Sept doigts d’une même main – Dans la Paume du Monde c.4

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Quatrième chronique d’une série de seize sur la soustraction, tirée de « Dans la paume du monde » (Éditions L.O.L., 2026). Après la formule et sa mesure, les dettes : ce que je dois à ceux qui ont pensé la boucle avant moi, ce que je leur refuse, et l’objection que je me fais avant qu’on me la fasse.

« Ce qui reste quand le reste est tombé. Cellule de Purkinje, dessin de Santiago Ramón y Cajal. »

Wiener : la boucle ne décide pas du tri

Une généalogie qui n’énumère que des dettes est une révérence. Je parle de boucles, d’opérateurs, de rétroactions, et ces mots ne sont pas de moi. Norbert Wiener fonde la cybernétique en 1948 et traite d’un même mouvement l’organisme qui règle sa température et le mécanisme qui corrige sa trajectoire. Il y a là, pour la première fois, la boucle : une sortie qui redevient une entrée. Elle fait de l’erreur un organe et non un accident, elle explique pourquoi une machine privée de retour finit toujours par diverger, et tout ce que j’écris sur la reprise du cycle est déjà chez lui. Ce qui n’y est pas, c’est le tri.

La boucle corrige un écart ; elle ne décide pas de ce qui doit disparaître. Wiener pense l’ajustement de l’homme à la machine comme un problème de communication, avec le danger que l’homme finisse par n’être qu’un relais dans une chaîne dont la finalité lui échappe. C’est juste et c’est court. Un relais transmet. Un ouvrier retranche. Les hommes dont je parle ne sont dans aucune chaîne de commandement : ils sont libres, ils vont bien, personne ne leur a rien ordonné, et ils ont cessé de faire un geste.

Cellule de Purkinje, dessin de Santiago Ramón y Cajal

Simondon et Leroi-Gourhan : l’objet technique et l’extériorisation

Gilbert Simondon corrige Wiener sur un point qui m’importe : l’objet technique n’est pas un instrument neutre, il a un mode d’existence propre, et opposer la culture à la technique est une méconnaissance. Cela m’interdit les deux facilités symétriques, l’outil dont tout dépendrait de l’usage et la puissance étrangère qui s’imposerait du dehors. Mais Simondon maintient un fond préindividuel, une réserve de potentiels qui persiste sous les individuations successives. Là, je ne peux pas le suivre, et l’écart n’est pas une querelle d’école : il décide de ce qu’on peut espérer. Si un fond demeure, une civilisation qui aurait cédé son discernement pourrait le reprendre en puisant dans l’intact. S’il n’en demeure aucun, elle ne le peut pas. Elle ne peut que composer autre chose sur ce qui a survécu. Une vieille légende de chantier, que je démonterai dans trois semaines, le sait mieux que le philosophe : un mot se perd avec celui qui le portait, on convient d’un autre en sachant qu’il n’est pas l’ancien, et l’ouvrage continue.

André Leroi-Gourhan est l’ancêtre direct de tout ceci. L’hominisation, dit-il, procède par extériorisations successives : la station debout libère la main, la main libère la face, l’outil sort du corps, le geste sort de l’outil quand la machine reprend le mouvement de l’ouvrier, et la mémoire suit la même pente, du silex aux programmes. Chaque étage sort de l’homme une opération qui s’y trouvait logée. Il ne farde rien sur le prix, qu’il nomme d’un trait : la perte de l’activité manuelle et la réduction de l’aventure physique. C’était un homme qui savait ce que coûte une libération, et il l’écrivait en 1965 devant des machines qui ne savaient rien faire de ce que les nôtres font. Je prends son cadre en entier et j’y ajoute un terme, dont je soutiendrai qu’il rompt la série au lieu de la prolonger.

Biface acheuléen de Saint-Acheul, Muséum de Toulouse

« L’outil sort du corps, puis le geste sort de l’outil. Biface acheuléen, Saint-Acheul, Muséum de Toulouse. »

Stiegler et le point aveugle de l’extériorisation

Bernard Stiegler a nommé prolétarisation la perte d’un savoir-faire qui passe dans la machine. C’est juste et cela ne suffit pas : un prolétarisé a perdu un geste, il peut le réapprendre si on lui rend le temps, la matière et le maître. Ce que je décris est d’un autre ordre : non la perte d’un savoir-faire, mais la perte de la plasticité qui permettrait de l’acquérir. Le premier appauvrissement se répare par une école, du temps et un maître ; le second retire l’élève, et aucune école ne sait quoi faire d’un élève qui ne peut plus apprendre.

Leur point aveugle est commun. Tous pensent l’extériorisation comme un transfert de fonction : une opération se faisait ici, elle se fait là, et il reste à mesurer ce que la libération coûte. Aucun ne demande ce que devient un système qui cesse d’opérer lui-même la soustraction qui le constitue. Un homme qui cède le calcul garde la question et perd l’exécution ; s’il veut savoir ce qu’il a perdu, il lui suffit de reprendre un crayon. Un homme qui cède le tri ne peut pas faire ce test, parce que reprendre le crayon suppose de savoir ce qu’il faudrait trier, et que c’est précisément ce qui a été délégué. La première perte est vérifiable par son propriétaire, qui la mesure en reprenant le crayon ; la seconde ne l’est pas, parce que le crayon lui-même ne sait plus où se poser. Il suffirait, pour ruiner ce paragraphe, qu’on exhibe dans l’un de ces corpus un traitement explicite de la délégation du critère à un opérateur qui ne serait pas un sujet. Je ne l’y ai pas trouvé, et une revendication de nouveauté est le plus fragile des énoncés : une page trouvée ailleurs y suffit.

Sept domaines, une même forme de soustraction

Voici maintenant la même forme, reconnue dans des domaines qui ne se doivent rien. Le cortex surproduit et élague, et l’on devient soi en perdant. Le thymus produit des lymphocytes en masse et n’en laisse sortir presque aucun : 98 % meurent sur place, et la distinction dérange l’usage qu’on fait de cet exemple, car la plus grande part meurt par négligence, faute de reconnaître quoi que ce soit d’utilisable, tandis que la suppression des clones capables d’attaquer le soi ne représente qu’un quart des morts. On tue beaucoup plus pour inaptitude que pour dangerosité. L’inférence part d’un éventail d’hypothèses et retranche celles que les faits démentent ; comprendre est ce qui reste quand le faux est tombé. Le vivant tient sa frontière par exclusion continue. L’attention ne laisse passer qu’une part infime d’un champ immense, et Borges a écrit en 1942 le cas contraire comme une infirmité : Funes, tombé de cheval, se relève incapable d’oublier, et il lui faut une journée entière pour reconstituer la journée précédente. La mémoire sans perte n’est pas un idéal ; c’est une paralysie qui a la forme d’une richesse. L’institution s’adapte moins en légiférant qu’en laissant tomber : un formulaire cesse d’être exigé parce qu’un service a fermé, dix ans plus tard la règle est encore au recueil, parfaitement lisible et parfaitement morte, et la pratique s’est réorganisée autour du vide sans qu’aucun acte ait été posé. La doctrine militaire, enfin, n’est pas la somme des manœuvres possibles ; c’est ce qui subsiste quand on a écarté celles qu’un adversaire lucide punirait, et ce qui fait qu’une armée sait quoi faire à quatre heures du matin est l’immense quantité de ce qu’elle a cessé d’envisager.

Sept domaines, une forme. Le lecteur pressé y verra une confirmation, et je vais lui retirer ce plaisir. Une structure qu’on retrouve partout risque de ne rien dire de particulier nulle part. Si les deux opérateurs de ma formule sont assez élastiques pour s’ajuster après coup à n’importe quel processus, alors elle est vraie par construction, et une proposition vraie par construction est creuse. L’ampleur du relevé rend l’objection plus forte, non plus faible, et c’est pourquoi je l’expose moi-même. Voici sa forme précise, pour qu’on me l’oppose proprement : si je décide que tout changement d’état comporte un retrait, il me suffira toujours de nommer soustraction ce qui a cessé et recomposition ce qui a suivi ; aucune observation ne pourra plus me contredire, et j’aurai gagné en portée exactement ce que j’aurai perdu en contenu. Une thèse que rien ne peut démentir ne décrit rien.

Je ne nie pas la convergence. Je lui retire sa fonction. Ces sept registres montrent que la forme se laisse reconnaître ; ils ne montrent pas qu’elle soit vraie. Le singe avait bien atteint cinq colonnes et les avait bien marquées ; sa vérification était scrupuleuse et ne prouvait rien, parce qu’elle était incluse dans ce qu’elle prétendait mesurer. Sept registres qui se ressemblent sont sept doigts d’une même main tant qu’aucun ne peut trancher contre les autres.

Vésale, De humani corporis fabrica, 1543

« Sept registres, une main. Vésale, De humani corporis fabrica, 1543. »

Soustraction visible, recomposition élusive

Et dans chacun, la recomposition est le terme qui porte le plus et qui est le moins attesté. Soustraction visible, recomposition élusive : tout ce que j’ai à dire tient dans cet écart, et il faudra un huitième domaine, le seul où l’on puisse ôter une pièce et regarder ce qui change, pour le combler ; on y entrera dans sept semaines, et ce sera la machine.

Ceux qui veulent vérifier plutôt que me croire iront à Wiener, Cybernétique et société (1950) ; Simondon, Du mode d’existence des objets techniques (1958) ; Leroi-Gourhan, Le Geste et la Parole (1964-1965) ; Bateson, Vers une écologie de l’esprit, pour les niveaux d’apprentissage ; Stiegler, États de choc, pour la prolétarisation ; Hui, The Question Concerning Technology in China ; et Borges, « Funes ou la mémoire », dans Fictions.

Cette chronique ne peut être prolongée que d’une manière : en exhibant un domaine où le retrait est attesté et où le résidu, mesuré avant et après, s’est appauvri sans jamais se réagencer, tout en restant fonctionnel. Ce serait la falaise qui tient debout, et nous devrions alors modifier la formule. La semaine prochaine, on entre dans le réduit : sept lettres au mur, une flamme trop basse, et la machine la plus ancienne de nos ateliers, regardée comme un ingénieur regarde une machine.

Julien Cartier

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Julien Cartier
Julien Cartier
J. Cartier enseigne. Engagé pour l'enfance et l'inclusion, il s'est vu décerner, par arrêté, la médaille de l'enfance et des familles. Après un parcours pluridisciplinaire en sciences et en recherche fondamentale, il s'est tourné vers l'éducation : enseignant, formateur et concepteur pédagogique spécialisé dans les technologies éducatives. Il a fondé et préside un laboratoire d'idées consacré à l'intelligence artificielle en éducation, et accompagne les pédagogues vers un usage raisonné de ces outils. Il publie aux Éditions L.O.L., où il interroge modestement ce que notre époque lègue aux générations à venir et ce que les machines qui écrivent retirent à ceux qui les utilisent.

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