plusieurs critiques lors du Festival de Cannes.
Gilles Lellouche évite de jouer le héros comme on endosse un uniforme. Il ne recherche ni la pose glorieuse ni l’éloquence sacrificielle. Il suggère au contraire un homme dont le courage se construit dans une lutte silencieuse contre sa propre vulnérabilité.
La peur est là, continuellement. Peur de souffrir, peur de mourir, peur surtout de ne pas résister à la souffrance et de laisser échapper une information qui mettrait d’autres vies en danger.
C’est cette humanité fragile qui rend le personnage profondément émouvant.
Un regard retenu, une respiration suspendue, une tension perceptible dans le visage donnent au jeu sa véritable intensité. La résistance intérieure n’a rien d’une immobilité confortable : elle exige un effort dont chaque instant semble renouveler le prix.

Lellouche nous fait comprendre que le courage n’est pas un tempérament, mais une décision que l’homme doit parfois recommencer à prendre à chaque seconde.
Ce choix d’interprétation écarte l’hagiographie. Jean Moulin n’est pas admirable parce qu’il serait étranger à la peur. Il le devient précisément parce qu’il la connaît.
Et lorsqu’un acteur réussit à faire sentir pareille contradiction sans multiplier les démonstrations, il atteint cette forme de vérité que le cinéma réserve à ses plus belles incarnations.
Lars Eidinger, l’effroyable banalité d’un bourreau cultivé
Face à lui, Lars Eidinger donne à Klaus Barbie une présence d’autant plus inquiétante qu’elle ne repose pas exclusivement sur la brutalité.

Le comédien allemand possède cette remarquable faculté de faire naître le malaise d’une apparente normalité. Une voix posée, une courtoisie déplacée, une immobilité calculée suffisent parfois à rendre son personnage plus menaçant qu’une explosion de violence.
Ce Barbie-là n’est pas seulement un homme qui torture. Il est un homme qui observe, qui calcule, qui manipule les réactions de ses interlocuteurs et transforme la relation humaine en instrument de domination.
Sa perversité tient notamment à sa prétention de comprendre ceux qu’il veut détruire.
Les échanges avec Moulin deviennent ainsi une sorte de partie d’échecs monstrueuse, dont l’un des joueurs aurait arbitrairement décidé qu’il pouvait briser les pièces de l’autre.
Eidinger sait faire surgir derrière le masque d’une civilisation apparente une violence qui n’attend que l’occasion de s’exercer. L’intelligence n’y sert plus la connaissance ; elle se met au service de la cruauté.
La séquence de danse imposée à Moulin et à la comtesse de Forez constitue une illustration particulièrement troublante de cette volonté de domination. Le bourreau détourne les usages mondains pour les transformer en cérémonie d’humiliation.

Le cinéma révèle alors une vérité essentielle : la barbarie n’est pas nécessairement l’absence de culture. Elle peut aussi procéder d’une intelligence qui a volontairement répudié toute conscience morale.
Il faut toutefois souligner le péril inhérent à un tel rôle. En donnant à Barbie une épaisseur psychologique et une présence presque théâtrale, le film court parfois le risque de rendre le bourreau trop fascinant. Une partie de la critique cannoise a d’ailleurs exprimé cette réserve.
Mais le face-à-face demeure saisissant parce que les deux interprétations semblent obéir à des mouvements opposés.
Lellouche intériorise ce qu’il éprouve. Eidinger projette au-dehors ce qu’il veut imposer.
L’un tente de préserver un espace intime ; l’autre cherche à pénétrer jusqu’au dernier repli de la conscience. Deux acteurs remarquables, deux conceptions inconciliables de l’homme, deux manières de concevoir le pouvoir : l’une par le service, l’autre par la terreur.
La lumière, la pellicule et les ombres : quand la technique devient une écriture

Le cinéma de Nemes ne pourrait atteindre cette puissance sans le concours de Mátyás Erdély, son fidèle directeur de la photographie.
Le choix du 35 mm, associé au format large CinemaScope, confère à Moulin une matérialité singulière. Le grain argentique donne aux visages, aux étoffes, aux murs et aux lumières une densité que le spectateur associe presque instinctivement à la mémoire du siècle passé.
Erdély a d’ailleurs défendu avec conviction la qualité de la projection argentique, notamment sa profondeur des noirs et la richesse de ses contrastes. Moulin fut projeté en copie 35 mm à Cannes, ce qui témoigne de l’importance accordée par le réalisateur et son équipe à cette dimension matérielle de l’image.
Les couleurs ne cherchent pas simplement à reproduire une patine ancienne. Elles composent un monde où les ors assombris, les verts maladifs, les bruns profonds et certaines lumières presque irréelles semblent traduire les états successifs de la peur.
La beauté visuelle ne console jamais tout à fait de ce qu’elle révèle.
L’usage du cadre large produit d’ailleurs un paradoxe remarquable. Alors que le CinemaScope évoque traditionnellement l’ampleur des paysages et la liberté du regard, Nemes l’utilise pour faire ressentir l’enfermement. L’espace existe, mais il devient inaccessible.

Le travail technique est particulièrement élaboré jusque dans certaines séquences nocturnes. Pour le parachutage initial, Erdély a notamment décrit l’utilisation conjointe d’une caméra argentique et d’une prise de vues infrarouge, permettant de composer une nuit d’une étrange présence.
Rien ne paraît laissé au hasard.

Les décors conçus par Stéphane Rozenbaum et les costumes d’Andrea Flesch participent à cette reconstitution méticuleuse d’un monde où la distinction entre vie quotidienne et menace mortelle semble progressivement disparaître.
Mais la plus grande réussite technique du film est peut-être de faire oublier par moments la technique elle-même. Nous ne regardons plus seulement un cadre, une lumière ou un décor : nous éprouvons l’impossibilité de sortir d’un espace où chaque objet, chaque porte, chaque présence humaine peut devenir une menace.
Le son et le silence, deux personnages invisibles
Si la photographie donne au film sa matière, le travail sonore lui communique une grande partie de son angoisse.

Tamás Zányi, responsable du son, et la compositrice Laetitia Pansanel-Garric élaborent un univers où la frontière entre musique, bruit et silence devient incertaine.
Les sons venus de l’extérieur du cadre rappellent continuellement l’existence d’un monde menaçant que le prisonnier ne peut ni voir ni maîtriser.
Le silence lui-même change de nature.
Il n’est plus un simple repos entre deux phrases. Il devient attente, inquiétude, résistance, parfois préfiguration d’une violence nouvelle.
La musique se garde de commenter continuellement les émotions. Elle accompagne plutôt les métamorphoses d’une atmosphère, laissant au montage de Péter Politzer le soin de régler une progression dramatique de plus en plus suffocante. Il existe cependant une question délicate, que le film ne permet pas d’éviter : jusqu’où peut-on représenter la souffrance d’un homme réel ?
Car aucun dialogue reconstitué entre Moulin et Barbie ne saurait posséder la valeur d’une transcription historique. Les circonstances précises des interrogatoires demeurent largement inconnues.
La puissance de l’image ne doit donc pas nous conduire à confondre l’émotion cinématographique avec la connaissance documentaire. Un grand film historique ne devrait pas seulement nous faire ressentir le passé ; il devrait aussi nous rendre conscients de ce que nous ignorons de lui.
Klaus Barbie : une barbarie qui dépasse les frontières de la fiction
Le cinéma peut inventer des dialogues, recomposer des scènes, donner aux personnages des attitudes dont aucun document ne porte témoignage. Mais l’homme que Lars Eidinger incarne a réellement existé, et ses crimes dépassent ce que l’imagination consent parfois à concevoir.

Klaus Barbie, officier SS, responsable de la Gestapo à Lyon, fut l’un des acteurs de la répression nazie contre la Résistance et de la persécution des Juifs en France. ous son autorité furent organisés interrogatoires, tortures, rafles, emprisonnements et déportations.
Le 9 février 1943, la rafle de la rue Sainte-Catherine, à Lyon, conduit à l’arrestation de quatre-vingt-six personnes juives.

Le 6 avril 1944, quarante-quatre enfants et sept adultes sont arrêtés à la Maison d’Izieu, dans l’Ain. La presque totalité de ces vies seront anéanties par la machine génocidaire nazie.
Devant cette réalité, les mots eux-mêmes paraissent insuffisants.
Ce qui trouble davantage encore est le destin de Barbie après la capitulation allemande.
Alors que l’Europe découvre progressivement l’étendue des crimes nazis, l’ancien tortionnaire échappe à la justice. Dans le contexte de la guerre froide, les services de contre-espionnage de l’armée américaine utilisent ses renseignements, puis favorisent son départ vers l’Amérique du Sud.
Sous le nom de Klaus Altmann, il trouve refuge en Bolivie.
L’homme qui avait contribué à détruire tant d’existences peut ainsi poursuivre la sienne pendant plusieurs décennies.

Cette histoire demeure l’une des illustrations les plus dérangeantes des compromis auxquels la raison d’État peut conduire lorsque les impératifs stratégiques prennent le pas sur la justice.

Il faut attendre son retour en France, en 1983, pour que la perspective d’un jugement devienne enfin réalité.
La patience de Beate et Serge Klarsfeld, leur combat pour retrouver les criminels nazis et établir les responsabilités, auront joué dans ce processus un rôle décisif.
La mémoire ne triomphe pas toujours de l’oubli par la seule vertu du temps. Il faut parfois des femmes et des hommes pour la poursuivre, l’arracher au mensonge et lui rendre sa place dans la conscience collective.
Lyon, 1987 : lorsque la justice rend la parole aux victimes

Le 11 mai 1987, devant la cour d’assises du Rhône, s’ouvre le procès de Klaus Barbie.

Près de quarante-quatre années séparent ce moment des derniers jours de Jean Moulin.
Cette distance donne à l’événement une force saisissante.
L’ancien responsable de la Gestapo, longtemps soustrait aux demandes d’extradition, doit désormais répondre de ses crimes devant une juridiction française.
Le procès ne constitue pas simplement le jugement d’un homme. Il devient un immense rendez-vous de la mémoire nationale avec une partie de son passé demeurée douloureuse et parfois refoulée.
Les poursuites concernent notamment la rafle de la rue Sainte-Catherine, les enfants d’Izieu, les déportations organisées depuis Lyon et d’autres actes commis contre des Juifs et des résistants.

La torture de Jean Moulin, bien que centrale dans la mémoire de Barbie, ne résume donc pas l’objet judiciaire du procès.
Pendant neuf semaines, témoins, rescapés et familles viennent rappeler que les crimes contre l’humanité ne se mesurent jamais seulement à des nombres.
Derrière chaque dossier existe une vie qui aurait dû continuer.
Parmi ces voix, celle de Sabine Zlatin, fondatrice de la Maison d’Izieu, demeure particulièrement bouleversante. Elle rappelle, par son témoignage, que les enfants arrêtés n’étaient pas des ennemis combattants, mais des innocents livrés à une entreprise d’extermination.
La justice retrouve ici l’une de ses plus hautes fonctions : rendre publiquement aux victimes leur dignité de personnes, face à un système qui avait voulu les réduire à de simples catégories administratives.

Dans la nuit du 3 au 4 juillet 1987, Klaus Barbie est condamné à la réclusion criminelle à perpétuité pour dix-sept crimes contre l’humanité.
Il mourra en prison, à Lyon, le 25 septembre 1991.
Le procès, enregistré pour les archives audiovisuelles de la justice, constitue désormais un document historique exceptionnel.
Un autre cinéma prend ainsi symboliquement le relais de celui de Nemes : non plus la reconstitution d’un supplice, mais l’enregistrement de la parole retrouvée.
Et l’on ne peut s’empêcher de penser à cette contradiction vertigineuse : celui qui avait voulu contraindre ses victimes au silence se trouve finalement jugé par les paroles qu’elles ont laissées, ou que leurs proches ont portées jusqu’à nous.
Antoine-Émile Moulin, dit Antonin : un père, une République, une certaine idée de la dignité

Pour comprendre Jean Moulin, il faut pourtant quitter un instant les couloirs de Montluc et les ombres de la Gestapo.
Il faut revenir vers le soleil du Midi, vers Béziers, vers une maison où la République n’était pas seulement une forme de gouvernement, mais une manière de vivre et d’éduquer.
Dans cette maison se tient une figure trop rarement évoquée : Antoine-Émile Moulin, dit Antonin, le père de Jean Moulin, Franc-Maçon du Grand Orient de France.
Né le 19 avril 1857 à Saint-Andiol, en Provence, dans une famille modeste, cet homme appartient à la génération de ceux qui firent de l’instruction publique, de la liberté de conscience et de la justice sociale les grandes causes de leur existence.
Enseignant, d’abord professeur de lettres classiques avant de se consacrer à l’histoire et à la géographie, il s’établit à Béziers, où il devient une personnalité importante de la vie intellectuelle et politique.
Sa trajectoire possède une remarquable unité.
Républicain dès sa jeunesse, il s’oppose au boulangisme, combat les tentations autoritaires et prend très tôt parti pour Alfred Dreyfus – à une époque où défendre l’innocence d’un officier juif injustement condamné pouvait exposer à de violentes hostilités.

En 1899, il participe à la fondation de la section biterroise de la Ligue des droits de l’homme, avant d’en prendre la présidence.

Élu municipal, adjoint au maire de Béziers, puis conseiller général et vice-président du conseil général de l’Hérault, il conçoit la politique non comme une conquête de prestige, mais comme un prolongement du devoir civique.
C’est dans cette continuité qu’il rejoint, à 45 ans, en 1902, la Loge Action sociale, à l’Orient de Béziers, affiliée au Grand Orient de France.

Son engagement maçonnique s’inscrit pleinement dans cette République radicale qui prépare la séparation des Églises et de l’État. Défenseur convaincu de la laïcité, il soutient l’éducation populaire et participe à des initiatives offrant aux jeunes travailleurs de nouvelles possibilités d’instruction.
Mais un trait de sa personnalité mérite particulièrement d’être retenu.
Libre penseur, engagé dans les combats laïques de son temps, il respecte néanmoins les convictions religieuses de son épouse Blanche Pègue et la laisse donner une éducation religieuse à leurs enfants. Voilà qui mérite réflexion.

La laïcité d’Antonin Moulin ne se confond pas avec la persécution des croyances. Elle repose sur la liberté de conscience et le refus de soumettre autrui à ses propres convictions. On aurait tort, également, de réduire cet homme à sa seule activité politique.
Poète, félibre, amoureux de la langue provençale, admirateur de Frédéric Mistral, qu’il rencontre, Antonin Moulin appartient à cette tradition humaniste où la littérature et l’histoire contribuent à former le citoyen. Il écrit pour le théâtre, compose des vers et consacre des travaux historiques à des figures oubliées de la République.
Sa vie contient même une scène délicieuse, presque romanesque.
En 1875, alors qu’il est élève au lycée d’Avignon, il provoque un incident en entraînant ses camarades à applaudir un député républicain lors d’une distribution des prix. L’administration lui inflige une sanction. Loin d’en éprouver de la honte, le jeune Antonin conservera précieusement la lettre de réprimande.

Il y voyait manifestement moins une faute disciplinaire que la preuve précoce de son attachement aux convictions républicaines.
Cette anecdote n’est pas sans beauté lorsqu’on songe au destin de son fils.
Elle suggère que le courage civique commence parfois très modestement, dans le refus de renoncer à une conviction lorsque le pouvoir voudrait nous imposer le silence.
Antonin Moulin meurt en avril 1938, avant que son fils ne devienne la figure majeure de la Résistance.
Il n’aura pas connu l’accomplissement tragique de cet héritage.
Mais il lui avait transmis quelque chose de plus durable qu’une doctrine politique : une exigence intérieure, l’idée qu’un homme se mesure à la fidélité de ses actes envers ses principes.
Jean Moulin, un louveteau qui ne fut jamais initié
La tradition maçonnique possède un mot ancien, chargé de tendresse fraternelle : « louveteau ». Également rencontré sous les formes lowton, il désigne traditionnellement le fils d’un Franc-Maçon et, dans certains usages, un enfant présenté ou adopté symboliquement par une Loge.
À ce titre, Jean Moulin peut être qualifié de louveteau par filiation, puisqu’il était fils d’Antonin Moulin.
Mais il convient d’apporter immédiatement une précision indispensable.
Le fait d’être louveteau ne confère aucun grade maçonnique et ne constitue pas une initiation. Rien ne permet d’affirmer que Jean Moulin aurait personnellement bénéficié d’une cérémonie d’adoption en Loge.
Surtout, sa famille a explicitement rappelé qu’il ne fut jamais Franc-Maçon.

Cette vérité historique doit être respectée sans réserve. Il serait aussi injuste de revendiquer une initiation imaginaire que de nier l’importance de l’univers intellectuel et moral dans lequel Jean Moulin fut élevé. Car l’héritage ne se transmet pas uniquement par les appartenances institutionnelles.
Il se transmet par l’exemple quotidien, par les conversations familiales, par l’admiration pour les livres, par le refus des injustices et par la fidélité à certains principes fondamentaux.
Jean Moulin avait grandi auprès d’un père qui défendait Dreyfus lorsque tant d’autres préféraient condamner sans comprendre, qui considérait l’enseignement comme un instrument d’émancipation et qui plaçait le service de la République au-dessus de la recherche des avantages personnels. Il n’avait pas besoin d’avoir été reçu en Loge pour être profondément marqué par cette conception de la dignité humaine.
Le destin n’en est que plus émouvant.
Antonin Moulin avait travaillé à former des citoyens libres ; son fils devait devenir l’un des plus hauts symboles de la liberté défendue jusqu’au sacrifice.
On peut voir dans cette continuité une transmission morale d’une rare intensité, sans jamais prétendre établir une filiation initiatique qui n’a pas existé.

Notre regard maçonnique – Ce que Moulin nous enseigne, au-delà de l’écran
Lorsque s’achève Moulin, il demeure davantage que le souvenir d’un affrontement entre un résistant et son bourreau.
Le film nous oblige à réfléchir à ce que signifient réellement les mots que nous employons si volontiers : liberté, fraternité, fidélité, courage, dignité.
Pour le Franc-Maçon, cette interrogation possède une résonance particulière.
Nous parlons souvent de lumière. Mais quelle valeur possède la lumière recherchée dans le Temple si elle ne nous aide pas à reconnaître les ténèbres qui traversent le monde, et parfois nos propres comportements ?
Nous invoquons la fraternité. Mais que devient cette fraternité lorsqu’il faut travailler avec ceux qui ne pensent pas comme nous, dépasser les querelles personnelles, renoncer à une prééminence pour servir une cause commune ?
Jean Moulin nous offre, sur ce point, une leçon dont nos Loges pourraient utilement méditer la portée.
Son œuvre d’unification de la Résistance s’accomplit au milieu de divergences politiques profondes. Les mouvements clandestins ne partagent ni les mêmes références, ni les mêmes intérêts, ni toujours la même conception de l’avenir.
Pourtant, il leur faut apprendre à construire ensemble.
La fraternité ne consiste pas à abolir les différences, mais à empêcher qu’elles rendent impossible une œuvre supérieure à chacun.

Cette leçon rejoint le symbolisme de la construction.
Aucune pierre ne constitue à elle seule le Temple. Aucune intelligence, aucune fonction, aucune autorité ne saurait prétendre posséder la totalité de la vérité. L’édifice commun exige l’humilité de chacun et l’acceptation d’une discipline librement consentie.
Le film nous rappelle également que la parole donnée ne possède de valeur que lorsqu’elle engage véritablement celui qui la prononce.
Dans la tradition maçonnique, la parole et le silence occupent une place essentielle. Le silence peut préparer l’écoute, préserver la réflexion et apprendre à distinguer l’essentiel de l’accessoire.

Mais celui de Jean Moulin est d’un autre ordre. Il n’a rien d’un exercice rituel. Il protège des vies humaines, des réseaux clandestins et la possibilité même d’une France libérée.
Il serait indécent de faire de la torture une épreuve initiatique ou d’assimiler les souffrances d’un homme livré à la Gestapo aux difficultés symboliques d’un parcours maçonnique.
L’enseignement se situe ailleurs.
Il réside dans cette interrogation : sommes-nous capables de faire prévaloir notre conscience sur nos intérêts, notre fidélité sur notre peur, le bien commun sur nos vanités ?
Une autre leçon, peut-être plus inconfortable encore, concerne notre rapport à l’autorité.
Klaus Barbie incarne un pouvoir qui s’exerce sans limite morale, qui transforme l’obéissance en absolu et considère l’être humain comme un objet dont il peut disposer.

Or la Franc-Maçonnerie ne saurait se contenter de condamner les tyrannies passées.
Elle doit aussi interroger toutes les formes présentes de domination, d’humiliation, de soumission intellectuelle et de mépris de l’autre.
La dignité ne se divise pas.
Il serait contradictoire de célébrer solennellement les résistants d’hier tout en demeurant indifférents aux atteintes contemporaines à la liberté de conscience, aux discriminations, à l’antisémitisme ou à la déshumanisation de ceux que l’on désigne comme étrangers à notre communauté.
C’est ici que le film rejoint une exigence essentielle du travail initiatique : ne jamais confondre les convictions que nous professons avec les vertus que nous pratiquons réellement. Et c’est peut-être dans le souvenir d’Antonin Moulin, ce père Franc-Maçon dont Jean fut le louveteau par naissance, que réside une dernière leçon.
La transmission ne se décrète pas.
Elle ne se réduit ni à un enseignement, ni à une appartenance, ni même à la connaissance des symboles. Elle se mesure à ce que nos exemples rendent possible chez ceux qui viennent après nous.

Antonin n’a pas transmis à son fils une initiation maçonnique. Il lui a légué une certaine idée de l’homme, de la République, de la justice et du devoir.
De cet héritage, Jean Moulin a fait quelque chose qui dépassait infiniment le cercle familial.
Il a servi une France encore invisible, celle qui refusait de mourir sous l’Occupation.
Voilà pourquoi Moulin ne saurait être reçu comme le simple récit d’un héroïsme désormais inaccessible.
Il nous confronte à notre propre responsabilité.
Il rappelle que les grandes catastrophes commencent rarement par l’effondrement soudain de toutes les valeurs. Elles se préparent aussi dans les renoncements successifs, les complaisances, les lâchetés silencieuses et l’habitude de ne plus réagir à l’inacceptable.

À l’inverse, la résistance commence parfois par un geste modeste, une parole maintenue, une injustice refusée, une fidélité préservée.
Nous n’avons pas tous vocation à devenir des héros de l’Histoire. Mais nous avons tous la responsabilité de ne pas laisser mourir en nous ce qui rend l’humanité possible.
Et lorsque les lumières de la salle se rallument, que demeure-t-il finalement de cette tragédie ?

Un homme est mort en 1943, après avoir été livré à une violence presque inconcevable. Son bourreau a survécu pendant des décennies, avant de comparaître enfin devant la justice des hommes.
Mais celui qui possédait les instruments de la terreur n’a pas réussi à effacer celui qui avait choisi de lui résister.
La postérité a renversé leur rapport de force.
Klaus Barbie demeure dans notre mémoire comme le visage d’un crime. Jean Moulin y demeure comme celui d’une conscience.

Peut-être est-ce là, pour le Franc-Maçon, le plus profond enseignement de ce film : la lumière ne se possède pas, elle se sert ; la fraternité ne se proclame pas, elle se construit ; et la liberté ne se célèbre véritablement qu’en acceptant d’en assumer les devoirs.
Au fond, la question que nous laisse Jean Moulin n’est pas de savoir si nous aurions été capables de son héroïsme.
Elle est plus humble, plus exigeante, et peut-être plus redoutable : Que faisons-nous, aujourd’hui, de la liberté pour laquelle il a donné sa vie ?
Précision historique – Entre vérité des faits et liberté cinématographique.
Le devoir de mémoire suppose aussi celui de l’exactitude historique
À la vision de Moulin, nous avons relevé quelques libertés prises avec la réalité des faits, qu’il nous paraît nécessaire de signaler à nos lecteurs. Ainsi, le retour de Jean Moulin en France, en mars 1943, s’effectua à bord d’un avion Lysander et non par parachutage, ce dernier épisode datant de janvier 1942. Certains personnages relèvent également de la fiction, tandis que plusieurs scènes d’interrogatoire et certains échanges entre Jean Moulin et Klaus Barbie procèdent d’une reconstitution dramatique, faute de sources permettant d’en établir précisément le déroulement. Ces choix scénaristiques, pour certains assumés par les auteurs, rappellent qu’un film historique demeure avant tout une œuvre de cinéma et ne saurait se substituer au travail des historiens.
Ces réserves, formulées dans un souci de rigueur et de respect envers la mémoire de Jean Moulin, ne diminuent en rien les qualités artistiques du film.

La puissance d’interprétation de Gilles Lellouche, la composition inquiétante de Lars Eidinger et la restitution saisissante de l’atmosphère de clandestinité, de peur et de terreur qui caractérisait la France occupée confèrent à cette œuvre une réelle intensité dramatique. Il importe simplement de distinguer la vérité historique des nécessités de la fiction sans opposer artificiellement la liberté du créateur à l’exigence de fidélité aux faits. Car rendre hommage à Jean Moulin, c’est aussi préserver l’exactitude de son histoire, tout en reconnaissant au cinéma cette capacité singulière de faire ressentir, au-delà des archives, la profondeur humaine d’un destin exceptionnel.
À l’occasion de la sortie du film Moulin, réalisé par László Nemes, notre chroniqueur Aratz Irigoyen invite les lecteurs à prolonger leur découverte de Jean Moulin par la lecture du remarquable dossier que lui consacre Historia dans son numéro de novembre 2026.
Plus de trente pages, richement illustrées et réunissant plusieurs historiens reconnus, proposent de retrouver, derrière le héros de la Résistance et la figure tutélaire du Panthéon, un homme profondément républicain, artiste, humaniste et engagé. Une invitation à distinguer la vérité de l’histoire, les nécessités du cinéma et les constructions de la mémoire collective.

Il existe des figures historiques dont la célébrité finit presque par effacer le visage véritable. Jean Moulin appartient à cette catégorie singulière d’hommes que la Nation a élevés au rang de symbole, au point que leur existence personnelle semble désormais inséparable du destin collectif qu’ils ont incarné. Son chapeau, son écharpe, son regard grave, cette photographie devenue l’une des images les plus reconnaissables de la Résistance française composent une iconographie familière. Pourtant, combien connaissent réellement l’homme qui se dissimule derrière cette représentation ?
C’est précisément à cette interrogation que répond le dossier « Jean Moulin, résistant absolu », publié dans le numéro 954 d’Historia. Dès son ouverture, la revue annonce son ambition : dépasser le monument commémoratif pour retrouver un homme dont la destinée ne saurait se résumer aux dernières semaines de son existence, aussi héroïques et tragiques furent-elles. Sous les plumes de Bénédicte Vergez-Chaignon, Jean-Yves Le Naour, Sébastien Albertelli, Laurent Douzou, Thomas Fontaine ou encore Frédérique Neau-Dufour, se dessine un portrait remarquablement nuancé, attentif autant aux convictions qu’aux contradictions, aux engagements politiques qu’aux inclinations artistiques, aux fidélités personnelles qu’aux affrontements impitoyables de la clandestinité.
Un républicain avant d’être un héros

L’un des principaux mérites de ce dossier consiste à rappeler que Jean Moulin n’est pas devenu résistant par accident, sous le seul effet des circonstances tragiques de 1940. Son engagement plonge ses racines dans une histoire familiale, intellectuelle et politique qui fait de la République bien davantage qu’un régime institutionnel : une exigence morale.
Jean-Yves Le Naour restitue avec précision l’importance de cet héritage. Né en 1899 à Béziers, Jean Moulin grandit dans un milieu profondément attaché à la tradition républicaine et à la laïcité. Son père, Antoine-Émile Moulin, professeur d’histoire-géographie et conseiller général radical-socialiste, contribue à façonner cette conscience civique qui accompagnera durablement son fils. La liberté, l’égalité, la défense des institutions démocratiques et le refus de l’arbitraire ne constituent pas pour le jeune administrateur de simples références intellectuelles : elles déterminent progressivement sa manière d’habiter le monde et d’exercer ses responsabilités.

Devenu en 1925 le plus jeune sous-préfet de France, Jean Moulin poursuit une carrière administrative brillante, notamment auprès de Pierre Cot, ministre de l’Air. Son opposition au nazisme, sa sensibilité aux menaces fascistes et son soutien à la République espagnole témoignent d’une lucidité politique antérieure à la défaite française. Le dossier éclaire particulièrement cette période où se forge une fidélité à la République qui ne se négociera jamais avec l’occupant.

Cette continuité donne toute sa portée à l’épisode de juin 1940. Préfet d’Eure-et-Loir, Jean Moulin refuse de signer un document mensonger accusant des soldats coloniaux français d’atrocités contre des civils. Brutalisé, torturé, poussé jusqu’à tenter de se donner la mort plutôt que de céder, il accomplit là son premier grand acte de résistance. Celui-ci précède les réseaux clandestins, les pseudonymes et les missions londoniennes. Il est d’abord le refus d’un homme de prêter son autorité au mensonge.

Romanin, ou la liberté secrète de l’artiste
Le dossier réserve une place essentielle à un aspect parfois négligé de cette personnalité : Jean Moulin fut également un homme de culture, dessinateur, amateur d’art et collectionneur averti. Sous le pseudonyme de Romanin, il publie dès l’adolescence des dessins humoristiques, développe un regard satirique sur la société et entretient une passion durable pour la création artistique.
Les reproductions proposées par Historia donnent à cette dimension une présence particulièrement heureuse. Elles révèlent un univers sensible, parfois ironique, parfois sombre, où se rencontrent la caricature, l’observation sociale et une imagination nourrie par la fréquentation des artistes. Son illustration de Armor, de Tristan Corbière, témoigne notamment d’une veine plus tourmentée, éloignée de la seule légèreté du dessin de presse.

Il serait pourtant réducteur de considérer cette activité artistique comme un divertissement sans rapport avec son engagement politique. Chez Jean Moulin, l’artiste et le résistant participent d’une même liberté intérieure. Le regard capable de saisir les contradictions de son époque, de se moquer des puissants et de préserver un espace personnel de création appartient au même homme qui refusera, dans des circonstances infiniment plus dangereuses, de soumettre sa conscience à l’autorité oppressive.
La galerie d’art qu’il ouvre à Nice en 1943 constitue à cet égard un épisode saisissant. Derrière cette activité culturelle se dissimule une couverture destinée à faciliter ses déplacements clandestins. Le lecteur découvre alors comment l’art, loin de disparaître devant la guerre, devient également un instrument de protection et de résistance.
Rassembler sans effacer les différences
Avec Laurent Douzou, le dossier aborde l’œuvre politique majeure de Jean Moulin : l’unification de la Résistance intérieure. Cette entreprise, trop souvent résumée à quelques dates glorieuses, apparaît ici dans toute sa difficulté.

Envoyé par le général de Gaulle, Jean Moulin doit convaincre des responsables issus de traditions politiques et de mouvements différents d’accepter une coordination commune. Les hommes qu’il rencontre sont courageux, souvent admirables, mais aussi jaloux de leur indépendance, attachés à leurs organisations et parfois profondément méfiants les uns envers les autres.
Les tensions avec Henri Frenay, Emmanuel d’Astier de La Vigerie ou Pierre Brossolette rappellent que la Résistance ne fut jamais une communauté spontanément unanime. Les désaccords portaient sur la stratégie militaire, le financement, la légitimité politique et la place des mouvements dans la France à reconstruire. Le mérite de Moulin fut précisément de comprendre qu’au-delà de ces divergences, une cause supérieure exigeait des efforts de rapprochement.

La réunion constitutive du Conseil national de la Résistance, le 27 mai 1943, marque l’aboutissement de cette longue entreprise. Huit mouvements de Résistance, six partis politiques et deux syndicats y sont représentés. Cette réunion ne supprime ni les oppositions ni les ambitions particulières, mais elle donne une expression politique à la volonté d’unité.
Pour le lecteur sensible à la tradition maçonnique, sans qu’il soit question d’attribuer à Jean Moulin une appartenance que ce dossier n’établit pas, cette démarche possède une résonance particulière. Faire travailler ensemble des hommes différents, rechercher un principe d’union sans nier les convictions individuelles, préférer l’œuvre commune aux rivalités personnelles : autant d’exigences qui rappellent combien la fraternité, lorsqu’elle devient une pratique et non un simple mot, suppose volonté, patience et dépassement de soi.
Caluire, les ombres d’une tragédie

Les pages consacrées au 21 juin 1943 figurent parmi les plus fortes du dossier. Thomas Fontaine revient sur l’arrestation de Jean Moulin à Caluire, dans la maison du docteur Dugoujon, et sur les circonstances complexes de cette opération menée par les services allemands.
L’historien rappelle combien cet événement a suscité interrogations, accusations et interprétations contradictoires. Le rôle de René Hardy, les soupçons de trahison, les rivalités entre services policiers allemands et les failles de la clandestinité constituent autant d’éléments qu’il faut examiner avec prudence.
L’intérêt de cette approche réside dans le refus des explications trop commodes. La tragédie de Caluire ne peut être comprise en réduisant toute l’histoire à une unique trahison supposée. La surveillance méthodique des réseaux, les arrestations successives, les renseignements recueillis sous la contrainte et l’efficacité croissante de la répression allemande doivent également entrer dans l’analyse.
La suite est terrible. Emprisonné à Montluc, interrogé et torturé, Jean Moulin devient l’un des prisonniers les plus importants des services allemands. Son transfert vers Paris, puis son acheminement vers l’Allemagne, s’accompagnent d’incertitudes qui n’ont pas toutes été levées. Le dossier rappelle qu’il meurt pendant son transport, le 8 juillet 1943, des suites des sévices subis.

Dans ces pages, l’histoire retrouve sa gravité propre. La souffrance n’est pas magnifiée pour fabriquer un héros ; elle est replacée dans la réalité brutale de la persécution nazie. Cette distinction mérite d’être soulignée, car la dignité du supplicié commande précisément de ne pas transformer son calvaire en spectacle.
Les femmes, les fidélités et la part intime
Un autre apport particulièrement appréciable du dossier réside dans les pages que Frédérique Neau-Dufour consacre aux femmes de la vie de Jean Moulin. Sa mère Blanche, sa sœur Laure, son épouse Marguerite Cerruti, ses amies, ses compagnes et celles qui participèrent directement à ses activités clandestines ne sont plus de simples silhouettes reléguées à l’arrière-plan d’une existence héroïque.
Elles composent un monde affectif, intellectuel et parfois opérationnel, sans lequel son parcours serait incomplet. Laure Moulin occupe évidemment une place singulière dans cette histoire, tant par les liens qui l’unissent à son frère que par le travail de mémoire auquel elle contribuera après sa disparition.

La présence d’Antoinette Sasse, artiste elle-même et proche du milieu de la Résistance, rappelle également que les solidarités personnelles furent souvent inséparables de l’engagement politique. Ces femmes apportèrent assistance, protection, soutien et parfois couverture aux missions clandestines.
En leur rendant leur juste place, Historia accomplit un travail salutaire : restituer Jean Moulin à une existence humaine faite de rencontres, de sentiments, de contradictions et d’attachements. Le héros cesse alors d’être une statue solitaire pour redevenir un homme inscrit dans une communauté de destins.
De Jean Moulin au Panthéon : la naissance d’une mémoire
L’une des contributions les plus stimulantes de ce numéro est consacrée à la construction de la mémoire nationale autour de Jean Moulin. Bénédicte Vergez-Chaignon revient sur cette transformation progressive qui culmine avec son entrée au Panthéon, le 19 décembre 1964.

Ce jour-là, André Malraux prononce l’un des discours les plus célèbres de la Ve République. Par sa puissance littéraire, la cérémonie fait de Jean Moulin bien davantage qu’un acteur majeur de la lutte clandestine : il devient l’incarnation symbolique de la Résistance et, à travers elle, d’une certaine idée de la France.
L’expression employée par Historia, « L’invention d’un saint républicain », mérite une attention particulière. Elle ne signifie nullement que l’héroïsme de Moulin aurait été inventé, mais rappelle que toute mémoire collective organise, sélectionne et interprète les événements pour leur donner une signification durable.
La République possède elle aussi ses figures exemplaires, ses lieux de mémoire, ses cérémonies et ses récits fondateurs. Le Panthéon constitue l’un des espaces majeurs de cette transmission civique où la reconnaissance des morts devient un enseignement adressé aux vivants.

Il faut cependant distinguer la légitime admiration d’un homme et la sacralisation de son image. C’est tout le mérite du travail historique que de maintenir cette distance critique, indispensable pour honorer véritablement celui dont on prétend transmettre l’exemple.
Le dossier examine également les tentatives de récupération politique et les accusations formulées après la guerre contre Jean Moulin, notamment celles qui prétendaient établir une fidélité communiste clandestine. Ces controverses, replacées dans leur contexte, révèlent combien une figure devenue emblématique peut servir des combats idéologiques qui dépassent sa propre existence.
Et le cinéma dans tout cela ?
C’est ici que la lecture du dossier prend une résonance particulièrement actuelle. Dans sa dernière contribution, intitulée « L’homme derrière le résistant », Stéphanie Gatignol examine le film Moulin, réalisé par László Nemes sur un scénario d’Olivier Demangel, avec Gilles Lellouche dans le rôle principal.

Le cinéaste choisit de s’intéresser moins à la totalité d’une carrière qu’à l’expérience intérieure d’un homme confronté à la violence, à la peur et à la possibilité de céder. La narration se concentre notamment sur les journées qui suivent l’arrestation de Caluire et sur la confrontation avec l’appareil répressif nazi.
Cette approche possède une force dramatique évidente, mais elle soulève une question essentielle : jusqu’où le cinéma peut-il aller lorsqu’il cherche à représenter les derniers jours d’un homme dont la souffrance demeure, pour une large part, inaccessible au témoignage direct ?
L’article d’Historia apporte ici une distinction nécessaire. Certaines situations et certains personnages relèvent d’une reconstitution fictionnelle, notamment le dispositif dramatique faisant intervenir un autre prisonnier dont l’identité demeure inconnue. Les intentions et les états intérieurs attribués à Jean Moulin ne peuvent pas davantage être considérés comme des faits historiquement démontrés.
Ces libertés ne retirent pas automatiquement au film sa valeur artistique. Elles imposent simplement de ne pas confondre la vraisemblance cinématographique avec la certitude documentaire. Le travail du réalisateur consiste à rendre perceptible une expérience humaine ; celui de l’historien à établir ce que les sources permettent effectivement de connaître.
Cette différence de méthode n’interdit nullement la rencontre entre l’histoire et le cinéma. Elle en constitue même l’une des conditions les plus fécondes, à la seule condition que le spectateur conserve la liberté de distinguer la représentation de l’événement lui-même.

La conscience comme ultime résistance
Au terme de cette lecture, une impression domine : le véritable intérêt de ce dossier réside moins dans l’accumulation de connaissances, pourtant considérable, que dans la restitution d’une cohérence morale.
Le jeune républicain, l’administrateur soucieux du service public, le dessinateur amoureux de liberté, le diplomate clandestin capable de rassembler des volontés opposées et le prisonnier confronté à la barbarie ne sont pas des personnages successifs. Ils constituent les différentes expressions d’une même personnalité, dont les choix prennent progressivement une dimension tragique.
Une lecture symbolique et initiatique peut y reconnaître, avec la prudence nécessaire, le cheminement d’une conscience confrontée aux épreuves de son temps. La fidélité aux principes, le courage devant l’adversité et la volonté de préserver la dignité humaine ne prennent véritablement leur sens que lorsqu’ils rencontrent la résistance du réel. Les valeurs ne valent pas seulement par leur proclamation, mais par les actes qu’elles commandent.

En cela, Jean Moulin demeure un exemple exceptionnel. Non parce qu’il aurait été un être sans doutes ni fragilités, mais précisément parce que son humanité ne l’a pas empêché d’assumer jusqu’au bout les conséquences de ses convictions.
Ce numéro d’Historia réussit ainsi une entreprise délicate : admirer sans idolâtrer, comprendre sans simplifier, transmettre sans falsifier. Sa richesse documentaire, la diversité des regards historiques et la qualité de son iconographie en font un complément particulièrement précieux à la découverte cinématographique de Jean Moulin.

Là où le film nous conduit au plus près de l’angoisse d’un homme confronté à ses bourreaux, la revue redonne à cette tragédie toute sa profondeur politique, culturelle et humaine. L’un explore, par les moyens du cinéma, la dimension sensible du sacrifice ; l’autre restitue les circonstances et les engagements qui lui donnent son sens.

La véritable grandeur de Jean Moulin ne tient peut-être pas à ce que la postérité a fait de lui, mais à ce qu’il refusa de laisser détruire en lui : sa conscience, sa fidélité à la République et sa liberté intérieure.
« Moulin » : après le film, aller plus loin avec Le 1
Pour encore mieux comprendre ce que son combat a réellement changé, le nouveau numéro du Le 1, « Résister avec Jean Moulin », offre une prolongation idéale.
Le 1, l’hebdomadaire indépendant qui consacre chaque numéro à une seule grande question, éclairée par des historiens, écrivains, chercheurs et artistes, poursuit la séance par l’histoire, les idées et l’héritage du CNR.

Le numéro 615 du Le 1 élargit précisément ce que le film ne peut montrer : l’arrière-plan politique de l’action de Moulin. Dans le grand entretien avec l’historienne Claire Andrieu, il est rappelé que Jean Moulin incarne l’œuvre du Conseil national de la Résistance et « l’idée d’un moment d’unité ». Le CNR a permis de rassembler des courants politiques, syndicaux et religieux profondément divisés autour d’un même refus de l’occupation et de Vichy.
C’est là que le film et le dossier se répondent. Moulin montre un homme seul face à son tortionnaire ; Le 1 explique ce que cet homme a construit avant d’être arrêté : une Résistance unifiée, mais aussi un projet pour la France de demain. Le grand poster « Les Jours heureux » revient sur le programme adopté par le CNR le 15 mars 1944, qui annonce la Sécurité sociale, les nationalisations et la défense des libertés fondamentales.

Le numéro évite aussi l’image du héros sans faille. Dans « Un homme qui doute », László Nemes – également réalisateur du film – propose une lecture plus humaine de Moulin, traversé par l’incertitude. Cette approche rejoint la démarche du long-métrage : montrer que résister n’est pas l’absence de peur, mais le choix de ne pas céder malgré elle.
Les contributions de Guillaume Duval (« Leçons pour aujourd’hui ») et Robert Solé (« Résistez ! ») posent enfin la question qui dépasse le cinéma : que signifie résister dans une société traversée par la crise et la défiance ? Le numéro ne donne pas de réponse toute faite, mais il rappelle une leçon essentielle du CNR : l’unité n’est pas l’uniformité, et une refondation collective reste possible même dans le pire des moments.
Pour prolonger cette rencontre entre l’histoire, la mémoire et le septième art, nous vous invitons maintenant à découvrir la bande-annonce du film Moulin, de László Nemes. Disponible en kiosque, dans les Maisons de la Presse et au rayon presse des grandes surfaces.
MOULIN Bande Annonce (2026) Gilles Lellouche / Bandes Annonces : Allociné et FilmsActu
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