Légende de France ou d’ailleurs : le Rêve d’Akinosuke… Et si toute notre vie ne durait que le temps d’un songe ?

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Sous un vieux cèdre du Japon, un homme s’endort quelques minutes. Lorsqu’il ouvre les yeux, il vient pourtant de vivre vingt-trois années : un mariage princier, sept enfants, l’exercice du pouvoir, le bonheur, puis la mort de celle qu’il aime. Quelques pelletées de terre lui révéleront bientôt que son royaume tout entier tenait dans une fourmilière.

Recueilli par Lafcadio Hearn dans Kwaidan, le Rêve d’Akinosuke appartient à ces légendes qui traversent les siècles parce qu’elles touchent à l’une des plus anciennes inquiétudes humaines : sommes-nous certains de savoir distinguer la vie du rêve ? Pour le Franc-Maçon, qui prétend passer des ténèbres à la Lumière, la question devient plus troublante encore : qu’appelons-nous exactement s’éveiller ?

Lafcadio Hearn, passeur entre les mondes

Lafcadio Hearn

Il existe des écrivains qui racontent un pays et d’autres qui réussissent à en entendre les fantômes. Lafcadio Hearn appartenait à cette seconde famille. Né en 1850 sur l’île grecque de Leucade, élevé en partie en Irlande, journaliste aux États-Unis avant de gagner le Japon en 1890, il finit par adopter sa nouvelle patrie, sa nationalité et même un nom japonais, Koizumi Yakumo. Le Japon qu’il donne à lire aux Occidentaux n’est pas seulement celui des temples, des estampes ou des samouraïs ; c’est un monde encore habité par les morts, les métamorphoses, les esprits des arbres et cette présence continuelle de l’invisible derrière les choses les plus ordinaires.

Lorsqu’il publie en 1904 Kwaidan: Stories and Studies of Strange Things, quelques mois avant sa mort, Hearn réunit des récits puisés pour beaucoup dans d’anciens textes japonais. Il prend d’ailleurs soin de signaler que certains possèdent une origine chinoise et cite précisément The Dream of Akinosuké comme provenant « certainement » d’une source chinoise, tout en soulignant combien les conteurs japonais avaient su naturaliser ces emprunts.

Voilà déjà une première beauté de la légende : elle n’appartient véritablement à personne.

Venue probablement de Chine, devenue japonaise, recueillie par un écrivain né grec et offerte ensuite au monde occidental, elle a voyagé comme voyagent les symboles lorsqu’ils sont assez puissants pour survivre aux langues, aux religions et aux frontières.

Sous le cèdre, une porte s’ouvre

Dans l’ancienne province de Yamato – l’actuelle préfecture de Nara –, vivait selon Hearn un certain Miyata Akinosuke, appartenant à cette catégorie de petits propriétaires guerriers que le Japon féodal appelait gōshi. Dans son jardin se dressait un cèdre immense et très ancien. Un après-midi d’une chaleur accablante, Akinosuke s’y installe avec deux amis. On bavarde, on boit du vin et, lentement, cette torpeur particulière des jours d’été vient alourdir ses paupières. Il s’excuse, s’allonge contre les racines et s’endort.

Tout pourrait s’arrêter là. Mais les légendes savent que les arbres ne sont jamais tout à fait innocents.

Depuis Yggdrasil jusqu’à l’Arbre de Vie, depuis l’arbre de la connaissance biblique jusqu’au figuier sous lequel le Bouddha atteignit l’Éveil, l’arbre relie ce que l’homme ordinaire sépare. Ses racines appartiennent aux profondeurs, son tronc au monde des vivants et ses branches à l’espace céleste. Il est verticalité, passage et médiation.

Akinosuke ne le sait pas encore, mais en fermant les yeux au pied de son cèdre il vient de franchir un seuil.

Un cortège somptueux apparaît bientôt dans son rêve. Un envoyé du souverain de Tokoyo vient le chercher. Hearn précise que ce nom possède une signification volontairement incertaine : Tokoyo peut désigner une contrée inconnue, le pays dont nul voyageur ne revient ou encore cet autre monde merveilleux que l’imaginaire extrême-oriental rapproche du royaume de Hōrai.

Le voyage peut commencer.

Vingt-trois années pour quelques minutes

Conduit dans un palais d’une splendeur inimaginable, Akinosuke découvre une cour où les dignitaires semblent immobiles comme les statues d’un temple. Le souverain lui annonce qu’il a décidé de lui donner sa fille en mariage. Les cérémonies commencent, les vêtements précieux apparaissent, les révérences se multiplient et Akinosuke, qui quelques instants auparavant buvait tranquillement sous un arbre, devient le gendre d’un roi.

On lui confie bientôt le gouvernement de Raishū, île située au sud-ouest du royaume. Il y fait œuvre de bon administrateur, réforme les lois, gouverne avec sagesse et connaît cette prospérité dont les contes aiment parfois gratifier leurs héros avant de leur rappeler que rien ne demeure. Les années se succèdent. Sa femme lui donne sept enfants – cinq garçons et deux filles – et pendant vingt-trois ans aucune ombre ne semble troubler son bonheur.

Vingt-trois années !

Il faut laisser un instant ce nombre entrer dans l’imagination. Ce ne sont pas quelques scènes fugitives entrevues pendant un somme : c’est presque le tiers d’une existence humaine. Akinosuke a connu les saisons, vu grandir ses enfants, gouverné, aimé, probablement vieilli. Pour lui, rien n’était irréel parce que tout avait exactement la consistance que nous accordons aujourd’hui à ce que nous appelons notre propre vie. Puis la princesse tombe malade. Elle meurt.

Avec une remarquable économie de moyens, la légende fait alors entrer la véritable pierre de touche du réel : le deuil. On peut douter d’un palais, soupçonner une illusion dans des honneurs ou une dignité ; il est beaucoup plus difficile de déclarer imaginaire une douleur qui vous déchire.

Akinosuke fait ensevelir son épouse au sommet d’une colline et dresser sur sa sépulture un magnifique monument. Sa peine est telle qu’il ne désire plus vivre. Le roi décide alors de le renvoyer dans son pays d’origine, tandis que ses sept enfants resteront auprès de leur grand-père.

La mer s’ouvre devant lui. Raishū s’éloigne lentement, devient bleue, puis grise dans la distance avant de disparaître.

Et Akinosuke ouvre les yeux. Il est toujours sous le cèdre. Ses deux amis continuent à boire et à parler. Il n’a dormi que quelques minutes.

Le papillon de Zhuangzi vient rôder autour du cèdre

D’autres auraient arrêté leur conte sur ce réveil. Ce serait déjà suffisamment beau. Mais le génie de cette histoire réside dans les quelques pelletées de terre qui vont suivre.

Les amis d’Akinosuke lui racontent qu’au cours de son sommeil ils ont aperçu un petit papillon jaune voltigeant près de son visage. L’insecte s’était posé au pied du cèdre lorsqu’une grosse fourmi l’avait saisi et entraîné dans son trou. Peu avant le réveil d’Akinosuke, le même papillon était ressorti de terre et avait tourné de nouveau près de son visage avant de disparaître. L’un de ses compagnons se demande même s’il ne s’agissait pas de son âme.

À cet instant, toute personne familière de la pensée chinoise entend presque battre les ailes d’un autre papillon.

Celui de Zhuangzi.

Le philosophe chinois raconte qu’il rêva un jour être un papillon, volant librement sans savoir qu’il était Zhuangzi. Lorsqu’il s’éveilla, une question demeura : était-il Zhuangzi qui venait de rêver qu’il était papillon, ou le papillon qui rêvait maintenant être Zhuangzi ?

Il ne s’agit nullement d’une plaisanterie philosophique. Sous son apparente légèreté se cache l’une des plus redoutables questions posées à notre certitude d’exister : sur quoi fondons-nous la conviction que cet état-ci est plus réel que l’autre ?

Le Rêve d’Akinosuke appartient profondément à cette famille spirituelle. Ce qui nous semble immense peut devenir minuscule dès que change le point depuis lequel nous regardons.

Et c’est précisément ce qui va arriver.

Quand les palais deviennent fourmilières

Intrigués par le comportement du papillon, les trois hommes commencent à creuser sous le cèdre. Ils découvrent alors une prodigieuse colonie de fourmis dont les galeries, les chambres, les constructions de paille, d’argile et de brindilles composent quelque chose qui ressemble à une ville miniature.

Soudain Akinosuke reconnaît les lieux.

Voici le palais. Voici Tokoyo. Voilà même le roi de son rêve sous l’apparence d’une grande fourmi ailée.

Et, vers le sud-ouest, exactement là où elle devrait se trouver, voici Raishū.

Il cherche alors fébrilement la colline où son épouse avait été enterrée. Sous un petit monticule surmonté d’un caillou ressemblant à un monument bouddhique, il découvre finalement le cadavre d’une fourmi femelle.

Il y a quelque chose de prodigieusement cruel et tendre dans cette image.

Vingt-trois années d’amour et de gouvernement viennent de retrouver leurs véritables dimensions.

Le palais tenait entre quelques racines. Le royaume dans quelques mètres carrés de terre.

Le monument funéraire était un caillou. Et la princesse tant aimée, une fourmi morte. Pourtant, avant de sourire de cette disproportion, encore faudrait-il être certain que nous-mêmes ne sommes pas les fourmis d’un univers dont nous ignorons l’échelle.

Tout pouvoir finit sous un cèdre

C’est ici que le Franc-Maçon commence à entendre la légende autrement.

Car Akinosuke avait obtenu exactement ce que les hommes convoitent depuis qu’ils organisent leurs sociétés : le rang, le pouvoir, la reconnaissance, le cérémonial et la dignité. Il avait été introduit dans une cour, revêtu d’habits prestigieux, placé parmi les grands, marié à une princesse puis élevé au gouvernement d’un territoire.

Et que reste-t-il de ces honneurs au réveil ?

Une fourmilière.

Nous autres Francs-Maçons aurions tort de regarder cette leçon avec trop de condescendance, comme si elle ne concernait que les princes d’autrefois. Le monde maçonnique connaît lui aussi ses ambitions minuscules, ses susceptibilités de préséance, ses batailles de charges, ses passions pour les titres, les offices, les cordons ou les tabliers que certains finissent parfois par considérer moins comme des symboles provisoires que comme des quartiers de noblesse.

Akinosuke pourrait alors être invité à toutes nos Tenues pour déposer silencieusement sa fourmilière au milieu du Temple.

Elle rappellerait opportunément qu’un office n’est jamais un degré d’être.

Que celui qui porte aujourd’hui le maillet le rendra demain.

Que le siège le plus élevé d’une Loge demeure une simple chaise lorsque les Frères sont partis.

Et que la véritable dignité initiatique ne consiste pas à monter plus haut que les autres, mais à descendre plus profondément en soi.

Descendre dans la terre avant de retrouver la Lumière

Le vieux cèdre prend dès lors une autre dimension. Akinosuke s’endort contre ses racines ; son âme, si l’on accepte l’image du papillon, descend sous terre ; il y reçoit une nouvelle identité, traverse les honneurs, l’amour, la paternité, le pouvoir et enfin la mort avant de revenir parmi les vivants.

Il est difficile pour un Franc-Maçon de ne pas reconnaître dans ce mouvement quelque chose de la géographie initiatique.

Descendre avant de remonter.

Le Cabinet de Réflexion place déjà symboliquement le candidat dans les entrailles de la terre. Le vieux précepte hermétique repris dans le V.I.T.R.I.O.L. lui commande de visiter l’intérieur de cette terre afin d’y trouver, en rectifiant, la pierre cachée. L’enseignement est moins géologique que spirituel : il existe en nous des profondeurs que la lumière ordinaire ne visite pas.

Akinosuke descend précisément dans ce monde intérieur.

Il y apprend surtout que l’attachement aux formes est une illusion.

Voilà qui rapproche sa légende de la pensée bouddhique de l’impermanence : non pas prétendre que rien n’existe, mais comprendre que rien n’existe de la manière stable, définitive et possédable dont notre désir voudrait disposer.

Sa princesse n’était pas « rien » parce qu’elle était une fourmi. Son amour n’était pas mensonger parce qu’il s’était déroulé pendant un rêve. Sa douleur n’était pas fausse.

Ce qui était illusoire, c’était de croire que tout cela pouvait durer.

Et peut-être est-ce également ce que le rituel essaie obstinément de nous enseigner lorsque, de mort symbolique en renaissance, il rappelle que l’on ne possède véritablement que ce que l’on a appris à laisser mourir.

Calderón, Shakespeare, Borges… nous avions été prévenus

L’Orient n’a d’ailleurs aucun monopole sur cette inquiétude.

Toute la grande littérature semble parfois conspirer contre notre tranquille certitude d’être éveillés.

Calderón de la Barca

Calderón de la Barca en fera au XVIIe siècle le cœur de La vie est un songe. Shakespeare, dans La Tempête, fera vaciller à son tour la frontière entre le théâtre, le rêve et l’existence. Borges bâtira des bibliothèques, des labyrinthes et des mondes où un homme peut découvrir qu’il est lui-même rêvé par un autre.

Shakespeare

Et bien avant eux, Platon avait déjà installé ses prisonniers dans une caverne où ils prenaient les ombres pour le réel.

Voilà finalement pourquoi cette petite légende japonaise possède la grandeur des mythes véritables : elle ne donne aucune réponse mais déplace la question.

Akinosuke s’était cru éveillé pendant vingt-trois ans alors qu’il dormait.

Que savons-nous donc de notre propre réveil ?

Le Franc-Maçon s’est-il vraiment éveillé ?

On répète volontiers que l’initiation fait passer des ténèbres à la Lumière. La formule est si familière qu’elle risque parfois de devenir confortable. Elle ne devrait pas l’être.

Car être initié ne signifie probablement pas avoir ouvert les yeux une fois pour toutes.

Cela devrait signifier apprendre à soupçonner ses propres sommeils. Le sommeil des certitudes. Le sommeil de l’ego.

Celui des ambitions dérisoires, des préjugés confortables, des vérités reçues, des titres dont nous nous parons et des petites puissances que nous prenons parfois pour des royaumes.

Akinosuke a eu la chance qu’un cèdre le réveille.

Le Franc-Maçon, lui, possède le symbole, le rituel, le travail et le regard des autres pour essayer de comprendre qu’une bonne partie de ce qu’il croit être lui-même n’est peut-être qu’une construction provisoire.

Encore faut-il accepter de se réveiller.

Car voici peut-être ce que murmure finalement la fourmilière d’Akinosuke : ce n’est pas parce qu’un homme a les yeux ouverts qu’il ne dort plus.

Sous le vieux cèdre, les fourmis continuent leur ouvrage. Elles construisent des palais, élèvent leurs reines, parcourent leurs routes et défendent avec le plus grand sérieux quelques poignées de terre. Nous les observons d’en haut et leur agitation nous paraît minuscule.

Avant de nous en amuser, levons cependant les yeux vers la voûte étoilée.

Puis demandons-nous, avec toute l’humilité qu’un véritable travail initiatique devrait nous avoir enseignée, qui, de là-haut, pourrait bien être en train de regarder notre propre fourmilière.


Le Rêve d’Akinosuke – Conte du Japon Ancien à écouter avant de dormir

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Erwan Le Bihan
Erwan Le Bihan
Né à Quimper, Erwan Le Bihan, louveteau, a reçu la lumière à l’âge de 18 ans. Il maçonne au Rite Français selon le Régulateur du Maçon « 1801 ». Féru d’histoire, il s’intéresse notamment à l’étude des symboles et des rituels maçonniques.

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