Sodome et Gomorrhe et la Franc-Maçonnerie

Parmi les récits bibliques les plus puissants, celui de Sodome et Gomorrhe (Genèse 19) occupe une place singulière dans l’imaginaire maçonnique. Au-delà de la destruction des deux villes coupables d’inhospitalité et d’immoralité, c’est surtout le destin tragique de la femme de Loth qui parle directement au cœur de l’initiation maçonnique. Transformée en statue de sel pour avoir regardé en arrière, elle devient le symbole vivant d’une vérité initiatique profonde : celui qui refuse de lâcher ses croyances limitantes, ses attachements passés ou ses certitudes profanes finit par se rigidifier, se cristalliser, et s’immobiliser sur le chemin de la Lumière.

Le Récit Biblique : Fuir Sans Se Retourner

Dieu décide de détruire Sodome et Gomorrhe à cause de leurs péchés. Il envoie deux anges pour sauver Loth, neveu d’Abraham, et sa famille. L’ordre est clair :

« Sauve-toi, sur ta vie ! Ne regarde pas derrière toi et ne t’arrête nulle part dans la plaine ! ».

(Genèse 19:17)

Loth, sa femme et ses deux filles s’enfuient. Mais la femme de Loth, prise de nostalgie ou d’incrédulité, se retourne… et devient instantanément une colonne de sel. Ce sel n’est pas une simple punition. Dans l’alchimie ancienne, le sel représente le principe de fixité, de matérialité et de conservation. Il cristallise, durcit, fige ce qui était vivant. La femme de Loth ne meurt pas : elle se cristallise. Elle devient statue, immobile, éternellement tournée vers ce qu’elle n’a pas su abandonner.

La Lecture Maçonnique : Le Refus de Lâcher le Passé

La Franc-Maçonnerie, héritière des traditions hermétiques et alchimiques, a toujours vu dans ce récit une puissante métaphore initiatique. Le parcours du franc-maçon est précisément celui d’un exode : on quitte le monde profane (Sodome symbolique) pour entrer dans la Loge, Temple de la Lumière. L’initiation elle-même est une mort symbolique aux anciennes croyances, aux préjugés, aux dogmes rigides. Comme Loth, l’initié reçoit l’ordre de ne pas regarder en arrière.Regarder en arrière, c’est :

  • S’accrocher à ses anciennes opinions politiques, religieuses ou sociales ;
  • Refuser d’évoluer dans sa compréhension des symboles ;
  • Garder des rancœurs, des habitudes limitantes ou des certitudes qui figent l’esprit ;
  • Rester attaché au « moi profane » au lieu de bâtir le Temple intérieur.

Le frère qui se retourne ainsi sur son passé ne progresse plus. Il se cristallise. Son esprit devient sel : dur, fixe, stérile. Il répète les mêmes rituels sans les comprendre, récite les mêmes mots sans les vivre, défend les mêmes « vérités » sans les questionner. Il devient, comme la femme de Loth, une statue de sel au milieu du chemin initiatique.

Le Sel en Franc-Maçonnerie : Symbole de Fixité et de Danger

Le sel occupe une place importante dans la symbolique maçonnique et alchimique. Dans le Cabinet de Réflexion, on trouve parfois du sel parmi les objets de méditation. Il rappelle à la fois la conservation (le corps préservé) et le risque de rigidité. Certains rites, notamment dans les hauts grades, utilisent le sel comme image de la matière première que l’initié doit dissoudre pour la transmuter. Le sel fixe ; l’initié doit apprendre à le fluidifier par le travail intérieur, le mercure (l’esprit) et le soufre (l’âme). La femme de Loth illustre donc parfaitement le danger que courent les francs-maçons : celui de la cristallisation spirituelle. On peut être maçon depuis trente ans, porter le tablier, connaître les rituels par cœur, et pourtant être totalement figé dans des croyances limitantes – dogmatisme, intolérance, peur du changement, attachement à des formes extérieures vides de sens.

Une Leçon pour le Maçon du XXIe Siècle

Aujourd’hui, dans un monde en pleine mutation, cette leçon est plus actuelle que jamais. Le franc-maçon est invité à lâcher prise :

  • Lâcher les certitudes confortables du passé ;
  • Lâcher les querelles obédientielles stériles ;
  • Lâcher les jugements hâtifs et les préjugés qui figent la pensée.

Celui qui se retourne sans cesse sur ses anciennes habitudes, sur ce qu’il « a toujours cru », sur ce que « l’on a toujours fait », risque de devenir, lui aussi, une colonne de sel : présent physiquement en Loge, mais spirituellement immobile.

La Franc-Maçonnerie n’est pas une religion du souvenir, mais une école de progression perpétuelle. Comme le dit un vieux texte maçonnique :

« Le maçon qui ne progresse plus est déjà mort. »

La femme de Loth nous rappelle que la véritable liberté initiatique passe par le courage de ne plus regarder en arrière. Seule cette attitude permet à l’esprit de rester vivant, fluide et en perpétuelle construction.

Ainsi, Sodome et Gomorrhe ne sont pas seulement une histoire de châtiment divin. Elles sont, pour le franc-maçon, un puissant miroir :

Regarde devant toi. Avance. Ne te cristallise pas. Car le sel qui conserve le corps peut aussi figer l’âme… et transformer un frère ou une sœur vivant en statue immobile sur le chemin de la Lumière.

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Jean-Claude Sarezza
Jean-Claude Sarezza
Né en tant qu'apprenti peintre en décor, aspirant Compagnon du Devoir sans toutefois être reçu, il entame un parcours initiatique en Franc-maçonnerie en 1984 au sein de la loge Accord Parfait à Rochefort, affiliée à la Grande Loge de France (GLDF), où il reste actif pendant vingt ans. Porté par une préférence pour la mixité, il fonde en 1997 la loge Trait d'Union à La Rochelle, sous l'égide de la Grande Loge Mixte de France (GLMF), à une époque où le Grand Orient de France n'était pas encore mixte. Il exerce la fonction de Vénérable Maître à Rochefort de 1992 à 1995, puis à La Rochelle de 2000 à 2003, marquant son engagement dans une Franc-maçonnerie humaniste et inclusive.

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