ven 23 février 2024 - 00:02

Du sang et des hommes

La pointe de la lame du Laguiole miroite au soleil. Guidée par ma main droite tremblante, elle est posée sur la chair, déjà enfoncée, à la base de ma main gauche ouverte. Assis à côté de moi sur un tronc d’arbre, mon petit camarade, l’air grave, fait le même geste avec la lame d’un Opinel, bien appuyée sur la face interne de son poignet. Au signal convenu, un clignement commun de paupières, nous tirons vivement le manche de nos couteaux, les dents serrées. Et soudain, le sang perle de nos deux coupures que nous rapprochons aussitôt, l’une sur l’autre, pour en mêler le précieux liquide vermeil. Il s’écoule, goutte à goutte, sur la feuille blanche de cahier posée dans l’herbe, comme témoignage de notre cérémonie secrète…

Je me souviens de ce moment très fort de mon enfance en Quercy, où avec ce copain local, nous avons pratiqué en fin de vacances, une initiation à notre manière dans une gariotte de berger, isolés du monde – et de nos parents – au fond d’un bois. En unifiant ainsi notre sang, à la manière des indiens vus dans un « illustré » – bande dessinée de l’époque – nous voulions sceller à vie notre complicité, pour ne pas dire notre fraternité, avant de partir vers nos destinées individuelles. Ce souvenir nous a marqués puisqu’il revient toujours dans nos conversations aujourd’hui, quand nous nous rencontrons, après des années accumulées d’une chaleureuse amitié demeurée intacte !

J’ignorais alors, et lui aussi sans doute, qu’une goutte de sang, cet élément vivant, contient plus de 250 millions de globules, des rouges et des blancs. Et que les globules rouges transportent entre autres, l’oxygène et le gaz carbonique. Comme j’ignorais que les globules blancs, tels des chevaliers du même nom, défendent mon organisme des agressions. Je ne savais pas non plus que les 4 à 6 litres de sang qui circulent en moi sont composés desdites cellules et de ce liquide complexe qu’est le plasma transportant pour sa part, entre autres, protéines et hormones, sels minéraux et oligo-éléments. Et, dans cette ignorance insouciante de mes dix ans, il ne pouvait même pas me venir à l’idée que l’ouverture pratiquée dans ma chair avec mon Laguiole se refermerait rapidement, grâce au travail de ces autres cellules nommées « plaquettes », assignées à la cicatrisation des plaies. 200 à 400 000 plaquettes par millilitre de sang qui sont toujours là dans mon circuit interne, je l’espère, pour s’agréger et coaguler en cas de besoin.

Bref, je n’imaginais pas que coulait en moi un fleuve continu aussi précieux et riche de substances actives mystérieuses, un fleuve à la fois nourrissant, nettoyant et protecteur qui me maintenait et me maintient toujours en vie, au rythme de mon muscle cardiaque. Pour en sentir les battements quand je venais de courir ou de pédaler, je savais que j’avais un cœur dans la poitrine bien sûr, mais qu’il soit une pompe centrale alimentant une petite et une grande circulation du sang, m’était tout à fait étranger.

Les artères, les veines, les veinules et autres capillaires courant sous ma peau, comme la savante tuyauterie d’une usine, n’étaient pas le souci premier du jeune enfant que j’étais et de son copain. Nous aurions été bien étonnés d’apprendre que la longueur totale des vaisseaux sanguins d’un adulte dépasse 100 000 kilomètres – soit plus de deux fois le tour de la terre ! – ou que la surface totale des parois artérielles pourrait s’étendre sur 1500 mètres carrés. Et quelle aurait été notre surprise si l’on nous avait dit qu’un cœur humain bat aussi 100 000 fois quotidiennement !

Ce qui importait pour nous ce jour-là avant notre séparation et mon retour en région parisienne, ce n’était certainement pas le « comment ça marche » du circuit sanguin – et ses 15 000 litres de sang pompés par jour – mais surtout la solennité de cette communion, au vrai sens du terme. Avec l’irruption quasi-magique, voire sacrificielle, de ces quelques gouttes de sang sur nos poignets, devenues une tâche rouge sur le papier par terre : un document que nous avons authentifié ensuite par notre signature – un serment de fidélité écrit à la plume « Sergent-major », trempée dans l’encre noire.

Nous avons conservé longtemps chacun dans un livre et sans le savoir, à la manière des deux parties d’un signe de reconnaissance symbolique, une moitié de cette feuille maculée. Quand je la regardais, au fil des ans, elle me semblait porter l’empreinte, de plus en plus pâle, d’une rose séchée.

La vie, la mort

Je me suis rappelé de cet épisode marquant de ma jeunesse en découvrant dans la Kabbale, la métaphore du sang et de l’encre qui a résonné en moi, telle une étrange coïncidence. Comme la Bible, dont elle est une grille de lecture, la Kabbale est aussi une théosophie formée d’une succession de livres et de textes, dont on connaît certains auteurs. Et précisément, l’un d’eux, le sage Abraham Aboulafia, rapproche ces deux liquides, le sang et l’encre, pourtant apparemment éloignés.

Pour lui, le sang, c’est le ciel rougeoyant derrière Moïse sur le Mont-Sinaï, c’est celui du mouton qu’il sacrifie avant de rencontrer le Seigneur sur cette montagne, c’est encore le sang des milliers de guerriers qui se sont entretués pendant un millénaire, c’est enfin le sang du Christ mort, le cœur transpercé par une lance.

L’encre, de son côté, c’est le nuage noir sur le même Sinaï, au moment de la réception des tables de la Loi par Moïse ; l’encre, c’est aussi « le liquide qui raconte » avec les milliers de parchemins noircis par l’écriture de l’imposante Bible.

Autant d’images qui rappellent bien entendu que le sang, c’est la vie quand il est contenu dans un corps, et c’est la mort quand il est répandu, hors de ce corps. En revanche, l’encre, elle, répandue dans les signes tracés, c’est l’expression de la vie consignée par écrit, mais c’est aussi la mort quand l’encre reste contenue dans un flacon, puisque la page, sans signes inscrits, reste blanche et muette.

Le sang et l’encre : deux fluides complémentaires, en vérité !

J’ai compris après cette réflexion, combien m’était symboliquement précieuse cette demie page de cahier d’écolier, tâchée de rouge et de noir, improbable marque-page que par réflexe, je recherche à l’occasion, comme une part d’enfance, au vrai comme une parole perdue, dans les livres de ma bibliothèque

 Nous le savons, la couleur rouge est associée aux émotions dites « fortes ». Elle accélère le rythme cardiaque. Voir un camion de pompier ou toute voiture rouge peut produire cet effet. On l’associe également à la violence et à la colère : Ce n’est pas un hasard si cette couleur du sang, excitante, a généré l’expression « voir rouge ». Ne serait-elle pas en fait le miroir individuel de notre mer rouge intérieure, si je puis dire, qui bouillonne en nous. Une mer qui, grâce à son mouvement circulatoire induit par notre pompe cardiaque, elle-même actionnée par les contractions de son système nerveux intrinsèque, une mer dis-je, qui nous ouvre au monde terrestre et sensible du vivant. En nous permettant ainsi, d’y être physiquement et psychiquement présent, donc de ressentir, de penser et de faire ! Et, suprême cadeau de la nature, d’avoir conscience que nous sommes en train de penser que nous pensons et faisons !

Une métaphore malicieuse me permet de me penser moi-même en ce moment, en suspension comme notre globe terrestre, telle une planète liquide et solide, faite à la fois de cet océan pourpre souterrain et de ce tissu charpenté de reliefs visibles, que j’appelle mon corps. Chacun de nous n’est-il pas d’ailleurs un monde en soi, fait de chair et de sang ?! Peut-être parce qu’il n’est pas apparent en permanence, sauf pour les membres du corps de santé habitués par métier, la vue du sang provoque souvent une émotion plus ou moins forte, précisément. Qu’il s’agisse de la flaque luisante sur l’asphalte qui fait ralentir l’automobiliste, témoin choqué d’un accident mortel. Ou au contraire, que ce soient les traces « vermeil » sur le corps de son nouveau-né, offert aux bras de la jeune maman radieuse.

La mort, la vie, la vie, la mort, ainsi se donne à voir et à penser le liquide sanguin, dans une symbolique fondamentale toujours recommencée au fil de nos jours. Par la couleur même de son pigment, l’oxyde de fer, le sang connote aussi bien la vitalité que la violence, et l’amour que la mort, depuis l’aube de l’humanité. On sait aujourd’hui que les artistes des cavernes employaient cet oxyde de fer dans leurs peintures rupestres et peignaient même de rouge les corps des morts, avant de les enterrer, qui sait pour leur redonner à jamais, la couleur chaude du sang et de la vie.

 A n’en pas douter, c’est bien le sang de la vie qui saute aux yeux si je puis dire, en ouvrant un Larousse illustré au mot « drapeau ». La couleur rouge vif de deux cents d’entre eux éclabousse les deux doubles pages ! Pas étonnant, puisque 80% des emblèmes en sont empourprés. La lecture en sous-titre des noms des nations représentées peut aussi, il est vrai, évoquer pour certaines d’entre elles, le sang de la mort…

 Parce que la symbolique du sang comporte cette dualité de la vie et de la mort vraisemblablement depuis l’origine, elle en a imprégné le langage. Les locutions « avoir quelque chose dans le sang » et « avoir le sang chaud » n’ont effectivement pas le même sens que l’expression « être assoiffé de sang » !

 Ce prestigieux, voire mystérieux liquide qui circule en nous, en ce moment même, et anime chacun de nos corps, a imposé au cours de l’histoire une autre dualité. Dans le culte indo-européen du dieu Mithra qui a précédé le christianisme, du nord de l’Angleterre jusqu’en Iran, en Perse et même en Egypte, intervenait la notion de sang pur et impur. Absorbé ou reçu sur le corps lors de cérémonies en place publique, le sang du taureau, jugé intègre, était censé donner aux hommes la force vitale perpétuelle. En revanche, les femmes en période de menstruation, supposées momentanément porteuses de forces négatives, devaient se mettre à l’écart de la communauté.

Les dangers du symbole

« Perdre la pureté de son sang, suffit à perdre à jamais le bonheur intérieur et à terrasser l’homme ». Qui s’exprime ainsi ? Trois millénaires après le mithraïsme, c’est le sinistre Adolf Hitler, dans son livre Mein Kampf ! On ne peut traiter de la symbolique du sang sans malheureusement rappeler la monstruosité de ce personnage et de son équipe d’horribles malfaisants qui, au vingtième siècle, ont volontairement entretenu une confusion entre le sang, la mort et la terre, jusqu’à passer du sacrifice mythologique au sacrifice réel de millions d’êtres humains.

Dans sa mégalomanie, pour ne pas dire son délire, le Führer autoproclame la suprématie de la race germanique, dite la race aryenne. Et décide, au nom de l’idéologie national-socialiste, d’exterminer les Juifs, les Tziganes et les homosexuels. Les Juifs, particulièrement, représentent ce peuple sémite – un groupe ethnique donc impur à ses yeux – venu de Judée, après la destruction du Temple de Jérusalem, il y a quelque deux mille ans ! Et qui depuis, mêlé sournoisement aux grands Aryens blonds du Nord, souille en Europe, toujours selon lui, l’ethnie supérieure !

Cette folie obsessionnelle fait dire à Hitler que les Juifs sont responsables de la défaite allemande, lors de la première guerre mondiale de 1914-1918, et porteurs d’un projet néfaste, l’exploitation des nations. Ils doivent donc disparaître pour que soit régénéré le sang aryen! Le projet néfaste, c’est le sien, qu’il a mis à exécution, assisté par la police militarisée du parti nazi – les sinistres SS (Shutzstaffel) de fait une armée endoctrinée, parallèle à la Wehrmacht. Et sous l’emblème détourné du svastika hindou, symbole d’amour, devenu une croix gammée noire, telle une araignée stylisée, symbole de mort.

Il est instructif, pour les francs-maçons que nous sommes, de constater la dangerosité possible du symbole, quand, par falsification, il en est fait un complexe représentatif délirant aux propriétés sensibles, qui mélange en un seul tous les plans de référence. Le sang est alors interprété pêle-mêle en termes de race, de patrimoine héréditaire, d’information génétique et de sol germanique faussement sacralisé, pour ne pas dire déifié. Et selon cette croyance hitlérienne, sorte de concept fantasmatique, ce sang « blasonné » irrigue en l’occurrence le corps matériel et biologique d’une « mère-Allemagne » auto-dévorante : elle exige le sacrifice de ses fils et l’holocauste de tous ses ennemis !

Ainsi a pu se former une abominable trilogie du sang, de la mort et de la terre. Elle a donné lieu au sinistre slogan Blut und brod : le sang et le sol, qui a littéralement hypnotisé l’immense majorité d’un peuple. « Plus jamais ça ! » avons-nous entendu après la deuxième guerre mondiale : malheureusement, la folie des hommes n’est pas demeurée une exclusivité nazie et le phénomène mimétique sacrificiel ne cesse encore aujourd’hui de se déplacer sur le globe terrestre !

Après le constat, il s’agit de comprendre. Nous venons en loge pour élargir notre pensée : c’est-à-dire nous informer, nous enrichir par l’échange et repartir pour tenter de mieux interpréter la cité et pourquoi pas l’instruire et s’instruire, chacun avec ses moyens. Il n’est donc pas inutile de réfléchir un instant, à cette notion de sacrifice et de détournement de sens.

Depuis son origine, « l’homme-individu » vit son corps sur terre comme un sac de chair ambulant dans lequel il est enfermé et d’où dépasse sa tête. Une tête qui lui permet de voir, d’entendre, de respirer, de ressentir et penser le monde. Il ne peut toutefois pas voir l’intérieur de son corps, où il subodore la présence d’une machinerie particulière et la circulation de flux divers.

Avec son rêve éternel de voler, il entretient celui de la transparence de ses organes, des vœux non encore exaucés à ce jour, même si l’imagerie médicale, toujours plus performante fait d’immenses progrès ! Conscient de sa fragilité, du trépas à venir, et de la néantisation de son corps, la peur lui a fait inventer la guerre. Sous prétexte de conquête ou défense de territoires, et animé d’une volonté de puissance illusoire, il tente depuis des lustres de retarder sa propre mort en voulant par les armes, faire mourir l’autre avant lui !

Au vrai, la mort le fascine autant qu’elle l’effraie. A cette idée de mort s’est agrégée au fil du temps, celle d’une offrande à faire à ces forces supérieures de la nature qui le dépasse, à ce divin céleste redouté, histoire de s’en attirer les bonnes grâces ! L’homo sapiens lui a d’abord offert des fleurs, de l’épeautre, du blé. Autant de végétaux coupés avec des faucilles de silex en forme de croissant de lune, par imitation respectueuse des objets visibles du cosmos.

Puis après la découverte du feu et à l’âge de bronze, a surgi en lui – avec la confection des dagues et des épées – la curiosité à la fois morbide et utile d’ouvrir les cadavres. Et de les offrir aux dieux, vidés de leur sang, sur des autels de pierre. Qu’il s’agisse d’humains, adultes et enfants, intentionnellement tués. Qu’il s’agisse ensuite de troupeaux, à l’image biblique de Caïn offrant un agneau éventré au Seigneur. Ou à celle de Moïse précité, aspergeant les Hébreux au pied du Mont Sinaï, du sang de moutons sacrifiés, pour sceller l’alliance de son peuple avec Dieu. Qu’il s’agisse enfin, au temps de la Grèce antique, d’oiseaux occis et vidés par les pythonisses, censées lire l’avenir impérial dans leurs viscères !

Encore aujourd’hui, par convictions religieuses ou superstitions sectaires, cérémonies vaudous, chamaniques ou autres, un million de poulets ont chaque jour la tête tranchée, et le sang gicle en Afrique, en Asie ou en Amérique du sud. Et que dire des moutons ou des veaux qui, selon les fêtes religieuses calendaires, sont toujours exterminés et vidés de leur sang, dans le respect même des coutumes ancestrales.

Le franc-maçon peut ici s’interroger, précisément sur la tradition paradoxale de l’agneau pascal, symbole de pureté et d’innocence pour les trois grandes religions monothéistes, qui est pourtant sacrifié, égorgé lui aussi, pour devenir un symbole de vie et de résurrection, au nom du sacrifice d’Abraham. Conjurer la mort par la mort donne tout de même à penser !

L’unité corps-esprit

Puisque nous participons nous-mêmes, indirectement, à ce cérémonial intégré à nos rites, certes en le chargeant de nos représentations individuelles et en gardant raison, il est néanmoins intéressant, en toute humilité, de revisiter la symbolique du sang, à la lumière interprétative maçonnique.

Force est de constater que depuis des millénaires, pratiquement toutes les cultures ont attribué au sang des pouvoirs magiques, qu’ils soient bénéfiques ou maléfiques. Au XXIème siècle encore, beaucoup de familles sont persuadées que c’est le sang seul du beefsteak – de bœuf ou de cheval – qui donne l’énergie à leurs enfants. Comme on y est convaincu qu’une femme indisposée ne peut réussir à monter une mayonnaise ! Et les romans et films mettant en scène le vampire Dracula, procurent toujours des peurs délicieuses aux nombreux amateurs, sur le fragile frontière entre imaginaire et réel. Quant à l’intraitable créancier avide d’argent, à l’image de la sangsue, il est encore de nos jours, qualifié d’affreux « suceur de sang » !

Ainsi en va-t-il de l’aventure du corps humain et des fantasmes langagiers qui l’environnent. Plus l’homme s’étudie lui-même avec une pensée logique et progresse dans l’approche scientifique de ses mécanismes de fonctionnement, plus semble se solidifier parallèlement une pensée magique ouverte à toutes les croyances. Notre imaginaire semble suivre les progrès de la photographie numérique et possède une focale très grand angle !

Pourtant un verre de vin, même un très grand cru, même s’il est qualifié de sublime « sang de la vigne » ne remplacera jamais quand il le faut, une salutaire transfusion de sang ! L’effet placebo a tout de même des limites !

A l’évidence, l’esprit a incontestablement une influence sur la matière, mais on ne peut plus dire qu’il lui est supérieur, comme on le dit encore trop souvent, dans notre littérature même. En effet, le cerveau est le siège des processus cognitifs permettant l’élaboration de la pensée et il exerce une action constante sur nos organes. Cependant, en retour, les informations provenant du corps, influent sur le fonctionnement cérébral et donc, la production des idées. La connexion entre le cerveau et le système immunitaire ne s’établit pas uniquement par le réseau nerveux. Les globules blancs agissent eux-mêmes comme de véritables cellules nerveuses dans la circulation sanguine. Jusqu’à être qualifiés par les chercheurs contemporains, de « cerveau mobile » !

La santé a pu être définie comme « le silence des organes ». Un silence qui ne les empêche pas d’agir. La science médicale remarque très bien aujourd’hui l’influence bénéfique réciproque de la pensée et desdits organes lors des maladies, des plus bénignes jusqu’aux très graves, telles les atteintes leucémiques ou sidéennes. Il est donc puéril sinon vain, pour ne pas dire vaniteux, de vouloir encore opposer la chair et l’esprit. Ce dualisme n’est plus de mise et une définition beaucoup plus réaliste est donnée actuellement par ladite science, quand elle évoque « l’unité corps-esprit ».

 La tête et les jambes fonctionnent ensemble, les marathoniens le savent depuis Philippidès, le premier coureur du genre de la Grèce antique. Au risque de fâcher les intellectuels purs et durs, il nous faut donc abandonner le concept cartésien dépassé de la séparation du corps et de l’esprit. Il en est ainsi de toute tradition. Celle-ci est en soi un progrès qui a réussi. De la sorte, une autre tradition et un autre progrès suivront forcément, dans le cycle naturel mort/renaissance qui crée le mouvement du monde.

Si, tant dans ma vie profane que dans ma pratique maçonnique, je me vis comme un « tout », c’est-à-dire si j’accepte l’idée que mon psychisme agit sur mon corps et qu’en retour, l’état de mon corps – par le biais de mes systèmes nerveux, immunitaire et endocrinien – influence mes processus cognitifs et mes ressentis, alors ce n’est plus ma tête seule qui circule dans la cité et vient en loge ! Alors, ce corps entier retrouvé, cette unité corps-esprit me permet de vivre une maçonnerie bien plus complète, plus pleine.

Tant au niveau émotionnel que mémoriel. Tant sur le plan des apprentissages et du comportement. Alors, au degré d’apprenti, je comprends mieux la gravité du parjure et son châtiment fatal lorsque ma main glisse symboliquement sous ma gorge tel un poignard prêt à trancher pour que jaillisse le sang de mes jugulaires. Debout et à l’ordre, je sens mon cœur qui bat et partant, la rivière de la vie qui circule en moi.

De Dyonisos à Orphée

Les mythes et les rituels permettent d’organiser le chaos et ainsi, de revenir à l’ordonnancement des choses. Il me paraît important d’observer l’une des séquences rituéliques, à savoir le banquet maçonnique, quel qu’en soit le degré. Les nutriments solides et liquides pris en commun, et absorbés par chacun à la même heure, donc dans une unité de substance, de temps et de lieu, créent la réunion et le partage, c’est-à-dire que la métaphore alimentaire nous fait passer ici du désordre à l’ordre. Cette nourriture, en l’occurrence, le pain et le vin, absorbés ensemble, gomme les différences individuelles : nous devenons ce que nous mangeons, en l’espèce le Un et le Tout, le même Homme régénéré, autant dire neuf, dupliqué en autant de participants (es). Selon le rituel ancien, qualifié de « théophage » nous recevons ainsi, par le blé et le raisin transformés, la puissance des forces supérieures. !

Quel est ce rituel ancien ? On a coutume de « rapprocher » le banquet maçonnique de Pâques des phases de la Pâque chrétienne. Or si l’on se penche sur les origines du christianisme, il apparaît qu’il n’est pas forcément né dans la tête de Paul de Tarse sur le chemin de Damas, après la mort du Christ. Le christianisme primitif, en tant que secte acceptée au sein du judaïsme, se serait bel et bien inspiré en l’an 65 date de la rupture – avec peut-être une intention syncrétique – à la fois dudit judaïsme certes, et également du lointain mithraïsme précité, mais encore des doctrines structurales de l’orphisme, une religion initiatique de la Grèce ancienne, basée sur l’ascèse. Cette religion tire d’évidence son nom de la légende d’Orphée lequel, avec sa lyre, aurait réussi à charmer Cerbère, le chien gardien des enfers, pour tenter d’en sortir et ranimer Eurydice son épouse, morte piquée par un serpent. Autrement dit, c’est le combat éternel de la vie contre la mort.

 Les agapes régulières de la vie orphique, d’où était exclue la viande, consistaient à s’offrir mutuellement entre fidèles du culte, des galettes de blé et du vin, pour honorer le dieu de la vigne Dyonisos, et à distribuer une part de cette nourriture aux démunis de la Cité. Un second rituel consistait à regarder régulièrement le ciel puis la terre pour signifier leurs noces et invoquer la fécondation, donc la vie. L’absence de viande symbolisait l’évitement de l’effusion de sang, donc la paix et la concorde. Partager le pain et le vin, base de tout repas en commun, peut être traduit par métaphore en actes généreux dans la Cité. En mangeant le végétal par le pain interposé, en buvant symboliquement le sang de Dyonisos, par l’entremise du vin, nous absorbons ainsi symboliquement l’énergie vitale pour devenir en quelque sorte, et toutes proportions gardées, les pèlerins du monde. Et y transmettre la sagesse des mythes et des légendes, dont la transposition renvoie au bon comportement individuel.

 Mais on ne transmet ni la foi ni l’espérance d’un futur pacifique à des hommes et des femmes aux ventres vides. Il s’agit d’abord de rassasier les corps. La charité qui s’inscrit ici dans la démarche altruiste, (rappelant ici l’une des vertus théologales) ne consiste pas toutefois à renouveler uniquement la distribution de nourriture à dates fixes. Il s’agit aussi de transmettre symboliquement la semence et le plant, et matériellement le grain de blé et le pied de vigne, pour qu’à son tour, le démuni possède le « manger » et le « boire », et devenant ainsi un être libre, il éprouve le désir de partager, dans un souci d’égalité. Aussi bien le charnel que le spirituel. Remettre un homme debout, c’est s’élever soi-même. La main qui donne ne doit pas rester plus haute que celle qui reçoit.

 Aider autrui à vivre, c’est favoriser sa croyance en lui-même, c’est l’encourager à explorer et à exploiter ses ressources intérieures. Alors, il devient prêt à accueillir savoirs et connaissances. La tradition orphique voulait que ne soit donnée de nourriture et de boisson qu’aux vrais nécessiteux, pour éviter l’injustice et le gâchis. Cette image antique invite le franc-maçon, la franc-maçonne, à faire preuve de discernement. Il ne s’agit pas non plus qu’il donne jusqu’à se déposséder. On ne recharge pas une batterie avec la sienne à moitié vide !

 Lorsque, pendant la chaîne d’union terminale d’une tenue, nos bras croisés se chevauchent, au-delà des mots, il se crée un lien particulier, jusqu’à ne faire dans notre pensée qu’une seule personne. C’est ce lien entre le corps et l’esprit qui fait l’unité de l’être humain. Et c’est ce lien entre les Frères et les Sœurs qui, par une autre métaphore, fait « l’unité de l’humanité », joliment qualifiée « d’humanitude » par le généticien philosophe Albert Jacquard.

Quelle que soit notre couleur de peau, celle du sang est la même, c’est la couleur rouge de la vie. Comme des vases, nous sommes des communicants, Frères et Sœurs par nature. Les liens du sang sont précieux en tant qu’attaches familiales. Mais il n’y a pas d’autre plus beau lien volontaire et solidaire – une transfusion de sens si je puis dire ! – que celui de la tubulure qui me relie à l’autre quel qu’il soit, lorsque, par le biais d’une précieuse poche de vie, je lui fais don de mon sang ou qu’il m’offre le sien. Telle une part de lui, telle une part de moi. Parce que vivre mon corps et mon esprit, c’est aussi ouvrir mon cœur.

2 Commentaires

  1. Article intéressant mais qui pêche gravement dans sa traduction ou transcription des mots d’allemand
    SS= SCHUTZSTAFFEL et BLUT und BROD se traduit par SANG et PAIN et non pas SANG et SOL

  2. Rien ne pèche ( et non pêche) si gravement dans mon article !
    Vérification opérée : SS est bien l’abréviation de SCHUTZSTAFFEL ( Police militaire nazie) et seule l’expression BLUT und BROD ( effectivement à traduire par “SANG et PAIN” et non “SANG et SOL”) est une erreur typographique . Le mot SOL n’est pas à sa place du fait d’une phrase manquante, dont je vous prie de m’excuser .
    Ce qui est grave, très grave, ce sont les agissements épouvantables des nazis en cause et que je n’ai pas manqué de développer, d’autant que j’ai vécu cette sinistre époque!
    Bien fraternellement
    Gilbert Garibal

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Gilbert Garibal
Gilbert Garibal
Gilbert Garibal, docteur en philosophie, psychosociologue et ancien psychanalyste en milieu hospitalier, est spécialisé dans l'écriture d'ouvrages pratiques sur le développement personnel, les faits de société et la franc-maçonnerie ( parus, entre autres, chez Marabout, Hachette, De Vecchi, Dangles, Dervy, Grancher, Numérilivre, Cosmogone), Il a écrit une trentaine d’ouvrages dont une quinzaine sur la franc-maçonnerie. Ses deux livres maçonniques récents sont : Une traversée de l’Art Royal ( Numérilivre - 2022) et La Franc-maçonnerie, une école de vie à découvrir (Cosmogone-2023).

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