De l’Ombre à la Lumière : similitudes initiatiques

Avant-propos

Les traditions initiatiques africaines, nées d’une même intuition fraternelle que les traditions européennes, portent des résonances profondes avec le travail maçonnique, Deux Francs-Maçons de l’Orient de Dakar ont corédigé cette étude fondée sur les parcours initiatiques Bambara du Mali et Sérère du Sénégal. Ensemble, elle éclaire un chemin de l’ombre vers la lumière qui traverse les siècles et les cultures.

 Sur les conseils d’un vieux sage maçon du GODF, ils m’ont sollicité pour proposer de publier ce travail sur 450.fm. Ce que notre directeur de la publication a accepté.

Les auteurs : une sœur, Fantas, membre d’une loge du DHI, et un frère, Youssef Xodar membre d’une loge du  GODF, tous deux à l’Orient de Dakar (Sénégal)

Alain Bréant

LE PARCOURS INITIATIQUE BAMBARA

Toute initiation commence dans l’obscurité. Les yeux bandés, les mains guidées par un autre, le seuil franchi sans voir où l’on pose le pied. Cette étape est aussi celle que rencontre tout Franc-Maçon à l’entame de son parcours d’initiation.

Il y a des siècles déjà, sur cette terre qui s’étend aujourd’hui du Mali au Sénégal, un jeune garçon Bambara pénétrait dans la brousse sacrée les yeux couverts, conduit par la main d’un ancien. Cette brousse sacrée, appelée Kungo en langue Bambara, n’est pas simplement un espace forestier. Elle est un espace liminal, au sens anthropologique du terme, où l’on quitte un état pour en rejoindre un autre.

Toute initiation comporte cette phase où l’individu n’est plus ce qu’il était sans être encore ce qu’il deviendra.

La cosmogonie de l’équilibre

La tradition Bambara enseigne que l’univers naît d’un germe primordial contenant en puissance toutes les formes futures. De ce germe surgissent deux forces complémentaires.

Pemba est l’élan primordial, associé à la terre et à la matière. Il représente la puissance créatrice non encore structurée. Mais son impatience le conduit à quitter prématurément l’unité originelle, produisant une terre aride et déséquilibrée. Il n’est pas une figure maléfique : il est la condition de toute création. Mais livré à lui-même, son élan produit un monde instable.

Faro intervient pour corriger ce déséquilibre. Associé à l’eau, à la lumière et à la connaissance, il descend apporter la pluie sur la terre aride, instaurer la fertilité et les lois. Être androgyne, il incarne la fonction d’harmonisation : il ne détruit pas la création existante, il la réorganise. Pemba est le chaos fécond ; Faro est le principe d’équilibre.

Chaque être humain porte en lui quelque chose de Pemba : l’élan, la passion, parfois l’impatience. Chaque être humain est appelé à faire descendre en lui Faro : la mesure, la lucidité, la discipline. Le travail initiatique ne consiste pas à étouffer l’énergie vitale, mais à l’orienter vers une forme juste. C’est ainsi que l’histoire cosmique devient une pédagogie intérieure.

Un chemin graduel vers la lumière

Le cheminement Bambara s’organise à travers plusieurs sociétés initiatiques successives, véritables écoles de formation morale, cosmologique et sociale. Leur progression rappelle notre propre cheminement d’Apprenti à Maître.

N’tomo : La première porte. Elle concerne les jeunes garçons et enseigne d’abord la maîtrise du corps et de la parole. Dans le bois sacré (Kungo), les novices apprennent le silence, l’endurance et l’obéissance aux anciens. Les masques du N’tomo, surmontés de cornes verticales symbolisant l’élévation progressive, rappellent que l’homme ne naît pas homme accompli : il le devient par l’effort.

Komo : Gardien des savoirs cosmogoniques. Il transmet les connaissances relatives à l’origine de l’univers ainsi que les savoirs médicinaux et rituels. Le Komo enseigne que le monde est structuré par des équilibres subtils : accéder à cette société, c’est comprendre les lois invisibles qui régissent la nature et la société. Savoir implique devoir.

Nama : Lié à la caste des forgerons (Noumou), détenteurs d’un savoir à la fois technique et sacré. Les Noumou maîtrisent le feu et la transformation des métaux, métaphore puissante du travail initiatique. Ils transmettent l’art de la transformation, la connaissance des rythmes naturels et la patience exigée par tout vrai changement.

Kono : Associé aux chasseurs, il initie à la vigilance et au courage. Pénétrer la brousse, c’est affronter l’inconnu. Le Kono enseigne que l’homme n’est pas maître absolu du monde : il doit négocier avec les forces invisibles. La chasse est aussi une métaphore intérieure, traquer ses propres faiblesses, affronter ses ombres.

Tchi Wara : Lié à l’agriculture, symbolisé par le masque-antilope reliant le ciel (cornes pointées vers le haut) et la terre (le corps). Il célèbre l’alliance harmonieuse entre l’homme et la nature nourricière : travailler la terre, c’est aussi se travailler soi-même.

Korè : Le degré ultime, réservé aux anciens. Non plus une initiation d’apprentissage, mais une initiation de synthèse. Le Korè introduit la sagesse ironique des anciens : toute connaissance doit demeurer humble. L’initié devient à son tour transmetteur.

Cette progression graduelle rappelle le cheminement maçonnique. On ne peut sauter d’un degré à un autre sans risquer le déséquilibre, car chaque étape initiatique prépare la suivante.

Le forgeron, la parole et le Mogoya

Le forgeron Bambara, le Noumou, est maître des quatre éléments : la terre dans le minerai, l’eau pour la trempe, l’air du soufflet, le feu de la forge. Ce sont là les mêmes éléments que nos FF∴ et SS∴ reconnaissent dans nos voyages initiatiques. Le Noumou chauffe le minerai brut jusqu’à le rendre liquide, le façonne, le frappe, et le métal passe de la confusion à l’équilibre. Nous sommes, comme lui, à la fois le forgeron et le métal.

Dans la tradition Bambara, Kuma signifie à la fois « la parole », « le temps » et « l’essence ». C’est par la parole que Faro organise le chaos de Pemba. Cette vérité résonne dans notre Temple : le VM∴ ouvre les travaux par la Parole. Et l’Apprenti, comme le jeune garçon du N’tomo, apprend d’abord à se taire pour comprendre la puissance du verbe.

Au terme de ce long processus se dessine l’idéal du Mogoya : « l’humanité réalisée ». On ne naît pas avec le Mogoya. On le conquiert, jour après jour. L’idéal accompli est celui du Mogo kiléné : « l’homme droit, l’homme debout » : celui qui a traversé les épreuves, maîtrisé ses passions, ordonné son chaos intérieur. Il correspond au maître qui se tient droit entre l’Équerre et le Compas, qui a transformé sa pierre brute en pierre cubique.

Ainsi, pour l’initié bambara comme pour le Franc-maçon, « Sù mana djagna tchokotchoko, kile bɛ wili. » La nuit a beau être longue, le jour finit par poindre.

L’INITIATION SÉRÈRE

Après avoir parcouru les sentiers de la brousse sacrée Bambara et vu comment l’homme, tel le minerai entre les mains du forgeron Noumou, doit être chauffé, frappé et discipliné pour passer du chaos de Pemba à la clarté ordonnée de Faro, nous passons de la métaphore de l’outil à celle de la matrice. Si le Bambara façonne, le Sérère laisse germer. Nous ne sommes plus seulement dans le « faire » ; nous entrons dans l’O kiin : « l’être en devenir ».

Le cosmos Sérère

Dans la cosmogonie Sérère, l’univers est un ordre vivant structuré par une intelligence transcendante : Roog, l’Être suprême.

Non pas une divinité anthropomorphique, mais un principe d’harmonie, source de la vie, intelligence organisatrice du cosmos. Roog est à la fois distance et proximité : distance parce qu’il dépasse toute représentation humaine, proximité parce que toute chose participe de son ordre. La terre, les ancêtres, les arbres, les rivières, les étoiles et les hommes sont liés par un réseau de correspondances qui renvoie à cette origine première.

Dans cette vision, l’ombre n’est pas uniquement l’absence de clarté. C’est un espace de forces invisibles où le monde visible se retire et où le monde invisible s’approche. L’homme lui-même porte en lui son jour et sa nuit.

Les Pangool : ancêtres fondateurs, médiateurs entre Roog et la communauté, occupent une place centrale dans cet édifice. Ils ne sont pas de simples esprits errants ; ils incarnent la mémoire vivante du peuple Sérère. Chaque Pangool est associé à un lieu, à une lignée, à un événement fondateur. Ils rappellent à la communauté l’importance de la justice, de la solidarité et du respect de l’ordre cosmique. L’ombre n’est pas seulement l’espace des peurs ; c’est aussi celui où la mémoire se conserve. La lumière du jour révèle les formes ; l’ombre rappelle les racines invisibles qui les soutiennent.

L’initiation comme traversée de la nuit

Le Ndut est à la fois un lieu d’initiation et un lieu d’ombre. C’est « l’école de l’homme idéal… celui qui sait se maîtriser devant la souffrance, celui qui sait garder le secret», « le Ndut, c’est le nid de l’oiseau. L’oiseau tisse son nid et y enferme ses petits pour leur enseigner tout son savoir. »

Au centre se trouve l’arbre O Mbam, symbole de la coutume ancestrale. L’ombre du Ndut n’est pas négative : elle est matrice, silence nécessaire pour qu’une conscience nouvelle puisse naître.

Le moment central de cette étape initiatique est la rencontre avec le Maam : l’ancêtre, la mémoire collective, la continuité invisible entre les générations. Cette rencontre a lieu dans la nuit. Lorsque l’initié est conduit devant le Maam, la communauté annonce : « Maam a luudaan : il l’a avalé. » L’initié disparaît symboliquement dans l’ombre et meurt à son ancien état. Lorsqu’il revient parmi les siens, la communauté proclame : « Maam a wusa den : Maam les a épargnés. » L’initié est revenu, mais il n’est plus le même.

Pour consacrer cette transformation vient le bain rituel de Bogdah : purification physique, morale et spirituelle. Puis les initiés reçoivent des pagnes blancs : image d’un avenir ouvert où l’homme nouveau doit écrire sa vie avec responsabilité et conscience.

Cette transformation personnelle s’inscrit ensuite dans un ordre cosmique : « Le Selbe se tient au Kumax, le Kumax se tient au Roi, le Roi se tient aux Pangool, les Pangool se tiennent à Roog. » L’initié n’est jamais isolé.

Au sortir du Ndut, il revient avec une responsabilité cosmique. Il « répandra les vérités acquises par l’exemple de ses qualités » et devient gardien d’un ordre qui le dépasse.

Les Pangool veillent sur cette responsabilité, la communauté la rappelle, et Roog en demeure l’origine ultime.

L’initié devient un pont vivant entre la terre et le ciel, entre le visible et l’invisible, entre l’ombre qui enseigne et la lumière qui guide.

La tradition Sérère distingue le mag dag : détenteur des connaissances ésotériques utilisées pour protéger, guérir ou rétablir un équilibre rompu : du naq : celui qui détourne les forces invisibles vers la nuisance et le désordre. La tradition ne condamne pas la connaissance en elle-même : elle condamne l’intention qui la guide. Voilà pourquoi la formation morale est au cœur de l’initiation du Ndut.

Les Saltigués : gardiens de la sagesse et de la connaissance spirituelle : rappellent que la connaissance des forces invisibles n’a de sens que si elle demeure orientée vers la protection de la vie.

Dans notre monde contemporain, l’ombre fait peur. On veut tout éclairer immédiatement. On refuse l’introspection. Pourtant, la sagesse Sérère enseigne que la maturation exige un temps de retrait, un temps d’obscurité féconde. La nuit n’est pas ennemie : elle est passage. De l’ombre à la lumière, le Sérère apprend que l’existence est rythme, alternance, respiration, jour et nuit, visible et invisible, épreuve et élévation.

Ainsi pour l’initié Sérère comme pour le Franc-maçon « Naaga reetu ret, Naaga maadu maad », la nuit a beau être longue, le jour finit par poindre.

Confluences initiatiques

Vitriol-basil_valentin Visita interiora terrae

Ce chemin de l’ombre vers la lumière trouve un écho puissant dans la démarche maçonnique. L’initiation commence dans le silence et l’ombre du cabinet de réflexion, non pour humilier, mais pour préparer. L’ombre maçonnique, comme l’ombre du Kungo ou du Ndut, est une pédagogie : elle désarme l’ego, dépouille les certitudes, confronte l’initié à sa propre nudité intérieure.L’injonction maçonnique gravée dans le cabinet de réflexion : V.I.T.R.I.O.L. (Visita Interiora Terrae Rectificandoque Invenies Occultum Lapidem), dit exactement ce que le Ndut enseigne : descendre dans ses propres profondeurs, traverser l’obscurité intérieure, pour en remonter… transformé.

Les convergences sont profondes et non fortuites. Elles renvoient à des interrogations fondamentales que de nombreuses traditions humaines ont cherché à exprimer avec leurs propres symboles : les Bambaras évoquent Pemba et Faro ; les Sérères parlent de Roog et des Pangool ; les maçons parlent d’Ordo Ab Chao, autant de manières de dire, dans des langues différentes, le passage de l’obscurité vers la lumière, du désordre vers l’harmonie.

Conclusion : une même quête

Deux forêts sacrées. Deux peuples. Deux langages du mystère. Mais si vous écoutez avec attention, vous entendrez la même phrase dans des langues différentes : l’homme ne naît pas accompli. Il le devient.

Le Bambara le dit en frappant le minerai. Le Sérère le dit en avalant l’initié dans la nuit du Maam. Et les Francs-maçons, en bandant les yeux du récipiendaire avant de lui donner la lumière.

Pemba, c’est l’élan brut en chacun de nous. Faro, c’est l’ordre que nous devons faire descendre par la discipline. O kiin, c’est ce que nous sommes tous : des êtres en devenir, pas des êtres achevés. Roog ne se représente pas. Le Grand Architecte ne se définit pas. L’absolu résiste à tous les noms. Ce que Bambara et Sérère nous enseignent ensemble, c’est que la vraie question initiatique n’est pas : « qu’est-ce que je crois ? » Mais : « qui suis-je en train de devenir ? »

Dans les deux traditions, la lumière n’est pas possession : elle est quête permanente. Elle appelle à la construction intérieure, pierre après pierre, pensée après pensée, acte après acte. L’homme ne naît pas pleinement éclairé. Il devient lumière en traversant l’ombre. Et peut-être est-ce là le sens ultime de toute initiation : comprendre que l’ombre n’est pas à fuir, mais à intégrer, afin que la lumière acquise soit stable, consciente et durable.

Ainsi, De l’ombre à la lumière, le chemin continue et pour l’initié, la nuit a beau être longue, le jour finit par poindre.

Fantas et Youssef Xodar

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Alain Bréant
Alain Bréant
Médecin généraliste, orientation homéopathie acupuncture initié en 1979 dans la loge "La Voie Initiatique Universelle", à l'orient d'Orléans, du GODF Actuellement membre d'une loge du GODF à l'orient de Vichy Auteur sous le pseudonyme de Matéo Simoita de : - "L'idéal maçonnique revisité - 1717- 2017" - Editions de l'oiseau - 2017 - "La loge maçonnique" - avec la participation de YaKaYaKa, dessinateur - Editions Hermésia - 2018 - "Emotions maçonniques " - Poèmes maçonniques à l'aune du Yi King - Editions Edilivre - 2021

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