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C’est une formule rituelle qui est aujourd’hui utilisée pour accompagner le décès de tous les francs-maçons. Comme souvent c’est devenu une habitude dont on ne connaît plus le sens. C’est une formule qui nous tend des pièges : pourquoi gémir ? Du décès lui-même ? ou pour une autre raison ? Qu’espérons-nous ? C’est pour « rectifier » des fausses « bonnes réponses » que je vous propose cette réflexion.
Une première explication : la Révolution française

cette phrase aurait été prononcée en 1789 par Honoré-Gabriel Riqueti, comte de Mirabeau (1749-1791), dans le contexte dramatique des premières tensions révolutionnaires, alors que la France traversait :
- une crise financière majeure,
- une crise institutionnelle (États généraux),
- une montée des violences,
- une profonde incertitude sur l’avenir politique.
La formule complète rapportée par plusieurs sources est : « Gémissons, gémissons, gémissons ; mais espérons ! »
Elle exprime une posture double :
- Reconnaître la gravité de la situation (les souffrances, les désordres, les excès)
- Refuser le désespoir et maintenir une espérance politique et morale.
Mirabeau était connu pour son éloquence puissante et sa capacité à dramatiser les débats tout en appelant à la lucidité.
Le sens philosophique :
- – faire preuve de lucidité face aux maux,
- – refuser l’angélisme,
- – refuser le nihilisme,
- – espérer.
Elle s’inscrit dans une tradition plus ancienne :
- stoïcienne : reconnaître la difficulté sans céder
- chrétienne : espérance au cœur de l’épreuve
- humaniste : confiance dans la perfectibilité
La formule a été reprise dans des discours politiques du XIXᵉ siècle, dans des textes humanistes et aussi dans des contextes maçonniques, où elle correspond bien à l’idée de travailler à l’amélioration de l’humanité malgré ses imperfections.
Une phrase qui s’inscrit dans un rite funéraire
Comme le souligne le sociologue Patrick Baudry, « il n’existe pas de société sans rituel funéraire. Son universalité est sans doute l’un de ses premiers traits caractéristiques. Aucune société ne se débarrasse du corps mort comme s’il n’avait, dès lors qu’il ne vit plus, aucune importance » (« La ritualité funéraire », Hermès 43, 2005).
Ce rapport à l’universel donne toute son importance au rite funéraire. Celui que nous pratiquons en loge est cependant édulcoré car il est très rare que ce soit un rite funéraire de 1ère intention pratiqué à la demande du défunt avec l’accord de la famille et de la loge. La plupart du temps, par discrétion, le rite funéraire maçonnique se limite à la chaîne d’union autour du cercueil, à la tenue funèbre en loge après les obsèques et à un hommage fraternel.

Le rituel funéraire maçonnique bien qu’il puisse dans certaines loges avoir des variantes est le plus souvent d’inspiration chrétienne. Les obédiences valident le rituel funéraire que doivent utiliser les loges mais cela n’empêche pas une possible adaptation. Sa fonction essentielle, comme pour tous les rites funéraires, est de consolider la cohésion de la loge et plus largement de la communauté maçonnique. Cette fonction sociale du rite funéraire se retrouve dans les différents stades de la procédure. Partout on retrouve ce que l’on appelle les invariants du rite funéraire. En franc-maçonnerie, il est rare que les loges respectent ces différents temps d’un rite funéraire. En somme, qu’il soit religieux, laïc, ancien ou contemporain, le rite funéraire accomplit toujours trois fonctions fondamentales :
- Séparer le défunt des vivants,
- Donner sens à la mort,
- Rétablir l’ordre social et émotionnel du groupe.
Le rituel funéraire maçonnique s’est mis en place progressivement par petites touches et de façon variables selon les pays et les rites. Dans la majorité des cas, il se réfère au dogme chrétien qui décrit le décès comme un passage vers un autre monde ! Ainsi utilise-t-on des expressions spécifiques en voici quelques éléments énoncés sans ordre particulier :
- La notion d’Orient éternel
- La formule GGG
- Crêpe noir sur le bras, sur les objets
- La Branche d’acacia
- Le début des travaux à minuit et la fin des travaux au début du jour
- L’Ouverture des travaux à minuit, la fermeture au point du jour
- A l’occasion du convent : on cite les défunts lors de la cérémonie du souvenir
- La Batterie de deuil
- Les coups de maillet feutrés : soit pour le 1er et le 3ème, soit pour les trois
- Le Tablier et le Baudrier retournés
- Tablier blanc et gants blancs dans ou sur le cercueil ou dans le caveau
- L’Eloge funèbre pendant les obsèques
- Hommage funèbre à distance des obsèques
- La Tenue funèbre
- La Chaîne d’union autour du cercueil
- La chaîne d’union brisée
- Le chaînon manquant
- La Nécessité d’être maître
- (cf. : « Aucun franc-maçon ne peut être enterré selon les formalités de l’Ordre, ni ne peut se joindre au cortège en de telles occasions, à moins d’avoir été élevé au troisième degré de la franc-maçonnerie. » – rituel anglais)
Normalement un rituel funéraire n’a pas de connotation affective, celle-ci est du domaine familial et privé. Cette retenue s’explique car la dimension affective suppose un lien particulier qui ne peut concerner tous les membres de la loge. En réalité, la connotation affective est toujours présente même s’il s’agit souvent d’un élément émotionnel passager.
La plupart des éléments de notre rituel funéraire ont des correspondances de pratiques universelles ; à titre d’exemples citons en trois:
- Le dépôt d’un tablier blanc ou da gants blancs dans la tombe, ou dans le cercueil : c’est une pratique très ancienne, bien avant les religions monothéistes, au temps de la préhistoire, il était d’usage de mettre des objets et symboles soit dans la tombe soit dans le cercueil pour accompagner le défunt dans sa dernière demeure ;on ajoutait un billet dans une poche pour le passeur. le tablier et les gants blancs sont symboles de la pureté qualité maçonnique.

- L’expression Gémissons, Gémissons, Gémissons, Espérons : Depuis la nuit des temps, les gémissements sont dévolus aux femmes, les pleureuses ; leurs gémissements sont une marque de la reconnaissance sociale portée au défunt ! Plus le défunt occupait une place dans le haut de la pyramide sociale plus les pleureuses étaient nombreuses se faisaient entendre. On pourrait s’étonner que cette fonction soit masculinisée en loge mais il faut se rappeler que les loges maçonniques d’autrefois étaient masculines. Pour conserver les gémissements il n’y avait pas le choix. Rappelons que l’expression est d’origine francophone et qu’elle n’est pas utilisée au rite émulation.
- Dans notre rituel, il est dit :
- Lorsque l’un des membres de la Loge ou l’un de ses proches parents est décédé, il est tiré une triple batterie de deuil. Il en est de même en mémoire de tout Franc-Maçon que la Loge veut honorer. Cette batterie est généralement portée à la fin de l’ordre du jour.
- A l’exception du Vénérable Maître et des deux Surveillants, et des visiteurs placés à l’Orient qui conservent leurs insignes qui doivent toujours rester visibles,
- tous les Frères et tous les Officiers, se mettent en tenue de deuil en retournant leurs tabliers, cordons ou sautoirs. Le Vénérable Maître et les deux Surveillants qui dirigent la Loge ainsi que les Dignitaires de l’Ordre à l’Orient conservent leurs insignes qui doivent toujours rester visibles.
- La batterie de deuil se tire en frappant les trois coups symboliques de la main droite sur la manche du bras gauche. Après chaque batterie :
- Gémissons !
- Gémissons ! Gémissons !
- Gémissons ! Gémissons ! Gémissons ! Espérons !
- Une triple batterie de deuil doit toujours être couverte par une triple batterie d’allégresse, soit en l’honneur des visiteurs en général, soit en celui des Frères qui ont été spécialement invités à la Tenue ou que l’on veut particulièrement honorer.

- Les fondateurs du Rite Ecossais Rectifié ont donné un sens à ce « Gémissons » : Nous ne gémissons pas du fait de la perte du frère défunt, nous gémissons du fait des péchés que ce frère a pu connaître et nous espérons qu’il en sera absout par le GADLU. Cf le code maçonnique …. On peut remarquer qu’il s’agit d’un exemple de la capacité d’un rite (en l’occurrence le RER) d’imposer aux autres rites francophones sa propre interprétation rituélique !
- Le retournement du tabler et du baudrier est une pratique récente du XIXème siècle n’est pas spécifiquement maçonnique. Il rentre dans le cadre du symbolisme du retournement et était pratiqué dans de nombreuses cultures. L’Inversion illustre le passage, de la vie → mort , de l’ordre → désordre , du connu → inconnu. A l’origine il s’agissait d’une pratique païenne.
Les rites funéraires ont, depuis toujours, une fonction sociale essentielle : ils transforment un événement individuel — la mort — en une expérience collective. D’un point de vue sociologique,notre pratique d’un rite funéraire a plusieurs intérêts. Le rite funéraire permet de

1. Maintenir la cohésion sociale
- La mort perturbe l’ordre et la continuité du groupe. Le rite funéraire sert à rétablir l’équilibre : il rassemble, réaffirme les liens entre les vivants et offre un cadre collectif pour gérer l’émotion et l’incertitude.
- Comme l’écrivait Émile Durkheim, c’est un acte social avant tout : il permet à la communauté de se ressouder face à la disparition d’un de ses membres.
2. Donner un sens à la mort
- Le rite transforme la mort — événement biologique et absurde en soi — en un événement socialement intelligible. Par les symboles, les gestes, les prières ou les discours, la communauté attribue une signification à la perte (passage, renaissance, retour aux ancêtres, entrée dans un au-delà…).
3. Accompagner les vivants dans le deuil
- Le rite offre un cadre émotionnel et temporel à la douleur : il fixe des règles pour pleurer, se recueillir, puis reprendre le cours de la vie.
4. Transmettre la mémoire et le lien intergénérationnel
- Le rite funéraire inscrit la mort dans une chaîne de transmission. Il rappelle aux vivants qu’ils appartiennent à une histoire commune, ce qui renforce la mémoire collective et la cohésion intergénérationnelle.
- Les ancêtres deviennent des repères identitaires, garants des valeurs du groupe.
Avec l’évolution des mœurs et le recul de la pratique religieuse, que cela soit en Franc-maçonnerie ou ailleurs, c’est une banalité de constater que la pratique de rituels funéraires a tendance à être abandonnée. Moins de pratiquants et une pratique sans vraiment y croire. On conserve un rituel avec une gestuelle mais cela parait bien fade. La chanson de Jacques Brel témoigne bien que cette mort peut susciter d’autres préoccupations :
L’étude du rite funéraire a aussi un autre intérêt. Elle nous permet de comprendre qu’il y a un cousinage entre le rite funéraire et le rite initiatique. Dans les deux cas, il s’agit de rite de passage. Dans les deux cas, il s’agit de rituel à visée socialisante. Dans les deux cas nous sommes dans la compassion d’un premier vécu. Sur le plan rituélique, tout se passe conne si l’initié était préparé à attendre la mort ! Les tenues peuvent être vécues comme un temps de méditation consacrée au passage futur dans cet orient éternel indéfini ! Combien d’entre nous indiquent dans leurs dernières volontés des désirs concernant la tenue funèbre dont ils feront l’objet ?
Ne serait-il pas temps d’essayer de comprendre et de modifier certains passages de façon à redonner un sens à cette fonction symbolique essentielle pour la cohésion du groupe ?
