Quand la Parole retrouve sa demeure

Avec ce 31e volume des Essais Écossais, le Chapitre « Germain Hacquet » du Grand Collège des Rites Écossais du Grand Orient de France livre une méditation collective d’une rare densité sur la parole perdue – cette blessure fondatrice qui hante le coeur même du rite de maîtrise et dont la quête structure l’entière démarche initiatique du franc-maçon écossais.

Il est des thèmes qui traversent l’histoire de la franc-maçonnerie comme une veine souterraine, silencieuse et tenace, affleurant à chaque degré sous des formes différentes mais toujours reconnaissables à cette même urgence intérieure qui pousse le cherchant vers une vérité qu’il pressent sans pouvoir encore la nommer. La parole perdue est de ceux-là. Non pas un motif parmi d’autres, mais la blessure fondatrice, l’axe autour duquel pivote toute la démarche initiatique à partir du grade de maîtrise, cette interruption brutale dans la transmission du sens qui condamne le maçon à chercher, par substitution provisoire, ce que seul un long chemin intérieur permettra peut-être d’approcher.

C’est à cet abîme que s’adresse ce 31 volume des Essais Écossais, fruit des travaux du Chapitre « Germain Hacquet » du Grand Collège des Rites Écossais du Grand Orient de France, ouvrage collectif dont chaque contribution constitue une planche présentée oralement devant les frères avant d’être enrichie par le débat et la contradiction fraternelle.

La méthode mérite d’être saluée pour ce qu’elle révèle d’une certaine conception du travail maçonnique

Le Chapitre se réunit toutes les deux semaines, choisit collectivement son thème, puis accueille tous les deux mois l’un de ses membres qui présente oralement son chapitre en une vingtaine de minutes, lequel expose ensuite un texte de longueur libre destiné à la publication. Le débat fait l’objet d’un compte rendu analytique que chacun peut amender pour préciser sa pensée, intégrer les objections, parfaire son propos. Nulle recherche de consensus mécanique ici, nulle volonté de produire une position commune qui nivèlerait les singularités – le livre est collectif jusque dans sa contradiction interne, et c’est précisément cette diversité des approches qui en fait la richesse. Comme le précise Marc Lebiez dans l’avant-propos, certains contributeurs se reconnaissent dans une religion, d’autres dans aucune, et cette pluralité de regards sur la parole dit quelque chose d’essentiel sur la capacité de la franc-maçonnerie à accueillir des sensibilités divergentes autour d’un mystère partagé.

Christian Confortini

Christian Confortini, Très Puissant Souverain Grand Commandeur du Suprême Conseil du Grand Collège des Rites Écossais, ouvre cet ouvrage par une préface qui pose d’emblée le cadre métaphysique de la quête. Notre parole de franc-maçon doit révéler notre nature intérieure, s’extraire des abysses de notre être pour devenir porteuse de sens, et c’est au 4e grade, en loge de Perfection, que se noue cette primo-initiation à la parole vive. La parole est d’abord geste avant d’être son, et c’est la formule de Maurice Merleau-Ponty qu’il convoque – « La parole est un geste et sa signification un monde » – qui donne à ce volume son souffle philosophique. Retrouver la parole n’est pas retrouver un mot, mais retrouver un monde, c’est-à-dire se retrouver soi-même dans l’acte de signifier.

Michel Barat

Les contributions qui composent ce volume dessinent un vaste panorama où se répondent, comme autant d’arches d’une même cathédrale invisible, des approches philosophiques, historiques, artistiques, religieuses et rituelles

Michel Barat ouvre et referme le recueil par deux réflexions complémentaires sur le dire et le verbe, explorant la distinction fondamentale entre parler et dire, entre le bruit social et la parole qui engage l’être entier. Jean-Pierre Villain lit la parole dans Le Jeu de l’amour et du hasard de Marivaux, révélant comment la comédie du langage masqué dit, à sa façon, quelque chose de la condition humaine face au silence du sens. Bernard Zielinski interroge la musique comme parole spirituelle, cette langue qui transcende les mots pour toucher directement à ce que les mots ne peuvent atteindre. Joëlle Marchal se penche sur la peinture de Gérard Garouste comme recherche d’une parole picturale, cet artiste dont l’œuvre entière semble habitée par la quête d’un sens enfoui sous les couches du visible.

Jean-Robert Ragache

Thomas Picot explore l’éloquence du chevalier et la rhétorique maîtrisée de la franc-maçonnerie chevaleresque, montrant comment la parole ritualisée n’est pas ornement mais architecture spirituelle. Jean-Robert Ragache médite sur la trahison des mots, ce moment où le langage se retourne contre la vérité qu’il était censé porter. Claude Vivier Le Got interroge la libération de la parole par le militantisme syndical ou politique, posant la question de savoir si l’engagement collectif constitue une voie vers l’authenticité du dire ou une nouvelle forme d’aliénation langagière.

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Alix Solis tresse les fils de Zoroastre au Chevalier Rose-Croix pour retracer le chemin de la parole juste, depuis les Gathas de l’Avesta jusqu’aux rituels du 18e degré du Rite Écossais Ancien et Accepté. Laurent Kupferman réfléchit à Foi, Espérance et Charité comme matériaux d’une parole bâtisseuse pour l’humanité. Jean-Luc Le Bras compare les discours ritualisés dans les sociétés traditionnelles et en loge, montrant la permanence anthropologique de la parole sacrée comme lien entre les hommes et ce qui les dépasse.

Jacques-Ravenne

Mais c’est la contribution de Jacques Ravenne, consacrée aux sources médiévales de la parole perdue, qui mérite ici un arrêt particulier, tant elle apporte à la question initiatique un éclairage à la fois érudit et proprement vertigineux

Jacques Ravenne est romancier et franc-maçon, auteur notamment de la série des enquêtes du commissaire Antoine Marcas – coécrit avec Éric Giacometti, qui a porté les symboles maçonniques à des millions de lecteurs profanes, et dont l’œuvre la plus personnellement initiatique, L’alliance des versets, révèle l’étendue de sa culture ésotérique et spirituelle. Ici, c’est l’historien et le maçon qui parlent ensemble, et leur planche est née d’un étonnement fondateur.

L’étonnement de Jacques Ravenne est le suivant : la tradition de la parole perdue, qui structure toute la quête maçonnique à partir du grade de Maître, ne renvoie dans la culture occidentale à aucun récit, mythe ou tradition formellement identifiables. Les grades d’apprenti et de compagnon trouvent leurs racines dans la maçonnerie opérative et dans les cultes à mystères de l’Antiquité. Mais la maîtrise, avec son récit d’un meurtre sanglant, la perte du mot, la quête du cadavre, sa découverte et la survenue d’un mot substitué – cet enchaînement narratif ne renvoie à rien de culturellement connu. Ce mystère a suscité de nombreuses recherches, dont le principal résultat fut de situer l’apparition du grade de Maître autour des années 1720, soit quelques années à peine après la naissance officielle de la franc-maçonnerie en Angleterre, dans un contexte sociologique nouveau où des intellectuels et des aristocrates entrent en loge et réclament une nourriture spirituelle plus élaborée.

L’enquête que mène Jacques Ravenne pour trouver les racines médiévales de ce récit inaugural est digne d’un détective initiatique

Le récit du meurtre d’Hiram relève de ce que nous appellerions aujourd’hui le genre policier – inexistant à l’époque – avec une enquête de terrain, la recherche des coupables, la découverte d’un corps, la punition des meurtriers. Or, selon les dernières recherches, ce récit est littéralement obsédé par sa source dans une bonne partie du récit du meurtre d’Hiram, et les premières versions connues datent du XIIe siècle, où un chevalier de la famille Montauban, dont la famille est en butte à l’hostilité violente de Charlemagne, se métamorphose en un ouvrier maçon qui va travailler à l’édification de la cathédrale de Cologne. Opératif d’exception, inlassable et talentueux, il provoque la jalousie de ses compagnons qui finissent par le tuer et dissimulent son cadavre au fond de l’eau. Miraculeusement, ce récit est relevé par un banc de poisson qui a été abandonné lu et diffusé jusqu’à la fin du Moyen Âge, les invariants de l’histoire d’Hiram – le meurtre, la dissimulation du cadavre, sa redécouverte et son nouveau statut – se retrouvant dans la figure de ce saint maçon médiéval.

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Cette parenté structurelle entre Renaud de Montauban et Hiram est corroborée par deux autres éléments particulièrement troublants

D’abord, l’étonnante similitude – que Jacques Ravenne ose appeler technique – entre les deux compagnons qui tuent Hiram et Renaud, dans les différents rituels maçonniques, de plus, dans les manuscrits qui voient la naissance du mythe fondateur du meurtre rituel, surgit, avec quelques variantes, le nom d’Aymon – avec pour patronyme impromptu, si ce n’est un cas, ou un autre, le nom de la tradition biblique, celui de la famille de Renaud de Montauban. Par une convergence que Jacques Ravenne juge la plus probable – sinon indémontrable pour l’instant – les deux sources se fusionnent au tournant du XVIIIe siècle, entre 1725 et 1740, portées par les échanges entre les loges anglaises et néerlandaises, par la présence significative de la communauté juive d’Amsterdam dans les cercles maçonniques naissants, et par la circulation des textes hébraïques entre huguenots français de Londres et juifs amsterdamois, un véritable roman initiatique qui attend encore son historien.

Jean-Pierre-Villain

Le débat qui suit cette planche – comme toutes celles du volume – révèle la fécondité de la méthode du Chapitre. Jean-Pierre Villain y voit une quête morale ou métaphysique au-delà du problème politique, Daniel Keller évoque les secrets de l’architecte que la parole perdue ferait seulement entrevoir, et Hervé Le Guenn rappelle la foisonnante imagination des loges du XVIIIe siècle dans leur rapport à la tradition hébraïque. Jean-Luc Le Bras interroge la relation entre tradition juive et franc-maçonnerie naissante, posant la question de l’hébreu comme source possible du langage initiatique, tandis que Jacques Ravenne lui-même, reprenant le fil, insiste sur la prudence nécessaire devant des hypothèses séduisantes mais encore insuffisamment étayées. C’est cette exigence critique, jointe à l’audace spéculative, qui fait de ces échanges une véritable école de pensée.

Daniel-Keller

La conclusion de Daniel Keller, ancien Grand Maître du Grand Orient de France, synthétise avec une grande élégance intellectuelle ce que l’ensemble du volume a déployé

La parole est porteuse, nous dit-il, de la dimension vertébrale de l’existence et confère aux individus leur véritable appartenance à la question d’humanité. Elle est l’écho partagé, la convergence de perspectives éloignées à la recherche d’un monde dont on ne cesse de rappeler qu’il est en perte de repères, dans lequel l’humanité est victime de sa propre dépossession de soi. Ce que la franc-maçonnerie offre, face à ce vertige, c’est précisément un chemin de crête entre deux versants opposés – l’enracinement et le déracinement – car La Franc-Maçonnerie est au contraire de l’enracinement et celui du souvent trop déracinement, et cet effort pour rassembler ces deux projets complémentaires constitue sa vocation singulière.

Ce que nous retenons de ce volume collectif, c’est moins la somme de ses contributions particulières que l’espace intellectuel et fraternel qu’il réussit à créer entre elles

La diversité des approches – philosophique, artistique, historique, rituelle, théologique, politique – ne produit pas l’émiettement mais la polyphonie, ce régime de la pensée où plusieurs voix s’accordent sur un même mystère sans jamais prétendre l’épuiser. La parole perdue ne se retrouve pas, elle se cherche perpétuellement, et c’est dans cette recherche collective, dans cet espace d’échanges rituellement encadrés que la loge maçonnique révèle sa nature profonde de laboratoire de sens. Ce volume en est l’admirable témoignage.

Retrouver la parole – titre du volume et horizon de toute initiation – n’est peut-être rien d’autre que cela : consentir à l’incomplétude du sens, assumer la béance qu’Hiram nous lègue, et trouver dans cette blessure même la force d’une quête qui ne s’achève jamais mais qui, chemin faisant, nous rend plus pleinement humains.

Retrouver la parole – Les Essais Écossais, volume 31

Grand Collège des Rites Écossais Suprême Conseil du 33e degré en France GODF, 2026, 288 pages 15 € / Grand Collège des Rites Écossais, la librairie

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Yonnel Ghernaouti
Yonnel Ghernaouti
Yonnel Ghernaouti a été directeur de la rédaction de 450.fm, de sa création jusqu’en septembre 2024. Chroniqueur littéraire, animé par sa maxime « Élever l’Homme, éclairer l’Humanité », il a siégé au bureau de l’Institut Maçonnique de France, est médiateur culturel au musée de la franc-maçonnerie, directeur de collection chez des éditeurs maçonniques et auteur de plusieurs ouvrages maçonniques. Il contribue notamment à des revues telles que « La Chaîne d’Union » du Grand Orient de France, « Chemins de traverse » de la Fédération française de l’Ordre Maçonnique Mixte International Le Droit Humain, et « Le Compagnonnage » de l’Union Compagnonnique. Il a également été commissaire général des Estivales Maçonniques en Pays de Luchon, qu’il a initiées.

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