Divines et dévouées ou la mémoire relevée du féminin sacré

Avec Divines et dévouées, Ottavia Marangoni rouvre un dossier enseveli sous des siècles d’oubli, de recouvrement et de relégation symbolique. À travers sanctuaires, légendes, pierres, figures prophétiques, saintes, guérisseuses et femmes de lisière, elle restitue au féminin une place essentielle dans l’histoire des religions. Ce livre habité, dense et profondément sensible interroge moins une disparition qu’une occultation, et laisse affleurer, sous le récit officiel, la persistance d’une souveraineté spirituelle longtemps tenue à l’écart.

Il est des livres qui modifient silencieusement l’angle de notre regard

Divines et dévouées d’Ottavia Marangoni appartient à cette famille. Il ne vient pas seulement enrichir un savoir déjà disponible sur la place des femmes dans l’histoire religieuse. Il agit plus profondément. Il déplace les lignes, il ravive les braises sous les cendres, il rappelle qu’une mémoire n’est jamais tout à fait perdue lorsqu’elle subsiste dans la pierre, dans les légendes, dans les noms de lieux, dans la ferveur populaire, dans les silhouettes à demi effacées des sanctuaires et dans les récits qui se transmettent à voix basse quand les institutions ont cessé d’écouter.

Ce que cherche Ottavia Marangoni ne relève ni d’un plaidoyer sommaire ni d’une relecture convenue

Son geste est plus subtil, plus grave, plus fertile. Elle ne demande pas seulement où sont les femmes dans l’histoire des religions. Elle interroge la manière dont leur présence a pu être si forte dans les textes, les cultes, les images, les traditions locales, les pratiques de guérison, les gestes prophétiques, tout en étant si souvent minorée dans la mémoire autorisée. Elle ne part donc pas d’un vide. Elle part d’une présence rendue illisible. Et c’est cette distinction qui donne au livre sa force. L’absence n’est qu’apparente. Ce qui s’impose à la lecture, c’est au contraire l’ampleur d’un effacement organisé.

L’auteure avance dans cette matière avec la patience d’une pèlerine du sens

Depuis l’enfance, elle poursuit une quête mystique à travers les églises, les ruines et les vestiges de nos héritages religieux. Cette fidélité ancienne aux lieux, aux pierres et aux survivances donne à son écriture une qualité très particulière. Nous ne sommes jamais devant une parole sèche. L’érudition demeure traversée de souffle. La recherche ne se sépare pas d’une vibration intérieure. Déjà auteure de Les Pouvoirs guérisseurs de l’eau, elle confirme ici une sensibilité rare, attentive à ce qui persiste sous les formes admises, à ce qui survit par déplacement, par métamorphose, par recouvrement.

Le grand mérite de ce livre est de montrer que le féminin sacré n’a jamais totalement disparu Il s’est déplacé. Il a changé de nom. Il a été recouvert par d’autres discours. Il a parfois été baptisé, moralisé, domestiqué, mais il a continué de vivre.

Fontaine de Barrenton – forêt de Paimpont

Dans les déesses archaïques, dans les traditions néolithiques, dans les survivances païennes, dans certaines figures mariales, dans les prophétesses, les sibylles, les saintes visionnaires, les guérisseuses, les femmes associées aux sources, aux plantes, à la lune, à la montagne ou à la parole inspirée, Ottavia Marangoni retrouve les fragments dispersés d’une même souveraineté spirituelle. Ce qu’elle recompose, ce n’est pas un musée des figures oubliées. C’est une cartographie du refoulé religieux.

Pour un lecteur initié, cette démarche touche immédiatement un point névralgique.

Toute tradition vivante porte en elle ses propres oublis

Toute transmission comporte des zones murées. Toute histoire officielle a ses silences, ses amputations, ses réécritures. Le travail spirituel consiste alors à discerner ce qui a été recouvert, non pour détruire l’héritage, mais pour le rendre plus juste. En cela, Divines et dévouées rejoint une intuition profondément maçonnique. La lumière n’est pas donnée une fois pour toutes. Elle se conquiert par le dégagement patient de ce que les siècles ont enfoui. Le maillet et le ciseau ne travaillent pas seulement la pierre brute de chacun de nous-mêmes. Ils travaillent aussi les couches d’oubli qui obscurcissent la conscience collective.

Blason_Jeanne-d-Arc

Ce livre est habité par cette exigence de dévoilement

Il rappelle que l’histoire religieuse occidentale ne peut se lire honnêtement si nous acceptons de ne voir que les hommes au centre et les femmes aux marges. Car les femmes n’ont jamais seulement accompagné le sacré. Elles l’ont porté, annoncé, soigné, interprété, incarné, prophétisé. Elles ont été médiatrices, gardiennes, intercesseuses, parfois même dépositaires d’un savoir de relation au monde que les institutions ont toléré tant qu’il restait discret et condamné dès qu’il devenait autonome.

Les pages consacrées aux prophétesses sont, à cet égard, d’une très grande justesse

Ottavia Marangoni y montre que la parole inspirée n’a jamais été exclusivement masculine. Des figures venues de l’horizon celtique, biblique ou chrétien composent un chœur impressionnant de femmes habitées par une autorité qui ne leur venait pas des structures établies, mais d’un rapport direct à la vision, à l’appel, à l’élan du divin. Velléda vierge prophétesse celte ou germanique– Déborah, les sibylles, Jeanne d’Arc et tant d’autres ne sont pas de pieuses exceptions. Elles disent au contraire qu’une autre légitimité spirituelle a toujours existé, une légitimité fondée non sur la fonction conférée par l’institution, mais sur une qualité de présence, sur la force d’une parole intérieure, sur l’évidence d’une mission.

C’est là que le livre devient particulièrement précieux. Il fait sentir, avec beaucoup de finesse, qu’une civilisation religieuse a souvent accepté la ferveur féminine tout en refusant la pleine reconnaissance de son autorité.

La femme pouvait être sainte, elle demeurait plus difficilement recevable comme principe Elle pouvait être inspirée, mais rarement instituée. Elle pouvait consoler, prier, pleurer, servir, accompagner, mais son accès à la fonction demeurait sans cesse limité. Ottavia Marangoni révèle admirablement cette contradiction. Plus la présence féminine est essentielle dans la réalité du vécu religieux, plus elle paraît menacée dès qu’il s’agit de lui reconnaître une place dans l’ordre visible.

Charles Voillemot, Velléda, 1869

Cette tension atteint une intensité singulière lorsque l’auteure aborde les prêtresses, les femmes qui veillent les morts, qui portent les aromates, qui baptisent, qui guérissent, qui se tiennent au plus près des seuils. Là encore, ce que l’ouvrage met au jour est capital. Les femmes ne sont pas des silhouettes de second plan dans l’économie spirituelle du christianisme et des traditions qui l’entourent. Elles apparaissent au contraire dans la proximité immédiate des passages décisifs. Elles sont auprès des corps, auprès des larmes, auprès des commencements, auprès des fins, dans cette zone fragile où le visible se met à trembler. Cette proximité avec les grandes traversées de l’existence leur confère une dignité initiatique que l’histoire religieuse n’a pas toujours su nommer.

À travers Marthe, Madeleine, les saintes de Provence, les figures de Bourgogne, les femmes liées aux sources et aux rites de passage, Ottavia Marangoni montre combien le christianisme des premiers temps ne peut être compris sans ce compagnonnage féminin avec l’essentiel.

Une lecture maçonnique ne peut qu’y être sensible

Toute initiation authentique nous apprend que la vérité se tient souvent dans ce qui veille en silence, dans ce qui accompagne, dans ce qui transmet sans s’imposer. La force la plus haute n’est pas toujours celle qui siège. Elle est parfois celle qui demeure auprès du mystère avec assez d’amour, de patience et d’endurance pour en porter la charge.

Puis viennent les sorcières, les magiciennes, les femmes des lisières, et le livre prend une profondeur plus inquiétante encore

Car ce que l’Occident chrétien a souvent désigné comme sorcellerie recouvre bien autre chose qu’un ensemble de croyances marginales. Il y a là, derrière la persécution, la peur d’une puissance féminine échappant au contrôle des clercs, des docteurs et des gardiens du dogme.

Ottavia Marangoni éclaire avec beaucoup de tact cette mécanique de retournement.

La femme qui sait peut devenir la femme suspecte. Celle qui soigne, qui connaît les plantes, qui lit les cycles, qui parle avec les morts, qui sait les heures de la lune ou les ressources de la terre, devient peu à peu celle qu’il faut écarter, puis diaboliser.

Ce basculement est l’un des drames spirituels les plus lourds de notre histoire

Car il ne dit pas seulement la peur de la femme. Il dit la peur d’un savoir incarné, diffus, non académique, d’une intelligence symbolique du vivant qui n’a pas besoin de trône pour rayonner. De ce point de vue, Divines et dévouées entre en résonance profonde avec la sensibilité hermétique. Il nous rappelle que la connaissance la plus haute n’est pas nécessairement celle qui s’affiche avec autorité. Elle circule aussi dans les correspondances, dans les rythmes, dans les analogies, dans les fidélités secrètes entre la plante, l’astre, la pierre, l’eau, le corps et l’âme.

Les figures de Morgan, d’Hérodiade, de Salomé, des femmes réprouvées ou malmenées par les récits dominants, sont alors relues comme des surfaces de projection où se déposent des angoisses collectives devant la liberté féminine.

Ottavia Marangoni ne cherche pas à les sanctifier artificiellement

Elle les restitue à leur complexité. Elle montre comment l’histoire religieuse et légendaire a souvent chargé ces femmes de tout ce qu’elle ne savait pas intégrer. En elles, le désir, le savoir, l’indépendance, la beauté, la ruse, la puissance, la séduction et l’accès au mystère se sont trouvés mêlés jusqu’à produire une image de menace. Nous retrouvons ici un phénomène bien connu des traditions initiatiques. Ce qui n’est pas compris est vite exilé dans l’ombre. Puis l’ombre elle-même devient prétexte à condamnation.

Le livre vaut aussi par son inscription très concrète dans les paysages de France

Ottavia Marangoni ne traite pas du féminin sacré comme d’une abstraction flottante. Elle le cherche dans la matière même du pays. Dans les sanctuaires, les montagnes, les mégalithes, les sculptures, les rosaces, les sources, les chemins, elle suit les traces d’un héritage stratifié où se mêlent christianisme, survivances païennes, mémoire populaire et intuition spirituelle. Cette France qu’elle parcourt n’est pas une carte administrative.

C’est un palimpseste sacré.

À travers elle, nous comprenons que les territoires conservent mieux que les doctrines certaines vérités anciennes. Les pierres oublient moins vite que les institutions.

Il faut enfin dire un mot de la langue de ce livre

Elle possède ce qu’il faut de retenue et de sensibilité pour ne jamais écraser son sujet. L’auteure écrit comme quelqu’un qui sait que les vieilles figures du sacré demandent moins à être possédées qu’approchées.

Son écriture demeure hospitalière aux résonances, aux correspondances, aux survivances. Elle laisse au lecteur le temps de sentir ce qui se lève derrière les récits. C’est sans doute là que réside l’une des beautés les plus sûres de l’ouvrage. Il ne dissèque pas. Il révèle. Il ne plaque pas un système sur les figures qu’il convoque. Il leur restitue un champ de présence.

Divines et dévouées est donc bien davantage qu’une enquête sur la place des femmes dans l’histoire des religions

C’est un livre de réparation symbolique, de rectification intérieure et de mémoire réaccordée. Il rappelle que le divin, lorsqu’il est amputé de sa part féminine, devient plus pauvre, plus rigide, plus vulnérable à la confiscation. Il montre aussi que cette part n’a jamais cessé de travailler les profondeurs de notre culture, malgré les effacements, malgré les condamnations, malgré les réécritures intéressées. Sous la gomme, Ottavia Marangoni retrouve le trait premier. Sous les versions dominantes, elle fait apparaître une autre continuité. Sous le silence, elle entend encore la voix.

Ottavia Marangoni ne se contente pas de corriger une omission de l’histoire religieuse. Elle rouvre une mémoire blessée et redonne visage à celles qui ont porté le feu, la vision, la guérison, la fidélité et la transmission. Dans ces pages, ce n’est pas seulement le féminin sacré qui revient à la lumière. C’est une part voilée de notre propre héritage spirituel qui recommence à parler.

Divines et dévouées – La place des femmes dans l’histoire des religions

Otttavia MarangoniLe courrier du livre, 2025, 208 pages, 19,90 €

Groupe Guy Trédaniel, le SITE / Lire l’échantillon

Retrouvez Otttavia Marangoni sur @symbolisme_pelerine

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Aratz Irigoyen
Aratz Irigoyen
Né en 1962, Aratz Irigoyen, pseudonyme de Julen Ereño, a traversé les décennies un livre à la main et le souci des autres en bandoulière. Cadre administratif pendant plus de trente ans, il a appris à organiser les hommes et les dossiers avec la même exigence de clarté et de justice. Initié au Rite Écossais Ancien et Accepté à l’Orient de Paris, ancien Vénérable Maître, il conçoit la Loge comme un atelier de conscience où l’on polit sa pierre en apprenant à écouter. Officier instructeur, il accompagne les plus jeunes avec patience, préférant les questions qui éveillent aux réponses qui enferment. Lecteur insatiable, il passe de la littérature aux essais philosophiques et maçonniques, puisant dans chaque ouvrage de quoi nourrir ses planches et ses engagements. Silhouette discrète mais présence sûre, il donne au mot fraternité une consistance réelle.

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