Emportez-le partout en PDF, gardez-le pour toujours — et soutenez une presse libre et indépendante.
Vous avez un code promo ?

Roger Lambelin (1857-1929), né à Laval et mort à Paris, officier, conseiller municipal royaliste de Paris, proche du duc d’Orléans et collaborateur de L’Action française, est surtout connu pour avoir introduit auprès du grand public français, en 1921 chez Grasset, une traduction des Protocoles des Sages de Sion, le faux antisémite le plus diffusé du XXe siècle. Auteur d’une trilogie intitulée Le Péril juif, il a contribué à installer en France l’idée d’un complot « judéo-maçonnique » mondial, au moment même où l’imposture des Protocoles venait d’être démontrée.
Un officier royaliste

Lambelin vient de l’armée et du royalisme catholique. Fils d’un officier issu d’une famille de notables lillois, il entre à Saint-Cyr en 1877, dans la même promotion que Philippe Pétain et Charles de Foucauld, et y anime déjà une association royaliste et catholique. Officier d’infanterie, il sert au Tonkin de 1885 à 1887, où il est blessé à la tête lors de l’assaut de Ba Dinh, puis quitte l’armée en 1888 avec le grade de capitaine.
Il se lance alors dans le journalisme et la politique. Il participe à la fondation de la Jeunesse royaliste et de la revue Samedi Revue, où débute Charles Maurras, collabore à La Gazette de France, puis est élu en 1894 conseiller municipal de Paris pour le quartier des Invalides, siège qu’il conserve jusqu’en 1912. Il dirige de 1909 à 1912 le bureau politique du duc d’Orléans et sert de nouveau pendant la Première Guerre mondiale, de la Marne aux Dardanelles.
De l’antimaçonnisme au « péril juif »
L’hostilité aux loges précède chez lui l’obsession antisémite et finit par s’y fondre. En 1905, au lendemain de l’affaire des fiches, il cosigne avec Paul Copin-Albancelli et d’autres un recueil intitulé L’Armée et la franc-maçonnerie, publié par l’Entente nationale. La franc-maçonnerie y apparaît comme une puissance qui aurait colonisé l’État et l’armée républicaine.
Après la guerre, son discours se radicalise. Dans les trois volumes du Péril juif publiés chez Grasset, Le Règne d’Israël chez les Anglo-Saxons (1921), L’Impérialisme d’Israël (1924) et Les Victoires d’Israël (1928), il décrit un pouvoir juif mondial agissant à travers la finance, la presse, les révolutions et les loges. Le complot judéo-maçonnique cesse d’être un thème parmi d’autres pour devenir une clé d’explication universelle.
Les Protocoles chez Grasset (1921)
La traduction de 1921 donne aux Protocoles une diffusion de librairie générale. Fabriqué au début du siècle dans les milieux de la police politique russe, en grande partie par plagiat d’un pamphlet de Maurice Joly contre Napoléon III, le texte est publié en Russie par Sergueï Nilus en 1905, puis se répand en Occident après 1919. En France, une première traduction paraît en 1920 dans un cercle catholique antimaçonnique ; celle de Lambelin, éditée par Grasset en 1921 avec son introduction, touche un lectorat bien plus large et sera réimprimée dans les années 1930.
Le moment est significatif. En août 1921, le journaliste Philip Graves démontre dans le Times que le texte est un plagiat. Lambelin refuse ces conclusions et continue de défendre l’authenticité du document, selon une logique propre au complotisme : la réfutation est interprétée comme une manœuvre de ceux que le texte dénonce.
Réception et fin de parcours
Lambelin reste un notable respecté de son milieu, ce qui renforce la portée de ses écrits. Chevalier de la Légion d’honneur, réorganisateur de la Bibliothèque historique de la Ville de Paris en 1908, directeur à partir de 1922 de la Revue des questions historiques, il ajoute au faux la caution d’un homme d’érudition. Ses livres sur l’Égypte et l’Empire britannique témoignent aussi d’une anglophobie que nourrit son antisémitisme.
Fidèle à l’Action française, il se voit refuser des obsèques religieuses en 1929, le mouvement ayant été condamné par Rome en 1926. Cette ironie de l’histoire frappe un homme qui avait fait de la défense du catholicisme le fondement de son combat.
Un passeur du faux
Le rôle de Lambelin est moins d’avoir inventé que d’avoir rendu fréquentable. Les historiens des Protocoles, à commencer par Pierre-André Taguieff, soulignent l’importance de ces traductions publiées chez de grands éditeurs, qui ont fait passer le faux de la littérature militante à la librairie ordinaire. En associant systématiquement Juifs et francs-maçons, Lambelin a préparé le vocabulaire qu’exploiteront les années 1930 puis la propagande de Vichy.
Les éditions qu’il a préfacées circulent encore aujourd’hui sous forme numérique, souvent sans aucun appareil critique. Rappeler leur origine et leur histoire reste donc une nécessité.
Roger Lambelin n’a pas fabriqué les Protocoles ; il leur a ouvert la porte d’une grande maison d’édition. En refusant l’évidence du faux, il a choisi la croyance contre la preuve. Un faux respectable reste un faux.
Voir aussi : Complot judéo-maçonnique, Faux documents, Action française, Maurras, Charles, Péril judéo-maçonnique, Vichy et héritages antijudéo-maçonniques, Judéo-bolchevisme, Poncins, Léon de, Fichage antimaçonnique.

