Du moins je suis perpétuel. Ce n’est pas tout à fait la même chose. L’éternité n’a ni commencement ni fin, ou alors : un commencement mais pas de fin (vie éternelle). En tout cas, elle échappe au temps. La perpétuité est une durée de temps sans discontinuité et sans fin. Par exemple : un secrétaire perpétuel de l’Académie française, ou encore une condamnation à perpétuité.
Pourtant le mandat du secrétaire perpétuel va bien se terminer un jour, par le décès du susnommé, par une démission, par une radiation, ou par n’importe quel accident de parcours… Quant à la condamnation à perpétuité, elle se terminera aussi, par un décès intra muros, par une grâce présidentielle, par une remise en liberté pour bonne conduite après une période incompressible. Donc je suis perpétuel, pas éternel.
Mon corps est composé de 7 × 1027 atomes soit : 7000000000000000000000000000000000.

Parmi lesquels : 24 % sont des atomes d’oxygène, 12 % de carbone, 62 % d’hydrogène et 1,1 % d’azote. Ces atomes sont les mêmes que ceux qui existaient au tout début de la Terre, et même bien avant car ils viennent du Big Bang, il y a 13,9 milliards d’années. Un nuage de gaz et de poussières a été projeté à travers l’espace, dans lequel ont été accumulés des débris d’étoiles mortes, qui se sont agglomérés pour former une proto-Terre, beaucoup plus petite que la nôtre, instable, sans atmosphère et sans eau. Il y a 4,5 milliards d’années ce brouillon de planète a été percuté par une protoplanète, de la taille de Mars, connue sous le nom de Théia. Le choc a été d’une violence inouïe, les deux masses ont fondu l’une dans l’autre. La poussière éjectée s’est satellisée et a fini par former la Lune. Les deux planètes insérées l’une dans l’autre, ces deux moitiés d’orange, ont constitué la Terre bleue “moderne”. C’est grâce à cet impact que la rotation de la Terre s’est ralentie, que les saisons ont pu apparaître, que l’atmosphère a pu être fixée, puis l’eau. Les conditions pour que la vie survienne ont été réunies.
La Terre est composée de 1,33 × 10⁵⁰ atomes. Ce sont es mêmes qu’au début de son histoire, à peu de choses près. Quelques pertes, quelques ajouts, mais négligeables. La Terre est un écosystème fermé. Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme comme aurait pu dire Antoine Lavoisier, le père de la chimie moderne. Elle est composée essentiellement de Fer, (32%), principalement dans le noyau, puis d’Oxygène (30 %), de Silicium (15 %), de Magnésium (14 %)…D’abord minérale, la planète fait apparaître les premières formes de vie microbienne il y a 3,8 milliards d’année. J’en suis. Puis les eucaryotes il y a 1,65 milliards d’années, les premiers organismes multicellulaires qui carburent à l’oxygène : les premiers animaux, les plantes, les champignons. J’en suis aussi : les plantes, les champignons, les premiers multicellulaires. Les insectes arrivent il y a 400 millions d’années, seulement, les dinosaures il y a 230 millions pour disparaître il y a 66 millions d’années et je suis aussi dinosaure, je ne disparaîtrai pas avec eux, je comptine le voyage. Celui qui voit les premiers hominidés il y a 2,8 millions d’années, et les Sapiens, nous, il y a 300 000 ans.

Les atomes qui forment mon corps ont pour âge moyen entre 5 et 10 milliards d’année, ils sont plus vieux que le soleil. 99%d’entre eux auront été interchangé au cours de ma vie. Mon squelette mettra 7 ans à être complètement renouvelé. Globalement, je suis fait de 60% d’eau, c’est à dire que 24% de mes atomes sont de l’oxygène et 62% de l’hydrogène.
Une partie de l’air que je respire est formée des mêmes molécules que celui que respirait Jules César, je pourrais presque connaître ses pensées.. Nous sommes dans une capsule spatiale, il n’y a pas de ravitaillement extérieur, nous consommons toujours la même chose que nous recyclons à l’infini. Sur le plan atomique, je ne peux pas me prétendre différent d’un assassin ou d’un philosophe, ni d’une brebis ou d’un lion, ni même d’une pâquerette ou d’un caillou. Car nous sommes faits des mêmes atomes que nous échangeons entre nous sans cesse. D’ailleurs on devient ce qu’on mange, je suis donc un peu plus un steak, des frites et une salade que je ne l’étais ce matin en me réveillant. Je passe mon temps à ingurgiter des éléments extérieurs, ne serait-ce que de l’air et de l’eau.

Ce sont les mêmes atomes qui servent à me composer aujourd’hui et qui demain rempliront une autre mission. A mon âge, on a déjà fait plusieurs fois le ménage à fond. Et après moi ces atomes se disperseront, d’autres en profiteront.
« …J’étais seul sur la route
Sans dire ni oui ni non
Mon âme s’est dissoute
Poussière était mon nom…»
(Charles Trenet : La folle complainte)
Cette idée n’est pas si nouvelle que cela. Dans le bouddhisme, on parle de Samsara pour décrire la réincarnation des humains après leur mort sous la forme d’animaux ou dans des formes plus basses d’existence comme les plantes. Pythagore lui-même, au VIè siècle avant notre ère, croyait en la métempsycose et l’enseignait. Pour lui, les âmes pouvaient migrer après la mort dans des animaux, des plantes ou d’autres êtres humains.Dans nos cultures anciennes, avant le christianisme, les Celtes pensaient à peu près la même chose. Ils croyaient à l’incarnation possible dans d’autres corps. D’ailleurs ils avaient des dieux incarnés dans des animaux, comme Cernunnos, le dieu-cerf, des animaux sacrés élevés au rang de quasi divinités, comme le sanglier, le corbeau, le cerf, le cheval, le serpent. Chez les Cathares, on pensait aussi que l’âme imparfaite pouvait se réincarner dans d’autres formes de vie, humaines ou non, pour y vivre une sorte de purgatoire, jusqu’à atteindre la perfection.
C’est le monothéisme chrétien qui a effacé ces traditions, parce que le dieu unique a effacé les hideux intermédiaires, et donc le lien avec d’autres espèces vivantes.

Peut-on avoir conscience de cette communauté de nature avec la nature ? Peut-on se sentir en résonance avec d’autres humains, d’autres animaux, d’autres plantes,voire même des formes plus inertes, peut-on chercher à percevoir l’histoire d’ une montagne, ou d’une rivière, comme le suggérait Élisée Reclus ? Cette idée nous paraît étrange aujourd’hui, elle nous était plus familière autrefois. Elle est pourtant inscrite dans notre mémoire, or nous avons, on vient de le dire,entre 5 et 10 milliards d’années.
Certaines formes de méditation tentent l’aventure. Dans le bouddhisme, le Metta consiste à étendre sa conscience, sa bienveillance, à l’ensemble du vivant. L’hindouisme parle de l’Atman (conscience individuelle) comme étant identique, et faisant partie intégrante du Brahman (conscience universelle du vivant). Lao Tseu conseille de faire silence de sa propre conscience pour être à l’écoute de la conscience du monde. Certains adeptes de la deep ecology prônent une forme de méditation de la nature, centrée sur une espèce, une rivière, une forêt. On ne sait pas quel résultat peuvent donner ce genre de pratique mais elles sont peut-être moins exotiques qu’on ne le croit. D’ailleurs d’autres espèces vivantes en sont capables. Les arbres communiquent. On le sait maintenant. Ils utilisent des réseaux mycorhiziens formés de racines, rhizomes de champignons souterrains, pour échanger entre eux des nutriments. On a découvert chez eux une forme de mémoire. Ils sont capables d’échanger avec leur environnement notamment pour se prémunir contre des attaques.
Je suis tout cela, nous avons les mêmes atomes. Pas seulement des atomes semblables, les mêmes, que nous échangeons en permanence. Nous sommes, comme le proclamait Carl Saga,: « faits de poussière d’étoiles ». Mais nous sommes faits également de cette même poussière de Terre qui n’arrête pas de tourner dans le vent et de se reformer sans cesse sous des formes différentes.
Mais si je suis à la fois tout cela, ce qui est moi et ce qui n’est pas moi, si je en suis rien d’autre que la prima matera de quoi est faite toute chose présente sur cette planète, si je n’arrête pas de me composer et de me décomposer, et que je ne suis plus rien de ce que j’étais à ma naissance, comment puis-je encore dire : je ? Qu’est-ce qui fait que je crois encore à la permanence du moi, qu’est-ce qui me permet d’avoir cette conscience du moi, sans ressentir ce mouvement perpétuel ?

Mais alors, c’est quoi exister ? Me croire tout seul dans ma bulle, enfermé dans un selfie permanent ? Ou une conscience élargie, cherchant à apercevoir non pas seulement ce qu’elle est mais aussi ce que l’autre est?
Les francs-maçons ne devraient pas être aussi démunis que cela pour se lancer dans une telle aventure. Après tout, la chaîne d’union est le meilleur outil pour percevoir ce qui relie l’ensemble du vivant. Qu’est-ce qui ressemble le plus à une chaîne d’union qu’une chaîne ADN ? Sous des formes différentes, elle est commune à tous les êtres vivants. Or elle n’est formée que de quatre éléments, toujours les mêmes : l’adénine (A), la thymine (T), la cytosine (C) et la guanine (G).
Il y a aussi la perpendiculaire qui permet de plonger au cœur du vivant pour tenter d’en découvrir les mystères. L’horizontale, qui peut servir à tracer les relations entre les différentes espèces et montrer comment elles fonctionnent en réseau. Le compas qui sait tracer les cycles à travers lesquels on se régénère. Et puis ce mythe du temple qui se déconstruit et se reconstruit à l’infini, perpétuellement.
Je suis perpétuel. C’est-à-dire que je me perpétue en me renouvelant dans le temps. Le physicien Carlo Rovelli pense que le temps n’existe pas. Alors s’il n’existe pas, peut-être bien que je suis éternel. Quelle importance !
(Pour terminer, le maître d’harmonie a préparé une chanson de Nicole Rieu en 1974, écrite par Mitzi Bravine, composée par Jean-Pierre Mirouze et le jeune André Manoukian,
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