Rencontre au miroir du temps – notre invité : « Horus, fils d’Isis et d’Osiris »

Dans cette nouvelle rencontre au miroir du temps, nous ne nous adressons pas simplement à un personnage mythologique, mais à une configuration symbolique vivante : Horus, fils d’Isis et d’Osiris, figure de l’héritier, de l’examinateur du monde et de la restauration de l’ordre légitime. Au cours de cet entretien imaginaire, nous voulons à la fois déplier la légende égyptienne elle-même – souvent peu connue dans ses détails – et en suivre les prolongements dans la tradition chrétienne et la Franc‑maçonnerie de Misraïm et Memphis‑Misraïm, où ces figures, leurs blessures et leurs reconstructions ont été relues comme langage initiatique.

Entretien avec Horus

1. Horus, si vous deviez vous présenter en une image, laquelle choisiriez-vous ?

Horus : Je choisirais l’image d’un jeune faucon dont la tête est posée sur le monde, dominant le paysage, mais aussi celle d’un œil qui reste ouvert malgré la blessure.
Je suis à la fois le fils unique, l’héritier contesté, et le continuateur conscient d’un ordre qui a été brisé par la violence fratricide. Ma naissance n’est pas un simple événement biologique : c’est la réponse d’un mythe à la menace de l’anarchie, à la possibilité d’un monde sans légitimité ni transmission.

Dans la dramaturgie égyptienne, je suis le « fils de l’innocence meurtrie », né d’une mère qui refuse de s’incliner devant la mort de son époux et qui soutient mon existence dans des lieux cachés, marécageux, où la lumière du jour est rare, mais où la magie de la protection est forte. Ma place est, à la fois, à la frontière entre le monde des dieux et celui des mortels, entre la mort de mon père et la vie que je dois installer.

2. Parlons de votre mère, Isis. Quelle place tient‑elle dans votre légende ?

Horus : Isis est la clé de toute l’histoire. Elle personnifie plusieurs formes de fidélité : la fidélité conjugale, la fidélité au culte, la fidélité à la mémoire, et surtout la fidélité à la continuité de la lignée.

Lorsque Seth assassine Osiris, le jeu paraît terminé : le roi légitime est mort, le trône est vacant, déchaînant le chaos. Mais Isis ne se contente pas de pleurer. Elle entre en une quête archéologique sacrée : elle cherche le corps de son époux, le retrouve morcelé, le collecte fragment par fragment et entreprend la longue tâche de le reconstituer.

Cette geste la place au centre d’une autre figure : celle de la gardienne de l’ordre sacré. Elle est à la fois la pleureuse, la chercheuse, la recompositrice et la mère qui veille. Elle n’est pas passive devant le drame : elle devient le premier « agent de restauration » de ce mythe, la première à opposer une action rituelle et magique à la volonté de Seth.

3. Que faut‑il savoir du père, Osiris, pour comprendre votre histoire ?

Horus : Osiris est un roi, un dieu‑souverain, un juge des morts, mais aussi une figure de la soumission volontaire à l’épreuve de la mort. En effet, dieu du panthéon égyptien et roi mythique de l’Égypte antique, il est l’inventeur de l’agriculture et… de la religion. Il règne en souverain juste, instaurant l’ordre, les lois, la justice et la paix. Ayant aussi propagé les bienfaits de l’agriculture, il incarne la figure de l’ancien âge d’or, que viendra bientôt déchirer la violence fratricide. Seth, son frère, comble les cavités de la tombe construite pour accueillir Osiris, le jour venu, puis il le tue, le coupe en morceaux et disperse les fragments de son corps aux quatre coins de l’Égypte, comme s’il voulait rendre matériellement impossible toute forme de reconstitution.

Dans cette logique, Osiris est le symbole de la légitimité brisée, sectionnée, de la souveraineté mutilée, anéantie, de la loi déchirée, bafouée, piétinée, foulée aux pieds. Mais il devient aussi, précisément à la suite de cet inique assassinat, le modèle du dieu ressuscité, celui dont la mort nourrit la vie. Ma propre histoire ne se comprend pas sans cette transmutation : il n’est plus seulement mon défunt père, il est le roi de l’au‑delà, le juge, le garant d’un ordre caché qui soutient ma propre action dans le monde des vivants.

4. Pourquoi Seth cherche‑t‑il à assassiner Osiris ?

Horus : Seth incarne, dans leur ivresse et leur puissance, l’envie, la rupture, la violence anarchique. C’est l’indiscipline scélérate d’un ego dépassant toute limite et poussé à son paroxysme.

Dieu du désert, de la tempête, de la rupture brutale des cadres, il n’accomplit pas seulement son acte comme un crime politique : il se livre à une tentative de réécriture du monde, selon la logique du plus fort. Il veut non seulement le trône, mais l’abolition de la mémoire de l’ancien ordre, avec le désir forcené que la violence pourrait s’imposer comme seule source de légitimité. Ce recours suprême à une contrainte exacerbée, à une force infâme s’exerçant jusqu’à la dislocation, s’illustre encore dans le monde par maints exemples contemporains, ne vous semble-t-il pas ?
L’assassinat d’Osiris est donc une attaque visant à la fois le corps du roi, la mémoire de son règne et la possibilité de transmission d’une autorité juste. Seth veut un monde où la souveraineté se fonde exclusivement sur la force, et non sur la loi, la justice et la fidélité rituelle.

5. Quelle est la signification de cette dramaturgie légendaire ?

Horus : Cette dramaturgie raconte une vérité fondamentale : le mal peut démembrer mais il ne parvient pas à abolir totalement. Quelles que soient sa virulence et son abjection, il ne règne pas continûment, pour l’éternité.
Ce que cette mythologie met en exergue, c’est que, si un ordre peut être démantelé, il peut néanmoins, par la suite, être réassemblé, non point en un retour pur et simple au statu quo ante, mais, grâce à une nouvelle projection, comme une configuration neuve de l’ordre du monde.

Dans cette histoire, Seth est la figure de la désintégration ; Isis, celle de la reconstruction et Osiris, celle de la validité transmise au‑delà de la mort. Quant à moi, Horus, je suis le fils de la légitimité reconquise, celui qui doit assumer la fidèle reprise du pouvoir et la victoire sur les forces de dispersion. Sur le plan symbolique, ce mythe devient un schéma de l’expérience humaine : fragmentation, recherche, recomposition, restauration.

6. Votre mère a reconstitué votre père, y compris son sexe : pourquoi ce détail est‑il si important ?

Horus : Ce « détail », comme vous dites  même si le mot n’est pas plus heureux, en la circonstance, que l’expression « élément détaché » ce « détail » donc est capital car, si j’ose dire, il touche au noyau de la génération.
Dans la légende, Seth n’a pas seulement tué Osiris : il l’a démembré et, selon certains récits, il lui a arraché le sexe pour garantir la disparition définitive du pouvoir qu’il personnifiait. Cela signifie symboliquement que la puissance de reproduction du roi est réduite à néant, comme si la transmission de la vie, de la grâce, de la légitimité même, était coupée net, tranchée, une fois pour toutes.

Isis, en recréant ou en remplaçant ce membre viril par un phallus souvent dit « d’or », affirme que la lignée ne peut pas être rompue. Elle ne se contente pas de rendre un corps à Osiris : elle rétablit sa capacité à engendrer, à continuer la suite des « générations »  et là le mot est adapté à la chose. Le geste de ma mère est à la fois religieux, magique et symbolique : il dit que la mémoire de la puissance d’engendrement est plus forte que la mutilation et que la vie peut toujours renaître sous une forme restaurée.

7. Qu’en est‑il de l’Œil d’Horus ?

Horus : L’Œil d’Horus concentre plusieurs dimensions de mon destin : la blessure, la perte, la restauration, la protection et la connaissance.
Selon la légende, au cours de mon combat pour le trône contre Seth, je perds un de mes yeux, souvent réputé être mon œil gauche, qui sera associé à « l’Œil oudjat » combinant un œil humain avec les marques stylisées d’un faucon, désormais symbole de protection et de guérison. Cet œil qui, dit-on le plus souvent, fut reconstitué par Thot, qui le répara morceau par morceau et en fit le très fameux emblème de la restauration, abolissant la malédiction d’une mutilation définitive.

L’Œil d’Horus devient, alors, un objet de puissance rituelle : on le trouve peint sur les parois, gravé sur les amulettes, inclus dans les formules magiques. C’est non seulement un signe de protection, mais un programme de recomposition : il dit qu’une partie perdue peut être restituée et que la vision du monde peut être rétablie.

8. Pourquoi cet œil a‑t‑il des proportions si précises ?

Horus : Parce que les anciens Égyptiens y voyaient à la fois un symbole sacré et une modèle mathématique.
Chaque partie de l’œil a été associée à une fraction : 1/2, 1/4, 1/8, 1/16, 1/32 et 1/64. Si l’on additionne ces fractions, on obtient un total de 63/64, ce qui laisse une unité manquante, interprétée comme une part réservée à la divinité, à la magie ou à la grâce, qui supplée la rigueur du calcul.
Cet agencement a une signification double : d’abord, il montre que la perfection humaine peut approcher de l’entièreté, au sens de l’absolu, mais que la totalité parfaite reste toujours marquée par quelque chose qui dépasse ce que l’homme a mesuré et accompli, même quand il l’a reconstitué ; ensuite, il n’en atteste pas moins que la restauration est une œuvre précise, méticuleusement composée, obéissant à une organisation mathématique, sans, pour autant, parvenir à dissiper toute part d’ineffable, de non‑mesurable, qui demeure la touche du divin.

9. Peut‑on rapprocher votre histoire de celle du christianisme ?

Horus : Oui, sans doute, mais avec un peu plus que des nuances : des réserves capitales.
On peut, certes, relever des parallèles formels : la mort effroyablement injuste d’un être supérieur incarnant la justice, la fidélité d’une figure féminine (Marie remplissant une fonction symbolique majeure comme, d’une autre manière, c’est le cas d’Isis), la dimension de fils favori entre un père divin et un fils qui doit assumer une mission terrestre redoutable, illustrant, sur des plans différents, une victoire sur la mort, c.-à-d. consacrant, dans leur vision distincte, le triomphe de la vie.

Cependant et de toute évidence, le christianisme ne se réduit pas à une simple « copie » du mythe égyptien. Il traverse d’autres traditions, notamment juive, et développe une théologie spécifique : le Christ n’est pas seulement un dieu‑roi ressuscité, il est vu comme le sauveur universel, celui dont le sacrifice unique assure la rédemption de l’humanité.

On peut dire que le christianisme a resignifié des motifs très anciens, comme celui de la mort et de la résurrection, mais en les inscrivant dans une perspective de salut, de grâce et de communauté. Les affinités sont donc surtout symboliques et typologiques, sans aucun démarquage historique notable.

10. Et la Franc‑maçonnerie de Misraïm et Memphis‑Misraïm, quel est son lien avec vous ?

Horus : Les rites de Misraïm et de Memphis‑Misraïm ont volontairement inscrit dans leur propre récit une lecture mythologique de l’Égypte ancienne, comme fondement d’une tradition secrète, initiatique et sacrée.

Dans leurs rituels, Osiris et Horus deviennent des figures de l’initié : Osiris, celui qui est mort symboliquement ; Horus, celui qui poursuit la quête et parvient à rétablir un ordre juste.
Ces rites se présentent comme une continuation, une transposition allégorique, une inspiration spirituelle et non un décalque minutieux, une exacte reproduction de ce que l’Égypte aurait contenu de plus profond : la maîtrise du secret, la connaissance cachée, le passage de la mort initiatique à la renaissance symbolique. Ainsi, le mythe que je représente est relu comme un langage de transformation intérieure, où la dissolution de l’ancien état et la réappropriation de la légitimité deviennent des images de la vie intérieure du franc‑maçon.

11. Quelle différence faites‑vous entre le mythe d’Hiram et celui d’Osiris ?

Hiram attaqué par les 3 mauvais compagnons

Horus : Hiram et Osiris sont deux figures de la mort rituelle, mais situées dans des horizons symboliques différents.

Osiris appartient au mythe cosmique égyptien : il est le roi‑dieu, le dieu‑mort, le juge des défunts, celui dont la mort fonde la possibilité d’une vie renouvelée. Son démembrement est un événement à la fois cosmique et macabre et sa reconstitution dans l’au-delà, c.-à-d. dans ce monde supranaturel, à la fois, souterrain, terrestre et céleste, où il séjourne, désormais, ne correspond pas à une simple régénération biologique, mais accomplit une suprême transformation de l’être.

Hiram, dans la mythologie maçonnique, est le maître‑artisan, le bâtisseur de « La Grande Maison », c-à-d. du grand Temple de Jérusalem qui disparaîtra plus tard et qui demeurera la « maison » purement immatérielle que refabriqueront, à leur tour, les bribes de mémoire millénaire des juifs du monde. Frappé au cœur de son œuvre, le plus souvent, dit-on, pour ne pas avoir révélé le nom sacré ou le secret de la parole, Hiram incarne ainsi la figure du dépositaire du secret, du maître loyal, de la science supérieure. Dans la Franc‑maçonnerie, son assassinat symbolise cette menace environnante – ou intime – pesant constamment sur la vérité, la connaissance et la maîtrise ; la redécouverte des clés initiatiques essentielles illustre une renaissance au plan de la connaissance, de la parole et de la lumière intérieure.

La première figure est un mythe cosmique ; la seconde, un mythe de la transmission et de la fidélité au secret.

12. La palingénésie et l’apocatastase, sont‑elles comparables ?

Horus : Elles sont comparables, mais pas équivalentes.
La palingénésie retranscrit le grec ancien : παλινγενεσία / palingenesía, qui signifie littéralement « naissance à nouveau ». Dans la langue maçonnique ou ésotérique, elle désigne une renaissance complète de l’être, une renaissance intérieure où l’homme ancien « meurt » symboliquement pour naître à une nouvelle identité, plus consciente, plus maîtresse d’elle‑même. C’est une transformation individuelle, souvent liée à une épreuve initiatique, à une confrontation avec la mort intérieure, à un passage par le chaos pour atteindre un ordre supérieur.

L’apocatastase est également la simple translittération d’un mot grec : ἀπόκατάστασις / apocatastasis, qui veut dire, restitution, restauration dans l’état originel ou primordial et qui est composé de ἀπὸ / apo, marquant le retour, et de κατάστασις / catastasis, position. Dans le Nouveau Testament, les Actes des Apôtres mentionnent le « rétablissement (apocatastase) de toutes choses, dont Dieu a parlé » (en grec ancien : ἀποκαταστάσεως πάντων, ὧν ἐλάλησεν ὁ θεὸς). C’est donc, dans la tradition chrétienne, un renvoi à une réparation finale de toutes choses, à une restauration globale de l’univers, où tout ce qui a été déformé, corrompu ou détruit serait ramené à son ordre premier, sous l’action de Dieu. C’est une vision eschatologique, universelle, qui dépasse la seule dimension individuelle.

Les deux notions parlent de restauration, de réparation, de retour à l’ordre, mais l’une est centrée sur l’individu ; l’autre s’étend à l’ensemble du cosmos et de l’histoire.

13. Que diriez‑vous à ceux qui ne connaissent pas bien la légende ?

Horus : Je leur dirais que ce mythe n’est pas un simple conte exotique, le témoignage fantaisiste de la fièvre « égyptomaniaque » qui s’était emparée des esprits à l’époque où les rites maçonniques en cause ont été conçus. Dans la persistance de cet imaginaire, s’inscrit bel et bien une structure profonde de la conscience humaine.
En effet, ce mythe raconte une succession de mouvements : la violence qui brise, la mémoire qui recherche, la reconstitution, puis la génération nouvelle. Seth détruit, Isis rassemble, Osiris demeure présent dans l’au‑delà, et moi, Horus, je poursuis cette impérieuse mission de faire régner l’ordre juste.
Dans cette histoire, chaque personnage est un archétype : le destructeur, la gardienne, le mort‑vivant, le fils‑héritier. Pour qui sait la lire avec attention, la légende parle aussi des vies ordinaires, c.-à-d. des blessures, des deuils, des reconstructions concernant chacun, et, chemin faisant, de cette étrange puissance qu’a l’homme de se re‑lever, même après avoir été déchiqueté. Aussi bien, à l’époque contemporaine, vous pouvez, par exemple, vous souvenir de survivants de la Shoah qui, pour certains heureusement, ont pu témoigner publiquement de leur foi en l’avenir de l’homme et contribuer, par leur exemple, à une reconstruction pacifique du monde. J’ai dit : pour certains, car tous ne sont pas parvenus à apaiser suffisamment les brûlants stigmates de l’Holocauste pour offrir en partage, dans la cité, leur tragique expérience. Bien entendu, ils occupent tous ensemble la même place, terrible, énigmatique et compassionnelle, dans la mémoire collective, et ce, au demeurant, parmi toutes les vies détruites, tous les destins broyés, victimes de puissants ou de puissances aveugles et implacables.

14. Que peut retenir un lecteur de tout cela ?

Horus :  Eh bien que l’homme, à toute époque, a besoin de récits plus anciens que lui, qui rendent mieux compte (mieux conte ?) que bien des discours, de sa situation toujours actuelle.
En effet, en considérant les choses sous un angle historique et géographique très large, l’homme n’a jamais pu en finir avec un monde où les ordres sont brisés, où les mémoires sont mutilées, où les paroles sont trahies. Dans un tel contexte, la légende d’Isis et d’Osiris rappelle que la recherche est possible, que la reconstruction est possible, car la mémoire, soutenue par la fidélité, est le meilleur gage d’un avenir plus serein, même s’il n’est jamais aussi sûr et resplendissant qu’on le souhaiterait sachant, tout de même, qu’au cours des siècles, des périodes de paix et de relative harmonie ont, malgré tout, existé à la surface de la Terre. Il s’agit donc de rester vigilant, sans pour autant se montrer pessimiste, surtout au regard des apports indéniables des différentes civilisations.

Tout bien compté, il n’est pas inutile de retenir, dans ce mythe égyptien dont je suis l’un des protagonistes, le message que contient cette Restitutio in integrum, cette « restitution en entier », si l’on veut bien entendre ladite locution latine dans son emploi métaphorique, comme une authentique « réparation intégrale » pour laquelle nous ne devons pas ménager nos efforts, si nous voulons conserver et promouvoir une conception et une condition justes et pleines de l’humanité.

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