« Qu’est-ce qui arrive à l’amitié ? » Ou quand la chaîne fraternelle retrouve sa voix

Dirigé par Marc Halévy, ce volume ample et habité interroge l’amitié non comme une convenance sociale, mais comme une épreuve de vérité, de fidélité et d’élévation.

Parmi ses plus belles pages, l’étude de Nicole Desgranges sur la chanson maçonnique du XVIIIe siècle fait entendre quelque chose de rare, la manière dont la franc-maçonnerie a su chanter l’amitié pour mieux l’ordonner, la transmettre et l’incarner.

Il est des livres qui ne se contentent pas de traiter un sujet, mais qui cherchent à en retrouver la vibration intérieure

Qu’est-ce qui arrive à l’amitié ? appartient à cette famille exigeante. Sous la direction de Marc Halévy, l’ouvrage rassemble des voix très diverses, très jeunes parfois, très anciennes aussi, et compose moins un dossier qu’une polyphonie humaine. L’amitié y apparaît dans ses clartés, dans ses blessures, dans ses fidélités rescapées, dans ses deuils, dans ses reprises. Elle n’est jamais rabattue sur la seule sympathie, encore moins sur le bavardage contemporain autour du lien. Elle retrouve ici sa gravité ancienne, sa noblesse discrète, son pouvoir d’orientation.

L’un des mérites les plus profonds du livre est de rappeler que l’amitié n’est pas un agrément périphérique de l’existence

Elle touche à l’architecture même de l’être. Elle nous révèle à nous-mêmes, nous oblige à sortir de la consommation affective, nous apprend à distinguer le compagnon, le camarade, le proche, l’allié, et cet ami véritable qui n’est ni possession, ni miroir complaisant, ni refuge d’habitude. Cette nuance, Marc Halévy l’éclaire avec une vigueur qui lui est propre. Cosmologiste et philosophe, il poursuit depuis de longues années une œuvre abondante où se croisent pensée de la complexité, interrogation spirituelle, devenir des civilisations et quête initiatique. Sa bibliographie foisonnante dessine un même sillage, celui d’un homme qui cherche dans le tumulte du temps les lois invisibles de l’ordre, de la relation juste et du sens. Ici encore, il ne moralise pas. Il remet l’amitié debout.

La richesse de ce livre vient aussi de son amplitude sensible

Qu’une collégienne de treize ans prénommé Lili, à qui nous devons aussi la couverture, y dise la fidélité sauvée au milieu du harcèlement, et qu’une poétesse au grand âge y fasse entendre une parole de dépouillement et de tendresse, voilà qui suffit déjà à montrer que l’amitié traverse les âges sans jamais prendre exactement le même visage. Elle demeure pourtant reconnaissable à un signe certain, elle nous arrache au faux, elle nous délivre un peu de nous-mêmes, elle nous appelle à plus haut que l’intérêt, à plus juste que l’élan, à plus durable que l’émotion.

Mais il faut dire ici avec force que l’un des sommets du volume réside dans l’étude de Nicole Desgranges consacrée à l’amitié au XVIIIe siècle au travers de la chanson maçonnique.

Ces pages sont précieuses

Elles ne relèvent ni de la curiosité érudite ni d’un aimable supplément historique. Elles ouvrent une porte sur une sensibilité initiatique entière. À travers les recueils chantés, les airs repris, les refrains transformés, les hymnes dédiés à l’amitié, les chants de banquet, les couplets pour les loges d’adoption, tout un monde reparaît, un monde où la franc-maçonnerie ne pense pas seulement l’amitié, mais la règle, la célèbre, la travaille et la met en musique afin qu’elle devienne vertu vécue.

Nicole Desgranges* montre admirablement que la chanson maçonnique n’est pas un divertissement secondaire

Elle est une pédagogie du cœur. Elle est même, dans certains cas, une petite liturgie fraternelle. Ce que ces textes disent avec insistance, c’est la supériorité de l’amitié sur les passions instables. L’amour y apparaît souvent changeant, tumultueux, jaloux, menacé d’illusion ou de chute, tandis que l’amitié devient constance, paix, fidélité, soutien, accord durable. Ce déplacement est capital. Il marque une véritable alchimie morale. Dans l’espace maçonnique, la relation humaine n’est plus abandonnée au seul tumulte du désir. Elle est élevée, polie, orientée vers l’union, vers l’égalité, vers la communion. Le chant opère alors comme un creuset. Il transforme le métal agité des affections en une matière plus juste, plus fraternelle, plus lumineuse.

C’est là que cette contribution devient, pour nous, profondément maçonnique.

Elle met au jour une vérité que l’initiation ne cesse de reprendre sous des formes diverses Nous ne bâtissons rien de durable sans la qualité du lien. L’amitié n’est pas seulement un sentiment heureux, elle est une discipline de l’âme, une manière d’apprendre la juste distance, la complémentarité, la réciprocité, la fidélité sans emprise. Les pages consacrées aux loges d’adoption sont, de ce point de vue, fort éclairantes.

Elles montrent les hésitations d’un siècle, ses limites, ses réticences, ses contradictions, mais aussi sa lente ouverture. Même lorsqu’elles révèlent les résistances masculines devant la présence des Sœurs, elles disent malgré elles que la question de l’amitié engage déjà une recomposition plus vaste des rapports humains. La loge devient alors un laboratoire. Ce qui s’y cherche, ce n’est pas seulement la paix entre quelques initiés. C’est une civilité supérieure, une manière de faire de la fraternité une forme vécue de la dignité.

Il faut saluer aussi, dans cette étude, la finesse avec laquelle le XVIIIe siècle est restitué

Les voyages, les correspondances, les salons, les banquets, les recueils imprimés, les airs qui circulent, les mots qui se répondent d’une ville à l’autre, tout cela compose le tissu vivant d’une Europe de la sensibilité où la Maçonnerie recueille, ordonne et transfigure les aspirations du temps. L’amitié chantée devient alors plus qu’un thème. Elle devient une méthode de présence au monde. Elle nous apprend que la fraternité n’est ni un mot de circonstance ni un ornement de discours. Elle est un travail, une conquête, parfois une réparation.

Qu’est-ce qui arrive à l’amitié ? est donc un livre important, non parce qu’il apporterait une définition définitive, mais parce qu’il rend au mot son épaisseur perdue. Il rappelle que l’amitié est rare, élective, exigeante, et qu’elle touche à quelque chose de sacré dès lors qu’elle aide l’être à grandir sans l’asservir. Par la grâce des pages de Nicole Desgranges, nous entendons même qu’elle fut, dans la tradition maçonnique, une musique de l’élévation intérieure. Et cela n’est pas peu. Dans un temps saturé de relations instantanées et d’attachements vite consommés, ce livre nous reconduit vers une vérité ancienne, l’ami véritable ne nous divertit pas de l’essentiel, il nous y reconduit.

Pour notre fidèle lectorat, cette méditation vaut plus qu’une recommandation de lecture

Elle rappelle que la franc-maçonnerie n’a jamais seulement parlé de fraternité, elle a cherché à lui donner un timbre, une tenue, une œuvre et parfois même un chant.

*Nicole Desgranges est une musicologue française, claveciniste, chef d’orchestre et de chœur, née en 1956.Agrégée en Éducation Musicale et docteure en musicologie, elle a soutenu en 1997 une thèse intitulée Bernard Jumentier (1749-1829), maître de la musique de la collégiale de Saint-Quentin à l’Université Paris IV-Sorbonne.

Maître de Conférences à l’Université de Strasbourg (après avoir enseigné à l’Université de Laon), elle a consacré plus de quarante ans à l’enseignement de la musicologie. Spécialiste du XVIIIᵉ siècle, elle est également une interprète professionnelle accomplie : claveciniste, elle a dirigé de nombreux ensembles orchestraux et chorales et enregistré des œuvres de Mozart, Philidor et Jumentier.

Membre de l’Ordre Maçonnique Mixte International Le Droit Humain – nous nous souvenons encore de la magnifique Fête de la Musique 2014 où notre TCS fit chanter toute l’assistance du Grand Temple rue Pinel (Paris 13e) -, ses recherches portent essentiellement sur :

  • la place de la musique dans les rituels maçonniques ;
  • les relations sociétales entre musiciens et francs-maçons ;
  • l’analyse des grandes œuvres musicales intégrant des thèmes maçonniques (Mozart, Haydn, Philidor, Gounod, Rameau, Beethoven, Schubert…).

Elle a encadré de nombreux voyages culturels à l’international en tant que guide conférencière pour des festivals de musique (Vienne, Salzbourg, Eisenstadt, Weimar, Leipzig, etc.). Retraitée de l’université depuis 2019, elle poursuit une active carrière de conférencière dans les Universités du Temps Libre (Dijon, Besançon, Auxerre…) où elle consacre chaque année un cycle à un compositeur, en insistant sur le contexte historique, culturel et sociétal pour rendre la musique classique accessible à tous.

Résidant en Côte-d’Or, elle est titulaire de l’orgue de l’église de Tart-le-Haut, où elle joue chaque semaine lors des offices, un plaisir qu’elle cultive depuis l’âge de quatre ans (elle a commencé le piano très jeune et lisait une partition avant de savoir lire son prénom).

Passionnée de transmission, Nicole Desgranges met un point d’orgue à « dépoussiérer » l’approche de la musique classique en la reliant à l’histoire, à la littérature et à la peinture, afin de la faire vivre pleinement auprès du plus large public.

Source : dijonlhebdo.fr, 2019

Qu’est-ce qui arrive à l’amitié ?

Marc Halévy (dir.) – André Niemegeers (contr.) – Édition des bords de Seine, 2026, 306 pages, 24 €

L’éditeur, le SITE

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Aratz Irigoyen
Aratz Irigoyen
Né en 1962, Aratz Irigoyen, pseudonyme de Julen Ereño, a traversé les décennies un livre à la main et le souci des autres en bandoulière. Cadre administratif pendant plus de trente ans, il a appris à organiser les hommes et les dossiers avec la même exigence de clarté et de justice. Initié au Rite Écossais Ancien et Accepté à l’Orient de Paris, ancien Vénérable Maître, il conçoit la Loge comme un atelier de conscience où l’on polit sa pierre en apprenant à écouter. Officier instructeur, il accompagne les plus jeunes avec patience, préférant les questions qui éveillent aux réponses qui enferment. Lecteur insatiable, il passe de la littérature aux essais philosophiques et maçonniques, puisant dans chaque ouvrage de quoi nourrir ses planches et ses engagements. Silhouette discrète mais présence sûre, il donne au mot fraternité une consistance réelle.

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