Avec « Erasmo », le Grand Orient d‘Italie rallume le Grand Œuvre

Lorsque nous parcourons ce numéro d’Erasmo de février 2026, nous ne lisons pas seulement un périodique du Grande Oriente d’Italia. Nous entrons dans un espace où l’actualité maçonnique se laisse encore porter par une mémoire de chantier, par une langue de travail, par une respiration opérative qui donne aux pages une chaleur particulière. Le français peut accueillir cette matière sans la refroidir, à condition de ne pas la traiter comme un simple bulletin institutionnel.

La revue se présente comme un notiziario, un bulletin d’information, et cette définition est juste sans épuiser ce que nous y trouvons. Stefano Bisi y apparaît à la fois comme directeur responsable et comme Grand Maître, ce qui imprime d’emblée à l’ensemble une tonalité singulière, institutionnelle bien sûr, mais aussi fraternelle et intérieure. La couverture, avec sa miniature de maestranze au travail venue du XIIIe siècle, annonce déjà l’orientation du fascicule. Le présent y est placé sous le regard d’une mémoire opérative plus ancienne que nos débats immédiats. Le sommaire confirme cette cohérence en faisant voisiner la Grande Loge, la mémoire de Lando Conti, Giordano Bruno, la Loge Spartacus, la Shoah, Antonio Meucci, le mystère des cathédrales, une réflexion sur le bonheur et la basilique secrète de Rome. Rien n’y paraît dispersé. Tout converge vers une même méditation sur la construction, la vérité, la transmission et la vigilance.

Il suffit d’ailleurs de quelques formules pour comprendre la colonne vertébrale du numéro

« Al lavoro uniti per la Grande Opera » puis « Proseguiamo nella costruzione » ne relèvent pas de la simple devise de circonstance. Elles donnent le ton moral du fascicule. En français, la traduction garde toute sa force lorsque nous entendons qu’il ne s’agit pas seulement de bâtir au dehors, mais de poursuivre une œuvre intérieure, de reprendre l’aplomb, de corriger ce qui penche, de tenir la main sans relâcher l’effort. C’est dans cette justesse que les mots italiens conservent leur densité et trouvent leur répondant sans perdre leur vibration.

Stefano Bisi ne présente pas la Gran Loggia de Rimini des 6 et 7 mars comme un rendez-vous administratif. Il la situe dans une éthique du travail maçonnique où construire signifie d’abord travailler sur soi, fortifier la conscience, accorder les vertus et orienter l’existence vers un bien commun plus vaste que chaque individualité. Ce point est essentiel, parce qu’il arrache la métaphore du chantier à tout usage rhétorique. Ici, construire ne relève ni de l’affichage ni de l’autocélébration. Construire devient une ascèse concrète. Une manière de vérifier l’alignement intérieur. Une manière de reprendre mesure devant l’œuvre et devant soi-même. Nous sentons dans cette insistance une fidélité aux anciens bâtisseurs, non comme silhouettes de vitrail, mais comme témoins d’une temporalité longue où l’ouvrage excède toujours la durée d’une vie. La revue rappelle ainsi que nous héritons d’un chantier que nous ne terminerons peut-être pas et dont pourtant la responsabilité présente nous revient tout entière.

La présence de la Table d’Émeraude au seuil du numéro éclaire tout ce qui suit

Les verbes qu’elle met en mouvement, séparer, monter, redescendre, recevoir, convertir, ne décrivent pas seulement une alchimie de laboratoire ni une cosmologie symbolique. Ils dessinent une pédagogie de l’âme. Séparer la Terre du Feu, le subtil du grossier, doucement et avec grand art, c’est la tâche même de toute discipline initiatique digne de ce nom. Monter de la Terre au Ciel puis redescendre en Terre, c’est refuser à la fois la lourdeur sans élévation et l’élévation sans incarnation. Le fascicule entier se laisse lire dans cette lumière. Il cherche à maintenir ensemble l’histoire et le symbole, la cité et le temple, la mémoire blessée et la rectitude de l’œuvre. La Grande Œuvre maçonnique y apparaît moins comme un idéal abstrait que comme une conversion de la puissance en terre, donc en actes, en fidélités, en transmissions, en formes visibles de présence.

Sous cet angle, l’évocation de Lando Conti prend une force particulière

Lando Conti – Source GOI

La revue rappelle, quarante ans après l’agguato, ce moment tragique de l’histoire italienne et de la mémoire du Grande Oriente d’Italia, l’assassinat de Lando Conti, Frère maçon et ancien maire de Florence, abattu par les Brigades Rouges le 10 février 1986. Ce qui touche ici n’est pas seulement le rappel historique. C’est la tenue du ton. La douleur n’est pas exploitée. Elle demeure contenue, digne, offerte à la méditation plutôt qu’à l’effet. Nous n’y lisons pas une lamentation, mais la persistance d’une chaîne d’union qui se sait éprouvée par le siècle. La mémoire cesse alors d’être commémoration décorative et redevient épreuve de fidélité.

Dans la même logique, Giordano Bruno n’apparaît pas comme une figure de dévotion laïque prête à l’emploi. Il est reçu comme une présence de l’intransigeance intellectuelle, de la fidélité à la vérité cherchée contre les puissances qui veulent la confisquer. Ce déplacement est précieux. La revue montre ainsi qu’une mémoire maçonnique digne de ce nom n’est pas un panthéon figé, mais une école de discernement. Nous y apprenons à reconnaître, dans des destins très différents, une même exigence de liberté intérieure.

La Loge Spartacus, dont Erasmo célèbre les cinquante-cinq ans, ajoute à cette méditation une tonalité civique et fraternelle très romaine

Spartacus, musée du Louvre

Le nom lui-même agit comme un programme. Spartacus convoque la dignité insurgée, le refus de l’asservissement, la mémoire de la liberté comme conquête toujours inachevée. Le compte rendu insiste sur la qualité de la présence, sur la pluralité des responsables de l’Ordre, sur l’ampleur de la participation et sur l’harmonie de la rencontre. Ce qui se dessine alors est une image rare et juste d’une maçonnerie qui se sait institution sans se refroidir en appareil, une maçonnerie capable d’unir la solennité et la chaleur de l’atelier. La revue ne raconte pas seulement un anniversaire de loge. Elle montre une communauté au travail sur sa continuité.

Puis vient « La storia del piccolo Gianni » et la lecture change de respiration. Le texte consacré à Gianni Polgar, dans le cadre d’une tornata (tenue) dédiée à la Journée de la Mémoire à Casa Nathan, introduit une gravité que rien ne force et que rien ne théâtralise. Le récit de l’enfance volée, de la clandestinité, du changement d’identité, des visites impossibles de la mère, des gestes retenus pour survivre, agit avec une puissance exceptionnelle. La revue a l’intelligence de ne pas dissoudre cette histoire dans l’abstraction du devoir de mémoire. Elle laisse la singularité d’un enfant traverser le lecteur. Gianni Polgar devient Franco Derenzini pour rester en vie, apprend des prières chrétiennes comme bouclier de fortune, vit sous discipline de silence et d’effacement. Cette construction forcée d’une identité de protection renvoie, dans un registre tragiquement inversé, au thème de la construction qui traverse le numéro. Ici, construire n’est plus œuvre de perfectionnement, mais stratégie de survie face à la machine de persécution. C’est précisément cette tension qui rend la lecture maçonnique plus exigeante. La fraternité ne peut pas se contenter d’élévation symbolique si elle oublie la violence historique qui a voulu détruire la personne humaine jusque dans son nom. En donnant place à ce témoignage, Erasmo protège la pensée maçonnique d’une dérive purement spéculative et la reconduit à sa responsabilité morale.

L’article sur Antonio Meucci déplace ensuite le regard vers une autre forme de combat, celui de l’invention, de la spoliation et de la reconnaissance tardive. Le choix est très juste dans un tel numéro, parce qu’il relie le génie technique à l’histoire des exils, à la condition des patriotes, au travail manuel et à la vie maçonnique. Antonio Meucci y apparaît comme patriote et libre maçon, inventeur du telettrofono (téléphone), engagé dans une longue bataille juridique contre Graham Bell, vaincu de fait par la puissance économique et procédurale avant d’être reconnu bien plus tard. La revue rappelle aussi la présence de Giuseppe Garibaldi à Staten Island, le travail commun, la fabrique, la fraternité des exilés et, plus loin, l’activité maçonnique de Meucci jusqu’à cette cérémonie d’initiation présidée à New York sur délégation d’Adriano Lemmi. Ce n’est pas seulement une page d’histoire des techniques. C’est une méditation sur la justice différée, sur la vulnérabilité du créateur face aux appareils de pouvoir, sur l’honneur discret de celui qui continue à servir malgré l’injustice. Dans une lecture initiatique, Antonio Meucci devient une figure du travailleur de l’ombre dont la vérité finit par remonter, après de longues années d’oubli ou de déni.

La fin du parcours avec « La basilica segreta » est particulièrement belle pour qui lit ce numéro dans une clé symbolique

Sous Porta Maggiore, la basilique apparaît comme un écrin de signes ésotériques, découvert lors de travaux ferroviaires en 1917, relié à des couches de mémoire plus anciennes, à la Gens Statilia, à des échos des Mystères d’Éleusis, à des traditions d’Apollon, de Pythagore, d’Orphée et de Déméter, et à des rites initiatiques explicitement nommés. Ce n’est pas une curiosité archéologique de plus. C’est une leçon de profondeur. Le texte insiste sur l’ensevelissement, sur les redécouvertes, sur les fragilités matérielles du monument, sur la lumière qui descend par un lucernaire et vient éclairer la nef centrale. Cette description architecturale agit comme une allégorie involontaire et magnifique. La lumière n’arrive pas de partout. Elle vient d’un point précis, d’une ouverture ménagée, puis se répand. Nous retrouvons ici la logique de la construction et de la transmission. Ce qui est enfoui n’est pas mort. Ce qui est caché n’est pas absent. Il faut descendre, préserver, restaurer, interpréter, pour que la pierre recommence à parler. La revue place ainsi le lecteur au bord d’un passage entre archéologie, symbolisme et vie intérieure.

Même les rubriques que le sommaire énonce plus brièvement, « Il mistero delle cattedrali » et « Una via per la felicità », participent de cette économie d’ensemble

Elles rappellent que la pierre et l’âme, le bâti et la voie, la forme et l’éthique, doivent rester noués. Le fascicule ne sépare jamais totalement la méditation symbolique de la vie vécue. C’est là une qualité rare des périodiques maçonniques lorsqu’ils sont tenus avec justesse. Ils ne sont ni de simples bulletins de nouvelles ni des recueils de dissertations détachées des ateliers. Ils peuvent devenir des instruments de réglage intérieur. Erasmo atteint par moments cette justesse avec une réelle densité.

Dans cet ensemble, Stefano Bisi apparaît moins comme un simple signataire que comme un ordonnateur de seuils

Bisi - GOI
Bisi – GOI

Sa double présence de responsable éditorial et de Grand Maître donne au numéro une cohérence sensible sans l’alourdir. Journaliste par formation et homme de parole publique, il travaille ici dans une tradition de direction maçonnique qui ne consiste pas à imposer une doctrine, mais à disposer les matériaux pour qu’ils se répondent. Ce que nous percevons de sa trajectoire, à travers cette tenue éditoriale, est celui d’un passeur entre le monde civique, la mémoire italienne et l’espace initiatique. Cela explique la tonalité du numéro, ferme sans dureté, symbolique sans flottement, fraternelle sans naïveté.

Ce qui demeure après lecture n’est pas l’impression d’avoir traversé une suite de rubriques, mais d’avoir suivi un même fil à travers des matières très diverses, la Grande Loge, la mémoire politique, le martyre philosophique, la vie d’atelier, la Shoah, l’histoire des inventions, l’archéologie sacrée. Ce fil est celui de la construction, mais d’une construction entendue dans sa profondeur la plus exigeante. Construire signifie ici persévérer sans se durcir. Construire signifie honorer les morts sans transformer la mémoire en musée.

Construire signifie défendre la vérité sans idolâtrer ses propres certitudes

Construire signifie accepter que la lumière se gagne souvent dans l’épaisseur du temps, parmi les ruines, les injustices, les faux noms imposés, les œuvres volées, les pierres ensevelies.

Nous lisons alors Erasmo non comme une simple revue d’obédience, mais comme une chambre de résonance où la maçonnerie italienne se donne à entendre dans ce qu’elle a de plus vivant, une pratique de l’esprit qui ne sépare jamais la verticalité de l’exigence intérieure et la responsabilité envers le monde.

Erasmo février 2026Notizario del GOI

Grande Oriente d’Italia, Anno XI – Numero 2, Febbrario 2026, 32 pagine da scaricare gratuitamente

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Aratz Irigoyen
Aratz Irigoyen
Né en 1962, Aratz Irigoyen, pseudonyme de Julen Ereño, a traversé les décennies un livre à la main et le souci des autres en bandoulière. Cadre administratif pendant plus de trente ans, il a appris à organiser les hommes et les dossiers avec la même exigence de clarté et de justice. Initié au Rite Écossais Ancien et Accepté à l’Orient de Paris, ancien Vénérable Maître, il conçoit la Loge comme un atelier de conscience où l’on polit sa pierre en apprenant à écouter. Officier instructeur, il accompagne les plus jeunes avec patience, préférant les questions qui éveillent aux réponses qui enferment. Lecteur insatiable, il passe de la littérature aux essais philosophiques et maçonniques, puisant dans chaque ouvrage de quoi nourrir ses planches et ses engagements. Silhouette discrète mais présence sûre, il donne au mot fraternité une consistance réelle.

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