Yonnel Ghernaouti regarde l’intelligence artificielle avec cette lucidité propre aux voies où le Verbe n’est jamais séparé de l’Être. Le livre ne s’attarde pas à la prouesse des machines capables de parler, de rédiger, de simuler.

Il écoute plutôt ce que ces prouesses déplacent en nous, lorsque la vitesse remplace l’effort, lorsque l’aisance imite la maîtrise, lorsque la parole se change en fabrication. L’enjeu n’est donc pas celui d’un outil de plus. Il devient l’épreuve d’une fidélité, celle qui maintient le travail sur soi au centre, là où la technique voudrait offrir des raccourcis.
Le propos tient dans une distinction gardée avec une rigueur de chantier
La machine sait recomposer la forme du savoir, mais elle expulse le vertige, le doute, la mise en danger, toute cette part de nuit sans laquelle un mot ne devient pas acte. Une planche n’est pas un document à livrer. Elle est une épreuve assumée, un morceau d’âme passé au feu de l’encre, offert aux Frères et aux Sœurs dans la confiance d’un lieu où chaque parole engage. Yonnel Ghernaouti nomme alors, sans détour, l’illusion de la substitution, « une flamme qui ne se code pas ». Dès lors, la question cesse d’être extérieure. Elle devient une question de justesse, de tenue, de cohérence intérieure.
Nous comprenons que le risque n’est pas seulement la facilité, mais la tentation d’une parole qui n’aurait plus de poids, parce qu’elle n’aurait plus de source.
La méditation se densifie lorsque Yonnel Ghernaouti convoque la Tour de Babel
Babel devient la figure d’une élévation sans transformation, d’une tour de données qui promet des réponses sans cheminement et des exposés sans tremblement. Le danger le plus sourd n’est pas la prolifération des discours, mais la confusion d’esprits saturés d’informations qui ne se rencontrent plus eux-mêmes. À l’inverse, la voie maçonnique apparaît comme une alchimie lente, décomposition avant recomposition, pierres patiemment reprises, angles corrigés au prix d’une résistance, et non d’une astuce. Le symbole, dans cette lumière, ne se réduit jamais à un code à déchiffrer. Il demeure une puissance de transformation, et tout ce qui prétend accélérer la transformation menace d’en dissoudre la vérité.

De cette exigence naît une charte éthique en douze points, pensée comme rappel fraternel Nous y retrouvons l’appel à la transparence, dire l’usage de l’outil pour ne pas déplacer la parole du côté du simulacre. Nous y retrouvons le refus de réduire la planche à un contenu, parce que la loge n’est ni une scène ni une tribune, mais un espace où chaque mot est adossé à une expérience. Du « 16 Cadet » à la rue Louis Puteaux, des Temples aux Cayennes compagnonniques, l’auteur rappelle aussi la nécessité de préserver la lenteur, la nuit, le silence, en se réservant des heures dégagées des assistants numériques, afin que la relecture et la méditation demeurent des outils initiatiques. L’intelligence artificielle peut servir la méthode. Elle ne doit jamais devenir l’alibi.
Cette parole vient d’un écrivain qui connaît la matière qu’il engage

Yonnel Ghernaouti, chroniqueur littéraire, ancien directeur de la rédaction de 450.fm, ancien membre du bureau de l’Institut Maçonnique de France, médiateur culturel au musée de la franc-maçonnerie, formateur agréé « Valeurs de la République et Laïcité », écrit comme un veilleur qui refuse de s’habituer aux textes sans souffle. Son chemin d’auteur, déjà affirmé avec Pourquoi les francs-maçons veulent-ils reconstruire le Temple, publié chez Dervy en 2023, et avec Les grands mystères de la Franc-maçonnerie, coécrit avec l’historien de l’art spécialiste du Moyen Âge Jean-François Blondel et paru chez Dervy en 2024, porte la même exigence, transmettre une tradition sans la momifier, servir une lumière sans la confondre avec ses reflets. Avec La Franc-Maçonnerie à l’épreuve de l’intelligence artificielle, Yonnel Ghernaouti nous laisse un instrument de discernement, sobre et ardent, qui rappelle que la conscience ne se délègue pas.
La Franc-Maçonnerie à l’épreuve de l’intelligence artificielle
Yonnel Ghernaouti – Le compas dans l’œil, coll. Ouverture, 128 pages, 12 €
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