« Dai Dai » de Shakira et Burna Boy : quand le ballon rond devient une ronde fraternelle

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À chaque Coupe du monde, les mêmes rapprochements refleurissent entre football et franc-maçonnerie. On rappelle les Frères qui furent joueurs, dirigeants, bâtisseurs de clubs ou acteurs du mouvement sportif ; on rapproche le fair-play de l’éthique maçonnique, le collectif de la fraternité, la règle librement consentie de la Loi qui permet aux hommes de vivre ensemble. Tout cela est légitime. Mais la Coupe du monde 2026 nous offre peut-être un chemin moins attendu.

Il passe par une chanson : Dai Dai, interprétée par Shakira et Burna Boy. Une chanson populaire, dansante, planétaire, à laquelle nous n’allons évidemment pas prêter quelque improbable intention maçonnique. Mais lorsqu’on l’écoute avec l’oreille du symboliste, certains mots prennent une singulière résonance : le feu intérieur, l’épreuve, la volonté, la transformation de la terre et des larmes en or, le dépassement de soi. Et derrière les champions surgissent surtout des enfants. Des enfants d’Afrique, des enfants du monde.

Peut-être est-ce finalement là que se trouve le plus beau message initiatique.

Le stade n’est pas un Temple, mais les hommes y apprennent parfois à faire cercle

Il serait facile, et sans doute trop facile, de transformer le terrain de football en Loge symbolique. Le stade n’est pas un Temple et les joueurs ne sont pas des initiés parce qu’ils entrent sur une pelouse. Pourtant, les formes ont parfois leur éloquence. Un rectangle rigoureusement tracé délimite un espace où la violence spontanée des corps doit accepter la règle ; en son milieu, un cercle et un point central ordonnent le commencement du jeu ; une sphère parcourt cet espace géométrique et ne prend véritablement sens que parce que vingt-deux individualités consentent momentanément à devenir deux collectifs.

Le football possède ainsi quelque chose du rite profane…

Une durée fixée, des règles connues de tous, des gestes codifiés, un arbitre chargé non de vaincre mais de garantir la possibilité du jeu, et surtout cette étrange exigence selon laquelle l’adversaire est indispensable. Sans lui, il n’y a ni victoire ni dépassement. C’est peut-être ici que le rapprochement avec la démarche maçonnique devient intéressant. La fraternité n’est pas l’abolition de la différence ou du conflit ; elle est l’apprentissage de leur dépassement. Elle nous enseigne que celui qui se tient en face de nous n’a pas nécessairement à disparaître pour que nous puissions exister.

Dans un monde où les appartenances nationales, religieuses, politiques ou identitaires peuvent redevenir des forteresses, cette idée n’est pas insignifiante.

Pendant quatre-vingt-dix minutes, des nations s’affrontent passionnément, puis les joueurs échangent leurs maillots. Le geste est presque banal à force d’être répété. Il demeure pourtant admirable : après le combat, reconnaître l’autre. Voilà peut-être une petite leçon de civilisation.

Siège de la FIFA

La FIFA elle-même a présenté Dai Dai, paru le 15 mai 2026, comme une célébration du football, de la culture et de l’unité. Le morceau a été choisi comme chanson officielle de la Coupe du monde 2026 et associé au Fonds FIFA–Global Citizen pour l’éducation, destiné à développer l’accès à l’éducation et au football pour les enfants.

Dai Dai : cinq langues pour sortir de Babel

Le titre lui-même mérite que l’on s’y arrête. Dai Dai vient de l’italien familier : « allez ! », « vas-y ! », « donne tout ! ». Mais la chanson ne s’arrête pas à une langue. L’anglais, l’espagnol, l’italien, le français et le japonais se répondent dans cette formule répétée comme une sorte de litanie populaire : dai, ikou, dale, allez, let’s go. L’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle relève précisément ce caractère polyglotte du morceau.

On pourrait y voir une Babel renversée. Dans le récit biblique, la multiplication des langues disperse les hommes qui voulaient bâtir ensemble. Ici, les langues différentes ne sont plus obstacle à la construction ; elles disent successivement la même chose. Avance. Marche. Continue. Va.

Le franc-maçon connaît bien cette pédagogie du mouvement.

L’initiation ne promet pas l’arrivée, elle provoque le départ. Elle ne livre pas une vérité achevée : elle met l’homme sur un chemin. Elle lui apprend que demeurer immobile devant la porte ne suffit pas et que le voyage intérieur commence par un consentement : celui de faire le premier pas.

Or Dai Dai est tout entière construite autour de cette dynamique. Depuis la naissance, affirme la chanson, quelque chose nous appelle vers le lieu auquel nous appartenons ; les blessures traversées deviennent force ; la volonté ouvre une voie ; chacun porte un feu qu’il lui appartient de préserver ; les chutes et les larmes font partie de l’apprentissage ; il faut enfin recommencer, croire et poursuivre.

Nous sommes presque devant la structure élémentaire d’un récit initiatique : appel, épreuve, chute, relèvement, transformation et accomplissement.

Il ne faut naturellement pas transformer Shakira et Burna Boy en ritualistes à leur insu. Rien ne permet d’affirmer qu’ils auraient voulu glisser dans Dai Dai un message ésotérique ou maçonnique. Mais une œuvre appartient aussi à ceux qui la reçoivent. Le regard symbolique ne prétend pas découvrir un code secret dissimulé par l’auteur ; il met en relation les images d’une œuvre avec quelques grandes figures universelles de l’expérience humaine. Et ici, ces figures sont nombreuses.

Le feu que personne ne peut éteindre

La chanson revient ainsi sur l’image du feu intérieur. Chacun serait détenteur de cette énergie intime que nul autre ne peut lui retirer.

Depuis Héraclite jusqu’aux traditions alchimiques, le feu est moins un objet qu’un principe de transformation.

Il détruit certaines formes pour en permettre d’autres. Dans le cabinet de réflexion comme dans tout chemin initiatique, l’homme est invité à découvrir qu’il ne peut attendre sa lumière uniquement du dehors. La flamme transmise doit un jour devenir flamme entretenue.

Le sportif le sait également. L’entraîneur enseigne, le groupe soutient, le public encourage ; mais au moment de l’effort décisif demeure une solitude intérieure. Nul ne court à votre place. Nul ne peut produire pour vous cette dernière énergie qui transforme l’épuisement en dépassement.

Voilà pourquoi le vocabulaire de Dai Dai parle indifféremment au champion, à l’enfant et, pourquoi pas, à l’initié.

La gloire n’y tombe jamais du ciel. Elle se trouve au terme du travail, des chutes, de la persévérance et d’une certaine fidélité à soi-même.

C’est aussi le sens de cette injonction essentielle du refrain : ne pas oublier sa propre valeur. Nous sommes loin de l’orgueil consistant à se croire supérieur aux autres. Il s’agit plutôt de cette dignité fondamentale que l’initiation cherche elle aussi à réveiller : comprendre que l’être humain possède en lui des possibilités encore inemployées.

Faire de la terre et des larmes de l’or

Mais une phrase, surtout, ne pouvait manquer d’attirer l’attention d’un lecteur familier de l’alchimie :

« From the dirt and the tears, we make gold. » De la terre et des larmes, faire de l’or.

Difficile pour un symboliste de ne pas entendre ici l’écho du Grand Œuvre. Non qu’il faille imaginer Shakira penchée sur quelque vieux traité attribué à Hermès Trismégiste. L’image est beaucoup plus ancienne et beaucoup plus universelle : faire du précieux avec ce qui semblait vil, tirer une naissance d’une souffrance, transformer l’épreuve plutôt que simplement la subir.

L’alchimiste ne fabrique pas seulement un métal précieux. Dans la lecture spirituelle de l’Art royal, il accompagne la matière d’un état imparfait vers son accomplissement. Le plomb devient le symbole des pesanteurs, des blessures, des passions non maîtrisées ; l’or figure une matière réconciliée, lumineuse et incorruptible.

Or que dit Dai Dai sinon cela ? Nous ne pouvons demeurer éternellement prisonniers du passé. Les larmes et la poussière ne doivent pas être niées ; elles deviennent précisément la matière à partir de laquelle quelque chose d’autre peut être construit.

Le franc-maçon dirait volontiers que l’épreuve ne vaut que par le travail que l’on accomplit sur elle. La pierre brute n’est pas méprisable : elle contient déjà la pierre possible.

Dans cette perspective, la chanson sportive cesse presque de parler seulement de football. Elle parle de ces innombrables vies humaines qui ne commencent pas sur la ligne de départ avec les mêmes chances, de ces enfants qui doivent parfois franchir des obstacles avant même de pouvoir rêver.

C’est alors que le clip prend une autre profondeur.

Shakira et Burna Boy : la Colombie rencontre le Nigeria

Le choix des deux interprètes possède lui-même une dimension symbolique.

Shakira vient de Colombie et porte depuis plusieurs décennies une musique ayant fait dialoguer cultures latino-américaines, pop internationale et influences multiples. Burna Boy, né au Nigeria, est devenu l’une des grandes voix mondiales de l’Afrobeats et de l’Afro-fusion, où se mêlent rythmes africains, reggae, dancehall, hip-hop et R&B.

L’Amérique latine et l’Afrique cessent donc ici d’être deux périphéries regardant vers un hypothétique centre culturel occidental. Elles deviennent elles-mêmes le centre sonore du monde.

Gianni_Infantino_2019

Et l’œuvre, elle aussi, est collective. Derrière les deux interprètes apparaissent notamment les noms de Shakira Mebarak, Damini Ebunoluwa Ogulu – Burna Boy –, Ed Sheeran, Jon Bellion, Ahmed Saghir et Alexander “A.C.” Castillo Vasquez, Shakira et A.C. assurant également la production selon les crédits recensés par l’OMPI.

Voilà encore une jolie leçon pour le maçon : même lorsqu’un nom figure en grandes lettres sur l’affiche, l’œuvre résulte d’un chantier où de nombreuses mains invisibles ont travaillé.

Le clip applique la même logique au football

À son ouverture, une constellation de joueurs contemporains vient répondre à l’appel : Lionel Messi, Kylian Mbappé, Luis Díaz, Vinícius Júnior, Rodri, Takefusa Kubo, Santiago Giménez, Alphonso Davies, Jamal Musiala, Christian Pulisic, Harry Kane et Erling Haaland.

Puis la chanson convoque les ancêtres : Pelé, Maradona, Maldini, Romário, Cristiano Ronaldo, « El Pibe » Valderrama, Iniesta, Beckham, Kaká, Messi, Mbappé ou Salah. Les générations se superposent. Les vivants jouent sous le regard symbolique de ceux qui les ont précédés.

Le franc-maçon reconnaîtra là encore quelque chose qui lui est familier : nous ne commençons jamais seuls. Avant nous, d’autres ont travaillé. a chaîne n’a de sens que parce qu’elle traverse le temps.

Mais les véritables personnages de Dai Dai sont peut-être les enfants

Et soudain les vedettes s’effacent. Apparaissent les Triplets Ghetto Kids, jeunes danseurs de Kampala, en Ouganda. Leur présence pourrait n’être regardée que comme l’une de ces touches colorées dont les grands spectacles internationaux savent agrémenter leurs clips. Ce serait manquer l’essentiel.

La fondation Ghetto Kids accueille et accompagne des enfants issus de milieux défavorisés et utilise la musique, la danse et le théâtre comme moyens d’éducation et d’émancipation ; elle contribue également à leur scolarisation, leur hébergement, leur santé et leur accompagnement quotidien.

Ces enfants ne sont donc pas simplement la décoration africaine d’une chanson occidentale sur le football. Ils viennent avec une histoire. Et cette histoire épouse étrangement les paroles qu’ils dansent : partir de conditions difficiles, recevoir une chance, découvrir un talent, travailler, tomber peut-être, recommencer, puis se trouver un jour devant le monde entier.

Galaxy_kids en 2017

Ils finiront d’ailleurs réellement par monter sur cette scène mondiale. Le 19 juillet 2026, lors du premier spectacle de mi-temps jamais organisé pour une finale de Coupe du monde, les Ghetto Kids ont rejoint Shakira et Burna Boy. La FIFA avait explicitement associé leur participation au dispositif soutenant son Fonds pour l’éducation.

Ainsi, ce qui semblait relever de la fiction du clip s’est transformé en réalité : des enfants venus de Kampala ont dansé au cœur de l’un des événements les plus regardés de la planète.

Cette présence change presque le sens de la chanson.

Car lorsque des milliardaires du football, des stars mondiales de la musique et des enfants venus de quartiers défavorisés partagent quelques minutes le même espace, la question n’est plus seulement : qui gagnera la Coupe ?

Elle devient : quel monde voulons-nous construire après le coup de sifflet final ?

Éduquer, c’est construire

Chez Shakira, cette question des enfants n’est d’ailleurs pas circonstancielle. Ambassadrice de bonne volonté de l’UNICEF depuis 2003, elle a créé en Colombie la Fondation Pies Descalzos et intervient depuis longtemps en faveur de l’éducation de la petite enfance. Pour Dai Dai, l’engagement est concret : la totalité des royalties perçues par Shakira sur le titre est destinée au Fonds FIFA–Global Citizen pour l’éducation ; Sony Music s’était engagé à abonder les premiers 250 000 dollars collectés. Le fonds affichait l’objectif de réunir 100 millions de dollars afin de soutenir l’accès à l’éducation et aux activités sportives pour les enfants.

Voici peut-être le point où la lecture maçonnique devient la plus légitime.

Car la franc-maçonnerie s’est toujours voulue école de l’homme. Non pas école au sens d’un catéchisme où une vérité descendrait d’un maître vers un disciple passif, mais lieu d’apprentissage de la liberté, de la responsabilité et de la transmission. Construire le Temple de l’humanité n’a jamais signifié empiler des pierres abstraites. Cela signifie d’abord permettre à chaque être humain d’accomplir ses potentialités. L’éducation est donc probablement l’un des gestes les plus authentiquement constructeurs qui soient.

Donner à un enfant un livre, une école, un professeur, un terrain de sport, un instrument de musique ou simplement la possibilité de croire en son avenir, c’est travailler à un édifice dont nous ne verrons peut-être jamais l’achèvement.

Le véritable Temple est toujours inachevé. La fraternité n’est pas un sentiment, mais un chantier. Il faut enfin revenir au football.

Nous lui demandons souvent davantage qu’il ne peut donner. Une Coupe du monde ne réconciliera pas durablement les peuples. Quelques joueurs s’embrassant après une rencontre n’effaceront ni les guerres, ni les injustices, ni les fanatismes, ni les exclusions. Le sport professionnel lui-même connaît l’argent démesuré, les nationalismes, les discriminations et les violences.

Mais le symbole n’est pas inutile parce que la réalité lui demeure inférieure. Il nous rappelle ce vers quoi nous pouvons tendre.

Pendant quelques instants, Dai Dai fait circuler le même rythme entre la Colombie et le Nigeria, l’Ouganda et la France, le Japon et l’Argentine. Des champions millionnaires et des enfants de Kampala répondent au même appel. Les langues diffèrent, mais disent toutes : avance.

Cela ressemble étrangement à une Chaîne d’Union profane et planétaire.

Non pas une fraternité naïve où tous les hommes deviendraient soudain semblables, mais une fraternité plus exigeante, faite de différences consentant à demeurer ensemble. Une fraternité où l’Argentin peut aimer Messi sans haïr Mbappé, où le Français peut soutenir les Bleus tout en admirant Salah, Vinícius ou Haaland, où l’on peut défendre ses couleurs sans oublier que l’autre porte les siennes avec une émotion tout aussi légitime.

La véritable fraternité commence peut-être là : lorsque l’identité cesse d’avoir besoin d’un ennemi.

Et puis restent ces enfants.

Dans le clip, ils dansent. Dans le stade, ils ont dansé. Mais derrière eux se tiennent tous les autres : ceux que les caméras ne filmeront jamais, ceux qui ne deviendront ni champions du monde ni vedettes de la musique, ceux auxquels il faut pourtant transmettre le désir d’aller plus loin que nous.

Ils sont nos enfants même lorsqu’ils ne portent ni notre nom, ni notre langue, ni notre nationalité.

Car l’avenir n’a pas encore choisi son drapeau.

Voilà peut-être ce que le franc-maçon peut finalement retenir de Dai Dai. Non pas un improbable hymne maçonnique dissimulé sous une chanson de Coupe du monde, mais quelque chose de plus simple et peut-être de plus précieux : l’homme peut être blessé sans être condamné à demeurer brisé ; il possède un feu qu’il doit entretenir ; la matière obscure de l’existence peut être transformée ; nul ne se construit seul ; et toute victoire qui ne prépare pas quelque chose pour ceux qui viennent après nous demeure une victoire incomplète.

Alors le ballon peut cesser un instant d’être seulement un ballon

Il devient cette sphère sans commencement ni fin que des hommes de toutes origines se transmettent à travers un monde quadrillé de frontières.

Et au milieu de ce monde fracturé, des enfants continuent de danser. À nous de faire en sorte que la musique ne s’arrête pas.

Paroles et traduction / Shakira, Burna Boy – Dai Dai (Official Video)

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Erwan Le Bihan
Erwan Le Bihan
Né à Quimper, Erwan Le Bihan, louveteau, a reçu la lumière à l’âge de 18 ans. Il maçonne au Rite Français selon le Régulateur du Maçon « 1801 ». Féru d’histoire, il s’intéresse notamment à l’étude des symboles et des rituels maçonniques.

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