ATHANOR : revue de presse hebdo – N°6

Quand le vacarme baisse, le silence de L’Alliance devient un fait

Palais-de-Justice-Paris, photo DR

Après les grands titres, les papiers de sidération, les récits de barbouzeries et les séquences nourries par l’imaginaire du renseignement, le procès Athanor entre dans une phase plus basse de sa visibilité. L’effet d’annonce s’estompe. La presse généraliste rend moins compte des audiences. Les reprises se raréfient ou se ressemblent davantage.

À la périphérie, en revanche, prospèrent déjà des textes plus flous, plus suggestifs, parfois clairement enracinés dans des sphères complotistes ou para-complotistes. C’est précisément dans ce creux qu’une veille sérieuse reste nécessaire. Et c’est dans ce creux aussi qu’un autre fait apparaît avec plus de netteté encore.

Pierre Lucet

À cette heure, la Grande Loge de l’Alliance maçonnique française et son Grand Maître Pierre Lucet n’ont pas répondu aux demandes de 450.fm.

Il faut d’abord prendre la mesure de ce changement de climat

Le procès continue. Il est toujours inscrit au calendrier de la presse judiciaire entre le 30 mars et le 16 juillet 2026, au Tribunal judiciaire de Paris, salle 2.01. Mais la couverture, elle, n’a plus l’intensité des premières semaines ni celle de la séquence où la DGSE occupait presque tout le champ du récit médiatique. Le long temps judiciaire suit sa course, pendant que le temps médiatique, lui, décroît. C’est une loi connue des grands procès. Le spectaculaire ouvre. Le feuilleton retient un temps. Puis l’attention glisse.

Or ce retrait n’est jamais neutre

Tant que les gros titres se succédaient, l’affaire paraissait saturer l’espace. Aujourd’hui, ce qui demeure, ce sont des reprises plus rares, quelques papiers plus isolés, des échos diffus, et une série de signaux faibles que seule une lecture attentive permet encore de relier. En d’autres termes, Athanor ne disparaît pas. Athanor change de régime. Il passe du fracas à la persistance. Et c’est souvent dans cette persistance que se logent les éléments les plus troublants.

Un nom, cette semaine, mérite qu’on s’y arrête

Ce nom est celui de Nicolas Sislian.

Dans les récits déjà publiés sur la séquence précédente, l’armurier apparaissait presque en bordure de dossier, comme un personnage secondaire dont la fonction importait davantage que la biographie. Pourtant, plus on s’y attarde, plus ce nom ouvre une zone singulière. Il renvoie à la fois à l’approvisionnement en armes de la DGSE tel qu’évoqué à l’audience, et à un univers plus large, celui des prestataires, des circuits techniques, des intermédiaires et de ces hommes de l’ombre qui ne commandent pas, ne théorisent pas, ne comparaissent pas toujours au premier plan, mais voient passer la matière même de la violence.

Le point n’est pas anecdotique. Il touche à l’une des dimensions les plus profondes de l’affaire Athanor. Non seulement les exécutants, les donneurs d’ordres supposés, les hiérarchies, les récits de couverture et les fantasmes de mission. Mais aussi cet écosystème gris des fournisseurs, des passeurs, des experts techniques, des prestataires de confiance, de tous ceux qui rendent les choses possibles sans jamais être l’image centrale du scandale.

C’est ici que commence aussi le problème des sources

Car à mesure que la presse généraliste se retire partiellement du dossier, d’autres espaces s’en emparent. Et tous ne se valent pas.

Le long texte publié autour de Nicolas Sislian sur le site de Zoé Sagan s’inscrit dans une écriture de l’insinuation, du montage d’indices, de la correspondance troublante, de la zone d’ombre transformée en dispositif narratif. Ce texte peut fasciner par son rythme, son style, sa manière de faire jouer ensemble le cinéma français, l’armurerie, les services et les marges. Mais il appelle une mise en garde absolue. Le site Zoé Sagan doit être abordé avec une extrême prudence. Selon Wikipédia, « Zoé Sagan » est le pseudonyme d’Aurélien Poirson-Atlan, présenté comme l’auteur fictif d’une intelligence artificielle féminine, souvent associé à la désinformation et à la sphère complotiste.
La notice rappelle aussi une plainte pour cyberharcèlement déposée par Brigitte Macron en 2024 et le caractère très controversé de ses publications.
En conséquence, ses textes ne peuvent être tenus pour des sources d’information établies, mais au mieux pour des productions d’ambiance ou d’infofiction à manier avec une grande réserve.

Autrement dit, nous ne sommes pas ici devant un média d’enquête au sens classique

Nous sommes devant un objet ambigu, littéraire, orienté, qui travaille l’actualité comme matériau de fiction paranoïaque autant que comme matière polémique. Il serait donc intellectuellement paresseux de l’ignorer, mais journalistiquement fautif de le traiter comme une source de même niveau que des comptes rendus judiciaires, des articles d’enquête solidement sourcés ou des documents officiels.

Et c’est là que la revue de presse garde tout son sens

Parce qu’il faut précisément faire le tri. Distinguer ce qui relève de l’audience et du procès.

Distinguer ce qui relève de la mise en récit médiatique. Distinguer ce qui relève de l’exploitation sensationnaliste.

Distinguer enfin ce qui relève de l’imaginaire complotiste, toujours prompt à coloniser les affaires où se rencontrent secret, armement, renseignement, hiérarchie et silence institutionnel.

Athanor se situe à la jonction de tous ces registres

C’est pourquoi l’affaire attire à la fois les journalistes judiciaires, les chroniqueurs d’État profond, les amateurs de polar réel, les professionnels de l’indice, les entrepreneurs du soupçon et, bien sûr, les lecteurs maçonniques qui cherchent à comprendre comment une loge a pu devenir, dans l’espace public, le nom même d’un dévoiement.

C’est aussi pourquoi nous devons revenir à l’essentiel


Palais-de-Justice-Paris, intérieur détail, photo DR

Le procès Athanor se tient au Tribunal judiciaire de Paris, Porte de Clichy, et non au Palais de Justice historique de l’île de la Cité. Le calendrier de la presse judiciaire confirme le cadre général du procès. Le site du Tribunal de Paris donne les informations pratiques sur le lieu. Le site de la Cour d’appel rappelle, lui, les coordonnées du Palais de Justice historique, ce qui permet d’éviter les confusions fréquentes entre les deux ensembles judiciaires parisiens.


Palais-de-Justice-Paris, photo DR

La conséquence pratique est simple

Pour qui veut suivre réellement les audiences, il n’existe pas de calendrier détaillé exhaustif et public permettant de tout connaître à distance, heure par heure, séquence par séquence. Il faut soit s’appuyer sur les journalistes qui continuent de couvrir l’affaire, soit se rendre sur place, consulter les écrans, lire les affichages, entrer dans le temps réel du tribunal. C’est d’ailleurs ce que nombre de Frères et de Sœurs nous ont demandé ces derniers jours. Comment voir. Comment comprendre. Comment ne pas dépendre seulement de récits fragmentaires.

Nous donnons donc plus bas quelques repères concrets pour celles et ceux qui souhaiteraient assister à une audience. Et nous ne manquerons pas, pour nos lectrices et nos lecteurs, d’aller vraisemblablement prochainement suivre une séance au Tribunal judiciaire de Paris.

Mais le point le plus grave n’est pas là

Le point le plus grave est institutionnel.

À cette heure, la Grande Loge de l’Alliance maçonnique française, dite L’Alliance, et son Grand Maître Pierre Lucet n’ont pas répondu aux demandes de 450.fm.

Il faut en tirer les conclusions.

La première est que le silence n’est pas une neutralité. Le silence est une forme de présence négative. Il laisse parler les autres. Il laisse écrire les autres. Il laisse cadrer l’affaire par les autres.

La deuxième est que ce silence devient plus visible à mesure que le bruit baisse. Tant que la presse de masse occupait tout l’espace, l’absence de réponse pouvait sembler emportée dans le tumulte. Aujourd’hui, elle se détache comme un vide net.

Grande Loge de l’Alliance Maçonnique Française (GL-AMF)

La troisième est que ce mutisme est d’autant plus problématique qu’il ne s’agit plus d’un simple emballement de départ. Le procès dure. Les faits sont instruits à l’audience. Les lignes de défense s’affinent. Les imaginaires extérieurs se greffent au dossier. Et dans tout cela, l’obédience concernée ne répond toujours pas.

La quatrième enfin est maçonnique. Une obédience peut fermer un atelier. Elle peut suspendre, dissoudre, éloigner. Mais elle ne peut pas, sans se diminuer elle-même, croire qu’une mesure administrative remplace une parole de vérité. Une institution initiatique n’est pas seulement une structure de gestion. Elle est aussi, ou devrait être, une autorité morale capable de distinguer publiquement l’idéal dont elle se réclame de la caricature criminelle qui l’a souillé.

Revue de presse hebdo – N°6Dans l’ordre chronologique

Fin avril 2026 — Zoé Sagan
L’armurier qui rechargeait les fusils du cinéma français et ceux de la DGSE
https://zoesagan.com/sislian-armurier-fantome-athanor/

Long texte construit comme une pseudo-enquête littéraire autour de Nicolas Sislian. Le papier tisse un lien entre le monde de l’armurerie de cinéma, l’univers des prestataires techniques et la périphérie du renseignement. Le style est habile, suggestif, souvent prenant. Mais la source exige une extrême prudence. Zoé Sagan renvoie à Aurélien Poirson-Atlan, décrit par plusieurs médias comme une figure de la sphère complotiste et de la désinformation. Il faut donc lire ce texte comme un symptôme d’ambiance ou un objet de discours, non comme une source d’information de même fiabilité qu’un média judiciaire établi.

Fin avril 2026 — Zoé Sagan
Lettre Confidentielle n°014
https://zoesagan.com/lettre-confidentielle-014/

Newsletter du même univers éditorial. On y retrouve un mélange de signaux faibles, de prédictions, d’allusions, de formulations codées et de mise en scène du secret. Ce document prolonge moins une enquête qu’un climat. Son intérêt est donc avant tout indiciaire. Il montre la manière dont l’affaire Athanor commence à dériver vers des territoires où la narration l’emporte facilement sur la preuve.

30 mars 2026 au 16 juillet 2026 — Presse judiciaire
Procès du dossier Athanor pour 22 hommes et femmes liés à un meurtre et divers autres projets criminels
https://pressejudiciaire.fr/calendrier/

Repère central pour suivre le procès dans sa durée. Le calendrier confirme la tenue du dossier Athanor au Tribunal judiciaire de Paris, salle 2.01, sur une très longue période. C’est la meilleure balise publique pour situer l’architecture générale du procès, même s’il ne donne pas le détail quotidien complet des débats.

Repère pratique — Tribunal judiciaire de Paris
https://www.tribunal-de-paris.justice.fr

Palais-de-Justice-Paris, photo DR

Site utile pour localiser précisément le lieu du procès à la Porte de Clichy, comprendre l’organisation générale du tribunal et préparer une venue sur place. Pour le suivi concret d’une audience, les écrans et affichages du tribunal demeurent toutefois les plus fiables.

Repère pratique — Cour d’appel de Paris
https://www.cours-appel.justice.fr/paris

Point de repère complémentaire pour distinguer le Tribunal judiciaire contemporain du Palais de Justice historique de l’île de la Cité. Cette distinction est importante pour les lecteurs qui souhaitent assister à une audience sans se tromper de site.

Pour celles et ceux qui souhaitent assister au procès

Palais-de-Justice-Paris, photo DR

Le dossier Athanor se tient donc au Tribunal judiciaire de Paris, Porte de Clichy, et non dans le Palais de Justice historique. Le plus simple reste de consulter le calendrier général de la presse judiciaire, puis de se rendre sur place pour vérifier l’état des audiences, les salles et les horaires via les écrans d’affichage. Les audiences pénales sont en principe publiques, sauf exception légale. Le suivi direct demeure ainsi, dans cette affaire, le moyen le plus sûr de ne pas dépendre seulement de reprises incomplètes ou de récits déformés.

Athanor entre dans ce moment délicat où l’affaire semble moins brûler parce qu’elle fait moins de bruit. C’est une illusion. Le feu n’a pas disparu. Il a seulement baissé en surface. Sous la cendre médiatique, le procès continue, les questions demeurent, les récits douteux avancent déjà sur les marges, et le silence de L’Alliance, lui, devient plus nu chaque jour. À mesure que la presse se retire, ce mutisme ne protège plus l’institution. Il l’expose.

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5 Commentaires

  1. @ PIGNAULT
    Nous n’avons jamais « chargé » L’Alliance ni son Grand Maître. Nous avons simplement relevé, et nous condamnons, un silence institutionnel devenu difficilement compréhensible.
    Nous avons sollicité L’Alliance à plusieurs reprises, trois ou quatre fois, afin qu’une parole claire puisse être portée. Cette parole n’est pas venue.
    Si cette affaire n’a strictement rien à voir avec un engagement maçonnique, alors il fallait le dire publiquement, simplement, sans ambiguïté.
    Car le silence, même lorsqu’il se veut prudence, laisse prospérer les soupçons, les fantasmes et les récits complotistes.
    Il finit ainsi par nourrir ce que nous combattons tous, l’antimaçonnisme.
    La discrétion maçonnique, oui. L’opacité, non.
    Le secret initiatique, oui.
    Le mutisme institutionnel face au trouble public, non.
    La transparence, chaque fois qu’elle protège la vérité, l’institution et l’honneur de la franc-maçonnerie.

  2. Vous n’avez pas honte de charger l’Alliance et son GM, quand vous savez pertinemment que cette histoire n’a strictement rien à voir avec un engagement maçonnique !

    • La première question qu’il faut se poser , l’affaire Athanor pouvait-elle arriver sans la présence de franc-maçons ?
      Et uniquement d’anciens policiers et subalternes des services de renseignements ?
      La deuxième question , tous les franc-maçons impliqués sont-ils devant le tribunal ?
      Qui a stoppé cette dérive ?
      Ce sont les services de police qui ont bien fait l’enquête !
      La franc-maçonnerie n’a rien vu ni entendu…et certains ne veulent toujours rien voir , rien entendre et surtout rien remettre en question !!!

    • Monsieur Pignault, Vous écrivez : « Vous n’avez pas honte de charger l’Alliance et son Grand Maître ? »
      Je vous réponds sans détour : non. Pourquoi ?

      Je n’ai pas honte de demander à mon obédience une parole claire. Je n’ai pas honte de rejoindre le malaise exprimé par Jean Renaud Vidal lorsqu’il parle du « silence assourdissant » du Grand Maître.
      Je n’ai pas honte de penser qu’une institution initiatique doit être jugée non seulement à l’aune du droit, mais aussi à celle des principes qu’elle proclame.
      Et je n’ai certainement pas honte de parler, puisque moi aussi je suis membre de la GL-AMF.
      Ce qui serait honteux, à mes yeux, ce ne serait pas de poser des questions. Ce serait de ne plus oser les poser.
      Vous affirmez que cette affaire n’aurait « strictement rien à voir avec un engagement maçonnique ». Mais cette formule ne résiste pas à l’examen.
      Si cette affaire n’avait réellement aucun rapport avec la vie maçonnique, pourquoi la loge Athanor a-t-elle été dissoute ? Pourquoi des exclusions ont-elles été prononcées ? Pourquoi le Grand Maître lui-même a-t-il fini par écrire aux Frères sur ce sujet ? Pourquoi le nom d’Athanor est-il devenu, dans l’espace public, le symbole d’un dévoiement possible de la fraternité, du secret, de l’entre-soi et de la confiance ?

      On ne peut pas, dans le même mouvement, dire qu’il n’y a aucun sujet maçonnique et reconnaître que l’obédience a dû prendre des mesures maçonniques exceptionnelles.
      Bien sûr, la GL-AMF n’est pas pénalement mise en cause. Personne ne prétend le contraire.
      Bien sûr, la justice doit faire son travail.
      Bien sûr, les responsabilités judiciaires sont individuelles. Mais cela n’épuise absolument pas la question.

      Car une obédience initiatique ne peut pas se contenter de dire : « Nous ne sommes pas dans le dossier pénal, donc il n’y a rien à penser. »
      Il y a au contraire beaucoup à penser.

      Il faut penser la vigilance.
      Il faut penser le discernement.
      Il faut penser les signaux faibles.
      Il faut penser les conditions de recrutement.
      Il faut penser les mécanismes de contrôle.
      Il faut penser la gouvernance.
      Il faut penser la parole institutionnelle.
      Il faut penser ce qui a été vu, ce qui n’a pas été vu, ce qui a été compris trop tard, et ce qui doit empêcher que cela se reproduise.

      C’est exactement ce qu’a rappelé Alain Juillet, fondateur de la GL-AMF et ancien Grand Maître, dans son entretien à 450.fm. Il y explique qu’au-delà du dossier judiciaire, Athanor pose la question du discernement, de la vigilance éthique et de la fidélité à la vocation initiatique. Il ajoute surtout que, lorsqu’une loge ou un groupe de loges dérive, cela signifie que les règles de l’obédience et les contrôles destinés à éviter ces dérives n’ont pas fonctionné.
      Ce n’est donc pas un opposant extérieur qui le dit.
      Ce n’est pas un antimaçon.
      Ce n’est pas un polémiste.
      C’est Alain Juillet, le fondateur même de l’Alliance.

      Et son propos est autrement plus exigeant que la défense réflexe consistant à dire : « Circulez, il n’y a rien à voir. »
      Il dit qu’il faut assumer, expliquer, prévenir les confusions, mettre en place une veille, détecter les dérives à leur début, contrôler davantage, et ne pas céder au laxisme sous couvert de fraternité ou de recrutement.

      Voilà le cœur du sujet.

      La fraternité ne dispense pas du discernement.
      La discrétion ne justifie pas l’opacité. La prudence judiciaire ne commande pas le mutisme moral.
      Et le respect de la présomption d’innocence ne doit pas devenir le paravent commode d’une absence de réflexion institutionnelle.
      Un point essentiel : le procès Athanor n’est pas le procès de la franc-maçonnerie, mais il serait irresponsable de se réfugier uniquement derrière cette formule, car l’opinion publique ne distingue pas toujours les subtilités internes des obédiences.
      Voilà pourquoi le silence est dangereux.

      Il laisse les autres parler à notre place.
      Il laisse les titres de presse cadrer l’affaire.
      Il laisse les récits complotistes prospérer.
      Il laisse l’antimaçonnisme se nourrir de nos ambiguïtés.
      Il transforme une prudence initiale en malaise durable.

      Et lorsque le Grand Maître écrit ensuite que « l’affaire Athanor n’existe pas », cette formule est profondément problématique. Car l’affaire existe.
      Elle existe judiciairement.
      Elle existe médiatiquement.
      Elle existe symboliquement.
      Elle existe dans le trouble qu’elle provoque chez de nombreux Frères.
      Elle existe dans la dissolution d’une loge.
      Elle existe dans les exclusions prononcées.
      Elle existe dans la blessure infligée à l’image de la maçonnerie.

      Dire que l’Alliance n’est pas pénalement impliquée est une chose. Dire que l’affaire Athanor n’existe pas en est une autre. La première formule peut être exacte.
      La seconde ressemble à du déni.

      Et ce déni est d’autant plus difficile à accepter que la GL-AMF n’est pas née n’importe comment.
      Elle est née d’une crise.
      Elle est issue de la rupture avec la GLNF, dans le contexte des années 2010, avec une promesse implicite très forte : restaurer une gouvernance plus saine, plus sobre, plus rigoureuse, plus conforme à l’idéal maçonnique. Rappellons d’ailleurs que la GLNF avait alors explosé, qu’elle avait perdu la reconnaissance de la Grande Loge Unie d’Angleterre, et qu’une partie importante de cette dissidence allait contribuer à l’émergence de l’Alliance.

      C’est fondamental. Car une obédience née d’une crise ne peut pas faire comme si elle découvrait aujourd’hui la nécessité de penser les crises.
      Elle aurait dû être mieux préparée que d’autres aux risques de dérive, de cooptation défaillante, de gouvernance fermée, de silence institutionnel, de mauvaise gestion réputationnelle et d’insuffisante vigilance.
      Quand on naît d’une promesse de rectification, on ne peut pas gouverner ensuite comme si cette promesse n’engageait à rien.

      Le problème n’est pas qu’un jour, dans une obédience, apparaissent des profils troubles, vaniteux, mythomanes, manipulateurs ou dangereux. Il y en a partout. Cela n’excuse rien, mais cela existe.
      Le vrai problème commence lorsque les signaux faibles deviennent des signaux forts.
      Lorsque les alertes ne produisent pas une réaction à la hauteur.
      Lorsque les incohérences s’accumulent sans contrôle sérieux.
      Lorsque l’institution tarde à parler, à agir, à expliquer, à protéger.
      Lorsque la parole de vérité est remplacée par une parole de défense.

      À partir de là, on ne parle plus seulement d’une dérive individuelle. On parle d’une défaillance collective de vigilance, de discernement et de responsabilité.

      Et c’est précisément là que l’argument du « cela existe dans tous les groupes humains » devient irrecevable.

      Une obédience maçonnique ne se présente pas comme un groupe humain ordinaire. Elle revendique une exigence morale, une méthode de sélection, une discipline intérieure, une exemplarité. Elle prétend former des hommes meilleurs, ou au moins plus lucides sur eux-mêmes. On ne peut donc pas invoquer l’élévation des principes lorsque tout va bien, puis se réfugier derrière la banalité des faiblesses humaines lorsqu’une affaire grave surgit.

      Il faut choisir. Ou bien nous sommes une simple association profane parmi d’autres. Ou bien nous sommes une institution initiatique, et alors notre niveau d’exigence doit être supérieur.

      Mais on ne peut pas vouloir les honneurs du second statut et les excuses du premier.

      Et Athanor n’est pas le seul symptôme.

      Il faut aussi parler d’un épisode grave lié aux propositions statutaires de 2025, avec cette résolution perçue par plusieurs Frères comme discriminatoire, notamment parce qu’elle excluait les personnes transgenres sous prétexte de garantir la masculinité de l’obédience dans une logique manichéenne. « Tu parles !!! »

      Là encore, certains voudraient minimiser. Ils parleront de maladresse. Ils parleront de débat interne.
      Ils parleront peut-être même de « pétard mouillé ».
      Mais ce n’était pas un pétard mouillé.

      Ce n’était pas un détail rédactionnel.
      Ce n’était pas un accident sans portée.
      Ce n’était pas une péripétie administrative.
      C’était un signal extrêmement grave.

      Car une obédience maçonnique qui se réclame de l’universalisme ne peut pas prendre le risque d’inscrire dans ses textes une disposition susceptible d’être interprétée comme discriminatoire, d’autant que d’autres ont franchi le rubicon.

      Si la DILCRAH ou des associations spécialisées s’étaient emparées du sujet, l’Alliance aurait pu subir un tsunami médiatique, institutionnel et juridique d’une rare intensité. Surtout que la masculinité n’avait jamais fait débat au sein de la Glamf.

      Et les conséquences n’auraient pas concerné seulement la GL-AMF. Elles auraient pu toucher les Maisons de rites, les juridictions de hauts grades, le REAA, et notamment le SCPLF, dont une partie des Frères issus de la GL-AMF constitue un vivier naturel.

      Il faut mesurer cela.

      Une crise publique sur une résolution potentiellement discriminatoire n’aurait pas seulement abîmé une image. Elle aurait fragilisé un écosystème entier.
      Elle aurait créé des tensions internes considérables.
      Elle aurait exposé les hautes instances à des pertes, des ruptures, des suspicions et des difficultés de gouvernance majeures.

      Et si cela n’a pas explosé, ce n’est pas parce que le risque était imaginaire.

      C’est parce que quelques Frères de la base ont alerté.

      Parmi eux, certains « esprits éveillés » ont immédiatement compris la portée potentiellement délictuelle d’une telle rédaction. Ils ont vu ce que d’autres ne voulaient pas voir : une institution ne peut pas manipuler imprudemment des formulations touchant au terrain de la discrimination sans s’exposer à un risque majeur.

      Voilà pourquoi je refuse que l’on balaie ces alertes avec condescendance.

      Car il y a un fil conducteur entre Athanor et cet épisode statutaire.

      Dans les deux cas, des signaux apparaissent.
      Dans les deux cas, les alertes semblent gêner.
      Dans les deux cas, la parole institutionnelle paraît tardive, insuffisante ou défensive.
      Dans les deux cas, des Frères de bonne foi sont tentés de parler, puis se voient reprocher de troubler l’ordre apparent.
      Dans les deux cas, la gouvernance semble confondre critique interne et atteinte à l’institution.

      Mais une institution initiatique qui ne supporte plus d’être interrogée par ses propres membres commence à perdre quelque chose d’essentiel.

      Elle ne perd pas seulement en crédibilité.
      Elle perd en âme.

      C’est pourquoi votre « Vous n’avez pas honte ? » me paraît profondément mal orienté.

      La honte n’est pas de demander une parole claire.
      La honte n’est pas de réclamer de la vigilance.
      La honte n’est pas de dire qu’un silence est devenu assourdissant.
      La honte n’est pas de rappeler que la GL-AMF est née d’une exigence de rupture avec les errements d’hier.
      La honte n’est pas de refuser qu’une résolution discriminatoire puisse être considérée comme une simple maladresse.
      La honte n’est pas de vouloir protéger l’Alliance par la vérité.

      La honte serait de se taire.
      La honte serait de préférer l’image à la lucidité.
      La honte serait de confondre fraternité et aveuglement. La honte serait de laisser croire que la loyauté consiste à ne jamais questionner ceux qui gouvernent. La honte serait de détourner le regard lorsque les signaux s’accumulent.

      Et maintenant, les élections du Grand Maître approchent. Des noms circulent déjà.

      Il faudra regarder attentivement qui a parlé, qui s’est tu, qui a alerté, qui a minimisé, qui a soutenu, qui a laissé faire, qui s’est clairement désolidarisé des orientations dangereuses, et qui a préféré l’ambiguïté.

      Car la prochaine élection ne devra pas être une simple affaire de personnes, de réseaux, d’équilibres internes ou de continuité confortable. Elle devra répondre à une question beaucoup plus grave :

      voulons-nous une gouvernance de lucidité, d’universalisme, de courage et de responsabilité ?

      Ou voulons-nous prolonger une culture du silence, de l’évitement et de l’autoprotection ?

      Je suis Frère de la GL-AMF.
      Je n’ai pas honte de l’être.

      Mais précisément parce que je le suis, je refuse de me taire.
      Je ne parle pas contre l’Alliance.
      Je parle comme Frère de l’Alliance.
      Je parle au nom de l’idée exigeante que je me fais d’elle.
      Je parle parce que je crois qu’une obédience initiatique ne se protège jamais durablement par le déni.

      Elle se protège par la vérité.
      Elle se relève par la clarté.
      Elle se grandit par le courage.

      Alors non, Monsieur Pignault, je n’ai pas honte.
      La honte, s’il devait y en avoir une, ne serait pas du côté de ceux qui demandent que la lumière soit faite.

      Elle serait du côté de ceux qui voudraient encore éteindre la lampe et replonger dans la ténèbre.

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Alexandre Jones
Alexandre Jones
Passionné par l'Histoire, la Littérature, le Cinéma et, bien entendu, la Franc-maçonnerie, j'ai à cœur de partager mes passions. Mon objectif est de provoquer le débat, d'éveiller les esprits et de stimuler la curiosité intellectuelle. Je m'emploie à créer des espaces de discussion enrichissants où chacun peut explorer de nouvelles idées et perspectives, pour le plaisir et l'éducation de tous. À travers ces échanges, je cherche à développer une communauté où le savoir se transmet et se construit collectivement.

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