Fraternité : du sang, le sens

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De Caïn et Abel à Romulus et Rémus, la fraternité naît dans le sang. Gilbert Garibal remonte ce fil tragique, du fratricide fondateur aux fratries de hasard, jusqu’à la « fraternité construite » des loges, pour montrer qu’alliance et reliance relèvent avant tout du sacré.

Fraternité ! Dès la prononciation de ce mot, la racine latine de ses trois premières lettres, « fra », à savoir « entre », indique un choix. C’est l’un ou l’autre : réciprocité ou séparation. Et dès son ouverture, la Bible nous rapporte que l’histoire humaine commence très mal, avec le mot entier. La fraternité veut dire alors « fratricide » : Caïn tue Abel. De son côté, la mythologie grecque nous apprend ensuite qu’Étéocle trucide Polynice, tous deux fils d’Œdipe. Puis c’est au tour de l’Antiquité latine de nous préciser que Romulus massacre Rémus. Motif de ces tueries intrafamiliales fondatrices : la jalousie, moteur même du mécanisme haineux, puis criminel ! C’est ainsi : la rivalité, féroce et aveugle, ce sentiment à la fois de dépit envieux et de peur de l’autre, peut déshumaniser l’être humain !

La louve capitoline, Romulus et Rémus

Du fratricide aux génocides

En passant des fictions bibliques et antiques aux réalités historiques contemporaines, celles-ci nous rappellent les tueries successives d’armées dominantes privilégiant une funeste conception ethnique au principe de fraternité universelle, cher à Victor Hugo et à bien d’autres penseurs lucides avant et après lui. Les spécificités génétiques, politiques, confessionnelles et territoriales ont tout à la fois engendré, au XXe siècle, les génocides des Arméniens, des Juifs, des Tsiganes et des Tutsis, entre autres. Soit le massacre de l’Homme par l’Homme. Du Frère par le Frère, précisément. Comme si un uniforme et une arme « désidentifiaient » et déresponsabilisaient leur porteur, et lui donnaient, devenu assassin, le permis de tuer son semblable. Alors même que la Bible, puis la Déclaration des droits de l’homme – en l’occurrence oubliées –, proclament depuis des siècles le droit de vivre !

Notons au passage que les philosophes des Lumières se sont lourdement trompés sur les capacités évolutives du cerveau du citoyen en pensant que le progrès matériel favoriserait le progrès moral. De l’invention de l’électricité à celle de l’informatique, et aujourd’hui de l’intelligence dite artificielle, le sang fraternel n’a cessé et ne cesse de couler du fait des conflits. L’intelligence naturelle de l’Homo dit sapiens est dangereusement dépassée !

De la mort, la vie

Remarquons encore – psychanalyse aidant – que, selon le principe freudien du remplacement du père par le fils, ce sont les pères qui envoient leur progéniture à la guerre, et qu’en réalité ce sont des millions de fratries qui se haïssent en permanence sur la planète, pendant que Papa jardine et sympathise avec le voisin d’arrosoir, père lui aussi. Ce qui tendrait à prouver que toute fraternité s’appuie sur un fratricide davantage que sur un parricide, qu’il soit symbolique (le meurtre du père) ou malheureusement réel.

Maçons de notre état, nous sommes friands du passé – trivialement dit, mais sans critique, le fonds de commerce de la franc-maçonnerie ! Dès lors, si nous en croyons les critères de la mythologie, autre nom de ce passé, et son sens métaphorique, sachant que les humains, pères, fils et filles, sont tous et toutes frères et sœurs, cette folie assassine serait le socle nécessaire à l’apaisement, à l’harmonie après la tragédie. Dit autrement : du fratricide, la fraternité. Comme si toute rivalité primordiale, par la disparition de l’un des deux protagonistes, permettait l’épanouissement de la vie sociale. Comme si tout commencement nécessitait non seulement une mort, mais un meurtre systématique pour prospérer ! C’est le ressort même du mythe. Sachons-le, rappelons-nous-le : contrairement au roman ou à la légende, qui comportent le mot fin, le mythe est à fin ouverte. Ce qui permet, soit dit en passant, à la légende d’Hiram d’en poursuivre l’aventure. En devenant mythe d’Hiram, cette légende permet effectivement, par sa pérennité, l’existence des hauts grades maçonniques. Et au REAA d’acquérir trente degrés supplémentaires !

L’Agneau sur le mont Sion

Les religions primitives n’ont pas manqué d’interpréter ce fratricide comme un sacrifice à accomplir dans la pratique de leurs rites. Le mot « sacrifice » (du latin sacrificium, de sacer, « sacré », et facere, « faire ») signifiait pour les pratiquants offrir « ce qu’ils ont de plus cher », c’est-à-dire supprimer une vie pour offrir un mort à la divinité ! En l’occurrence un enfant ! Cette pratique horrible a été progressivement remplacée par le sacrifice d’un animal. D’où l’égorgement de l’« agneau pascal » dans plusieurs cultes, et en maçonnerie même… ce qui n’est pas du goût de tous les francs-maçons ! Et cette réticence peut se comprendre.

Fêter à Pâques une renaissance par une mort, fût-elle celle d’un animal (règne dont nous faisons partie), n’est-ce pas paradoxal en soi ? Tout respect gardé pour les religions concernées !

Une fratrie de hasard

Au vrai, qu’est-ce qu’un frère, qu’est-ce qu’une sœur ? Le dictionnaire nous répond : ce sont des êtres nés des mêmes parents, donc du même sang. Cette consanguinité, cet élixir de vie, si je puis dire, crée une parenté rapprochée sur le plan biologique, et un lien qui rapproche des frères et des sœurs aimants… ou sépare des frères et des sœurs sans besoin d’attachement. Les géniteurs ne produisent pas des clones. Même les jumeaux, les jumelles ne sont pas des copies intégrales ! Nous avons tous une carte d’identité, alors qu’elle devrait être une carte de différences.

La famille idéale est un arbre. Le tronc en est la verticalité, cette colonne vertébrale solide que représentent les parents ou leurs substituts ; les branches, la fratrie, cette horizontalité qui signifie sa progression assistée, en clair son accompagnement vers sa destinée. Au vrai, le fonctionnement de cette fratrie relève d’une véritable alchimie. Dans l’« athanor familial » bouillonnent les talents, les forces, les manques, les faiblesses de chacun et de chacune. Autant de qualités et de défauts qui, dans le meilleur des cas, se complètent et parviennent à trouver un équilibre, grâce à la bonne volonté et à l’intelligence affectueuse de chacun.

C’est bien de cette effervescence des « jeux de la vie », dans ledit fourneau, que surgit l’« or de la fraternité », ce soutien mutuel. Il est bel et bien le résultat d’une suite de combats pacifiques, faits d’accords et de ruptures, d’orages et d’embellies. Non, la fraternité, aux multiples facettes, n’est toutefois ni vertu ni amour (à chacun son ressenti), mais, pour moi, au final, respect absolu et, en quelque sorte, par les diverses particularités qui la composent (se disputer n’est pas se détester), une forme de « guerre désarmée »… que l’on décide de ne pas se faire ! La biologie n’a rien à voir dans les oxymores du type « agacements admiratifs ». La bonne volonté, si ! Il n’est pas obligatoire d’estimer quelqu’un ou, au contraire, de le jalouser selon sa date de sortie du même ventre maternel, ni selon les éventuelles préférences – les « chouchous » – qui peuvent s’établir ! Il s’agit surtout, notamment quand on est l’aîné de la fratrie, de préférer la bienveillance à la simple tolérance. D’aucuns parleront ici de générosité, car c’est sans doute l’ingrédient nécessaire du bien « vivre ensemble ». Pour le rendre possible. En famille et au-dehors.

De la fiction, la réalité maçonnique

En fait, si notre vie sociale personnelle dépend d’un cordon maternel coupé en son temps et de cette fratrie familiale qui, à l’inverse, forme un cordon relieur affectif, qu’en est-il en milieu maçonnique, au sein de notre « fraternité construite » ? Nous le savons, la franc-maçonnerie spéculative s’est adossée au Temple de Salomon, qui n’existe que dans la Bible, et à la mythologie que cette fiction a elle-même engendrée. Membres de cette confrérie, nous sommes donc à la fois les cousins, par le rêve, des bâtisseurs de cathédrales, et les frères lointains, par la réalité événementielle, de fondateurs à l’imaginaire tout à la fois humaniste et poétique.

Réunis au gré de nos parcours individuels, nous aurions pu ne jamais nous rencontrer. Frères de hasard, nous ne pouvons toutefois affirmer que nous sommes devenus sur-le-champ des « copains d’enfance ». Pour « faire famille », il convient d’abord de s’approcher, de se flairer, de se jauger, non pas en fonction de ce que nous faisons dans la vie, mais de ce que nous y sommes. Nous apprenons, au fil des tenues, à ne pas confondre l’Avoir et l’Être. Dans une existence, nous croisons des milliers de gens, mais nous en rencontrons très peu. En cela, la loge maçonnique bien vécue est un lieu de vraie rencontre. Toi et moi au pluriel. Cette loge permet la communication authentique, la mise en commun. En clair, la communion, sans connotation cultuelle. Bref – j’ose le jeu de mots –, la loge est ce cocon de soie qui fait le Frère de choix !

On reproche souvent à la franc-maçonnerie contemporaine d’être totalement tournée vers le passé dans sa pratique : des tenues scandées par les gestuelles du rite, à la lueur de bougies, même aujourd’hui électriques, avec la récitation de rituels qui seraient, au vrai, des recueils de morale. Or, de mon point de vue, il ne s’agit pas de laisser prendre le pouvoir aux rites et aux rituels, qui feraient de nous des soumis mécanisés, robotisés, mais d’en lire et d’en analyser en filigrane les idées productives, toujours applicables au monde profane d’aujourd’hui. À ne pas confondre avec des opinions culpabilisatrices. L’opinion est à l’écume de surface ce que l’idée est à la profondeur de la mer.

Alors, au fil des gestes et des mots rituels, nous sommes renvoyés à l’histoire de France : avec l’élévation des pierres en monuments est né le corporatisme, précurseur du syndicalisme. La fraternité sur les fragiles et dangereux échafaudages voulait dire l’appartenance à une famille. Et ce mot « frère », emprunté aux moines, signifiait tout à la fois l’identité, la sécurité et la solidarité. Que d’estropiés, que de morts, que de drames, ainsi gravés à jamais dans la pierre, rappellent en silence les tours des fières cathédrales lancées vers le ciel ! Pour qui souhaite aller un peu plus loin que le cérémonial de l’Art royal.

Fraternité, fraterniser

Jean Théophile Désaguliers

Quand le petit protestant Jean Théophile Désaguliers, chassé par la révocation de l’édit de Nantes, est arrivé à Londres à la fin du XVIIe siècle, caché dans un tonneau à bord d’un bateau de commerce parti de La Rochelle, il ne savait pas qu’il deviendrait l’assistant du savant Isaac Newton. Le père de l’« attraction universelle » et de la « théorie de la lumière » n’a-t-il pas ainsi soufflé à son assistant les deux mots-clés de notre association, à savoir précisément : Fraternité et Lumière ? Deux vocables qui ont pris tout leur sens altruiste lorsque Jean Théophile Désaguliers et James Anderson ont fondé la Grande Loge de Londres, le 24 juin 1717.

Dans les tranchées

Du mot fraternité vient le verbe fraterniser. Attention, il peut prendre un sens négatif. Pendant la guerre de 1914-1918, des soldats français ont été fusillés pour avoir « fraternisé », c’est-à-dire joué aux cartes avec des soldats allemands dans les tranchées, entre deux salves d’obus. Je n’oublie pas non plus, pour en avoir été témoin, les malheureuses femmes tondues à la Libération pour cause de fraternisation avec l’occupant. J’avais douze ans, et ces faux résistants, justiciers de la dernière heure, m’ont fait pleurer de honte. Qui l’eût cru : même en maçonnerie, plus tard, la fraternité m’a réservé des surprises. Les discordes entre les puissances maçonniques selon leurs philosophies, les interdictions de visite entre les loges obédientielles et les loges indépendantes, l’étanchéité entre les juridictions : autant d’empêchements qui instaurent un paradoxal « délit de fraternité », contradiction même de l’amour universel que chaque organisation prêche en clamant la devise républicaine ! Il est consternant que ces oppositions infondées perdurent. « La bêtise insiste toujours », écrit Albert Camus. Ce climat de compétition est-il justifié en Art royal ? Heureusement que, toutes institutions confondues, le bon sens convivial retrouve ses droits en salle humide commune !

L’accord à cœur

La chaîne d’union

Il est vrai que l’Homme est un être de désirs. Le recrutement maçonnique ouvre ainsi les portes du Temple à des personnes souvent en manque : qui d’un parent, d’un partenaire, d’une famille ; qui de reconnaissance, de gratifications, et aussi en demande de pouvoir. D’où la nécessité d’entretiens attentifs, sans indiscrétion bien entendu, même en dehors des traditionnelles enquêtes en milieu profane. Il n’est pas de meilleure oreille qu’un cœur ouvert. Constat : aujourd’hui, on communique de plus en plus, mais on se parle de moins en moins.

À l’intérieur des loges, où nous gardons toujours notre tablier d’apprenti, nous sommes à même d’apprendre, encore et toujours, non seulement à entendre mais à écouter, puis à nous exprimer. Cette pièce où nous sommes réunis est en soi une salle d’entraînement. Nos prises de parole sont des exercices de discipline, calmes comme il se doit, donc réfléchies, pesées, calibrées, si je puis dire, par le système « ralentisseur » de la triangulation. Pour mieux dialoguer ensuite au-dehors. L’échange en « accord à cœur », c’est cela aussi, la fraternité. Restons modestes, réalistes et souriants : huit milliards de « frères en humanité » nous attendent sur le parvis du Temple. Non pour refaire le monde. Pour communiquer. C’est-à-dire communier, cette autre façon de se trouver, hors de soi. Il n’est d’être qu’en relation.

Le pacte du sang

Je me souviens, pour conclure, d’un après-midi de vacances : une scène d’enfance quercynoise très forte. Avec mon meilleur copain du pays, un frère pour moi, nous nous sommes « inter-initiés » à notre façon, dans une gariotte de berger, isolés du monde – et de nos parents – au fond d’un bois. Influencés par un « illustré » de l’époque, nous avons décidé d’unir notre sang, à la manière des Indiens iroquois. Ce moment est si vivant en moi que j’en parle encore au présent. Avec nos couteaux Laguiole, nous nous entaillons le poignet d’un coup sec et le rapprochons à l’instant où le sang perle de nos deux coupures. Gamins de douze ans que nous sommes, nous voulons sceller à vie notre « fréritude » avant de suivre chacun notre chemin.

Un souvenir qui nous a marqués, puisqu’il revient toujours dans nos conversations, lors de nos rencontres, quatre-vingts ans après. Une relation demeurée intacte. Je comprends mieux encore, en me remémorant ce vécu, le sens profond de la fraternité : sincère, inconditionnelle, durable, qu’elle soit de sang ou de choix, elle est à la fois alliance et reliance.

Parce qu’elle est de l’ordre du sacré.

Gilbert Garibal

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Gilbert Garibal
Gilbert Garibal
Gilbert Garibal, docteur en philosophie, psychosociologue et ancien psychanalyste en milieu hospitalier, est spécialisé dans l'écriture d'ouvrages pratiques sur le développement personnel, les faits de société et la franc-maçonnerie ( parus, entre autres, chez Marabout, Hachette, De Vecchi, Dangles, Dervy, Grancher, Numérilivre, Cosmogone), Il a écrit une trentaine d’ouvrages dont une quinzaine sur la franc-maçonnerie. Ses deux livres maçonniques récents sont : Une traversée de l’Art Royal ( Numérilivre - 2022) et La Franc-maçonnerie, une école de vie à découvrir (Cosmogone-2023).

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