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Relation ambivalente entre le trône et l’équerre
L’histoire de la franc-maçonnerie en Russie se déploie comme un roman à rebondissements, ponctué d’interdictions, de tolérances éphémères et de secrets impériaux. Entre 1731 et 1917, la relation entre les tsars de la dynastie Romanov et les loges maçonniques oscille entre fascination, méfiance et répression. Ce chronogramme retrace les moments clés de cette histoire mouvementée, où certains empereurs furent initiés, d’autres tolérèrent les loges, et quelques-uns les interdirent purement et simplement.
Pierre le Grand (1682-1725) : la légende fondatrice

Pierre Ier, dit « le Grand », ouvre la Russie à l’Europe et modernise l’Empire. Selon la tradition maçonnique, la franc-maçonnerie aurait pénétré en Russie sous son règne, au début du XVIIIe siècle. Cependant, aucun document ne confirme l’existence de loges avant 1731. La légende veut que Pierre ait été initié lors de ses voyages en Europe, notamment aux Pays-Bas et en Angleterre, mais cette affirmation reste non vérifiée.
Ce qui est certain, c’est que la politique d’européanisation de Pierre le Grand a favorisé l’implantation d’idées nouvelles, dont celles de la franc-maçonnerie. Son règne constitue donc une période « légendaire » pour la maçonnerie russe, même si les preuves documentaires font défaut.
L’émergence documentée (1731-1762)
La première attestation officielle de franc-maçonnerie en Russie date de 1731, lorsque le Grand Maître de la Grande Loge d’Angleterre, Lord Lovell, nomme le capitaine John Phillips Grand Maître pour la Russie. Cette date marque le début de la période d’établissement de la franc-maçonnerie dans l’Empire.
Durant cette période, les loges sont principalement composées d’étrangers résidant en Russie : marchands britanniques, allemands et hollandais, médecins, ingénieurs et officiers. L’influence politique reste limitée, mais les idées maçonniques commencent à circuler parmi l’élite noble, notamment la garde impériale.
Pierre III (1761-1762) : le seul empereur réellement initié ?
Pierre III, qui règne brièvement de 1761 à 1762, occupe une place particulière dans cette histoire. Selon plusieurs sources, il serait le seul souverain russe à avoir été réellement initié à la franc-maçonnerie.
Les témoignages indiquent qu’en 1762, Pierre III aurait fait don d’une maison à la loge « À la Constance » et aurait tenu des conférences maçonniques dans son château d’Oranienbaum. Ces éléments contredisent l’image traditionnellement négative que l’historiographie russe a donnée de cet empereur éphémère, image construite principalement sur les témoignages de son épouse Catherine et de ses serviteurs.
Son règne de quelques mois s’achève par un coup d’État orchestré par Catherine, qui le fait assassiner.
Catherine II (1762-1796) : de la tolérance à l’interdiction

Catherine II, dite « la Grande », succède à Pierre III après son coup d’État de 1762. Son règne marque l’âge d’or de la franc-maçonnerie en Russie, du moins dans sa première phase.
Sous son impulsion, la franc-maçonnerie se développe considérablement, notamment grâce à une politique libérale initiale. Les loges se multiplient, attirant des membres de l’aristocratie et de l’intelligentsia. Des figures marquantes de la culture russe, comme le poète Pouchkine ou le dramaturge Griboedov, fréquentent les loges.
Cependant, à partir des années 1770, Catherine II commence à percevoir la franc-maçonnerie comme une menace potentielle. Les loges deviennent des foyers d’opposition et diffusent des idées jugées subversives. En 1792, l’impératrice interdit la franc-maçonnerie, mettant fin à cette période d’expansion.
Paul Ier (1796-1801) : un empereur franc-maçon dans une maçonnerie interdite
Paul Ier, fils de Catherine II et de Pierre III, règne de 1796 à 1801. Sa relation avec la franc-maçonnerie est complexe et paradoxale.
D’un côté, Paul Ier est lui-même franc-maçon, initié selon certaines sources. Il aurait été introduit dans les loges par des proches de sa mère, malgré l’interdiction de 1792. D’un autre côté, il maintient l’interdiction de la franc-maçonnerie promulguée par Catherine II.
En 1796, Paul Ier libère certains francs-maçons emprisonnés, mais pas la maçonnerie elle-même, qui reste interdite. Son règne s’achève par son assassinat en 1801, dans des circonstances troubles.
Alexandre Ier (1801-1825) : la dernière tolérance avant la fermeture définitive

Alexandre Ier, fils de Paul Ier, règne de 1801 à 1825. Son rapport à la franc-maçonnerie est marqué par une certaine bienveillance initiale, suivie d’une répression croissante.
Selon des informations non confirmées, Alexandre Ier aurait été membre d’une loge maçonnique étrangère. De 1801 à 1822, il tolère les loges, bien que leur statut juridique reste incertain. Cette période voit un renouveau de la vie maçonnique, avec l’émergence de nouvelles loges et l’essor des hauts grades, notamment le Rite Écossais et le système suédois.
Cependant, à partir de 1815, les idées maçonniques commencent à se mêler aux mouvements révolutionnaires, notamment le décembrisme. Les loges deviennent suspectes aux yeux du pouvoir, accusées de conspirer contre l’Empire.
Le 1er août 1822, Alexandre Ier publie un décret adressé au comte Kotchoubeï, ordonnant la fermeture de toutes les loges maçonniques et sociétés secrètes en Russie. Ce décret foudroyant met fin à l’âge d’or de la franc-maçonnerie russe.
Nicolas Ier (1825-1855) : la confirmation de l’interdiction

Nicolas Ier, frère d’Alexandre Ier, règne de 1825 à 1855. Son avènement est marqué par l’insurrection décembriste de décembre 1825, dans laquelle plusieurs francs-maçons sont impliqués.
Le 21 août 1826, Nicolas Ier confirme le décret de 1822, renforçant l’interdiction des loges maçonniques. Son règne, encore plus autoritaire que celui de son père, ne laisse aucune place à la franc-maçonnerie légale.
Quelques loges clandestines continuent toutefois d’opérer jusqu’aux années 1830, mais la maçonnerie organisée a disparu de l’espace public russe.
Alexandre II (1855-1881) : aucune réouverture
Alexandre II, fils de Nicolas Ier, règne de 1855 à 1881. Connu pour ses réformes libérales, notamment l’abolition du servage en 1861, il ne revient pas sur l’interdiction de la franc-maçonnerie.
Son règne voit la poursuite de la répression des sociétés secrètes, même si certaines loges continuent d’exister dans la clandestinité. Alexandre II est assassiné en 1881 par des révolutionnaires, dans un contexte de montée des mouvements radicaux.
Alexandre III (1881-1894) : le conservatisme absolutiste
Alexandre III, fils d’Alexandre II, règne de 1881 à 1894. Son règne est marqué par un retour à l’autocratie et à la répression politique. La franc-maçonnerie reste strictement interdite, perçue comme une menace révolutionnaire.
Nicolas II (1894-1917) : une timide réouverture
Nicolas II, dernier empereur de Russie, règne de 1894 à 1917. Sous son règne, la franc-maçonnerie connaît un certain renouveau, notamment après la révolution de 1905-1906.
Les loges commencent à se réorganiser, souvent sous l’influence de la maçonnerie française. Cependant, cette renaissance est de courte durée. La révolution bolchevique de 1917 met définitivement fin à la franc-maçonnerie en Russie, qui ne sera rétablie qu’en 1995 avec la création de la Grande Loge de Russie.
Tableau chronologique des empereurs russes et de la franc-maçonnerie
| Empereur | Dates de vie | Règne | Relation avec la franc-maçonnerie |
|---|---|---|---|
| Pierre Ier le Grand | 1672-1725 | 1682-1725 | Légende d’initiation ; ouverture à l’Europe favorise l’implantation future. |
| Pierre III | 1728-1762 | 1761-1762 | Seul empereur probablement initié ; don à la loge « À la Constance » |
| Catherine II la Grande | 1729-1796 | 1762-1796 | Tolérance initiale puis interdiction en 1792 |
| Paul Ier | 1754-1801 | 1796-1801 | Franc-maçon lui-même ; maintient l’interdiction mais libère des frères |
| Alexandre Ier | 1777-1825 | 1801-1825 | Tolérance jusqu’en 1822 ; décret de fermeture le 1er août 1822 |
| Nicolas Ier | 1796-1855 | 1825-1855 | Confirmation de l’interdiction le 21 août 1826 |
| Alexandre II | 1816-1881 | 1855-1881 | Aucune réouverture ; maintien de l’interdiction |
| Alexandre III | 1845-1894 | 1881-1894 | Répression accrue ; aucune tolérance |
| Nicolas II | 1868-1918 | 1894-1917 | Timide réouverture après 1905 ; fin définitive en 1917 |
Les figures marquantes de la franc-maçonnerie russe

Au-delà des empereurs, plusieurs personnalités russes ont marqué l’histoire de la franc-maçonnerie dans l’Empire :
- Nicolas Novikov : écrivain et éditeur, figure centrale de la maçonnerie moscovite à la fin du XVIIIe siècle, notamment dans les hauts grades templiers.
- Ivan Schwartz : dirigeant des chapitres Rose-Croix issus du système de Berlin.
- Le prince Koutouzov : maréchal de Russie, vainqueur de Napoléon en 1812, membre de loges maçonniques.
- Alexandre Pouchkine : poète national russe, initié dans les années 1820.
- Alexandre Griboedov : dramaturge et diplomate, membre de loges maçonniques.
Pour terminer : une histoire interrompue
La relation entre les empereurs russes et la franc-maçonnerie illustre la tension permanente entre ouverture européenne et autocratie conservatrice. Si certains souverains, comme Pierre III ou Paul Ier, furent personnellement attirés par les idées maçonniques, la plupart choisirent la répression, percevant les loges comme des foyers de subversion.
Le décret d’Alexandre Ier en 1822 marque un tournant définitif : la franc-maçonnerie russe, après un siècle d’existence plus ou moins tolérée, entre dans une longue période de clandestinité qui durera jusqu’à la chute de l’URSS.
Cette histoire troublée, ponctuée d’interdictions et de renaissances éphémères, témoigne de la capacité de la franc-maçonnerie à survivre malgré les persécutions, mais aussi de sa vulnérabilité face aux régimes autoritaires. La réouverture des loges en 1995, avec la création de la Grande Loge de Russie, constitue un nouveau chapitre de cette saga séculaire, désormais inscrite dans la mémoire collective des maçons russes et européens.
