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Le père Vincent de Paul Bailly (1832-1912), né le 2 décembre 1832 à Berteaucourt-lès-Thennes (Somme) et mort à Paris le jour de ses quatre-vingts ans, est un religieux assomptionniste qui fut l’un des inventeurs de la presse catholique populaire en France. Directeur du Pèlerin puis fondateur du quotidien La Croix, il fit de ces titres des armes de combat contre la République laïque, la franc-maçonnerie, les protestants et les Juifs, notamment pendant l’affaire Dreyfus. Son œuvre de presse a survécu à ses excès, dont La Croix elle-même a reconnu plus tard la gravité.
Un fils de la presse catholique

Bailly grandit dans un milieu où l’imprimé est déjà un instrument d’apostolat. Deuxième des six enfants d’Emmanuel-Joseph Bailly de Surcy, imprimeur et journaliste, figure des débuts de la Société de Saint-Vincent-de-Paul, il obtient son baccalauréat avant seize ans et entre jeune dans l’administration des postes et télégraphes. Il siège dès 1855 au conseil général de la Société de Saint-Vincent-de-Paul.
En 1860, après une retraite à Nîmes, il rejoint les Augustins de l’Assomption fondés par le père Emmanuel d’Alzon et est ordonné prêtre à Rome en 1863. Aumônier militaire, il suit les troupes pontificales en 1867 puis l’armée française à Metz pendant la guerre de 1870. L’expérience de la défaite et de la Commune renforce chez lui la conviction que la France doit être reconquise par la piété populaire.
Du Pèlerin à La Croix
Bailly comprend avant beaucoup d’autres la puissance de la presse de masse. Les assomptionnistes lancent Le Pèlerin en 1873 pour accompagner les grands pèlerinages nationaux ; Bailly en prend la direction en 1876 et le transforme en hebdomadaire illustré, qui compte environ 80 000 abonnés dès 1879. En 1880 naît La Croix, d’abord revue mensuelle, puis quotidien à partir de 1883, vendu à bas prix et largement diffusé par les paroisses.
Le ton est volontairement direct, polémique, accessible. Les articles signés « Le Moine » mêlent dévotion, mobilisation électorale et attaques personnelles. Des éditions régionales et des comités locaux étendent le réseau à toute la France. C’est l’une des premières entreprises de presse catholique pensées à l’échelle d’une démocratie de masse.
La franc-maçonnerie, cible permanente
Dans La Croix de Bailly, la franc-maçonnerie est l’incarnation de la République anticléricale. Chaque loi de laïcisation, chaque mesure contre les congrégations y est présentée comme l’œuvre des loges, désignées comme un pouvoir occulte gouvernant la France. Le journal relaie aussi les récits de Léo Taxil et appelle ses lecteurs à prier pour la conversion de Diana Vaughan, avant l’aveu de mystification de 1897.
Cet antimaçonnisme est indissociable d’un antisémitisme assumé. Dans les années 1890, La Croix revendique ouvertement son hostilité aux Juifs et associe constamment Juifs, protestants et francs-maçons dans une même figure de l’ennemi intérieur. Ces amalgames contribuent à installer dans le catholicisme populaire l’idée d’un complot judéo-maçonnique contre la France chrétienne.
L’affaire Dreyfus et la dissolution
L’affaire Dreyfus marque l’apogée et la chute de ce combat. La Croix s’oppose avec violence à la révision du procès, et les assomptionnistes soutiennent en 1897 un comité électoral, Justice-Égalité, destiné à faire élire des candidats catholiques hostiles au régime. Pour le gouvernement de Waldeck-Rousseau, la congrégation devient le symbole d’un cléricalisme politique menaçant la République.
Poursuivis devant la justice, les assomptionnistes voient leur branche française dissoute en janvier 1900. À la demande du pape, la direction de La Croix passe à des laïcs, l’industriel Paul Féron-Vrau rachetant le journal. Bailly quitte la France pour Rome, où il réside jusqu’en 1906, puis revient à Paris, où il meurt en 1912.
Héritage et examen de conscience
L’œuvre de Bailly a survécu en changeant profondément de ton. La Croix et Le Pèlerin existent toujours et appartiennent au groupe Bayard, issu de l’entreprise assomptionniste. Au fil du XXe siècle, et notamment après la Seconde Guerre mondiale, le journal a pris ses distances avec son antisémitisme et son antimaçonnisme d’origine, et les assomptionnistes ont publiquement reconnu en 1998 l’attitude de leur congrégation pendant l’affaire Dreyfus.
Bailly reste ainsi une figure à double face : pionnier d’une presse catholique moderne et organisateur de campagnes de haine. Son parcours montre comment l’antimaçonnisme a pu devenir, à la fin du XIXe siècle, un produit de grande diffusion.
Vincent de Paul Bailly a donné au catholicisme français un outil de presse redoutable. Il l’a aussi mis au service de la désignation d’ennemis imaginaires. L’histoire de La Croix montre qu’un journal peut survivre à ses fondateurs en renonçant à leurs haines.
Voir aussi : Presse antimaçonnique, Dreyfus, Alfred, Catholicisme et franc-maçonnerie, Affaire Léo Taxil, Ennemi intérieur, Complot judéo-maçonnique, Laïcité, Diana Vaughan et le palladisme, Ligues antisémites et antimaçonniques.

