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Au carrefour de la Révolution scientifique du XVIIe siècle et des Lumières naissantes, émerge en Angleterre une constellation de doctrines philosophiques et théologiques qui convergent vers une vision universaliste de la religion et de la société.
Ces courants, profondément marqués par l’esprit de tolérance, de raison et d’observation de la nature, cherchent à dépasser les dogmes particuliers pour fonder une « religion de l’humanité » fondée sur des principes universels. Ils rejettent la scolastique médiévale au profit d’une théologie naturelle cohérente avec les découvertes scientifiques. Ces idées imprègnent durablement la Franc-maçonnerie spéculative naissante au début du XVIIIe siècle, contribuant à forger son ethos de fraternité universelle, de tolérance et d’harmonie sociale.
En voici quelques aperçus, nécessairement incomplets, qui ne sauraient rendre compte de l’ensemble des influences qui ont concouru à l’émergence de la religion naturelle au cœur de la pensée maçonnique.

Le naturalisme de Baruch Spinoza constitue l’une des expressions les plus radicales et les plus cohérentes de cette philosophie.
Il se résume en une formule célèbre et souvent citée : Deus sive Natura (« Dieu ou la Nature »), qui apparaît explicitement dans l’Éthique (1677), son œuvre majeure publiée à titre posthume (p. 208/327). Spinoza rejette toute forme de transcendance : il n’existe pas un Dieu personnel, créateur extérieur au monde, qui interviendrait par sa volonté libre ou ses miracles. Pour lui, Dieu est identique à la Nature, entendue non pas comme le simple ensemble des phénomènes physiques (ce que nous appelons aujourd’hui la Nature), mais comme la Substance unique, infinie, éternelle et nécessaire. Cette Substance est la seule réalité qui existe en soi et par soi ; tout le reste (les êtres humains, les animaux, les objets, les pensées) n’en est que des modes (des affections ou expressions particulières).
Sa pensée est caractérisée par :
– Un monisme strict. Il n’y a qu’une seule substance, qui possède une infinité d’attributs (dont nous ne connaissons que deux : la Pensée et l’Étendue). La matière et l’esprit ne sont donc pas deux réalités distinctes, mais deux aspects d’une même réalité.
– Un déterminisme absolu. Tout ce qui arrive découle nécessairement des lois immanentes de cette Substance/Nature. Il n’y a ni hasard, ni finalité, ni libre arbitre au sens traditionnel. Les actions humaines, y compris les passions, obéissent aux mêmes lois nécessaires que les mouvements des planètes ou la croissance des plantes.
– Un rejet du finalisme et de l’anthropomorphisme. Dieu (ou la Nature) n’agit pas en vue d’un but ; il ne récompense ni ne punit. La Nature ne poursuit aucun « dessein » ; elle produit simplement tout ce qui est possible selon sa puissance infinie.

Spinoza développe cette vision dans une forme géométrique rigoureuse (à la manière d’Euclide), avec définitions, axiomes, propositions et démonstrations. Son naturalisme est donc à la fois métaphysique (tout est Nature) et éthique : la sagesse consiste à comprendre notre place dans cet ordre nécessaire, à transformer nos passions tristes en affects joyeux par la connaissance rationnelle, et à atteindre l’amor intellectualis Dei (l’amour intellectuel de Dieu), c’est-à-dire la joie sereine qui naît de la compréhension de l’unité de toutes choses.
Ce système est profondément anti-scolastique et anti-cartésien sur plusieurs points. Contrairement à Descartes, qui maintenait une dualité substance pensante / substance étendue et un Dieu transcendant, Spinoza élimine toute extériorité : l’homme n’est pas un empire dans un empire, mais un mode parmi d’autres de la Nature infinie. Son naturalisme s’étend à l’anthropologie : les passions humaines doivent être étudiées comme on étudie les lois de la physique, sans jugement moral préalablement posé sur ce qui est « bien » ou « mal » en soi.
On parle parfois de panthéisme pour qualifier Spinoza, mais le terme peut être trompeur : il ne s’agit pas d’adorer la nature visible comme un dieu, mais de reconnaître que la réalité entière est divine parce qu’elle est l’expression nécessaire et infinie de l’unique Substance.
Le naturalisme spinoziste sert souvent de référence pour comprendre le newtonisme philosophique.
Tous deux refusent la scolastique et cherchent à expliquer le monde par des lois immanentes et rationnelles. Cependant, des différences importantes existent : Spinoza est strictement moniste et immanentiste : Dieu = Nature, sans reste. Le newtonisme, tout en étant naturaliste dans sa méthode (lois universelles, observation, raison), laisse plus de place à un Dieu concepteur et législateur (Newton lui-même était profondément religieux, quoique anti-trinitaire). Il transpose l’harmonie mathématique du cosmos en modèle pour l’harmonie humaine, sans identifier totalement Dieu à la Nature.
Toutefois, c’est précisément cette dimension naturaliste commune – expliquer le monde et l’homme sans recours à des causes surnaturelles extérieures – qui a inspiré les premiers francs-maçons spéculatifs, via le cercle de la Royal Society et des penseurs comme Desaguliers.
Le naturalisme spinoziste, souvent perçu comme radical ou même athée par ses contemporains, a contribué à l’esprit de tolérance, de raison et d’universalisme qui marque les Constitutions d’Anderson en 1723.
Ce que l’on ne rappelle que trop peu c’est que Baruch Spinoza, renié par les Israélites, termina sa vie au sein de la congrégation hollandaise des Collégiants (ou Collégiens). Ces derniers étaient comme les Sociniens, considérés comme une « secte ». En fait, il s’agissait de communautés universalistes s’inspirant du théologien hollandais Arminius, connu pour son opposition à Calvin, et qui accueillirent fraternellement les Sociniens réfugiés en Hollande. Spinoza, éternel exclu des conformistes religieux, y trouva une sorte d’asile spirituel empreint de la plus totale fraternité.
Le socinianisme, pilier d’universalisme naissant.

Fondé à Venise par l’Italien Lélio Sozzini puis développé par son neveu Fausto Socin, le socianisme prône avant tout la tolérance et la charité, s’opposant fermement à la persécution religieuse. Pourchassé par l’Inquisition, Fausto Socin se réfugie en Pologne où il rencontre un groupe d’anabaptistes anti-trinitaires se désignant comme « Les frères qui ont rejeté la Trinité ». Ensemble, ils fondent la Petite Église polonaise de théologie unitarienne (Ecclesia Minor). Les sociniens sont fermement attachés au commandement d’aimer son prochain et de rejeter la guerre ; ils reconnaissent comme frères chrétiens tous ceux qui mettent en pratique l’enseignement de Jésus-Christ, quelles que soient leurs options théologiques précises. Le Nouveau Testament leur est l’unique source de vérité en matière d’éthique, de piété et de doctrine.
Condamnés par le Vatican pour avoir nié la pluralité des personnes en Dieu, car doctrine jugée « contraire à la droite raison », ils se rapprochent de l’unitarisme en affirmant que « Dieu est un ». Cette insistance sur la raison, la tolérance et une éthique universelle, en fait des précurseurs intellectuels des Lumières.
Comme le note Françoise Le Moal dans son article Les dimensions du Socinianisme (Revue d’Histoire Moderne et Contemporaine, 1968, n° 4, p. 557-596), le mouvement, bien que de courte durée officielle (1560-1660 environ), exerce une influence souterraine durable sur les idées de tolérance et d’anti-dogmatisme en Europe.
Le newtonisme constitue la pierre angulaire de cet universalisme philosophique.
Philosophie progressiste directement inspirée des théories d’Isaac Newton, il ambitionne de transposer l’harmonie parfaite du monde céleste régi par des lois gravitationnelles universelles et mathématiques à l’harmonie du monde humain. Comme le naturalisme de Baruch Spinoza, le newtonisme est un naturalisme radical : il ne cherche pas prioritairement à déterminer ce qui est juste ou bien d’un point de vue moral, mais à identifier ce qui existe réellement dans la nature. C’est sur cette revendication du « naturel » ou du « contre-naturel » que le courant entend fonder un ordre social et éthique. Il remet en cause la scolastique aristotélicienne et théologique, jugée trop spéculative et autoritaire, au profit d’une philosophie expérimentale et observationnelle.

Isaac Newton n’est pas seulement le plus grand savant de son temps : il devient, à travers le newtonisme, le symbole vivant d’une philosophie qui prétend réconcilier la raison scientifique la plus rigoureuse avec une vision harmonieuse et providentielle de l’univers. Son rôle dépasse de très loin la physique ; il fournit le cadre conceptuel qui permet de transposer l’ordre mathématique du cosmos dans l’ordre moral et social, ce qui explique son influence décisive sur la Franc-maçonnerie spéculative naissante au début du XVIIIe siècle.
Newton lui-même ne fut probablement jamais initié franc-maçon (aucun document ne l’atteste, et les loges opératives de son époque ne pratiquaient pas encore la Maçonnerie spéculative). Pourtant, il en devient l’une des figures tutélaires les plus puissantes, précisément parce qu’il incarne l’alliance parfaite entre science expérimentale et foi raisonnable.
Président de la Royal Society de 1703 jusqu’à sa mort, il domine intellectuellement l’institution qui va servir de matrice à la jeune Grande Loge de Londres et de Westminster (fondée en 1717). Ses deux chefs-d’œuvre, les Philosophiæ Naturalis Principia Mathematica (1687) et Opticks (1704), démontrent que l’univers entier est régi par des lois simples, universelles, mathématiques et immuables : la gravitation, les lois du mouvement, la décomposition de la lumière. Cet ordre cosmique parfait, accessible à la raison humaine sans recours à l’autorité scolastique ou à la révélation exclusive, devient le modèle même de l’harmonie que les premiers Maçons veulent réaliser dans la société.
Newton lui-même, bien que très discret de son vivant sur ses opinions religieuses, renforce cette convergence. Ses manuscrits théologiques (plus de deux millions de mots, aujourd’hui étudiés par les historiens) révèlent un esprit profondément biblique, obsédé par la chronologie sacrée et la prophétie, mais aussi un anti-trinitarisme affirmé (il était arien). Ces vues, tenues secrètes pour éviter le scandale, le rapprochent fortement du socinianisme et de l’unitarisme, courants qui prônent une religion « raisonnable » débarrassée des dogmes jugés contraires à la raison. Ainsi, Newton devient, sans le vouloir explicitement, le modèle du maçon « moderne » : savant rigoureux qui ne renie pas la foi, mais la purifie par l’usage de la raison et l’observation de la nature.
Isaac Newton n’est pas seulement le père de la physique moderne et des Principia Mathematica (1687) traduction en français ici. Ce que l’on sait moins c’est qu’il consacra une part considérable de sa vie à l’alchimie, plus de temps, selon les estimations les plus récentes, qu’à la physique et aux mathématiques réunies. Il la pratiquait sous le nom de « chymie » (terme qui, au XVIIe siècle, désignait à la fois la chimie naissante et l’alchimie traditionnelle). Ses manuscrits alchimiques, longtemps négligés ou considérés comme une « tache » sur sa réputation scientifique, ont fait l’objet, depuis les années 2000, d’un vaste projet de numérisation et d’analyse : The Chymistry of Isaac Newton (Université d’Indiana).
Newton commence véritablement ses recherches alchimiques vers 1669, à l’âge de 26 ans. Il achète alors son premier équipement (fourneaux, cornues, substances chimiques) et se lance dans une pratique expérimentale intensive qui durera près de trente ans, jusqu’aux années 1690-1696. Il consacre des milliers d’heures à lire, annoter et copier des centaines d’ouvrages alchimiques anciens et contemporains (il possédait 138 livres d’alchimie dans sa bibliothèque à sa mort). Il rédige des carnets de laboratoire extrêmement détaillés, où il note avec une précision presque obsessionnelle les opérations chimiques, les couleurs, les odeurs, les goûts et les réactions observées. Il utilise un langage crypté typique des alchimistes (symboles, Decknamen ou noms de code comme « le lion vert », « le mercure sophique », « l’arbre de Diane »), non par superstition, mais pour protéger ses découvertes et respecter la tradition ésotérique qui voulait que seuls les initiés comprennent.
L’objectif central de Newton était la quête de la Pierre philosophale (ou plus précisément du « mercure philosophique » ou « sophique »), substance légendaire capable de transmuter les métaux vils en or, mais aussi, selon certaines interprétations, de conférer l’immortalité ou de révéler les secrets de la nature. Il cherchait également à comprendre la « végétation » des métaux (leur capacité à « croître » comme des plantes), un thème récurrent dans l’alchimie. Contrairement à une idée reçue, Newton n’était pas un mystique irrationnel : il appliquait à l’alchimie la même rigueur expérimentale et mathématique que dans ses travaux sur l’optique ou la gravitation.
Des historiens comme William R. Newman (Université d’Indiana) ont même reconstitué plusieurs de ses expériences en laboratoire et montré qu’elles relevaient d’une « chymie » de transition entre l’alchimie médiévale et la chimie moderne (William R. Newman, Newton the Alchemist. Science, enigma and the quest for Nature’s « secret fire).

Newton ne cachait pas totalement cette activité : il en parlait dans sa correspondance avec des savants comme Robert Boyle ou John Locke, et certains de ses résultats (notamment sur la lumière blanche décomposée en couleurs) semblent avoir été inspirés par ses observations alchimiques de réactions chimiques colorées. Cependant, après son installation à Londres en 1696 (comme gardien puis maître de la Monnaie), il réduit drastiquement ses expériences, sans jamais les abandonner complètement.
En 1692-1693, Newton traverse une grave crise psychique (parfois appelée « les 18 mois de folie ») : insomnie sévère, irritabilité extrême, paranoïa, délire de persécution, rupture avec des amis proches (notamment Nicolas Fatio de Duillier), et même des lettres incohérentes. Il se retire du monde scientifique pendant plus d’un an avant de se rétablir progressivement. Les expériences alchimiques de Newton l’auraient probablement exposé à des substances toxiques, au premier rang desquelles le mercure (qu’il manipulait, chauffait, distillait et, selon ses propres notes, goûtait même lors de 108 analyses gustatives documentées). Les alchimistes utilisaient couramment le mercure, l’antimoine, le plomb, l’arsenic et d’autres métaux lourds, sans aucune protection (pas de hotte, pas de gants, ventilation inexistante). Newton travaillait souvent des nuits entières dans son laboratoire de Cambridge, inhalant des vapeurs toxiques.

Des analyses de cheveux (conservés après sa mort ou exhumés) révèlent des taux de mercure quinze fois supérieurs à la normale, ainsi que des concentrations élevées de plomb, d’arsenic et d’antimoine (quatre fois la normale pour certains). Ces résultats ont été publiés dès 1979 par L. W. Johnson et M. L. Wolbarsht dans un article célèbre des Notes and Records of the Royal Society : Mercury Poisoning : A Probable Cause of Isaac Newton’s Physical and Mental Ills (accès payant !).
Cette intoxication chronique explique très vraisemblablement la dépression nerveuse de 1692-1693 et une partie des excentricités de Newton dans sa vieillesse (repli sur soi, irritabilité). Cependant, pour d’autres, Newton ne serait pas mort directement d’un empoisonnement aigu par le mercure. Il décède le 20 mars 1727 (31 mars selon le calendrier grégorien) à l’âge de 84 ans, après une vie très productive : il est resté président de la Royal Society jusqu’à sa mort et a réformé la Monnaie royale avec une efficacité redoutable. Sa mort semble due à des causes naturelles liées à l’âge (complications rénales ou urinaires, peut-être des calculs). L’exposition chronique au mercure a sans doute altéré sa santé, mais elle n’aurait pas été pas la cause immédiate de son décès.
Les manuscrits alchimiques, aujourd’hui largement accessibles en ligne grâce au Projet Chymistry of Isaac Newton, permettent de mieux comprendre cette part longtemps occultée de son œuvre.
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Newton était un chrétien fervent, mais secrètement arien. Ses manuscrits théologiques (plus de deux millions de mots, longtemps cachés) montrent qu’il considérait la doctrine trinitaire comme une falsification historique perpétrée au IVe siècle. Pour lui, adorer le Christ comme Dieu revenait à une forme d’idolâtrie ; le Fils était un médiateur créé, subordonné, mais non divin au sens plein. Cette conviction, qu’il ne révéla jamais publiquement pour éviter la ruine de sa carrière (il bénéficia d’une dispense d’ordination à Cambridge), rapproche étroitement son arianisme du socinianisme et de l’unitarisme. Des historiens comme T. C. Pfizenmaier ou Richard Westfall confirment que Newton était « arien au sens originel du terme » bien avant 1675. Cette position théologique imprègne son œuvre scientifique : l’ordre mathématique et harmonieux de l’univers newtonien reflète un Dieu unique, tout-puissant, dont les lois sont accessibles à la raison humaine sans intermédiaire dogmatique.
Cette sensibilité anti-trinitaire de Newton n’est pas anecdotique. Au début des années 1670, Newton affirme être dégoûté de la philosophie naturelle, et se lance dans l’alchimie et les études bibliques. L’obtention en 1675 d’une dispense lui permettant d’éviter l’ordination lui donne une liberté qu’il consacre à l’étude de l’histoire de l’Église. Il se focalise en particulier sur le IVe siècle, et commence à développer de la suspicion face au dogme de la Trinité. Une étude approfondie du concile de Nicée à grand renfort de sources anciennes et d’écrits contemporains le conduit à considérer le trinitarisme comme une idolâtrie (Rob Iliffe, Priest of Nature. The religious worlds of Isaac Newton, § 4).
Cette sensibilité participe pleinement du climat intellectuel qui préside à la naissance de la Grande Loge de Londres en 1717 et à la rédaction des Constitutions d’Anderson en 1723. Jean-Théophile Désaguliers, disciple direct et démonstrateur de Newton, pasteur huguenot et futur Grand Maître, transmet cet esprit newtonien à la jeune maçonnerie spéculative. Le latitudinarisme anglican, dominant chez les premiers maçons (pasteurs et savants de la Royal Society), tolère ou partage souvent ces vues hétérodoxes. Samuel Clarke, ami de Newton, ou William Whiston (successeur de Newton à Cambridge) professent publiquement des formes d’arianisme modéré. Le socinianisme, déjà évoqué comme précurseur des « Moderns », renforce cette tendance : il nie lui aussi la Trinité au nom de la raison et de l’Éthique du Nouveau Testament.
C’est dans les Constitutions d’Anderson (1723) que cette influence se cristallise le plus clairement. La Charge I (« Concernant Dieu et la Religion ») est révolutionnaire par sa sobriété : le maçon doit obéir à la « Loi morale » et croire en un « Être Suprême » (le Grand Architecte de l’Univers), mais il n’est plus tenu d’adhérer à une confession particulière. Anderson écrit explicitement : « on estime cependant, maintenant, plus convenable de ne leur imposer que cette Religion sur laquelle tous les Hommes sont d’accord, et de les laisser libres de leurs Opinions particulières ». Cette formulation délibérément vague, qui évite toute référence à la Trinité, à la divinité du Christ ou aux articles de foi anglicans, reflète l’esprit arien, socinien et unitarien. Elle permet l’accueil de chrétiens anti-trinitaires, de déistes et même, dans une certaine mesure, de non-chrétiens, pourvu qu’ils soient « bons et loyaux ». La maçonnerie devient ainsi un espace de tolérance où l’harmonie newtonienne du cosmos sert de modèle à l’harmonie humaine, loin des querelles dogmatiques qui avaient déchiré l’Europe.

Les historiens maçonniques contemporains, comme Alain Bauer dans Aux origines de la Franc-maçonnerie : Isaac Newton et les newtoniens, soulignent que la Franc-maçonnerie spéculative fut en partie « inventée » par le cercle newtonien pour dépasser les conflits religieux post-Restauration et promouvoir un progrès fondé sur la science et une religion naturelle. L’arianisme de Newton, même tenu secret, fournit un arrière-plan théologique à cette entreprise : un monothéisme pur, une critique de l’idolâtrie trinitaire, une valorisation de la raison et de la morale pratique.
William Preston, dans ses Illustrations of Masonry (1781), reprend cette idée en invitant l’homme à contempler la nature et l’observation de la beauté de ses proportions qui a incité l’homme à imiter le plan divin et à étudier l’ordre et la symétrie : A survey of Nature, and the observation of her beautiful proportions, first determined man to imitate the divine plan, and study symmetry and order. This gave rise to societies, and birth to every useful art. Cette vision s’accorde parfaitement avec l’arianisme rationaliste de Newton. (Book I, Section I Reflections on the symmetry and proportion in the works of Nature… p.76)

L’arianisme de Newton, est cette doctrine chrétienne du IVe siècle condamnée comme hérésie par le concile de Nicée en 325. Elle constitue un courant théologique ancien mais dont l’esprit anti-dogmatique et rationaliste connaît un écho surprenant dans l’Angleterre des Lumières britanniques et, par ricochet, dans la genèse de la Franc-maçonnerie spéculative au début du XVIIIe siècle.
Fondée par Arius (vers 256-336), prêtre d’Alexandrie, elle affirme que le Fils (le Christ) n’est pas co-éternel ni consubstantiel au Père : il est une créature, certes la première et la plus parfaite des créatures, mais subordonnée à Dieu. Le Père seul est Dieu absolu, éternel et incréé ; le Fils est « engendré » dans le temps et dépendant de la volonté divine. Cette vision, qui refuse la Trinité nicéenne (« homoousios » de même substance), privilégie une lecture littérale et rationnelle des Écritures, en particulier de l’Évangile de Jean et des épîtres pauliniennes, contre les spéculations métaphysiques postérieures.
Condamné à Nicée sous l’impulsion d’Athanase d’Alexandrie, l’arianisme persiste néanmoins dans l’Empire romain (chez les Goths, les Vandales) avant de disparaître officiellement. Pourtant, il ne s’éteint pas complétement : au XVIe siècle, il inspire en partie le socinianisme polonais et, au XVIIe siècle, il resurgit sous des formes modernisées dans les cercles protestants anglais, où il se fond avec le latitudinarisme et l’unitarisme. Ces « néo-ariens » ou « anti-trinitariens » voient dans la Trinité une corruption tardive introduite par Athanase et le concile de Nicée, une « idolâtrie » qui détourne du monothéisme pur du christianisme primitif. Ils prônent un retour à une foi simple, raisonnable, fondée sur la morale évangélique plutôt que sur des dogmes métaphysiques jugés contraires à la « droite raison ».Ainsi, l’arianisme n’influence pas la Franc-maçonnerie par une filiation rituelle directe (aucun rite maçonnique n’est explicitement arien), mais par un esprit : celui d’un christianisme primitif, raisonnable, tolérant et anti-dogmatique. Il contribue à faire de la Loge un lieu où, comme le voulait Désaguliers, des hommes de « religion, pays et professions de vie différents » peuvent se réunir autour d’une « philosophie de l’humanité ». Cette influence, discrète mais profonde, explique pourquoi la jeune maçonnerie des Moderns fut parfois accusée par ses détracteurs catholiques d’indifférentisme ou même d’arianisme larvé. Elle s’inscrit pleinement dans le grand mouvement universaliste que nous avons décrit précédemment : newtonisme, latitudinarisme, socinianisme et unitarisme convergent pour dessiner une religion naturelle accessible à tous les hommes de bonne volonté.
L’arianisme, revivifié par Newton et ses contemporains, offre à la Franc-maçonnerie spéculative naissante un fondement théologique discret mais puissant : le refus des dogmes exclusifs au profit d’une foi universelle, raisonnable et morale. Il renforce l’idéal d’harmonie cosmique et humaine qui restera, au XVIIIe siècle, l’une des marques les plus durables de l’Art Royal.
Cette influence newtonienne marquera durablement la Franc-maçonnerie anglaise des années 1720-1730. Les premiers maçons, souvent pasteurs latitudinaires ou membres de la Royal Society, voient dans les lois gravitationnelles la preuve que Dieu gouverne le monde par des principes universels et non par des interventions arbitraires. La fraternité maçonnique devient alors l’expression humaine de cette harmonie cosmique : elle réunit des hommes de religions, de nations et de professions différentes autour d’un même respect pour l’ordre naturel et divin. Comme l’écrit Preston dans ses Illustrations of Masonry (1781), c’est « la contemplation de la nature et l’observation de la beauté de ses proportions » qui a incité l’homme à imiter le plan divin et à créer la société civilisée – idée directement issue du newtonisme popularisé par Désaguliers.

Enfin, cette influence dépasse les frontières britanniques. Voltaire, qui assiste aux leçons de Désaguliers à Londres en 1726-1728, devient le grand propagandiste du newtonisme en France avec ses Lettres philosophiques (1734). Il y oppose explicitement la physique newtonienne à la scolastique cartésienne et contribue ainsi à préparer le terrain pour l’implantation de la maçonnerie spéculative française, qui adoptera rapidement les mêmes principes d’universalisme, de tolérance et d’harmonie rationnelle.
Jean-Théophile Desaguliers, pasteur, newtonien convaincu développe les idées newtoniennes en les faisant connaître du grand public.

Jean-Théophile Desaguliers, disciple direct et démonstrateur officiel de Newton à la Royal Society (il succède à Francis Hauksbee l’ancien en 1714), joue ici un rôle de passeur essentiel. C’est lui qui, dans ses cours publics londoniens et dans son Cours de philosophie expérimentale, transforme les équations abstraites des Principia de Newton en démonstrations concrètes, accessibles au public cultivé. Il ne se contente pas de vulgariser la physique : il en tire une philosophie naturelle qui enseigne que la contemplation de la nature et de ses proportions (comme le dira plus tard William Preston) incite l’homme à imiter le plan divin. Cette idée est au cœur du newtonisme philosophique : l’harmonie céleste doit devenir l’harmonie terrestre.
Desaguliers l’intègre explicitement dans les Constitutions d’Anderson de 1723, dont il supervise la publication et qu’il dédicace ou préface. La Charge I (« Concernant Dieu et la Religion ») y reflète cette vision : la maçonnerie n’exige plus une confession particulière mais une « religion universelle » fondée sur la loi morale et la raison, exactement comme Newton concevait une théologie naturelle cohérente avec les lois physiques.
Jean Théophile Desaguliers est le premier à percevoir l’ampleur de la révolution newtonienne tant en physique qu’en représentation du monde. Dans son Cours de philosophie expérimentale, publié en deux volumes en 1734 et 1744, traduit en français en 1751), il vulgarise les idées newtoniennes auprès d’un large public cultivé. Newton lui-même, passionné autant par les sciences que par une lecture ardente de la Bible, incarne cet alliage entre raison et foi raisonnable. Le newtonisme devient ainsi un outil pour penser une société harmonieuse, où l’ordre, la symétrie et la proportion, observés dans les astres, servent de modèle à l’organisation humaine.

Après Anthony Sayer élu premier Grand Maître de la Grande Loge de Londres et de Westminster, George Payne deuxième Grand Maître, Jean-Théophile Desaguliers est élu troisième Grand Maître. Il occupe cette charge durant l’année maçonnique 1719 (les élections avaient généralement lieu à la Saint-Jean d’été, vers le 24 juin). Il quitte la charge de Grand Maître à la fin de son mandat, en 1720, lorsque George Payne est réélu pour un deuxième terme (1720-1721). Par la suite, Desaguliers ne sera plus jamais Grand Maître, mais il exercera à plusieurs reprises la fonction de Deputy Grand Master (Grand Maître Adjoint) : en 1723 (sous le Duc de Wharton), en juin 1723 (sous le Comte de Dalkeith), et en 1725 (sous Lord Paisley).
Desaguliers inspire fortement inspire fortement les Constitutions dites d’Anderson, compilées par le pasteur presbytérien James Anderson et publiées en 1723 avec une dédicace (ou préface) de Desaguliers lui-même. Ces Constitutions of the Free-Masons (édition de 1723) intègrent explicitement les principes newtoniens et latitudinaires. La « Charge I » (Première Obligation), sur « Dieu et la Religion », est particulièrement révélatrice : elle exige seulement que le maçon obéisse à la loi morale, qu’il ne soit ni « un athée stupide » ni « un libertin irréligieux », tout en affirmant que « la Maçonnerie sera toujours le Centre de l’Union et le moyen de concilier de véritables Amitiés parmi des Personnes qui eussent dû rester perpétuellement séparées ». La « religion catholique » (au sens étymologique de katholikos, universelle) à laquelle se réfère Anderson désigne ainsi une religion naturelle et raisonnable, ouverte à tous, transcendant les divisions confessionnelles. Le newtonisme y est omniprésent : l’harmonie céleste devient modèle d’harmonie humaine.
Le latitudinarisme fournit le climat ecclésiastique favorable : l’univers mental des premiers maçons s’inscrit très majoritairement dans ce christianisme raisonnable et cette théologie naturelle. Les pasteurs, nombreux et souvent latitudinaires (au moins 41 pasteurs en 1730 dans la Grande Loge de Londres), assurent la transition entre l’Église et la Loge. Le socinianisme et l’unitarisme, quant à eux, apportent la radicalité tolérante et anti-trinitarienne qui permet de concevoir une fraternité dépassant les dogmes chrétiens traditionnels. Les sociniens sont explicitement considérés comme précurseurs des Moderns ; Cagliostro, à Venise, les « investit » de la qualité maçonnique, soulignant le lien entre leur éthique universaliste et la nouvelle Institution.
Le latitudinarisme (ou « latitudinarianisme ») représente l’état d’esprit dominant au sein de l’Église anglicane au XVIIe et au début du XVIIIe siècle. Ce courant « libéral » naît des violentes controverses religieuses du siècle précédent : querelles entre protestants « orthodoxes » et sociniens, affrontements entre anglicans et puritains. Les Latitude Men (Hommes de la Largeur) privilégient l’Écriture comme éthique et comme ethos plutôt que comme corpus dogmatique rigide et normatif. Les Lumières britanniques s’efforcent ainsi de fonder un christianisme raisonnable : Dieu y est conçu comme la Raison absolue, et les lois régissant l’ordre créé sont éternellement contenues dans cette essence éminemment raisonnable. Cette théologie naturelle se veut parfaitement cohérente avec les découvertes scientifiques du temps (lois de Newton, astronomie, physique). Dans ce climat intellectuel, la religion n’est plus affaire de dogmes exclusifs mais de principes moraux universels accessibles à tous les hommes de bonne volonté. Le latitudinarisme favorise donc une ouverture œcuménique modérée et une tolérance pratique, tout en restant ancré dans le cadre anglican. On comprend dès lors le rôle majeur des pasteurs anglicans dans la genèse de la Franc-maçonnerie : en 1730, la Grande Loge de Londres compte au moins quarante et un ecclésiastiques, souvent issus de ce courant libéral.
Enfin, l’unitarisme prolonge et radicalise ces tendances. Il affirme l’unité absolue de Dieu et nie la divinité du Christ, considérant la Trinité comme une construction postérieure contraire à la raison et aux Écritures. Proche du socinianisme (dont il est souvent vu comme l’héritier direct), l’unitarisme insiste sur la morale pratique, la tolérance religieuse et l’usage de la raison dans l’interprétation des textes sacrés. En Angleterre, il se diffuse discrètement au XVIIe siècle, influençant même des figures comme Isaac Newton (dont les vues anti-trinitariennes, bien que tenues secrètes de son vivant, sont aujourd’hui bien documentées par les chercheurs). Les unitariens privilégient une religion « naturelle » accessible à tous les hommes, fondée sur la raison et la bienveillance universelle plutôt que sur des mystères dogmatiques.
C’est dans ce climat de latitudinarisme et de théologie naturelle que se développe, en Angleterre, une forme de christianisme raisonnable qui exercera une influence décisive sur les premiers francs-maçons. Les Latitude Men, comme on les appelait, privilégiaient l’Écriture sainte comme règle de vie morale plutôt que comme corpus dogmatique rigide. Ils s’efforçaient de concilier la foi chrétienne avec la raison et les découvertes scientifiques du temps, notamment celles de Newton. Voir le paragraphe Le latitudinarisme, état d’esprit dominant au sein de l’Église anglicane.

L’unitarisme s’inscrit ainsi pleinement dans le mouvement plus large de la « théologie naturelle » qui caractérise les Lumières britanniques.
Qui sont les chrétiens unitariens universalistes d’aujourd’hui Plusieurs d’entre eux affirment que c’est précisément au sein de l’universalisme unitarien qu’ils sont devenus véritablement chrétiens. La liberté de pensée théologique de nos églises leur permet de trouver le climat dont ils ont besoin pour devenir chrétien à leur propre rythme. Au sein des mouvements religieux historiques que sont l’unitarisme et l’universalisme, ils trouvent l’expression d’un christianisme dynamique, innovateur, libéral et digne de foi. Ils ont cherché et trouvé dans la tradition d’action sociale des églises libérales une source d’inspiration personnelle et des fondements théologiques ancrés dans le ministère de Jésus.
Ces doctrines ne sont pas isolées ; elles s’entrecroisent et se renforcent mutuellement. Le newtonisme fournit le modèle cosmique (harmonie, lois universelles), le latitudinarisme l’ancrage ecclésiastique libéral, le socinianisme la radicalité tolérante et anti-dogmatique, et l’unitarisme la simplification théologique rationnelle.
Ensemble, ces doctrines dessinent un universalisme religieux : une foi raisonnable, ouverte à tous les hommes de bonne volonté, fondée sur la contemplation de la nature et l’éthique du Nouveau Testament, plutôt que sur des confessions particulières.
C’est précisément au début du XVIIIe siècle, lors de la transition de la maçonnerie opérative (corporative de bâtisseurs) à la maçonnerie spéculative (philosophique et fraternelle), que ces idées universalistes exercent leur influence la plus profonde. La Grande Loge de Londres et de Westminster, fondée en 1717, naît dans ce terreau intellectuel londonien imprégné de Royal Society, de latitudinarisme et de newtonisme. L’influence de la Royal Society est incontestable : elle prône l’accueil « librement des hommes de religion, pays et professions de vie différents », car ils « professent ouvertement, non de vouloir la fondation d’une philosophie anglaise, écossaise, irlandaise, papiste ou protestante, mais d’une philosophie de l’humanité » (texte fourni). Cette universalité philosophique devient le socle de la nouvelle maçonnerie.
Ainsi, au début du XVIIIe siècle, la Franc-maçonnerie spéculative devient le creuset concret de cet universalisme : elle promeut une fraternité fondée sur la raison, la contemplation de la nature, la tolérance et l’harmonie, loin des querelles confessionnelles.
Ce socle intellectuel cohérent qui transforme la Maçonnerie en une institution porteuse d’un idéal universaliste moderne annonce les valeurs des Lumières – raison, tolérance, fraternité – tout en les enracinant dans une vision harmonieuse du cosmos et de la société au XVIIIe siècle.

