L’islam des Lumières existe-t-il, ou n’est-ce qu’un vœu laïque ?

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À Marseille, le 16 octobre, un collectif de loges du Grand Orient de France accueille Ghaleb Bencheikh pour une conférence consacrée à « L’Islam des Lumières ». Derrière ce titre séduisant se cache une question plus difficile : peut-on vraiment parler d’un islam rationnel, critique et compatible avec la liberté de conscience — ou s’agit-il d’un concept forgé de l’extérieur pour apaiser les tensions ?

La conférence se tiendra de 19 h 30 à 21 h 30 au temple maçonnique du 24, rue Armand Bédarride, dans le sixième arrondissement de Marseille. Elle est organisée par un collectif de loges de l’Orient de Marseille, avec la participation de Ghaleb Bencheikh, médecin et figure du dialogue interreligieux en France.

Une expression née du débat français

Malek Chebel

L’expression « islam des Lumières » ne vient pas d’abord du monde musulman. Elle a été popularisée en France par l’anthropologue algérien Malek Chebel, au milieu des années 2000, avant d’être reprise dans le débat politique, notamment par Emmanuel Macron en 2020. Elle désigne un islam libéral et progressiste, jugé compatible avec les valeurs de la République : raison, liberté de conscience, égalité et rejet de la violence.

Le terme a donc une fonction claire : opposer un islam « éclairé » à un islam perçu comme obscurantiste. Mais cette opposition est aussi ce qui rend le concept fragile. Car il suppose qu’il existerait un islam authentique d’un côté, et une version réformée, presque occidentalisée, de l’autre. Or l’histoire de l’islam est bien plus complexe.

Une tradition musulmane de la raison

Avicenne

L’idée d’un islam fermé à la raison ne résiste pas longtemps à l’examen historique. Dès les premiers siècles, la civilisation musulmane a développé une pensée philosophique, scientifique et mystique d’une ampleur considérable. Avicenne, Averroès, Al-Farabi ou encore les grandes écoles de théologie ont posé des questions que l’Europe ne découvrira que plus tard : quelle est la place de la raison face à la révélation ? Le monde est-il gouverné par un ordre intelligible ? L’homme peut-il progresser par la connaissance ?

C’est précisément cette tradition que l’historien Olivier Hanne met en avant dans L’Islam des Lumières. Pour lui, il existe un humanisme musulman propre, qui ne copie pas les Lumières européennes mais propose une autre voie : une modernité fondée sur la raison, la critique de la violence et le respect d’autrui, sans rupture brutale entre le divin et l’intelligible.

Dans cette lecture, Avicenne incarne mieux que quiconque cet « islam des Lumières » avant la lettre : philosophe, médecin, théologien, il incarne une pensée où la foi n’exclut pas l’exigence rationnelle.

Un projet plus qu’un fait accompli

Averroès

Mais il ne faut pas confondre héritage et réalité contemporaine.

Si une tradition de pensée critique existe bel et bien dans l’islam, elle n’a jamais constitué un courant majoritaire, structuré ou institutionnalisé. Aujourd’hui, les voix qui revendiquent une lecture historique, contextualisée et pluraliste du Coran restent minoritaires, souvent contestées, parfois menacées.

C’est pourquoi certains chercheurs estiment que « l’islam des Lumières » relève davantage du vœu que du constat. Dans une analyse publiée par The Conversation, l’historien souligne la difficulté de ce chemin : la formule progresse dans le débat public, mais peine à trouver un ancrage solide dans l’histoire et dans les sociétés musulmanes elles-mêmes.

Al-Farabi

D’autres critiques vont plus loin : ils voient dans cette expression une injonction extérieure, une manière de demander aux musulmans de se réformer pour devenir « compatibles » avec un modèle républicain défini ailleurs. La notion charrierait ainsi l’idée implicite qu’un islam ne serait acceptable que s’il s’occidentalise.

Ce que la franc-maçonnerie y cherche

Pour les loges marseillaises à l’origine de cette conférence, l’enjeu dépasse largement le débat théologique. Il s’agit de faire du temple un lieu de débat public, de confronter les idées plutôt que de les fuir, et de refuser la tentation de l’entre-soi.

Ghaleb Bencheikh

Ce choix n’est pas neutre. En invitant Ghaleb Bencheikh à parler d’un islam des Lumières, les organisateurs prennent position : ils affirment qu’un dialogue est possible, que la raison peut s’exprimer au sein même de la tradition musulmane, et que la franc-maçonnerie a un rôle à jouer dans cet espace de médiation.

C’est aussi une manière de répondre aux critiques récurrentes adressées à l’institution maçonnique : loin de l’image du secret et du huis clos, certaines loges choisissent l’ouverture, le débat contradictoire et la rencontre avec des intellectuels issus d’horizons divers.

Une question ouverte

L’islam des Lumières existe-t-il ? La réponse honnête est sans doute : oui, mais pas encore comme une réalité dominante. Il existe une tradition philosophique et spirituelle profonde dans l’islam, capable de nourrir une modernité critique. Il existe aussi des musulmans, en France et ailleurs, qui revendiquent cette lecture. Mais le chemin reste semé d’obstacles, tant à l’intérieur du monde musulman que dans le regard que la société française porte sur lui.

La conférence de Marseille, le 16 octobre, ne tranchera pas ce débat. Mais elle aura le mérite de le poser clairement, dans un lieu symbolique : un temple maçonnique, au cœur d’une ville plurielle. Et c’est peut-être là, dans cet espace de confrontation des idées, que la question prend tout son sens.

La Grande Mosquée de Marseille, en projet depuis un siècle…

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Charles-Albert Delatour
Charles-Albert Delatour
Ancien consultant dans le domaine de la santé, Charles-Albert Delatour, reconnu pour sa bienveillance et son dévouement envers les autres, exerce aujourd’hui en tant que cadre de santé au sein d'un grand hôpital régional. Passionné par l'histoire des organisations secrètes, il est juriste de formation et titulaire d’un Master en droit de l'Université de Bordeaux. Il a été initié dans une grande obédience il y a plus de trente ans et maçonne aujourd'hui au Rite Français philosophique, dernier Rite Français né au Grand Orient de France.

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