La forme de la loge est un carré long – pourquoi ?
De la forme de la tombe du Maître Hiram… (Wilkinson)
Il est des formes qui ne doivent rien au hasard. Dans la tradition maçonnique, le « carré long » — cette figure rectangulaire qui structure l’espace de la loge — n’est pas un simple choix architectural. Il est un signe. Un signe ancien, profond, presque enfoui, qui renvoie à une réalité plus essentielle : celle de la tombe du Maître Hiram.
Car Hiram n’est pas un personnage secondaire du récit initiatique. Il en est la clef de voûte. L’alpha et l’oméga. Autour de lui s’organise toute l’économie symbolique de la Franc-maçonnerie. Dès lors, comprendre Hiram, c’est entrer dans le cœur du dispositif rituel. C’est aussi accepter de s’aventurer sur un terrain plus délicat, où se croisent interprétations, silences et héritages parfois ambigus — notamment dans leurs rapports avec la tradition chrétienne.
Hiram, figure centrale et voilée

Derrière Hiram se dessine une autre figure. Une figure que les textes ne nomment pas toujours explicitement, mais que les symboles désignent avec insistance : celle du Christ. Cette présence voilée traverse les rituels, affleure dans les gestes, se suggère dans les silences.
Trois lieux symboliques permettent d’en saisir la portée.
D’abord, le grade de Maître, où se rejoue le drame de la mort et de la relève. Ensuite, le Temple lui-même, avec ses deux colonnes, qui renvoient à une architecture symbolique profondément christique. Enfin, le grade de Rose-Croix, directement issu des courants rosicruciens du XVIIe siècle, eux-mêmes inscrits dans le sillage de la Réforme luthérienne.
Ces trois moments ne disent pas tout. Mais ils suggèrent beaucoup. Et parfois, dans les traditions initiatiques, ce qui n’est pas dit pèse plus lourd encore que ce qui est formulé.
Le récit exotérique : un drame fondateur
À première vue, l’histoire d’Hiram relève d’un récit presque simple. Un fait divers biblique, en quelque sorte. Celui de l’assassinat d’un architecte par trois ouvriers félons.

La Bible évoque Hiram de Tyr et le roi Salomon, constructeur du Temple de Jérusalem, immense chantier aux proportions parfaites, situé près de mille ans avant notre ère. Au XVIIIe siècle, les francs-maçons s’approprient ce récit et en font la trame du grade de Maître.
Le mythe est connu. Trois compagnons, avides de connaître les secrets du Maître, tendent un piège à Hiram. Face à son refus, ils le frappent et le tuent. Pour dissimuler leur crime, ils enterrent le corps et marquent la sépulture d’une branche d’acacia.
Le corps sera retrouvé. Mais le secret, lui, est perdu.
Lors de l’initiation, le futur Maître rejoue ce drame. Allongé dans un cercueil, recouvert d’un drap noir, il est assimilé à Hiram. La branche d’acacia recouvre le linceul. Puis vient le moment du relèvement.
« Mak Benah ! » — « la chair quitte les os ». Le mot remplace celui qui est perdu : Jéhovah, la parole originelle. Le nouvel initié entre alors dans une quête : celle du Verbe, du Logos, du sens qui ordonne le monde.
Les trois assassins ne sont pas des hommes seulement. Ils sont des forces : l’Ignorance, le Fanatisme, l’Ambition.
De la croix au carré long : une géométrie du sens

Le carré long évoqué en introduction prend ici toute sa dimension. Il n’est pas seulement une forme. Il est une projection au sol de la Croix-Tombeau.
Les trois pas en équerre de l’apprenti, souvent perçus comme de simples déplacements rituels, deviennent alors autre chose : une préfiguration des trois coups portés à Hiram.
Mais derrière ces trois coups se profile une autre lecture. Celle des figures d’Hérode, de Ponce Pilate et du Grand Prêtre Caïphe, agissant contre Jésus.
La correspondance est troublante. Elle ne s’impose pas, mais elle s’insinue. Elle invite à lire autrement. À voir dans Hiram non pas seulement un architecte mythique, mais une figure typologique, inscrite dans une tradition plus vaste.
Regard croisé : l’œuvre de Salvador Dalí

L’ésotérisme ne se limite pas aux rituels. Il traverse aussi l’art. L’œuvre de Salvador Dalí, Le Christ de Saint Jean de la Croix, peinte en 1951, en est une illustration saisissante.
Dans cette toile, le Christ surplombe le port de Port Lligat. La composition repose sur une rigoureuse géométrie : triangle et cercle, figures de la Trinité et de l’harmonie platonicienne. L’influence de Luca Pacioli et de la divine proportion est manifeste.
Mais ce qui frappe surtout, c’est le point de vue. Le spectateur voit le sommet du crâne du Christ. L’homme et le divin se trouvent sur un même plan. Une égalité implicite, presque dérangeante.
Ce choix esthétique n’est pas neutre. Il invite à une élévation du regard, à une quête de sens. Il suggère que la vérité n’est pas inaccessible, mais qu’elle demande un déplacement intérieur.
Certains y ont vu un blasphème. L’œuvre fut même attaquée après son acquisition par la galerie de Glasgow. Preuve que les symboles, lorsqu’ils touchent juste, continuent de déranger.
Les dérives interprétatives : le risque du mythe vidé

À vouloir trop expliquer Hiram, certains ont fini par le dissoudre. Au fil des siècles, on a voulu voir en lui tour à tour Dionysos, Osiris, Prométhée, Perséphone ou encore Hercule.
Ce foisonnement d’interprétations, parfois érudites, souvent séduisantes, a produit un effet paradoxal : celui de vider Hiram de sa substance.
Réduit à un archétype parmi d’autres, il devient un élément de catalogue mythologique. Un objet de comparaison. Une figure interchangeable.
Claude Lévi-Strauss parlait de « bricolage » mythologique. Une manière de recomposer des récits en assemblant des fragments. Mais à trop bricoler, on perd le sens initial.
Hiram n’est pas un mythe au sens banal du terme. Il est une figure opérative. Une clé de lecture. Une structure de sens.
Le relèvement : une substitution, non une résurrection

Le rituel du relèvement apporte un éclairage décisif. Contrairement à une idée répandue, Hiram ne ressuscite pas.
Il demeure mort.
Ce qui se produit, c’est une substitution. Le récipiendaire prend place. Il devient celui qui devra accomplir ce que le Maître n’a pas achevé.
Il ne s’agit pas de revivre une histoire passée, mais d’entrer dans une dynamique. Une typologie biblique, diront certains. Une transformation intérieure, diront d’autres.
Mais une chose est certaine : le sens ne se trouve pas dans la répétition, mais dans l’appropriation.
La deuxième mort d’Hiram

Il existe une seconde mort d’Hiram. Plus insidieuse que la première. Plus radicale aussi.
Celle qui survient lorsque son sens est oublié.
Lorsque le symbole devient décoratif. Lorsque le rituel devient mécanique. Lorsque l’on ne sait plus lire ce qui est donné à voir.
C’est le point zéro du symbolisme. Le moment où tout bascule dans l’insignifiance.
À ce stade, Hiram n’est plus assassiné par trois compagnons. Il est effacé par l’ignorance de ceux qui le répètent sans le comprendre.
Sisyphe roulant sa pierre éternellement.
Une lecture ontologique du mythe

Hiram ne se situe pas avant les religions. Il se situe après. Il vient comme une synthèse, une relecture, une mise en tension des grands messages spirituels.
Le réduire à un proto-héros, à une matrice religieuse ou à une figure morale, c’est se priver de sa portée ontologique.
Car ce qui est en jeu ici dépasse l’histoire. Il s’agit du sens de l’être, de la parole, de la fidélité, de la transmission.
Le mythe d’Hiram n’explique pas. Il engage.
Vers « un ciel nouveau, une terre nouvelle »

La tradition johannique évoque « un ciel nouveau et une terre nouvelle ». Une transformation radicale du réel.
Appliquée à la lecture d’Hiram, cette perspective ouvre une voie. Celle d’un dépassement. D’une compréhension renouvelée.
À condition de ne pas s’arrêter aux formes. De ne pas confondre le symbole et son commentaire. De ne pas réduire l’expérience initiatique à une simple répétition.
Hiram, en ce sens, n’est pas derrière nous. Il est devant.
Il oblige à une question simple et vertigineuse : savons-nous encore lire ce qui nous est transmis ?

Une histoire bien VIVANTE ( on s’y voit ! ) avec une conclusion qui fleure bon la VERITE
MERCI PIERRE
Et voir le mythe d’Hiram dans la Bible, ne serait-ce pas oublier ce qu’est un mythe ? D’ailleurs la mort d’Hiram n’est pas décrite dans la Bible.
situ sors le refrain du reste des couplets la chanson de Brassens perd son sens. pourtant elle n’en manque pas.
j’aime bien ton texte…
merci elie…
Ce texte clarifie nettement le malentendu fréquent : Hiram ne ressuscite pas, le rituel met en scène une substitution qui place le Maître dans la responsabilité d’accomplir ce que le premier architecte n’a pas pu achever. En insistant sur ce déplacement, l’auteur recentre le mythe sur la dynamique de transmission plutôt que sur une dramaturgie pseudo mimétique de la Passion. De même, la dénonciation des « bricolages » mythologiques à la manière de Lévi Strauss est intéressante : en refusant la réduction d’Hiram à un archétype interchangeable, l’article protège la singularité opérative du mythe et rappelle que, pour le Maçon, celui ci n’est pas un objet de musée, mais une forme active d’engagement.
En revanche, la mise en parallèle avec le Christ et l’architecture « profondément christique » du Temple de Salomon repose sur une analogie qui gagnerait à être davantage problématisée, ne serait ce que pour tenir compte de la pluralité des filiations spirituelles présentes en Franc maçonnerie. En suggérant une typologie christique insistante, le texte frôle parfois une lecture christo centrée qui peut heurter les sensibilités non chrétiennes.
On pourrait aussi questionner le recours à Dalí : la référence demeure essentiellement illustrative et ne s’inscrit pas pleinement dans une analyse structurale plus précise du rapport entre espace rituel, géométrie sacrée et expérience initiatique. Enfin, la dimension « ontologique » évoquée en conclusion reste esquissée plutôt que démontrée : l’intuition est forte, mais elle demanderait un développement philosophique plus explicite (distinction être/ayant été, statut de la parole perdue, temporalité de la promesse) pour dépasser le registre suggestif.
Ce texte nous invite à prendre au sérieux le risque de la « seconde mort » d’Hiram : non plus celle perpétrée par les trois mauvais compagnons, mais celle que provoque une pratique rituelle devenue purement mécanique. En rappelant que le relèvement n’est ni une résurrection ni une simple répétition, mais une substitution qui engage chaque Maître à « accueillir » à nouveau ce qui lui est transmis, l’article pose une question discrète mais décisive : dans nos loges aujourd’hui, Hiram est il encore un mythe vivant ou déjà un symbole décoratif.
Ah Grand Dieu ! Voilà le roi Salomon devenu » christique » avec l’architecture des deux colonnes de son Temple qu’il nomme par les noms devenus mots sacrés au 1er et 2ème degrés !
ils veulent dire que les deux colonnes sont christ iques alors que c est la réplique exacte des loges mitrïatique
et qu’Hiram ait vécu environ 9 siècles avant l’ère « chrétienne » ne dérange que moi?
et moi donc! voir mon commentaire !
Je suis bien de ton avis chère Solange . De mère Juive , Hiram était Phénicien. Ce pays était le Maitre des mers à l’époque et sa construction navale battait son plein. Fabriquer un bateau demande des connaissances en géométrie au moins aussi, sinon plus complexes, qu’en matière de génie civil. Hors que nous dit la Bible ? Hiram était bronzier et à ce titre a conçu et a réalisé et les colonnes du Temple et la mer d’airain ; Les colonnes avaient 12 coudées de circonférence et la mer d’airain 30 coudées; autrement dit Hiram a utilisé la quadrature du cercle !!! on sait de nos jours que c’est impossible alors : comment a-t-il procédé et avec quel degré de précision ? Pour le savoir in faut faire de la géométrie mais pas n’importe comment : il faut faire de la géométrie telle que la concevait PLATON et cette démarche est HAUTEMENT INITIATIQUE et beaucoup moins « buissonnante » que ces considérations christiques.
Encore dehors, à traîner mes vieilles godasses sur ce trottoir luisant et froid de Harlem.
Encore une nuit où le temps va paraître si long que même ma vie deviendra éternelle.
Je connais bien ce sentiment étrange où, tout au fond de ma médiocrité, je crois toucher du doigt la vérité ultime.
Je ne sais plus qui a dit que les poètes ne créent que depuis leurs abîmes. Le désespoir fait naître des étincelles de lumière.
Et pourtant, tout avait bien commencé.
Je suis né dans une famille du Bronx tout ce qu’il y a de plus normal, enfin, normale pour le Bronx. J’ai été élevé par ma mère, j’ai surveillé mon petit frère et n’ai jamais connu mon père. Je vous ai dit : une famille normale. J’ai été à l’école, suivi une scolarité banale, fais des études sans grande envie. J’aurais voulu entrer dans la police, mais j’ai raté le concours. Sans doute par manque d’ambition, plus certainement par fainéantise.
Alors j’ai erré, de saisons en galères, de petits boulots de plongeurs dans des bistrots infâmes de Meatpacking à celui de docker sur le port de Hoboken. Des années sans soleil, où je vivais la nuit.
J’en ai brûlé des heures à attendre l’aurore.
Puis j’ai rencontré Merryl. Enfin, c’est plutôt elle qui m’a rencontré. A vrai dire, c’est elle qui m’a sorti de mon trou, qui m’a redonné envie de croquer dans la pomme.
Enfin, la pomme. New York n’est pas un fruit. Cette ville est une saleté de pieuvre, et j’en connais le moindre tentacule à force de nager dans ses eaux troubles et grises.
Je me suis rangé des voitures. Merryl m’a dit un jour : « tu connais tout ici : les gens, les coins, les trafics et les flics pourris. Profites-en. » Elle avait de la suite dans les idées cette petite.
J’ai ouvert mon bureau de détective. Un petit bureau dans le West Side, ma vieille Dodge noire, et un colt 45 récupéré chez un vétéran de la bataille de Normandie.
Au début, ça marchait plutôt bien.
Oh pas de grandes affaires : des maris cocus, des femmes infidèles, des amants dans le placard. Assez pour que Merryl ait des envies de mariage. Je vous raconte pas la suite, vous l’avez devinée. Moi, la bague au doigt, les mioches et tout le toutim, c’est pas mon évangile.
Merryl est restée. A cinquante piges, elle pouvait pas faire grand-chose d’autre que supporter mes colères, mes absences et mes ronflements qui empestent le Jack Daniels.
Et souvent, elle me vire.
C’est pour ça, qu’encore une fois, encore une nuit, je traîne mes godasses sur ce trottoir luisant et froid de Harlem,
J’aime bien ce quartier. Je m’y traîne souvent, jamais je m’y suis perdu. Ce quartier, c’est celui des blacks. C’est leur domaine, leur territoire. Je m’entends bien avec eux.
Peut-être parce que certains soirs, je suis aussi noir qu’eux.
Peut-être parce que moi aussi j’attends mon sauveur.
Ça me rappelle cette histoire, il y a 7 ans. Je vous raconte, ça devrait vous plaire.
Il faisait un temps comme cette nuit : brouillard et pluie. En même temps. Il paraît que ce sont ces enfoirés d’Irlandais qui ont apporté cette saloperie avec eux. Bon, ils ont aussi apporté le whisky, alors il faut leur pardonner.
Fallait sûrement inventer cette boisson pour supporter cette météo.
Je marchais le long de la 143eme. La ou les entrepôts ressemblent plus à des ruines qu’à des usines. Il y a belle lurette que plus rien ne marche ici. Les grandes baies vitrées sont des bouches géantes qui dégueulent les lierres.
Je longeais les anciens ateliers Salomon. C’était le temple du ski. Des centaines d’ouvriers, des apprentis, des compagnons travaillaient ici.
Aujourd’hui, il ne reste rien de ce savoir-faire. Y paraît que ce sont des chinois, ou des indiens, je ne sais plus, qui ont racheté l’usine et les brevets.
Puis ils ont fermé. Une nuit. Sans prévenir. Personne n’a rien dit.
Bref, les bâtiments tombaient en ruine. Alors un groupe d’investisseurs, des maçons à ce qu’on dit, avaient racheté l’ensemble à la famille Salomon. Pour le rénover et en faire une école. Avec une bibliothèque et tout. Une seule condition au rachat de ces vieux bâtiments : que l’école porte le nom de la famille Salomon.
Un temple du savoir pour remplacer un temple du sport. Un beau symbole.
Ce soir-là donc, je longe le chantier de rénovation. Il est presque minuit. Une pâle lumière semble émerger de la grande salle. Des cris comme pour une bagarre. Moi, je suis curieux. Je pousse doucement une des planches de la palissade.
4 hommes.
Je suis habitué à ce genre de rencontre. C’est pas une réunion de chantier. Il y en a un qui me semble seul, face aux trois autres. Il est grand, et je reconnais tout de suite le chef du chantier. C’est un certain Hiram, un exilé libanais originaire de Tyr.
Je l’avais déjà rencontré pour une sombre histoire. Des rumeurs entre lui et la fiancée du père Salomon, une certaine Irène, Irène Dessaba… Rien de bien sérieux. Enfin, je crois.
Mais sur le chantier, Hiram était respecté. Les ouvriers reconnaissaient sa compétence, son sens de la justice. C’est lui qui décidait des rôles, des responsabilités, des augmentations de salaires, selon les mérites et les talents.
Bref, voilà mon père Hiram bousculé par les trois merdeux. Crânes rasés, bombers. Des petits fachos qui veulent se payer un arabe. Classique. Ils sont armés, des bâtons peut être, ou des outils piqués sur le chantier. Je suis trop loin pour voir. Mais je les entends très bien : « donne le secret, parle, ou on te saigne » Ils veulent sans doute le code de sa carte bleue.
Hiram court vers la sortie, mais un des gamins le rattrape et frappe un premier coup.
Hiram chancelle, se redresse et fait face crânement. « Tu n’auras rien de moi ». Et il se précipite vers l’autre porte.
Le deuxième mec chope Hiram et le frappe. Hiram est KO. Faut reconnaître qu’il a 30 ans de plus que les petits cons.
C’est dur d’échapper à son destin quand on a 30 ans de plus.
Mais Hiram se relève encore, et toise. « Rien, je te dis. Si tu veux quelque chose dans la vie, faut que tu travailles. »
Puis Hiram court vers la troisième porte. Trop tard. J’entends clairement le bruit sec du coup sur le crâne, et vois le grand architecte s’écrouler. Aucun doute : ils l’ont buté.
Je suis resté pétrifié, muet derrière ma palissade. Bien planqué derrière ma lâcheté.
Les trois gugusses paniquent. Ils n’avaient pas prévu cette fin. C’est visiblement trop pour leur petite cervelle.
Alors ils prennent le corps, l’enroule dans une bâche et le bascule dans une des tranchées qui borde le chantier. Quelques coups de pelles, et s’il n’y avait pas ce petit carré de terre remuée, on pourrait presque croire que rien ne s’est passé.
Ce soir-là, je suis rentré directement.
Des mauvais coups, j’en avais vu. J’en avais donné quelquefois, et reçus souvent. Mais là, c’était différent. Je ne sais pas pourquoi, mais ça ne collait pas.
Le vieil Hiram, pourquoi avait-il tenu tête à ces gamins ? Il donnait son code, et basta ? Plaie d’argent n’est pas mortelle. Je le connaissais plus malin.
Ou alors il y a autre chose. Un secret qu’il devait défendre ? Mais quel secret mérite de mourir pour lui ? Quelle cause est-elle aussi importante que la vie ne vaut plus rien ?
Non, décidément, rien ne tient debout dans cette affaire.
Le lendemain, j’ai appris dans le canard que les ouvriers du chantier avaient signalés la disparition de leur architecte. Un appel à témoin était lancé. J’ai appelé mon contact au New York Times, et indiqué que les recherches devraient se concentrer dans le terrain vague près du chantier.
Pas très glorieux, mais le courage, ça n’a jamais été mon truc.
Aujourd’hui encore, je ne sais pas pourquoi ils l’ont tué.
Mais si vous vous promenez du côté de la 143éme, vous remarquerez certainement un grand bâtiment.
Sur la façade, il est inscrit « Ecole Salomon, temple du savoir et de la tolérance ».
Juste à côté des deux colonnes qui encadrent la porte d’entrée, une plaque de marbre rend hommage à son architecte Hiram, originaire de Tyr, et lâchement assassiné sur ce chantier.
Et, tout au long de l’année, des inconnus déposent des bouquets d’acacia auprès de cette plaque.
Alors Hiram n’est peut-être pas tout à fait mort, puisque son œuvre a été poursuivie, achevée, et son souvenir est immortel dans le cœur de certains.
Peut-être en est-il ainsi de tous les héros, de tous les mythes.
Pour devenir immortel, il faut d’abord mourir.
Je ne suis pas d’accord avec Brassens quand il chante : « Mourir pour des idées, d’accord, mais de mort lente ».
Les idées, les idéaux, germent et croissent autour des tombes. Encore faut-il que ce dernier moment soit lui aussi héroïque.
Que seraient devenus Jean Moulin, Jean Jaurès, Martin Luther King, Jésus le Nazaréen, s’ils étaient morts au fond de leur lit, au crépuscule d’une vie centenaire ?
Hiram est mort injustement, comme tous les héros, afin d’être la lumière des justes.
Une histoire bien VIVANTE ( on s’y voit ! ) avec une conclusion qui fleure bon la VERITE
MERCI PIERRE
merci jean jacques…