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« Poudre du Liban » est, dans le langage de table des loges, le nom donné au tabac à priser. L’expression appartient au vocabulaire imagé des banquets rituels, où le verre devient « canon », la serviette « drapeau », le vin « poudre forte » et l’eau « poudre faible ». Héritée d’un XVIIIe siècle où la prise de tabac était un geste de sociabilité, elle a presque disparu avec l’usage qu’elle désignait. Elle reste un témoignage savoureux de l’art de vivre maçonnique et de ce goût du code qui transforme les objets ordinaires en signes partagés.
Un terme de table

Les glossaires maçonniques définissent sobrement la poudre du Liban comme un « terme de table » désignant le tabac à priser. Elle se rattache à la série des « poudres » du banquet : la poudre forte ou rouge pour le vin, la poudre faible ou blanche pour l’eau, la poudre fulminante pour l’eau-de-vie et les liqueurs. Le mot « poudre » vient du vocabulaire militaire : au banquet, on « charge » les canons et l’on tire des « feux » en l’honneur des santés portées.
Le langage des loges de table
Les loges de table, ou banquets d’ordre, sont des repas ritualisés qui suivent certaines tenues, notamment lors des fêtes solsticiales de la Saint-Jean. Le Vénérable y préside, les Surveillants y gardent leur rôle, et les santés d’obligation se portent selon un cérémonial précis. Le vocabulaire codé qui s’y emploie a plusieurs fonctions : prolonger l’atmosphère du temple, souder les convives par un langage commun, et donner au repas une gaieté maîtrisée. Il ne vise pas à cacher quoi que ce soit, mais à transformer le quotidien en jeu symbolique.
Pourquoi le Liban ?
L’origine précise de l’expression n’est pas documentée, mais deux pistes se dessinent. La première est biblique : le Liban est la montagne des cèdres que le roi Hiram de Tyr fournit à Salomon pour bâtir le Temple (1 Rois 5), et il occupe à ce titre une place de choix dans l’imaginaire maçonnique. La seconde est lexicale : en grec, libanos désigne l’encens, que le français connaît encore sous le nom d’oliban. Une poudre « du Liban » évoquerait alors un parfum précieux, ce qui convient à une matière odorante comme le tabac. Ces hypothèses restent des interprétations.
Le tabac à priser, un usage du XVIIIe siècle

Introduit en France au XVIe siècle, le tabac fut d’abord présenté comme un remède ; on attribue à l’ambassadeur Jean Nicot, qui lui a laissé son nom (nicotine), son envoi à la cour de Catherine de Médicis. Au XVIIIe siècle, la prise devient un geste élégant et sociable : on offre sa tabatière, on partage une pincée, on échange quelques mots. C’est précisément le siècle où la franc-maçonnerie se répand dans les élites européennes ; il était naturel que le tabac trouve sa place, et son nom codé, dans le vocabulaire des banquets.
Petit lexique de table
- Canon : verre ; barrique : bouteille.
- Poudre forte ou rouge : vin ; poudre faible ou blanche : eau.
- Poudre fulminante : eau-de-vie, liqueurs.
- Poudre du Liban : tabac à priser.
- Drapeau : serviette.
- Feu : toast collectif porté au commandement du Vénérable.
Une survivance
La prise de tabac a pratiquement disparu des usages, et l’interdiction de fumer dans les lieux publics a achevé de reléguer le tabac hors des agapes. L’expression « poudre du Liban » survit donc surtout dans les glossaires et dans les rituels anciens de loges de table, que certaines loges restaurent lors des fêtes de la Saint-Jean. Elle rappelle que la maçonnerie est aussi une culture de la convivialité, dont les mots gardent la trace des mœurs d’autrefois.
Une lecture symbolique ?
Certains commentateurs ont proposé de lire la poudre, matière fine et volatile, comme l’image de ce qui pénètre subtilement, et le geste de priser comme une manière d’intérioriser. Ces lectures sont libres et ne reposent sur aucun rituel. Le sens premier reste convivial : un mot d’esprit partagé entre convives, qui fait du banquet un prolongement fraternel du travail en loge.
Le saviez-vous ?
Les tabatières ornées de symboles maçonniques, équerre, compas, colonnes ou étoile, furent fabriquées en nombre au XVIIIe et au début du XIXe siècle ; plusieurs musées maçonniques en conservent, témoins de ce temps où la prise accompagnait la conversation.
Pour aller plus loin : l’article Wikipédia de référence.
Voir aussi dans le glossaire : Loge de Table, Canon, Drapeau, Saints Jean.
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