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De notre confrère italien expartibus.it – Par Rosmunda Cristiano

Un court traité sur l’illettrisme maçonnique

S’il y a une chose que je dois à mon parcours maçonnique, c’est d’avoir appris à me taire. Non par timidité, ni même par prudence diplomatique : par discipline. Parce que je participe souvent à des discussions, même virtuelles, où l’on entend et lit toutes sortes de choses : des citations pseudo-célèbres présentées comme des pensées profondes, des aphorismes copiés-collés de sources inconnues, attribués à des personnes inconnues. Et voici le point qui m’intéresse vraiment : même la copie exige du talent. Il faut être doué, compétent et, surtout, avoir un minimum de culture pour bien copier.

Franc maçon en décors devant la porte du Temple

La plupart des informations qui circulent sont erronées, et je sais que cela peut paraître dur. Peut-être l’est-ce. Je ne pense pas que ce soit la faute de ceux qui commettent une erreur de bonne foi ; c’est la faute d’un système, le nôtre, qui a presque partout cessé de récompenser ceux qui vérifient avant de parler. L’ignorance culturelle qui imprègne la société ne s’est pas arrêtée aux portes du Temple. Elle y est entrée, s’est installée en colonne et, il faut bien le dire, a même pris la parole à plusieurs reprises.

Parler aujourd’hui d’« analphabétisme maçonnique » revient à admettre que, même là où la recherche de la vérité devrait être encouragée, celle-ci finit souvent par être remplacée par son image. Rapide, facile à diffuser, jamais vérifiée. Il suffit de voir ce qui se produit en ligne sur le sujet : des articles, des essais d’amateurs, des carrousels de citations qui se copient et se paraphrasent les unes les autres sans que presque personne ne vérifie plus la source. Une citation attribuée à un philosophe antique circule pendant des années avant que quiconque ne se demande si ce philosophe en est réellement l’auteur. Combien d’auteurs et de lecteurs prennent la peine de vérifier ? Peu, je pense. Peut-être même très peu, car je déteste les affirmations catégoriques, et celle-ci en est une.

Socrate en penseur vue de face
Statue de Socrate

La franc-maçonnerie n’est pas un recueil de formules. C’est un exercice d’intériorité, et la lumière, son symbole central, ne se confond pas avec la possession du savoir : c’est le travail patient de transformation de soi. Pourtant, ce mot si noble, la connaissance, est superficiellement appréhendé même par ceux qui portent le tablier depuis des années. On évoque les degrés, les rites, les piliers, sans les approfondir. On cite un auteur sans l’avoir lu en entier. On parle du Temple, oubliant que le véritable Temple est, avant tout, intérieur. Socrate l’avait déjà compris : la connaissance authentique commence par la reconnaissance de sa propre ignorance. Ce n’est pas une formule à oublier, c’est une méthode de travail.

Sénèque, dans la deuxième des « Epistulae morales ad Lucilium » , a dit quelque chose de similaire mais de plus incisif :

Disstringit librorum multitudo; itaque cum legere non possis quantum habueris, satis est habere quantum legas.

La quantité de livres peut vite embrouiller l’esprit, car on ne peut pas lire autant qu’on en possède ; il suffit de posséder autant qu’on peut réellement lire.

Et c’est, si j’y réfléchis, le principe exactement inverse du défilement infini .

Il a ajouté une image qui me vient souvent à l’esprit : ceux qui ne s’attardent pas sur un seul auteur, mais qui survolent tout, finissent par ressembler à ceux qui voyagent constamment et ne se font jamais de véritables amis, seulement des connaissances passagères, changeant d’hôtel chaque nuit. Il ne s’agit pas d’un reproche adressé à la curiosité, mais d’une mise en garde contre sa version la plus paresseuse, celle qui confond accumulation et profondeur.

Naples, où je travaille à la Loggia Luce del Mediterraneo, est pour moi un terrain d’expérimentation concret. Non pas parce que la ville est plus exposée au problème – je ne pense pas qu’elle le soit plus que d’autres – mais parce que les symboles y ont toujours été innocents ou décoratifs. De la chapelle Sansevero aux passages hermétiques du centre historique, la stratification symbolique napolitaine nous enseigne une leçon précise : les panneaux doivent être lus, et non simplement admirés.

Le risque est cependant le même qu’ailleurs : réduire cette stratification à un folklore initial plutôt que de l’assumer comme une responsabilité de l’étude. Il arrive souvent, et pas seulement à Naples, d’entendre parler d’hermétisme, d’alchimie et de symbolisme égyptien sur le même ton que celui employé pour recommander un restaurant : léger, désinvolte, sans le moindre soupçon que derrière ces mots se cachent des siècles d’études sérieuses qui méritent le respect, voire plus, que l’enthousiasme. Et là, l’erreur la plus fréquente, à mon avis, n’est pas d’ignorer les symboles, mais de les traiter avec trop de légèreté.

Horace a écrit :

Savoir écouter.

Ayez le courage de savoir.

Kant l’a reprise des siècles plus tard comme devise des Lumières.

Statue de Cicéron
Statue de Cicéron devant le Palais de Justice, Rome, © Wikimedia Commons

Le programme est loin d’être achevé ; apprendre demande plus d’efforts que de partager, ce qui est bien plus facile. Le problème ne concerne pas seulement un frère ou une sœur distrait(e) par un flux d’actualités , mais toute la communauté. Un atelier culturellement appauvri risque de produire des affiliations formelles et des fraternités fragiles, maintenues ensemble davantage par le rituel que par le fond. Cicéron l’a dit clairement : le savoir, sans le courage de l’appliquer, reste stérile. Cela vaut pour ceux qui accumulent les notions maçonniques comme des trophées à exhiber. Il y a ensuite un risque que je trouve particulièrement insidieux, et peut-être le plus difficile à admettre : confondre symbolisme et exhibitionnisme symbolique. Aujourd’hui, il est facile de parler d’ésotérisme. Il est beaucoup plus difficile d’accepter le travail de longue haleine que requiert la discipline.

Blaise Pascal
Blaise Pascal

Pascal a observé que la vraie philosophie se moque de la philosophie de salon. Je crois qu’on peut dire la même chose de l’ésotérisme qu’on trouve sur les réseaux sociaux : il se prend au sérieux précisément parce qu’il n’a jamais fait l’objet d’un effort de vérification. Ceux qui ont véritablement étudié le sujet parlent généralement avec plus de prudence, et non moins : ils savent combien de questions restent sans réponse, même des années plus tard. Curieusement, ce sont ceux qui ont peu lu qui semblent les plus sûrs d’eux. Et ceci, dans une tradition qui devrait enseigner exactement le contraire, me semble le symptôme le plus inquiétant de tous. L’illettrisme maçonnique ne peut être combattu par un édit, ni même par un article plus élaboré que les autres. Le combat passe par une lecture lente, par le retour aux sources avant de les partager, par le retour aux textes et aux véritables maîtres plutôt qu’à leurs synthèses virales. Et nous luttons en nous souvenant, sur ce point, de l’histoire du Droit Humain , qui a quelque chose de spécifique à nous apprendre : le savoir n’est pas une possession privée mais un service partagé.

Maria-Deraismes

Lorsque Maria Deraismes et Georges Martin fondèrent l’Ordre maçonnique mixte international à Paris le 4 avril 1893, ils n’ouvraient pas seulement les portes du Temple aux femmes. Ils affirmaient qu’aucune fraternité ne peut être véritablement universelle si elle exclut, par préjugé ou par négligence, ceux qui pourraient lui apporter quelque chose. L’égalité entre les hommes et les femmes, l’unité dans la diversité et la continuité de l’initiative sont des principes nés d’une exclusion formelle et demeurent aujourd’hui un avertissement contre une exclusion plus subtile : celle de ceux qui se contentent de peu de connaissances, voire de connaissances médiocres. J’y ai souvent pensé, travaillant dans un Ordre qui porte encore les cicatrices de cette bataille : ouvrir une porte ne suffit pas si ceux qui y entrent ne sont pas mis en position, ou ne se mettent pas eux-mêmes en position, d’étudier sérieusement ce qu’ils trouvent de l’autre côté. L’inclusion sans étude approfondie risque de rester un geste symbolique, même si elle découle d’une intention qui est tout sauf symbolique.

Dans ce contexte, Naples n’a pas besoin d’être invoquée comme simple décor pittoresque. Dans ma chronique pour Luce del Mediterraneo, je la présente comme un exemple, parmi tant d’autres, d’une tradition qui exige d’être sérieusement remise en question, et non pas simplement adoptée. La question que nous devrions peut-être nous poser n’est pas de savoir ce que nous savons de la franc-maçonnerie, mais plutôt de vérifier ce que nous affirmons savoir avant de le répéter.

Combien de fois, avant de partager un symbole, un rituel, une citation, nous sommes-nous demandé si c’était vrai ? C’est par là que nous devrions tous commencer. Par l’authenticité.

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