Cette idée exprime que la peau est la couche la plus intime, la « première enveloppe » du corps, avant toute addition culturelle. De nombreux penseurs et anthropologues décrivent le vêtement comme une « seconde peau » : une extension artificielle qui complète ou remplace la peau naturelle, jugée insuffisante ou « inacceptable » dans sa nudité brute.
Le vêtement fut donc une réponse à la fragilité de notre peau nue, un prolongement de nous-mêmes, et le fondement de notre humanité culturelle.
Cependant, « la parure (ou cosmétique, ou encore toilette du corps) est pour Platon une des activités humaines les plus contestables. Il lui adresse des reproches aussi vifs qu’à l’action du tyran. C’est un mode irrationnel d’activité, une flatterie, une pratique vulgaire et basse qui n’a pas pour objet la beauté propre du corps qui s’acquiert grâce à la gymnastique, mais une autre beauté fondée sur l’agréable et l’utile, c’est-à-dire un esclavage qu’il appelle par ailleurs le service des biens, un savoir-faire qui ne doit pas être confondu avec les arts (véritables), ceux qui ont le bien pour objet.»
à tous les humains, il y a une universalité du corps nu, de la peau, avant les artifices sociaux (vêtements, parures)
C’est dire que nous sommes d’abord des êtres de chair, avant d’être des êtres habillés !Alors, retrouver cette pure nudité, en enlevant chaussures ou vêtements, pour entrer en communion avec le sacré, apparaît, depuis des millénaires, comme un acte combinant hygiène, respect et symbolisme spirituel.
Les prêtres égyptiens, pour sacrifier au soleil, déposaient leurs bagues et leurs autres ornements d’or ou d’argent (note 2, p. 46, Manuel maçonnique ou Tuileur de tous les rites maçonniques pratiqués en France,…, 1820, par un vétéran de la maçonnerie, supposé être Claude-André Vuillaume).
Dans la zone d’influence indienne, il est coutume pour les religieux bouddhistes de garder le bras droit dénudé. C’est aussi une marque d’humilité, un signe de respect vis à vis des personnes présentes. Par conséquent, le disciple aura soin d’avoir le bras dénudé devant son/ses maîtres. Par ailleurs, ce bras dénudé montre qu’on est prêt à travailler (un peu comme ici, on se retrousse les manches pour se mettre à l’ouvrage).
Dans la plupart des rites maçonniques, ni nu ni vêtu est l’état dans lequel est l’impétrant au début de toute cérémonie d’initiation.
Imaginez un jeune candidat qui arrive pour la première fois à la porte du temple. On lui demande de se préparer. On lui enlève la montre, la ceinture, les lacets, les bijoux… et puis on lui dit : « Maintenant, enlevez tout le reste aussi. » Le pauvre garçon, un peu perdu, regarde le Tuileur d’un air paniqué et lui chuchote : « Mais… tout ? Même le caleçon ? » Le Tuileur, très sérieux, lui répond : « Non, non, rassurez-vous… ni nu, ni vêtu. »
Ce dénudement du récipiendaire est conforme à de très nombreuses traditions initiatiques qui commencent par un renoncement, un dépouillement, on dit alors abandonner le vieil homme. « Ni nu ni vêtu » n’est ni une invitation au naturisme maçonnique, ni une consigne de vestiaire un peu trop zélée. C’est une invitation à nous dépouiller de ce qui nous encombre – les préjugés, les vanités, les certitudes superficielles – tout en conservant ce qui nous rend humains et dignes : notre conscience, notre décence, notre volonté de progresser.
En fait, le futur initié est bras et sein gauche découverts, autrement dit le cœur découvert en signe de sincérité et de franchise, jambe et genou droits mis à nu pour marquer les sentiments d’humilité qui doivent présider à la poursuite du vrai, pied gauche déchaussé» (monocrépis) à l’imitation et en souvenir du héros antique qui boitait dans les ténèbres, Jason, l’argonaute, à la conquête de la Toison qui avait perdu une sandale en aidant Héra déguisée en vieille femme.
Albert G.Mackey emploie le mot «discalcéation» pour évoquer le déchaussement d’un pied (The Symbolism of Freemasonry, chap. XVIII, Le Rite de Discalceation, 1882.
C’est l’ordre donné à Isaïe en Is, 20, 2 de se mettre «aroum» et «iaheph» (וְיָחֵף עָרוֹם), «en habits déchirés» et «déchaussé» avant de prophétiser. Dans la bible hébraïque, au livre de Josué, il est écrit «ôte ta chaussure de tes pieds, car tu entres sur un lieu sacré». On pense souvent que c’est peut-être là l’origine de cette posture. Mais alors pourquoi tous les membres présents ne sont-ils pas déchaussés s’ils sont sur cette terre sacrée?

Alors, la signification serait davantage à rechercher dans le Livre de Ruth.
Dans certains rituels (comme celui de Duncan), le Candidat se tient au coin Nord-Est et donne sa chaussure gauche au Vénérable Maître pendant que les versets bibliques de l’achat de Ruth par Boaz sont lus : «un homme arracha sa chaussure et donna à son prochain; et ceci fut un témoignage en Israël; c’est pourquoi le parent dit à Booz: Achète-le pour toi. Alors il a retiré sa chaussure.» En effet, «jadis, en Israël, quand il s’agissait de rachat ou d’échange, tel était le procédé pour rendre définitif un contrat: l’un des contractants retirait sa sandale et la donnait à l’autre» (Ruth ; 4, 4 à 9). Ainsi, au Rite York, les Frères sont appelés à témoigner que le récipiendaire est entré dans la Franc-maçonnerie et qu’il est en train de ratifier son engagement avec la Loge. Sa chaussure lui est ensuite rendue.
Le Graham Manuscrit de 1726 va plus loin. «Je n’étais ni assis, ni debout, ni marchant, ni courant, ni à cheval, ni suspendu, ni volant, ni nu, ni vêtu, ni chaussé, ni pieds nu». Et en donne la raison : «En considération de ce qu’un Dieu et un homme composent le vrai Christ, de même un être sans ornements, mi-nu, mi-vêtu, mi-chaussé, mi pied-nu, mi-agenouillé, mi-debout, étant tout à demi, n’était rien complétement, ce qui indiquait un cœur humble et soumis pour être un fidèle disciples de ce Juste Jésus.»
Dans le Manuscrit Wilkinson de 1727, il est écrit : «Q : Comment fûtes-vous reçu Maçon ? R : Ni assis, ni debout, ni nu, ni vêtu, mais selon les formes requises. Q : Que sont les formes requises ? R : Avec le genou dénudé en terre dans les branches de l’équerre et ma main gauche sur la Bible, ma main droite étendue, avec le compas sur le sein gauche dénudé ; [dans cette disposition] je pris l’obligation solennelle du Maçon.»
On trouve aussi dans le Dialogue entre Simon, maçon sédentaire, et Philippe, maçon passant (p. 177 ), reprise du rituel de la nouvelle Franc-maçonnerie de la Grande loge de Londres et Westminster paru en 1725 : «Philip : Comment avez-vous été reçu maçon ? Simon : Ni nu, ni vêtu, ni debout, ni couché, ni à genoux, ni debout, ni pieds nus, ni chaussé, mais de manière rituelle»
Le 12 décembre 1728, l’Ipswich Journal relate un «accident» de réception où le récipiendaire s’est enfui dans la rue devant la tentative de le mettre dans cette tenue symbolique (cf. Michel König, 1717-1747 : Les 30 glorieuses de la Grand Loge des Modernes vues par la presse de l’époque, Numérilivre).
Dans le Maçon démasqué ou le vrai secret des franc-mâcons de 1786, on trouve une explication : «on lui découvre la mamelle gauche pour représenter l’innocence de son cœur, et la pureté de ses intentions. On lui met le pied gauche en Pantoufle par allusion à ce que Dieu dit à Moyse auprès du buisson ardent, défais les souliers de tes pieds, car la terre, sur laquelle tu marches, est une terre sainte [Ex, 3,5]. On lui tient le genou droit nu, en mémoire des «Calus» que St. Jean, Patron de l’Ordre, avait aux genoux.»
Dans le catéchisme d’apprenti du Recueil précieux de la maçonnerie adonhiramite (1785) on trouve une autre explication : Q. Pourquoi l’Expert vous mit-il ni nu ni vêtu ? R. Pour me prouver que le luxe est un vice qui n’en impose qu’au vulgaire ; & que l’homme qui veut être vertueux doit le mettre au-dessus des préjugés.
On retrouve cette idée dans des Instructions pour le premier grade de la Franc-Maçonnerie de 1818 : «Pour représenter l’état d’innocence, et pour nous rappeler que la vertu n’a pas besoin d’ornements ; dépourvu de tous métaux, parce qu’ils sont l’emblème et souvent l’occasion des vices que le maçon doit éviter.» (Estampillée pour la Loge de La Félicité Bienfaisante, p. 15).
D’autres explications sont données en 1764 par le Vénérable à l’apprenti lors de l’initiation au Rite de la Stricte Observance: «Vous avez été déshabillé et on vous a dépouillé de tous métaux: argent, or, trésors sont des choses superfétatoires qui sont exposées à l’altération et aux revirements de la fortune. Tout ce qui est soumis aux hasards et aux changements extérieurs ne peut rien apporter à notre vrai bonheur ».
On peut penser qu’en absence de casier judiciaire au XVIIIe siècle, l’épaule dénudée aurait permis de vérifier que le futur initié n’était pas marqué de la fleur de lys, symbole de la condamnation royale (non vérifié). Plus probablement, la gorge dénudée permettait, sans doute, de vérifier que ce n’était pas une femme qui se présentait à l’initiation («Et la mamelle gauche découverte vous apprend que comme nous n’admettons aucune femme dans nos loges, nous craignons d’être trompés par le déguisement dont elles pourraient se servir pour pénétrer nos mystères.» (p. 53, L’ordre des francs-maçons trahi et le secret des mopses…,1758 et page 45 du Statuts et règlements particuliers pour la police de la Loge…du comte de Clairmont, 1768).
Pour Oscar Wirth : «La région du cœur est mise à découvert par allusion à l’absolue sincérité du récipiendaire ; la nudité du genou veut qu’en le ployant, il entre directement en contact avec un sol sacré, que foule de son côté, le pied déchaussé.» La tradition rapporte que le genou est le siège de la force du corps, permettant la station debout et le mouvement en parfaite verticalité, apanage de l’homme qui lui permet de joindre la terre et le ciel. Si, de plus, on remarque que le pied, le genou et le cœur sont placés en proportion dorée, apparaît le lien primordial avec le siège de la conscience.
Au cours de son élévation du Rite de Misraïm, le compagnon doit être sans chaussures, les bras et le sein nus, il doit avoir une petite équerre pendue au bras droit, une corde à la ceinture faisant trois tours.
Le sein nu tel que stipulé dans les rituels n’est pas sans poser problème dans des loges mixtes où des abus ont été malheureusement constatés.
Dans le chapitre Catéchisme ou instruction pour le grade d’Adepte ou Apprenti Philosophe sublime el inconnu, deL’étoile flamboyante ou La société des francs-maçons considérés sous tous les aspects par Théodore-Henri de Tschoudy, une explication est donnée en analogie avec l’alchimie : «Lors de la première initiation du candidat au grade d’apprentif, quand on le dépouille de tous métaux et minéraux et que d’une façon décente on lui ôte une partie de ses vêtements, ce qui est analogue aux superfluités, surfaces ou scories, dont il faut dépouiller la matière pour trouver la semence».
Dans les rituels des Hauts Grades de Memphis Misraïm, l’Adepte sera revêtu de manteaux de différentes couleurs ; celui d’azur est à la fois une barrière protectrice contre les assauts du dehors et la coque d’un œuf psychique où l’initié se replie sur lui-même, reçoit les ondes cosmiques et fait germer en lui la moisson spirituelle. La tradition du manteau est hellénique et pythagoricienne, c’est le vêtement classique du philosophe.
Mi-nu, mi-vêtu serait une bonne expression car si l’impétrant doit abandonner le vieil homme, il n’en reste pas moins lui-même, non pas comme un nourrisson, mais comme une conscience organisée par sa vie profane, avec ce qui fait de lui une personne unique et le constitue comme autre. Mi-nu pour pouvoir se revêtir d’un nouveau mythème, mi-vêtu pour être pierre solide pour aider à la construction du temple. Mi-nu, mi-vêtu supprime l’incertitude du ni nu ni vêtu.

Dans le sens de mi-nu mi-vêtu, on peut voir, avec à la sortie du cabinet de réflexion, que les vêtements profanes de l’impétrant se sont déchirés comme dans une germination de graine, germination d’un nouvel être dont les vêtements sont assimilés à sa «peau» qui va devenir lumière ; en hébreu les mots peau, âur (עור) et lumière, aur (אור) sont semblables.

N’oublions pas qu’à la fin du rituel, le récipiendaire reçoit un tablier et des gants blancs, une vêture nouvelle.
Cette remise marque l’entrée effective dans la fraternité maçonnique. Elle représente le passage de la nudité vulnérable à une parure sacrée, signe de pureté retrouvée, de travail à accomplir et d’engagement moral. Cette vêture peut être vue comme un appel à l’éthique contemporaine : pureté dans un monde de corruption, travail conscient dans une ère de superficialité, et fraternité face aux divisions. Elle transcende le rite pour devenir un idéal de vie : l’initié portera symboliquement ces décors en dehors de la loge, dans ses actions quotidiennes.
