« Humanisme N°351 » – Le compas levé contre les identités closes

Après l’antisémitisme et le racisme, Humanisme achève avec l’identitarisme une trilogie salutaire consacrée aux fossoyeurs de l’universalisme. La revue des francs-maçons du Grand Orient de France livre un numéro dense, ardent, profondément républicain et maçonnique, où l’identité cesse d’être une mémoire ouverte pour apparaître dans ses usages les plus inquiétants, ceux de la peur, de l’assignation, du ressentiment et du marché politique des appartenances.

Humanisme paraît comme une vigie dressée dans le brouillard d’une époque qui ne sait plus toujours distinguer l’héritage de l’enfermement, la mémoire de la clôture, la fidélité de l’obsession.

Ce numéro consacré à l’identitarisme prolonge les deux précédents volets consacrés à l’antisémitisme et au racisme

L’ensemble compose une trilogie nécessaire, non pas seulement contre trois formes de haine, mais contre trois manières de mutiler l’humain en le ramenant à une origine, une couleur, une appartenance, une blessure ou une revanche.

L’éditorial de Christophe Devillers frappe d’emblée par sa lucidité inquiète

Il rappelle que la grande tentation identitaire consiste à croire que nous serions entièrement contenus dans ce qui nous précède. Or l’homme naît dans une langue, une lignée, un pays, une mémoire, mais il ne devient pleinement lui-même qu’en travaillant cette matière première. Toute la leçon maçonnique se tient là. La pierre brute n’est pas condamnée par sa forme première. Elle appelle le ciseau, le maillet, la règle, le temps, la fraternité, l’effort. À l’inverse, l’identitarisme veut substituer à cette ascèse une appartenance immédiate, rassurante, compacte, presque charnelle. Il promet la chaleur du groupe, mais prépare souvent le froid de l’exclusion.

Le grand entretien avec Éric Anceau donne au numéro sa profondeur historique

Professeur d’histoire contemporaine à l’université de Lorraine, spécialiste reconnu du XIXe siècle, de Napoléon III, du Second Empire, des régimes politiques et de la construction nationale, Éric Anceau inscrit La Nouvelle Histoire de France dans une ambition civique qui rejoint l’héritage de Marc Bloch. Son travail rappelle que l’histoire n’est ni une mythologie de confort ni un tribunal perpétuel. Elle est une discipline de vérité, une école de complexité, une manière de rendre au passé sa densité sans l’abandonner aux faussaires de mémoire. Sa bibliographie, nourrie par l’étude de l’État, de la nation, des institutions et des fractures françaises, éclaire ici une conviction essentielle. La France ne se réduit ni au sang, ni au sol, ni à une pureté fantasmée. Elle se construit dans le temps, dans les conflits, dans les transmissions, dans les mélanges, dans les fidélités réinterprétées.

La figure d’Étienne de La Boétie, relue par Jacques-Louis Perrin, apporte une respiration décisive

1er folio du « Ms de Mesmes » du Discours de la servitude

Le Discours de la servitude volontaire n’a rien perdu de sa force. Il nous rappelle que les peuples ne sont pas seulement vaincus par des tyrans extérieurs. Ils peuvent aussi s’asservir par peur, par lassitude, par besoin de protection. L’identitarisme opère souvent ainsi. Il ne se présente pas d’abord comme une prison. Il se donne comme un abri. Il propose une demeure à ceux qui se sentent abandonnés, mais cette demeure ferme peu à peu ses portes et transforme la fraternité en surveillance.

Le dossier coordonné par Guillaume Decouzon radiographie avec finesse cette pathologie contemporaine. Cincinnatus explore les identités imaginaires et le pouvoir performatif des mots. Nathalie Heinich analyse les dérives de l’identité entre substantialisme de droite et constructivisme de gauche. Karan Mersch et Samuel Tomei interrogent la tenaille identitaire, cette pression simultanée exercée par des forces adverses en apparence, mais également dangereuses lorsqu’elles substituent l’assignation au libre examen. Le numéro a le mérite rare de ne pas réserver son inquiétude à un seul camp. Il observe partout où l’universalisme se trouve grignoté, caricaturé ou disqualifié.

Le texte de Louise El Yafi constitue l’un des sommets du dossier

Louise El Yafi

Avocate au barreau de Paris et essayiste, elle montre comment la détresse sociale devient capital politique. L’extrême droite et l’islamisme, malgré leurs différences profondes, savent capter des humiliations, des solitudes et des colères pour les convertir en appartenance captive. Là où l’école recule, là où la République n’est plus perçue comme promesse, là où la fraternité sociale se dissout, surgissent des entrepreneurs d’identité qui vendent de la reconnaissance, de la chaleur, de la protection. Le regard maçonnique perçoit alors une fraternité pervertie. La chaîne d’union cesse d’ouvrir l’homme à l’humanité entière. Elle devient cercle fermé, signe de ralliement, rempart contre l’autre.

Renaud-Dély

Renaud Dély, journaliste et éditorialiste, remonte de Charles Maurras à Jordan Bardella pour mettre au jour une obsession durable

Derrière les métamorphoses du vocabulaire, derrière les prudences de surface et les stratégies de respectabilité, demeure une même dramaturgie de la peur. La nation est présentée comme menacée dans son essence, l’étranger comme trouble intérieur, le métissage comme dissolution, la différence comme péril. De Maurice Barrès à l’Action française, des ombres de Vichy aux recompositions contemporaines de l’extrême droite, ce fil idéologique n’a jamais cessé de travailler notre imaginaire politique. Renaud Dély nous rappelle que l’identitarisme ne décrit pas seulement une inquiétude. Il la fabrique, l’organise et l’exploite.

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Benjamin Morel apporte une contribution particulièrement précieuse sur l’ethnorégionalisme Constitutionnaliste attentif aux formes de l’État et aux tensions territoriales, il montre comment l’identitarisme post-moderne peut emprunter les chemins du local, de la langue, du folklore, de la mémoire régionale. La Bretagne, la Corse, l’Alsace, le Pays basque ou la Provence possèdent des héritages qui méritent respect et transmission. Mais lorsque la mémoire devient séparation, lorsque la langue devient instrument de distinction politique, lorsque la région se rêve peuple contre la nation, la diversité cesse d’enrichir la maison commune. Le pavé mosaïque n’est plus composition harmonieuse des différences. Il devient fragmentation de l’espace partagé.

Le texte de Christine Le Doaré, consacré au transactivisme, assume une zone de débat sensible

Il rappelle que les questions relatives au sexe biologique, à l’identité de genre, à l’homosexualité, aux combats féministes et aux droits des personnes trans ne peuvent être abandonnées ni à l’invective ni à l’intimidation. La force du numéro tient aussi à cette prise de risque. Elle ne consiste pas à fermer le débat, mais à refuser que toute interrogation soit immédiatement soupçonnée de haine. Il y a là une exigence maçonnique capitale. La dignité de chaque personne doit demeurer intangible, mais la liberté d’examiner les concepts, les mots, les normes et les conséquences sociales d’une doctrine doit rester entière.

L’entretien avec Éric Benzekri, créateur de la série La Fièvre, déplace encore le regard vers la fiction, là où les passions collectives apparaissent parfois plus nettement que dans les discours politiques. Philippe Foussier referme le dossier par une défense de l’idéal universaliste qui ne relève ni de l’abstraction froide ni de la nostalgie républicaine. L’universalisme n’est pas l’effacement des appartenances. Il est leur dépassement ordonné, leur mise en conversation, leur inscription dans une commune dignité.

Autour de ce dossier, le numéro déploie une constellation humaniste

Renaud Large interroge un possible post-libéralisme maçonnique. Alain Vernet etMarc Orrillard rappellent que l’école demeure l’un des lieux majeurs de la transmission. Nathalie Bertrand Le Guen explore les liens entre polar et franc-maçonnerie avec, entre autres, Dan Brown, Alain Bauer, Éric Giacometti et Jacques Ravenne… Charles Conte retrouve « Hérodote et l’humanisme européen ». Bruno Fuligni donne au banquet républicain sa saveur d’esprit. Damien Cesselin relit l’humanité chez Émile Zola dans Les Rougon-Macquart.

Benoît Recco

Benoît Recco, animateur du Ciné-Débat Louis Delluc du GODF, voit dans le film Seconds de John Frankenheimer une traversée de la paranoïa vers le « connais-toi toi-même ». Jean Kriff rend à Giacomo Meyerbeer sa place dans l’histoire musicale française. Les pages livres, avec ceux de Philippe Foussier, Arnaud Miranda, Laurent Segalini et Stéphane Nivet, prolongent cette bibliothèque de résistance intellectuelle.

Ce dernier opus rappelle que l’universalisme n’est pas une idée pâle, mais une discipline de l’esprit et du cœur

Contre les identités closes, il oppose la lente construction d’un homme capable de recevoir son héritage sans s’y soumettre, d’aimer sa langue sans mépriser celle d’autrui, d’habiter une nation sans haïr le monde. Voilà peut-être la leçon la plus maçonnique de ce numéro. L’homme n’est jamais seulement ce dont il vient. Il est aussi ce qu’il taille, ce qu’il transmet, ce qu’il relève et ce qu’il accepte d’éclairer.

Humanisme N°351 – Identitarisme

Revue des francs-maçons du Grand Orient de France

Conform édition, novembre 2025, N°349, 128 pages, 14 €

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Yonnel Ghernaouti
Yonnel Ghernaouti
Yonnel Ghernaouti a été directeur de la rédaction de 450.fm, de sa création jusqu’en septembre 2024. Chroniqueur littéraire, animé par sa maxime « Élever l’Homme, éclairer l’Humanité », il a siégé au bureau de l’Institut Maçonnique de France, est médiateur culturel au musée de la franc-maçonnerie, directeur de collection chez des éditeurs maçonniques et auteur de plusieurs ouvrages maçonniques. Il contribue notamment à des revues telles que « La Chaîne d’Union » du Grand Orient de France, « Chemins de traverse » de la Fédération française de l’Ordre Maçonnique Mixte International Le Droit Humain, et « Le Compagnonnage » de l’Union Compagnonnique. Il a également été commissaire général des Estivales Maçonniques en Pays de Luchon, qu’il a initiées.

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