De la blessure à l’espoir

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(Les « éditos » de Christian Roblin paraissent le 1er et le 15 de chaque mois.)

L’Histoire est une longue blessure. Je n’irai pas jusqu’à prétendre, avec Walter Benjamin, que, dans son immense accumulation de décombres, elle n’offre guère d’autre spectacle qu’une catastrophe continue. Pas davantage, malgré les progrès scientifiques et techniques qui n’ont cessé de s’accélérer et les approfondissements de la pensée qui se sont en parallèle nourris de tous les mouvements qui l’ont traversée, je ne suivrai Hegel dans sa vison d’une rationalité heureuse vers quoi elle tendrait irrésistiblement. Rien ne me paraît gagné d’avance. Toutes les guerres, toutes les dominations, toutes les crises qui se sont succédé jusqu’à présent, ont laissé des plaies à vif, en creusant des injustices dont les métamorphoses soulignent la perpétuité.

J’entends les consciences, aussi bien honteuses qu’optimistes, souhaiter effacer le passé dans une aspiration toute théorique, tantôt à des retours imaginaires, tantôt à de radieux horizons. Un peu de lucidité devrait, toutefois, nous aider à mesurer que l’oubli ne répare rien. Ces tragiques blessures sont incrustées dans notre parcours et nous ne pourrons nous dispenser de la lecture de nos cicatrices, si nous voulons un tant soit peu guérir des maux qui nous rongent. S’il est une universalité chez l’homme, c’est celle de ses souffrances, c’est sa capacité à les infliger – et d’autres encore – à ses semblables. Sans réflexion sur ces mécanismes, sans volonté de juguler les forces aveugles que nous déployons aussi brutalement qu’insidieusement, nous ne saurons jamais « rassembler ce qui a été démembré ».

Il ne s’agit point tant de réveiller les morts ou d’intenter des procès aux bourreaux que de reconstruire ce qui a été brisé, en rompant avec les récits toujours écrits par les vainqueurs, leur part étant, désormais, faite aux points de vue des vaincus et des opprimés, afin de retrouver le sens d’une dignité perdue. Œuvre opiniâtre et modeste qui répond aux situations d’urgence, en ayant soin de corriger les multiples facteurs de dérive qui, de façon moins caractérisée et plus lente, vont de la lâcheté ordinaire à la défense mesquine des intérêts à courte vue. Tout cela, dans un souffle d’initiatives et d’innovations collectives, à la fois respectueuses des cultures et des individualités et soucieuses d’échanges et de partages.

C’est seulement grâce à cette élévation de l’esprit et de l’âme que nous parviendrons à une pleine et nécessaire assomption de l’Histoire, pour donner à cette notion honorée par le calendrier en ce 15 août, un sens tout aussi messianique mais non religieux, porté à la fois par une prise en compte de nos actes dans toutes leurs implications et par l’acceptation d’une liberté constamment reliée au bien commun. En sauvant notre passé, nous n’accomplirons pas seulement d’anciens devoirs que nos aïeux ou nous-mêmes avions négligés ou trahis, nous tracerons ensemble le chemin qui conduit de la blessure à l’espoir.

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Christian Roblin
Christian Roblin
Christian Roblin est le directeur d'édition et l'éditorialiste de 450.fm. Il a exercé, pendant trente ans, des fonctions de direction générale dans le secteur culturel (édition, presse, galerie d’art). Après avoir bénévolement dirigé la rédaction du Journal de la Grande Loge de France pendant, au total, une quinzaine d'années, il est aujourd'hui président du Collège maçonnique, association culturelle regroupant les Académies maçonniques et l’Université maçonnique. Son activité au sein de 450.fm est strictement personnelle et indépendante de ses autres engagements.

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