Des Guildes aux Grandes Loges : Un Atelier de Chocolat

Pour autant que nous sachions, le système des guildes – corporations de métiers destinées à protéger les intérêts de leurs membres – s’est éteint vers le XVe siècle. Dans certaines régions, toutefois, il subsista jusqu’au XIXe siècle, comme au Portugal, où il ne fut aboli qu’en 1834. Les guildes regroupaient divers ateliers sous leur juridiction, tout comme les Grandes Loges de la Franc-Maçonnerie spéculative le font aujourd’hui.

[Voici le premier parallèle: les guildes opératives organisaient les métiers; les Grandes Loges organisent les Loges symboliques. Toutes deux fonctionnent comme des structures de régulation, de reconnaissance et de transmission du savoir.]

(Note: en langue portugaise, la forme correcte serait «Grã-Loja», au sens de grandeur et de magnanimité, et non « Grande » au sens de dimension physique, de même que « Grão-Mestre » plutôt que « Grande-Mestre » : il s’agit d’un élément de composition indiquant un haut rang ou une importance particulière.)

[Commentaire: la précision linguistique renforce la distinction entre «opératif» et « spéculatif », ainsi que l’idée que la Franc-Maçonnerie travaille avec des significations, et non seulement avec des mots.]

En cette période de Pâques – le Pessah des Juifs, fête célébrant le passage de l’esclavage à la liberté – et poursuivant mes études sur la Franc-Maçonnerie, j’ai rencontré un passage historique révélateur. Il montre qu’en 1761 (la seconde édition des Constitutions d’Anderson, révisée et augmentée des «charges» – devoirs – avait été publiée en 1738), le système des guildes «opératives» fut ravivé, précisément à l’époque où la Franc-Maçonnerie se développait librement en Europe et ailleurs, sous une forme similaire, mais de nature “spéculative”, donnant naissance à des Grandes Loges, dans un système fondé sur la reconnaissance.

[Commentaire: 1738 constitue un jalon essentiel: la Franc-Maçonnerie n’est plus seulement un écho des corporations de maçons, mais devient une institution philosophique. La renaissance des guildes à Bayonne contraste avec l’essor de la Franc-Maçonnerie spéculative.]

Au XXIe siècle, en France, des chercheurs attentifs ont mis au jour des archives relatant un conflit entre les édiles de Bayonne – ville située au sud-ouest du pays – et les chocolatiers juifs. Ceux-ci étaient arrivés dans la région au début du XVIe siècle, issus de la communauté juive portugaise, et furent des pionniers dans la fabrication du chocolat, apportant avec eux, outre leur savoir, des fèves de cacao reçues du Venezuela, probablement du Maranhão/Grão-Pará, au Brésil. La tension atteignit son apogée en 1768.

[Ce conflit fait écho à un thème récurrent de l’histoire humaine: la crainte de «l’étranger» et la volonté de contrôler le savoir technique. Ici, le parallèle maçonnique est évident: l’Ordre a toujours combattu l’intolérance et la persécution.]

Les techniques de fabrication – un bon chocolat exige des ingrédients sélectionnés, délicatesse et habileté; savoir choisir les fèves de cacao, les chauffer, les torréfier, les broyer, ajoutez le lait et le beurre de cacao sous des recettes secrètes, jalousement gardées, constituait l’art du Maître chocolatier. Cet art avait été développé par d’autres artisans de la ville qui s’étaient lancés dans la production artisanale. En 1761, les chocolatiers de Bayonne décidèrent donc de former une guilde, adoptant 35 «devoirs» éloquents, dont certains visaient exclusivement à éliminer leurs concurrents pionniers.

[Nous voyons ici la face obscure des corporations: lorsque le souci de qualité devient un instrument d’exclusion. La Franc-Maçonnerie, au contraire, emploie ses «devoirs» pour unir, non pour exclure.]

Dès lors, il fallait être chrétien pour devenir Maître chocolatier, et les statuts étaient clairs et sans appel.

Suivent les articles I, II, IX et XVII, tous renforçant l’exclusion religieuse et le monopole du métier.

[L’exigence d’une foi spécifique contraste directement avec le principe maçonnique de liberté de croyance. Depuis Anderson, la Franc-Maçonnerie exige seulement que l’homme appartienne à «cette religion sur laquelle tous les hommes s’accordent», c’est-à-dire, qui transcende les croyances particulières et se résume à l’obligation d’être un homme honorable, honnête et vertueux.]

Article I: «Afin d’implorer l’assistance divine, une messe basse sera célébrée chaque premier dimanche du mois devant la chapelle Saint-François […], messe à laquelle tous les maîtres chocolatiers seront tenus d’assister.»

Article II: «Aux jours de fête de Saint Fabien et de Saint Sébastien […], qu’ils ont choisis comme leurs saints patrons, une messe chantée sera célébrée […], à laquelle tous les maîtres chocolatiers seront tenus d’assister.»

Article IX: «Nul ne pourra tenir boutique ou atelier de fabrication de chocolat, ni exercer clandestinement, s’il n’a été reçu maître dans la communauté…»

Cette disposition fut confirmée par l’article suivant: « Nul, s’il n’a été reçu maître dans la communauté, ne pourra se rendre dans des maisons particulières pour y fabriquer du chocolat.»

Quant à l’enquête visant à vérifier la réputation et les conditions générales des candidats – expertise, bonne santé et excellente condition physique – elle est explicitée dans l’article XVII: pour appartenir à la guilde, il fallait présenter un certificat «d’appartenance à la religion Catholique Apostolique Romaine, délivré par le curé.»

Ainsi, le destin des chocolatiers juifs de la ville était scellé.

Ce document révèle de manière éloquente combien les préjugés étaient repandus à l’égard de ceux considérés comme «étrangers» ou «différents». Il servait non seulement à masquer des pratiques de concurrence déloyale au sein d’un même secteur économique, mais aussi à dissimuler des insuffisances techniques, professionnelles et morales, nourries par l’envie du succès d’autrui, dont les secrets de fabrication restaient inaccessibles.

[Commentaire: l ’envie – l’une des passions que le Maçon doit vaincre – apparaît ici comme moteur de l’injustice.]

Vingt ans plus tard, la Révolution française accorderait enfin aux Juifs les mêmes droits qu’aux autres citoyens français.

[Ce n’est pas un hasard si nombre d’idéaux révolutionnaires font écho aux valeurs maçonniques: liberté, égalité, fraternité.]

Avec le temps, de nombreuses barrières furent abattues. Aujourd’hui, à titre d’exemple, dans les relations entre Loges régulières (rattachées à une Grande Loge), les «visiteurs» qui viennent «vaincre leurs passions, soumettre leurs volontés et progresser en Maçonnerie, en resserrant les liens d’amitié qui nous unissent tous comme de véritables Frères», sont automatiquement reconnus par signes, attouchements et mots, indépendamment de leur race, de leur croyance ou de leur nationalité.

[Voici le contrepoint lumineux: là où les guildes excluaient, la Franc-Maçonnerie reconnaît. Là où les guildes protégeaient des privilèges, la Franc-Maçonnerie protège des principes.]

Dans le monde profane, toutefois, nous assistons à des reculs et replongeons dans des ressentiments latents, un relâchement des mœurs, l’intolérance, les inégalités, les tyrannies, l’ignorance, le manque de respect envers l’autorité et les croyances de chacun, ainsi que de nouvelles formes d’exclusion.

C’est précisément face à ce contexte de régression et d’exclusion que se renouvelle la responsabilité de ceux qui suivent la voie initiatique. Le but du Maçon est de rendre l’humanité heureuse – et l’humanité n’a jamais eu autant besoin de nous.

JOYEUSES PÂQUES !

Valton Sergio von Tempski-Silka⸫, d’après l’ouvrage Cacao de Michèle Kahn, Éditions Cairn, 2013 & Edith Ochs – Illustrations générées par IA

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