« Connaissance des Arts », la rentrée au fil de Bayeux

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Sous la silhouette d’un cavalier brodé voici près de mille ans, le numéro de septembre 2026 de Connaissance des Arts déploie une rentrée où l’œuvre change de pays, de statut et parfois de mémoire. La tapisserie de Bayeux traverse la Manche, Jacopo Robusti, dit Tintoret, quitte symboliquement Venise, Eva Gonzalès revient d’un long effacement, Kerry James Marshall rend leur pleine visibilité aux corps noirs, tandis que Constantin Brancusi, Mary Cassatt, Séraphine Louis, Gustave Fayet ou Auguste Bartholdi déplacent les frontières du récit consacré.

De l’art roman à la photographie confrontée à l’intelligence artificielle, de la main du brodeur à celle du designer, une même question court entre les pages. Comment transmettre sans immobiliser, restaurer sans neutraliser, exposer sans réduire l’œuvre à un objet de prestige ou de marché ? Pour la lectrice et le lecteur francs-maçons, cette circulation des formes rappelle que toute connaissance exige un regard ajusté, une mémoire vigilante et le consentement à reprendre le travail.

Le regard remet les époques en relation

Historien de l’art, journaliste et directeur de la rédaction, Guy Boyer donne à cette livraison une unité que l’abondance aurait facilement pu dissoudre. La critique d’exposition, le reportage d’atelier, l’histoire des techniques et l’observation du marché conduisent du patrimoine à la création contemporaine, puis des musées aux foires et aux jeunes talents. Les siècles se répondent par la matière, l’effacement et la reprise. Le fil de Bayeux rejoint ainsi les textiles de Sheila Hicks et d’Adrien Vescovi, tandis que le flambeau de Bartholdi dialogue avec la lumière du vitrail. La revue ne sépare pas les beaux objets de la cité. Elle montre des formes engagées dans l’histoire humaine.

À Bayeux, l’Histoire tient à un fil

Le portfolio consacré à la tapisserie de Bayeux constitue le cœur visuel et spirituel du numéro. Le terme reçu de « tapisserie » dissimule la vérité de la fabrication, puisqu’il s’agit d’une broderie de laine teinte sur une toile de lin blanchi. Près de soixante-dix mètres de longueur pour soixante-neuf centimètres de hauteur, cinquante-huit scènes, 626 personnages et 202 chevaux composent le récit de la conquête de l’Angleterre par Guillaume, duc de Normandie. Les frises peuplées d’animaux familiers ou imaginaires forment une marge active où la chronique politique côtoie le merveilleux.

British Museum

Sylvie Blin privilégie des stations qui donnent la cadence de l’épopée. Harold chevauche vers Bosham, le roi Édouard meurt, Harold reçoit la couronne, la comète d’avril 1066 inquiète les contemporains, la flotte de Guillaume fend la Manche, puis Hastings transforme l’ambition dynastique en carnage fondateur. Le texte brodé nomme les événements, tandis que l’image documente vêtements, coiffures, fortifications, bâtiments, art naval et armement. Cependant, la précision n’abolit jamais le parti pris. Bayeux transmet une mémoire et fabrique simultanément une légitimité. Les figures, les dignités et les actions sont ordonnées selon une dramaturgie favorable au vainqueur.

La beauté du portfolio rend perceptibles l’intelligence du mouvement, les voiles gonflées et les corps renversés. Elle laisse davantage dans l’ombre les incertitudes relatives au lieu de fabrication, à la commande et aux intentions politiques. Cette retenue évite les certitudes abusives, mais elle oblige le lecteur à prolonger l’enquête. La scène terminale a disparu. Le couronnement de Guillaume, qui devait fermer le cycle, n’existe plus que par hypothèse. Hélène Delprat en propose une interprétation contemporaine, tissée à Aubusson. Une histoire privée de sa dernière image reste ouverte au jugement.

Le Franc-Maçon reconnaîtra dans cette lacune une loi de toute transmission initiatique. Le symbole ne livre jamais une signification scellée. Il remet entre nos mains une matière reçue afin que nous poursuivions l’ouvrage sans prétendre posséder le dernier mot. Le fil devient mémoire et lien, tel la Chaîne d’union qui rassemble sans abolir la liberté de conscience. La broderie réclame la fidélité exigeante qui protège l’héritage tout en interrogeant le récit dont il demeure porteur.

British Museum

La fragile broderie devient un acte diplomatique

Le déplacement au British Museum, du 10 septembre 2026 au 11 juillet 2027, ajoute au récit médiéval une strate politique contemporaine. Une caisse capable d’absorber l’essentiel d’un choc, deux voyages d’essai avec une réplique et l’installation à plat dans une vitrine adaptée disent la vulnérabilité du trésor. Guy Boyer examine lucidement ce recours au soft power. La broderie devient ambassadrice, événement touristique et signe de réconciliation. En retour, la France recevra le trésor de Sutton Hoo et les pièces d’échecs de l’île de Lewis. L’opération exige une mesure constante entre diffusion et préservation, bénéfice diplomatique et intégrité matérielle. L’équerre rappelle ici que la bonne intention ne dispense jamais de vérifier la rectitude des moyens.

La rentrée déplace les maîtres et relève les oubliés

NY_Moma_jardin

Les pages consacrées aux expositions forment un vaste observatoire, de l’art ancien au contemporain. L’année Brancusi culmine au Museum of Modern Art de New York, où l’atelier légué à la France devient la matrice d’une réflexion sur la création. Série et variation y accomplissent un dépouillement progressif de l’apparence. Tailler ne signifie pas appauvrir, mais dégager une forme plus intérieure.

Paris concentre plusieurs rendez-vous majeurs

Le Grand Palais étudie l’héritage de Paul Cezanne dans Cezanne et nous. Le musée d’Orsay rend à Mary Cassatt son indépendance. La Fondation Louis Vuitton rassemble l’artiste et collectionneur Gustave Fayet avec ses Paul Gauguin, Vincent Van Gogh et Odilon Redon. Le musée Jacquemart-André reçoit Tintoret, résolument moderne, le Petit Palais consacre sa première monographie à Eva Gonzalès, le musée d’Art moderne accueille Kerry James Marshall. The Histories et Orsay replace Auguste Bartholdi derrière la statue qui masqua son créateur. L’élève sort de l’ombre du maître, le monument retrouve son histoire, le corps longtemps exclu conquiert la grande peinture.

La géographie s’élargit heureusement

Bayonne
Toulouse

Bayonne fait dialoguer les mythes fondateurs de plusieurs continents. Toulouse saisit Joan Miró dans sa dimension rebelle. Metz rend justice à Séraphine Louis et à sa quête spirituelle.Nantes réinscrit les femmes dans l’aventure surréaliste. Nancy retrouve en Émile Gallé le scientifique, l’industriel et le défenseur d’Alfred Dreyfus. Lyon pense le passage et l’interdépendance. Même Nicolas Flamel bénéficie au musée de Cluny d’un dégagement historique, qui distingue l’homme de l’alchimiste magicien construit par la postérité sans mépriser la fécondité du mythe.

De Tintoret à Marshall, peindre redistribue les places

Jérôme Coignard restitue l’excès de Jacopo Robusti, dit Tintoret, qui voulait unir le dessin de Michel-Ange au coloris de Titien. Ses raccourcis, ses figures lancées dans l’espace et ses ombres terreuses changent la peinture religieuse en théâtre immédiat. Les humbles et les malades y reçoivent une présence refusée par la société de cour. L’article reconnaît pourtant les limites d’une exposition contrainte par les dimensions du musée. Ce discernement honore la critique. La liberté de Tintoret repose sur la règle, les maquettes, les figures de cire et la science qui rend le tumulte lisible.

Jacopo_Tintoretto_

La réhabilitation d’Eva Gonzalès accomplit un autre geste de justice. Seule élève revendiquée par Édouard Manet, morte à trente-quatre ans, elle fut repoussée derrière Berthe Morisot et Mary Cassatt. Valérie Bougault montre une peintre affranchie de l’enseignement académique. Kerry James Marshall conduit cette question vers une ampleur politique décisive. Marqué par la ségrégation, il réinvestit la peinture d’histoire afin d’y inscrire les vies noires reléguées ou absentes. De Giotto à Manet, de Kasimir Malevitch à Jean-Michel Basquiat, la tradition se travaille de l’intérieur. Le niveau maçonnique devient une exigence concrète de dignité et d’égalité du regard.

La main sait encore ce que la machine oublie

Installée dans l’ancienne manufacture d’armes de Saint-Étienne, la Galerie nationale du design assume l’héritage industriel sans le momifier. Sols conservés, béton de chanvre et modules de peuplier réemployables composent une scénographie sobre. Près de quatre cents objets racontent la tension entre dépossession technique et reconquête de l’autonomie. Pour le bâtisseur, la main mesure, assemble, polit et transmet. Mélanie Faucher renouvelle le vitrail, Adrien Vescovi travaille ses teintures tel un alchimiste, Maurizio Galante et Tal Lancman abolissent les frontières entre couture et sculpture. La matière devient le partenaire du geste.

Le bicentenaire de la photographie fournit l’autre grand axe. De Nicéphore Niépce aux images altérées par l’intelligence artificielle, deux siècles n’ont pas résolu la question de la vérité. Archive, révolution nicaraguayenne photographiée par Susan Meiselas, Japon, Liban menacé, Tahiti colonial et Louvre composent un parcours très ouvert. La photographie garde trace, mais elle cadre et parfois détourne. Voir exige de savoir comment l’image fut faite, choisie, légendée et diffusée.

L’œuvre exposée demeure aussi une marchandise

Fine Arts Paris, le Parcours des mondes, les galeries, les enchères et les adjudications rappellent que l’œuvre circule aussi comme bien marchand. Ces pages renseignent sur les goûts, les redécouvertes et la valeur désormais accordée à la main de l’artisan. Elles créent pourtant une tension que la revue pourrait analyser davantage. L’élégance des stands, les estimations et la recherche de valeurs refuges risquent parfois de rabattre la connaissance sur la consommation cultivée.

Le courrier des lecteurs, consacré notamment à la fermeture de lieux d’art contemporain et à la baisse des financements publics, rétablit la question civique.

Quelle culture demeure accessible lorsque les institutions s’affaiblissent et que le marché devient le principal garant des projets ambitieux ?

La densité constitue aussi la limite du numéro. Certaines notices manquent d’espace pour déployer les débats qu’elles signalent. Paris reste dominant malgré une attention réelle aux régions. Quelques inflexions promotionnelles affleurent, là où davantage de distance aurait servi les œuvres. Ces réserves ne rompent pas la cohérence d’une livraison habitée par la transmission, la matière et la justice du regard.

Le fil transmis vaut par l’usage que nous en faisons

La broderie de Bayeux fournit finalement l’emblème le plus fécond de ce numéro. Un fil vulnérable a traversé près de mille ans, porté une victoire, survécu aux déplacements, perdu sa dernière scène et conservé assez de clarté pour obliger encore les vivants à penser. Chaque époque reçoit ce fil sans en être propriétaire. Elle peut le protéger, l’exhiber, le commercialiser, le détourner ou le prolonger. La question se tient là, au centre du métier comme au milieu du Temple intérieur.

Que brodons-nous dans la mémoire commune lorsque vient notre tour de prendre l’aiguille ?

Connaissance des Arts, n° 861

Guy Boyer (dir.)SFPA, septembre 2026, 140 pages, 8,50 €

Disponible en kiosque, dans les Maisons de la Presse et au rayon presse des grandes surfaces.

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Aratz Irigoyen
Aratz Irigoyen
Né en 1962, Aratz Irigoyen, pseudonyme de Julen Ereño, a traversé les décennies un livre à la main et le souci des autres en bandoulière. Cadre administratif pendant plus de trente ans, il a appris à organiser les hommes et les dossiers avec la même exigence de clarté et de justice. Initié au Rite Écossais Ancien et Accepté à l’Orient de Paris, ancien Vénérable Maître, il conçoit la Loge comme un atelier de conscience où l’on polit sa pierre en apprenant à écouter. Officier instructeur, il accompagne les plus jeunes avec patience, préférant les questions qui éveillent aux réponses qui enferment. Lecteur insatiable, il passe de la littérature aux essais philosophiques et maçonniques, puisant dans chaque ouvrage de quoi nourrir ses planches et ses engagements. Silhouette discrète mais présence sûre, il donne au mot fraternité une consistance réelle.

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